‹ Les Nobles cœursChapitre 2 sur 5 · LE BOUQUET DE MYOSOTIS · texte numérisé non relu

LE BOUQUET DE MYOSOTIS

Heureux comme une reine I avez-vous dit souvent, jeunes lecteurs et aimables lectrices, et cette exclamation toute naturelle a toujours été pour vous le synonyme d'un bonheur sans nuage, de la position la plus brillante comme la plus enviée. Et cependant l'histoire, dont vous connaissez les grands événements, est venue bien souvent donner un éclatant démenti à cette opinion accréditée. Que de voix éloquentes, entre autres celle de l'immortel Bossue t, se sont élevées contre ce faux prestige des grandeurs humaines ! Que de pauvres femmes pour lesquelles le sceptre n'a été qu'une couronne d'épines! Que de jeunes princesses, condamnées à la souffrance et à l'isolement, ont envié votre sort modeste et les paisibles joies qui l'accompagnent î Vos lèvres murmurent déjà bien des noms que de grandes infortunes ont immortalisés. Marie Stuart, Marie-Antoinette, Blanche de Bourbon, toutes reines martyres, se présentent d'abord à votre esprit, et votre pensée ne s'arrête point sur la vertueuse princesse pour laquelle je viens réclamer toute votre sympathie. Jeanne de Valois, cette fille dédaignée de Louis XI, ne fut point, il est vrai, victime d'une de ces

secousses violentes qui ébranlent les trônes et changent le sort des rois. Non, Jeanne ne connut pas ces grandes leçons de l'adversité; sa vie fut une suite de jours tristes et uniformes ; l'oubli dans lequel la laissèrent ceux qu'elle aimait fut le secret de toutes ses souffrances, souffrances d'autant plus cruelles, que la princesse avait reçu de Dieu une âme aimante et dévouée.

Sa mère, Charlotte de Savoie, seconde épouse de Louis XI, avait déjà donné le jour aune fille, et il n'avait pas fallu moins que les grâces et l'intelligence précoce de Madame Anne de France pour consoler le roi, qui souhaitait un héritier. Lorsque Jeanne fut sur le point de naître, la reine, qui redoutait fort Thumeur sombre et tyrannique de son époux, se préoccupait vivement du sexe du petit être dont elle attendait la venue.

Confiant dans la réalisation de ses espérances, le roi, qui abandonnait d'ordinaire sa jeune épouse à son isolement, lui témoigna moins de froideur; ses voyages de Paris à Loches, où il l'avait reléguée, devinrent plus fréquents, et il se trouvait dans cette dernière résidence lorsque Jeanne vint au monde. La pauvre petite princesse, qui trompait sans le vouloir les espérances du despotique monarque, ne fut pas même honorée d'un " regard de son père. Louis partit brusquement pour Paris sans adresser à sa femme une parole d'affection et d'encouragement.

Quand il revint, il constata avec dépit que sa seconde fille était laide, chétive et difforme. L'orgueil n'eut pas de peine à étouffer la voix de la nature ; car ce prince, qui avait été mauvais fils, ne devait être ni bon époux ni bon père. Ce fut sous ces tristes auspices que commença la vie de Jeanne de Valois. Elle essaya ses premiers pas dans ce château de Loches que Charles VII aimait tant,

et que son successeur avait transformé en prison d'État, sans égard pour la reine à laquelle il avait imposé ce triste séjour. Ce manoir, entouré de murs élevés, de fossés profonds, défendu par de hautes murailles, des herses de fer et une double enceinte de fortifications, était bien moins une résidence royale qu'une forteresse.

Le soir, Charlotte de Savoie, entourée de quelques femmes, dont la sordidité du roi diminuait de jour en jour le nombre, montait dans une des tours du donjon du château, et reposait ses yeux sur les vastes prairies que traverse la gracieuse rivière de l'Indre. Elle prenait alors sur ses genoux la petite princesse, et des larmes silencieuses coulaient du visage de la mère sur le front de l'enfant. L'aspect sévère du château, les gémissements des prisonniers que la brise du soir apportait à son âme troublée, tout se réunissait pour entretenir les ennuis de cette pauvre reine, condamnée à l'isolement et à la douleur. La jeune et spirituelle Marie d'Ecosse, dont elle occupait la place, avait éprouvé les mêmes déceptions, et était morte à la fleur de l'âge, de cette lassitude de la vie qui la faisait s'écrier : « Fi de la vie ! qu'on ne m'en parle plus ! »

