LAURA MANCINI
BUCHESaS DE MEBGIBUB.
Réglons d'abord nos comptes avec la vertu; commençons par ces princesses , honneur de la îamille, dont les destinées forment ici une catégorie à part.
L'aînée des Mancini, Laura, avait treize ans lorsqu'elle fut amenée de Rome en France ; son oncle eut à songer à son établissement ; les prétendants s'offrirent, et le cardinal put bientôt se vanter d'avoir attiré par cet appât les plus grands seigneurs du royaume. 11 n'eut donc que l'embarras de choisir; mais, il faut bien le dire, le choix dépendait de combinaisons où le bonheur de ses nièces entrait pour peu de chose. Ce n'était pas par de purs motifs d'affection qu'il les avait tirées de Rome; ce qu'il voulait, c'était épouser hii-méme de grandes alliances. En s'entourant de cette guirlande, en groupant ces têtes de femmes autour de la sienne , il songeait à se préparer des instruments de règne, à se fourbir de jolies armes.
11 porta ses vues sur le duc de Gandale, Thériti^ des
d Epernon, jeune seigneur fort à la mode, et dont la beauté faisait tourner bien des tètes ; celle du cardinal se laissa prendre aus^t , et il voulut avoir le due de Caudale pour neveu. Mais la chevelure blonde et les grâces du personnage le touchèrent moins apparentmeut que les richesses et TéeUit de sa maison. Ce mariage si souhaité, et dont le projet datait des premiers temps de la Fronde, éprouva de longs ajourne* ments. M. de Candale, occupé de tant d'amoui's et de bonnes fortunes , n'eut point hâte d'enchaîner sa liberté. Il fat question de cette alliance jusqu'au jour où Huit tristement une si brillante vie : une ûèvre emporta Candale , comme il passait à Lyon. Bien des beaux yeux le pleurèrent; Saint-Évreniond, son ami, nous peint, avec tout Tintérêt d'un événement public, cette explosion de douleur universelle que sa mort causa parmi les femmes ; c'est une page curieuse et charmante de l'histoire des mœurs à cette époque : « A la prison de M. le Prince, dit-il, j'avois un fort «t grand commerce avec M. de Caudale... Comme il « lui falloit toujours quelque confident, je le devins « de sa passion pour madame de Saint-Loup. Dans la « chaleur de sa nouvelle confidence, il ne pouvoit se « passer de moi pour me confier en secret de petites « choses fort chères aux amants, et très-indifférentes « à ceux qui sont obligés de les écouter. Je les rece- « vois comme des mystères, et les sentois comme des « bagatelles importunes. Mais son humeur étoit si « agréable, et il avoit un air si noble en toute sa per-
LAUfiA MA^CDil. ^
« sonne, que je prenois plaisir à le regarder, en même « temps que j'en avois peu à Tentendre..... Les der- « nières années de sa Tie, toutes nos dames jetèrent « les yeux sur lui. Les plus retirées ne laissoieiit ])as « de soupirer en secret; les plus galantes se le dispu* «t toient, aspiroient à le posséder comme à leur meil- « leure fortune. Après les avoir divisées par des in- « térèts de galanterie, il les réunit dans les larmes par «e sa mort. Celles qu'il avoit aimées autrefois rappe- « lèrent leurs vieux sentinieuts, et s'imaginèrent perdre <c encore ce qu'elles avoient déjà perdu. Plusieurs, « qui lui étoient indifférentes, se flattoient qu'elles ne « Tauroient pas été toujours; et, s'en prenant à la « mort d'avoir prévenu leur bonheur, elles pleuroient « cet homme si aimable dont elles eussent pu être <c aimées. Enfin il y en eut même qui le regrettèrent « par Tanité, et on vit des inconnues s'insinuer dans « ce commerce de pleurs, pour s'en faire un mérite de « galanterie. »
Caudale fut aussi fort regretté de Sou Éminence, qui avait subi la fascination et s'était toujours flattée de Tenchaîner à sa fortune. Quant aux nièces, leur perte fut légère; car, sans avoir l'humeur incommode de son père ou de son aïeul , qui battait sa femme en public et souffletait les archevêques dans leur église, Caudale avait, on le voit, beaucoup à faire pour devenu» le modèle des mans ' .
* « Le dernier duc de Candale, nous dit Amelot de la Houssaye, se prétoïidoit prince, à caiisi ([ ic sa mère étoit fille bâtarde de Henry IV; mais toute la cour se moquoit de cette prétention, dont il ne recueil*
Ijaura Mancini courut moins de risques en épousant le duc de Mercosur. Ce petit-fils de Henri IV et dé
Ut que le titre de Prince des Vandales, » Bussy-Rabutin tiace ainsi le portrait du personnage : « Le duc de Candale avoit les yeux bleus» le nez bien fait , les traits irréguliers, la bouche grande et désagréable, de fort belles dents, les che\ eu\ blonds dorés en ta plus grande quantité du monde; sa taille étoit admirable ; il sMiabilloit Meii; il
avoit Tair d'un homme de grande qualité » (Hist» amour/de9
Gaules, 1. 1, p. 11, coll. Janet.)
La discrète madame de Motteville parle avec une certaine complaisance et presque avec enthousiasme « de la belle taille, de la belle tête blonde du duc de Candale; de Téclat qu'il jetoit dans les fêtes, dans les carrousels : il étoit à la tête de la troisième troupe, qui portoit les couleurs vert et argent au carrousel du Palais-Royal, en i656. Il avoit pour devise une massue avec ces mots : Elle peu t m&me me placer parmi les astres. — « Le duc de Candale, dit-elle ailleurs, le premier de la cour en bonne mine, en magnificence et en richesse , celui que tous les hommes envioient et dont toutes les dames galantes souhaitoient de mériter l'estime, si elles n'en pouvoient faire le trophée de leur gloire...» {Mém,de madame de Motteville, coll. Petitot^t. xxzKt p. 422.)
