‹ Les Nobles cœursChapitre 1 sur 5 · Les Nobles coeurs · texte numérisé non relu

Les Nobles coeurs

Si vous parcourez un jour la brumeuse Angleterre, mes jeunes lecteurs, tâchez de visiter l'importante ville de Hull, que nos voisins d'outre-mer désignent plus généralement par le nom de Kingston (ville du roi), parce qu'Edouard Ier, un de ses souverains, en jeta les premiers fondements. Placée dans une position ravissante, au confluent de deux belles rivières, l'Humber et l'Hull, cette ville devint en peu de temps une cité florissante.

Pendant la période des guerres civiles qui ensanglantèrent le pays, Hull, démentant son origine, se décida en faveur de Cromwell, à la voix de Fairfax, ennemi de l'infortuné Charles Ier.

Un siège long et meurtrier amassa ruines sur ruines, puis des jours plus heureux succédèrent à ces malheureux jours, et Hull put réparer ses pertes. Peu à peu d'élégantes maisons s'élevèrent dans des quartiers nouveaux, de vastes bassins furent construits, de nombreux canaux furent creusés, afin d'étendre le commerce de

cette ville maritime, dont la population dépasse de nos jours 90,000 habitants.

Après vous avoir fait visiter les curiosités nombreuses que renferme la ville d'Edouard Ier, entre autres, la citadelle, la belle église gothique de la Trinité, votre cicérone ne manquera pas, soyez-en sûrs, de vous conduire devant une belle statue représentant un homme jeune encore, aux traits pleins de noblesse et d'inspiration, et il vous dira avec un légitime orgueil :

« Voici un bienfaiteur de l'humanité : c'est Willberforce, le généreux adversaire de la traite des noirs! >»

Les noms des héros qui ont bouleversé les empires, porté partout la désolation et la mort, sont restés gravés dans toutes les mémoires, il n'est point permis d'ignorer l'histoire de ces conquérants ambitieux, -tandis que trop souvent, en entendant nommer un homme de bien qui a consacré ses veilles, toutes les heures de sa vie à défendre le bonheur, la dignité de ses semblables, on se demande avec surprise qui il était et dans quel temps il a vécu.

Willberforce mérite d'être placé au nombre de ces courageux athlètes qui poursuivirent avec un noble courage une cause sainte, et dont le nom et la vie devraient être connus de tous.

Willberforce naquit en 1759, dans une riante et somptueuse demeure située sur les bords de l'Humber. Son premier cri fit tressaillir d'allégresse la noble famille à qui Dieu l'accordait. Son père était un homme distingué, que sa modestie avait éloigné jusqu'alors des fonctions publiques ; sa mère était renommée dans la contrée par sa sagesse et sa beauté. James Jervys, le jeune et intrépide marin, qui devait plus tard se couvrir de gloire, tint l'heureux enfant sur les fonts baptismaux, en attendant, disait-il, qu'il pût faire donner à son char-

WILLBERFORCE 9

mant filleul un autre baptême ; mais le père et la mère du nouveau-né faisaient pour lui d'autres vœux.

Tout souriait donc à cet enfant dès son entrée dans la vie ; il naissait dix mois après Nelson, et la même année que William Pitt, fils de lord Chatam, que Willberforce devait rencontrer plus tard et aimer si profondément. Les premières années du jeune William s'écoulèrent doucement au milieu d'une nature riche et belle, au sein d'une famille choisie. Son esprit était captivé, tantôt par les choses admirables que sa mère, dans un pieux enthousiasme, lui disait de Dieu, de sa bonté, de sa justice; tantôt par les entretiens attrayants, quoique sérieux, de son père et de son oncle maternel, sir Edouard Walpole, dont le parent, Robert, avait été le ministre intelligent et intègre du dernier roi. William prêtait une oreille attentive au récit des événements qui se passaient alors en Angleterre. La grande lutte commencée entre le gouvernement et les colonies d'Amérique préoccupait alors tous les esprits. Trois ministères étaient tombés tour à tour en présence de ces graves difficultés. Le grand William Pitt, dont l'habile administration avait assuré la gloire du dernier règne, avait été rappelé parle jeune George III ; mais, ne pouvant triompher de la persistance de ses collègues, partisans de ces nouveaux impôts que les Américains repoussaient avec énergie, William Pitt venait de se retirer après deux années d'une sage mais inutile opposition.

Quoiqu'il n'eût pas encore atteint les premières années de l'adolescence, William comprenait qu'une grande question était en ce moment soumise à l'opinion des peuples. Sa mère, qui ne négligeait rien pour faire naître dans son âme les sentiments les plus nobles, les plus élevés, lui disait alors :

« C'est l'ambition, la violation des droits, le mépris des traités qui engendrent et qui perpétuent les guerres entre les peuples ; mais c'est du désintéressement, du généreux oubli de soi-même, que naît l'amour de l'humanité. La guerre détruit, l'amour de l'humanité répare et fonde. La guerre arme les uns contre les autres jusqu'aux enfants d'un même pays; l'amour de l'humanité nous montre des frères partout où se trouvent des êtres créés à l'image de Dieu, quelle que soit la contrée qui les a vus naître, les lois qui les régissent, la religion qui les gouverne. Le bienfaiteur de l'humanité enfin se consacre tout entier à la recherche des moyens de rendre les hommes meilleurs, et par conséquent plus heureux. »

C'était par ces appels continuels aux plus généreuses inspirations que cette mère chrétienne et intelligente fortifiait l'àme de son fils contre les entraînements de l'égoïsme et de l'ambition. Ses sages enseignements portèrent leurs fruits, et une partie de la gloire qu'on a si justement accordée au fils revient à la mère. Mais bientôt un malheur inattendu vint frapper le jeune Willberforce : au moment où la famille réunie fêtait son dix-septième anniversaire, son père, dans toute la force de la jeunesse et de la santé, s'affaissa, frappé d'une attaque d'apoplexie foudroyante.

Cette mort fut considérée dans la vilie comme un malheur public ; toute la population de Hull s'associa de cœur au deuil de la famille, et entoura de sa respectueuse sympathie la veuve et l'orphelin.

Lord Willberforce fut descendu au caveau funèbre de ses pères le jour même où arrivait à Londres la nouvelle de la proclamation de l'indépendance des colonies anglaises sous le nom d'États-Unis d'Amérique ; c'était le 4 juillet 1776.

WILLBERFORGE 11

George Willberforce avait prévu ce résultat et s'en était souvent ému. Depuis la seconde retraite de William Pitt, il avait témoigné à son beau-frère et à ses amis toutes ses craintes. « La saine raison s'est retirée de nos conseils, disait-il, et j'ai peur qu'une trop grande confiance en nos succès ne détermine notre perte. »

En vain lui représentait-on que le roi George avait assuré la défaite de l'insurrection en envoyant en Amérique des forces considérables : dans George Washington, Willberforce pressentait un héros.

« Avec un tel patriotisme, on peut faire des miracles », répondait-il à ceux qui lui représentaient que le jeune général en chef de l'Union n'avait, pour soutenir cette lutte formidable, que des ressources insuffisantes et des soldats manquant de tout. A la nouvelle de la prise de Boston, l'honnête citoyen se montra profondément affligé, et sa mort, arrivée dans de telles circonstances, fut attribuée à la douleur que lui avait causée cet événement; cette mort prématurée privait lady Willberforce du meilleur des époux, et William du plus tendre des pères. Pendant deux années, le jeune lord resta près de sa mère, dont il partageait la retraite sévère. Mais il avait dix-neuf ans, il était l'héritier d'un grand nom, d'une fortune brillante, et son oncle maternel décida qu'il était temps de lui faire prendre place parmi les jeunes gentlemen de son rang. Lady Willberforce comprit que le moment de la séparation était venu ; cette vie calme, mais oisive, ne pouvait, en effet, convenir plus longtemps à une ardente imagination.

William partit pour Londres après avoir reçu les sages conseils de sa mère; longtemps il y resta fidèle, puis peu à peu il se laissa entraîner aux séductions sans nombre dont il était entouré. Riche, beau, spirituel,

généreux, il devint bientôt le roi de la fashion, dont il était l'orgueil ; l'idole de la multitude, à laquelle il prodiguait son or. Tous les nobles instincts de son cœur semblaient sommeiller. Une lettre touchante de sa mère le rappela au sentiment de ses devoirs et de sa dignité ; il rougit de la vie molle et efféminée qu'il partageait avec ses compagnons de plaisir, et il se hâta de revenir à Hull, dans la paisible résidence où tout le reportait vers un passé honnête. Lady Willberforce reçut avec joie ce nouvel enfant prodigue, et, comme le père indulgent de l'Évangile, elle ne lui adressa pas un reproche, elle ne fit aucune allusion aux torts pour lesquels il montrait un sincère repentir. Mais son amitié clairvoyante ne tarda pas à reconnaître les ravages profonds que cette existence de faux plaisirs avait faits dans l'âme de son enfant, et bientôt elle découvrit avec effroi les premiers symptômes de cette maladie cruelle, impitoyable que les Anglais nomment le spleen. En vain la pauvre mère s'efforçait-elle de réveiller chez son fils la puissance des souvenirs heureux de ses jeunes années, elle n'obtenait plus de lui qu'un sourire doux et triste qui faisait mal à voir. Il touchait à peine aux mets qu'on lui présentait, l'insomnie brisait ses forces; il passait des journées entières à regarder d'un œil indifférent toutes les richesses de l'art et de la nature réunies dans le beau domaine de ses pères.

Lady Willberforce priait et pleurait en secret; enfin Dieu vint à son secours. Un jour que, renfermé dans la bibliothèque, William feuilletait d'un air distrait quelques-uns des nombreux ouvrages laissés par son père, ses yeux s'arrêtèrent sur les pages d'un livre poudreux qui portait le titre sombre, étrange, de Code noir : le Code noir, c'est-à-dire le résumé de ces lois barbares

WILLBERFORCE 13

faites par l'oppresseur contre l'opprimé, par l'homme blanc contre son semblable, l'homme noir! Tout ce que la tyrannie a de plus odieux, tout ce que la cruauté a de plus révoltant, se trouvait consigné là, autorisé par la loi, admis par la civilisation. Oui, tout se trouvait là, depuis la traite odieuse des noirs, cette vente de l'homme par l'homme, jusqu'aux droits rigoureux, injustes, du colon sur le nègre, du maître sur l'esclave.

Elevé par des parents compatissants et généreux, William n'avait jamais arrêté sa pensée sur la persécution inique dont ces malheureux étaient devenus l'objet. Lady Willberforce avait bien à son service une négresse du nom de Mita; mais cette fidèle et dévouée domestique n'avait jamais reçu de la part de ses maîtres que des témoignages de bienveillance ; elle avait pour le jeune lord une tendresse qui tenait de l'adoration, et celui-ci ne l'avait jamais appelée que ma bonne Mita.

« Il s'est donc trouvé des hommes assez lâches pour composer et enregistrer ces lois, et des hommes assez cruels pour les exécuter ! » s'écria tout à coup William Willberforce en rejetant loin de lui ce Code barbare.

Il était beau à voir ainsi : sa taille, courbée par la souffrance, s'était soudainement redressée, et son regard étincelait de la plus généreuse indignation.

Le lendemain, il reprit la lecture commencée et suivit patiemment tous les paragraphes de ces lois arbitraires, cruelles. On l'entendit souvent crier: « Ah! que je voudrais être assez éloquent pour plaider en face de l'Europe entière une cause aussi légitime, aussi sainte ! »

Ce noble désir sauva le malade de cet ennui persistant, de cette fatigue de soi-même contre laquelle la science des hommes avait été impuissante.

Sous l'empire de cette pensée généreuse, William se

remit sérieusement au travail, se préparant dans la solitude à la grande lutte qu'il se proposait de soutenir au nom de l'humanité.

Quelques années plus tard, ses concitoyens lui offrirent l'honneur de les représenter au sein de la chambre des Communes. C'était en 1784, un an après la signature du traité de Versailles, par lequel l'Angleterre avait été contrainte de reconnaître l'indépendance des États-Unis et de restituer à la France le Sénégal et ses possessions du Bengale. Ce traité avait porté un coup mortel au ministère, et alors les yeux de la nation, comme ceux du prince, s'étaient tournés vers un jeune lord, le second fils de lord Chatam, lequel portait comme son illustre père le nom de William Pitt.

Bien que la chambre des Communes fût alors comme fascinée par le génie vaste, les vues profondes et l'éloquence persuasive de ce jeune homme de vingt-cinq ans, qui remplissait une des premières charges du royaume sans en paraître surpris ni embarrassé, elle accueillit avec les témoignages d'une vive sympathie William Willberforce, quand celui-ci vint prendre au milieu d'elle la place que le choix de ses concitoyens lui avait assignée. Encouragé par cette bienveillance, William se proposa de la faire servir à la cause des pauvres nègres d'Afrique, vendus et achetés comme des bêtes de somme. Son premier plaidoyer, préparé avec soin, exprimé avec éloquence, entraîna, subjugua les membres des Communes. Le jeune orateur crut toucher au triomphe ; malheureusement, il lui restait encore bien des préjugés à combattre, bien des difficultés à vaincre : l'abolition de la traite des noirs, réclamée au nom de la charité, devait nécessairement froisser les intérêts des colons*. Les calculs de l'égoïsme retardèrent le succès de cette

WILLBERFORCE 15

œuvre généreuse. Tout ce que le jeune défenseur put obtenir, ce fut la nomination d'une commission chargée de faire une enquête pour éclairer les consciences sur ce sujet aussi délicat qu'important. Deux longues années se passèrent à entendre des témoins, à recueillir des renseignements. Mais ces renseignements, fournis en partie par ceux-là mêmes qui étaient le plus intéressés à empêcher la vérité de se faire jour, ces renseignements ne purent entraîner la conviction de la majorité de la Chambre.

« Ils sont aveugles aujourd'hui, dans quelques jours ils seront forcés d'ouvrir les yeux », dit avec résignation le jeune philanthrope.

L'année suivante, il renouvela sa proposition, qui fut rejetée pour les mêmes motifs.

Sans se laisser décourager par ce nouvel échec, Willberforce se remit à l'œuvre. Pendant douze années consécutives, il ne laissa à la Chambre comme au Parlement ni paix ni trêve : il se fût reproché de jouir lui-même d'une heure de loisir avant d'avoir réalisé son idée généreuse. Prodiguant son or pour réunir les preuves matérielles nécessaires au triomphe de sa cause, sollicitant sans cesse le crédit de ses amis, Willberforce méritait bien d'attacher son nom à cette grande réforme que réclamait la conscience publique. Enfin tant d'efforts furent couronnés de succès, et, un jour, le plus beau de sa vie, William Willberforce entendit proclamer, au sein du Parlement, l'abolition de la traite des noirs. Un bill interdisait à .tout sujet anglais de prendre une part, même indirecte, à ce trafic honteux. Dès lors un cri d'admiration s'éleva de toutes les poitrines, et il ne fut plus permis au généreux défenseur des pauvres nègres d'Afrique de traverser une place publique de Londres sans y être acclamé.

Cette joie était douce à son cœur, mais elle fut troublée par la mort de la meilleure des mères : lady Willberforce s'éteignit doucement dans sa résidence de Huit. En donnant sa dernière bénédiction à ce fils qui avait été sa consolation et sa gloire, elle plaçait sous sa protection une jeune orpheline sans fortune, parente éloignée des Willberforce. William comprit ce dernier vœu, et fit le généreux sacrifice d'une brillante alliance : il épousa à Hull, Tannée suivante, la jeune protégée de sa mère.