Les visites de Louis à Loches venaient seules rompre l'uniformité de l'existence qu'on menait au château ; et cependant chacun les redoutait, la reine comme les autres. Tout le temps que durait le séjour du roi, on se sentait mal à l'aise; la crainte qu'il inspirait faisait fuir le sourire et bannissait toute expansion. Il semblait que l'air fût plus étouffant, les paysages plus sombres : et si l'on sentait un moment d'allégement, c'était lorsqu'on lui voyait prendre la route de Paris.

Lorsque la naissance du prince qui fut plus tard Charles VIII vint enfin satisfaire l'ambition secrète de

Louis XI, le soupçonneux monarque mit tous ses soins à soustraire l'enfant à l'influence de sa mère, qu'il accusait d'être restée attachée à la maison de Bourgogne. Si Charlotte de Savoie, douce, aimable et belle, n'avait pu triompher de la complète indifférence du bizarre monarque, la jeune princesse, que Dieu avait privée de toutes les grâces de son sexe, ne put jamais lui inspirer que de l'éloignement : au point que sa gouvernante, Mme de Rivière, se vit souvent contrainte de la dérober à la vue du roi, en se mettant devant elle dans les rares moments où la famille royale était réunie.

Jeanne était intelligente et douce; il y avait des trésors de bonté dans ce cœur où nul, excepté sa mère, ne cherchait à lire. Son âme aimante se tourna dès ses jeunes années vers le suprême Consolateur, qui se révèle de préférence aux humbles et aux affligés. Retirée dans son oratoire, elle priait avec ferveur et oubliait le monde pour ne penser qu'au ciel. Parfois la volonté inexorable du roi venait l'arracher à sa chère solitude. « Mes filles ne sont pas nées pour le cloître », disait-il à la gouvernante des princesses. Et comme Mme de Rivière engageait la pauvre enfant à se conformer sur ce point aux désirs de son père, et à retrancher quelques-unes de ses œuvres de piété, Jeanne lui fit cette belle et énergique réponse :

« Monseigneur le roi ne peut me contrarier dans l'exercice de mes dévotions, car il ne peut oublier que, tout roi qu'il est, il a Dieu pour maître. »

La sœur aînée de la jeune princesse, la belle et impassible Anne, resta le témoin indifférent de ses secrètes douleurs ; elle eût pu lui faire beaucoup de bien, elle n'y songea pas»

Le Dauphin se montra plus sympathique à la pauvre

Jeanne, plus âgée que lui de six ans; aussi il fallait voir de quels soins attentifs la jeune princesse payait un petit mot gracieux ou tendre de l'enfant.

Jeanne ne demandait rien au monde, au sein duquel elle ne paraissait que par obéissance ; elle pensait obtenir un jour la permission de s'en retirer, mais on ne lui laissa pas longtemps cette espérance, et la froide politique de son père vint mettre un obstacle à la réalisation de ses vœux les plus chers. Il entrait dans les vues de Louis XI de marier sa fille cadette au duc d'Orléans. Ce jeune prince, fils de Marie de Clèves et du spirituel poète Charles d'Orléans, avait reçu en partage les dons les plus heureux : il était beau, bien fait, aimable et intelligent. Il n'avait jamais honoré d'un regard d'intérêt la pauvre petite princesse qui lui était destinée. De son côté, Jeanne, intimidée par la réputation de beauté et d'élégance de son jeune cousin, n'avait en aucune circonstance levé les yeux sur lui. Louis XI seul pouvait songer à rapprocher par les liens sacrés du mariage deux enfants (car Louis d'Orléans n'avait encore que quatorze ans, et Jeanne douze) si peu assortis sous tous les rapports.