Bartet, qui avait servi de confident et de messager à la reine et au (cardinal pendant l'exil de celui-ci , se trouva le rival heureux du due de Candale auprès d'une beauté célèbre du temps, la marquise de Gouville. Le présomptueux Bartet lit parade de sa conquête et osa se moquer de son rival : il disait, entre autres choses, « que si on ôtoit à ce beau duc ses grands cheveux , ses grandes manchettes et ses grosses touffes de galans , il ne vaudroit pas mieux qu'un autre homme. » îse voulant pas faire à Bartet l'honneur de se mesurer avec lui , Candale se vengea en gi-and seigneur ; son écuycr Laval , escorté d'hommes à cheval, arrêta en plein jour la voiture de Bartet, près du Louvre ; ils se saisissent de lui , le pistolet au poing : l'un d'eux, armé de ciseaux, lui coupe une moustache, les cheveux d'un seul côté, un canon , une manchette et la moitié de son manteau. ISladamc de Sévigné parle de cette aventure et la trouve bien imaginée ; toute la cour ne manqua pas de rire du couplet suivant que le duc de Candale fit courir à cette occasion :
Comme un autre iMmune Vous esties ftit, Moa^evr Bartet;
LAUfiA MANCIKI. 95
Gabnelle était d'une humeur fort différente; il n aspirait point aux nombreuses conquêtes de Caudale ; il
Mhh quand tous iriez chez Prudlioiiune, De six vous ne serez fait Comme un autre homme.
Bartet porta plainte de ee burlesque attentat ; il fit agir la justice contre les gens de M. de Caudale, chez qui, pendant son absence, il fit entrer deux cents archers qui cassèrent tout dans l'hôtel . Bartet répondit, en outre, au couplet du duc de Candale par celui-ci :
Comme un autre homme On peut assa-^siiTcr Bartet ; Mais il est aise qu'on assomme Lepetit-lils de Nouaret
Comme un autre homme.
Wa/.arii) tenait trop à ne point fâcher M. de Candale pour prêter à Bartet quelque appui dans cette affaire. I.c pauvre Bartet n'obtint donc point de réparation ; on le força même de s'éloigner de la cour lorsque le duc de Candale y paraissait. On peut consulter sur ce sujet les Mémoires de Càavagnac, Conrart, Manglat, Retz, Moite* tille, etc.
î-a mort de Cnndrilo fut attrihiire toiil naturellement à quelque galante aventure; i un prétend qu il aurait été empoisonné par un mari jaloux {Mémoires de Cosnac, t. t, p. 190; voyez aussi Tallemant des néaux) ; on lit ailleurs {Galanteries de la cour de France, p. 232) que « la maniuise de Gastellane fut cause de sa mort, lui ayant donné de trop violentes marques de son amour, lorsqu'il passa par Avignon où elle dcmeuroit ordinairement. » L'éditeur de Saint-Évremond , Desmaizeaux , prétend aussi qu'il mourut des suites d'une galanterie avec une dame célèbre dans ce temps-là par sa beauté et depuis par sa mort tragique ( la marquise de Ganges). Quant à Gui Patin, on se dispensera de donner ici ses consultations {Lettres, V mars 16ô8). Les crudités médicales du docteur dépoétiseraient beaucoup le héros. Plus d'une belle désolée se coupa les cheveux de désespoir à la nouvelle de sa mort : la marquise de la Baume , nièce du maréchal de Villeroi, « qui avoit les plus admirables cheveux blonds du monde, se les coupa en signe de deuil. » {Mémoires de Mademoiselle.) Quant à la très-célèbre comtesse d'Olonne, l'un des derniers amours de Candale, on dit « qu'elle pleura toute la nuit, qu'elle en demanda pardon à son mari , et lui avoua qu'elle i'avoit fort aimé. » (Idem,) •
n'avait rien non plus du sang ardent de ses grands
parents ; il était doux, pieux, tranquille. On ne lui Yoyait ni Tambition ni la turbulence inquiète de son père , le duc de Vendôme , à qui ses fâcheuses équipées avaient valu force exils et emprisonnements. Le besoin de faire sa paix et de rentrer en gr&ce , après toutes ses traverses, décida ce duc de Vendôme à su» bir le mariage de son fils aîné avec une nièce du puis* sant cardinal; mais la fortune du ministre, ébranlée tout à coup par la Fronde , donnerait à croire que le projet d&t en demeurer là* Il n*en fut rien : Mercœur tint bon, et s'en alla, en dépit de tous les arrêts publiés à son de trompe , consommer son mariage à Brubl, où Toncle et les nièces étaient exilés. Ce doux et honnête jeune homme, tidèle à ses engagements et aux sentiments que la belle Laure lui avait sans doute inspirés , se vit raillé de tous côtés ^ ; son désintéressèment parut étrange et ridicule aux gens de cour. Mais le pauvre duc eut à subir, à son retour, une terrible avanie : Condé , furieux du mariage , l'accusa dans le parlement d'avoir enfreint les arrêts, pour avoir eu des relations avérées avec le cardinal et sa
• Voici lf»s titres des pnniphlcts qui ont trait à ce mariage : L'outrecuidante 'présomption du cardinal Mazarin dans le mariage de sa nièce. Paris, 1651. — Réponse de l'anti-nocier, ou le fyldme des noces de M. le duc de Mercœur avec la nièce de Mazarin, 1651. — Lettre de M. de liea uforf à 3/. le duc de Mercœur ^ son frèt e, 1651. Réponse â, etc. — U'ff rrde la prétendue madame de Mercœur, envoyée à M, de Beau fort , 1051 . — Entretien de M. le duc de yendosme arec MM, les ducs de Bcaufort et de Fendosnie ses en/ans, (Voy. Catal, de la BibL nai., t. ii, 1360 et suir.)
