USURPATION DE NOMS
out individu qui veut se faire passer pour noble, sent ayant tout le besoin de modifier ou de changer son nom pour en
effacer la roture. Il n'est pas de subterfuge qu'il n'imagine pour atteindre son but. Comme ce genre de fraude n'est pas moderne, laissons parler les anciens à ce sujet, et ils nous feront des révélations bien curieuses sur les honteuses manœuvres des usurpateurs de noms nobiliaires.
Mais ne devons-nous pas dire d'abord quelques mots sur les anciens noms français ?
Sous les deux premières races, les noms de nos aïeux étaient tous personnels. On s'appelait Hugues, Albéric, Eude, Jean, Pierre, etc.; tel était le nom propre. On établissait la filiation par Jean, fils de Hugues; Pierre, fils d'Albéric; Paul, fils de Jean, etc. On ne voyait guère d'autres distinctions pour les noms, dans les titres antérieurs à 1200. Ce mode de dénomination avait lieu aussi bien pour les nobles que pour les roturiers.
Ce ne fut que sur la fin de la deuxième race que les surnoms vinrent s'ajouter aux noms propres. Les nobles les prenaient , pour la plupart, de leur principal fief, comme ils étaient nommés aussi des défauts ou des qualités de leur personne , comme Philippe d'Earcourt, Pierre de Bretagne, Simon de Montfort, ou Pierre le Bon, Henri le Fort, Hugues le Bossu, seigneurs de tel ou tel lieu.
Quant aux surnoms des vilains ou roturiers, ils provenaient ou de leurs professions et fonctions, ou aussi de leurs qualités physiques et morales, bonnes ou mauvaises, comme quelquefois encore de la seigneurie ou de la section locale à laquelle
ils appartenaient. Les noms de plantes ou d'animaux leur servaient aussi de surnoms. Ainsi , Jean le Louche , Pierre le Porcher, Jacques le Métayer, François le Laboureur, Robert du Puits, Jean (de) la Mare, Jacques (de la) Fontaine, Pierre du Chêne, Anseaume le Loup, Jacques Mouton, Pierre le Coq, etc.
Tous ces surnoms ne devinrent héréditaires et passèrent ainsi des individus aux familles, ainsi que les fiefs, qu'après 1200, pour les roturiers, tandis que l'hérédité des surnoms fut fixée pour la noblesse dès le X e siècle, au moins, sinon d'une manière générale, cependant assez régulièrement.
Si, avant ces époques, il était difficile de reconnaître les membres d'une même famille noble , il n'en fut pas de môme dans la suite, où chaque membre unissait le nom patronymique aux noms des terres qu'il possédait. Et nous devons ajouter que plusieurs nobles , outre le surnom seigneurial, reçurent des sobriquets qui servaient encore à les distinguer les uns des autres, quand il y avait ambiguïté dans les noms. Ainsi , disait-on , Jean de Garencières, dit le Baveux; Jean de Cramailles, dit le Borgne; Jean de Chambly, dit Gris-Mouton; Jean de la Trémouille, dit Trouillard; Jean de Beauvilliers, dit le Bœuf; etc.
Grand nombre de roturiers qui avaient acheté des fiefs, au temps des croisades, se hâtèrent, comme beaucoup d'anoblis l'ont fait plus tard, d'en-
sevelir leurs noms d'origine plus ou moins serve, sous le nom de leurs terres, comme nous l'avons vu au chapitre des Rois, et c'est ainsi que les uns s'anoblirent par ce seul fait , et que les autres purent avec les premiers faire passer leurs descendants pour gentilshommes de race, leur nom roturier étant tombé dans l'oubli.
Une autre observation qu'on a pu faire comme nous, à l'égard des homonymes, provoque cette question : Gomment se fait-il qu'un même nom qui depuis longtemps règne dans une localité , et y pullule même , appartienne à la fois à des familles, les unes nobles , les autres roturières , qui ne reconnaissent entre elles aucun lien de parenté ? La solution de cette question est d'autant plus intéressante que l'on sait qu'il s'est fait à la faveur des homonymes de nombreuses usurpations nobiliaires.
Un auteur gentilhomme, fort versé dans les questions de généalogie, va peut-être nous satisfaire sur ce point :
« Je dois faire observer, dit M. Toustain de Richebourg , que dans beaucoup de fiefs et de cantons longtemps habités par une famille noble il se trouve à la longue des non-nobles du même nom ;
« 1° Parce que quelques-uns sortent de bâtards ;
« 2° Parce que beaucoup de petits vassaux et même de simples paysans ont pris au civil les noms de leur seigneur, comme au baptême ceux des patrons de leur paroisse;
« 3° Parce que dans les familles nombreuses , et par le laps des siècles et des événements , il peut y avoir eu des rameaux dormants ou dérogeants dont la jonction s'est perdue , malgré la conservation du nom, qui ne peut suffire seul pour établir et constater l'identité de race , dans l'acception légale et la définition sociale (1). »
Et 4°, ajouterons-nous, parce que, d'une famille pauvre et obscure, un des membres sera parvenu à la fortune , aura prospéré dans les honneurs et lçs dignités, formé des alliances superbes et laissé loin derrière lui dans l'oubli l'humble famille d'où il est sorti , jusqu'à ce que le temps ait fait disparaître non pas tant le nom que les liens de consanguinité qui blessent sa vanité. Voilà ce que l'expérience a démontré.
