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LE POETE BIENFAISANT

A la fin du siècle dernier, naissait dans l'ancien Agenais, et dans la maison d'un pauvre tailleur, un enfant dont le nom sympathique est resté dans toutes les mémoires : Jasmin, le poète populaire, aimé, qui sut revêtir du pittoresque patois gascon des pensées fines, profondes et délicates. La misère était grande dans le pauvre logis, quand notre futur poète vint au monde. Lui-même semblait destiné à n'apporter aucune joie à ce toit visité par la misère et par la maladie. Sa naissance faillit coûter la vie à sa mère, et, quand des voisines obligeantes venaient donner des soins à la pauvre femme, elles ne jetaient qu'un regard de compassion sur le nouveau-né, dont l'état souffreteux donnait bien peu d'espérance.

Le petit Jacques survécut toutefois à ces premières épreuves ; mais il resta bien longtemps au-dessous des enfants de son âge pour la taille et pour la force. Heureusement la nature se montra plus généreuse pour les dons de l'esprit que pour ceux du corps. Jasmin annonça de bonne heure une imagination vive, qui se révélait par des réponses fines, spirituelles et parfois mordantes, quand

l'enfant avait à se venger d'une injustice quelconque. Ce fut en effet le besoin de se défendre qui lui inspira ses premières rimes, ses premières chansons. On raconte qu'un postillon brutal ayant frappé le pauvre enfant qui se trouvait sur son passage, celui-ci s'en vengea par unb petite satire composée de deux couplets qu'on entendit bientôt chanter par toute la gent écolière du quartier. Ces refrains répétés devinrent un véritable châtiment pour le postillon, qui fut contraint de quitter le pays. Ce premier essai poétique porta bonheur à Jacques en le délivrant des agressions auxquelles il avait été si souvent en butte de la part de ses camarades. On cessa d'en faire un souffre-douleur, on commença à compter avec lui. Lorsqu'au retour de l'école un des plus malins venait à lui chercher querelle, les autres s'écriaient dans le patois du pays : « Prends garde, il te ferait une chanson. »

Après avoir suivi les cours de l'école communale, Jasmin entra au séminaire, grâce à la protection d'un client du pauvre tailleur. Il faisait de rapides progrès, lorsque son père, désireux de lui donner un état, vint le réclamer pour le confier à un coiffeur de son voisinage. Jasmin montra bientôt autant d'adresse que de goût et s'attacha à sa profession ; il ne tarda pas non plus à prouver que chez lui le cœur valait bien l'esprit, car son premier gain fut consacré à sa mère. Combien il était fier et heureux, lorsque, le dimanche, il venait déposer dans les mains de l'excellente femme ses épargnes de la semaine ! Il grandit ainsi ; plus tard, ayant fait choix d'une douce et aimable compagne, il vint ouvrir, sur la promenade du Gravier, un salon de coiffure que fréquenta bientôt la jeunesse d'Àgen; la fortune commença dès lors à lui sourire. La verve entraînante, les

spirituelles chansons de l'aimable rimeur qui travaillait à devenir poète, contribuèrent puissamment à la prospérité de l'ouvrier.

Après le travail de chaque jour, Jasmin, se dérobant aux douces joies de la famille, venait consacrer de longues heures à l'étude de l'idiome gascon, cet idiome souple, harmonieux, qui se prête si merveilleusement à la poésie, et dans lequel on avait cessé d'écrire depuis près de deux siècles, mais que le peuple du Midi avait si pieusement conservé. Jasmin l'étudia avec amour, avec enthousiasme, et l'inspiration aidant, il parvint à en faire ressortir la richesse et l'élégance. Il avait trente ans lorsqu'il publia ses premiers poèmes, réunis sous ce nom : les Papillotes. On se disputa bientôt ces œuvres charmantes, où la sensibilité se joignait à l'harmonie du langage, à la finesse de la pensée. Ce fut sous l'égide de la religion et de la charité que commença l'immense popularité du poète gascon.