famille. 11 eut donc à comparaître, comme pair de France, devant les chambres assemblées, et y donner ses explications. 11 s*en tira du mieux qu'il put, prétendant que son mariage avait eu lieu avant la fuite du cardinal, et qu'il avait fait le voyage de Bruhl pour voir, non le ministre, mais sa femme. Etaientils mariés en effet, ou seulement fiancés avant le départ? Cette question reste un peu douteuse. Le parlement ordonna que le contrat de mariage lui fût présenté, et la scène se termina par la défense faite « à ladite Mancini d entrer dans le royaume ou d y séjourner, sous prétexte de cette union. »
Le nouveau marié, nous dit-on, aurait joué par son embarras, en cette circonstance, un fâcheux personnage. Mademoiselle trouve qu'il déclara son mariage de la plus sotte manière du monde * . Le cardinal de Retz dit plaisamment que « M. de Mercosur répondit d*abord comme aurait fait Jean Doucet^ dont il àvoit effectivement toutes les manières; niais, à force d'être harcelé, il s'échauffa si bien qu'il embarrassa cruellement Monsieur et M. le Prince, en soutenant au premier qu'il l'avoit sollicité trois mois de suite à ce mariage, et au second qu'il y avoit consenti positivement et expressément'. »
La reine avait pris beaucoup d'intérêt à la chose, et l'algarade faite au duc de Mercœur la mit en grand ' émoi. «c£lle me chargea, dit de Retz, de conjurer
* Mém, de mademoiselle de Montpensier, coll. Petitot , t. xUy p. 137.
^ Mém, de Ret^, cdl. Petitot« t. xlv, p. 835.
98 LES NIÈGES DE M&ZARIN.
Monsieur en son nom d'empêcher que Ton ne poussât cette affaire; elle lui en parla les larmes aux. yeux^ et me marqua visiblement ([ue ce qu'elle croyoit être le plus personnel au cardinal étoit ce qui lui seroit tou* jours le plus sensible à elle-mCme * . »
Les Vendôme trouvèrent bientôt dans ce mariage de quoi racheter tant de déboires qu'il leur avait causés. Le père se fit donner, au retour de Mazarin, le gouvernement de Bretagne et l'amirauté. « Le due de Mercœur, dit madame de Motteville, devint si passionné pour les intérêts du ministre qu'il lit appeler son frère , le duc de Beaufort , pour se battre contre lui. » Maziiriu coniia au zèle de sou neveu le gouvernement de Provence, en le chargeant de faire rentrer dans le devoir les villes (^ue Condé avait entraînées dans sa révolte (16âS). Ses succès furent prompts et rendus faciles par la lassitude des frondeurs* Il eut à commander encore une armée en Italie, où il opéra de concert avec les ducs de Savoie et de Modène. Us »'emparèrent de Valence après un long siège. Mercoeiir, malgré son caractère timide et mou, était brave; les contemporains disent qu'il entendait passablement la guerre. 11 faut ajouter que les armées qu'il eut à diriger ne furent pas les plus mal pourvues, et que le cardinal sut aplanir le chemin de la gloire à son neveu.
La belle Laure, pendant ces campagnes, vivait dans une grande dévotion, tantôt à la cour, où la reine
* Mém. de Retz, coll. Petitot, t. xlv, p. 335.
LAVRA MAlIClMf. 09
Taimait de prédilectiou , tantôt à Anet, la demeure des Vendôme, semant partout d'abondantes charités, et en parfait accord avec la liucliesse sa belle-mère, qui était une sainte femme comme elle. « La reine de Suède railla le chevalier de Gramont sur la pas* sion qu'il avoit pour madame de Mercœur, et ne l'épargna nullement sur le peu de reconnoissance qu'il en pouvoit espérer ' . » Le roi , près de qui elle avait été élevée, avait pour elle une vive affection. Il la menait danser la première dans les ballets; mais elle ne s y montrait que rarement. Madame de Motteviile nous raconte cette petite scène : « Le roi, dit-elle, trop accuuLunié à rendre tous les lionueurs aux iiièces du cardinal, alla prendre madame de Mercœur pour commencer le branle. La reine, surprise de cette faute , se leva brusquement de sa chaise , lui arracha madame de Mercœur, en lui disant tout bas d'aller prendre la princesse d'ADii,lelerre. La reine d'Angleterre, qui s'aperçut de la colère de la reine, courut après elle , et lui dit tout bas qu'elle la prioit de ne point eoutiamdre le roi, que sa fille avoit mal au pied, - et qu'elle ne pouvoit danser. La reine lui dit que, si la princesse ne dansoit , le roi ne danseroit point du tout. Ainsi la reine d'Angleterre laissa danser la princesse sa fille, et, dans son âme, fut mal satisfaite du roi. Il fut encore grondé le soir par la Heine sa mère; mais il lui répondit qu'il n'aimoit point les petites filles ^. »
^ Mém, de nmdamedêMottevUle, coll. Petîtot, t. xxxix, p. 387 a Id.^ tMtf., p. 369.
100 LES PIÈCES D£ MÂZAIUN.
Madame de Mercœur eut trois fils : son atné fut le
ceièbrt* \ endnnie , le vainqueur de Luzzara ; le second fut le Grand-Prieur : ni 1 un ni l'autre n hérita des
angéliqucs vertus de leur mère ; JeanDoucet^ leur père, ue se fût pas retrouvé davantage dans ces intrépides libertins*.