Passons maintenant à l'abus qu'on a fait des noms et des surnoms. Lisons surtout la curieuse lettre que nous a conservée dans ses Bigarrures le seigneur des Accords, Etienne Tabourot, auteur du xvi e siècle; elle résume un discours prononcé par un conseiller au parlement de Dijon sur les abus des changements de noms. Cette lettre, qu'adressait l'auteur à François Mareschal, secrétaire de la chambre du roi et élu des états de Bourgogne, est à nos yeux un document d'une trop haute valeur pour ne pas le reproduire ici presque en entier, malgré sa longueur.
(1) Généalogie de Toustain-FronteboBC.
« Entre les beaux traits d'intégrité et justice qui reluisent en monseigneur Colard , conseiller au parlement de Dijon, j'ai remarqué une juste indignation qu'il a conçue contre ces obereaux et mouchets de noblesse, qui estans yssus de bonnes et honnestes familles des villes et citez de ce royaume , après le décès de leurs pères, lesquels à grand trauail ont acquis plusieurs biens et seigneuries, venans à appréhender leurs successions, changent incontinent le surnom d'yceux, comme s'ils desdaignaient de se dire et faire remarquer leurs enfants; et , oublieux de leur origine, prenoient plaisir, par vne insigne fausseté, de s'esleuer pardessus leurs ancestres, et vouloient par ce moyen fouler aux pieds leur mémoire. En quoy ils commettent une ingratitude merueilleuse, car ils frustrent indignement l'intention de ces bons pères, qui amassent leur bien en grand trauail , afin de conseruer vraysemblablement le nom de leur famille, et que leur postérité paruienne aux honneurs par le moyen de leurs richesses et se puisse illustrer, et prendre accroissement, selon que naturellement tout homme est enclin à ce désir.
« Et ont accoustumé ces surnoms de changer de deux façons, qui descouurent de quelle ambition sont poussés leurs autheurs à ce changement.
« L'vn est qu'ils prendront le surnom de la terre qu'aura acquis le bon père , et d'autant plus volontiers et auec plus grande facilité, quand ils
cognoisiront qu'il n'y aura plus aucun du nom des premiers possesseurs d'ycelle, parce qu'auec le temps ils espèrent que leurs fils persuaderont aisément qu'ils auront esté autrefois nais (nés) ou entrez par quelque légitime moyen dans ces familles.
« L'autre moyen , vn peu plus tolérable et moins dangereux, se fait par la ridicule adjonction à leur vray surnom d'un article gentilhommesque comme de, du, le, la, des, de la : encore que je ne veuille pas dire que ce soit vne règle générale , que les vrays gentilshommes ayent autre surnom qu'auec vn de ces articles qui ressent le nom d'vne terre qui a ou que l'on feint autrefois auoir esté. Car c'est chose notoire qu'il y a des plus illustres familles qui portent surnoms simples sans ces adjonctions ; et au contraire il y a des plus vilains qui portent les surnoms ainsy articulez.
« Pour exemple de ce dernier moyen, j'allégueray vn riche marchand nommé Cornet : son fils, après sa mort , se voyant riche , s'appela du Cornet et commença de trancher de l'escuyer gros comme le damoisel de Commercy; son frère puisné à son exemple s'appela le Cornet , et le troisième s'appelle de Cornet. Les enfants de l'aisné, encore plus enflés des richesses vsurières que leur père , s'appellent la Cornette , et mesme commencent à dire qu'il faut vn G au lieu d'vn C , de peur d'apparenter vn fol naguères cogneu qui s'appelle Cornette.
« Les histoires anciennes et modernes sont bien
pleines d'infinis exemples de plusieurs qui, estons nais de bas lieu, se sont osez par mensonge et impudence aduoûer et nommer pour quelques-vns d'illustre famille. Dans nos histoires entre autres nous auons celle du fameux comte Beaudouin de Flandres qui se disoit père de Jeanne , vraye comtesse , en Tan 1225.
« Que dirons-nous de ceux qui, estans riches et bien à leur aise, vsent de ces faulsetez? Qu'est-ce qui les pour roit excuser? Et toutefois ils ronflent sur le paué, ils tranchent des tiercelets de prince, et deuiennent si arrogants que les rues ne sont pas capables de les tenir, quand ils se preignent par les costez et marchent sur le bout de leurs pieds , et semblent mesme estre fauorisez et recogneus par les vrays nobles , avec lesquels ils se contrecarent, au lieu qu'ils mériteroient la mesme punition que les autres qui sont pendus, ou aigrement chastiez quand ils sont découuerts. Qu'est-ce donc en les souffrant, sinon fauoriser leur impudence et donner occasion à chascun de suiure leur exemple ?
a Encores passe pour ceux qui se retirent au village et font les messieurs à triple rebras parmi les paysans. Car , comme s'ils se sentoient coulpables et jugeoient indignes de la fréquentation et familiarité des parents et amys de leurs pères . ils se bannissent eux-mesmes de l'honneste et ciuile habitation des villes , osans à grande peine quelques fois (s'ils ne sont les plus forts et mutins) accoster
les gentilshommes leurs voisins , qui les tiennent au rang des doubles vilains (encores que le plus souuent ils ne soient pas plus gentilshommes qu'eux), et leur font glacer à toute heure rame dans le corps , pour la crainte qu'ils ont d'estre appeliez de leur yray surnom, et d'estre renuoyez par ignominie à leur ancienne profession.