Les charmes de cette union assurèrent quelque temps son repos et son bonheur; puis, comme si les joies de la vie n'eussent pas été faites pour notre héros, son aimable compagne le quitta à son tour pour un monde meilleur. Elle lui laissait un fils et deux filles. Sans se laisser abattre par ce nouveau malheur, William songea à continuer son œuvre; il recommença donc les plus pressantes sollicitations, mais cette fois dans le but d'obtenir du gouvernement anglais son intercession auprès des autres nations, qu'il était si nécessaire d'intéresser au sort des nègres opprimés. Lui-même ne reculait devant aucun sacrifice, devant aucune fatigue pour éveiller chez les hommes influents de la France, de l'Espagne, de l'Amérique, des sentiments favorables à la plus noble des causes. Cette préoccupation incessante l'avait rendu indifférent aux soins de sa santé comme à ceux de sa fortune, et sa riche constitution s'affaiblit au moment où son avoir, considérablement amoindri, ne pouvait plus le mettre à l'abri des soucis matériels de l'existence. Il sut accepter les privations qu'il avait jusqu'alors ignorées; mais la religion le consola de ses dernières épreuves : elle conserva à cette âme élevée toute sa sérénité. Willberforce s'éteignit doucement, entouré de sa

WILLBERFORCE M

famille, à laquelle il laissait, à défaut de fortune, un nom béni, honoré, glorieux.

Dans les mois qui précédèrent sa mort, il se faisait lire les éloquents discours que prononçait alors, au sein du Parlement, l'illustre lord Grey, qui s'était promis de couronner l'œuvre commencée par Willberforce ea obtenant l'abolition de l'esclavage dans les colonies anglaises. Le généreux adversaire de la traite des noirs éprouvait une émotion profonde en applaudissant aux courageux efforts de lord Grey.

« Je n'entendrai point, hélas ! le cri de délivrance qui annoncera à l'univers entier le grand triomphe de l'humanité sur la barbarie, disait Willberforce à ses enfants ; mais, lorsque ce beau jour se lèvera sur le monde, pensez à toute la joie que j'en éprouverai dans le ciel. »

Cette pensée fut la dernière qui apporta quelque consolation au cœur de l'avocat des nègres opprimés. Aujourd'hui sa dépouille mortelle repose au milieu de ses concitoyens, qui se sont empressés de lui faire élever une statue, afin de perpétuer son souvenir au milieu d'eux.

Dans une ville opulente, délicieusement située sur la rive gauche du Tibre, à quelque distance de Rome, trois jeunes filles causaient sous un bosquet d'orangers. L'aînée venait d'atteindre sa dix-huitième année ; elle était grande, sevlte, pâle sous ses habits de deuil. De ses longs cils jaillissaient comme un feu sombre, tandis que de ses lèvres minces s'exhalait un dédaigneux sourire. Elle avait souffert déjà, car son visage n'exprimait ni la douce confiance qui produit les rêves heureux dont on se berce à cet âge, ni la sérénité qui reste le privilège des cœurs que les soucis de la vie n'ont point encore troublés. Hélas! cette jeune fille avait déjà assisté au triste spectacle des violentes colères que suscite la plus terrible des haines, celle des partis. Son père était, en effet, le chef de la puissante famille des Alberti, qui avait disputé longtemps la popularité et les honneurs à une outre famille de Florence, celle des Albizzi. Ces derniers l'avaient enfin emporté et chassé de la ville leurs redoutables rivaux, que la protection des Médicis n'avait pu faire triompher. Benedetto et ses fils erraient donc, la rage dans le cœur, mais ne perdant point l'espoir du retour. Fiorina, fille et sœur de ces proscrits,

avait trouvé un asile à Rome, au sein de la famille d'Orsini, plus connue dans l'histoire sous le nom des Ursins. Une douce et aimable compagne, Marie, fille de Virginio Orsini, avait essayé, mais en vain, de cicatriser les blessures que les discordes civiles avaient faites au cœur de l'exilée. Fiorina, qui n'avait entendu parler que de haine, ne prêtait qu'une oreille distraite aux paroles pleines de mansuétude que lui adressait Marie des Ursins, ange de douceur et de piété. La troisième jeune fille était presque une enfant encore, et sa charmante physionomie, aussi intelligente que douce, contrastait avec le visage sérieux, presque sévère, de la fille de Benedetto. Elle se tenait assise sur un tabouret placé devant Marie des Ursins, pour laquelle elle avait une admiration et une tendresse infinies. Cette gracieuse enfant était la fille de Christophe Allori, peintre de talent, qui s'était immortalisé sous le surnom de Bronzino. Il avait été appelé au palais Orsini pour y faire le portrait de la princesse Marie, portrait réclamé depuis quelque temps déjà par Marie de Médicis, dont elle était à la fois la petite-nièce et la filleule.

Cependant la causerie des trois jeunes filles avait perdu peu à peu son enjouement et son entrain, à la suite de quelques réflexions chagrines, amères, faites par Fiorina Alberti. Ce fut cependant elle qui renoua l'entretien un instant interrompu, en adressant à la princesse cette question que les derniers mots échangés n'avaient point amenée :

« Ne soupçonnez-vous pas que la reine mère, votre puissante marraine, n'ait eu, en réclamant vos traits, nulle autre intention que celle de les voir figurer parmi les portraits de sa famille? »

A cette demande indiscrète, Marie rougit légèrement.

« Ma grand'tante n'a pas exprimé, que je sache, un autre désir », répondit-elle avec simplicité.

Angélina saisit vivement une des mains do sa jeune protectrice et la baisa avec une respectueuse tendresse; son regard ému semblait dire : Déjà nous quitter!...

Quant à Faîtière fille des Alberti, on eût pu voir se contracter ses lèvres minces, tandis qu'un éclair, éclair

Le cardinal de Richelieu.

de sombre envie, brillait dans son ardent regard. Cette jalousie coupable, qu'elle nourrissait en secret contre sa bienfaitrice, l'avait pourtant soudainement éclairée ; car, deux mois après cet entretien, le Bronzino avait achevé le portrait de la princesse, déclaré à l'unanimité une de ses meilleures œuvres. Cette toile, d'un mérite incontestable, avait été envoyée à la reine mère et ornait un des salons du Louvre. Un gentilhomme appar-

tenant à la première famille de France après la famille royale, Henri de Montmorency, avait été blessé au cœur à la vue de cette douce et charmante image, et, avec l'agrément de la reine, les illustres parents du duc avaient fait la demande officielle de la main de Marie des Ursins. Lorsque cette demande parvint au palais Orsini, la jeune princesse, ignorant les circonstances qui l'avaient précédé, priait paisiblement dans son oratoire. Une piété sincère lui avait déjà inspiré le désir de se consacrer à Dieu, et elle demandait le courage de déclarer à sa puissante famille les inclinations de son cœur. La nouvelle inattendue qui venait l'arracher à ses pieuses méditations la frappa comme d'un coup de foudre ; elle voulut résister par ses supplications et ses larmes, mais il fallut obéir, et suivre en France les ambassadeurs chargés de remettre aux mains de Marie de Médicis sa jeune parente. La seule grâce qu'elle put obtenir ce fut d'emmener avec elle la fille de Christophe Allori.

Fiorina Alberti refusa d'accompagner à la cour celle dont la haute destinée lui portait ombrage ; elle assista d'un œil sec à la douleur de Marie, douleur qu'elle ne pouvait comprendre.

Peu après cet événement, elle quittait le palais Orsini et allait ensevelir dans un cloître les tourments d'une âme superbe et froissée. Le Seigneur toucha-t-il ce cœur, dans lequel la haine des factions avait déverse son fiel? On l'ignore ; ce fut un secret entre la belle recluse et Dieu.

Pendant ce temps, le brillant mariage d'Henri de Montmorency et de Marie des Ursins sTétait célébré, réunissant les familles les plus illustres de 'France. Le feu roi, Henri le Grand, avait tenu l'époux sur les fonts

baptismaux; Marie de Médicis était la marraine de l'épouse. Celui auquel la timide princesse unissait sa destinée avait tout ce qu'il faut pour charmer et pour éblouir. Les honneurs étaient venus le trouver dès sa première jeunesse : à dix-sept ans, Louis XIII l'avait créé amiral ; un an plus tard, la mort de son père lui avait transmis le gouvernement d'une des plus belles provinces du royaume, le Languedoc. Les événements en avaient fait de bonne heure un héros : il avait combattu avec succès les protestants dans la grande lutte religieuse dont le Languedoc avait été le théâtre. Il s'imposait donc naturellement à l'admiration d'une jeune princesse qui n'avait encore aimé que ses parents et Dieu. Ses manières grandes et généreuses lui conquirent pour toujours cette âme tendre et élevée.

Ce fut donc avec une joie unie à un légitime orgueil que Marie des Ursins suivit Henri de Montmorency dans son gouvernement de Languedoc, où un accueil chaleureux et des fêtes splendides les attendaient. A partir de ce jour, la duchesse se gagna tous les cœurs : sa modestie touchante et son extrême bonté cicatrisèrent plus d'une fois les blessures faites par les décisions hautaines du duc, dont Faîtière attitude se croyait justifiée par l'illustration de sa famille, continuée par les précoces succès de ce jeune descendant. Mais le lion se faisait agneau devant sa douce compagne, et les jours des deux époux s'écoulaient sans nuages.

Hélas ! l'écrivain, comme le lecteur, regrette de ne pouvoir s'arrêter à cette époque fortunée, où le représentant de l'une des plus grandes familles de France n'avait encore rien conçu, rien accompli, qui ne fût digne de ses illustres aïeux, qui tous avaient été des héros ainsi que de fidèles et loyaux serviteurs du roi. Qui eût dit

alors à ce brillant seigneur, qui semblait devoir les surpasser un jour en honneur, en vaillance, qu'il n'achèverait pas, comme eux, une carrière si glorieusement commencée ? Ah ! celui qui eût osé exprimer se sinistre présage aurait eu tout à redouter de sa bouillante ardeur. Mais suivons les événements. Un ministre préside seul aux destinées de la France : c'est Richelieu. Cet homme, aux conceptions étonnantes, marche vers un triple but, dont rien ne le détourne ni ne le distrait : détruire l'influence politique du protestantisme en France, abattre la puissance de la noblesse, abaisser la maison d'Autriche. Déjà il avait repris aux protestants l'île de Ré, et leur avait enlevé leur dernier boulevard, la Rochelle ; à la suite de ses succès, il avait anéanti leur puissance politique par l'édit de Nîmes. Un peu plus tard, on le voit seconder les efforts de Gustave-Adolphe, ennemi de l'Autriche, et enfin se déclarer ouvertement contre cette nation. Il ne recule pas davantage devant une lutte plus difficile, plus périlleuse : c'est celle qu'il s'est promis d'entreprendre contre les puissantes familles qui disposent d'une influence immense, et qui comptent à leur tête le frère et la mère du roi. Mais il ne s'arrête point devant de si menaçants obstacles : il déjoue les intrigues, anéantit les ambitions, brise les espérances. Les princesses s'unissent aux seigneurs pour le perdre dans l'esprit de Louis XIII : on le croit vaincu, on applaudit à sa défaite; mais il lui a suffi de revoir le roi, et c'est alors lui qui triomphe. La journée des Dupes assure plus que jamais son pouvoir ; l'exil de Marillac, garde des Sceaux, et la mort du maréchal son frère, l'affirment de nouveau. La noblesse, frappée dans les siens, s'indigne, s'exaspère ; mais le roi reste au ministre.

Ces événements ont troublé le gouverneur du Languedoc et révolté son âme fière, déjà ulcérée par le pre-

mier refus que le duc eût essuyé de la cour, le refus du titre de connétable, dont Richelieu n'avait pas voulu augmenter la puissance d'Henri de Montmorency. Cepen-

dant l'orgueil irrité du duc commençait à s'apaiser, grâce aux touchantes prières de Marie des Ursins, lorsque Gaston d'Orléans, qui avait de nouveau levé l'étendard de la révolte, lui envoya les plus pressants messages pour le gagner à sa cause.

Humilier celui qui avait osé envoyer à la mort les descendants des plus nobles familles du royaume flattait trop la secrète antipathie que le cardinal inspirait au duc pour que celui-ci pût résister bien longtemps, et il vint un jour, jour de douloureuse mémoire, où Gaston d'Orléans, le pusillanime Gaston, put compter sur l'énergique concours d'Henri de Montmorency.

Lorsque le duc eut engagé sa parole, il marcha vers son but sans jeter un regard en arrière, dans la crainte de se laisser vaincre par le souvenir des hautes vertus de ses ancêtres, par le souvenir de l'affection si pure de la noble femme qu'il avait associée à sa vie.

A la voix pleine d'autorité de leur gouverneur, les Etats du bas Languedoc se soulevèrent. Richelieu envoya aussitôt deux armées dans le Midi : l'une d'elles rencontra près de Castelnaudary les troupes d'Henri de Montmorency. Celui-ci fit des prodiges de valeur et espéra un instant la victoire ; mais étant tombé dans une embuscade en poursuivant de trop près ses ennemis, il s'en vit bientôt environné. Il fut blessé grièvement, après avoir cherché inutilement la mort dans cette terrible journée.

Le duc fut fait prisonnier.

A cette nouvelle, le duc d'Orléans se hâta de jeter bas les armes et de faire sonner la retraite.

Deux jours après le combat, le duc, remis un peu de sa blessure, fut conduit à Toulouse et traduit devant le Parlement. Il avoua ses fautes sans chercher à les amoin-

drir, car le bandeau qui l'avait un instant aveuglé était tombé de ses yeux, et le repentir, un repentir sincère, n'avait pas tardé à lui montrer sa conduite sous son véritable jour.

Les juges signèrent en pleurant son arrêt de mort.

Toute la cour s'émut de cette sentence ; la princesse de Condé, sœur du condamné, le duc d'Angoulême, le duc de Savoie, le roi d'Angleterre, le souverain pontife lui-même, sollicitèrent la grâce du coupable. Mais toutes ces généreuses tentatives échouèrent devant la rigueur inflexible du cardinal, devant lequel tremblait le roi lui-même.

Quant au duc d'Orléans, il était rentré en grâce après avoir signé la promesse de ne plus rien entreprendre contre le ministre, et d'accepter, sans murmurer, le châtiment qu'il plairait au roi et au cardinal de faire subir à ceux qu'il avait entraînés dans ses révoltes : ce n'était pas la première fois que ce prince faible et frivole achetait son pardon à un semblable prix.

En présence de la mort qu'on lui prépare, Henri de Montmorency retrouve toute la pureté de sa foi, toute la noblesse de ses sentiments. La seule douleur qui le rattache encore aux choses de la terre, c'est la pensée que sa bien-aimée compagne, la douce Marie, se meurt d'angoisse et d'affliction dans son château des Granges, où elle est allée cacher ses larmes et son désespoir.

Jamais on ne vit, racontent les historiens du temps, une mort aussi édifiante : Dieu se plut à aider à bien mourir ce dernier descendant d'une génération qui s'était conservée sans tache depuis plus de dix siècles.

Ce fut le 29 octobre que la main du bourreau trancha la tête d'Henri de Montmorency, duc et pair de France, et que Marie des Ursins reçut la confirmation de l'arrêt

qui la faisait veuve. Hélas ! l'agonie de son cœur avait commencé le jour où elle avait appris que son bienaimé, celui en lequel elle avait placé son bonheur et sa gloire, avait cédé aux suggestions de Gaston d'Orléans.

Aussi les persécutions que la pauvre femme eut à subir, à la suite de ce douloureux événement, la trouvèrent-elles comme insensible. On craignait qu'elle n'intéressât à son ressentiment les amis du duc (et ils étaient nombreux), aussi s'empara-t-on de sa personne. On la vit quitter le château des Granges sans mumure, sans qu'elle témoignât la moindre inquiétude au sujet du sort qu'on lui réservait.

Qu'importait à cette veuve si cruellement éprouvée l'éloignement du monde où elle avait tant souffert, la perte des biens qui n'avaient pu assurer son bonheur! Elle dut choisir pour lieu de captivité une de ces trois villes : la Fère, Montargis, Moulins. Elle se décida pour la dernière, qui se trouvait la moins éloignée de Toulouse.