J.a duchesse de Mercœur était à la veille de donner le jour à son troisième enfant quand madame Maneini, sa mère, vint à mourir. Elle accoucha pourtant heureusement, au milieu de sa douleur; mais au bout de quelques jours elle tomba en paralysie et perdit la parole. Pour racheter la brièveté des détails de sa vie, citons ce touchant récit de sa mort, ic Le cardinal ne fut point inquiet, et ne laissa pas d'aller à un ballet que le roi dausoit le même jour ; mais, ,comme il en sortoit , on vint lui dire que madame de Mercœur se trouvoit beaucoup plus mal. Il ) euurut aussitôt, en se jetant dans le premier carrosse qu'il rencontra. En arrivant à Thotel de Vendôme, il trouva qu'elle se mouroit, et que, ne pouvant parler, elle ne put lui faire qu*un souris. Comme elle ne souffroit pas et qu'elle avoit encore de la connuissance , la niurt ne lit ponit en elle les changements effroyables qu'elle cause en tous les autres. Un beau vermillon que la fièvre lui donnoit, avoit augmenté sa beauté naturelle. Elle étoit jeune et avoit de Tembonpoint. Le seul défaut qui
* Le roi Phili[)[)C V (îomaiulait lU) jour au duc (le Vendôme : « Comment se i'ait-il qu'étant ic lils d'iiu père si médiocre vous ayez de si fjrnnds talents ? — C'est que mon csjdit \ieut de plus loiû, « dit le pelit'liis de lleuri IV.
LAVRk MANCINl. 101
étoit en elle étoit que, sans avoir la taille gâtée, elle ne l*aToit pas assez belle , en ce qu'elle étoit un peu
€iitassée ; mais, ce défaut ne se voyant point dans le lit, f ai ouï dire à ceux qui la virent en cet état qu'elle leur avoit paru la plus belle personne du monde ; et sa beauté augmenta leur regret. Le cardinal en fut si touché qu'il ne put se retenir d'en donner des marques très-fortes; il fit des cris qui parurent procéder d'une vive douleur. La perte de sa sœur lui étoit toute récente , et, cette dernière venant attaquer son cœur par une double affliction, il en fut accablé et entièrement abattu.
1 Cette belle mourante, madame de Mercœur, n'ayant été malade qu'un jour et une nuit , expira le 8 de février, sensiblement regrettée de ses proches et de toute la cour ; car la vertu et la beauté attirent la bonne volonté des hommes. Cette mort si prompte et si surprenante, qiii paroissoit triompher d'une jeune princesse saine, belle, et nièce d'un favori si puissant, à qui toute la France étoit soumise, fut un grand exemple de la vanité qui se trouve dans les grandeurs et dans les fausses joies de la terre * . »
Une publication récente nous met à même de placer, à côté de ce récit, celui d'un témoin oculaire qui contient des détails plus sûrs, plus circonstanciés^. On y trouve quelques traits du caractère de Laure ; on y entrevoit ce qu'était cette jeune femme, agréable
* Mém. (le madame de Motteville, coll. Petitot, t. xxxix, p. 396.
2 Méi/iofrrs de Daniel de Cosnac, archevêque d'Aix, publiés par la Société de L'UUtoire de France, 2 vol. ISSâ.
m LES MiiCES Dfc MAZAKO.
d^humèur, qui eut encore un sourire et un éclair de
gaieté devant la mort.
<c Elle fut dix jours sans ressentir aucune incommodité. Je passai une partie de ces dix jours dans sa chambre, et je la trouvai plus gaie qu'elle n avoit eu- ■core été depuis la mort de sa mère. Je la raillois de sa délicatesse, et de ce qu'elle gardoit le lit a\ ec un aussi bon visage et tant de santé. Elle me dit qu'elle ne pouvoit s ôler de l'esprit une pensée qu'elle avoit eue pendant toute sa grossesse : c'est qu'elle ne relèveroit pas de cette couche. Je me moquai de cette appréhension... Madame de Venelle, sa dame d'honneur, étant dans sa chambre, elle recommença à parier de sa mort en riant; entre autres choses, elle dit que, quand elle mourroit, elle ne pourroitpas s'empêcher de rire de la grimace que feroit madame de Venelle. Je la trouvois en si bon état et en si belle humeur que je lui dis : « Madame , il faut vous habiller demain , et nous dînerons au coin de votre feu... » Le lendemain, je vins à midi à l'hôtel de Vendôme ' . En moutaat les degrés, on me dit que madame se trouvoit fort mal. Tout ce qu'elle avoit dit le jour précédent me revint alors dans Fesprit.*. Lui ayant demandé de ses nonvelles, elle me répondît avec difficulté, et, de son bras droit, elle alla prendre le gauche, et, me le montrant, me dit qu'elle ne sentoit plus ni sa main ni son bras... Les médecins soutinrent qu'il n'y avoit aucun danger pour sa vie... Mais il lui prit un si grand assoupisse^
• Voy. Appendice (F).
LAURA MANCINI. f03
ment qu'où commença à craindre que le cerveau ne fût attaqué. On ordonna les ventouses, qu'on appliqua d une si cruelle façon que cette pauvre princesse crioit de manière à percer le cœur; elle me regardoit, comme pour me prier (renipecher qu'on ne La torturât de la sorte. £n cet état déplorable, malgré les ventouses, l'assoupissement augmentoit, et on ne la tenoit éveillée qu a iorce de la tourmenter. Cela dura tout le jour. Le soir, les médecins commencèrent à changer de ton... Le caïUiiial lui vint donner lui-nieine les sacrements. £lie paroissoit si belle en ce triste état qu'on ne pou* voit s^imaginer qu'elle dût sitôt mourir. Elle aperçut, au pied de son lit, madame de Venelle qui pleuroit. La princesse prit garde à sa grimace ; elle me chercha des yeux, et, quand elle eut rencontré les miens, elle les conduisit sur le visage de madame de Venelle, se mettant à sourire , en se ressouvenant sans doute de ce qu'elle m*avoit dit le jour auparavant * . »
Le duc de Mercœur, tendrement épris de sa femme, reçut ce coup terrible en liomme pieusement résigné. 11 se retira dans un couvent de capucins, et s y tint plusieurs jours enfermé. Jeune encore , il ne songea point à iormer de nouveaux liens ; il se fit prêtre, en remplit avec vocation les devoirs, et mourut cardinal et légat du saint- siège en France.
< Mémoire$ de Daniel de Citerne , 1. 1, p. 331 et 352.
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AISNE-MARIE MARimOZZl
PRINCESSE D£ COMI.
