‹ Les nobles et les vilains du temps passéChapitre 14 sur 15 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

COMME QUOI CE N'EST PAS SEULEMENT PAR LE NOM, PAR LES ARMES, PAR LE TITRE, PAR LA NAISSANCE, QU'ON DISTINGUE LE NOBLE OU VILAIN.

« Ex fructibus eorum cognoscetis eos. »

S. Màtth., vii, 20.

« Li vrais et bons noblois Sont tosjors très-cortois. »

Ane. proverbe.

« N'envions que l'humble sagesse , Seule elle fait notre noblesse, Le vice notre indignité , Par là se distinguent les hommes. Et que fait à ce que nous sommes Ce que nos pères ont été ? »

Lamotte, le Mérite pers.

es philosophes discouraient de plusieurs beaux et bons propos, et après avoir achevé, lui demandèrent : « Eh bien! seigneur Panthoïdas , que vous semble-t-il de ces vé-

rités-lht — Que m'en saurait-il sembler, dit-il, autre chose sinon qu'elles sont belles et bonnes, mais au demourant inutiles, pour ce que vous n'en faites rien (l). »

En sera-t-il de même des vérités historiques et morales que nous ayons exposées dans les chapitres précédents? Que ce doute d'ailleurs ne nous arrête pas dans 1 accomplisement de notre tâche, et montrons dans ce dernier chapitre que la noblesse peut se rencontrer dans tous les rangs de la société, en haut comme en bas, à droite comme à gauche, et que s'il y a eu des nobles et des anoblis qui ne se sont pas crus obligés de solder en belles actions les beaux privilèges que des lois trop confiantes leur avaient octroyés, il s'est trouvé d'autres nobles et môme bon nombre de roturiers qui ont fait voir, par une âme élevée et généreuse, en quoi consistait la vraie noblesse. Sans prendre la lanterne de Diogène, cherchons les vrais nobles, dans quelque condition que la nature les ait fait naître.

D'abord , qu'on se rappelle ce que Charles de Louviers a déjà dit au chapitre m de cet ouvrage, que a si nous voulons cognoistre un serf vilain ou de plus noble condition , nous ne le pourrons pas cognoistre ne du lieu où il demeure, ne du lieu dont il est né, mais le pourrons proprement cognoistre par ses œuvres. »

{i ) Plutarque, Ditz notables des Lacédémoniens, p. 570.

Et ce qu'a dit aussi Jehan de Caumont, « qu'il y a vraies , certaines et infaillibles marques aux hommes pour distinguer les nobles des vilains et les bons des mauvais. On cognoist la bonté de l'or à l'œil, au son, au ply, au poids, au feu, à la touche, à l'eau-forte et autrement > ; et ajoutons avec lui : a Vous aurez icy, Dieu aidant , plus que très-évidentes marques pour distinguer le noble du vilain, èsquels il sera impossible d'estre trompé (1). »

Boèce nous enseigne que « la noblesse n'est pas au visage , à la table , à la parole , au corps : elle est en l'esprit et s'achète au temple de la vertu; son prix est l'ouvrage de l'âme propre et non de l'âme d'autrui (2). »

Ce n'est pas non plus dans un nom plus ou moins sonore , dans un blason plus ou moins chargé, dans un titre plus ou moins élevé, dans une origine plus ou moins antique, dans un costume de soie ou de velours plus ou moins chamarré , qu'il nous faut espérer la trouver.

Jehan de Meung, le continuateur du roman de la Rose , ne veut pas que nous l'allions chercher chez ces nobles qui , tout fiers de leur naissance , et « pour sembler gentils damoiseaux » , mettent tout leur mérite à posséder des chiens et des oiseaux. Car dit le poète :

(1) Voyez ch. i er de ce liv. , S h.

(2) In lib. 3°, de Consol. philos.

« Hz ne pensent fors que d'avoir Les possessions et ravoir, Et dient qu'ilz sont gentilhomme Pour ce que l'en les y renomme , Et que leurs bons parens le furent, Qui furent telz comme estre deurent ; Et qu'ilz ont les chiens et oyseaulx Pour sembler gentilz damoiseaux , Et qu'ilz vont chantans par rivières , Par champs , par bois et par jachières • Et qu'ilz se vont oyseux esbatre.