« Or ce qu'en font aussi nos changeurs de nom, est afin qu'auec ce changement de nom, leur qualité peu à peu se change pour deuenir escuyers et gentilshommes indirectement : car auec le temps, sans preuue de valeur, ils en usurpent le tiltre et les priuiléges ; et sous ce prétexte ne sont pas cottisez aux tailles et autres impositions qui se lèuent sur le peuple, non plus que les vrays gentilshommes.
« Et je pense asseurément que si on tenoit la main à bon escient à refresner ceste ambition que Ton porteroit plus d'honneur aux vrais gentilshommes , ce que l'on ne fait pas. Car comme ils ne seroient pas semez si drus , la multitude n'en engendreroit pas le mespris....
« Du reste, examinant l'âme et la raison de la loy, on trouueroit que tous ces roturiers en général qui changent leur nom en vn autre gentilhommesque, ou lesquels y ajoutent vn article , sont subjets à la peine de faux. Car ils vsurpent vne qualité de noble qui tient espèce de rang signalé en France, et de conséquent ne sont pas moins punissables que ceux qui contrefont le magistrat, ne l'estant
pas, qui sont par la loi punis comme crimineux de lèze-majesté.
« Quant aux gentilshommes , ils sont bien vilains, et recognoissent bien qu'ils ne sont de vraye trempe quant ils changent de surnom pour en prendre vn autre. Non que je leur viieille dénier ceste liberté d'estre surnommez du nom de leurs terres, à la différence de leurs parents , de mesme nom et armes. Mais quand il sera question d'acte sérieux , je voudrois qu'ils signassent de leur vray surnom.
c Chacun a veu, par cy-deuant comme jamais on n'a peu effectuer l'article 110 de l'ordonnance de Blois, encores qu'ils feussent tres-saincts : dont la raison est , selon mon jugement , qu'elles n'ont pas touché à la racine du mal, comme il falloit ; car elles veulent simplement que ceux qui faulsement et contre vérité vsurperont le titre de noblesse , prendront le titre d'escuyer et porteront armoiries timbrées , soient mulctés d'amende arbitraire par les juges royaux. . .
« Je ne vouldrois pourtant, sous ombre de ce que dessus, inférer que les vertueuses personnes du tiers estât et honnestes familles des villes fussent frustrées de paruenir au rang des nobles. Car, comme cela s'acquiert par vertu , par les grandes richesses et fiefs liges, par la profession des armes trente ans de suite, et par le rang qu'on peut acquérir es compagnies des gens de guerre , suiuant les ordonnances, et enfin par la seule volonté du prince, il est bien raisonnable de leur conseruer ce
privilège. Mais il faudroit que cela se flst sans altération de nom , si par exprès ils n'auoient à cest effet lettres du prince. . .
« Voila ce que je me suis à peu près remémoré du discours de ce docte personnage (M. Collard), et vouldrois que je n'en eusse rien perdu, et que mon escrit eust la force de sa parole. Car je crois que quiconque l'aura oùy, n'abhorrera rien plus que tels cbangemens, qui sont cause de ruiner toutes les familles des villes , où il s'en voit peu d'ordinaire qui excèdent la mémoire de cent ou six vingt ans.
« Ce qui aduient, parce que dès qu'il y a vn petit richereau, il vouldra trencher de Yescuyer, faire du fendeur de naseaux, du mangeur de cbarettes déferrées , et auec vne espée escbangée contre vne aulne ou vne barre de fer, multipliera l'bonneste gain de ses prédécesseurs, dont les exemples sont si familiers qu'il ne faut que regarder en chacune rue et compter entre vn, et deux, et trois, et quatre, cinq , six, etc. ; par quoy je finiray par ces vers, tirez de mes Tovches :
« Deuant ton surnom tu as mis Vn de que chacun treuue estrange , Dont tu acquiers vers tes amis Plustost déshonneur que louange , Celuy de son père se vange Comme s'il avoit mal vescu On rappelle fils d'un xoxv Quand le nom paternel il change. *
CONTRE-TOVCHE.
« Il ne faut blasonner en rien Ses parens qui sont gens de bien :
Mais sçais tu que ce fol mérite , Que son père le déshérite (1). »
Si remplacer un nom de famille par un nom de terre était un abus qui favorisait les usurpateurs, les nobles eux-mêmes, se croyant seuls autorisés à faire cette substitution, commettaient un autre abus, qui avait de très-graves inconvénients, comme on va le voir. Laissons la parole à Montaigne :
a C'est vn vilain vsage , dit ce sage , et de trèsmauuaise conséquence en nostre France , d'appeler cbascun par le nom de sa terre et seigneurie, et la chose du monde qui fait plus mesler et mecognoistre les races. Vn cadet de bonne maison ayant eu pour son apanage vne terre sous le nom de laquelle il a esté cogneu et honoré, ne peut bonnement l'abandonner; dix ans après su mort, la terre s'en va à vn estranger, qui en fait de mesme : devinez où nous en sommes de la cognoissance de ces hommes. Il ne faut pas aller quérir d'autres exemples que de nostre maison royale , où autant de partages, autant de surnoms, ce pendant l'originel de la tige nous est échappé. Il y a tant de lift) Voyez Bigarrures du seigneur des Accords.
