COMME QUOI LES PRÉTENTIONS NOBILIAIRES NE DATENT PAS D'AUJOURD'HUI
« Il n'est chétif qui ne cuide estre Soit roy, chevalier ou ribaud. »
Poésie ancienne.
« Que maudit soit le jour où cette vanité Vint ici de nos mœurs souiller la pureté. • Boileau , sat. VI.
« Et vous qui estes filz de vilain et de vilaine , avez laissé les habits de vos père et mère, et vous estes vestus de plus fin camelot que le roi. »
Joinville , Hist. de S. Louis.
près avoir fait connaissance avec les nobles , il n'est pas inutile d'étudier de près les vilains ou les roturiers , afin de pouvoir les reconnaître, sous quelque travestissement nobiliaire qu'ils se glissent, de quelque sût vormette h vilain, de quelque pierre h détacher qu'ils se servent pour paraître gentils hommes.
Pour marcher dans cette voie d'un pas sûr , ne perdons pas de vue les instructions des anciens.
L'auteur du Songe du Vergier nous apprend d'abord que « vne loy si dict , que se nous voulons cognoistre vng serfvillain ou de plus noble condition, nous le pourrons pas cognoistre, ne du lieu auquel il demeure , ne du lieu dont il est né, mais le pourrons proprement cognoistre par ses œuures. Car le sire qui fait œuure de villain , est villain , et celui qui fait noble œuure , s'il esl villain est noble. L'en doit doncques, quant à la noblesse, considérer plus les œuures et les vertus d'vne personne que du lignaige ».
« Vn Euripide, dit Jehan de Caumont, fait complaincte à Jupiter de ce qu'il a donné aux hommes marques euidentes pour discerner l'or faux du bon, et que à l'homme mesme, pour discerner le noble duvillain, il ne luy a pas inséré de caractère. Il erre, il se trompe , il faict celte complaincte à.tort. Toutes ces ténèbres payennes rencontrent peu souuent la vérité. Il y a vrayes, certaines et infaillibles marques aux hommes pour distinguer les nobles des villains et les bons des mauuais. On cognoist la bonté de l'or à l'œil , au son , au ply , au poids , au feu, à la touche, à l'eau forte et autrement. Vous aurez icy. Dieu aidant, plus que très-euidentes marques pour distinguer le noble du villain : esquelles il sera impossible d'estre trompé (1) ».
(I) De la Vertu de noblesse, par J. de Caumont, Champenois.
fit de main de maître , le même auteur va nous tracer le portrait moral du vilain. Soyons attentifs.
« Le villain ne faict jamais bien : s'il faict quelque chose bonne, c'est par force, ce n'est point par élection , il n'y va qu'à col retors : toute son inclination et toute son affection penche à mal : il passera plustôt le jour sans diner ne souper, que sans mal faire : il est gros de crimes : si la crainte des hommes ne le tenoit comme lié et garroté , il enfanterait à chaque moment vn crime : il ne faict en toute sa vie qu'enlaidir et défigurer l'image de Dieu.
« Prenez garde à tous les villains depuis Caïn jusques aujourd'hui , ils sont tous contempteurs de Dieu, ingrats au souuerain bienfaicteur, persécuteurs des gens de bien, sacrilèges, moqueurs, meurtriers, hayneurs de Dieu et des hommes : au reste misérables en eux, pleins de chagrin, pleins de tristesse , pleins de desespoir , pleins de maiediction , ayant tous malheureuse fin et laissans vne odeur puante de leur mémoire après leur mort. »
Qu'on ne s'y méprenne pas : sous les traits du vilain c'est le vice , c'est le mal que Jehan de Caumont nous dépeint, comme, dans le chapitre I er , en nous faisant le portrait de la vraie noblesse, il nous, la montre sous les traits de la vertu ou du bien. Il personnifie le vice par les vilains ou serfs, qui, traités comme des bêtes de somme et à la manière des esclaves de l'antiquité , avaient perdu pour un moment toute dignité humaine, pour ne
plus représenter que les instincts de la brute. C'est pourquoi les nobles de race, qui disaient n'avoir jamais passé par l'ignoble condition du servage, se regardaient comme d'une autre nature que les vilains. Aussi , pour marquer le mépris qui s'attachait à cette classe de parias, n'y avait-il sortes d'injures dont on ne les couvrît. Témoins, ces dictons que les siècles nous ont conservés :
« Vilain ne fera jamais beau faict (1). »
« Vilain enrichi ne cognoit parent , ne amy. »
« Vilain ment volontiers toz tenz» (en tous temps) (2).