Mais ceulx sont mauvais villenastre Qui d'aultruy noblesse se vantent :

Hz ne dient pas vray, mais mentent ; Car le nom de gentillesse emblent, Quant leurs bons parens ne ressemblent Et en leurs faictz semblables estre. »

11 ne paraît pas suffisant aux yeux de notre poète que ces gentilshommes à lièvre se disent issus de grands parents , et étalent un train de grands seigneurs. Il veut voir s'ils sont nobles par le cœur : car, si de ce côté ils démentent leur noblesse, il les tient « plus vils que s'ils fussent de chétifs venus >.

« Et saichiés bien certainement Que nul ne doibt avoir louenge Par vertu de personne estrange.

Et n'est-il pas droit que je blasme Nulle personne d'aultruy blasme.

Cil soit loué qui le dessert, Mais cil qui de nul bien ne sert , En qui Ton treuve maulvaistié, Villenies et engretiés, Et vanteries et bonbans.

Ou cil est double et lobans, D'orgueil failli et de rampones, Sans charité et sans aulmosnes, Et négligent et paresseux.

Car l'en en treuve peu de ceulx Tant soient ilz de telz parens Où toutes vertus sont parens.

Il n'est pas droit, bien dire l'os, Qu'il ait de ses parens le los ; Mais doibt estre plus vil tenu Que s'il fust de chétif venu. »

Si c'est dans le cœur de l'homme qu'il faut voir la noblesse , sachons alors quels sont les caractères distinctiîs de la vraie noblesse et ce que doit être le vrai noble.

C'est encore Jehan de Caumont qui viendra nous renseigner sur ce point si essentiel , et qui nous fournira une pierre de touche infaillible pour distinguer l'or du cuivre , quels que soient les procédés plus ou moins Ruolz à l'aide desquels un vil métal peut se donner une valeur factice.

«Je passeray icy plusieurs qualités de noblesse, et diray en somme que noblesse est comme vn mirouer du monde : que c'est la beauté de l'homme

intérieur; que c'est commander aux affections, que c'est estre victorieux de la nature de soy-mesme ; que c'est comme vn estât de pleine santé , exempte des communes passions; que c'est comme entre les métaux des hommes, le fin or, qui reçoit mieux l'esmail de la vertu que le cuivre ou laton ignoble.

« Et voulez-vous savoir autrement , ajoute notre auteur, que c'est à dire vn noble. C'est vn secours du genre humain , vn consolateur des affligez , vn conservateur des bons, vn destructeur des mauvais, vn promoteur de tout bien , vn extirpateur de tout mal : et là où est vn homme noble, la meschanceté n'oseroil comparoistre. »

Et puis il ajoute encore :

a Bien que toutes les vertus soyent propre apennage du noble, les plus formelles, spécifiques, et dont il est nommé noble , sur lesquelles il fonde sa gloire, sont d'estre véritable, d 'estre secourable, d'estre juste , fort, libre, franc, ouvert, marchant de pied droit en toute chose, faisant toute chose selon le but qu'il doit avoir, ouvertement recognoissant toutes choses telles qu'elles sont de leur nature, sans dissimuler, sans desguiser, sans passion mauvaise, disant le blanc estre blanc, et le noir estre noir , quoy qu'il en doibve encourir hayne. — C'est acte de vilain mentir. — - C'est mentir de ne dire ce qu'on juge véritablement, *>

Si nous voulions ici rapporter tous les beaux exemples de noblesse qui se sont produits dans

tous les temps et que l'histoire nous a conservés, nous aurions fort à faire. Car, et c'est consolant à dire, ils ont été nombreux dans tous les rangs de la société. Ce qui viendrait témoigner, mais qui en doute ? que la classe qui s'attribuait seule le privilège de la noblesse n'en a pas eu au contraire le privilège exclusif, malgré ses beaux droits, dont elle était plus jalouse que de ses devoirs, et qui devaient lui imposer étroitement l'obligation de toujours bien faite, de moraliser les classes inférieures par l'exemple. Mais que faisons-nous? Estce qu'il nous appartient de tracer des leçons à la noblesse? Laissons ce beau rôle à ceux qui ont qualité pour le remplir avec autorité et talent. N'est-ce pas assez de notre part d'avoir osé rassembler des matériaux critiques et historiques sur les écarts de la noblesse !