berté en ces matières, que de mon temps je n'ai veu personne eslevé par la fortune à quelque grandeur extraordinaire, à qui on n'ait attaché incontitinent des titres genealogicques, nouueaux et ignorez à son père , et qu'on n'ait enté en quelque illustre tige ; et de bonne fortune , les plus obscures familles sont plus idoines à falsifications (1). »
Voulons-nous de plus l'opinion d'un savant jurisconsulte du xvu e siècle sur la matière qui nous occupe ? Ecoutons alors ce que dit Charles Loiseau « avocat en parlement», et qui certes en homme de sa profession va traiter son sujet sur toutes les faces , au point de vue privé comme au point de vue public.
« Nos gentilshommes d'à présent, dit cet avocat, sont tellement attachez à la terre ou possédez par leurs terrés, qu'ils aiment mieux en porter le nom que celui de leurs pères, lequel ils suppriment indignement et l'abolissent de la mémoire des hommes, ainsi qu'on ordonne quelquefois en justice, pour punition signalée de ceux qui ont commis quelque horrible forfait. D'ailleurs , il semble qu'en ce faisant, ils renient leurs pères, et se reconnoissent eux-mesmes pour bastards, puisqu'ils prennent un nouveau nom , comme s'ils estoient les premiers de leur race. Encore ceux qui, pour estre héritiers d'autruy , se chargent de porter son nom et armes, retiennent-ils toujours avec iceluy le nom de leurs
(1) Voyez ch. xlvi : Des noms.
pères ; et puisque ceux qui n'ont point d'enfants donnent leurs biens aux étrangers ., à condition de porter leur nom , quelle injure est-ce faire aux pères , quand leurs enfants veulent avoir leur bien sans porter leur nom! Je concluray donc, que celui-là ne mérite pas l'hérédité du père qui dédaigne de se qualifier son enfant en refusant de porter son nom.
a D'ailleurs, n'est-ce pas grand dommage que, par cette folle fantaisie , l'bonneur des beaux faits du temps passé, enregistrez aux histoires, soit éteint et osté à la famille et postérité des vaillants hommes , à cause de ce changement des noms t Et quand est des beaux faits d'à présent, l'honneur en demeure aux terres et non aux familles ; si bien que, la terre sous le nom de laquelle ils seront connus, ayant changé de maître, la postérité d'un étranger, acheteur d'i celle, se les attribue à succession de temps. »
Mais voyons toutes les conséquences de cet abus : " Cet inconvénient, ajoute notre jurisconsulte, concerne principalement l'intérest des familles particulières ; mais en voici un public et fort considérable , à sçavoir qu'au moyen de cette mutation ordinaire des noms , on ne connoît plus les races, pour discerner soit les anciennes d'avec les nouvelles, soit les nobles d'avec les roturiers, soit pour reconnoître les parents d'avec les étrangers. Parce que le gentilhomme qui n'est nommé ny connu que par le nom de sa terre , même qui a appro-
prié ce nom à sa famille , ayant vendu sa terre , veut toujours retenir ce même nom et sa postérité pareillement; et le roturier qui Ta achetée en prend aussi le nom et le titre, et l'approprie pareillement à sa famille. Et ainsi à succession de temps la postérité roturière se dira estre de la race noble du vendeur : qui est l'inconvénient que les empereurs ont remarqué en la loi qu'ils ont faite pour défendre le changement de nom.
« Ne sordidœ stirpis homines splendidis et ingenuis natalibus audeant subrogari. L. I, c. de mutatione nominis. »
Nous ferons encore remarquer , avec Ch. Loiseau , qu'au commencement , il n'y avait que les rois qui quittassent leur surnom, à cause que leur majesté les élève au dessus des autres hommes. Les ducs et les comtes voulurent faire de même quand ils usurpèrent les droits de souveraineté. Les barons et autres moindres seigneurs en ont fait autant , par succession de temps ; et à la fin cela est venu à ce comble d'absurdité que les moindres seigneurs l'ont aussi voulu pratiquer, notamment ceux qui, ayant été pauvres ou nés de parents pauvres , sont devenus riches , ont tâché en changeant leur nom , d'abolir la mémoire de leur ancienne pauvreté : comme nous lisons dans Lucain, d'un savetier, nommé Simon, qui, étant devenu riche, voulut être appelé Simonide (1).
(I ) Voyez les Œuvres de Ch. Loiseau, liv. des Ordres, ch. xi.