« Vilain ne sait ce qu'espérons valent (3). »
« De vilain jamais bon faict. »
« Oignez vilain, il vous poindra;
Poignez vilain , il vous oindra (4). »
« Jamais vilain n'aima noblesse (5). »
« Mieux vaut un courtois mort que vilain vif (6). >
Mais patience, quand l'affranchissement, par suite de calculs politiques, aura soustrait au despotisme seigneurial ces vilains, à qui l'on a donné aussi le nom de roturiers, comme peignant mieux leur condition agricole — rompre la terre, — nous les verrons, à force de travail et d'industrie, acquérir des terres, s'enrichir et se répandre en partie dans les villes franches , y devenir des bourgeois, et composer par la suite ce tiers état, qui
(4) XV« siècle.— (2) m e siècle.— (3) XIII e siècle.— (*) XV» siècle. —(5) XUI« siècle— (6) XVI e siècle.
contrebalança si fortement la puissance du clergé et de la noblesse. Dès le moment donc que le vilain put jouir de sa liberté , il recouvra sa dignité avilie par l'esclavage : il prenait rang dans la société. Plus libre dans ses allures , il pouvait alors se sentir des velléités de conquérir la noblesse. Le but élevé et si bien défendu où il tendait, le força lui-même à se grandir, et c'est ici où nous allons voir ses prétentions au grand jour.
Le désir de briller , de surpasser les autres , non pas tant par les vertus que par des qualités extérieures, a poussé l'homme à bien des extravagances.
« Vrayement, dit Epictète dans son Enchiriàxon , ce sont habiles hommes , ceux qui se plaisent en choses qui sont hors de nous , comme si quelqu'un disait , je vaux mieux que toy , car je possède beaucoup de terres , et tu mourras de faim. Yn autre dira, je suis gouuerneur ; vn autre, j'ay beaucoup d'affaires en main ; vn autre , je porte le poil frisé. Mais vn cheval ne dit point à l'autre, je suis meilleur que toi, veu que je suis en la paille jusques au ventre , ma mangeoire est pleine , je porte vn frein doré et suis précieusement harnaché; il dit, je suis meilleur puisque je cours plus vite, car tout animal est jugé meilleur ou pire que son semblable par ses perfections ou imperfections. Et je demande , l'homme n'a (-t-) il vertu quelconque particulière à soy, faut-il regarder à sa cheuelure , à ses habillements , à ses deuanciers »? [Trad. du xvi« s.]
Quoi qu'il en soit, de ce travers qui n'est pas moins en vigueur dans notre siècle que du temps d'Epictète, continuons notre sujet.
Cette ridicule vanité de vouloir paraître ce qu'on n'est pas, pour ne citer qu'un exemple pris chez les anciens, est signalée par Horace, dans la personne d'un préteur de Fondi :
« Nous abandonnâmes avec joie, dit le poëte, le bourg de Fondi, dont était préteur un certain Aufidius Luscus ; mais ce ne fut pas sans avoir bien ri de la folie de ce préteur, auparavant commis, qui faisait le sénateur et Y homme de qualité (1). »
Eustache Deschamps adresse , en 1400 , ces vers contre les avocats qui imitaient les grands seigneurs de la cour :
« Vous usez de toutes noblesses, Vous estes francs, sans seruitute Plus que n'est le droit d'institute ; Vous auez vostre chapelain Pour chanter messe au main (2).
Au partir de vostre maison Vous estes tousjours en saison ; Vous estes comme sainz enterrés. »
Un poëte rémois du XV e siècle, Guillaume Coquillart, n'épargne pas les vaniteux de son temps; il les
(4) Satire v. — (2) Matin.
attaque vertement, et sans aucune indulgence. Ses renseignements sont curieux :
« A Paris y en a beaucoup, Qui n'ont ne argent, vergier ne terre Que vous jugeriez chascun coup Alliez, ou grands chiefs de guerre.
