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LA PROVIDENCE DU SOLDAT

Le premier Empire, qui avait vu une humble fille de Saint-Vincent-de-Paul étonner le peuple de Paris par la multiplicité de ses bonnes œuvres; le premier Empire eut le bonheur de compter parmi ses chirurgiens militaires le brave, le dévoué Larrey. Qui de nous n'éprouve pas un vif sentiment de sympathie pour ce fidèle ami du soldat, lequel disputa si souvent à la mort nos pauvres blessés?

Né dans la petite commune de Baudéan, au pied des montagnes, Dominique Larrey exerçait déjà, auprès des jeunes pâtres ses voisins, son ministère de charité. Il avait hâte de panser leurs blessures, de leur inspirer le courage de souffrir. Dès lors sa vocation était toute trouvée, et il se prépara par une jeunesse studieuse à une carrière qu'il appelait lui-même un apostolat. Envoyé à Paris pour y suivre les cours, il se forma à l'école d'hommes tels que Dussault et Sabatier, et sut mériter l'affection de ces deux maîtres éminents, qui ne négligèrent rien pour mettre en relief son talent et son zèle; aussi avait-il à peine vingt-huit ans lorsqu'il fut nommé chirurgien en chef.

Hélas ! la situation dans laquelle se trouvait la France offrait à tous les dévouements l'occasion de se produire. Troublée à l'intérieur, menacée de toutes parts, sur les bords du Rhin comme sur les côtes de l'Océan, elle se trouvait en présence de toutes les misères et de tous les dangers. Un jeune général de vingt-sept ans, qui s'était illustré au siège de Toulon, venait d'obtenir le commandement en chef de l'armée d'Italie. Ebloui du prestige qui s'attachait déjà à la personne du héros, Larrey sollicite l'honneur de l'accompagner. A partir de cet instant, le guerrier, qui ne se fatigua jamais de la lutte ; le chirurgien, qui ne se lassa jamais de secourir les blessés et de les disputer à la mort, ne se quittèrent qu'au jour où le héros moderne quitta la France pour Sainte- Hélène. Quel contraste offre cependant la mission de ces deux hommes! le premier, conquérant superbe, renverse et foudroie tout ce qui s'oppose à sa marche triomphale ; le second multiplie ses efforts pour réparer les maux qu'a coûtés la victoire. Pendant que le général suit de son œil d'aigle les mouvements de son armée, le brave Larrey est là, lui aussi, sur le champ de bataille; il est là, non pour donner la mort, mais pour la combattre. Les balles sifflent autour de lui, il ne les entend pas; penché sur le corps du soldat tombé, il cherche la place de son cœur, et si ce cœur fait entendre quelques vibrations, l'œil du chirurgien s'anime... Il enlève lui-même quelquefois le mourant, et, chargé de son précieux fardeau, il essaye de regagner sa tente; s'il ne peut y parvenir, il le transporte sur la lisière d'un bois ou dans un fossé, n'importe où, pourvu qu'un homme, une créature de Dieu ne périsse pas, faute de secours. Aussi, à la fin de ces terribles journées, à l'heure où les ténèbres descendent en s'épaississant sur ces scènes de carnage, et

empêchent les balles d'atteindre leur but, quand il faut prendre un repos forcé, ne me demandez pas quel est celui, du général même victorieux ou du chirurgien militaire, quel est celui dont l'âme recouvre le plus tôt sa sérénité.

Larrey revint en France à la suite de l'armée victorieuse; le gouvernement et la population s'étaient réunis pour faire au jeune chef une réception triomphale ; on lui décerna un drapeau sur lequel étaient inscrits les noms des dix-huit batailles qu'il avait gagnées. Dans cette ovation, personne ne pensa au jeune chirurgien militaire qui avait si souvent exposé sa vie pour conserver celle de ses frères. — Personne, ah! ne croyez pas à une telle ingratitude ; car si le nom de Larrey n'était pas tracé sur l'étendard qui rappelait nos combats, il était resté profondément gravé dans le cœur de nos soldats blessés, que l'énergie, que l'habileté rare du chirurgien avaient sauvés de la mort.