Que de gens aussi se sont baptisés de noms de saints, et qui à la faveur de cette canonisation furtive ont gagné le paradis terrestre des privilégiés, — la noblesse. Et si Ton en pouvait douter, nous avons des témoins de ces vieilles usurpations qui viendraient en déposer. Bornons-nous seulement à cette déclaration du maréchal de Vieille ville :
« M. de Saint- André , estant nommé gouverneur de la ville de Lion (en 1547) par Henri II, qui lui donna en oultre une compaignie de gens d'armes , et venant prendre possession de son gouuernement, institua pour son lieutenant, tant en gouuernement qu'en seneschaussée, vng homme de robe longue , nommé du Peyrat , et peupla sa compaignie (de gens d'armes) d'une terrible sorte de gens. Car il n'y auait hoste, ny filz de tauernier de Rouane, la Pacaudière et la Palice, qui n'y fust enrollé. Et parce que communément aux hostelleries de France les enseignes qui y pendent sont soubscrites du nom de quelque sainct ou saincte; ceste racaille portoit le nom d'un sainct ou d'une saincte, selon renseigne qui pendoit aux maisons desquelles ils estoient sortis. Et pour ce qu'on suit toujours le chemin le plus battu, les valets de chambre du père et du ûlz Çde Saint- André), les concierges, les recepueurs et fermiers de leurs maisons, comme Cerezac, Saint- André, Tournoelles et Saint-Germain-sur-Allier , qui semblablement en estoient, s'intitulèrent de cette mesme façon, car ils n'auoient point de terres,
ny de seigneuries, methairies, clozeries , borderies, cassines , ny bastides dont ils se poussent à la françoyse qualifier ou anoblir.—- Mais, pourcouurir leur jeu (fait observer le marécbal de Vieille ville), ils se vantoient de porter tels noms en faueur de leur capitaine qui s'appelloil Saint- André ».
Pour n'avoir pas conduit à la noblesse, si ce n'est en quelques cas , les noms de guerre n'étaient pas sans avantage pour beaucoup de soldats , comme Ta fait observer Gb. Loiseau, en parlant des surnoms.
a Quant aux noms de guerre, dit cet avocat du parlement, c'est la vérité que le pauure soldat, qui, allant à la campagne , ne veut pas laisser ses mains ny ses pieds à la maison , y laisse bien volontiers son vray nom , se faisant appeler Lauigne , Lafon taine, Lapierre, Lahaye, ou de tel autre nom de guerre; afin que, si par cas fortuit , en passant pays, il demeure àccrocbé à un arbre , sa race n'en soit deshonorée, et s'il ecbappe ce hazard, et qu'il rapporte ses oreilles en son pays , reprenant le nom qu'il y avoit laissé , il ne se trouue point sous iceluy au papier rouge des preuosts (1). »
Parmi ces soldats cependant, il s'en est trouvé qui ont été assez beureux pour s'anoblir , sinon à l'aide d'un nom usurpé, au moins par une rubrique que nous fait connaître' encore notre jurisconsulte. « Car les valets de gentilsbommes , dit-il , ou
(4) Œuvres de Ch. Loiseau, ch. xi : Du liv. des dignités, etc.
ceux qui ont couru la poule pendant les guerres , mesmes ceux qui n'ont voulu suiure autre exercice, sinon de traisner Tépée , se font accroire que , si par la force et intimidation d'eux ou des gentilshommes de village [ausquels ils seruent d'estafûers, de couppe-jarrets, mesme de tueurs], ils se peuuent eschapper pendant deux générations de payer la taille, leur postérité deuiendra noble, sans qu'ils ayent besoin du roi , ny de son anoblissement , soustenant que la noblesse s'acquiert et prescrit par deux générations. »
Signalons avec la Bruyère , sinon une usurpation, au moins un ridicule que s'est donné la grande comme la petite noblesse, encore à regard des noms.
« N'est-ce pas déjà trop , fait observer ce moraliste , d'avoir avec le peuple une même religion et un même Dieu ; quel moyen encore de s'appeler Pierre y Jean, Jacques , comme le marchand ou le laboureur : évitons d'avoir rien de commun avec la multitude ; affectons au contraire toutes les distinctions qui nous en séparent, qu'elle s'approprie les douze apôtres, leurs disciples, les premiers martyrs [tels gens , tels patrons] ; qu'elle voye avec plaisir revenir toutes les années ce jour particulier que chacun célèbre comme sa fête. Pour nous autres grands , ayons recours aux noms prophanes , faisons-nous baptiser sous ceux d'Annibal, de César et de Pompée, c'étoient "de grands hommes; sous celui de Lucrèce , c'étoit une illustre romaine ; sous
ceux de Renaud, de Roger, d'Olivier et de Tancrède, c'étaient des paladins , et le roman n'a point de héros plus merveilleux; sous ceux d'Hector, d'Achille, d'Hercule, tous demi-dieux; sous ceux même de Phœbus et de Diane; et qui nous empêchera de nous faire nommer Jupiter, ou Mercure, ou Âdonisî» Et l'histoire est venue témoigner de ces fantaisies , en nous rappelant les noms de César de Vendôme , d'Annibal de Trie , d'Hercule de Rohan, d'Achille de Harlay , de Phœbus de Foix , de Diane de Poitiers et de Diane de Châtillon , etc.
Et la Bruyère, poursuivant ses observations judicieuses sur les mœurs de son temps, traçait encore ces lignes critiques sur des travers que nous retrouvons encore (Le nos jours chez des nobles d'une vanité excessive. Qui ne s'écriera de suite : Voilà une de mes connaissances ! en voyant ce tableau peint d'après nature?