Les portes de l'ancien château s'ouvrirent donc devant la noble femme, qui dut subir l'humiliation d'être traitée en criminelle. Ce ne fut cependant ni la surveillance ombrageuse dont elle devint l'objet, ni la tristesse de son cachot humide et malsain, qui la firent souffrir le plus ; non, le mal qui la tortura pendant des années, qui ne lui laissa de trêve ni le jour ni la nuit, ce fut le ressentiment, qui, s'emparant de ce grand cœur, le troublait comme un remords. Le prince frivole qui avait lâchement abandonné son allié, le roi qui avait signé la sentence dont l'hôtel de ville de Toulouse avait vu l'exécution, trouvaient encore presque grâce à ses yeux ; mais le puissant ministre qui avait dicté, imposé peutêtre cet arrêt terrible, le cardinal, passait et repassait

comme un spectre sombre devant les yeux terrifiés de Marie des Ursins : le nom seul de ce juge implacable brûlait comme un fer rouge son âme révoltée. Elle eût voulu pardonner, et elle ne le pouvait pas. Hélas ! que de larmes versées, que de prières murmurées au pied du crucifix pour arriver à cette sublime abnégation de

Mme de Chantai.

soi-même, qui seule peut nous procurer la paix en arrachant à nos cœurs brisés le pardon des injures!

Pour l'aider à combattre, à vaincre, Dieu lui envoya un puissant auxiliaire : une femme que le malheur avait sanctifiée, en la détachant des grandeurs de ce monde; c'était Mme de Chantai. L'illustre veuve de Christophe de Rabutin avait été, elle aussi, pieusement fidèle au

souvenir de l'époux qu'une mort prématurée avait enlevé à sa tendresse; une douce sympathie unit bientôt ces cœurs éprouvés.

Mme de Chantai avait, de concert avec saint François de Sales, fondé à Annecy le premier couvent de l'ordre de la Visitation : elle venait d'en ouvrir un autre dans cette même ville de Moulins, où Marie des Ursins était retenue prisonnière. Elle parvint donc auprès delà veuve affligée, et commença à éveiller dans son cœur l'ardent désir du renoncement et les premières douceurs du pardon. Peu après les portes du cachot du château s'ouvrirent devant la captive ; ses liens tombèrent, elle devint de nouveau maîtresse de ses biens, maîtresse de son sort. On l'entoura : le monde, qui avait conservé le souvenir de sa beauté et de ses vertus, lui ouvrait avec empressement ses portes dorées ; d'un autre côté, son frère la pressait de le suivre en Italie, afin d'y trouver auprès de lui l'oubli et le bonheur Marie ferma son cœur aux plus douces insinuations. Elle se présenta au seuil du couvent de Sainte-Marie de la Visitation, dont la pieuse fondatrice vint elle-même la recevoir.

« Je viens, comme le naufragé, chercher ici le calme après les orages, dit-elle simplement, et apprendre auprès de vous comment on y parvient. »

Mme de Chantai la reçut entre ses bras, et, dans une mutuelle étreinte, les deux nobles femmes unirent les battements de leurs cœurs.

Mme de Montmorency resta plusieurs années la modeste pensionnaire du couvent. Confondue avec les sœurs, dont elle imitait l'obéissance, elle attendait, pour prononcer ses vœux, que Dieu daignât la détacher plus complètement des choses de la terre. Elle avait obtenu la permission de faire élever, dans un des appartements

MARIE DES URSINS 3i

de la communauté, un mausolée destiné à perpétuer le souvenir de son époux ; on le voit encore dans le lycée qui a remplacé l'ancien couvent. C'était là que la veuve fidèle passait tous les instants qui s'écoulaient entre les pieux exercices. Le souvenir qui remplissait son cœur lui fit différer pendant près de neuf années le bonheur auquel elle aspirait, celui de se consacrer à Dieu ; car elle voulait se donner tout entière, et Henri de Montmorency tenait encore trop de place dans son âme brisée.

Après bien des luttes, bien des combats, l'apaisement se fît enfin, le ressentiment s'évanouit, et Mme de Montmorency, prosternée devant le tombeau de son époux put s'écrier : « Je leur pardonne comme vous leur avez pardonné. » Elle avait enfin reconquis la paix-.

Dès lors sa vie n'appartient plus qu'à Dieu. Elle prononça ses vœux le 15 septembre 1657, et, peu de temps après, fut choisie par ses pieuses compagnes pour supérieure de leur couvent. Elle répondit à leur confiance en leur donnant l'exemple de toutes les vertus, et c'est d'elle qu'on a pu dire « qu'elle ne se servit de ses richesses que pour venir en aide aux malheureux ; de son jugement, de son intelligence, que pour éclairer ceux qui recherchaient ses conseils ; de sa piété, que pour faire aimer cette religion divine qui l'avait soutenue ».

Tous les dons qu'elle avait reçus de Dieu, elle les avait tournés à la gloire de ce Maître suprême, et elle attendait avec calme la récompense promise à ceux qui n'ont jamais désespéré de sa bonté. Son divin Époux ne la lui fit pas trop attendre : huit ans après son entrée en religion, Mme de Montmorency rendit son âme à Dieu. Elle s'éteignit, souriant à la mort, qui brisait les liens qui la rattachaient, malgré elle, à cette terre où elle avait beaucoup souffert.

LE BRAVE RINGOIS

Pour vous parler, mes jeunes lecteurs, de ce grand citoyen, il faut remonter à une époque bien douloureuse de notre histoire. Alors le roi Jean le Bon était prisonnier des Anglais, et un jeune prince de dix-neuf ans à peine se trouvait à la tête d1un royaume envahi par l'étranger. Les négociations de paix ne pouvaient aboutir, tant les exigences du vainqueur étaient cruelles. Il fallut cependant les accepter un peu plus tard, et signer cet humiliant traité de Brétigny, qui, indépendamment de la cession de nos plus riches provinces, imposait à un pays déjà ruiné par la guerre une rançon de trois millions d'écus d'or. Ce traité conclu dans le petit village de Brétigny, à quatre kilomètres de Chartres, semblait consommer la ruine de la France. Le Poitou, la Saintonge, l'Angoumois, le Périgord, le Limousin et plusieurs autres provinces passèrent sous la domination de nos fiers vainqueurs. L'affliction fut grande dans ces régions que nos défaites avaient enlevées à la couronne ; mais nulle part cette honte et cette douleur ne furent plus profondément senties que dans le comté de Ponthieu, surtout dans Abbeville, sa capitale. A peine les dures conditions imposées par Edouard

furent-elles connues, que la population presque entière se répandit dans les rues, sur les places publiques, en faisant entendre des plaintes déchirantes.

« Plutôt mourir que de subir l'odieuse domination de nos ennemis ! s'écriaient les hommes d'un âge mûr.

Nous avons trop vécu ! » répétaient en sanglotant les vieillards.

Les femmes, les mères pressaient leurs enfants dans leurs bras, comme pour les disputer à l'ennemi.

De jeunes hommes, il n'y en avait point ; tous étaient partis, et beaucoup ne devaient jamais revenir, car cette terrible guerre en avait moissonné le plus grand nombre. Il ne restait que des adolescents, qui, malgré leur jeunesse, sentaient vivement la honte de nos défaites ; leur fière attitude semblait promettre à leurs pères une revanche éclatante.

Tout à coup plusieurs voix s'élevèrent du sein de cette foule consternée, et l'on entendit ces mots :

« Maître Ringois, l'ami des pauvres, le protecteur des faibles, le bon citoyen, que doit-il penser à cette heure? Comme il doit souffrir! Allons joindre notre douleur à la sienne. »

A peine ce nom fut-il prononcé, qu'une multitude immense, grossie à chaque pas, se porta comme un seul flot sur une des places de la ville, en face d'une maison au style sévère.

Sur le balcon, placé au niveau du premier étage, flottait un drapeau noir. Ce signe de deuil fut acclamé par la population désolée, et le nom de Ringois sortit aussitôt de toutes les poitrines, et appela sur le balcon le citoyen que désignait cet appel unanime.

Ringois avait à cette époque quarante-cinq ans environ : sa taille était imposante, son regard intelligent, et

LE BRAVE RINGOIS 35

fier; une épaisse chevelure noire, à laquelle se mêlaient quelques fils argentés, couronnait cette belle tête.

Ringois fit signe qu'il voulait parler, et aussitôt un respectueux silence se fit au milieu de cette foule agitée.

« Mes amis, dit-il, je partage votre deuil; je souffre comme vous de rhumiliation de la patrie; mais je ne saurais vous engager à aucune protestation inutile : nous subissons la loi des vaincus. Les seules armes dont nons puissions nous servir aujourd'hui, c'est la patience et la résignation. Sachons attendre! Voilà le seul cri de guerre qui doive se faire entendre au sein de notre cité, forcément livrée à l'ennemi. Contraints de lui ouvrir nos portes, jurons-nous de rester incorruptibles et de ne nous laisser séduire ni par les largesses ni par ses dangereuses insinuations. Que notre oreille ne soit attentive qu'au gémissement de la patrie. Serrons nos rangs, et que l'Anglais ne trouve ni une place à notre foyer ni un lit sous notre toit! Qu'il entre dans notre cité comme dans une ville déserte : murons plutôt les portes de nos demeures pour l'empêcher d'y pénétrer ! »

Une salve d'applaudissements accueillit ces patriotiques paroles, et la foule obéissante se dispersa sans trouble dans les divers quartiers.

Ringois se tint debout sur le balcon tant qu'il resta sur la place quelques citoyens attardés ; puis il rentra dans son appartement, se jeta sur un siège, et l'on entendit comme des sanglots sortir de sa poitrine.

En ce moment, une porte s'ouvrit devant une belle jeune fille, vêtue de deuil; elle s'avançait, suivie d'une vieille gouvernante, et vint tout doucement se placer aux genoux de Ringois, lui disant de sa voix la plus douce :

« Père, c'est moi ! »

Cet accent, qui depuis seize années avait su trouver le chemin de son cœur et en cicatriser les blessures, ne fit qu'augmenter l'attendrissement auquel cet homme, d'ordinaire si énergique, ne pouvait résister. Quel est le citoyen dévoué qui, voyant son pays à deux doigts de sa perte, n'a pas passé par ces tristes heures de découragement et de faiblesse?

La fille de Ringois, restée à ses genoux et embrassant avec effusion ses mains crispées, était le touchant emblème de la consolation et de l'espérance en des jours meilleurs.

« 0 mon père, s'écria tout à coup la jeune fille avec énergie, je vous ai entendu dire souvent qu'un bon citoyen doit toujours avoir foi dans les destinées de son pays, qu'il ne doit jamais désespérer de lui voir reprendre le rang qu'il occupait parmi les nations. La France de Clovis et de Charlemagne ne peut périr ainsi; au moment où ses ennemis implacables la croiront anéantie, elle se relèvera de ses ruines. Non, Dieu, qui l'aime, ne l'abandonnera pas : il lui enverra quelque puissant secours pour lui aider à chasser de son sol ces Anglais détestés. »

On eût dit que la charmante enfant voyait dans l'avenir la jeune bergère de Domremy, quittant son village sur l'ordre de ses voix bénies, et faisant fuir devant son étendard les bataillons innombrables des soldats de Henri.

Les accents généreux de cette foi naïve rendirent à Ringois sa vaillante énergie; il releva sa fille, et la contemplant avec un doux orgueil :

« Tu n'es encore qu'une enfant, mon Edmée chérie, dit-il, et tu donnes à ton père une sage leçon : c'est avec la confiance qu'on fait de grandes choses, et non avec

LE BRAVE RINGOIS 37

le doute, qui paralyse le courage et le rend impuissant. « Oui, tu fais bien de croire que le triomphe de nos ennemis n'est que passager ; ils ne seront jamais les tranquilles possesseurs de notre beau pays.

« Puisses-tu voir ce jour, ma fille bien-aimée ! » En ce moment, la gouvernante servit le dîner, auquel le père et la fille touchèrent à peine, malgré leurs efforts pour répondre aux sollicitations pressantes de Germaine, qui dissimulait elle-même, en leur présence, le profond chagrin qui remplissait son cœur.

Ringois était un des riches bourgeois d'Abbeville; ses concitoyens, qui connaissaient son intelligence et estimaient ses vertus, l'avaient choisi pour défendre leurs intérêts et leurs droits. Il siégeait donc comme échevin à l'hôtel de ville, et jouissait, sans l'avoir recherchée, de la plus grande faveur populaire qu'on pût accorder à un homme. Sa porte était ouverte à tous les malheureux ; sa fortune avait soulagé bien des misères et séché bien des pleurs. On citait de lui des traits admirables de courage et de générosité. L'amour qu'on portait à cet honnête citoyen se reportait sur tous les êtres qui lui étaient chers. Une mort prématurée lui avait enlevé la digne compagne de sa vie : tout Abbeville s'était associé à sa douleur; et lorsque Edmée, son unique enfant, paraissait dans un lieu public, elle y était accueillie avec d'unanimes témoignages d'une respectueuse admiration. La jeune fille justifiait bien, par ses qualités personnelles, la sympathie dont elle était l'objet. Quoique fort jeune encore, elle savait compatir à tous les maux ; accompagnée de Germaine, sa gouvernante et sa nourrice, elle allait distribuer ses aumônes, sans que son père se plaignît jamais de sa libéralité.

Hélas ! l'occasion de faire du bien ne manquait pas à cette époque si douloureuse de notre histoire, où les irialheurs de notre pauvre France étaient arrivés à leur comble, où la guerre des partis semblait vouloir mettre la dernière main à l'œuvre de destruction commencée par l'ennemi.

Au motif si. légitime qu'avait Ringois d'en vouloir aux Anglais s'en joignait un autre qui, tout en n'occupant que la seconde place dans son cœur, y faisait néanmoins une vive blessure.

Il s'agissait d'un orphelin, fils d'un ami regretté, et que l'échevin avait élevé avec la tendresse d'un père. Ce jeune homme se nommait Didier. La guerre l'avait enlevé aux douceurs de la vie honnête dont il jouissait auprès de son protecteur.

Fait prisonnier, comme le roi, à la fatale bataille de Poitiers, il n'avait pu sans doute faire parvenir de ses nouvelles. Avait-il succombé aux fatigues de cette lutte terrible ? x\vait-il été victime de quelque basse vengeance? Ringois l'ignorait.

Mais le traité de Brétigny, en brisant les fers du roi Jean, avait du rendre la liberté aux braves qui avaient partagé ses dangers et ses malheurs; beaucoup, en effet, avaient revu leur famille et leur pays, mais Didier n'avait point reparu. En vain Germaine, qui l'avait vu tout enfant, ouvrait-elle chaque matin la porte du logis, écoutant le bruit de la rue, les propos des passants et des voisins, avec la secrète espérance d'apprendre quelque nouvelle se rapportant au prisonnier, aucun éclaircissement n'arrivait du dehors.

i Pendant ce temps, les tristes événements de cette époque suivaient leurs cours.

A peine le roi Jean était-il revenu dans ses Etats,

LE BRAVE RINGOIS 39

qu'Edouard lui envoyait des commissaires pour faire reconnaître ses droits sur les fiefs, châteaux, gouvernements et provinces, qui lui avaient été octroyées par le traité de Brétigny. Le roi écrivit en conséquence aux seigneurs, aux commandants et aux bourgeois des villes comprises dans le traité, les priant de ne point mettre obstacle à la rectification d'une paix devenue si nécessaires. Les provinces ne se rendirent à sa prière qu'avec une extrême répugnance. Abbeville, comme la Rochelle et bien d'autres villes, déclara qu'il ne cessait point d'être Français et que jamais il ne consentirait à sympathiser avec l'ennemi. Au lieu de s'efforcer de calmer une irritation si facile à comprendre, les garnisons envoyées pour prendre possession des cités et des bourgs n'usèrent d'aucun ménagement envers les vaincus.