Bientôt les regards du général qui tenait en ses mains les destinées de notre pays se tournèrent vers l'Egypte, cette terre des vieux souvenirs. Bonaparte songeait alors à se frayer, s'il était possible, un chemin vers l'Arabie, la Syrie et l'Inde, espérant atteindre l'Angleterre dans ses possessions, et y ruiner le commerce et l'influence de cette fière et puissante rivale.

« J'emmène Larrey, s'il consent à me suivre, avait dit Bonaparte.

— ■ Ma place doit être où sera le danger », répondit simplement le chirurgien.

Cette expédition, pendant laquelle nos armées eurent à lutter contre le courage désespéré des mameluks, contre les ardeurs d'un soleil brûlant, ajouta, malgré le désastre d'Aboukir, de beaux faits d'armes à notre histoire.

Maître de l'Egypte, le héros poursuit ses conquêtes et traverse le désert ; il arrive en Syrie et vient mettre le siège devant Saint- Jean-d'Acre ou Ptolémaïs; mais cette ville est vaillamment défendue par les Turcs et par les Anglais, qui repoussent nos armées au bout de soixante jours de combats meurtriers. C'est pendant ce siège que le brave Larrey est atteint d'une balle au moment où il enlevait un blessé sur le champ de bataille, sous le feu même de l'ennemi. Le danger qu'il courut le sauva d'un autre danger.

On tremblait pour les jours du courageux chirurgien, lorsque Bonaparte voulut venger l'échec éprouvé devant Saint-Jean-d'Acre, en s'emparant de la ville et du port de Jaffa. Après une lutte acharnée, l'antique Joppé est forcée de se rendre. Mais, hélas ! elle lègue à nos soldats vainqueurs les premiers germes de la peste, et un grand nombre sont destinés à ne jamais revoir le soleil de la patrie. Napoléon les visite et les encourage, pendant qu'un médecin, dont le nom est bien digne de figurer à coté de celui de Larrey, son ami, pousse le dévouement jusqu'à s'inoculer le virus pestilentiel, afin de relever le courage abattu de nos soldats; dévouement admirable, que des plumes plus éloquentes ont célébré; Desgenettes, nom glorieux que l'écrivain ne peut tracer sans éprouver une douce émotion. La renommée du célèbre médecin de la Faculté de Paris ne nuit en rien à celle de notre héros ; l'un et l'autre suivaient la même voie : celle du devoir et du dévouement. Ils se complétaient sans se nuire, l'un comme médecin, l'autre comme chirurgien, comme opérateur habile.

Lorsque Bonaparte songe à quitter l'Orient et à remettre le commandement au général Kléber, c'est Larrey qui en reçoit le premier la confidence.

« Vous me suivrez, dit le héros, car l'air natal est utile à votre santé éprouvée. Quant à moi, je n'ai plus rien à faire ici, et de tristes nouvelles sont venues confirmer mes craintes. Le Directoire, qui se débat dans sa

Mort de Desaix.

' Tesse et son incapacité, a laissé l'Autriche nous

«dre l'Italie, et je brûle de repasser les Alpes. Je

^)te sur vous, Larrey, nous repartirons ensemble. »

ue vainqueur de Marengo avait déjà le don de persua-

ier, d'entraîner, et cependant ce ne fut pas sans legret

que le chirurgien quitta secrètement l'armée d'Egypte, et monta sur la frégate qui devait ramener Bonaparte en Europe. Nous savons que le héros échappa comme par miracle aux croisières anglaises qui sillonnaient la Méditerranée dans toutes les directions. Il débarqua à Fréjus, se servit de son influence populaire, du concours du Conseil des anciens, de celui de l'armée, pour renverser le Directoire. Mais Bonaparte, nommé premier consul, ne perd pas de vue la conquête que l'Autriche lui a arrachée. Larrey l'accompagne dans cette expédition, qui fut couronnée par la victoire de Marengo. Cette bataille, dont un historien a dit : « Le nom de Marengo doit être écrit dans nos annales en caractères de gloire, de feu et de sang », cette bataille coûta la vie au brave Desaix. Ce général, à la tête de la réserve, composée de six mille hommes, avait tenu tête à une colonne autrichienne et contribué puissamment à la victoire. Frappé d'une balle en pleine poitrine, il fut enlevé du champ de bataille par le courageux Larrey ; mais celui-ci n'eut même pas le temps de sonder la plaie du blessé, qui mourut entre ses bras en le bénissant.