Le roi se chargea lui-même de, prévenir le duc. La foudre serait tombée aux pieds du jeune prince, qu'elle ne l'eût pas terrifié plus que cette nouvelle. Il se jeta aux genoux de Louis XI, lui représenta de la manière la plus respectueuse et la plus touchante le peu de conformité qui devait exister entre ses goûts et ceux de la princesse. Le hautain monarque fut inflexible et ne répondit a tant de supplications que par ces paroles :

« Je vous laisse trois jours pour vous habituer à cette idée : vous en prendrez votre parti, mon beau neveu ; car si je ne vous donne pas une belle femme, je vous

donne une compagne dont la douceur tempérera votre vivacité, dont la raison modérera votre imagination un peu folle. » Sur ces paroles, Louis XI sortit. En s'éloignant, il entendit les sanglots du duc et se mit à sourire. « Pleurs d'enfants, murmura-t-il, ne durent guère ; Forage s'apaisera. »

Ce fut Charlotte de Savoie qui fut chargée d'instruire Jeanne des desseins de son père sur elle.

De ce côté, ce furent les mêmes supplications, la même résistance. La jeune princesse ne pouvait comprendre pourquoi on l'arrachait à ses pieuses rêveries pour associer son sort à celui de son beau cousin ; et comme sa mère la pressait de consentir, elle répondit simplement :

« Vous direz au roi que j'ai choisi Dieu pour époux, et il ne me contraindra point. »

La reine hocha tristement la tête.

« Vous ne savez pas, ma pauvre enfant, réponditelle, que c'est un ordre que je vous apporte, et non un choix à faire. Quand le roi commande, il ne faut songer qu'à lui obéir. »

La reine avait prononcé ces mots avec l'expression d'une amère tristesse. Jeanne comprit que la résistance était impossible, elle promit de se soumettre ; mais pendant les jours qui précédèrent son mariage, on la vit souvent pleurer au pied de son crucifix.

Quant au duc, il se trouvait fort malheureux qu'on lui imposât pour compagne cette pauvre enfant laide, difforme et souffrante. Il était assez naturel que, vu son extrême jeunesse, le fils de Charles d'Orléans ne songeât pas à se demander si, sous cette enveloppe disgracieuse, ne battait point le cœur le plus noble et le plus dévoué. Cependant, comme Jeanne, il était contraint de faire

fléchir sa volonté sous celle d'un maître impérieux. Il céda et se laissa conduire à l'autel, où s'accomplit, pour le moment, un double sacrifice. Le jeune époux était extrêmement pâle ; ses lèvres tremblaient : quant à Jeanne, elle se résignait en priant Dieu avec ferveur. Puis, ce devoir accompli, elle pensa qu'il lui en restait un autre à remplir, celui d'aimer ce jeune prince auquel l'attachait un lien sacré. Louis d'Orléans avait tout pour plaire : sa grâce était aussi séduisante que son esprit. Jeanne l'aima de toute la force de son âme, et cette tendresse si légitime devint la source de toutes ses souffrances, le secret de toutes ses douleurs, et la cause de ce long martyre qui lui valut le respect et la sympathie du bon peuple de France.

Malgré la crainte que lui inspirait le roi, le jeune duc ne put jamais que témoigner à sa femme quelques égards forcés ; encore en manqua-t-il quelquefois assez pour s'attirer de Louis XI ce reproche sévère : « Mon neveu, vous oubliez que votre femme est aussi bonne que sage, et fille d'une reine dont la vertu a toujours été irréprochable. »

Jeanne subissait sans se plaindre ces dédains, qui eussent révolté l'orgueil de toute autre femme ; aux pieds de son crucifix, elle se retrouvait l'égale des êtres intelligents que Dieu a appelés aux plus glorieuses destinées. Qui eût songé à disputer à cette âme si pure sa part à l'héritage céleste ? Elle souffrait cruellement toutefois de l'indifférence de son seigneur, qu'elle aimait chèrement. Elle n'oubliait ses douleurs que lorsqu'elle soulageait celles des autres. L'héroïne de la guerre des Deux-Roses, l'infortunée veuve d'Henri VI, Marguerite d'Anjou, éprouva les effets de la bonté ingénieuse et compatissante de Jeanne. Le père de Marguerite, le bon roi René,

avait ménagé à sa fille la protection de Louis Xï en cédant à celui-ci la Provence.

A la mort de cet excellent prince, le roi de France s'était engagé à fournir à la reine déchue une rente annuelle de six mille livres, rente qu'il lui payait assez mal, dit-on. Mais, en revanche, il la recevait à sa cour avec les témoignages de respect dus à ses malheurs. Les souvenirs les plus douloureux accompagnaient partout la veuve d'Henri VI. Les représailles sanglantes qu'elle avait elle-même exercées contre les ennemis de sa maison, alors que les intérêts de sa cause semblaient tout excuser, lui apparaissaient sous leur véritable jour, à cette heure où la mort avait fait le vide autour d'elle, et lui avait impitoyablement démontré la vanité des choses de ce monde. Sa beauté s'était flétrie au contact des passions humaines ; elle avait vieilli avant l'âge : l'esprit, comme le corps, avait trop souffert.