« Un homme de la cour qui n'a pas un assez beau nom , doit l'ensevelir sous un meilleur ; mais s'il l'a tel qu'il ose le porter , il doit alors insinuer* qu'il est de tous les noms le plus illustre , comme sa maison de toutes les maisons la plus ancienne. Il doit tenir aux princes lorrains, aux Rohans, aux Chastillons, aux Montmorencys, et s'il se peut aux princes du sang; ne parler que de ducs, de cardinaux et de ministres , faire entrer dans toutes les conversations ses aïeuls paternels et maternels, et y trouver place pour l'oriflamme et pour les croisades, avoir des salles parées d'arbres généalogi-
ques, d'écussons chargés de seize quartiers et de tableaux de ses ancêtres et des alliés de ses ancêtres ; se piquer d'avoir un ancien château à tourelles, à créneaux et à machecoulis ; dire en toute rencontre, ma race, ma branche , mon nom et mes armes ; dire de celui-ci, il n'est pas homme de qualité ; de celle-là, elle n'est pas demoiselle; ou si on lui dit qu'Hyacinthe a eu le gros lot, demander, est-il gentilhomme? Quelques-uns riront de ces contretemps, mais il les laissera rire ; d'autres en feront des contes , et il leur permettra de conter ; il dira toujours qu'il marche après la maison régnante, et à force de le dire il sera cru. »
On sait combien les particules de, du, des, de la, ont joué un grand rôle dans les usurpations de noms. L'adjonction de ces particules est si facile pour beaucoup de noms, que cette facilité même a entraîné un grand nombre de personnes ambitieuses à s'en emparer au profit de leur vanité, et c'est par un tel fil que tant de roturiers ont cru se rattacher à la noblesse.
Mais il faut dire que ces fraudes déloyales furent dénoncées aussitôt que connues.
Sur la fin du seizième siècle , nous voyons Jean Vauquelin des Yveteaux attaquer dans ses vers ce genre d'usurpation, en parlant des noms et des surnoms.
o L'an neuf cens, ou deuant, les surnoms commencèrent, Et du nom de leurs fiefs lors beaucoup s'appelèrent
Gomme plusieurs aussy prenoient des seigneuries, Et de nouueaux surnoms, nouuelles armoiries, Et Gapet et Martel , des sobriquets estaient, Qui des hommes du temps les effects rapportoient. Le de, le du n'estoient point encore en usage, Et le fameux Bertrand , si vaillant et si sage , Baron de Briquebec, qui conquit TArragon, De de ne mit jamais à Bertrand sur son nom ; Les roturiers aussy nez de familles basses, Le de comme le noble, usurpent en leurs races; Mais ce de, sans propos, ne doit estre ajouté, Afin que nouueau noble on ne soit point notté. »
Le savant Baillet a noté aussi l'emploi abusif des articles devant les noms. « On a attaché à ces articles, dit cet auteur, une idée de qualité et de distinction dans le monde : de sorte que nous connoissons encore aujourd'hui des personnes qui, dans la pensée de rehausser le rang qu'elles y tiennent, ont entrepris d'ajouter un article du génitif à leur nom. »
« Ce qui est certain , dit un autre auteur , c'est que les articles le, la, du, des, qui sont inséparables des noms de qualité, menacent de faire soulever toute la noblesse. Ce sont d'étranges compagnons qui ont fait en leur temps de bons coups , dans le Bellwm grammaticale, sous le pontife Léon, et qui se sont insinués dans les plus riches familles sous promesse de les anoblir. Ils prennent hardiment le pas sur les substantifs, qui sont les bourguemestres de
la grammaire : car pour ce qui est des adjectifs, ils les méprisent et ne les traitent que de valets de pied. Mais chacun fait la cour à ces articles; et dès que l'on a fait quelque fortune dans le négoce ou dans la maltote , on ne manque pas de rechercher avec soin et empressement l'honneur de leur alliance (1). »
Le jurisconsulte Ch. Loiseau, que nous avons vu s'élever fortement contre l'usurpation des noms et surnoms, semble trouver moins d'inconvénient dans l'abus des particules nominales, bien qu'il en découvre le motif peu honorable.
« Il y a un peu plus d'excuse, dit-il, en la vanité de nos modernes traisneurs d'espée qui, n'ayant point de seigneurie dont ils puissent prendre le nom , ajoutent seulement un de ou un du devant celuy de leur père, ce qui se fait en guise de seigneurie. » Et un peu plus loin, il ajoute :
« Ceux donc qui mettent ces particules au-devant de leur nom veulent qu'on croye que leur nom vient de quelque seigneurie qui estoit d'ancienneté en leur maison; de sorte que c'est toujours s'attacher à la terre et la préférer à l'homme, contre la raison de la loi Justissime de Mdil. edicto, et contre la règle de Cicéron , aux Offices , que non domo dominus , sed domino domus honestanda est. »
Certes , les anciens en ont assez dit pour nous
[i) Hist. des ouvr. des sçav., nov. 4687.
montrer comment, à l'aide de noms usurpés, falsifiés, une foule de gens ont pu s'incorporer à la noblesse. D'après cela, nul doute que dans cette multitude de noms travestis la confusion ne se soit introduite dans les familles , comme chez les individus, au point de justifier la plaisante observation de Montesquieu : « En France , on ne reconnoît ni les hommes à leur nom, ni les femmes à leur visage. »
Nous allons maintenant examiner rapidement quels ont été les lois et les règlements publiés pour la répression des abus de noms.
D'abord il était reconnu en principe que c'était un crime de faux d apporter du changement aux armes et aux noms, dès le moment qu'ils avaient été fixés (1).