L'année suivante, l'Angleterre était contrainte de signer le famenx traité d'Amiens. Les conditions avantageuses que ce traité faisait à la France portaient au plus haut point la puissance du héros, que le Sénat et le Corps législatif s'empressèrent de nommer consul à vie. Bientôt ces deux grands corps de l'État proposèrent le vofe de Fempire héréditaire; ce vote fut aussitôt ratifié par trois millions de suffrages. Dévoué au grand homme qu'il admire, Larrey continue à suivre la fortune du nouvel empereur; partout nous le retrouvons, aux grands jours de victoire, à Austerlitz, dont Napoléon avait dit dans une proclamation à ses soldats : « Vous avez décoré vos

aigles d'une gloire immortelle, et il vous suffira de dire un jour : Je combattais à Austerlitz, pour qu'on vous réponde : « Voilà un brave. » Dans cette terrible journée (2 décembre 1805), où les deux empereurs de Russie et d'Autriche avaient été contraints de prendre la fuite, le chirurgien Larrey avait fait pour la première fois usage des ambulances volantes, qu'il avait inventées pour donner aux blessés des soins plus immédiats. Le soir de la bataille, il revenait au camp, brisé de fatigue, lorsque, passant près d'un fossé, il entend un gémissement; il accourt. — C'est sans doute un frère oublié qui l'implore, il va le secourir. — Non, c'est un Autrichien, un adolescent dont le sang s'échappe abondamment d'une large blessure. Hélas! sentant la vie lui échapper, il appelait sa mère à son secours. Larrey a bien reconnu l'uniforme du soldat autrichien; mais qu'importe? sous cet uniforme bat le cœur d'une créature de Dieu ; il n'hésite pas, il s'agenouille devant le blessé et lui prodigue les premiers soins. Puis il le charge sur ses robustes épaules et le porte dans l'habitation la plus voisine, le panse avec une admirable sollicitude et le rassure en lui affirmant que sa blessure n'est pas mortelle ; et comme l'enfant joignait les mains pour le remercier, pour le bénir, le bon Larrey lui dit : « Si vous vous retrouvez un jour en présence d'un Français et que vous puissiez lui être utile, acquittez-vous alors de la dette contractée envers moi. »

Après le glorieux traité de Tilsitt, qui enleva le duché de Varsovie à la Prusse, et celui de Schœnbrïmn, qui anéantit la puissance de la monarchie autrichienne, Napoléon, arrivé à l'apogée de sa gloire, commença cette désastreuse guerre de Russie pendant laquelle Larrey fit preuve du dévouement le plus admirable. Combien son

grand cœur dut souffrir des maux dont il fut le témoin, des vœux suprêmes qu'il reçut de la bouche expirante de nos soldats, décimés par le froid, par la faim, sur cette terre étrangère, dans un pays ruiné par la guerre, et que les rigueurs de l'hiver rendaient encore plus inhospitalier ! Quand le brave chirurgien revint à la suite des derniers débris de la plus belle, de la plus vaillante armée qu'on eût jamais vue, il avait vieilli de dix ans. Les honneurs dont le combla l'empereur en le créant baron et en déclarant qu'il ne connaissait personne au monde qui fût plus vertueux que Larrey, ces honneurs, ces louanges méritées, ne pouvaient effacer chez cet ami dévoue du soldat les souvenirs du drame émouvant de la guerre de Russie. Ce désastre exerça, du reste, une fâcheuse influence sur la destinée de Napoléon, dont l'étoile commença dés lors à pâlir. La France, lasse de tant de conquêtes qu'avait payées le sang de ses enfants, demandait du repos. Les nations humiliées se coalisent pour venger leurs défaites ; Napoléon perd la bataille de Leipsick, se replie vers la France, mais les armées alliées l'y suivent, et l'empereur ne peut arrêter leur marche ni par la victoire de Brienne ni par celle de Montmirail ; l'étranger arrive ainsi jusque sous les murs de Paris, qui n'ayant pu être fortifié, est forcé de se rendre. Le lendemain, le héros se voit contraint de signer son abdication, et celui qui avait disposé de plusieurs couronnes accepte la souveraineté d'une petite île de la Méditerranée.