Ils se disent yssus d'Angleterre , D'un costé d'un baron d'Anjou, Parens aux seneschaulx d'Auxerre, Ou aux chastellains de Poitou, Combien qu'il soient sailly d'un trou De la cliquette d'un musnier, Voir, ou de la ligne d'un chou , Enfant à quelque jardinier. >
Voici pour les femmes :
« Une simple huissière ou clergesse , Aujourd'hui se présumera , Autant ou plus qu'une duchesse.
Heureux est qui en finera.
« Une simple bourgeoise aura Rubis, diamants, joyaulx, Et Dieu scet si elle parlera Gravement en termes nouveaulx Afin d'estonner povres veaulx.
« Elles ne couchent d'aultre déz Que d'evesques ou cardinaulx ,
ÀrchediacreB ou abbéz, Semble à ouyr langaiges telz, Qu'elles ayent festes et dimanches , Tousjours ung evesque aux costéz, Ou archediacre en leurs manches. »
Avons-nous besoin de rappeler ici les prétentions nobiliaires de M. Jourdain, qui veut à toute force faire épouser un gentilhomme à sa fille ? Qui n'a pas lu cette délicieuse et fine comédie du Bourgeois gentilhomme, où Molière combat avec autant de verve que de comique un des grands travers de son siècle , la bourgeoisie voulant unir ses sacs aux parchemins des nobles !
Un abus qui frisait l'usurpation, en même temps qu'il accusait une grande vanité chez ceux qui s'en rendaient coupables, était le port de l'épée que se permettaient certains campagnards.
« Dans les campagnes, dit M. Renauldon dans son Dictionnaire des fiefs, il se trouve de faux nobles qui, pour s'exempter des charges publiques, s'arrogent le droit de porter l'épée, comme s'ils étaient nobles. Les juges des seigneurs , et surtout les procureurs fiscaux doivent réprimer ces abus, et s'ils ne le peuvent par eux-mêmes, implorer l'autorité supérieure qui ne manquera pas de désarmer ces prétendus nobles. »
Ecoutons ce que dit l'auteur anonyme du Tableau du siècle, publié en 1760.
« Le démon de la noblesse possède presque tout
le corps des commerçants , et l'on n'y est occupé que du choix des alliances. Gérante, homme aimable, tant qu'il n'était que simple citoyen, mais aujourd'hui plus orgueilleux qu'un Espagnol, a fait acquisition d'une bicoque qu'il a superbement érigée en château. Il ne parle plus que d'écusson et de quartiers. Les armes du moderne écuyer se gravent sur toutes les cheminées de la ville et de la campagne. Mon fils, dit-il, je le mets au service, où je prétends qu'il relève sa condition, par sa belle dépense. Mon aîné reste auprès de moi, dans une gracieuse et estimable oisiveté, pour ne pas trop exposer ma famille. Observez que pour mieux ressembler aux gens de qualité, il entretient une actrice. Pour ma fille , je la destine à un Gascon descendu en droite ligne d'un connétable, que la succession des temps a ruiné. La dot raccommode ses affaires. Qu'arrivera- t-il à Géronte? Il ne se passera pas dix ans qu'il ne soit réduit à aller tristement finir ses jours dans sa chaumière. Il y souffrira la faim, le froid, l'ennui, mais aussi mourra-t-il noble et ses enfants seront gentilshommes. Voilà les fruits de la sotte vanité d'un peuple qui s'obstine à conserver des usages qu'il connolt pernicieux. »
Mais une peinture non moins saisissante de cette ridicule manie qui menaçait d'envahir tous les degrés du tiers état , sans la Révolution , est la description que nous a laissée dans ses manuscrits inédits, un vénérable et savant ecclésiastique du
diocèse de Rouen (1) , qui avait fait de curieuses observations sur les hommes et les choses de son époque. Voici ce qu'il dit des prétentions nobiliaires dont il a été témoin :
« Le commerce jalousait fort les conditions qu'il regardait alors comme supérieures à la sienne. Ses richesses lui inspiraient de l'orgueil et quelquefois de l'émulation. Ne songeant pas , ou pour mieux dire ne prévoyant pas qu'on détruirait un jour ces classes privilégiées, et qu'il aurait une grande part à cette œuvre, il ne négligeait aucune occasion de s'y introduire. Oh le trouvait perpétuellement le sac à la main, aux portes de la vénalité ; et , tandis que l'ancienne noblesse laissait au croc ses épées, à moins que la guerre ou une cérémonie d'apparat ne l'obligeât de les porter, les nobles du comptoir affectaient de tratner les leurs partout ave? eux, concluant un marché de soude ou d'indigo, nonchalamment appuyés sur le pommeau de leurs glaives pacifiques. Tel ne manquait jamais de s'intituler écuyer, à la tête de toutes ses factures. Non qu'au fond ils estimassent beaucoup ce qu'ils achetaient si cher ; seulement ils ne voulaient rien voir audessus d'eux, et réunir à l'opulence de la caisse le relief idéal du parchemin.