Une sanglante ironie, jointe à la violence, porta au paroxysme de la colère et du désespoir les populations exaltées par quinze ans de souffrances de toutes sortes. La haine était dans tous les cœurs ; des malédictions s'échappaient de toutes les lèvres; les bourgeois de la cité échangeaient avec les Anglais ces rapides regards dans lesquels se reflétait la sourde colère qui remplissait les âmes. Dans un tel état de choses, la moindre étincelle devait animer ce feu qui couvait dans l'ombre. Ce fut néanmoins des vainqueurs que vint la provocation.

Des officiers anglais insultèrent, en le menaçant, un vieillard fort estimé dans toute la ville; ceux de ses concitoyens qui se trouvaient témoins de cet outrage prirent parti pour leur compatriote : la querelle s'engagea, et l'irritation, comme une traînée de poudre, se communiqua aux groupes qui s'étaient soudainement formés. Alors on vit s'ouvrir les maisons soigneusement

fermées, et chacun des habitants accourir au cri répété de : « Sus aux Anglais ! »

Le bruit de l'émeute, montant comme le flot d'une mer agitée attira sur le balcon où nous l'avons déjà vu le père d'Edmée. En ce moment, un lugubre cortège portait sous ses fenêtres le corps du vieillard blessé à mort par les lances ennemies.

La vue de cette triste scène émut Ringois : il descend sur la place et demande des explications ; on lui montre les restes ensanglantés de Rémondier, un des hommes les plus vertueux et les plus inoffensifs de la cité.

« Les misérables, s'écrie-t-il dans une généreuse indignation, ne nous trouvent-ils donc pas assez malheureux ! »

Il suit la foule, mais c'est plutôt pour en calmer l'exaspération et empêcher de plus grands désastres. Ses paroles sont couvertes par des cris de vengeance et de révolte.

Connaissant les dispositions hostiles des habitants d'Abbeville, plusieurs détachements anglais s'étaient cantonnés aux environs de la ville ; on y envoya secrètement des messagers. Aussitôt les rues et les places furent cernées ; un assez grand nombre des habitants purent pénétrer dans les maisons qu'on leur offrait pour asiles ; les Anglais se vengèrent sur ceux dont ils purent s'emparer. Les uns furent immédiatement passés au fil de l'épée ; les autres, de ce nombre se trouvait Ringois, furent faits prisonniers. C'étaient les plus riches de la cité ; on en espérait de fortes rançons, car cette longue lutte qui ruinait la France n'enrichissait pas son ennemie.

Hélas ! cette tentative infructueuse ajouta encore au deuil et aux souffrances des vaincus. Plusieurs villes de France résistèrent avec la même énergie à une prise de possession pour laquelle on ne les avait pas consultées ;

LE BRAVE RINGOIS 41

mais, comme Abbeville, elles furent forcées de plier sous le joug du gouvernement anglais.

Ringois s'était trouvé au sein de l'émeute avant de s'être rendu compte du mouvement populaire qui se produisait; on feignit de croire qu'il en avait été l'excitateur et le guide. Il était riche, il pouvait payer une forte rançon. Mais que lui importait ce honteux calcul? n'eût-il pas sacrifié jusqu'à sa dernière obole pour revoir son Edmée chérie, et pour mettre fin aux terribles angoisses qu'elle devait éprouver?

Hélas ! celte consolation si légitime fut enlevée à Ringois : on fit pour lui une exception monstrueuse. Tous ses compagnons eurent le droit d'échanger contre leur or leur liberté ; à lui seul on imposa la dure nécessité de reconnaître pour son souverain légitime le nouveau maître de la Saintonge, du Limousin, du Quercy, du Ponthieu : Edouard III, roi d'Angleterre.

Ce fut un coup de foudre pour le malheureux père et pour ses nombreux amis ; peu s'en fallut que cette nouvelle ne causât une seconde émeute, mais le sang couvrait encore les rues et les places publiques, et les Anglais avaient doublé leurs forces.

On fut pour ce bon citoyen d'une cruauté inouïe ; on lui refusa la consolation de revoir, d'embrasser son enfant! On l'enleva, la nuit, de la résidence où on l'avait enfermé, et on le conduisit à Douvres sous bonne escorte. Le commandant de la forteresse fit venir le prisonnier, l'interrogea sans témoins, et, touché de sa franchise et de ses malheurs, usa de tous les moyens possibles pour le déterminer à faire le serment de fidélité qui devait lui rendre la liberté et sauver sa vie. Ringois fut inébranlable. L'injustice le révoltait. Pourquoi exigeait-on de lui un tel acte de félonie?

« Mais vous vous perdez, dit avec regret le commandant ; ne vous reste-t-il donc plus rien à aimer, à protéger en ce monde? »

Ringois leva vers le ciel un regard sublime de douleur profonde, mais il répondit :

« Je suis père, et si vous Fêtes vous-même, ne m'interrogez plus; ne cherchez pas à affaiblir mon courage. Je suis Français et ne reconnais qu'un souverain, le roi Jean.

« Votre maître exige de moi le serment de fidélité? et que penserait-il de vous, son fidèle sujet, si vous étiez à ma place ? »

Le commandant ne répondit pas ; le patriotisme du prisonnier excitait en lui une sincère admiration. Il eût voulu le sauver, mais les ordres étaient précis : on attachait une importance réelle à cette espèce d'abjuration qui pouvait être d'un exemple salutaire sur les habitants d'Abbeville. Il espérait vaincre peu à peu cette résistance, et, en attendant, il entoura le prisonnier des égards dus à son mérite et à son malheur.

L'humanité du commandant pour son captif fut remarquée : on lui en fit un crime, et l'on s'empressa de pourvoir à son remplacement. Lord Nesby, qui lui succéda, eut une conduite tout opposée à celle de son prédécesseur. Naturellement dur et inflexible, il se flatta de dompter ce rebelle superbe, d'abaisser ce qu'il nommait l'orgueil intraitable du bourgeois d'Abbeville. Il mit d'abord en usage ces mille petites persécutions qui finissent par triompher parfois des volontés les plus fermes. Ringois subit avec résignation ces nouvelles épreuves. Il avait, lui aussi, un espoir, c'était de lasser ses persécuteurs, et de parvenir à échanger sa liberté, sa vie, contre la plus grande partie de ses biens, mais

LE BRAVE RINGOIS 43

non contre son honneur. Hélas ! cette espérance devait être déçue; la noble persistance de l'échevin devait se heurter contre deux passions violentes : la haine et l'orgueil.

Une nuit, on vint enlever le prisonnier de sa cellule, on le conduisit à la lueur des torches sur la plate-forme de la forteresse, dont le pied était battu par la mer. Là, lord Nesby adjura de nouveau son prisonnier de faire au roi d'Angleterre le serment exigé.

« Mon souverain légitime est le roi Jean, répondit avec fermeté Ringois, et pour le moment je n'en reconnais pas d'autre. »

Le commandant pensa que la crainte de la mort pourrait, à ce moment suprême, ébranler un si rare courage.

La scène dont Ringois était le principal acteur était bien faite pour impressionner une âme plus vulgaire. Le bruit des vagues gémissantes s'unissant aux menaces de ces soldats au sinistre visage ; la lueur des torches prêtant, à défaut de la lumière, son concours à ce triste spectacle : tout s'était réuni pour glacer le plus mâle

courage.

Sur un ordre de lord Nesby, les lances des hommes d'armes repoussèrent Ringois jusqu'au dernier parapet de la forteresse ; un pas seul le séparait de l'abîme.

Une nouvelle sommation lui est faite de se reconnaître sujet du roi d'Angleterre.

« Jamais! plutôt mourir! s'écria Ringois.

— Qu'il soit fait selon ta volonté », répond le commandant, ivre de fureur.

Aussitôt cinq lances se dirigent sur la poitrine du

brave, ces lances meurtrières le précipitent dans les flots.

Edmée n'avait pas revu son père depuis le jour où il

avait été entraîné par l'émeute. Que dire des angoisses terribles, des alternatives de crainte et d'espérance qu'elle avait subies ! la parole est impuissante à les reproduire. Ces émotions poignantes éprouvèrent audelà de ses forces cette nature délicate. A la surexcitation succéda une apparente insensibilité. La mémoire des événements passés sembla s'être éteinte dans cette intelligence si vive, si richement douée. Les larmes d'Edmée se séchèrent; elle resta triste, mais devint aussi calme, aussi silencieuse qu'on l'avait vue agitée et inquiète. A peine répondait-elle par quelques mots affectueux aux questions pleines de sollicitude que lui adressait sa vieille nourrice.

Elle ne sortait de cette immobilité inquiète que pour aller, chaque matin, sur le balcon du premier étage; elle y restait quelques instants debout, regardant, comme si elle attendait quelqu'un parti de la veille. Puis elle revenait lentement devant la table à ouvrage, et semblait alors uniquement préoccupée du travail auquel elle se livrait. Lorsque les habitants d'Abbeville apercevaient cet enfant au teint pâle, au visage triste, ils sentaient grandir encore leur regret pour leur brave compatriote et grandir en même temps leur haine contre l'étranger.

Cependant la lâche action de lord Nesby n'avait point eu l'approbation de toute la garnison. Quand on connut les détails de ce crime commis dans l'ombre, beaucoup d'honnêtes soldats murmurèrent. L'étonnant courage du nouveau Régulus fut raconté et parvint aux oreilles du prince de Galles, jeune héritier du trône d'Angleterre. Ce prince se distinguait de son père par des qualités chevaleresques et des sentiments pleins d'humanité. Sa conduite auprès de Jean II prisonnier lui a valu les justes

LE BRAVE RINGOIS 45

éloges de la postérité ; l'histoire nous le représente servant lui-même à table son royal captif.

Une généreuse indignation enflamma le cœur du prince ; lord Nesby fut disgracié.

Un peu plus tard, un jeune officier, visitant la cellule où Ringois avait passé les derniers jours de sa vie, découvrit, au fond d'une petite cachette pratiquée dans le mur, une mèche de cheveux et quelques lignes écrites avec du sang. Ringois n'avait pu tracer que ces mots, adressés à sa fille : « Je te laisse seule au monde, mais <( j'espère que Dieu te rendra l'ami, l'époux que je « t'avais destiné : le brave Didier Rével, que l'on retient « encore malgré le traité de paix. »

Puis suivaient deux phrases indéchiffrables, des adieux déchirants sans doute. Ce billet, remis au commandant, parvint à l'héritier du trône d'Angleterre. Le prince Noir avait, nous l'avons dit, des sentiments chevaleresques. La douleur navrante qu'avait dû éprouver le prisonnier en traçant ces lignes le toucha. Des ordres furent donnés pour découvrir Didier. Mais on n'était pas encore remis de cette lutte de quinze% ans ; il régnait chez les vainqueurs un peu de la perturbation qui existait chez les vaincus.

Plusieurs des barons anglais qui avaient exposé leur fortune et leur vie pour le triomphe du souverain s'étaient emparés de quelques-unes de nos dépouilles. Les uns avaient profité du pillage, les autres retenaient leurs prisonniers sous prétexte de les rallier à la cause du roi. On s'inquiétait peu de cette violation des traités ; car, de part et d'autre, on s'attendait à une reprise des hostilités.

Didier, tombé au pouvoir d'un fanatique, lord Less, avait en vain réclamé la liberté ; on lui avait d'abord

répondu d'une manière évasive, puis on avait essayé de l'apaiser par des ajournements consécutifs. Je vaincrai peu à peu la résistance de cet enfant, et j'en ferai un sujet fidèle d'Edouard, pensait le baron. Mais Didier était le digne élève de Ringois, son bienfaiteur, et, comme celui-ci, il était invulnérable.

Une année s'écoula. Pendant ce temps, aucune amélioration ne se produisant dans la santé d'Edmée, les médecins conseillèrent un changement d'air; il fallait à tout prix arracher la pauvre enfant à de trop cruels souvenirs. Un séjour de quelques mois en Italie fut ordonné. La fidèle nourrice n'hésita pas à entreprendre un voyage que les difficultés de transport rendaient aussi long que difficile.

Après bien des fatigues, Edmée put respirer à l'aise sous ce ciel clément. Cette nature si riche, que les poètes de tous les temps ont vantée, ces aspects tout nouveaux, ce soleil vivifiant, et, par-dessus tout, l'éloignement des lieux où elle avait souffert, ranimèrent peu à peu les forces de la jeune fille, comme les premières gouttes de rosée relèvent la plante languissante. Une transformation complète s'opéra au physique comme au moral ; le voile qui semblait s'être étendu sur son intelligence se soulevait enfin pour montrer cette imagination aussi vive, aussi brillante qu'autrefois. Hélas! en revenant à la santé de l'esprit et du corps, elle devait être rendue également au sentiment complet de ses douleurs ; mais la foi, une foi ferme, unie à l'espérance chrétienne, avait changé le désespoir en résignation.

Après un séjour de deux années en Italie, Edmée voulut revoir son pays natal; elle revint à Abbeville, dont les habitants l'accueillirent avec les démonstrations de la joie la plus sincère. Au moment où l'orpheline

LE BRAVE RINGOIS 47

rentrait sous le toit qui l'avait vue naître, Didier mettait le pied sur la terre de France. Qui avait brisé les fers du prisonnier? Il l'ignorait. Un jour, le fier baron de Less lui avait dit : « Pars, tu es libre ! » et le jeune soldat n'avait même pas songé à demander le moindre renseignement; transporté de bonheur, il s'était empressé de mettre entre lui et le sol inhospitalier de l'Angleterre cette étroite mer qui sépare Douvres de Calais.

Il revenait la joie dans l'âme, lorsqu'il apprit en route la mort tragique de son bienfaiteur, de son second père. Cette nouvelle brisa son cœur. Edmée, sur laquelle on lui avait donné des détails si navrants, reposait sans doute à cette heure dans le cimetière d'Abbeville ; sa vieille gouvernante, qui l'avait tant aimée, avait-elle pu elle-même résister à tant de douleurs? Quand il aperçut la flèche du clocher, ses forces faillirent l'abandonner. Le premier habitant d'Abbeville qu'il rencontra raffermit son courage en lui racontant les événements passés.

Quelques instants après, comme Germaine allait et venait dans cette maison où elle avait passé sa vie, donnant partout son coup d'œil de ménagère soigneuse et bien entendue, elle se sentit enlacer par deux bras vigoureux, et un baiser, un gros baiser, comme seuls les fils en donnent à leurs mères, retentit sur les joues de l'excellente femme.

« Est-ce toi, mon Didier? » dit-elle, car son cœur avait deviné, avant que ses yeux l'eussent vu, celui dont elle pleurait l'absence.

Edmée accourut à ce bruit. En se tendant la main, les deux amis d'enfance éclatèrent en sanglots; à leurs yeux apparaissait l'image chérie de celui qui les avait élevés avec une égale tendresse.

Le prince Noir, lorsqu'il se piquait de générosité, ne se laissait surpasser par personne au monde ; il s'était intéressé à ce drame de famille, et comme devant la volonté des rois les obstacles s'aplanissent, on découvrit Edmée comme on avait découvert Didier. La jeune fille reçut donc, au nom de l'héritier présomptif de la couronne d'Angleterre, les derniers vœux exprimés par le brave Ringois; sans ce message, Didier eût ignoré à jamais le nom de son libérateur.

Quelques mois plus tard, un nombreux cortège d'amis fidèles accompagnait à l'église un jeune couple qui recueillait sur son passage les bénédictions de la foule attendrie ; Didier devenait l'heureux époux d'Edmée.

La vertu et les sentiments dont Ringois avait donné toute la vie l'exemple se perpétuèrent chez ses descendants ; aussi cette famille continua-t-elle à être honorée et aimée de tous les habitants d'Abbeville.