A la place des froids respects qu'on lui rendait, elle avait besoin d'un cœur où elle pût épancher ses regrets. Jeanne comprit toutes ses angoisses et lui offrit le secours de sa généreuse amitié. Elle servait elle-même la reine, l'attirait dans son oratoire, lui parlait du Dieu qui pardonne au repentir, du ciel où se réunissent ceux qui se sont aimés sur la terre. Des larmes coulaient alors sur le visage de la noble exilée, ses mains se joignaient, et elle priait, revoyant par la pensée ses deux martyrs, Henri VI et le prince de Galles.

Chaque année, la reine d'Angleterre quittait sa retraite d'Angers pour venir à Amboise, où se tenait la cour, et où elle était reçue très petitement, dit un historien du temps ; car la sordide parcimonie du roi obligeait sa famille, comme son entourage, à retrancher, non seulement sur le superflu, mais encore sur le nécessaire. La

veuve d'Henri VI se préoccupait peu alors de la pompe des cérémonies, du luxe déployé dans les fêles; elle ne venait chercher que des consolations. Jeanne, malheureuse, mais résignée, s'attachait à fermer les plaies que l'orgueil et l'ambition avaient faites dans ce cœur brisé. À la voix de cette enfant qui puisait dans l'amour de Dieu une sagesse au-dessus de son âge, car Jeanne n'avait alors que quinze ans, Marguerite d'Anjou sentait fondre ses haines ; les sentiments généreux de son cœur se réveillaient.

Les douces exhortations de sa jeune amie la disposèrent peu à peu à subir les nouvelles épreuves qui lui étaient réservées. Elle n'avait encore que cinquante ans lorsqu'une lèpre hideuse décomposa son sang, altéra son visage au point que ses traits, jadis si réguliers et si beaux, devinrent méconnaissables et n'excitèrent plus que la pitié. Elle mourut de ce mal terrible à l'âge de cinquante-deux ans.

Pendant que Tex-reine d'Angleterre recevait à Angers les soins de ses serviteurs attristés, le roi, dont la santé s'était depuis quelque temps visiblement altérée, se sentit plus gravement malade. Après avoir donné à son fils les plus sages conseils, il quitta Amboise, où il laissait sa famille, et vint habiter le château du Plessis-lez-Tours. Renfermé dans cette sombre demeure, il s'appliqua à cacher aux yeux de tous les progrès de sa maladie, dans la crainte qu'on n'en profilât pour se dégager envers lui de cette obéissance passive qu'il avait de tout temps exigée. Il ne faisait parvenir à la cour que des nouvelles rassurantes, auxquelles tout le monde se trompa, excepté Jeanne, qui se soumit, malgré la délicatesse de sa santé, aux austérités les plus rigoureuses, afin que le mourant en reçût quelque consolation- Elle se rendit elle-même

au château sans y être mandée, fléchit avec grand'peine les officiers préposés à la garde de cette triste demeure, puis s'installa courageusement dans une aile presque inhabitée, *prête à donner au malade des soins et des consolations. Mais les jours s'écoulaient, et Jeanne n'osait paraître aux yeux de son père, dont elle craignait d'exciter le courroux.

Alors arriva au Plessis-lez-Tours un pieux solitaire, un homme vénéré, qui avait quitté sa retraite sur les pressantes sollicitations du roi et sur l'ordre du Saint- Père. François de Paule ménagea entre le père et la fille une entrevue suprême, qui consola la jeune princesse de l'indifférence dont elle avait été l'objet depuis sa naissance. Louis XI bénit sa fille, ayant à son chevet ces deux anges de la prière : François de Paule et Jeanne de Valois.

Du fond de la Calabre, le solitaire n'oublia pas l'épouse délaissée, et sa correspondance, où respire une piété simple et consolante, soutint Jeanne dans les circonstances difficiles où Dieu l'avait placée.