Reprenons notre tâche. Nous parlions de beaux traits de noblesse.

Qui n'admire la modestie d'Agatocle, roi de Sicile, qui, loin de cacher son origine, montrait dans son cabinet ou faisait servir sur sa table les vaisseaux dorés qu'il avait faits avec son père , qui n'était qu'un simple potier de terre ?

Viligise, évêque de May en ce, n'en fit pas moins. Car pour faire souvenir qu'il était fils d'un charron, il fit peindre en plusieurs endroits de son église et de son palais une roue , que les archevêques de Mayence ont conservée depuis dans leurs armes.

Brantôme, dans ses Femmes galantes , rappelle

ou plutôt fait remarquer que la reine de Navarre, Jeanne d'Àlbret , appelait son frère puîné mon cousin, et pour montrer qu'il n'en tirait pas autrement vanité, il dit entre parenthèses : « Car ainsi l'appeloit-elle, d'autant qu'une fille d'Àlbret a voit été mariée en nostre maison de Bourdeilles ; mais pour cela je n'en mets pas plus gros potrau-feu, ni n'en augmente davantage mon ambition. »

Nais si nous ne pouvons tout citer , n'oublions pas au moins le plus bel exemple de vraie noblesse qu'un Français d'origine roturière ait donné à son pays, et devant lequel s'est incliné le grand soleil de Louis XIV. Nous voulons parler du maréchal Fabert. Laissons d'abord un homme d'Etat, le ministre Brienne , nous raconter dans ses Mémoires ce qu'il savait mieux que tout autre à ce sujet :

« Ce maréchal très-homme de bien et qui ne s'en faisait pas accroire, refusa, non d'être chevalier des ordres du roi, mais de faire des preuves de noblesse afin de l'être. « Votre Majesté, dit-il au roi , sait que je ne suis pas gentilhomme ; je puis l'être, maintenant que je suis maréchal France ; mais mon père était libraire à Metz , et j'ai vendu moi-même des almanachs. Après cela, irai-je me déshonorer en me faisant passer pour gentilhomme? — Mais d'autres le font bien, dit le roi.— Je ne suis l'exemple de personne en cela. Je me contente de l'honneur que Votre Majesté m'a fait de me donner le bâton de maréchal de France, que j'ai peut-être mérité par mes services; mais il ne sera jamais dit que

pour être chevalier de Tordre j'aie fait un mensonge et une fausseté. » « Toute la cour, ajoute le comte de Brienne, loua son action.» Et MM. d'Estrades et Beringhen , dont la noblesse (à ce qu'on disait alors ) n'était guère plus certaine , ne purent s'empêcher de louer en M. Fabert ce qu'ils n'avaient pas cru devoir pratiquer (l).

Mais si l'on pouvait douter quelque peu de la sincérité de ce récit, qu'on lise la lettre de Fabert au roi, et la réponse qu'y fit Louis XI Y. Ce sont deux monuments authentiques qui consacrent pour toujours la noble conduite du maréchal, si digne de l'admiration publique :

Lettre du maréchal Fabert au roi.

« Sire, « Agréez que je renonce à la grâce que Yostre Majesté veut me faire en me nommant pour estre chevalier de ses ordres : un obstacle insurmontable s'y oppose. On ne peut qu'avec beaucoup de peine refuser un honneur présenté par son roy ; mais , sire, pour recevoir celui-là, il faudroit que je mentisse à Yostre Majesté; la seule pensée m'en fait horreur. Si Von pouvoit par quelque service suppléer à cet obstacle, j'entreprendrois tout ce qui peut se faire, et mes efforts feroient voir combien j'estime l'honneur qui m'est offert et combien la

{*) Voyez Mém. inéd. du comte de Brienne, Paris, 1828, t. h, p. 179.

vie m'est peu considérable en comparaison de me rendre digne des grâces dont il plaît à Vostre Majesté de m'honorer. — Je suis, etc.