Cette cité, fidèle à nos rois, continua à supporter bien difficilement le joug tyrannique des Anglais; de nouvelles exactions la poussèrent à une seconde émeute dont l'issue fut cette fois plus heureuse, car la ville repoussa victorieusement l'ennemi et le chassa de ses murs, au nom du brave Ringois, qu'elle s'était promis de venger. Charles Vil honora lui-même la mémoire de ce grand citoyen, en accordant des titres de noblesse non seulement à sa famille, mais aux échevins dont il avait illustré la charge. Les fleurs de lis d'or, qu'on voit encore dans l'écusson de l'ancienne capitale du Ponthieu, furent accordées à la ville fidèle comme un témoignage de reconnaissance de son souverain.

Plus d'un demi-siècle s'était écoulé depuis la mort du brave Ringois, et cette guerre terrible, qui a laissé de si tristes souvenirs dans notre histoire, ne s'était point apaisée. Les malheurs de notre pays s'étaient, au contraire, accrus. La lutte fratricide de la maison de Bourgogne contre les princes d'Orléans ou d'Armagnac aidait l'Anglais à ensanglanter ce pauvre royaume, dont l'infortuné souverain,, privé de raison, ne pouvait comprendre ni la détresse ni la souffrance. Au moment de cette crise suprême, où les factions ennemies semblaient se disputer avec l'étranger le honteux honneur d'achever la ruine de la France, il fut consolant pour ceux qui avaient conservé l'amour du sol natal de voir surgir, au milieu de tant de défaillances, des dévouements sublimes.

Parmi les noms sauvés de l'oubli dont l'histoire a vanté le noble courage, se prouve celui d'une femme qui fut la gloire de son sexe et l'honneur de son pays. La comtesse Isabelle, ainsi que l'appelaient par amour ses nombreux vassaux, était la fille unique du sire de Rivière, un des plus braves et plus puissants seigneurs de la Normandie, et dont les ancêtres s'étaient illustrés au temps des croisades. Quelques années avant sa mort,

le comte de Rivière avait marié sa fille bien-aimée à messire Guy de la Rocheguyon, gentilhomme le plus accompli de son époque. Ils étaient dignes l'un de l'autre, et jamais couple mieux assorti ne vint recevoir au pied des autels la bénédiction nuptiale. Deux beaux enfants étaient nés de cette union : Guy et Richard. Ce dernier vint au monde au moment où se répandait la nouvelle de l'invasion de la Normandie par Henri V, roi d'Angleterre.

Ce prince, espérant conquérir la France entière grâce aux factions qui la divisaient, avait débarqué à Ronfleur avec six mille hommes d'armes et vingt mille archers. Mais, en présence du danger imminent de la patrie, la noblesse de tous les partis était accourue se ranger sous la bannière du connétable d'Albret, cousin du roi Charles VI. Le comte Guy habitait alors le château de ses pères, l'antique et imposant manoir de la Rocheguyon, où il avait conduit sa jeune épouse après la mort du sire de Rivière. Trop prudent et trop sage pour se mêler aux discordes civiles, dont il flétrissait hautement les excès, il vivait aussi heureux que ces temps de triste mémoire le permettaient. L'appel du connétable vint l'arracher h sa retraite et aux douceurs du foyer domestique. Il ne s'agissait plus de combattre des Français, des frères, mais les ennemis jurés du repos et de la prospérité de la France. Isabelle venait de donner le jour à un second fils, c'était un lien de plus pour retenir le comte au sein de sa famille ; mais le devoir l'emporta sur les sentiments de la nature, et la jeune femme au cœur vaillant ne s'efforça pas de le retenir. Son époux pouvait-il oublier, au sein de l'oisiveté, les dangers de la patrie? Ils se séparèrent, hélas 1. avec la douce espérance de se revoir.

L'armée du connétable se trouvait alors à Azincourt, campée sur le rivage de la petite rivière du Temois, où elle tenait en échec le roi d'Angleterre en s'opposant à son passage de Harfleur à Calais. Dans cette circonstance difficile, Henri fit des propositions qui ne parurent pas suffisamment avantageuses, et la bataille se livra. Elle fut acharnée, terrible. La noblesse française, h l'exception du duc de Bourgogne, qui s'était abstenu, y déploya des prodiges de valeur. Un instant on eut l'espérance de forcer le prince étranger à retourner sur ses pas, mais une trop grande impétuosité compromit le succès de cette journée. L'armée anglaise força le passage, abattant sous ses coups les guerriers français. Des nombreux seigneurs qui étaient accourus, bannière déployée, quelques-uns seuls échappèrent à la mort. Le comte Guy soutint un des derniers ce choc terrible, puis il tomba à son tour mortellement blessé. Deux de ses hommes d'armes l'emportèrent à l'écart pour qu'il pût rendre le dernier soupir loin de cette scène de carnage; il mourut entre leurs bras, leur parlant de sa femme bien-aimée, de ses enfants. Sur son cœur était resté un médaillon où se trouvait encadré le gracieux visage de la comtesse Isabelle. Les fidèles serviteurs cachèrent avec soin ce bijou précieux, pour le remettre à leur infortunée maîtresse. Dès que la châtelaine de la Rocheguyon apprit le désastre d'Azincourt, elle fut saisie d'une grande douleur.

« Mon cœur m'avertit, disait-elle en versant d'abondantes larmes, que cette journée si funeste à la France m'a ravi le meilleur des époux; le comte Guy dort parmi les braves, et je ne le reverrai qu'au ciel! »

Puis elle prenait ses enfants dans ses bras, les couvrait de baisers en murmurant : « Pauvres orphelins! »

Plusieurs jours se passèrent ainsi dans l'anxiété la plus cruelle. Les nouvelles se communiquaient avec peine dans un pays investi par la guerre. Le jour où les deux archers qui avaient rendu à leur maître les devoirs de la sépulture se présentèrent, à leur seule attitude la comtesse comprit que ses pressentiments ne l'avaient pas trompée. Mais, lorsqu'ils remirent entre ses mains le médaillon qu'elle avait offert naguère à son mari, elle fut vaincue par la douleur et tomba privée de sentiment.

Pendant près d'un mois on craignit pour sa vie; mais à mesure que ses forces revinrent, la jeune femme résista avec énergie à sa douleur, se rappelant qu'elle était mère et qu'elle devait remplacer auprès de ses enfants le guide que la mort leur avait enlevé.

L'aîné se nommait Guy, comme son père, et, bien qu'il n'eût encore que six ans, on pouvait concevoir de lui les plus douces espérances ; il adorait son frère Richard, et, avec une gravité touchante, il promettait à sa mère de le défendre contre tous les dangers.

La comtesse Isabelle, retirée volontairement du monde, se consacra donc tout entière à l'éducation de ses enfants et au bonheur de ses vassaux. Elle redoubla de piété et de charité, distribuant ses aumônes au nom de messire de la Rocheguyon, qui n'avait pu recevoir à sa mort les consolations de la religion et les sacrements de l'Église.

Mais à peine son deuil était-il expiré, que plusieurs seigneurs briguèrent sa main : les uns étaient attirés par la réputation de sa rare beauté et de ses vertus ; les autres par la convoitise, car ses richesses étaient immenses. Parmi ces derniers figurait le sire le Bou-

teiller, qu'on soupçonnait, non sans motif, d'être l'allié caché des Anglais. La jeune châtelaine repoussa toutes ces propositions, et les prétendants s'éloignèrent, pleins d'admiration pour la noblesse de ses sentiments; seul le sire le Bouteiller persista. L'indignation d'Isabelle lui inspira alors cette énergique réponse :

« Comment avez-vous pu concevoir la pensée que j'échangerais le nom d'un brave gentilhomme mort pour son roi et son pays, contre le vôtre, chevalier félon, qui osez entretenir des relations coupables avec les ennemis de la France, qui vous prêtez à leurs intrigues criminelles, et comptez élever votre fortune sur les ruines de notre pays?

Le perfide seigneur se retira confondu, mais la rage dans le cœur. 11 jura à la jeune châtelaine une haine implacable, sans trêve ni merci. Nous verrons comment il tint sa promesse.

Cependant les années s'écoulaient, les événements se succédaient sans procurer à notre pays un instant de repos. Le duc de Bourgogne, assassin du duc d'Orléans, était tombé à son tour sous la hache vengeresse de Tanneguy du Châtel, serviteur du Dauphin. Le vainqueur d'Azincourt avait continué ses triomphes au milieu de notre pauvre France ruinée et trahie. Il s'était emparé de la Normandie, et Rouen, qu'avait refusé de soutenir le duc de Bourgogne, était tombé au pouvoir de l'ennemi après un siège long et meurtrier. Son héroïque défenseur, Alain Blanchard, avait eu la tête tranchée. La noblesse, comme le peuple, avait fait courageusement son devoir. Il y avait eu cependant, comme à toute époque néfaste, quelques défections à flétrir. Dans le petit nombre des gentilshommes qui arborèrent la croix rouge et déshonorèrent leur race en facilitant à l'ennemi des intelligences

dans nos places, nous retrouvons le sire Pierre le Bouteiller, le prétendant refusé de la comtesse Isabelle. Pour prix de sa trahison, ce seigneur félon avait été nommé gouverneur de la Normandie pour le roi Henri V. Lorsque cette nouvelle parvint au manoir de la Rocheguyon, elle parut à la comtesse le présage des plus grands malheurs. Elle se flatta toutefois que son ennemi l'avait peut-être oubliée, mais cet espoir ne tarda pas à être déçu.

Le roi Henri, ne trouvant aucun obstacle à ses rêves ambitieux, avait pris le titre de roi de France et fait frapper monnaie à Rouen ; puis il avait exigé des seigneurs normands le serment de fidélité, et, sur leur refus, il avait confisqué tous leurs biens. Ces actes arbitraires secondaient merveilleusement, comme on le voit, les projets de vengeance du nouveau gouverneur. La fière Isabelle allait être frappée sans doute du même arrêt. Cependant quelque temps s'écoula sans que la haine de Pierre le Bouteiller reçut une complète satisfaction. Une femme sans défense et de jeunes orphelins ne portaient pas au roi Henri le même ombrage que ces seigneurs dont l'influence et la bravoure lui créaient des embarras toujours nouveaux. Les habiles insinuations de Pierre le Bouteiller changèrent peu à peu ces dispositions bienveillantes du prince. Un messager avertit la veuve du comte Guy de se rendre à Rouen, accompagnée de son fils aîné, afin de faire le serment de fidélité qu'elle devait au roi d'Angleterre pour les terres et seigneuries dépendantes de la suzeraineté du prince. Le messager dont le roi se servit fut Pierre le Bouteiller lui-même. Le méchant seigneur partit, accompagné d'une brillante escorte, étalant sans rougir un luxe qui était une insulte nouvelle aux habitants d'une province ruinée par l'ennemi. Le pont-levis s'abaissa pour livrer passage au nouveau gou-

verneur de la Normandie. Pierre le Bouteiller fut introduit dans cette vaste salle où les portraits des glorieux ancêtres des seigneurs de Rivière et de la Rocheguyon reposaient depuis des siècles dans leurs cadres sculptés. Tous avaient été fidèles à leur devise : « Rien ne me flatte si l'honneur n'est au bout. » Aucun d'eux n'avait failli à ce glorieux engagement. On les avait vus figurer partout où il y avait des dangers à courir, des veuves et des orphelins à défendre. Plusieurs portaient le signe de ralliement des croisés. Le comte Guy, mort sur le champ d'honneur, terminait cette suite de braves ; on le reconnaissait à son visage fier et doux à la fois.

Un autre que Pierre le Bouteiller n'eût pu se défendre d'un certain trouble et de quelque remords à la vue de ces preux pour lesquels la présence d'un traître était un affront. Mais la pensée du nouveau vassal d'Henri V était ailleurs en ce moment. Il attendait avec une impatience fébrile cette fière Isabelle de Rivière, qui l'avait jadis repoussé; il allait enfin la voir à ses pieds, suppliante, vaincue, implorant sa protection pour elle et pour ses enfants.

La porte s'ouvrit, la comtesse parut, plus belle et plus majestueuse que jamais sous ses habits de deuil. Elle tenait par la main son fils Guy. Celui-ci ressemblait d'une manière frappante à son père ; son regard, étincelant d'énergie et d'intelligence, révélait une âme déjà forte dans un corps d'enfant.

Malgré les mauvaises dispositions de son cœur, Pierre le Bouteiller subit un instant le charme que la jeune châtelaine répandait autour d'elle sans le savoir. Il balbutia, et ce fut la comtesse qui dut l'inviter à exposer le sujet de sa visite inattendue. Cette invitation était faite en termes glacials; elle ne laissa rien subsister du faible

espoir qu'avait conçu le déloyal gentilhomme, et le rendit à tous ses mauvais sentiments.

« Madame, dit-il avec assurance, je suis chargé par le roi Henri, notre nouveau sire, de recevoir le serment de fidélité qu'il est en droit d'exiger de vous pour les terres et seigneuries dont vous lui devez hommage, tant pour vous que pour vos enfants. »

La comtesse Isabelle jeta sur l'audacieux messager un regard écrasant de mépris, et, avant de répondre, elle se dirigea, tenant toujours par la main son jeune fils, vers le portrait du comte de la Rocheguyon.

« Monseigneur, dit-elle, si vous étiez céans, il ne se fût trouvé ni en France ni en Angleterre un homme assez téméraire pour vous tenir ici ce langage. Mais, puisque vous êtes tombé en défendant votre roi et votre pays, vous ne pouvez aujourd'hui protéger ceux qui vous sont chers. Cependant ne craignez point, ni vous ni les vôtres, tous braves et honnêtes gentilshommes que vous êtes; non, ne redoutez nulle faiblesse de la part de la femme à laquelle vous avez confié l'honneur de votre nom. Je vous réitère la promesse que nulle menace ne m'arrachera un serment que votre loyauté réprouve.

— Il ne sera peut-être pas superflu de vous apprendre, dit Pierre le Routeiller avec un méchant sourire, à quoi vous engagent ces belles et généreuses promesses faites à votre époux défunt. Sachez donc que le refus du serment de fidélité entraîne la confiscation de tous vos biens. »

La comtesse tressaillit malgré elle; la confiscation de ses biens, c'était la ruine, la misère, non seulement pour elle, mais pour ses enfants. Cette sombre perspective n'arrêta point toutefois sa résolution. Elle se tourna vers son fils :

ft Guy, lui dit-elle, vous avez entendu les menaces de cet homme; elles vous disent assez ce que vous et moi avons à attendre du courroux du roi d'Angleterre. 11 nous faudra quitter ce château où reposent vos ancêtres,

«es

abandonner nos vassaux qui nous aiment, les terres qui nous ont été léguées par les illustres familles de Rivière et de la Rocheguyon; il nous faudra tout abandonner à des étrangers et vivre de privations. 11 vous faut faire un sacrifice immense ou renier votre roi et ternir votre blason par cet acte de félonie. »

Bien qu'il fût très jeune encore, Guy avait entendu bien souvent parler de l'honneur de sa race, dont il connaissait déjà l'histoire, et puis le sang du valeureux seigneur de la Rocheguyon coulait dans ses veines ; aussi, se redressant avec fierté, il répondit au messager :

« Votre maître nous prendra notre château et nos terres; il nous chassera d'ici parce que ma mère est veuve et que je suis petit; mais dites-lui bien que lorsque Guy sera grand, il prendra les belles armes de son père et il se battra contre les Anglais jusqu'à ce qu'ils rendent tout ce qu'ils ont pris. »

La comtesse Isabelle pressa tendrement son fils dans ses bras, et le légitime orgueil qu'elle ressentit d'un si noble langage lui fît oublier un instant les dangers qu'elle courait.

« 11 faut bien que le louveteau tienne de la louve, murmura avec rage Pierre le Bouteillêr.

— Vous n'avez plus rien à faire ici, Messire », dit avec dignité la châtelaine, et, reprenant la main de son fils, elle sortit de la salle.

Le chevalier félon se retira la rage dans le cœur, se promettant de punir bientôt un courage si rare.