A peine le corps de Louis XI avait-il été déposé dans les caveaux de Notre-Dame-de-Cléry, lieu de sépulture qu'avait choisi ce prince, que la noblesse, abaissée par ce rude maître, se releva fière et exigeante en présence d'un enfant de quatorze ans placé sous la régence d'une femme ; car le roi défunt avait confié l'administration du royaume à sa fille aînée, Mme de Beaujeu, dont il estimait fort la sagesse et l'intelligence.

Anne répondit aux réclamations des grands par la convocation des états généraux, qui reconnurent ses droits à l'administration du royaume ; puis elle fit sacrer le roi. Un instant, les fêtes données à l'occasion de cette solennité calmèrent l'irritation des grands. Les tournois

qui eurent lieu permirent au jeune duc d'Orléans de déployer toute sa grâce et toute sa dextérité. Le plaisir passé, ce prince et ses courtisans firent de nouveau à la régente une sourde opposition.

Entrevue de saint François de Paule et de Louis XL

Mais la fille de Louis XI avait, à vingt-deux ans, toute la fermeté qui caractérise les âmes fortes; elle conduisit à Montargis le jeune roi afin de le soustraire à l'influence de son beau cousin, pour lequel il paraissait avoir un

grand attrait. Irrité de cette mesure, Louis d'Orléans quitte Paris et se rend en Bretagne auprès de François II, dont la cour ne tarde pas à devenir l'asile des seigneurs mécontents.

Mme de Beaujeu a résolu d'en finir avec les révoltés ; elle envoie contre eux le sire de la Trémouille. Cet habile et vaillant capitaine de vingt-huit ans remporte à Saint- Aubin-du-Cormier une victoire complète et fait prisonnier le duc d'Orléans.

Jeanne avait suivi la marche des événements avec la douleur de ne pouvoir en arrêter le cours par sa bienfaisante influence ; elle souffrait cruellement de voir son seigneur compromettre ainsi son honneur et sa vie. Quand elle apprit qu'on s'était emparé de sa personne, elle espéra détourner de sa tête les dangers qui la menaçaient. Elle va trouver le jeune roi.

« Vous m'avez toujours traitée plutôt comme une amie que comme une sœur, lui dit elle, nous avons mis souvent en commun nos peines et nos joies. Aujourd'hui je viens faire appel à votre affection et à votre bonté. Monseigneur le duc est tombé au pouvoir du sire de la Trémouille, et Madame Anne va être appelée à décider de son sort. Je redoute la rigueur de l'arrêt qu'elle va prononcer: aidez-moi, je vous en supplie, à sauver le coupable. »

Charles aimait sincèrement le duc. Il s'émut de la douleur de la bonne princesse; il eut un généreux mouvement.

« Je vous accompagnerai auprès de Madame Anne, et elle nous accordera la liberté du prince. » Il prit par la main sa sœur affligée et marcha résolument vers les appartements de la régente.

A peine avaient-ils l'un et l'autre franchi le seuil, qu'Anne comprit le but de leur démarche; ses lèvres se

plissèrent, et son regard froid et sévère porta le trouble dans le cœur des jeunes princes. Jeanne se précipita à ses pieds. Le roi, de son côté, paraissait fort ému; seule la fdle aînée de Louis XI restait impassible.

« Madame, s'écria Jeanne au milieu de ses sanglots, vous tenez entre vos mains le sort de Monseigneur le duc d'Orléans; il est prisonnier, mais un seul mot de vous peut briser ses fers. Grâce, grâce pour lui ! »

Et elle arrosait de ses larmes les mains de la régente.

« Votre mari est un grand coupable, répondit Mme de Beaujeu en relevant sa sœur, et il ne m'appartient pas de changer pour lui les lois de la guerre. Comme il a donné l'exemple de la rébellion, et il est juste que son sort intimide ceux qui seraient tentés de fomenter des troubles dans l'État. Quant à vous, Sire, ne m'en voulez point de rester inébranlable ; c'est pour votre repos et celui de la France. »

Bien qu'elle comprît la sagesse de cette réponse, Jeanne continuait à verser des larmes ; cette douleur qui s'exhalait sans murmures toucha la régente.

« Pauvre femme, murmura-t-elle, seras-tu jamais récompensée de tant d'amour et de tant de dévouement î »

Elle embrassa sa sœur au front et se retira aussitôt pour ne pas céder à la pitié qui, malgré elle, entrait dans son âme.