« A Sedan, le 11 décembre 1661. »

Réponse du roi.

a Mon cousin ,

« Je ne saurois vous dire avec quelle estime pour vous j'ay lu, par vostre lettre du 11 de ce mois, l'exclusion que vous vous donnez vous-mesme pour le cordon & Jeu, dont j'avois résolu de vous honorer. Ce rare exemple de probité me paroltsi admirable, que je le regarde comme un ornement de mon règne. Mais j'ay un extresme regret de voir qu'un homme, qui par sa valeur et sa fidélité est parvenu si dignement aux premières charges de ma couronne , se prive luy-mesme de cette nouvelle marque d'honneur par un obstacle qui me lie les mains. Ne pouvant faire davantage pour rendre justice à vostre vertu, je vous assureray du moins par ces lignes que jamais il n'y auroit eu de dispense accordée avec plus de joie que celle que je vous enverrois de mon propre mouvement, si je le pouvois sans renverser les fondements de mon ordre. Ceux à qui je vais en donner le collier ne sauroient jamais en recevoir plus de lustre dans le monde que vous en acquérez par le refus que vous en faites , par un motif si vertueux. Je prie Dieu , mon cousin , qu'il vous ait en sa sainte et digne garde.

«À Paris, le 29 décembre 1661. »

Ne dirait on pas que Molière ait eu en vue de représenter un si beau caractère , quand , dans son Bourgeois gentilhomme , il fait tenir ce noble langage à Gléonte, à qui M. Jourdain, avant de lui accorder sa fille en mariage, avait demandé s'il avait le rang de gentilhomme :

« Cléonte. — Monsieur, la plupart des gens sur cette question n'hésitent pas beaucoup ; on trancbe le mot aisément. Ce nom ne fait aucun scrupule à prendre, et l'usage aujourd'hui semble en autoriser le vol. Pour moi, je l'avoue, j'ai les sentiments sur cette matière un peu plus délicats. Je trouve que toute imposture est indigne d'un honnête homme, et qu'il y a de la lâcheté à déguiser ce que le ciel nous a fait naître, à se parer aux yeux du monde d'un titre dérobé, à se vouloir donner pour ce qu'on n'est pas. Je suis né de parents, sans doute, qui ont tenu des charges honorables ; je me suis acquis dans les armes l'honneur de six ans de service, et je me trouve assez de bien pour tenir dans le monde un rang assez passable ; mais avec tout cela je ne veux point me donner un nom où d'autres à ma place croiraient devoir prétendre, et je vous dirai franchement que je ne suis pas gentilhomme (1). »>

Voilà de beaux sentiments, auxquels le public de Molière dut beaucoup applaudir. Si à la morale en action nous joignons la morale écrite, nous voyons

(4) Acte m, se. xu. » v

que celle-ci ne faisait pas défaut aux nobles comme aux roturiers.

Et d'abord , dans les plus beaux temps de la chevalerie, nous retrouvons cette morale, renfermée dans une simple devise, accompagner en tous lieux le gentilhomme et lui rappeler rengagement pris par lui ou sa famille de ne pas dégénérer ; ainsi pour :

Les du Ghâtellier Moi franc et sans dol.

— d'Àdhémar Plus d'honneur que

d'honneurs.

— d'Ambly Pour la gloire.

— Coetlosquet Franc et loyal.

— Guignard de St-Priest. . . Fort et ferme.

— Kératry Gens de bien passent

partout.

— de Melun de Brumets.. . Virtus-et honor.

— de St-Mauris Fier et sans tache.

— de Crillon Fais ton devoir.

— de la Tour du Pin Courage et loyauté.

— Seguier Indole bonus.

— de Pastoret Bonus semper et fi-

delis.

— de Bonnechose Fide ac virtute.

— de la Baume de Pluvinel . L'honneur guide mes

pas.

— du Butet Lavertumonbutest.

Etc., etc.

Sans parler ici de tous les enseignements adressés

à la noblesse par des auteurs de différents siècles dont les œuvres morales nous sont restées, tels que l'Ordène de chevalerie, l'Arbre des batailles, le Mirouer du monde , le roman de la Rose , le Castoiement, le Songe du Vergier, le Bréviaire des nobles , le Traité des restitutions des grands , le Testament d'un bon père à ses enfants, etc., etc., nous nous arrêterons à quelques conseils qui, bien que de vieille date , n'en ont pas moins leur prix.