Un an plus tard, le conquérant reparaît, débarque à Cannes et arrive sans obstacle à Paris, qui lui ouvre ses portes. Ce retour au pouvoir ne dura que cent jours. Trahi par la fortune et par quelques-uns de ses amis, le héros, malgré des prodiges de valeur, succombe à Waterloo, où le brave Larrey est atteint parle feu de l'ennemi,

au moment où il vient disputer à la mort les nombreux blessés. Il tombe et ne se relève qu'entouré de soldats ennemis qui Font fait prisonnier. Pendant qu'il prend le chemin de l'exil, l'Anglais, abusant de la confiance de Napoléon, dirige l'empereur déchu vers le rocher stérile de Sainte-Hélène.

Plus heureux que le héros dont il a suivi constamment la fortune, Larrey revint en France à la conclusion de la paix. Louis XVIII, l'aîné des Bourbons, est remonté sur le trône de ses pères. Ce prince, que l'on a reconnu comme un juste appréciateur du mérite, dans quelque situation qu'il le rencontrât, fait offrir à Larrey le poste honorable de chirurgien en chef des Invalides. Le roi ne gardait pas rancune à l'ami de l'exilé de Sainte- Hélène; de son côté, l'honnête chirurgien n'accepte cette charge ni par cupidité ni par défection, mais ce nouvel emploi, qui le place à côté du soldat éprouvé par les rigueurs de la guerre, répond aux secrets désirs de son cœur. Son culte pour le héros qui l'avait honoré de sa confiance et de son amitié n'en fut pas toutefois amoindri, et Napoléon lui rendit lui-même ce glorieux témoignage, en lui léguant par son testament une somme de cent mille francs, car il n'ignorait pas que l'excellent homme n'avait jamais songé à sa propre fortune.

La vie de Larrey s'écoulait paisiblement au milieu de ces braves qui le chérissaient, et pendant ce temps une une révolution nouvelle enlevait le sceptre aux Bourbons pour le placer dans les mains de la famille d'Orléans, dont le chef devait, sous le nom de Louis-Philippe Ier, gouverner la France pendant dix-huit années. Sous ce règne, l'Algérie est conquise, et le gouvernement fait de généreux efforts pour pacifier cette colonie en y introduisant peu à peu les réformes nécessaires ; l'état déplo-

rable des hôpitaux excite surtout sa pitié. Le roi charge le baron Larrey de l'inspection de ces asiles, où la charité et le dévouement ont besoin d'opérer, pour ainsi dire, des miracles. Dans cette mission nouvelle, l'infatigable chirurgien rencontre partout des obstacles ; mais son zèle est à la hauteur de ces difficultés, et, grâce à un travail incessant, tout s'organise, et la charité triomphe. Toutefois les années, moins encore que l'étude, et les durs labeurs dont sa vie a été remplie, ont épuisé les forces de cet homme de bien. Larrey est forcé de revenir en France. Les fatigues du voyage avancèrent, dit-on, ses jours; l'éminent chirurgien fut contraint de s'arrêter à Lyon, où il rendit le dernier soupir. Notre pays perdit ainsi une de ses gloires, et la charité un de ses plus généreux apôtres.

Comme citoyen et comme savant, Larrey a des droits incontestables à la reconnaissance et à l'admiration; la chirurgie lui doit les innovations les plus importantes, les découvertes les plus précieuses. Sa statue en bronze, due à l'habile main de David d'Angers, est placée à l'hôpital du Val-de-Grâce, dont le célèbre chirurgien fut un des professeurs presque au début de sa carrière.

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