Il visitait un jour un vieil ami de sa famille, desservant d'une commune voisine. Le bon curé était chéri de ses paroissiens, mais la localité était pauvre et disposait de très peu de ressources; aussi le presbytère était-il ouvert à tous les vents, et la pluie y pénétrait à travers la toiture en mauvais état. Quelque incommode et misérable que fût sa demeure, le pieux ministre des autels en aurait supporté sans se plaindre les nombreux inconvénients; il en plaisantait lui-même avec une bonhomie touchante. Mais ce qui l'humiliait, ce qui attristait profondément son cœur d'apôtre, c'était la pauvreté, le délabrement de son église. Que de fois le bon curé avait jeté un regard désolé sur l'autel de bois vermoulu dans le tabernacle duquel reposait l'hostie sainte ! car, hélas! dans ce vieux temple, rien n'était en rapport avec

la dignité du culte, et la peine qu'en éprouvait l'humble desservant était si vive, qu'il en était préoccupé le jour et qu'il en rêvait la nuit. Parfois un songe bienfaisant lui montrait une église nouvelle s'élevant sur les ruines de l'ancienne : là, tout était à sa place, tout respirait Tordre, l'harmonie; mais malheureusement ce n'était qu'un rêve, et le ministre du Seigneur se réveillait au son discordant de la cloche fêlée qui annonçait l'Angélus. Jasmin fut ému, et de la douleur du bon prêtre, et du piteux état du temple consacré à Dieu.

« Votre rêve deviendra, je l'espère, une réalité, dit-il au pasteur surpris ; avant peu les ouvriers se mettront à l'œuvre et bâtiront sous vos yeux une charmante église.

— Mais qui voudra se charger de frais aussi considérables? répondit le curé en secouant la tête d'un air de doute.

— Moi, dit le poète.

— Vous ! » et le prêtre ne put dissimuler un sourire d'incrédulité.

« Ah ! ce ne sera pas en frisant les papillottes de nos dames, mais peut-être en redisant les miennes », répondit Jasmin, faisant ainsi allusion aux poésies qu'il avait réunies sous ce titre.

Ce fut donc une pieuse pensée qui décida notre jeune poète à suivre l'exemple des troubadours du moyen âge, qui, partis pour la plupart de nos provinces du Midi, allaient, chanter leurs vers dans les manoirs et dans les nobles assemblées. Comme eux, le poète gascon reçut la plus gracieuse hospitalité. La charité, qui avait inspiré sa résolution, ajoutait encore à la sympathie que l'on accordait à son talent. Toutes les villes de la Guyenne et de la Gascogne applaudissent à ses chants. Cette tour-

née, vraiment triomphale, valut au bon curé une église nouvelle.

A partir de ce jour, la popularité de Jasmin grandit comme sa fortune. Le poète ne se laissa point éblouir par sa prospérité ; il ne songea qu'à en faire profiter ceux qui souffraient ce qu'il avait souffert. Sa muse, surnommée la Muse de la Charité, fut toujours au service de toutes les misères comme de toutes les douleurs. Pendant cinq années, de 1830 à 1835, elle gémit sur les maux de la Pologne asservie, qui fait d'héroïques efforts pour reconquérir ses lois et sa nationalité. Les chants inspirés de Jasmin furent partout applaudis avec enthousiasme ; malheureusement le poète n'obtint pour la brave et vaillante nation que des vœux stériles. Abandonnés à leurs propres forces, les Polonais, écrasés par le nombre, perdirent toute espérance et virent se resserrer leurs chaînes.