C'est encore Jehan de Meung qui parle; les efforts qu'il a faits pour nous instruire méritent bien que nous l'écoutions.

Il fait dire à dame Nature .-

« Geulx qui veuillent doncq gentilz estre D'aultre noblesse que de celle Que leur donne , qui moult est belle, Qui a nom naturel franchise , Qu'ay sur tous également mise Avec payson que Dieu leur donne , Qui leur fait la voulenté bonne Semblable à Dieu et aux anges , Se mort ne les en fist estranges , Qui par la mortel 1 differance Des hommes faict la desservance Et quiert neufves gentillesses S'ilz ont en eulx tant de prouesses ; Car se point eulx ne les acquièrent Jamais gentilz par aultruy n'ièrent ,

Je n'en mets hors ne duc, ne conte.

D'aultre part, est-ce plus grand honte D'ung filz de roy, s'il estoit nices Et plain d'oui traiges et de vices , Que s'il estoit filz d'ung chartier, D'ung porchier ou d'ung savetier.

Certes seroit plus honnourable A Gauvain le bien combattable Qu'il fust d'ung truant engendré , De feu de charbon encendré , Qu'il ne seroit d'estre couart , Et son père fust renouait. »

Et, reprend-il ensuite :

« Quiconques tent à gentillesse D'orgueil se gard' , et de paresse , Aille aux armes ou à l'estude Et de villenie se vuide, Humble cuer ait courtois et gens, En tous lieux et vers toutes gens, Fors sans plus vers ses ennemis , Quand accord n'y peult être mis.

Dames honnoure et damoiselles, Mais ne se fie trop en elles, Bien luy en pourroit mescheoir i Maint en a l'en bien veu cheoir. »

Alain Chartier crut devoir aussi rappeler aux nobles leurs obligations de chaque jour. Et il s'exprime ainsi, par la bouche de dame Noblesse, dans

le Bréviaire des nobles , qu'il a composé en leur intention :

« Je, Noblesse, dame de bon vouloir, Royne des preux , princesse de haults faicts , A ceux qui ont voulenté de valoir, Paix et salut : par moi savoir vous fais Que pour oster les maux et les torts fais Que vilenie a entrepris de faire, Chascun de vous tous les jours, une fois Ses heures die en cestui bréviaire. »

Ce livre fut pendant longtemps regardé comme un très-bon ouvrage qu'il fallait qu'un gentilhomme apprît et sût par cœur. On attribue au même auteur un Psautier des vilains, ce qui prouverait sa sollicitude pour la perfection morale des deux grandes classes qui divisaient la société.

Ecoutons encore le nobiliographe Florentin de Thierriat dans ses sages exhortations à la noblesse. On a déjà vu au chap. I er , § n de cet ouvrage les conseils qu'il donne aux nobles de race , à qui il rappelle encore ceci :

« Vous n'avez de refuge qu'au temple de la vertu, vos parents vous en ont battu le sentier. Vous y remarquerez les actes qui les ont fait honorer, que ce soyent doncques les guides de vos pensées , les modèles de vos actions et l'éguijlon qui vous incite à les ensuyvre. Entretenez-vous par l'exercice des vertus et par la hayne des vices. Dieu vous main-

tiendra toujours entiers et vous fera bonorer et respecter par le monde , craindre par vos ennemis et bien aymer de vos princes. Mais si vous suyvez au contraire une vie servile et vitieuse , le vice la ruynera, les peuples vous mépriseront, les princes vous abandonneront et feront largesse d'anoblissement à ceux dont la vertu fera paroistre le mérite (1). »

Le même auteur ne perd pas de vue dans ses chaleureuses exhortations ceux que la naissance n'a pas faits nobles :

« Et vous qui n'avez pas l'honneur d'une naissance noble , faictes vous renaistre par la vertu et vous serez assez nobles. Ce sera voslre propre et non de l'autruy. Si voz pères vous ont laissé des biens pour vivre noblement , employez-les à suyvre le train d'honneur et de gloire ; et si vous avez peu des biens de la fortune , usez-en comme Aristides faisoit de son extrême pauvreté , vivez justement et loyallement, secourez les pauvres, et supportez constamment ce qui vous arrivera de contraire : donnez voz armes , vostre science et voz labeurs au public et à vostre prince , vous aurez de la noblesse : mais quand vous l'aurez acquise, ne retournez pas au trafic de vos pères; laissez toutes négociations indignes : car ce beau titre, qui s'acquiert par les actes vertueux, se perd fear leurs contraires. »

(<) Traictéde la noblesse civile, 1606.