Cependant Henri, qui se piquait d'une certaine courtoisie, hésitait encore à poursuivre sans pitié une femme et deux jeunes enfants, et cela aux yeux de la noblesse des deux royaumes. Mais le démon de la haine et de la vengeance inspirait si bien Pierre le Bouteillêr, que la voix .de la clémence cessa peu à peu de se faire entendre dans le cœur du roi; l'arrêt de confiscation fut signé, et le gouverneur de Rouen fut chargé, à sa grande satisfaction, d'en assurer la prompte exécution.

Il s'apprêtait à reparaître au manoir de la Rocheguyon, plus implacable que jamais; mais Dieu, qui se

rit des desseins des méchants, refusa à Pierre le Bouteiller la joie de ce coupable triomphe. Il fît une chute de cheval qui le retint longtemps au lit; peu s'en fallut qu'il ne passât de vie à trépas. Cette douloureuse maladie, au lieu de l'amender, augmenta encore sa haine contre tout ce qui était resté honnête autour de lui. La pensée que la comtesse Isabelle se trouvait encore en possession de ses biens le tourmentait cruellement; aussi se décida-t-il à lancer l'arrêt dont il ne pouvait surveiller lui-même l'exécution ; ce fut un Anglais qu'il chargea de ce soin. Mais on l'a dit avec raison : « Mieux vaut regarder en face un ennemi qu'un traître. » Lord Raglam se montra aussi humain que Pierre le Bouteiller avait été cruel, aussi respectueux qu'il avait été rude. L'attitude pleine de dignité de la comtesse, la raison précoce de son jeune fils, les grâces charmantes du petit Richard, la désolation des serviteurs et des vassaux, tout lui inspirait une profonde estime pour ceux qu'il venait dépouiller. Tous les pieux souvenirs que l'illustre veuve voulut conserver furent laissés à sa disposition, ainsi que ses bijoux, ses papiers, son argenterie. Dans l'ordre royal ne se trouvait comprise que la confiscation des châteaux, des terres, qui composaient le domaine des seigneurs de Rivière et de la Rocheguyon, les deux plus beaux fiefs de la Normandie. Pour le reste, toute facilité fut laissée à la comtesse. Ce fut néanmoins pour elle une grande douleur que de quitter ce manoir, auquel la rattachaient tant de souvenirs. Elle supporta toutefois ce malheur avec un rare courage, et fut la première à consoler tous ces pauvres gens, accourus de tous les côtés pour recevoir ses adieux. Un nombreux et touchant cortège l'accompagna jusqu'à la frontière de la province dont elle et ses enfants étaient bannis.

Lord Raglam ne s'était point opposé à cette manifestation, qui lui avait paru toute naturelle. Lorsque Pierre le Bouteiller apprit la conduite qu'il avait tenue dans cette circonstance, il entra dans une grande fureur, adressa au roi les plaintes les plus énergiques, qui attirèrent sur le jeune lord le courroux du souverain; une complète disgrâce fut la récompense de cet acte d'humanité.

Pendant que l'illustre veuve donnait au monde cet exemple admirable de fidélité et de désintéressement, une autre femme, d'une naissance encore plus élevée, scandalisait l'Europe entière par ses manœuvres coupables. Au mépris de ses devoirs d'épouse et de mère, Isabelle de Bavière discutait froidement les conditions honteuses de ce traité de Troyes, par lequel elle reconnaissait comme successeur du roi en démence, et comme époux de sa fille, Henri V, ce redoutable ennemi de la France.

Un modeste asile cacha longtemps au monde auquel elle appartenait par sa naissance la comtesse Isabelle; mais de cette solitude où elle avait enseveli sa jeunesse se répandit la renommée de ses vertus. Elle faisait le bien avec tant de grâce, elle s'était conservée si digne dans le malheur , que la croyance populaire en fit un être providentiel. Dans un temps où la tyrannie s'unissait à la misère pour accabler de maux ce pauvre peuple attaché à la glèbe, il était bien naturel que ces opprimés missent au-dessus de la condition humaine ceux qui lui tendaient une main secourable. Les fils du comte Guy accompagnaient leur mère dans ses visites de charité, et chacun admirait la grâce de leurs manières et la charmante expression de leurs visages.

ISABELLE DE LA ROCHEGUYON 6i

Un fléau pire que la peste, pire que la famine et que la guerre, vint s'abattre un jour sur le pays voisin de celui où la comtesse s'était réfugiée. Une garnison, composée de courageux capitaines ayant appartenu au comte d'Armagnac, défendait contre le roi Henri la ville de Meaux. Les paysans des environs, qui souffraient des contributions imposées par les Anglais, auraient dû être protégés par les Français qui commandaient la garnison ; malheureusement il n'en était pas ainsi. On se battait pour son parti ou pour celui du roi, mais en attendant on pillait et ravageait les campagnes absolument comme si on eût été en pays ennemi. Un de ces hommes d'armes acquit alors une triste célébrité par des actes de cruauté dont le seul souvenir donne le frisson; il se nommait le sire de Yaurus. C'était un vaillant homme de guerre, qui à lui seul valait dix capitaines; mais, aux yeux de la charité, c'était un monstre au cœur de tigre, un mécréant qui se riait également de Dieu et de ses semblables. Quand il avait besoin de vivres et d'argent, il s'élançait sur son cheval noir, formé aux plus durs exercices; le coursier semblait fendre l'air, portant son sinistre cavalier qu'on eût pris pour Satan lui-même. Il parcourait ainsi les campagnes, où sa seule présence répandait la terreur. Malheur au paysan qui tombait en son pouvoir ! Il le prenait en croupe malgré les supplications de sa famille désolée, l'amenait à Meaux, et ne le rendait qu'après avoir reçu une forte rançon. Si sa femme et ses enfants ne pouvaient payer cet impôt écrasant, le cruel capitaine faisait pendre son prisonnier à un arbre que ses nombreuses exécutions avaient rendu célèbre sous le nom de l'Orme de Vaurus. M. de Barante consigne dans son Histoire des ducs de Bourgogne un fait qui excite l'indignation et l'horreur :

Un jeune laboureur fut enlevé à sa charrue par le cruel gentilhomme; il n'était marié que depuis un an, et sa jeune femme vint se jeter, tout éplorée, aux pieds du tyran; mais celui-ci rit de ses larmes et déclara qu'il ferait pendre son prisonnier , si sous trois jours il ne recevait pas la rançon qu'il avait imposée. La pauvre femme laissa à son mari l'espérance qu'il allait bientôt la revoir; mais la misère était si grande que, quels que fussent son courage et sa diligence, elle ne put revenir à Meaux que huit jours plus tard. Elle arriva toute palpitante d'espoir et de crainte, déposa entre les mains du tyran la rançon, si péniblement amassée, et demanda qu'on la conduisit aussitôt près de son mari.

« Tu le reverras sous l'Orme de Vaurus », lui dit un des soldats qui la conduisaient.

La pauvre femme, affolée, s'évanouit. Quand elle revint à elle, elle accabla des reproches les plus véhéments le bourreau de son mari.

Le cruel capitaine, auquel ces paroles furent rapportées, fît attacher à l'arbre la malheureuse femme, qui se trouva abandonnée, la nuit, dans ce sinistre lieu, d'où les corps des deux suppliciés pendus la veille n'avaient pas encore été enlevés. On ne peut penser sans frémir à la terreur de la pauvre créature; elle jetait des cris déchirants, mais personne ne venait à son secours dans la crainte de partager son sort. Le lendemain, on ne trouva au pied de l'arbre que quelques restes sanglants de l'infortunée; des loups affamés l'avaient dévorée.

Le bruit des crimes épouvantables commis par le sire de Vaurus vint troubler dans sa solitude, la comtesse Isabelle. Aussitôt son cœur s'en émut, et elle résolut de tout tenter pour venir en aide à ces malheureux.

Elle se rappela avoir vu chez son père, alors qu'elle était tout enfant, un jeune page au visage sombre, à la voix brève et rude ; il portait le nom de Jean de Vaurus, et était devenu le terrible capitaine qu'on pouvait considérer comme un autre fléau de Dieu. Le comte de Rivière l'avait jadis traité avec bienveillance.

Si ce grand coupable se souvient des bienfaits dont il fut comblé, se dit la bonne châtelaine, je gagnerai la cause des pauvres gens; mais j'ai grand'peur qu'il ne se les rappelle point.

Elle lui écrivit une lettre touchante, qu'elle confia à un fidèle messager ; cette lettre était ainsi conçue :

« A Mes sire Jea, de Vaurus,

« Votre nom, que j'ai entendu prononcer si souvent dans la maison de mon père, répand aujourd'hui l'effroi dans toute notre contrée. C'est un grand malheur que le plus vaillant homme de guerre de notre temps ternisse ainsi la gloire qui reviendrait à son courage. Ne vous est-il jamais venu à la pensée, Messire, que les gémissements des veuves et des orphelins que vous avez faits parviendraient enfin au trône du Tout-Puissant? Et si vous ne vous amendez, ne craignez-vous point que le courroux céleste ne vous réserve une fin aussi malheureuse que celle à laquelle vous avez injustement condamné les autres? »

Ce langage énergique eût attiré infailliblement sur la veuve de Guy de laRocheguyon de nouveaux malheurs, si le sire de Vaurus ne se fut rappelé les moments heureux qu'il avait passés auprès du comte de Rivière. Cette

6i- LES NOBLES COEURS

jeune femme qui osait lui reprocher ses crimes était la fille du seul protecteur qu'il se fût connu. Il ne répondit point à cette lettre, mais il restreignit l'espace où s'exerçaient ses brigandages : le loup sembla s'être retiré dans sa tanière, et l'on cessa d'entendre parler de lui dans les campagnes voisines de l'habitation de la comtesse. Quant à s'amender complètement, il n'y pensait guère. La lutte terrible engagée contre le roi d'Angleterre était son seul souci et celui de ses compagnons d'armes. Le siège traînait en longueur, et Henri V, furieux d'une telle résistance, mit en œuvre tous les moyens d'attaque; la garnison tenait toujours. Il vint un moment où, à bout de ressources, il fallut céder enfin. Elle se rendit à discrétion. Le vainqueur, irrité, se montra peu magnanime. Les principaux chefs furent condamnés à mort; à leur tête était le sire de Vaurus. On songea à lui infliger le supplice qu'il avait fait subir à tant d'infortunés; il fut pendu à l'orme qui avait reçu de lui une si triste célébrité. Le cœur de l'inflexible capitaine eut-il à l'heure suprême un retour vers le Dieu qui venge les opprimés et les faibles? Nul ne pénétra le secret de cette agonie, dont le Ciel fut le seul témoin.

Peu après, le roi Henri V descendit dans la tombe, laissant deux couronnes à son jeune fils. A peine avaiton procédé à la pompe de ses funérailles, que Charles VI mourut à son tour, presque seul, à l'hôtel Saint-Paul, où il avait été relégué. Ce pauvre roi en démence était resté pour son peuple un objet de vénération et de pitié.

A la mort de son père, le Dauphin avait été proclamé sous le nom de Charles VII. Ce jeune prince, que les Anglais appelaient par dérision le roi de Bourges, ne se trouvait point en mesure de lutter avec avantage contre de puissants ennemis; mais il avait autour de lui des

hommes vaillants et fidèles, qui s'efforçaien de l'arracher au plaisir, pour lequel il oubliait trop souvent les intérêts de sa gloire et de son royaume. Le connétable de Richemont, La Ilire, Xaintrailles, l'intrépide comte de

Mort de Jeanne d'Arc.

Dunois, étaient autant de sentinelles attentives à profiter des moindres négligences commises par des ennemis qui ne pouvaient combattre avec de fortes armées.

Sept ans s'écoulèrent ainsi entre des vainqueurs superbes et un jeune roi qui perdait joyeusement,

comme le disait le brave la Hire, les meilleures places de son royaume. Puis vint le moment d'une crise suprême : Bedford fit attaquer Orléans par une armée formidable ; la prise de cette ville devait porter un dernier coup à la dynastie des Valois. Malgré l'héroïsme de ses habitants, la courageuse cité eût succombé, si Dieu n'eût envoyé à son secours la jeune bergère de Vaucouleurs'. Jeanne d'Arc parut, forte de sa foi et de sa confiance en la mission que les voix célestes lui avaient révélée. On connaît dans ses moindres détails cette touchante histoire, qui nous émeut encore aujourd'hui.

La présence de la guerrière inspirée change les destinées de la France. Orléans, que les Anglais assiégeaient depuis sept mois, est délivré en huit jours. Une armée enthousiaste accompagne les pas de l'héroïne, qui fait sacrer à Reims le jeune roi, ainsi qu'elle l'avait promis. Après ces étonnants succès, Jeanne, blessée au siège de Compiègne, tombe au pouvoir des Anglais, et termine par le martyre la mission qu'elle tient de Dieu. Oubliée de son roi, insultée par ses ennemis, la vierge de Vaucouleurs expire sur un bûcher, et ses cendres sont jetées au vent. Mais Jeanne morte reste encore pour les Anglais un terrible adversaire ; l'horreur de son supplice soulève partout en France un cri d'indignation et excite encore la haine contre le gouvernement d'Henri VI. Charles VII rougit de sa coupable indifférence, qu'il essaye de se faire pardonner en déployant une ardeur depuis si longtemps attendue. Il se met lui-même à la tête de ses armées et ajoute aux succès de Jeanne de nouveaux succès. Une trêve signée entre les deux royaumes permet enfin à la France de respirer.

Du fond de son humble retraite, la comtesse Isabelle

avait suivi le cours de ces événements. Ses enfants avaient grandi : l'aîné, le jeune Guy, était allé se ranger sous la bannière du roi dès qu'il avait été en âge de combattre; quelques années plus tard son frère Richard l'avait rejoint. Après avoir fait le sacrifice de ses biens, l'illustre veuve avait consenti à faire celui de ses enfants. Dieu lui conserva ces êtres si chers et lui accorda la joie de les revoir pendant la paix momentanée conclue entre les deux royaumes. Mais, l'Angleterre ayant rompu la trêve, la guerre recommença, et les deux frères suivirent le brave Dunois, qui cherchait à délivrer la Normandie, ce pays si cher à leur cœur. L'héroïque province fut arrachée aux Anglais ; Pierre le Bouteiller, qui n'avait cessé d'exercer sur elle la plus dure tyrannie, fut pris et pendu comme traître ; le riche domaine de la Rocheguyon fut alors rendu à ses légitimes possesseurs. La comtesse Isabelle y fut réinstallée avec ses fils, et son retour y causa la plus vive allégresse.

Le Ciel accorda à notre héroïne une vieillesse heureuse et honorée : deux jeunes femmes, de beaux enfants embellirent ses derniers jours; sa mort fut digne de sa vie, et sa mémoire se conserva longtemps dans le cœur de ses fidèles vassaux.

l'apôtre de l'inde

Chez un vieil ami de notre famille, modeste desservant d'une petite commune de l'Angoumois, j'avais remarqué, étant encore enfant, deux beaux tableaux dus au pinceau du même peintre. Le premier représentait un ministre du Seigneur, au visage intelligent et doux : sur sa longue robe de missionnaire brillait la croix pastorale; des hommes au costume étrange l'entouraient ; quelquesuns d'entre eux étaient agenouillés et semblaient embrasser avec amour la main qu'il leur tendait. Des femmes échevelées élevaient vers lui des regards suppliants. Dans le second tableau, le même prélat, affaibli par l'âge et la maladie, recevait d'une jeune femme assise près de son lit de souffrance le lait réparateur destiné à prolonger ses jours. Le peintre avait su conserver au visage de l'apôtre chrétien cette expression d'angélique douceur qui émeut, qui touche les âmes. Ce pieux missionnaire, dont une heureuse inspiration rappelait le touchant souvenir, était Las Casas, l'évêque de Chiapa, le généreux défenseur des Indiens opprimés.