Pendant près de vingt années, nous voyons Jasmin associé à toutes les pensées généreuses, à toutes les œuvres de bienfaisance. Pendant un hiver rigoureux, la petite ville de Tonneins, ne pouvant suffire à secourir ses indigents, fait appel au cœur du poète agenais. Il accourt, suivi de la jeunesse enthousiaste de son pays. Une soirée littéraire couvre de gloire Jasmin, et, grâce à une recette fructueuse, les pauvres, les ouvriers sans ouvrage sont soulagés dans leur misère. Ici c'est une crèche qu'il faut aider à fonder, et le fils du pauvre tailleur d'Agen prête avec empressement le concours de son génie aux petits êtres déshérites, comme il le fut, des heureux dons de la fortune. Ils connaîtront les douceurs dont il a été lui-même privé; il dormiront dans un petit berceau préparé avec soin dans une salle vaste, aérée; ils trouveront, à leur réveil, des mères attentives, pen-

dant que leurs vraies mères gagnent le pain du jour. Oh î parmi les fondations inspirées par la charité chrétienne, la crèche et la salle d'asile ne sont-elles pas des plus touchantes! Jasmin est infatigable dans sa course philanthropique : n'y a-t-il pas toujours une bonne œuvre à accomplir, un désastre à réparer? Aussi voyez comme Dieu le seconde ! Les obstacles s'aplanissent devant ses pas, sa tournée littéraire est féconde en triomphes. Nulle vie n'offrit peut-être l'exemple d'un succès aussi constant. Les honneurs pleuvent sur le poète. Le Capitole de Toulouse, la célèbre académie de Clémence Isaure, lui décerne le titre envié de maître es jeux floraux; sa ville natale lui offre une couronne d'or, et le ministre lui envoie la croix de la Légion d'honneur. En 1853, l'Académie française lui décerne le grand prix dans une de ses assemblées où un écrivain distingué, M. Villemain, fait un panégyrique éloquent et judicieux des œuvres du poète.

Une douce vieillesse couronna la vie de Jasmin. Sa réputation a survécu au temps, à la mort, et ses bonnes œuvres l'ont suivi au tribunal de Dieu. Sa muse a gardé le nom que les populations enthousiastes du Midi lui avaient décerné, le nom sympathique de Sœur de Charité.

l'intendant de la providence

En 1576, naissait près de Dax, au village de Pouy, dans une humble demeure désignée dans le pays sous le nom des Banquines, un enfant qui devait laisser un jour la plus glorieuse comme la plus touchante renommée; c'est vous nommer saint Vincent de Paul.

J'ai visité ce modeste berceau du jeune pâtre, et je me suis agenouillé au pied du petit autel sur lequel ont été déposées quelques pieuses reliques du saint. A chaque pas fait sur ce petit coin de terre, où l'enfant béni de Dieu a vu s'écouler ses jeunes années, j'ai rencontré un souvenir qui le rappelle. Ici, c'est le chêne encore vigoureux à l'ombre duquel il venait s'asseoir pendant qu'il gardait son troupeau ; un peu plus loin s'élève un établissement de charité, desservi par des sœurs de Saint- Vincent-de-Paul, qui sont animées de l'esprit et du zèle de leur bienheureux fondateur.

Les premiers temps de la vie de ce généreux apôtre furent consacrés à des labeurs obscurs; mais son heure était marquée, et la vocation que Dieu avait placée luimême au fond de ce cœur brûlant de charité devait se révéler en présence des grandes misères sociales qui

désolaient alors notre pays, ruiné par les guerres civiles et religieuses. Suivant les conseils du digne desservant de Pouy, Jean de Paul confia l'instruction de son fils aux cordeliers de Dax. Jaloux de répondre aux sacrifices que s'imposaient ses parents, Vincent se mit courageusement au travail et étonna bientôt ses maîtres par ses progrès et sa profonde piété. Il n'avait que seize ans lorsque M. de Commet, avocat à la cour de Dax, désira le donner pour précepteur à ses deux fils; le jeune étudiant accepta avec reconnaissance cette occasion de pouvoir travailler pour lui-même sans augmenter la gêne de sa famille. Il passa cinq années au sein de cette famille chrétienne, où il était estimé et aimé. Pendant ce temps M. de Commet avait pu reconnaître les inclinations toutes particulières du jeune maître de ses enfants, et, loin de chercher à les amoindrir, il ne pensa qu'à les développer, fier de conquérir à l'Église un tel serviteur. Encouragé par son bienfaiteur, Vincent entre dans les ordres; il reçoit la tonsure des mains de l'évêque de Tarbes, et il est envoyé à l'Université religieuse de Toulouse, où il consacre sept années consécutives à ses études théologiques, et est ordonné prêtre vers la fin de l'année 1600.