On retrouve encore ici ce vieux préjugé, qu'il est indigne du noble de s'occuper utilement, quand son, épée était au croc. Aussi beaucoup de nobles en étaient réduits à dire , chacun pour sa part :

« J'ai déjà dit que j'étais gentilhomme Né pour chômer et pour ne rien savoir. »

Voici maintenant du même auteur une exhortation au prince (de Lorraine) , qui est remarquable de hardiesse :

« Mon prince, puisque la noblesse est le digne loyer des vertueux, et que ceux que vous donnez sur vn autre fondement sont monstrueux et incivils, puisque celuy mesme qui est de race noble est estimé taysiblement anobly de vous , d'autant que la loy le déclare tel , et que vous autheur de la loy le consentez par vne taysible souffrance, combien que vous cognoissiez que la vertu et la génération soient choses diverses; puisque tout ce que nous avons d'honneur et de gloire dépend de vostre libéralité, vsez de la juste reigle de ces braves Romains, eslevez les braves , les doctes , les gens de service. Remettez dans la lie du peuple les couards, les ignorants , les inutiles à tout bon ouvrage ; ne regardez pas à la finance qui se doibt comme à la suffisance de celuy qui vous en faict offre. Vous avez intérest à la diminution de vos impositions, mais il est estimable, et le surplus de vos peuples le payent. Le service d'vn homme d'honneur et de

science ne reçoit point de prix, il est inestimable. Donnez donc à la vertu sa récompense sans que la finance y supplée , et renvoyez ceux qui n'ont que des richesses pour honneur, sans l'honneur qu'ils en attendent, puisque celuy ne doit pas estre noble qui n'a rien en soy qui soit noble. »

L'abbé Vialart , dans son livre de la Maison de Surgères (l) donnait aussi ces bons avis à de jeunes gentilshommes :

* Une naissance illustre est un engagement à des actions vertueuses. Cette émulation donne une seconde naissance plus belle que la première. Le sang qui vous anime appartient à la patrie. L'orgueil et la vaine gloire sont des vices qu'il faut éviter avec grand soin. Rien n'est plus indigne d'un homme raisonnable que de fermer les oreilles aux cris des misérables et d'être insensible à leurs besoins. La vertu et la vraie noblesse sont sans faste et sans orgueil ; craignez donc de vous faire des ennemis par votre vanité : plus vous ferez d'avances et d'honnêtetés, plus vous vous assurerez l'estime et l'amitié publiques. Lisez l'histoire des grands hommes de l'antiquité, vous les trouverez simples, doux, honnêtes, accessibles et arables.»

« Gentilshommes, disait Toustain de Richebourg, soutenez les vertus de vos ancêtres par vos propres vertus, réparez leurs écarts par vos bonnes actions;

(O Paris, 1771, iD-K

fuyez leurs vices, imitez leurs belles qualités; n'employez pouf élever, soutenir ou relever vos maisons que des moyens généreux. Adorez Dieu , servez la patrie, soignez votre famille, remplissez votre état, aimez vos semblables , et c'est alors que la noblesse naturelle et morale donnera le plus beau lustre à votre noblesse conventionnelle et politique. La naissance dépourvue de mérite est un déshonneur de plus (1). *

Cet honnête gentilhomme ajoutait : « Je n'ai jamais pensé que la subordination d'emploi ou l'infériorité de condition dût être une source d'abaissement, ni que les honneurs qui nous sont déférés par nos compatriotes, nos semblables, nos frères, pussent nous autoriser à prendre sur eux . une supériorité dédaigneuse. »

Bt puis, ^adressant aux siens, il leur montre en quoi consiste la vraie noblesse :

« mes enfants , ne manquez ni d'émulation , ni de résignation ; que vos vertus plutôt que vos parchemins, annoncent votre noblesse. Des consanguinités illustres peuvent sans doute vous élever sans abaisser personne. Mais vous seriez indignes du titre de gentilhomme , si vous gâtiez la distinction de vos quartiers par la fatuité de méconnaître les affinités que la Providence vous aurait données dans un ordre inférieur (2). >

(1) Opuscule sans titre, p. 36.