« 11 ne me reste plus aucune espérance, s'écria Jeanne; que va devenir mon seigneur? Ah! le souvenir du duc de Nemours me glace d'effroi.

— Rassurez-vous, ma sœur, répondit avec bonté Charles; moi vivant, il ne sera fait aucun mal à notre beau cousin; nul ne touchera à un seul cheveu de sa tête, je vous le jure! »

Monseigneur d'Orléans avait été enfermé dans la tour de Bourges. La pensée des ennuis qu'il devait éprouver ne laissait pas à Jeanne un moment de repos. Elle conçut le généreux dessein de partager sa captivité. Elle quitta donc la cour, heureuse de faire à son époux le sacrifice de sa liberté. Cette princesse, aimable et intelligente, parvint à distraire le prisonnier; elle fut l'ange de sa prison pendant les trois longues années qu'il y fut retenu. Les seules apparitions qu'elle fit à Paris n'eurent d'autre but que la délivrance du captif, mais elle trouva la régente inflexible. A son dernier voyage, elle se rendit, en longs habits de deuil, au château du Plessis-lez-Tours, où se tenait le jeune roi ; là elle renouvela ses instantes prières, cherchant à atténuer les torts du coupable, et à réveiller dans le cœur de Charles toute la sympathie qu'il avait naguère manifestée pour son cousin.

Le fils de Louis XI, que sa douceur fit surnommer l'Affable, ne put résister à cette courageuse persistance de sa sœur affligée.

« Vous aurez, lui dit-il, l'époux qui cause vos regrets : fasse le Ciel que vous n'ayez pas à regretter ce que vous faites aujourd'hui pour lui ! »

Ces paroles, comme celles que Mme de Beaujeu avait prononcées dans une circonstance semblable, étaient une allusion directe à l'indifférence du duc pour sa femme. La première fois elles avaient blessé profondément le cœur de la bonne princesse ; dans le moment actuel elles ne firent qu'effleurer son âme, toute disposée à croire à la reconnaissance du prince. Elle se hâta de porter au prisonnier cette douce espérance d'une liberté prochaine. Louis se sentit attendri de tant de dévouement; il pressa affectueusement la main de Jeanne, et, cueillant quelques fleurs écloses dans les murs de la tour, il en composa un

bouquet et le présenta à sa femme avec cette courtoisie, avec cette grâce exquise qu'il savait mettre dans les actes les plus simples. Des larmes de bonheur brillèrent dans les yeux de Jeanne.

« Il ne me quittera pas, même dans la tombe », murmura-t-elle.

Hélas! elle devait être la seule à se rappeler ce jour.

Cependant Charles n'avait pas oublié la promesse faite à sa sœur, et il conçut la pensée de délivrer lui-même le prisonnier. Dans cette intention, il se rendit avec quelques gens de sa suite jusqu'au pont de Barangon, d'où il envoya chercher le captif. A peine le duc d'Orléans futil en présence du jeune roi, qu'il se précipita à ses pieds sans pouvoir articuler une parole, tant son émotion était grande. Charles le releva avec bonté et l'embrassa avec tendresse. De son côté, le duc s'engagea à servir avec une fidélité à toute épreuve les intérêts du trône.

La délivrance de Louis d'Orléans, opérée par le roi lui-même et sans le concours de Mme de Beaujeu, fit comprendre à cette princesse que son jeune frère voulait désormais gouverner par lui-même. Elle commença alors à s'éloigner peu à peu de l'administration ; mais elle ne perdait pas de vue les desseins de son père sur le duché de Bretagne, convoité longtemps par l'habile monarque. Les circonstances ne pouvaient être plus favorables, et Mme de Beaujeu ne négligea rien pour en profiter. Le vieux duc François, épuisé de corps et d'esprit, venait de mourir laissant deux filles, dont l'aînée, Anne, devenait héritière du beau duché de Bretagne. Cette jeune princesse, douée des charmes de l'esprit et du visage, avait vu plusieurs princes de l'Europe se disputer sa main. Elle était toute disposée à l'accorder à Maximilien, fils de Frédéric 111, empereur d'Allemagne, lorsque Mme de Beau-