Aussitôt après, Dieu le soumet à de grandes épreuves. Appelé à Marseille pour y régler des affaires de famille, il est sollicité par un gentilhomme languedocien de prendre avec lui la voie de mer jusqu'à Narbonne. Nous savons- que la barque qui le portait ayant été prise par des corsaires turcs, il fut avec ses compagnons conduit sur les côtes de Barbarie et vendu comme esclave. Il passa dans cette condition sous l'autorité de plusieurs maîtres, qui ne purent parvenir à lasser sa patience ni à altérer sa foi. Le dernier fut un renégat de Nice. Une des

femmes de ce nouveau maître, ayant entendu l'esclave chanter les beaux cantiques que le prophète place dans la bouche des enfants d'Israël captifs à Babylone, s'émut des accents de Vincent, et se plut à lui faire redire les dogmes admirables de la religion chrétienne; elle en parlait souvent à son mari, chez lequel se réveillèrent alors les souvenirs des premières croyances. Les hésitations de cet homme durèrent près de dix mois, car la cupidité luttait avec énergie contre ses bons désirs; à la fin, Vincent inspiré de Dieu, acheva cette difficile conversion. Le renégat abandonna tout ce qu'il avait aimé, et quitta Tunis en fugitif, s'attachant aux pas de l'esclave dont il avait brisé les fers.

Tous les deux débarquèrent à Aiguës-Mortes et parvinrent à Avignon, où le renégat fit une abjuration solennelle et touchante de ses erreurs passées, et reçut le baptême.

Mais Dieu avait rappelé en France son fidèle serviteur pour lui inspirer ses grands desseins; le fils des humbles paysans de Pouy va passer par les diverses phases de l'existence la plus étonnante, la plus propre à confondre l'orgueil des grands de ce monde.

Le secrétaire de Marguerite de Valois épouse délaissée du roi Henri, désigne Vincent de Paul au choix de la reine pour remplir auprès d'elle l'office d'aumônier. Mais bientôt cet emploi effarouche son humilité : il cherche un séjour plus calme, et c'est alors que Dieu le met en présence d'un personnage éminent par sa piété et ses bonnes œuvres, M. de Bérulle. M. de Bérulle et Vincent de Paul, utile et touchante association! C'est de ce pieux cardinal que la divine Providence saura se servir pour retirer de l'obscurité le prêtre landais, pour le mettre presque forcément en contact avec ces grands du monde,

dont la puissance et la fortune sont nécessaires à l'exécution de ses grands desseins. C'est ainsi que, sur les pressantes sollicitations de son protecteur et ami, l'humble ministre du Seigneur quittera avec un grand déchirement de l'âme la cure de Clichy, où il n'a eu que le temps de se faire connaître et de se faire aimer. « Je m'éloignai « tristement de ma petite église, écrivait-il à un de ses « amis, mes yeux étaient baignés de larmes, et je bénis « ces hommes, ces femmes, ces enfants qui venaient « vers moi et que j'avais tant aimés; mes pauvres y « étaient aussi, et ceux-là me fendent le cœur. »

De cette modeste paroisse Vincent fut introduit par le cardinal dans l'illustre famille de Gondi, dont le chef était messire Emmanuel de Gondi, époux de Françoise- Marguerite de Silly. Les deux enfants de cette puissante maison, Pierre et Henri, furent confiés à la direction du digne prêtre. L'année suivante, un autre fils naquit dans cette famille ; ce fut le trop célèbre Jean-François de Gondi, connu dans l'histoire sous le nom de cardinal de Retz.