Le beau Candale était resté, avons-nous dit, en posture de prétendant auprès des nièces de Son Éminence; mais il ne fut jamais bien fixé sur le choix , ni surtout pressé d'en finir. Il adressa ses hommages à mademoiselle Martinozzi particulièrement f puis il parait qu'il la négligea. Ce fut alors que le prince de Conti, revenu de ses égarements de toute nature, songea à racheter ses fautes en épousant une nièce du cardinal. Cet illustre coupable trouva les bras du ministre ouverts pour le recevoir. Anne*Marie Martinozzi et Olympe Mancini étaient d*âge à être mariées; elles avaient environ seize ans ; la première, cette merveille aux cheveux blonds, comme on l'appelait, était de beaucoup la plus belle, et elle se vit préférée à sa cousine.
Si Ton écoutait le cardinal de Retz quand il nous trace le portrail de Conti, il y aurait de quoi trembler
sur le sort de sa belle iiancée; mais de lletz avait con* servé toute Vâcreté de ses haines, et il faut rabattre un peu de ses jugements. Voici comment il traite le généralissime des Parisiens : « Ce chef de parti étoit un zéro qui ne se multiplioit que parce qu'il étoit prince du sang. La méchanceté iaisoit en lui ce que la faiblesse faisoit de M. le duc d'Orléans ; elle inondoit ses autres qualités, qui a cloicnt d'ailleurs que médiocres et toutes semées de foiblesses * . »
Armand de Conti avait une belle figure, ornée de magniûqpes cheveux^ mais il était petit et bossu. Son illustre frère, ne le Jugeant point propre à produire lignée, prétendait iauc de M. de Conti un cardinal. 11 avait étudié avec succès pour TÉglise^ et se trouvait nanti des plus riches abbayes quand la Fronde et madame de Longueville s'emparèrent de lui. C'était sa destinée de subir en tout l'influence de sa sœur. Cette influence, qui T égara tant, devait, avec le même succès, l'entraîner dans une meilleure voie; ainsi le mal se trouva racheté : la conversion de madame de Longueville gagna le prince de Couti. Ce fut aux approches de ce grand changement qui s'opérait en lui qu'il se maria. L'un des iauuliers du prince, l'abbé de Cusiiac, nous dévoile^ dans ses Mémoires , quelques détails d'intérieur relatifs à ce mariage. Ce fut le poète Sarrazin, secrétaire de Son Altesse, qui lui en donna le premier Fidée. Conti venait de quitter furtivement Bordeaux , après la reddition de cette ville ; humilié,
* Mémoires de Retz, coll. Petitot, t xlv, p. 312.
ANjNJ!^MAIU£ MARimOZZf . 107
délaissé, criblé de dettes, il comparait sa position à celle du duc de Candalé, qui commandait l'armée du roi. <c 11 ne tiendroit qu'à vous, Prince, lui dit Sarrazin , d'être bientôt à la tête de l'armée que le duc de Caudale commande; faites ce que ya faire M. de Candale... » Cosnac accueillit mal un projet de mariage qui devait forcer le prince-abbé à résigner un reyenu de trois cent mille livres; mais les conseiU de Sarrazin l'emportèrent, et il fut envoyé à Paris pour entamer la négociation. Il avait reçu, dit-on, des promesses d'argent du cardinal pour faire entrer ridée de ce mariage dans la tête de son maître. 11 s aboucha avec le ministre, qui, tout enchanté qu'il pût être, resta fidèle à son caractère : à mesure que le prince s'avançait et se montrait plus désireux d'en finir, Mazarin marchandait les avantages qu'il avait fait entrevoir. H chicana même sur la dot, qu'il finit par réduire à deux cent mille écus.
L'abbé de Cosnac abonde en détails curieux sur la négociation de Sarrazin. Son maître, à ce qu'il paraît, lui avait donné carte blanche quant au choix de la princesse : M. de Conti disait bravement qu'il se souciait peu quelle nièce on lui donnerait, qu'il épousait le cardinal et point du tout une femme. Sarrazin, le bon serviteur, à qui on laissait tant de marge, tenait , lui , à donner à son maître la plus sage et la plus jolie : c'était mademoiselle Martinozzi.
Mais il y avait un obstacle : elle était promise au duc de Caudale, qui avait parole de son oncle. Ce duc, fort heureusement, voyait les choses du même œil que
108 L£$ Mi^C£S m MAZARiy.
le prince de Gonti : c'était le cardinal qu*il voulait
épouser. 11 céda son tour au prince, en faisant fort le généreux ; il y gagnait du même coup un sursis pour
lui-même, cl il lirait d'embarras Son Emiiienee. « Si M. de Caudale, dit Cosnac, eût su profiter de Tocca* sion, il en auroit obtenu de beaux avantages; mais il étoit si content d'avoir pu rompre ou du moms éloigner son mariage qu'il crut avoir assez gagné. Mademoiselle de Martiiiuz/A iie peusoit pas de même , et j'ai su depuis par eUe«mème que, si on Teût consultée, elle n'auroit pas consenti à changer d*amant * . »
Mais, pendant que ces préliminaires se traitaient, le prince de Conti se préparait étrangement aux devoirs de 1 lijmen. On l'avait vu à Bordeaux, vers les derniers temps, passer du libertinage à la dévotion puis retomber bientôt dans ses excès , pour retourner encore a la pémteuce, comme ce Joueuse dont Voltaire a dit :
Vicieux, pénitent, courtisan, solitaire.
Il prit^ quitta, reprit la cuirasse et la haire.
Il paraît que les tentations triomphèrent encore chez G>nti pendant les pourparlers de son mariage : il s'en alla courir en masque les bals publics à Montpellier.
* Mém. de Daniel de Cosnac , 1. 1, p. 132.