« Une preuve que plusieurs de ces nobles continuaient d'être roturiers dans l'âme, c'est qu'au mo-
(1) L'abbé Baston, décédé chanoine de Rouen.
ment de la crise suprême des ordres auxquels ils avaient essayé d'appartenir, il y en eut qui rentrèrent volontairement dans leur coquille, et s'efforcèrent de démontrer, dans les sociétés populaires, qu'ils n'avaient jamais été nobles, quoiqu'ils eussent cent fois paru à la bourse l'épée au côté. Mais il y en eut aussi qui soutinrent la démarche de leur anoblissement , souffrant et même périssant avec une fermeté digne d'un meilleur sort.
« On trouvait assez généralement, dit encore notre vénérable chanoine , dans le haut commerce, cette fierté dédaigneuse qu'il attribuait., et dont il faisait un crime , aux conditions supérieures à la sienne. Peu de gens y avaient le sens moral assez droit pour se persuader que, voulant aller de pair avec les états que les idées du temps plaçaient au dessus d'eux, ils ne devaient pas si fort s'éloigner de ceux que les mêmes idées plaçaient au dessous. » ' Rien n'est plus vrai en effet que de voir des gens de petit état, blâmer la fierté dédaigneuse des grands, et ces mêmes gens devenir eux-mêmes plus fiers, plus insolents, s'ils parviennent à une position élevée. — ils auront crié bien fort après les titres nobiliaires , après les classes privilégiées; mais vienne la fortune seconder leur ambitieuse vanité, et ce qu'ils feront aussitôt, un passage sensé d'une publication anglaise va nous le dire :
« Bizarre contradiction I à peine s'est-on procuré assez d'or pour se croire heureux, qu'on revient aux préjugés antiques ; on est très-volontiers baron ,
vicomte , prince même , non-seulement en Angleterre , mais en Amérique. On fait peindre sur son équipage et graver sur sa vaisselle plate ces symboles héraldiques dont on ne connaît même plus le sens. Les descendants des hérauts d'armes des vieux temps servent' les caprices du bourgeois enrichi, et inventent, pour plaire à sa vanité, des symboles menteurs , qui attribuent à l'homme du comptoir toutes les vertus du champ de bataille , à l'honorable et paisible marchand tous les attributs de l'héroïsme sanglant et guerrier (1) ». Et ce que faisaient encore certains parvenus du temps passé , Chamfort peut vous l'apprendre. Veut -on voir le vilain, le roturier, le bourgeois enrichi ne plus se contenter d'afficher ses prétentions à la noblesse , mais entrer hardiment dans cette classe privilégiée par les portes nombreuses de l'anoblissement? rien ne sera plus curieux. Nous allons montrer seulement un coin du tableau , et l'on jugera du reste. ,
Mais indiquons d'abord les différents liens par lesquels on pouvait se rattacher à la noblesse. Le généalogiste de la Roque , très-versé dans toutes les questions nobiliaires, comptait vingt espèces de noblesse, tant régulières qu'irrégulières. Les indiquer, c'est montrer de suite les vingt portes par où se
(1) Extrait d'un article du Quaterly Revient, reproduit par la Revue britannique.
sont introduits d'assaut , dans cette place forte , tant de milliers d'individus qui s'adjugeaient l'honneur de l'avoir conquise, plus ou moins loyalement il est vrai, comme on va le voir :
La première espèce est la noblesse immémoriale , sans reproche d'anoblissement — dite aussi féodale, commençant avec les fiefs.