Cependant, d'après un ancien usage établi en France, on pouvait changer de nom et d'armes, en vertu de testaments, de contrats de mariage, d'adoption et d'institution d'héritier. Il fallait néanmoins que ces changements, quoique légitimes, fussent fondés en lettres enregistrées à la chambre des comptes et publiées en parlement , pour rendre la chose solennelle et publique (2).
Il est vrai de dire qu'anciennement il était loisible à chacun de changer de nom et d'armes. De la
(1 ) De la Roque, Traité de la noblesse, p. 186 de l'édition de
1710, in-4°.
(2) De la Roque, Traité des noms et surnoms, ch. xxx.
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Roque, dans son Traité de l'origine des noms, en rapporte plusieurs exemples. Mais, comme cette liberté produisait quantité d'abus , de faux, de suppositions, Henri III, par son ordonnance donnée à Amboise le 26 mars 1555, art. 9, fit à ce sujet très - expresses défenses à toutes personnes de changer leurs noms et leurs armes, sans avoir obtenu lettres de dispense et permission , à peine de 1000 livres d'amende, d'être punies comme faussaires et privées de tout degré et privilège de noblesse.
Comme il y avait des gentilshommes qui signaient du nom de leur seigneurie et non pas de celui de leur famille , pour arrêter un abus aussi considérable, les états de Blois, de 1573, défendirent, art. 211, à tous* gentilshommes de signer dans les actes et contrats aucun autre nom que celui de leur famille , à peine de nullité. « Mais cet article, remarque André de la Roque, n'a pas eu tout l'effet qu'on s'était proposé : car bien des personnes, au lieu de l'observer, y ont contrevenu formellement, ce quej'ay remarqué dans des actes authentiques et publics. »
Dans lé cahier des demandes arrêté par les trois ordres, aux états tenus à Rouen le 4 novembre 1596, il était dit, au chapitre de la noblesse , « que les roturiers et les hommes de basse naissance, et ceux mes nie qui avoient acheté des lettres de noblesse, ne pourroient porter le nom des places , chasteaux et seigneuries qu'ils auroient
acquis, et qu'ils ne pourraient, en quittant leur propre nom, s'enter sur des familles nobles dont ils auraient acheté des terres ».
Par l'article iv du règlement fait par l'arcbiduc Albert et l'infante Isabelle , du 14 décembre 1616, et rappelé dans la déclaration du roi Louis XIV, du 4 septembre 1696, et l'arrêt du conseil rendu en conséquence le 26 février 1697 pour la recherche des faux nobles, « il était encore défendu à ceux qui devenaient propriétaires d'une terre ou fief , dont le nom est le surnom d'une famille noble, d'en porter le nom et les armes , ne leur étant permis que de se dire seigneurs d'une pareille terre »; et il était encore défendu aux roturiers qui avaient des terres titrées d'en porter les titres honorables, à peine de cent florins d'amende par chaque contravention, et que «ceux qui auraient usurpé les noms des Ûefs et terres qu'ils possédaient et dont le nom avait donné le surnom à une famille noble, seraient condamnés à cent florins d'amende ».
Par une ordonnance de Louis XIII, de 1629, art. 211, il était enjoint à tous gentilshommes anoblis de signer leur nom de famille , et non celui de leur seigneurie, en tous actes et contrats; mais, suivant une observation du feudiste Renauldon, a on n'obéit qu'un moment à cette ordonnance, et le mal ne fit qu'empirer (l) ».
(1) Dictionn. des fiefs, v nom.
Aux termes de l'article 330 de la déclaration du roi , du 3 mars 1699, enregistrée au parlement de Besançon, —a les anoblis et tous autres ne peuvent prendre le de avant leurs noms et signer autrement que des noms propres de leur famille (1) ».
L'amour de la particule de devant le nom fut poussé si loin, qu'un Jean Loir, en 1596, obtint des lettres patentes de Henri IV pour être nommé Jean du Loir, et qu'un Ambroise Vie fit les mêmes démarches sous Louis XIII, qui lui permit, en 1613, aussi par lettres patentes , de prendre le nom d 'Ambroise de Vie.
En voilà au moins qui ont eu la précaution de recourir à l'autorité royale pour pouvoir user légitimement d'une particule anté-no minais.
Après ce que nous avons fait voir de l'usurpation des noms et comme complément de cet article, nous ne pouvons nous dispenser de faire connaître l'opinion de quelques auteurs sur la propriété du nom. Voici ce qu'en dit le président de Brosses :
« L'usage des noms héréditaires est très-sagement établi. Il a, comme je l'ai remarqué, prodigieusement influé sur la façon de penser et sur les mœurs ; il fixe et perpétue la gloire des gens illustres et des .bons citoyens; il est fait pour inspirer à leurs descendants une noble émulation. On sait quel admirable effet il a produit chez les Romains; rien n'a
(0 Cherin, Abrégé chron. dédits, ord., etc.
peut-être contribué davantage à la grandeur de la république que cette méthode de succession nominale qui, incorporant pour ainsi dire la gloire de l'Etat à la gloire des noms héréditaires, joignait le patriotisme de race au patriotisme national.