2 « On a trouvé, dit Amelot de la Houssaye, t. ii, p. 143, dans les papiers de feu madame la duchesse Longueville la copie d'un \ œu <juc M, le prince de Conti avoit fuit en 1653, à Bordeaux, d'entrer et de mourir dans la compagnie de Jésus. » Suit le texte écrit par le prince'abbé, qui avait, comme on le sait, passé par la Sorbonne :
etpropono firmiterSocietatem Jesu me ingressurum, in qua vi-
vere et mon ad majorem tuam glorîam ardentissime eupio
iLK?î£-MARI£ MARTINOZZI. 10»
Oelte dernière équipée eut les plus fâcheux résultais pour lui j et plus tard (ce qui est plus triste) pour sa belle et chaste compagne.
Les fiançailles eurent lieu le 21 février 1 654, à Compiègne. La blonde fiancée « étoit vêtue, dit la GazeUe, d'un habit de velours noir qui étinceloit de Téclat des diamants dont il étoit couvert. Elle portoit le lendemain y à la cérémonie du mariage, un habit de brocatelle enrichi de perles. Le soir, on joua le Cid, de Corneille. »
On lit dans les écrits du temps que Conti , honteux de son union, en garda rancune à son secrétaire, au point qu'un jour il le frappa à la tète d*un coup de pincettes, dont Sarrazin mourut, à quoi ce quatrain fait allusion :
Deux charmants, deux fameux poëtes.
Disciples de Marot, ilii Orceau, Sarrazin,
Ont cleniisé les pincettes.
Le premier par ses vers, et l'autre par sa lin
Cosnuc, l'aumouier du prince, nie le fait formellement, en assurant qull était incapable d'une telle violence; cependant lui-même ne nous rapporte-t-il pas des scènes orageuses qui eurent lieu alors entre son maître et lui? Le cardinal avait promis d*abord à son futur neveu Tépée de connétable, voire môme une petite souveraineté. Cosnac , quand il apprit qu'il n'en était plus question, s*écria, en s'adressant à Son Altesse : « Monsieur, vous êtes trahi! On vous marie au
* Voir un travail très-intéressant sur Sarrazin, par M. Hippeau» dans les Mémoires de C Académie de Caen, Idôé.
f 10 LES HIÈCES DE MAZARIN.
denier deuw. » Sur quoi le priace, furieux de Tapos* trophe, prit l'aumônier à la gorge et le poussa rudement hors de son cabinet. 11 se calma toutefois , madame de Motteville nous Tassure : « M. de Conti, ditelle, finit par se trouver heureux d'être le neveu de celui qu'il avoit liai et méprisé pour ami. Cette alliance ne parut pas convenir à la grandeur et à la naissance de ce prince; mais l éclat de la fortune du cardinal étoit si grand qu'il pouvoit, en effaçant la bassesse dé sa race , élever sa famille à la participation des plu^ suprêmes dignités. Mademoiselle Martmozzi, avec de la beauté, avoit beaucoup de douceur, beaucoup d'esprit et de raison. Ces qualités, si agréables à un mari, ont été perfectionnées par sa piété, qui a été si grande qu'elle a eu Thonneur de suivre le sien dans le chemin austère de la plus sévère dévotion. Mais elle a eu cet avantage sur lui (|u elle a donné à Dieu une âme toute pure, et dont l'innocence a servi de fondement à sa
vertu*. »
Pour servir d'appoint à la vertu de sa nièce , le cardinal donna au prince , son neveu , le gouvernement de Gùienne et le commandement de l'armée de Catalogne. 11 y obtint des succès, il y fit d'heureuses campagnes ; plus tard il fut envoyé en Italie , où il échoua. Le cardinal , en veine de générosité pour les Conti, leur fit bâtir, à Paris, un bel hôtel à ses frais*.
< JHém. de^dame de MtdtetiUe, coll. Petitot, t. xxxix, p. <&37. 3 Cet hôtel était situé sur le quai Malaquais; U a été démoli en 1845. Voir à V Appendice (G) quelc^uea ^^ils sur ce numument.
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CepeodaDt il semblerait que ni la dévotion ni le ma» riage ne triomphèrent d*eniblée des habitudes galantes du uuuvel époux; voici, en effet, ce qu'en rapporte une lettre de Bussy à sa cousine madame de Sévigné .: « J'ai appris de vos nouvelles , Madame. Ne vous souvenez-vous point de la conversation que vous eûtes chez madame de Montausier avec le prince de Conti, l'hiver dernier? 11 m'a conté qu'il vous avoit dit quelques douceurs , qu'il vous avoit trouvée fort aimable, et qu'il vous en diroit deux mots cet hyver. Tenez-vous bien , ma belle cousine ! Telle dame qui ' n'est pas intéressée est quelquefois ambitieuse; et qui peut résister aux iiuaiices du roi rie résiste pas toujours aux cousins de Sa Majesté. De la manière dont le prince m'a parlé de son dessein , je vois bien que je suis désigné confident... J'en suis ravi, dans l'espé* rance de la succession. Vous m'entendez bien, ma belle cousine * ?... » Cela pouvait n'être , h tout prendre, de la part du prince, qu'un reste d'habitudes frivoles, un badinage que l'officieux Bussy interpréta selon ses désirs.
M. de Conti était fort enclin à la jalousie : on en avait vu de bien étranges éclats à Tégard de madame de Longueville, sa sœur^. La candeur de sa compagne
* Lettres de madame de Sévigné, i G juin 1654.
> « Ghacan sait comme quoi ce prince s'abandonna à la passion éperdue qu'il eut pour madame de LongueviUe. » Mém» de l'abbé de Choisi, p. 625, coll. Petitot. — Un autre eontemporain, plus à même que personne d*étre informé sûrement, puisqu'il appartenait aux Coudé , confirme le fait en ces termes : « Ce jeune prince avoit pris une folle passion pour la duchesse de Longueville, sa sœur, quelques
ne la mit point à couvert des algarades de son mari.