Le nom de Las Casas a traversé les siècles comme un symbole d'ardente charité, de dévouement sublime. Rap-

peler les principaux traits de cette belle vie, c'est offrir à la jeunesse l'édifiant exemple de la vertu inspirée par la religion.

Ce fut sous le ciel de l'Andalousie, à Séville la Belle, que Las Casas vint au monde. Son père, Antonio, était l'ami de Christophe Colomb, dont il partagea les premiers périls et suivit la fortune. A la suite du navigateur génois, Antonio s'était embarqué au port de Palos et avait vu successivement apparaître ces terres inconnues qui réalisaient enfin les espérances d'un homme de génie. L'ami de Colomb avait laissé à Séville son jeune fils, alors âgé de dix-huit ans, faisant ses études de théologie et de philosophie dans un couvent de dominicains, dont il embrassa Tordre après avoir pris ses degrés de licencié. Ce fut alors que son père obtint qu'on l'envoyât auprès de lui. Le jeune disciple du Christ toucha donc cette terre nouvelle à laquelle Christophe Colomb avait donné le nom d'Hispaniola, et qui porte aujourd'hui celui de Haïti.

Dès son arrivée dans cette île, Barthélémy de Las Casas se sentit pris d'une généreuse pitié pour les malheureux indigènes, victimes de la cupidité de leurs conquérants. En quelques jours, il a compris les excès de la tyrannie, les souffrances des opprimés, et désormais il n'aura plus qu'une pensée, qu'un but : ce sera de faire entendre la voix de l'humanité aux Espagnols, et de parler aux persécutés une langue nouvelle, celle de la pitié, de l'amour. Toute sa vie sera désormais consacrée à ce glorieux apostolat.

Il commence par former, avec les autres dominicains établis dans File, une sainte ligue qui a pour objet de défendre le faible contre le fort, l'opprimé contre l'oppresseur. On connaît la douloureuse histoire des mesures violentes exercées contre un peuple inoffensif qui avait

tout d'abord accueilli les Européens comme des êtres surnaturels. L'Espagne elle-même a flétri ces cruautés inouïes. Elle les désavoue, en déclarant que ceux qui avaient suivi Christophe Colomb dans sa périlleuse entreprise n'appartenaient point, pour la plupart, à la classe éclairée et honnête de la nation. La plus grande partie de l'équipage se composait d'aventuriers, d'hommes déclassés, que la soif de l'or entraînait loin de la patrie. Déjà, pendant la traversée, ils s'étaient révoltés contre leur chef et avaient fait entendre des cris de fureur et des menaces de mort. Les quelques amis que le navigateur génois comptait à son bord eussent été impuissants à le défendre, si la terre qui se découvrait aux regards de ces hommes violents et grossiers n'eût apaisé leur colère en réveillant leur cupidité.

Pendant que Colomb, Antoine de Las Casas, don Pèdre, leur ami, remerciaient Dieu du succès de leur entreprise, leurs compagnons avides parcouraient l'île, spéculant sur les ressources qu'elle pouvait leur offrir. Une de leurs premières prétentions fut de demander une partie de cette terre qu'ils étaient venus chercher si loin ; la seconde fut de réclamer, contrairement au droit des gens, une quantité suffisante d'indigènes chargés de faire rendre au sol ses richesses.

Saisi d'une généreuse indignation, Barthélémy de Las Casas combat cette exigence aussi injuste que cruelle. « Mon père, dit-il à Antonio, intercédez en faveur de ces malheureux dont on veut faire des esclaves. Colomb a seul le droit de commander ici au nom du roi ; qu'il se montre, qu'il fasse comprendre ses devoirs à cette foule chez laquelle la soif de l'or éteint tout sentiment de loyauté, de justice. »

Mais c'est en vain que Colomb proteste ; on ne lui

répond que par les murmures les plus audacieux, et Ton procède malgré lui au partage des Indiens, dont on se dispute la possession avec acharnement, sans avoir égard aux liens sacrés de l'amitié et de la famille. On sépare Tépoux de l'épouse ; les enfants de leurs mères ; les vieillards sont seuls abandonnés à leurs infirmités, à leurs souffrances ; on leur enlève impitoyablement les soutiens de leurs jours avancés. Les Espagnols se rient de la douleur de ces infortunés.

« Vous sembliez douter qu'ils eussent un cœur, s'écrie Las Casas ; le nierez-vous encore en présence de leurs larmes et de leur désespoir? Ah î respectez en eux l'image de Dieu. » Mais le partage continue avec la même insensibilité. Un pauvre petit enfant allait être arraché du sein de sa mère et foulé aux pieds comme un être inutile, incommode même. Le pieux missionnaire se précipite.

« Arrêtez, dit-il, le ministre du Seigneur a droit comme vous au partage : je revendique cet enfant et sa mère. »

On n'ose opposer un refus à cette juste réclamation. Les deux infortunés sont adjugés au pasteur, ainsi que le vieillard éploré qui avait failli perdre à la fois sa fille et son petit-fils. Les dominicains, à l'exemple de Barthélémy, en sauvent ainsi le plus qu'ils peuvent; mais, hélas! c'est le plus petit nombre. Les Indiens, traités en esclaves, sont employés aux durs travaux des mines; habitués à une vie douce, indolente même, ils dépérissent à vue d'œil, sans exciter la compassion de leurs bourreaux. C'est en vain que Las Casas leur dit:

« Lorsque vous avez pris possession de l'île, on y comptait un million d'habitants ; vos mauvais traitements et le travail meurtrier auquel vous les assujettissez auront bientôt réduit ce nombre des deux tiers. »

Colomb veut, de son côté, réprimer les violences de ses compatriotes : il n'obtient aucun succès.

Albuquerque, Fun d'eux, le dénonce à la cour comme voulant soustraire Hispaniola à la domination de ses souverains, Ferdinand le Catholique et Isabelle. Cette

Christophe Colomb.

calomnie est accréditée auprès du roi par les envieux ; le grand homme est rappelé et remplacé par un tyran, Bovadilla, qui ne rougit pas de faire charger de fers Christophe et son frère et de les renvoyer ainsi en EsDagne.

n LES NOBLES CŒURS

En prenant le commandement de l'île, Bovadilla semble s'être promis d'autoriser toutes les violences, de permettre toutes les persécutions. A la vue de tant de maux, Las Casas, infatigable dans son zèle et dans sa charité, adresse au tyran des reproches sévères.

« Vous allez faire de cette île une immense solitude, lui dit-il, et vous aurez à répondre devant Dieu de tous les crimes que vous laissez commettre. »

Puis il se multiplie pour porter des consolations aux opprimés ; on le rencontre partout, sur la montagne la plus escarpée comme dans la gorge la plus profonde. Les Indiens, touchés de sa bonté, le prennent pour un dieu et le saluent du doux nom de père. Il leur parle du ciel et les initie aux premières connaissances de la religion.

Un jour, un Espagnol ayant osé en sa présence fendre la tête à un Indien que la fatigue empêchait de continuer son pénible travail, le pieux missionnaire ne peut plus y tenir.

« Je pars pour l'Europe, dit-il à ces malheureux ; je vais plaider votre cause auprès des princes auxquels on laisse ignorer tant de crimes, et j'espère vous rapporter la paix avec la liberté. »

Avant de monter sur le vaisseau qui doit le ramener en Espagne, il reçoit les touchants adieux des Indiens, qui tremblent de ne plus le revoir. Il part plein d'espérance, et il expose devant la cour les intérêts des conquérants et ceux des indigènes avec tant de simplicité et de clarté, que Ferdinand et Isabelle lui promettent leur puissant concours. Las Casas n'oublie point l'ami de son père, le vertueux Colomb; il dissipe les préventions, il confond la calomnie ; l'innocence du grand homme est reconnue, et il est rendu à la liberté, tandis que Bovadilla reçoit à son* tour Tordre de venir rendre compte de

sa conduite. Le tyran s'éloigne de l'île, la rage dans le cœur. Mais, dans l'espérance d'apaiser les mécontentements, il prend la précaution de faire charger vingt navires de tout l'or qu'il a fait extraire des mines ; il ne doute point que ces immenses richesses ne plaident plus éloquemment sa cause que la plus haute vertu. Dieu ne lui laissa pas le temps de corrompre ses juges: à peine a-t-il quitté le rivage, qu'une tempête effroyable l'engloutit avec son vaisseau et ses navires chargés d'or. « Jamais, dit un historien du temps, on ne vit l'Océan engloutir en un jour tant de richesses ni un si méchant homme. »

Las Casas revient sur le même navire qui amène en Amérique le nouveau gouverneur, Nicolas Ovando, intéressé par lui au sort des pauvres insulaires. Désormais ceux-ci vont être affranchis des durs travaux qui compromettent leur vie : ils ne seront plus contraints de quitter leurs cabanes, leurs familles, de laisser leurs terres incultes pour se rendre, à travers les déserts, au lieu où un colon impitoyable leur a assigné une place. On commence, en effet, à mettre en activité ces sages mesures, et déjà le vertueux Las Casas se réjouit dans son cœur de l'heureux succès de son voyage. Mais ces flatteuses espérances s'évanouissent, et le pieux missionnaire ne tarde pas à s'apercevoir que peu à peu les colons reviennent aux mêmes exigences, aux mêmes excès. Il s'en plaint au gouverneur, qui promet de faire droit à ses réclamations, mais qui laisse les abus subsister, en s'efforçant de dissimuler les mauvais penchants de son cœur. Nicolas Ovando, prévenu contre les malheureux Indiens, ne cesse de les calomnier, en secret, auprès de la reine Isabelle et de son époux. Il parvient ainsi à éteindre dans le cœur des souverains les senti-

ments de pitié généreuse que Las Casas y avait fait naître. Devenu l'arbitre du sort de ces malheureux, Nicolas Ovando les abandonne avec une cruelle indifférence à la merci de leurs oppresseurs. Aux anciens excès sont ajoutées des cruautés inouïes. Les insulaires, fuyant ces maîtres terribles, se réfugient dans les montagnes. Prévoyant leur triste sort, Las Casas se dirige vers les lieux arides qui leur servent de retraite. 11 les conjure de se rendre, pour s'épargner de plus grands maux ; les uns obéissent à sa voix et viennent reprendre leurs lourdes chaînes, les autres s'obstinent à rester dans les antres qui leur servent d'abris. Mais ils ne tardent pas à y être découverts par leurs implacables ennemis.

Il se fît des révoltés une affreuse boucherie qu'on renonce à dépeindre ; il suffira de dire que ce combat ne fut qu'un jeu cruel où les plus forts mirent un plaisir barbare à exercer sur les plus faibles leur adresse et leur habileté, comme si ces hommes peu formés aux tactiques de la guerre n'eussent point été des créatures formées à l'image de Dieu.

Quand ils furent fatigués de ces exercices monstrueux, les Espagnols s'emparèrent des principaux de la nation, les étendirent sur un échafaud soutenu par des fourches, et allumèrent en dessous un feu destiné à brûler lentement ces malheureux, qui expirèrent dans d'horribles tortures.

A la nouvelle de ces nouveaux crimes, Las Casas verse d'abondantes larmes en embrassant avec amour le Crucifix qui représente l'immolation du Dieu des chrétiens. « La pensée des droits odieux que l'homme veut s'arroger sur son semblable m'ôte tout repos, dit le généreux apôtre à ses frères les dominicains. Le roi Ferdinand est responsable des crimes qui se commettent en son nom, et j'ai hâte de l'en instruire. »

Il s'embarque de nouveau pour l'Europe. Dans cette seconde traversée le bateau qu'il monte est assailli par deux tempêtes : deux fois sa vie est menacée, et là seule crainte qui l'obsède, c'est de ne pouvoir remplir la mission qu'il s'est donnée. Enfin il arrive à Madrid, où règne la plus grande agitation, car le roi Ferdinand est gravement malade. Las Casas n'en persiste pas moins dans son généreux dessein. Pour être admis auprès du mou-

Le cardinal Ximénès.

rant, il fait parvenir ces quelques mots, où perce l'autorité de l'homme pénétré de la justice de sa cause :

« Un ministre du Seigneur vient demander la réparation d'une grande injustice au roi, qui va paraître devant Dieu. »

Ces paroles ont troublé l'âme de Ferdinand, et c'est en vain que les grands qui l'entourent s'opposent à l'entrée de ce visiteur étrange, qui ne craint pas de rappeler au souverain qu'il est mortel. Ferdinand fait signe au cardinal Ximénès d'introduire l'inconnu. On lui demande son nom .

« Annoncez, dit-il, le père des Indiens persécutés. »

Il entre dans l'appartement royal, et chacun est saisi à sa vue d'étonnement et de respect. Le cardinal fait éloigner les courtisans, et reste le seul témoin de cette entrevue suprême. Las Casas est entré plutôt comme un juge que comme un suppliant ; mais, à la vue des traits altérés du roi, il reconnaît que la mort a déjà touché de son aile ce grand de la terre, il s'émeut à la pensée du compte rigoureux que le souverain va rendre au tribunal de Dieu. Sa voix s'est adoucie, il ne condamne pas, il prie, il invoque les droits sacrés de la justice et de l'humanité.

« J'ai de nouveau traversé les mers, dit-il, pour obtenir de Votre Majesté l'ordre d'affranchir désormais les Indiens des réquisitions cruelles imposées par les colons. Ce peuple nous abandonne ses richesses, laissons-lui la liberté qu'il tient de Dieu.

— Je déplore ces abus, répond le monarque, et je m'engage à réparer les maux qu'ils ont fait naître ; mais attendez, mon père, que le Seigneur, prenant en pitié mes souffrances, me rende à la santé, à l'administration de mon cher royaume. »

Le cardinal et le missionnaire échangent un regard: ni l'un ni l'autre ne partagent les illusions du souverain. Quelques jours seulement, en effet, s'écoulèrent entre cette entrevue avec le roi d'Espagne et la mort du prince. Ferdinand le Catholique était descendu dans là tombe après un règne glorieux. Il avait accompli de grandes choses, mais il eût laissé un plus beau souvenir dans l'histoire, si la loyauté n'eût pas été exclue de ses actes politiques. Il laisait pour son successeur un jeune prince de seize ans, Charles V, dit Charles-Quint, et pour régent du royaume jusqu'à l'arrivée du nouveau roi, le

cardinal Ximénès, archevêque de Tolède. Ce ministre habile n'avait pas moins, à cette époque, de quatrevingts ans ; cependant il tint d'une main ferme les rênes de l'État et sut, en étouffant diverses révoltes, conserver le trône au petit-fils de son souverain. Ses grandes préoccupations ne l'empêchèrent point toutefois d'étudier les intérêts que Las Casas était venu défendre ; il accorda au missionnaire une commission investie de toute l'autorité nécessaire pour décider cette grave question. Les premiers actes des surintendants donnèrent au généreux défenseur les plus douces espérances ; les abus furent réprimés, les répartitions cessèrent. Mais bientôt les colons les plus influents mirent tout en œuvre pour changer les dispositions bienveillantes des membres de la commission.

Qui pourra extraire des mines les immenses richesses qu'elles renferment? Qui cultivera ces champs sous l'ardeur d'un soleil brûlant? Il faut, ou renoncer à la conquête, ou contraindre au travail ces sauvages qui s'enfuient sur leurs montagnes pour échapper aux bienfaits de la civilisation et de la religion. Les surintendants se laissèrent persuader ; ils conclurent qu'on ne pouvait se passer du travail obligatoire des naturels, que par conséquent il était impossible de leur rendre la liberté, mais qu'on adoucirait leur esclavage.