L'influence que les vertus du saint exercèrent sur M. et Mme de Gondi lui permit de jeter les premiers fondements des établissements de, charité auxquels son nom reste attaché. Secondé par sa protectrice Marguerite de Silly, il gagna les femmes du monde au service des pauvres, surtout des malades et des infirmes. Une association ayant ses règlements et ses engagements fut fondée et devint l'origine des confréries de la Charité. Le grand cœur de Vincent de Paul le porte vers toutes les misères de l'humanité ; il songe à toutes les infortunes ; aussi le voit-on solliciter de M. de Gondi, général des galères, la permission de visiter les criminels placés sous son autorité. Le pieux prêtre se sent touché de la

plus profonde compassion pour les malheureux entassés dans la Conciergerie. C'était là qu'on enfermait les condamnés avant de les diriger vers un de nos ports

Saint Vincent de.Paul.

de mer; ils restaient quelquefois longtemps dans ces cachots infects ; oubliés de leurs semblables et privés des soins de l'âme et du corps, ce qui transformait la

Conciergerie en un enfer, d'où s'exhalaient des plaintes jointes à des cris de révolte et de blasphème. Saint Vincent intéresse en leur faveur Emmanuel de Gondi, lui représentant que ces malheureux étaient placés sous sa direction spéciale et qu'il était leur protecteur immédiat. Ému de ses accents, le général des galères promet de le seconder de tout son pouvoir pour adoucir le sort de ces infortunés. Une vaste maison du faubourg Saint-Ronoré est mise à la disposition des condamnés ; là ils recevront l'air, la lumière, et les soins spirituels en même temps que les soins corporels. Le précepteur des jeunes de Gondi devient leur aumônier, leur ami. Il relève leur courage, il leur rend l'espérance en purifiant leur ôme par le repentir. Cet acte de charité deviendra une œuvre, et Vincent de Paul commencera la liste de ces généreux aumôniers des bagnes qui voient un frère dans le condamné.

Une circonstance préparée par la divine Providence mit en présence le nouvel aumônier et saint François de Sales, évêque de Genève. Ces deux âmes d'élite se comprirent en se voyant. Le saint prélat avait fondé, avec Mme de Chantai, le couvent de la Visitation à Annecy. Ce couvent était destiné à recueillir des veuves, des jeunes filles, qu'une piété sincère, élevée, éloignait des plaisirs du monde. A peine Mme de Chantai et saint François de Sales eurent-ils connu le précepteur des jeunes de Gondi, qu'ils songèrent à fonder à Paris un couvent du même ordre, et à en confier la direction à Vincent de Paul, qui voulut en vain résigner cet honneur. Mais l'ardente charité qui remplissait son âme ne devait pas tarder à se manifester de manière à confondre la raison humaine, en montrant au monde ce que peut inspirer l'amour de Dieu et de ses semblables.

Les honneurs qui venaient à lui n'avaient point distrait l'aumônier des galères de la mission qu'il avait acceptée. Pour la remplir dignement, il pensa qu'il devait visiter les ports de France où l'on avait conduit ces malheureux. Il commence par Marseille, arrive comme un simple étranger, et veut juger par lui-môme des souffrances corporelles et morales infligées à ces infortunés. Son cœur est brisé de douleur à la vue de tant de misères ; il consacre toutes ses heures à calmer la sourde irritation des condamnés, à adoucir la rigueur de leurs gardiens. Les forçats regardent avec étonnement cet inconnu qui les encourage dans leurs travaux, qui leur parle avec douceur des devoirs qu'ils ont méconnus, du Dieu qu'ils ont oublié depuis longtemps. Le blasphème expire sur leurs lèvres quand ils voient cet homme vénérable pleurer sur leur propres maux. Mais ee ministère de charité, d'amour, qu'il était venu remplir au bagne de Marseille, devait être couronné par un acte de dévouement sublime. Parmi ces malheureux, Vincent remarque un jeune forçat nouvellement arrivé. La douleur de cet infortuné est navrante.