La deuxième : — militaire — récompense des braves.
La troisième : —accidentelle,— civile,— politique, — palatine , qui prend son origine des charges.
La quatrième : — commensale , qui vient du service domestique de la maison du roi , comme autrefois celui des chambellans ordinaires.
La cinquième : — libérale , qui a fait le sacrifice de son bien pour la défense de l'Etat et de la patrie.
La sixième : — spirituelle, littéraire, des savants, des artistes, reconnus capables des emplois les plus importants.
La septième : — titrée, qui tire son anoblissement du titre de chevalier.
La huitième : — inféodée , dite des francs-fiefs , et prend son principe d'un fief.
La neuvième : — privilégiée , provenant de la mairie et des charges de secrétaires.
La dixième : — utérine ou coutumière , qui procède de la mère en vertu d'une coutume ou usage.
La onzième: —verrière, en faveur de pauvres gentilshommes qui pouvaient exercer l'état de verriers , sans déroger.
La douzième : — archère , —descendant des francs archers.
La treizième : — vénale , fondée sur des édits et des chartes portant finance.
La quatorzième : — prononcée, quand, de concert entre les habitants d'un lieu et la partie qui se faisait inquiéter , on obtenait un jugement confirmatif d'une noblesse supposée et mal fondée.
La quinzième : — débarquée ou de transmigration, qui vient d'un pays étranger sous un nom emprunté , ou qui est équivoque à l'endroit d'un grand nom.
La seizième : — empruntée, lorsqu'un parent anobli prête sa charte à un autre anobli, pour mettre toute sa race en honneur et à couvert de la recherche de la taxe des francs-fiefs et de la taille.
La dix-septième : — greffée, quand quelques-uns, par la ressemblance du nom , se veulent mêler avec quelque autre race.
La dix-huitième ; — protégée , à l'égard de celui qui s'allie à de bonnes maisons par mariage , afin d'acquérir par leur crédit un titre que la naissance lui dénie.
La dix-neuvième : — usurpée , lorsque dans les contrats on prend la même qualité que les nobles, les écuyers, les chevaliers, etc.
La vingtième : — officieuse , dont les grands récompensaient les domestiques qui leur avaient rendu des services.
Voilà certes bien des sources de noblesse dont la prononcée, la débarquée, 1 'empruntée, la greffée, la protégée et Vusurpée, ne sont pas assurément les plus distinguées.
Veut-on savoir le nombre de nobles que ces différentes sources ont produit? Laissons parler les hommes qui ont notre confiance en pareille matière.
Le père Menestrier porte à deux centsle nombre de familles de France où Ton peut s'appeler seigneurs, grands seigneurs ; ce sont celles qui , par alliance , descendent des princesses du sang royal qui se sont mariées dans ces familles. C'est la même énumération qu'en ont donnée MM. de Sainte-Marthe.
L'abbé d'Expilly, dans son excellente Statistique de la France, dit que les rois, dans le sein propre de leur noblesse , pouvaient lever subitement cent mille hommes prêts à se mettre en campagne et à livrer combat.
« Combien y a-t-il de nobles en France? dit M. Chérin, généalogiste des ordres du roi. Je l'ignore. Cette supputation pour qu'elle fût exacte , ne pourrait être que le résultat d'une opération vaste et générale; mais ce dont je suis certain, c'est que dans la recherche de la noblesse faite en France en 1666, il a été trouvé environ 2,084 familles nobles dans la province de Bretagne , et 1,322 dans la généralité de Caen , environ 1,680 dans la généralité d'Alençon , environ 514 dans celle de Champagne , environ 1,627 dans la province de Languedoc , environ 766 dans la généralité de Limoges , et environ
693 dans la généralité de la Touraine, Anjou et Maine (1). »
Et M. de Saint-Allais, dans son livre de Y Ancienne Fr<mce, dit que « nos historiens les plus accrédités ont remarqué qu'il existait en France, avant la révolution, environ soixante-dix mille fiefs ou arrière-fiefs, dont à peu près 3,000 étaient érigés en duchés, marquisats, comtés, vicomtes et baronnies, et qu'ils comptaient aussi dans ce royaume environ 4,000 familles d'ancienne noblesse, c'est-à-dire de noblesse chevaleresque et immémoriale, et environ 90,000 familles qui avaient acquis la noblesse par l'exercice des charges de magistrature et de finance, ou par le service militaire , ou par des anoblissements quelconques. »
Et enfin un autre généalogiste, M. Maugard, fait cette curieuse déclaration qu'il y avait en 1788 au au moins 8,000 marquis, comtes et barons, dont 2,000 au plus Tétaient légitimement, 4,000 bien dignes de l'être, mais qui ne l'étaient que par tolérance abusive (2).