jeu, redoutant pour la France les conséquences de celte alliance, se hâta d'y mettre des entraves. Elle .songea à triompher par les armes de la résistance de la jeune duchesse, et envoya en Bretagne le sire d'Albret, qui s'avança vers Nantes, pendant que le jeune roi marchait sur Rennes, où l'orpheline s'était retirée. Cette ville ne tint pas longtemps rigueur à son suzerain ; elle lui ouvrit ses portes. Mrne de Beaujeu s'empressa alors de négocier la paix. L'entrevue de Charles VIII et d'Anne de Bretagne fit évanouir les prétentions de la duchesse, qui consentit à rompre son mariage projeté et à accepter la couronne de France. Son fiancé, Maximilien, ne se trouvant pas assez fort pour entreprendre une lutte ouverte avec son heureux rival, fut forcé de faire taire son ressentiment.

Le mariage du jeune roi, dû à l'habileté de Mme de Beaujeu, fut le dernier acte de la puissance de cette princesse, qui s'était acquis une réputation de haute sagesse, de prudence et de fermeté; aussi Charles VIII ne cessa-t-il jamais de lui témoigner une grande déférence.

Le duc d'Orléans avait secondé les projets du roi avec dévouement, et Charles lui avait rendu toute son estime et toute son affection.

Le 16 décembre 1491, le mariage de Charles VIII et de l'héritière du duché de Bretagne fut solennellement célébré. Cette jeune reine de quinze ans, aussi spirituelle que belle, n'eut pas de peine à gagner les cœurs; elle n'eut qu'à paraître, et chacun se fit l'esclave de ses moindres désirs, en commençant par le roi, qui l'aima de toutes les forces de son âme, et auquel elle s'attacha sincèrement.

Pendant ces événements, qu'était devenue l'épouse dévouée de Louis d'Orléans, la courageuse compagne de sa captivité? Elle était retombée dans l'oubli et dans

l'isolement. La reconnaissance du duc avait été de courte durée, et l'indifférence la plus cruelle lui avait succédé. Des jours entiers s'écoulaient sans qu'il fît prendre des nouvelles de la femme qui avait droit à son respect et à son affection. Jeanne ne se plaignait pas : elle priait et distribuait des aumônes, et comme l'espérance n'abandojine jamais les âmes jeunes et fortes, elle croyait au retour du duc.

Cependant l'amour des conquêtes avait saisi le jeune roi; les romans de chevalerie, médités dans la solitude, avaient, dit-on, enflammé son imagination. Il songe à revendiquer sur le Milanais les droits que Valentine de Visconti, veuve du duc d'Orléans, frère de Charles VI, a légués à la maison de France. Une jeunesse enthousiaste suit pendant sept années la fortune et les revers du fils de Louis XI, jusqu'au moment où les armées confédérées, ayant pour chef le célèbre Gonzalve de Cordoue, reprirent une à une aux lieutenants de Charles VIII les places dont les Français s'étaient emparés.

Peu de temps après, le jeune monarque, résidant avec la reine au château d'Amboise, se heurta, dit-on, violemment la tête au fronton d'une galerie qu'il lui fallait traverser pour se rendre au jeu de paume. « Il parut, dit Commines, peu incommodé, et devisa joyeusement avec les seigneurs qui l'entouraient. » Mais tout à coup on le vit pâlir, chanceler et s'affaisser sur lui-même.

Après huit heures d'agonie, il expira. Il avait à peine vingt-huit ans.

La cour et le peuple regrettèrent profondément ce prince, « qui de sa vie ne sut dire un mot qui affligeât quelqu'un ».

Anne de Bretagne le pleura sincèrement, et porta un deuil sévère de son jeune époux. Elle se retira dans son

duché de Bretagne, où elle était respectée et chérie.

A peine le duc d'Orléans fut-il monté, comme premier prince du sang, sur le trône laissé vacant par la mort de Charles VIII, qu'il songea à s'affranchir des liens qui l'unissaient à sa vertueuse compagne.

La politique secondant la sympathie qu'il avait toujours éprouvée pour Anne, il conçut la pensée de rattacher la Bretagne à la France, en posant sur le front de la jeune veuve la couronne que dans son cœur elle regrettait.