(S) Supplément à V Opuscule ions titre, 1783.

if

Nous n'ajouterons rien de plus, car ce serait revenirsur les vérités que renferme notre premier chapitre; ce que nous avons dit suffira pour faire reconnaître le véritable noble, non pas tant par la naissance, le nom et les armes qu'il tient de ses ancêtres, ou par Y origine, le nom et les armes qu'il se sera donnés, a car tout cela est autour de lui»; — mais bien par les œuvres dignes qu'il aura produites, o parce que cela est sien ». — « Car, répéterons-nous, le sire qui fait œuvre de vilain est vilain, et celui qui fait noble œuvre, s'il est vilain, est noble. Et Von doit donc, quant h la noblesse, considérer plus les œuvres et les vertus d'une personne que le lignage (1). » — « Car gentillesse de lignaige n'est pas gentillesse qui vaille » , a dit aussi Jehan de Meung.

Ainsi, les individus, comme on l'a examiné dans ce livre, pouvant être étudiés dans leur noblesse politique et dans leur noblesse morale , il se trouvera, —et nous n'en faisons pas l'objet d'une remarque,— que ces deux conditions se seront réunies dans une même personne , comme aussi tel n'aura que la noblesse conventionnelle et politique, tel autre que la noblesse naturelle et morale. Ce qui fera nécessairement rencontrer plus d'un vilain dans la classe des nobles, et plus d'un noble dans la classe des roturiers. C'est donc une chose fâcheuse et triste à voir, quand Tordre moral se trouve

(1) Ch. de Louviers, le Songe du Vergier.

en contradiction avec Tordre politique. Pouvait-il en être autrement de l'ancienne noblesse, que l'hérédité avait viciée dès le moment que, cessant d'être noblesse féodale, elle voulut être noblesse morale, et cela en introduisant par cette voie, et par d'autres que nous avons vues, des sujets qui n'y apportaient aucune des qualités précieuses qu'exigeait une institution de cette nature. Et pourquoi? parce qu'on a plus de penchant à jouir d'un trésor tout amassé par l'hérédité qu'à le grossir à force de labeurs, et que rien n'était plus ridicule en soi que de vouloir faire des vertus ou des talents une propriété transmissible comme l'étaient une terre , des troupeaux et des serfs ; puis, comme nous l'a si bien dit Jehan de Meung :

« Et quant du ciècle trespassèrent (les parents)

Toutes leurs vertus emportèrent

Et laissèrent aux hoirs (l) l'avoir,

Car plus n'en peurent-ilz avoir.

L'avoir ont , plus rien n'y a leur,

Ne gentillesse (2) , ne valeur,

S'ilz ne font tant que gentilz (3) soient. »

On le voit, les parents emportaient avec eux ce qui faisait l'essence d'une noblesse morale, la vertu, que la nature ne donne qu'à vie et non à perpétuité , à l'individu et non à la famille , toujours directe-

(I) Héritiers. — (2) Noblesse. — (3) Nobles.

ment, jamais par transmission, sans quoi elle éteindrait toute noble émulation.

Dans tous les temps les, sages, les philosophes et es moralistes se sont élevés contre la noblesse héréditaire. — Qu'il y ait une noblesse, à la bonne heure, disaient-ils, mais qu'elle soit personnelle: tant mieux pour les descendants du noble qui la conserveront. — Il faut bien récompenser les pères dans la postérité, leur répondait-on. — Il faut donc sur le même principe, répliquaient les philosophes, fixer des pensions à toutes les familles descendues d'un chef qui s'est distingué dans sa profession? Or, quel est celui qui veut donner seulement la valeur d'une montre au fils d'un excellent horloger, si ce fils ne travaille plus ou travaille mal? Cependant, comme les honneurs spnt le salaire des uns et l'argent celui des autres , il serait dans la même règle de substituer l'argent comme on substitue les honneurs.