II fallait que la noblesse fût jadis une bien belle chose, puisque tant de familles se faisaient gloire d'y appartenir. En effet, elle obligeait peu et conférait des droits superbes , utiles et honorifiques. Elle
(1) Abrégé chronol. des édite, déclarât., concernant le fait de la noblesse (1788).
(3) Remarques sur la noblesse.
comptait parmi ses plus beaux privilèges l'exemption des tailles, des aides, des subventions et autres impositions; au lieu d'être obligés à la servitude personnelle , comme à la milice , au logement des gens de guerre, aux corvées, à la banalité du four, du moulin et du pressoir, les nobles y contraignaient les manants ou vilains de leurs seigneuries. Ils pouvaient chasser à force de chiens et oiseaux dans leurs forêts , buissons , garennes et plaines. Ils avaient , selon l'importance de leurs fiefs, haute, moyenne ou basse justice, et souvent toutes ensemble, avec fourches patibulaires. Une de leurs plus belles prérogatives était de n'être pas pendus, mais bien d'être décapités noblement quand ils étaient condamnés pour crimes. Leurs biens n'étaient pas sujets à confiscation ; les nobles pouvaient atteindre seuls à certains offices, à certaines dignités, comme à certains grades militaires. Ils avaient aussi droit de banc et de sépulture au chœur de l'église de leur fief. Et puis il ne faut pas oublier un droit essentiel qui flattait essentiellement la noblesse et la distinguait des autres classes : c'était de porter l'épée et de pouvoir seule s'habiller de rouge , de velours pour les hommes et de satin pour les femmes. On pourrait ajouter que beaucoup de nobles se donnaient de plus le droit d'être insolents et de battre les gens à outrance.
On comprendra maintenant qu'éblouis de tous ces avantages , et de bien d'autres encore que nous passons sous silence, les vilains ou roturiers aient
cherché de siècle en siècle à pénétrer dans Tordre de la noblesse par toutes sortes de voies plus ou moins droites, plus ou moins obliques.
Veut-on un curieux exemple d'un vilain anobli? Qu'on ouvre le poëmc des Loherains (1) , et Ton y trouvera une des premières satires contre les parvenus. Rien n'est plus comique, rien n'est plus mordant; on en pourra juger par cet aperçu :
« Le duc Bègues de Belin regarde derrière lui et voit venir Rigaut, un damoisel, fils au vilain Hervis ; il avait les bras gros et les membres fournis , entre les deux yeux une pleine paume toute entière, de larges épaules, une grosse poitrine, des cheveux hérissés, un visage charbonné qu'il n'avait pas lavé depuis six mois et sur lequel eau ne coula, à moins qu'elle ne tombât du ciel. Bègues le voit et lui dit : — Vous serez chevalier si je vis, avant demain, par le corps Saint-Denis. »
Vient ensuite l'armement de Rigaut.
«— Sire, vous m'avez dit que je serais chevalier sans répit. — Vous le serez, répond Je Loherain; allez seulement vous baigner un petit, et vous aurez le vair et le gris. — A la malheure, dit Rigaut. Quoi ! pour votre vair et votre gris, il faut que j'aille me baigner et. rafraîchir ! Je ne suis tombé ni dans la fange ni dans la poussière ; je n'ai que faire de vos manteaux de fourrure, mon père Hervis a bien assez de bure. »
(1) Voyez l'anal, de ce poème Revue des Deux-Mondes, 1846.