« Ma femme, mon enfant, sécrie-t-il, que vont-ils devenir? La honte et la misère seront désormais leur partage. Maudit soit le jour où je suis né ! J'ai porté malheur à tous ceux que j'aimais. »

Ces regrets désespérés émeuvent jusqu'aux larmes le pieux aumônier ; il s'approche du condamné et essaye de calmer sa douleur : efforts inutiles !

« Je ne les reverrai jamais ! Je mourrai ici sans consolations comme sans espérances! » C'est la seule réponse que peut obtenir le bon prêtre, chez lequel a déjà germé la plus généreuse des pensées. Pendant tout le jour, on le vit suivre les galériens dans les divers travaux aux-

quels ils sont assujettis. Le soir, profitant des ténèbres, il s'approche du jeune condamné.

« Vous les verrez, lui dit-il doucement, car un ami veut briser vos chaînes et les porter à votre place. » Le forçat regarde l'inconnu ; il croit à une mystification ou à un rêve. Alors un généreux combat s'élève; mais le prêtre devient suppliant, il délie lui-même les pieds du condamné en lui parlant des êtres si chers à son cœur, et, sans lui donner le temps de réfléchir davantage, il se dépouille de ses vêtements, qu'il lui cède, et se revêt de l'humiliant costume, de la honteuse livrée du crime châtié. Le condamné résiste cependant encore.

« Allez, dit avec autorité le saint, que le repentir vous purifie et rende à la société un honnête homme ; ce sera pour moi la plus douce des récompenses. »

0 dévouement unique, admirable ! l'aumônier répondait le lendemain à l'appel des gardiens, et suivait avec une douce expression de contentement intérieur ses compagnons de chaîne. Mais ce visage porte l'empreinte d'une vertu trop pure pour faire longtemps illusion. Ces malheureux, que le vice a flétris, ne reconnaissent point un des leurs dans cet homme à l'attitude modeste, au visage bienveillant.

« C'est l'étranger qui, hier encore, nous parlait de son Dieu », se disent-ils, et déjà plusieurs des moins endurcis sont tombés à ses genoux et veulent briser ses fers. L'attention des gardiens est éveillée; l'aumônier des bagnes est reconnu : il avoue son pieux subterfuge et obtient que celui dont il a pris la place ne soit pas poursuivi.

La fondation d'une œuvre nouvelle, la congrégation de la Mission, devient bientôt l'objet de la préoccupation de notre saint. Les prêtres qui la composaient étaient

destinés à aller évangéliser ces pauvres habitants des campagnes que l'ignorance livrait à la superstition ou à l'indifférence religieuse. L'archevêque de Paris, frère de M. de Gondi, général des galères, protégea l'œuvre naissante, qui devait se répandre dans tout l'univers et donner au monde catholique ces pieux missionnaires connus sous le nom de lazaristes.

Mais de grandes œuvres restaient à accomplir, et le pieux prêtre et ses disciples seraient restés impuissants à surmonter les difficultés qu'elles présentaient, si notre saint n'eût songé à associer à cette rude tâche la femme catholique ; déjà l'appui de Mme de Gondi avait sur ses pas aplani bien des obstacles : Louise de Marillac, se présenta pour l'aider à en vaincre de plus grands encore. Elle était restée veuve d'Antoine Le Gras, secrétaire des commandements de la reine Marie de Médicis. Jeune encore et appartenant à une illustre famille, elle eût pu contracter d'autres liens; mais Dieu l'attirait, et, libre de sa grande fortune, elle ne songea qu'à la faire servir au soulagement des pauvres et des malades. Son pieux zèle ne suffisant point à cette tâche, elle chercha dans la classe laborieuse des jeunes filles auxquelles leur manque de fortune fermait la porte des communautés alors existantes. Il se forma donc bientôt autour de l'illustre veuve un groupe de ces âmes aimantes et dévouées ; à ces modestes servantes des pauvres se joignirent quelques jeunes filles nobles, qui ne dédaignaient point de prodiguer aux malades des soins quelquefois répugnants à la nature. Cette touchante association devint le fondement de la congrégation la plus féconde en bonnes œuvres, la plus populaire, la plus respectée et la plus bénie; je veux parler de la congrégation des Sœurs de charité, connues aussi sous le nom de Sœurs-Grises.