C*est son aumônier, de Cosnac, qui nous les raconte* Le prince, un jour, rencontra sur son chemin ce beau marquis de Vardes qui possédait, autant que Candale, le don de plaire , avec un génie de séduction bien plus profond ' . M. de Gonti le pressa de monter dans son carrosse et de raccompagner dans sa promenade. De Vardes s*en excusa en prétextant qu'il revenait de la chasse, était en négligé, et qu'il se sentait si las qu'il allait se mettre au lit. Le prince , rentrant chez lui quelques instants après, y trouve auprès de sa femme, qui était couchée, son ami de \ ardes en grande toilette : il crut voir le loup à côté du Chaperon rouge. Malii;ré Tair soiiriaiiL du persoiiiiai^c et son imperturbable aplomb, le mari s'en alla furieux. Mais voici une autre histoire : tandis que M. de Gonti était en Cata* logne, le roi, qui avait à peine dix-sept ans , dansant un jour avec la princesse , s'avisa de lui adresser on ne sait tro]) quelle galanterie , car ce passage du manuscrit de Cosnac se trouve perdu. Tant il y a que la jeune femme, offensée, lit un tel éclat que le cardinal força sa nièce à faire, le lendemain , des excuses au roi. Mais le bruit s'en répandit bientôt jusqu'en Ca* taloiriie, et l'abbé de Cosnac reçut le billet suivant de Son Altesse : « On dit ici publiquement que le roi est
aimées avant sa prison, et se Tétoit mise si avant dans le cœur qu*il ne songeoit qu'à faire des choses extrêmes pour lut en donner des marques. » Mém, de Lenet, p. 474, coU. Petitot.
* Ce personnage reviendra plus loin; nous essayerons de reconstruire cette curieuse existeocé dans la vie de la comtesse de Soissons.
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amoureux; mandez-moi bien précisément ce qui ea est, car de telle ce seroit que je pourrois y ayoir intérêt. Déchiffrez ceci vous seul; vous savez ce que vous m*avex promis. » L'aumônier eut beau lui expliquer l'alfaire, le prince n'entendit à rien; il écrivit ce second billet : « Je veux absolument que ma femme revienne : c'est là ma dernière résolution ; ainsi elle n'a qu'à partir, celle-ci reçue, sans qu'il soit besoin de conseil de famille pour cela. Que ma femme vienne donc au plus tôt ' . » La princesse allait obéir lorsqu'un accident l'arrêta : son cheval j lancé au galop dans une chasse, fit un faux pas, et madame de Conti tomba sur la tête. Au bout de quelques jours cependant elle partit; mais le mari impatient arrivait de son côté, et ils se rencontrèrent à mi-chemin.
Gosnac nous fait entrevoir, par quelques traits encore, le caractère de cette princesse, dont la vie demeure un peu voilée. 11 avait combattu résolument son mariage, et elle en avait eu quelque dépit ; aussi lorsqu'il la complimenta , le reçut-elle ce avec une froideur incroyable : à peine lui fit-elle l'honneur de le regarder. » Mais la noble femme ne lui garda pas rigueur pour avoir pris loyalement les intérêts de son maître, et elle conçut pour lui de l'affection. Cet abbé de vingt-quatre ans demandait, comme un autre , un évêché, et il était à l'affût des vacances ; le siège de Valence se présenta, et Cosnac courut, à six heures du matin, réveiller la princesse de Conti. Il entra ré-
• ^îém. de Daniel de Cosnac, 1. 1, p. 86,
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solàment dans sa chambre, la supplia de se lever en toute hâte et d'aller trouver le cardinal; elle s'hal)illa précipitamment et courut pour parler à son oncle. Elle fit plus : le prince, en partant pour la Catalogne, lui avait, dans sa confiance , remis plusieurs blancs seings ; elle en fit usage pour appuyer ses démarches de Tautorité de son mari. Aussi Theureux Cosnac devinl-il évéque d'emblée, et Mazarin, en Tembrassant, lui dit : « Le roi vous a fait maréchal de France sur la brèche ' . »
Rappelons encore une curieuse petite scène, rapportée par l abbé de Choisy : c'est un dialogue entre le prince de €k>nti et notre jeune évèque, sur un sujet fort délicat. « Je connois l'innocence et la vertu de ma femme, dit le prince; mais elle a, comme toutes les autres, la vanité de plaire; et que sais-je, ajouta*t«il, si elle éviteroit celle d'être aimée ?» — « Monseigneur, répliqua Févéque de Valence, chercher une femme qui ne souffre pas d'être aimée, c'est désirer un cygne noir. » Sur cela le prince de Conti lui parla de de Yardes, et pour lors, après lui avoir laissé mitonner le poison dont il le voyoit attaqué : « Je n'ai rien vu, reprit l'évèque de Valence, qui me puisse faire croire que M. de Yardes se fât oublié au point d*élever ses regards jusqu'à madame la princesse de Conti ; mais Votre Altesse me fait souvenir d*un rien que je remarquai, il y a quelques jours. Elle jouoit à la prime, et filoit, sur un flux qu'elle désiroit, un as qui ne pou-
< iHém, de Daniel de Cosnac, t, i, p. 182.
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voit être, par la disposition du jeu, qu'un as de cœur ou un as de carreau. C'étoit celui de cœur qui étoit nécessaire. Vardes, qui voyoit son jeu, lui dit assez haut : tf J'espère que ce sera un cœur. » Et puis, en s'approchant plus près de son oreille, comme pour mieux voir la carte, il continua, d'un ton plus que demi-bas : Ten cofisfuois uft, MoàiQ/mBf çut it^ vous fKUMfi* quera jamais * ! »
Le prince, les yeux bien ouverts, grâce à la bonne garde que faisait son aumônier, prit ses mesures contre ce dangereux de Vardes, qui se faisait écouter mieux que le roi.
Telles sont les confidences d*un archevêque et d'un abbe sur le compte d'une princesse qui n'est connue jusqu'à présent que pour une sainte. C'est qu'en effet madame de Couli, avant d'être sainte, avait été une sorte d'esprit fort; ses ami» de Port-Royal vont nous apprendre eux-mêmes comment elle passa de Findifférence à la foi^. Elle était, à dix-sept ans, lorsqu'elle se maria, sérieuse et douce, mais d'une âme ferme : u Ces qualités, nous dU-oa , auroient fait j3résumer chez elle un grand fonds de piété *, mais ce n'étoit que
* Mém. de l'abbé de Choisy, coll. Petitot, t. Lxnr, p. 380.