« Vaines paroles ! vaines promesses ! s'écrie avec véhémence Las Casas, le système de vos répartitions injustes fait retomber l'Indien dans un état de misère et de souffrance, qui lui sera d'autant plus pénible à supporter, que vous lui aviez fait espérer la fin de ses maux. »

Ce langage énergique ne touche point les cœurs des surintendants, séduits par les promesses des planteurs. Quant à ceux-ci, irrités de la persévérance que met le

missionnaire à leur reprocher leur tyrannie, ils songent à s'en débarrasser par un crime. Mais un esclave a entendu leur complot, et, bravant la mort pour sauver son défenseur, il fuit la nuit l'habitation de son maître, et arrive haletant, épuisé de fatigue, à la demeure de Las Casas. 11 tombe aux genoux du missionnaire. « Fuis, mon père, lui dit-il, mets la montagne et la mer entre toi et les méchants qui ont voulu te faire mourir. »

Las Casas relève le malheureux et l'embrasse.

<( Je fuirai, répond-il, car j'ai promis de consacrer ma vie au salut de tes frères, et ma tâche est loin d'être terminée ; un crime en arrêterait le cours. Quant à toi, qui as tout bravé pour me prévenir, tu étais mon frère devant Dieu, aujourd'hui tu deviens mon ami le plus cher. As-tu laissé là-bas une femme, des enfants?

— Hélas ! les cruels nous ont séparés. Lors de la dernière répartition, Manouma fut donnée à un colon de l'extrémité de l'île. Depuis, Telesco ne l'a point revue, et la vie ne peut être pour lui qu'un fardeau.

— Le Dieu que je t'apprendrai à connaître est un Dieu clément ; il m'aidera à découvrir ta jeune compagne ; conserve donc l'espérance de la revoir.

— 0 mon père, on me l'avait bien dit que vous êtes aussi bon pour nous que les autres sont durs et impitoyables. Mais je vous quitte, le maître s'est aperçu peutêtre que Telesco manque à son troupeau, et il songe déjà à diriger contre lui une meute tout entière. »

Ce langage expressif frappa le missionnaire.

« Voilà donc, murmura-t-il, les hommes que l'on représente comme des êtres incapables de comprendre les bienfaits de la civilisation ! La douceur est le fond de leur nature généreuse; on les eût conquis par la bienveillance. »

Puis, se tournant vers l'Indien, il lui dit :

« Tu ne retourneras pas vers ton maître ; tu ne me quitteras point : où je trouverai un asile, tu auras une place ; la porte qui s'ouvrira devant moi nous laissera passer tous les deux. »

Des larmes brillèrent dans les yeux de l'Indien, qui s'écria :

a 0 le meilleur et le plus compatissant des hommes, qui, loin de me traiter en esclave, m'élèves jusqu'à toi en m'appelant ton ami, ton frère, sois béni. Désormais je m'attacherai à tes pas, et nul ne touchera à un cheveu de ta tête avant d'avoir passé d'abord sur le corps de Telesco. »

A partir de cet instant, l'Indien voua une affection profonde, un dévouement à toute épreuve, à celui qu'il nommait son père. Un monastère servit pendant quelque temps d'asile au pieux missionnaire et à son protégé. Mais la paix dont il jouissait au milieu des religieux ne détournait point Las Casas de son généreux dessein ; son âme en était toute préoccupée.

« Je ne puis rester plus longtemps en repos, dit-il, à la pensée de tout ce que nos pauvres Indiens ont à souffrir. Je vais de nouveau reprocher à la cour d'Espagne son indifférence pour les actes odieux dont l'Europe entière la rendra un jour responsable. »

Il repartit, accompagné de son fidèle Telesco.

A son dernier voyage, Las Casas avait vu mourir le grand roi Ferdinand le Catholique. Quand il arriva à Tolède, le cardinal Ximénès touchait, lui aussi, à ses derniers moments. Ce ministre, si puissant sous le précédent règne, qui avait rendu à Charles d'Autriche, son nouveau souverain, d'éminents services; ce ministre, qui avait vu la Castille et l'Aragon à ses pieds, venait d'être

frappé au cœur par la nouvelle de .sa disgrâce, aussi injuste qu'inattendue. Des courtisans jaloux l'avaient perdu dans l'esprit de Charles, et ce prince avait en peu de temps oublié qu'il devait à cet habile ministre le maintien de son autorité dans les Etats gouvernés par son aïeul. Ximénès ne put survivre à cet acte d'ingratitude. Sa santé, qui avait résisté au ravage des années, à la fatigue causée par d'incessants travaux, s'altéra sensiblement ; il rendit son âme à Dieu à l'âge de quatrevingts ans. Las Casas regretta sincèrement cet homme austère et juste, qui avait travaillé avec intelligence à la prospérité matérielle comme à la gloire littéraire de son pays.

Cependant les Flamands qui avaient accompagné en Espagne leur jeune souverain voyaient avec une irritation secrète l'attitude fière et dédaigneuse que conservaient vis-à-vis d'eux les Espagnols. Las Casas, voyant qu'il ne pouvait rien obtenir de ceux-ci, songea à intéresser les premiers au sort des Indiens, et il y parvint par le récit émouvant des persécutions dont les indigènes devenaient les innocentes victimes. Les conseillers flamands appuyèrent donc auprès du roi les généreuses réclamations du missionnaire. Les surintendants furent rappelés, et un jurisconsulte, don Rodrigue de Fiqueron, fut chargé d'étudier de nouveau cette grave question.

Animé de meilleures intentions que ses prédécesseurs, don Rodrigue se trouva toutefois arrêté par une difficulté sérieuse. Affranchir les naturels du travail des mines et de la culture, c'était condamner à la stérilité la plus grande partie des terres découvertes, c'était renoncer aux richesses promises. On pensa alors à sortir de cet embarras en achetant sur la côte d'Afrique des nègres robustes, plus habitués que les indigènes aux durs tra-

vaux et à une obéissance passive. Cette combinaison nouvelle n'était basée ni sur l'humanité ni sur la justice, c'était simplement sacrifier une race pour en épargner une autre.

Quelques historiens ont accusé Las Casas d'avoir luimême encouragé cette mesure ; mais les sentiments généreux de notre héros, la noblesse de son caractère relevèrent au-dessus de ce soupçon injurieux dont il se défendit lui-même. Le prêtre du Seigneur avait, en effet, des vues trop élevées, une âme trop chrétienne, pour ne point voir dans les pauvres nègres d'Afrique des frères qui avaient droit, comme toute créature humaine, à sa sympathie et à sa pitié.

Le nouveau roi d'Espagne permit donc à un de ses sujets de se procurer quatre mille noirs et de les importer à Hispahiola. L'Espagnol vendit son privilège à un marchand génois, et alors fut créé entre le nouveau monde et l'ancien ce trafic honteux, connu sous le nom de la traite des noirs, contre laquelle s'éleva, trois cents ans plus tard, l'éloquent Willberforce.

La marche que suivaient les événements ne pouvait satisfaire l'intrépide défenseur des Indiens ; son cœur conçut une autre pensée dont l'exécution devait être pure de toute violence, de toute tyrannie. Il déroula ainsi ses plans au jurisconsulte don Rodrigue.

« Pour repeupler Hispaniola, laissé presque désert par la mort des naturels, vous avez appelé le rebut de votre nation, des gens qui, fuyant le travail, venaient ici chercher une fortune facile à acquérir. Leur présence n'a fait qu'augmenter les progrès de la destruction. Faites aujourd'hui un appel aux hommes honnêtes, aux artisans laborieux ; l'espérance d'assurer à leur famille une existence plus aisée les retiendra ici, et leurs courageux

8t LES NOBLES COEURS

efforts contribueront à la prospérité de nos colonies. » Ce conseil si sage ne fut pas écouté. Les marchands génois, voulant retirer de leur honteux trafic des bénéfices exagérés, commencèrent à ne vendre à Hispaniola qu'un nombre insuffisant de nègres, et l'état des malheureux indigènes fut à peu près ce qu'il était auparavant. Seul Las Casas ne se découragea pas ; prenant à la main son bâton de voyageur, il s'aventure, suivi de son fidèle Telesco, à travers des terres incultes. Après plusieurs jours de marche, il découvre un petit espace inoccupé sur l'isthme deDarien, aujourd'hui isthme de Panama. C'est là qu'il se propose de fonder la colonie qu'il rêve. 11 part de nouveau pour l'Espagne, arrive à la cour et communique au roi son projet; le souverain l'approuve. Le missionnaire s'adresse alors à tous les hommes de bonne volonté.

« Avec votre concours, leur dit-il, je m'engage à civiliser en deux années plus de dix mille Indiens, à les instruire et à en faire des hommes capables de rendre de grands services à votre pays. »

On l'écoute avec intérêt, mais on se décide avec peine à le suivre; carie roi, changeant subitement de dispositions, réduit à trois milles l'étendue que doit occuper, le long de la côte de Cunama, la nouvelle colonie. Las Casas ne peut plus offrir aux émigrants qu'une fortune lentement acquise. Deux cents cultivateurs et artisans se décident seuls à l'accompagner. N'importe, le courage ne l'abandonne pas : avec la foi qui l'anime on transporterait des montagnes. Mais, hélas ! ses desseins sont de nouveau traversés par des événements aussi malheureux qu'inattendus. Pendant son absence, les colons d'Hispaniola, ne pouvant obtenir un nombre suffisant de nègres dont les marchands génois demandaient un prix exorbi-

tant, étaient venus enlever furtivement sur la côte de Cunama tous les Indiens qu'ils avaient pu surprendre ; des actes de cruauté révoltante avaient accompagné ce rapt odieux. Les indigènes répandus dans la province s'étaient

Les dominicains avaient essayé d'arrêter Teiiusion du sang.

unis pour repousser les Espagnols, le sang avait coulé; jour en éviter l'effusion, les dominicains étaient sortis de leur pieuse retraite et avaient été massacrés dans la mêlée. Les Indiens sont alors accusés, à tort ou à rai-

son, de ce crime, et leurs agresseurs réclament du gouvernement le droit de les punir.

Quand Las Casas et ses compagnons abordent à Porto- Rico, ils y trouvent une escadre qui se dispose à faire voile pour réduire à l'obéissance ce qui est resté d'Indiens dans Cunama. C'est en vain que Las Casas supplie le commandant de différer sa vengeance, d'épargner au moins le petit coin de terre où il s'est proposé de fonder une colonie ; on resta insensible à sa voix, et ceux même qui l'ont accompagné refusent d'aller plus loin et s'établissent à Porto-Rico, retenus dans cette île par la fertilité du sol et la clémence du climat.

Voyant l'inutilité de ses efforts, le missionnaire se résigne cette fois. « Dieu ne m'a pas choisi pour l'exécution de ce dessein, dit-il ; il ne me reste plus qu'à prier pour ceux dontje ne puis adoucir le sort. » Il revient au monastère qui lui a déjà servi d'asile.

« Vous voyez un vaincu », dit-il avec une humilité touchante à ses frères heureux de le revoir.

Dans cette pieuse retraite, il finit d'instruire dans la religion chrétienne son fidèle Telesco ; c'est aussi dans ce couvent de San-Domingo que la faveur royale vient chercher le pieux missionnaire : on veut l'investir de l'évêché de Cuzzo, l'un desplus riches du nouveau monde ; il refuse ce poste important pour accepter celui de Chiapa; qui est habité par la population la plus pauvre.

C'est là que sa charité s'exerce avec un zèle infatigable, là qu'il convertit par la douceur et la persuasion un grand nombre d'indigènes, là qu'on le retrouve à chaque pas entre l'oppresseur et l'opprimé. Il ne néglige aucune occasion de rappeler aux Espagnols que ceux qui possèdent des Indiens, même après les avoir achetés, ne doivent pas les retenir dans la servitude. Un jour,

une esclave fuyant les mauvais traitements d'un maître impitoyable vient demander asile et protection au charitable évêque. Elle a été séparée violemment d'un époux qu'elle aimait, et depuis sa vie n'a été qu'une lente torture. En écoutant ce triste récit, Las Casas sent une espérance naître dans son âme.

a Quel est ton nom ? demande-t-il à l'infortunée.

— Manouma, » lui répond-elle.

C'était l'épouse regrettée de ïelesco, que le Ciel rendait au nouveau chrétien.

« Ce fut une grande joie pour mon cœur, disait Las Casas en racontant cet épisode de sa vie si éprouvée ; oui, ce fut un beau jour pour moi que celui où je pus réunir deux êtres si dignes l'un de l'autre. »

Un peu plus tard, Telesco, amenant sa compagne au pieux évoque, lui disait : « Père, je lui ai appris tout ce que tu m'as enseigné, et Manouma vient réclamer de toi la grâce du baptême. »

Mais ce ministre du Seigneur, qui donnait asile aux esclaves fugitifs, qui proclamait leurs droits à la liberté et s'élevait avec véhémence contre leurs persécuteurs, devait avoir bien des ennemis parmi les tyrans. On l'accusa auprès du roi Charles de propager des doctrines qui excitaient les Indiens à la révolte ; il fut appelé à rendre compte de sa conduite, et contraint de quitter comme un criminel son pauvre diocèse de Chiapa. Des officiers de justice l'accompagnaient, et, malgré la terreur que les Espagnols inspiraient aux indigènes, ceux-ci conduisirent leur évêque aussi loin qu'ils le purent, et en lui témoignant de la manière la plus vive leurs regrets ei leur douleur.

Admis à se défendre au sein du conseil de l'Inde, l'intrépide missionnaire paraît plutôt un juge qu'un accusé.

Dans un plaidoyer éloquent, il rappelle les cruautés inouïes dont il a été le témoin oculaire. A ce récit, un frisson parcourt rassemblée; un instant le courageux apôtre peut espérer non seulement d'avoir gagné sa cause, mais celle de ses chers Indiens. Mais un adversaire ardent, passionné, s'élève contre lui; c'est le théologien Sepulvedo, qui combat une à une les propositions présentées par l'ancien évêque de Chiapa. Malheureusement un intérêt personnel dont il invoque les prétendus droits gagne à ses maximes une partie du conseil. « La servitude des Indiens, dit Sepulvedo, est le simple résultat de la conquête. Le souverain a le droit de diriger comme il lui plaît ces peuplades sauvages, et son zèle doit le porter à les contraindre à reconnaître, à partager la religion de leurs vainqueurs. » Las Casas répond avec véhémence que les Indiens doivent être considérés comme les sujets libres de la couronne, et il menace leurs oppresseurs de la colère céleste. Les avis sont partagés ; les convictions sont ébranlées ; on en réfère au souverain. Charles V, embarrassé, évite de se prononcer, et se contente de donner à l'apôtre des Indes des espérances qui ne doivent jamais se réaliser. Le missionnaire revient en Amérique consacrer aux opprimés ce qui lui reste de force et de courage.

Mais bientôt, épuisé par la fatigue, l'âge et la douleur, Las Casas tombe dans un état de faiblesse qui ne lui permet plus d'accepter aucune nourriture. Cette triste nouvelle se répand parmi les Indiens. Un cacique lui amène sa jeune femme, à laquelle la mort vient de ravir l'enfant qu'elle nourrissait de son lait.

Mon père, dit le jeune homme, j'ai conduit vers toi ma compagne, qui vient t'offrir un lait réparateur destiné à prolonger ton existence si chère. »

En vain le vieillard se refuse à accepter ce secours : il est forcé de céder aux sollicitations les plus touchantes.

On prétend que, grâce à cette inspiration de la tendresse, le bon missionnaire reprit peu à peu ses forces. Mais, hélas! il marchait de déception en déception, voyant chaque jour paralyser ses efforts par l'ambition et la méchanceté des hommes.

Il avait passé pour la quatorzième fois l'Océan afin d'aller présenter à la cour d'Espagne les mémoires qu'il avait préparés dans le silence de la retraite. Ces mémoires étaient autant de plaidoyers éloquents faits en faveur des pauvres Indiens. A peine arrivé à Madrid, il se sentit pris du mal qui devait le conduire au tombeau quelques jours plus tard. Sa mort fut aussi édifiante que l'avait été sa vie ; il s'éteignit à l'âge de quatre-vingt-douze ans, regrettant de laisser son œuvre inachevée.

Il avaM consacré cinquante années à ce glorieux apostolat.

OU

Page 1