Louise de Marillac fut la première supérieure de la communauté naissante.

Mais à mesure que le pieux ministre du Seigneur et ses généreux disciples apportaient un remède à une plaie morale, ils en découvraient une autre plus honteuse encore. Les malades et les infirmes étaient bien digne d'intérêt; mais qu'est-ce qui pouvait exciter une pitié plus émue que le sort des enfants nouveau-nés, abandonnés dans les rues de Paris par leurs mères dénaturées? Nous savons que la religion s'était déjà inquiétée du sort misérable de ces infortunés, et leur avait désigné pour asiles deux maisons situées près du port Saint-Landry. Chaque jour un berceau placé à la porte de la cathédrale recevait quelques-uns de ces enfants pour lesquels on était obligé de solliciter la charité publique. Mais vint un jour où ce refuge ayant été confié à des femmes sordides, et les ressources devenant insuffisantes, ces pauvres petits êtres furent privés des soins les plus nécessaires et devinrent l'objet du trafic le plus honteux. Ah! combien le charitable prêtre dut souffrir lorsqu'il pénétra pour la première fois dans ces maisons que la cupidité avait transformées en bouges infects! Une louable indignation remplit son cœur; il va désormais employer tout son zèle à trouver à ces innocentes créatures non seulement des protectrices, mais des mères. Il expose d'une manière touchante la misère des orphelins ; à son appel répondent Louise de Marillac et plusieurs dames de la cour; elles vont visiter ce sombre repaire de la souffrance, et ne songent plus qu'à seconder les généreux desseins du pieux ministre des autels. Une maison est louée à la porte Saint-Victor; Louise de Marillac vient s'y établir avec quelques-unes de ses Sœurs de charité. Les ressources

étant très bornées, on ne peut recevoir d'abord que douze de ces orphelins ; à mesure qu'elles augmentaient, notre saint amenait avec bonheur quelques hôtes nouveaux. Son ardent amour du prochain triomphant de sa timidité naturelle, il ne craignait pas de s'introduire chez les grands du monde, et de solliciter des souscriptions pour son œuvre naissante. Le journal de la maison hospitalière qui recevait ces petits délaissés a révélé, dans ses notes quotidiennes, la tendre sollicitude de saint Vincent pour ces orphelins. Chaque nuit il parcourait les quartiers de Paris où ils étaient le plus souvent exposés, et le temps le plus rigoureux n'arrêtait point son zèle. Il abritait sous son large manteau ces pauvres abandonnés, et il revenait fier de son fardeau.

Mais Dieu réservait au ministre de sa charité une bien grande douleur ; une crise effrayante se fit sentir dans les finances publiques, et toutes les familles riches ou aisées en reçurent le contre-coup. Les femmes pieuses qui avaient jusque-là assuré l'existence des enfants abandonnés comprirent que la gêne qui se faisait sentir à leur propre foyer ne pouvait leur permettre de continuer leur œuvre. L'asile de Saint- Victor était donc dans un péril extrême. Vincent de Paul, consterné, implorait le secours du Ciel, et le Ciel lui envoya la plus heureuse des inspirations. Il convoqua toutes les fondatrices de l'œuvre ; lorsqu'il fut en leur présence, il leur représenta les suites de leur renonciation. A mesure qu'il parlait, . son émotion augmentait, et elle devint bientôt si grande, que, ne pouvant plus la contenir, il laissa échapper de ses lèvres cette péroraison touchante, dont l'éloquence ne saurait être dépassée; improvisation sublime, que tout le monde connaît, que chacun aime à entendre redire, et qui ne saurait être retranchée de ce récit :