Dès que Louis XII eut conçu ce dessein, il se hâta d'en assurer l'accomplissement. Il insista donc auprès du pape Alexandre VI pour obtenir son divorce, alléguant le degré de parenté qui existait entre lui et sa jeune compagne. Jeanne, ignorant ces démarches, vivait paisible et retirée, priant pour l'âme de son frère, priant aussi pour son époux, que Dieu chargeait de l'administration d'un grand royaume. L'ordre de comparaître à Tours devant les commissaires envoyés par le pape vint la frapper comme un coup de foudre dans sa retraite. Elle ne put croire d'abord à tant d'ingratitude, puis elle refusa avec une noble indignation de combattre les prétextes aussi injustes qu'humiliants dont le roi était forcé de se servir.

Mais bientôt la profonde tendresse qu'elle a vouée à son seigneur triomphe des révoltes d'un légitime orgueil. Elle se décide à comparaître, et elle se défend, tantôt avec l'énergie du désespoir, tantôt avec ses larmes.

Comment le prince qui devait mériter de ses sujets le doux nom de Père eut-il le triste courage de briser un cœur qui lui était tout dévoué, et d'infliger à la plus vertueuse des princesses un sanglant outrage? Personne n'éleva la voix pour défendre Jeanne, et le mariage fut cassé.

L'épouse délaissée avait tant souffert pendant ces tristes débats, qu'elle en apprit le résultat avec une grande résignation. « Mon Dieu, s'écria-t-elle, j'étais destinée à vous appartenir sans partage : que votre volonté soit faite ! »

Elle demanda à revoir celui qu'elle avait si tendrement aimé, qu'elle chérissait encore, malgré ses torts. Cette

Louis XII

entrevue fut des plus douloureuses, même pour le roi, qui ne pouvait étouffer le cri de sa conscience. Cependant Jeanne ne se permit ni un murmure ni une plainte ; ses adieux furent exprimés en termes pleins de noblesse et de charité.

« Je désire, Monseigneur, dit-elle en terminant, que le Seigneur daigne prendre en considération les prières

de son humble servante, afin qu'aucun malheur ne vous advienne. »

Louis se montra ému d'une bonté si rare, et, à partir de ce jour, ne prononça plus qu'avec respect le nom de celle que le peuple reconnaissant devait chérir sous le titre vénéré de la bonne duchesse.

A peine trois semaines s'étaient-elles écoulées depuis la prononciation du divorce, qu'Anne de Bretagne remontait sur le trône de France, à côté de Louis XII, dont elle fut l'épouse bien-aimée. Le bon-heur de sa rivale ne troubla point l'âme chrétienne de Jeanne. Fuyant le monde, dont elle avait tant souffert, la pieuse fille de Louis XI s'était retirée dans la ville de Bourges, où son père était né, où son aïeul Charles VII avait tenu sa cour au moment où l'Anglais régnait en maître dans notre pays. La vie austère de la pieuse princesse attira bientôt auprès d'elle de nobles jeunes filles qui préféraient la vie méditative aux joies mondaines. Jeanne songea alors à les réunir dans un même asile et fonda, à celle intention, le couvent des Annonciades, placé sous le vocable de la mère de Dieu.

Malgré la sévérité de la règle établie dans ce monastère, le nombre des religieuses s'éleva bientôt jusqu'à cent. La pieuse tendresse de ces saintes filles cicatrisait les blessures quel'égoïsme et l'indifférence avaient faites au cœur si sensible de la bonne princesse. Mais les souffrances de l'àme avaient affaibli sa santé naturellement délicate, et les soins et l'amour de ses pieuses compagnes retenaient à grand'peine en celte vie celle qui aspirait depuis longtemps au ciel.

Une faiblesse la prit dans la chapelle : on la transporta sur son lit. Sentant son heure approcher, elle réunit ses

JEANNE DE VALOIS lil

filles bien-aimées, leur donna ses dernières instructions; puis, souriant à la mort, elle s'éteignit en murmurant le nom de Louis de France.

Lorsqu'on voulut mettre dans sa bière la fille de Louis XI, on remarqua que sa main, raidie par la mort, retenait un bouquet flétri de simples fleurs des champs. Ce bouquet avait reçu le dernier baiser de l'épouse fidèle. On respecta ce témoignage d'une affection que le temps n'avait pu éteindre.

Le peuple regretta vivement Jeanne de Valois, qui s'était toujours montrée compatissante à ses maux. Deux cents ans plus tard, le pape Clément XII canonisa la pieuse princesse, dont l'Église honore chaque année la mémoire, le 4 février.

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