^ Nous puisons les détails qui suivent dans le Supplément au nécrologe de l'abbaye de Notre-Dame des Champs, 1735, 1 vol. iii-4'', p. 384 et suiv.
Cette source précieuse, qui nous avait échappé jusqu'ici , nous a été signalée par M. Sainte-Beuve dans les belles pages qu'il a consacrées dXL\ Nièces deMazarin {Revue contemporaine, février 1857). Remercions le savant historien de Port-Royal de nous avoir ainsi mis a même de compléter cette étude.
m LES ?Î1ÈCES DE MAZARm.
la suite d*une sagesse naturelle. 11 n'y avoit au dedans
qu'ambition, amour de soi-même... Elle n étoit donc alors qu'une honnête payenne. » Elle avait espéré rencontrer le bonheur dans une haute alliance; cependant les honneurs, la puissance dont elle se vit entourée, ne répondirent pas à ce qu'elle en attendait. Comblée de biens, de grandeurs, belle entre toutes les femmes, objet d'adainalion et d'amour, « elle se sentit plus vide et plus altérée qu'avant. » En voyant ce néant des félicités humaines, « elle entra dans une sorte de désespoir; » elle ne sentit plus en elle que glaces et ténèbres... Agitée entre la pensée du néant où elle devait tomber après la mort et la crainte de l enfer, elle tâcha d'éteindre en elle tout reste de foi pour calmer ses inquiétudes; elle se résolut eiiiin d'attendre, dans son intrépidité naturelle, et, s'il se pouvait, sans la craindre, cette heure fatale. Elle eut l'occasion bientôt de soumettre à une grande épreuve ce stoique courage dont elle s'était armée : une maladie vint la frapper et la conduisit à l'agonie; elle entendait dire autour d'elle qu'il ne lui restait qu'une demi-heure à vivre; elle ne s*en troublait pas. Son mari s'efforçait en vain de ranimer cette foi etenite. Elle l'écoutait avec douceur, mais avec si peu de fruit que le prince, sur l'avis de son directeur, se tut et se contenta de prier pour elle. Revenue à la vie contre toute espérance, ses idées changèrent d^elles-mémes tout à coup : rincréduiité ût place à la foi. Ce fut elle qui à son tour encouragea son mari par ses conseils et son exemple, et qui le décida ce à vivre dans le mariage comme dans
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le célibat. » Elle commença la vie la plus austère , réforma ses toilettes, renonça pour toujours à ses ajus* tements. « Elle yisita les pauvres^ surtout les malades, chez qui elle fut surprise faisant des actes d'une prodigieuse mortification. » Elle y trouva ce bonheur dont elle était altérée, et qui la iujait au milieu du monde et de ses splendeurs.
Cette vie d*abnégation , de sacrifices, n'entama pas toutefois la fermeté de son âme ; elle devint la patronne militante des faibles , des opprimés, « s'opposant aux iniiiistres môme les plus redoutés, avec qui elle ne craignoit pas de se commettre en leur résistant en face. » Elle devint de la sorte considérable et d'une influence puissante auprès du roi.
Cette piété austère et sans tempéraments appartient naturellement au jansénisme. La princesse de Couti se rangea du parti de Port-Royal. Assistant un jour à un sermon de Bourdaloue qui avait mal parlé des jansénistes, la princesse sortit de l'église, et adressa plus tard de sévères reproches au jésuite. Bien qu'elle eût , nous dit-on , un peu de penchant à Tavarice , « qu'elle ne fût pas naturellement libérale, » la nièce de Mazarin sut plier sa nature à toutes les pratiques d'une ardente chaiité. Elle vendit , dans une année de disette, pour soixante mille écus de pierreries qui lui restaient et les fit distribuer aux pauvres. Elle encouragea le prince son époux à vendre tous ses biens personnels pour aider au soulagement des provinces que la guerre civile avait ruinées.
Elle-même ne se sentait-elle pas inquiète et troublée
un LES PIÈCES DE MAZARDC.
dans la possession des bieiis venus du cardinal ? Elle en examina la source et la nature, et en restitua pour huit cent mille livres, les deux tiers de sa dot. L'intérêt de ses eni'auts ne balançait pas en elle ce violent amour de la justice, et ce besoin qu'éprouvait son âme de réparer et de payer pour les fautes d'autrui.
Souvent éloignés de la cour, dans leur gouvememenl de Guienne, le prince de Conti et sa femme entretenaient avec leur sœur, la duchesse de Longue villoi une correspondance mystique. Dans cette ville de Bordeaux qui avait été témoin de ses désordres, nous dit-on, le prince fit des réparations publiques, et a la bea u l é de sa pénitence surpassa de beaucoup la laideur de ses fautes. » Il poussa le repentir jusqu'à écrire un livre contre la comédie et les spectacles, qu'il avait passionnément aimés. « Il eût mieux fait, dit Voltaire, d'en faire un contre la guerre civile. »
La princesse de Conti devint veuve à vingt-neuf ans; il paraît qu'un grand prince, attiré par l'édat de sa vettu, kd fit alors proposer sa main, et qu'elle ne s'en laissa point séduire. « Cette alliance, nous dit Técrivain de Port-Royal, Teût élevée de trois degrés audessus do celle où le crédit du cardinal de Mazarin, son oncle, i avoit portée. »
Cette désignation ne pourrait guère se rapporter, il semble, qu'à Monsieur, frère de Louis XIV : il devint veuf, en effet, peu d'années après; mais qui se fût imaginé qu'une vertu si austère pût avoir tant d'attrait pour l'ami du chevalier de Lorraine ! Plus qu'un autre, il est vrai, il avait besoin d'une sainte.