« Or sus, Mesdames, la compassion et la charité vous « ont fait adopter ces petites créatures pour vos enfants ; « vous avez été leurs mères en la grâce, depuis que leurs « mères selon la nature les ont abandonnées ; voyez « maintenant si vous voulez les abandonner aussi... « Cessez d'être leurs mères pour devenir leurs juges; a leur vie et leur mort sont entre vos mains... Je m'en « vais prendre les voix et les suffrages, il est temps de « prononcer leur arrêt. Ils vivront, si vous continuez « d'en prendre un charitable soin ; et, au contraire, ils « mourront, ils périront infailliblement, si vous les <( abandonnez. »

A la fin de cet émouvant plaidoyer, toutes les résistances étaient vaincues, et l'auditoire entier s'engageait de nouveau à s'imposer les plus grands sacrifices pour protéger l'œuvre naissante. Le bruit de cette réunion et du généreux élan qui en avait été la conséquence parvint jusqu'à la cour. On songe alors à la création d'un hospice destiné à recevoir les orphelins, et la reine pose ellemême la première pierre à l'édifice. Peu de temps après, en 1670, le roi accorda à cet établissement nouveau des revenus suffisants. L'œuvre importante des Enfants- Trouvés reçoit dès lors sa consécration. Mais son pieux fondateur rêve déjà une autre conquête à faire au profit d'une autre classe de malheureux, les vieillards et les infirmes.

Le roi et la reine n'ont rien à refuser au courageux apôtre ; l'hospice de la Salpêtrière s'ouvre pour accueillir cette autre infortune.

Mais l'activité qu'il avait fallu déployer dans ces généreuses entreprises, les préoccupations qu'elles lui avaient forcément occasionnées, ces causes jointes aux rigueurs d'une vie pénitente, avaient altéré la santé du courageux

apôtre. Longtemps il cacha ses douleurs à ses pieux disciples, les prêtres de Saint-Lazare ; il craignait qu'on cherchât à modérer son zèle : aussi pansait-il en secret les plaies dont Dieu l'avait affligé. Mais il ne put échapper plus longtemps à la sollicitude de ceux qui l'aimaient. Bientôt on ne conserva plus d'espérance, et ce fut alors une désolation générale ; chacun se sentit frappé dans la personne de cet humble prêtre, et de toutes parts s'éleva un concert de prières et de vœux ardents. Le 26 septembre, il se fit porter, malgré son extrême faiblesse, à la chapelle du couvent, y entendit la messe et y reçut la sainte Communion. Le soir on hésita à le mettre au lit, dans la crainte de réveiller ses souffrances ; il resta donc assis pendant les vingt-quatre dernières heures de son existence. Ce fut le 21 septembre 1660, à quatre heures et demie du matin, qu'il rendit son âme à Dieu. Son visage ayant conservé toute sa sérénité, on crut tout d'abord qu'un sommeil réparateur avait adouci ses souffrances ; un de ses prêtres s'approcha et s'aperçut qu'il ne respirait plus. Le lendemain il fut exposé dans l'église même de Saint-Lazare, où lui furent rendus les honneurs funèbres.

Les œuvres des conquérants passent, le temps les modifie ou les réduit à néant ; celles, de saint Vincent de Paul sont restées et se sont agrandies. Les humbles filles de Charité, toujours inspirées de l'esprit de leur fondateur et de leur fondatrice, Louise de Marillac, continuent au milieu du monde leur sublime apostolat; l'enfance et la vieillesse, le commencement et la fin de la vie, les trouvent également secourables.

Dans chaque ville, un asile tutélaire est offert à l'enfant abandonné. ,

Les lazaristes, désignés autrefois sous le nom de

prêtres de la Mission, vont encore aujourd'hui évangéliser les peuples étrangers à la foi, et, dans plusieurs de nos diocèses, ils ont encore la mission délicate déformer pour le sacerdoce les jeunes novices confiés à leurs soins, En présence de tant de travaux admirables accomplis par un humble prêtre, l'homme même le plus élevé selon le monde sent son orgueil s'abaisser, pendant que son regard s'élève vers le ciel, source pure de tous les grands courages et de toutes les grandes vertus.

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