C'est ce que le bon abbé de Saint-Pierre s'attachait également à démontrer ; car lui aussi , dans ses généreux écrits, signalait les abus qui résultent de l'hérédité des titres. Dans son Projet pour rendre les titres honorables plus utiles au service du roi et de l'Etat , cet estimable auteur voulait que les titres cessassent d'être héréditaires, c'est-à-dire que le trésor des distinctions et des dignités cessât d'être grevé d'une sorte de rente perpétuelle au profit de certaines familles.

« — Ces grands titres à distribuer, dit-il , sont

un grand trésor pour l'Etat ; mais ce n'est plus un trésor dès qu'il est épuisé par l'hérédité. Et en effet que dirions-nous du trésor des finances, si les pensions personnelles que fait l'Etat devenaient héréditaires dans les familles de ceux qui ont obtenu ces pensions? Nous sommes assez sensés pour blâmer l'hérédité des récompenses de l'Etat en pensions, et nous sommes assez insensés pour ne pas voir la grande imprudence de ceux qui ont commencé à rendre héréditaires les récompenses de l'Etat en titres honorables.

« Peut-on voir rien de plus monstrueux en politique , dit-il , que de laisser les plus grandes récompenses d'un royaume entre lés mains des citoyens les moins utiles au royaume , en comparaison de leurs ancêtres et en comparaison des services actuels de ceux qui se distinguent dans le service.

« C'est le comble de l'injustice, dit encore notre abbé , et de la malhabileté de donner des préséances et des distinctions honorables à la cour à des personnes qui n'ont aucun mérite distingué envers la nation, et de refuser ces distinctions à des maréchaux de France illustres , tels qu'étaient , il y a quatre-vingt-dix ans, le maréchal de Gassion, le maréchal de Fabert , et de notre temps le maréchal de Catinat et le maréchal de Vauban, etc. , qui n'ont jamais été ducs. »

Mais on répondait à toutes ces attaques que la noblesse héréditaire est un objet d'émulation pour un grand seigneur, qui lui fait contracter l'engage-

ment de représenter dignement ses ancêtres. — Au contraire, répondait-on encore, si ce grand seigneur n'est pas, pour ainsi dire, taillé de la même étoffe, il profitera nonchalamment des prérogatives que ses aïeux lui ont transmises, sans crainte d'en être dépouillé , et sans se donner la peine d'y acquérir un droit personnel : car on ne peut perdre la noblesse que par des crimes, et il aurait fallu ne pouvoir la conserver que par ses vertus. Or si ce grand seigneur ne fût pas né noble , le désir de le devenir eût peut-être mis ses talents en action. Le fils d'un dissipateur est communément avare , et celui d'un avare est communément dissipateur (1).

C'a été sans doute pour obvier aux inconvénients de l'hérédité nobiliaire, que le czar Théodore Alexiowitz, au rapport d'un historien, ruina de fond en comble la vieille noblesse moscovite.

Il la convoqua un jour avec ordre d'apporter à la cour ses chartes et ses privilèges. Il s'en empara, les jeta au feu, et déclara qu'à l'avenir les titres de noblesse de ses sujets seraient fondés uniquement sur leur mérite et non sur leur naissance. Depuis ce règne, dit-on, les honneurs et la considération se règlent sur le grade militaire. Un lieutenant général, quoique d'une noblesse commune, a le pas à la cour et ailleurs sur un prince qui n'a que le rang de colonel (2).

(1) Observât, sur la nobles** et le tiers état, par M«« ***, 4755. (S) Anecdotes du nord, Paris, Vincent, 1770.

La révolution de 89 a procédé de même, et l'Assemblée nationale put inscrire en tête de son fameux décret du 19 juin 1790 : * La noblesse héréditaire est pour toujours abolie. *

Ainsi furent tranchés d'un seul coup tous les abus de la noblesse, qu'on n'a fait qu'entrevoir ici et que les lois et la morale avaient été impuissantes à corriger de siècle en siècle.

Ici se termine notre tâche. Puissent les enseignements de l'histoire nous préserver des erreurs du passé !

Page 1