« On se récrie souvent sur la folie que chacun a pour son nom, mais fort mal à propos, ce me semble, puisqu'il n'y a rien de plus naturel, j'ose même dire de plus raisonnable. Tous les hommes ont l'amour de la* propriété , et n'ont pas tort de l'avoir, car il est juste et même fort heureux d'aimer ce qui est à soi par préférence. Mais qu'avonsnous qui soit plus à nous et qui nous appartienne d'une manière plus incommutable , plus inaltérable que notre nom? La possession de tous les autres biens est précaire dans une famille : titres, terres, fortune, honneurs, tout varie et change de main; il n'y a que cette petite propriété syllabique qui soit tellement à une race que rien ne peut la lui enlever. Personne n'est certain qu'une possession quelconque , autre que celle-ci, restera dans sa descendance tant qu'elle durera. Pourquoi l'amour de la propriété ne se fixerait-il pas de préférence sur la seule chose qu'il n'est pas possible de perdre (1)?»
Dans un mémoire de procédure, établi pour soutenir la possession d'un nom de famille, nous lisons
(1) Du mécanisme des langues, t. II.
sur la propriété du nom cette théorie , dont chacun pourra se faire juge :
« Un nom dans nos mœurs actuelles est sans doute une propriété. Mais il n'en est pas de la propriété d'un nom comme d'un champ ou d'une vigne , ou d'une autre chose corporelle.
« Une chose corporelle ne peut appartenir, pour le tout, à plusieurs à la fois. Personne ne peut donc s'approprier mon champ ou ma vigne , sans me dépouiller de ma propriété. *
« Mais un nom peut appartenir à plusieurs familles à la fois. La multiplication des individus ou des familles qui porteront le même nom , n'ôte rien à la propriété des autres familles auxquelles ce nom appartient aussi.
« Je compare un nom à une grande place , sur laquelle tous les propriétaires des maisons qui l'entourent ont le droit de vue. Je suis un de ces propriétaires; mes voisins en multipliant le nombre de leurs fenêtres ne nuisent pas à mon droit; je ne nuis pas au leur en augmentant aussi le nombre de mes fenêtres.
« Puisque un nom est une propriété, il doit être soumis aux lois générales qui gouvernent toutes les autres espèces de propriété, et pouvoir être acquis par la possession et par toutes les autres voies par lesquelles on acquiert la propriété de toutes les choses qui sont dans le commerce.
« Et , puisque la propriété est telle , que la survenance d'un nouveau propriétaire n'ôte rien au
droit de l'ancien, c'est de toutes les propriétés celle où l'on peut admettre l'acquisition par possession avec le moins d'inconvénients.
« Un nom est cessible : chaque homme peut disposer du sien : et tous les jours nous voyons les plus grands noms se transmettre dans les familles étrangères par la voie de la substitution, sans le consentement des autres membres de la famille à laquelle le nom appartient.
« Si les noms peuvent être cédés, ils peuvent aussi être acquis par la prescription.
« Tout ce qui tombe dans le commerce est soumis à la prescription de trente ans. Les noms sont sujets à cette règle générale comme toutes les autres choses qui sont dans le commerce (l). »
On ne peut disconvenir que la similitude de noms n'ait été encore un moyen dont se soient aidées certaines personnes roturières pour s'enter sur des familles nobles, et acquérir ainsi une position d'autant plus belle qu'elle les appelait à partager , non-seulement des privilèges de caste , mais encore de riches successions , dont elles se disaient aussi habiles à hériter.
Les anciens tribunaux ont retenti plusieurs fois de disputes de noms, tantôt entre gentilshommes, tantôt entre nobles et roturiers. Pourquoi, tous
(4) Voyez Répliq. pour les sieurs Montesquiou la Boulbenne, contre le marquis de Montesquiou, les sieurs d'Artagnan, etc., 2* partie, 1783, signée Polverel, avoc.
ces plaideurs qui n'avaient souvent pour motifs que l'orgueilleuse prétention de vouloir porter seuls un nom commun à plusieurs, n'imitaient-ils pas la conduite de ce gentilhomme dont parle Saint-Simon dans ses curieux mémoires ?
« Un garde-marine, dit-il, qui n'étoit point Rochechouart, en prit le nom et les armes. Il trouva M. de Vivonne prêt à s'embarquer pour la révolte de Sicile; ce dernier le sut, et ne le pouvant empêcher, il l'appela devant tout le monde, et le remercia de la bonne opinion qu'il avoit de sa maison , dont il ne pouvoit donner une plus sûre marque que de l'avoir préférée à tant d'autres pour en choisir pour lui le nom et les armes. »
Mais nous n/avons pas Uni avec les usurpations : patience , nous en verrons bien d'autres.
«... Maint esprit fécond en rêveries Inventa le blason avec les armoiries. »
Boileau , sat. v.
« Si, pour votre noblesse, il vous manque des titres, Il faudra recourir à quelques vieilles vitres, Où nous ferons entrer d'une adroite façon Une devise antique avec votre écusson. »
Boursault, Esope.
« Il n'y a pas de plus belles armes que celles d'un vilain. » Dicton.
• L'un sur son écusson porte un casque sans grille, Dont le père autrefois a porté la mandille. »
Boursault.
« D'Hozier ! connois-tu ces armes-là ? — ■ Non , sire. — Mauvais signe pour cette noblesse , disoit le roi Louis XIII. » Tallemant des. Réaux.