Cependant le duc insiste. Rigaut se laisse faire ; puis on lui met sur les épaules un riche manteau et une pelisse d'hermine qui traîne d'un pied et demi derrière ses talons.
« Rigaut le voit , pas trop ne lui sourit ; il aperçoit un damoiseau choisi qui porte un couteau pour servir les chevaliers. Il lui demande ce couteau et coupe un pied et demi de son manteau tratnant. — Pourquoi l'as fait, beau fils? lui Hit Hervis ; c'est la coutume ainsi qu'un nouveau chevalier laisse traîner derrière lui et le vair et le gris. — Rigaut répond : C'est coutume folle. Maintenant je puis mieux courir, me lever et sauter. Le roi s'écria : Par mon chef, il dit vrai !
« Mais quand le duc lui donne l'acollée , qui tient plus du soufflet que de la sentimentale accolade , oh! alors notre vilain se fâche; peu s'en faut qu'il n'enrage vif. 11 met la main à sa bonne épée d'acier et la tire un grand pied et demi. »
Ainsi se termine cette réception dans l'ordre de chevalerie d'un robuste vilain. Le trouvère avait sans doute imaginé cette scène pour ridiculiser la force brutale qui avait ouvert l'entrée de la noblesse à plus d'un roturier, et c'est probablement à cette origine toute roturière de quelques chevaliers qu'on doit ce dicton du xm e siècle :
« Hier vacher, hui (1) chevalier. »
(1) Aujourd'hui.
Et cet autre du xvi e siècle, cité par Gabriel Meurier dans son Trésor des sentences :
« Faveur, femmes et deniers Font de vachers chevaliers. »
Et d'ailleurs qu'y a-t-il là d'étonnant? Peut-on ignorer que la noblesse et la roture sont alternativement et réciproquement sorties et rentrées de Tune dans l'autre?
Un des moyens qui est venu encourager puissamment les prétentions nobiliaires des roturiers est l'anoblissement par forme régulière. Us savaient parfaitement que le roi ou ses délégués pouvaient seuls faire d'un vilain un chevalier, d'un roturier un noble.
Voici, suivant le généalogiste de la Roque, les différents anoblissement par lesquels le vilain pouvait se rapprocher du noble de race, dont toute la supériorité sur l'autre consistait à n'avoir pas d'origine connue.
Il y avait sept sortes d'anoblissements :
1° En conférant la noblesse féodale, à la charge de servir le roi dans ses armées. C'est le plus ancien anoblissement;
2° Par la noblesse de chevalerie, au moyen de l'accolade ou en vertu d'un ordre militaire régulier;
3° Par la noblesse de cloche , de mairie ou municipale, conférée pour récompenser la vertu des officiers de ville ;
40 Par noblesse avouée, qui prend son origine,
par bâtardise, dans l'ancienne noblesse, et donnée en reconnaissance des services rendus par le père naturel ;
5° Par la noblesse qui procède de la cbarge de secrétaire du roi, considérée comme faisant soucbe dès sa création;
6° Par la noblesse accidentelle, graduelle, qui provient des charges et emplois ;
7° Par la noblesse qui procède des lettres particulières ou des édits et déclarations des rois ou chartes générales.
Les rois malheureusement ayant plus besoin d'argent que de nobles, ne délivraient assez souvent des lettres de noblesse qu'à des gens qui , suivant le cahier des remontrances des nobles de Normandie , n'avaient de mérite qu'en leur bourse (1).
Que de nobles créés moyennant finances, depuis Philippe le Bel jusqu'à Louis XV! Sous Louis XIII , l'argent faisait des anoblis en si grand nombre , que la noblesse normande supplia ce monarque, à qui elle avait remontré que plusieurs lettres d'anoblissement avaient été délivrées h plusieurs personnes indignes de la qualité de noblesse sur de faux exposés, etc., de vouloir bien déclarer quïf n'en serait plus délivré aucunes h prix d'argent, mais pour récompense de mérite seulement (2). »
(1) Du 4 sept. 1644.— Voyez delà Roque, Traité de la noblesse, ch. LXV.
(2) Idem.
Nonobstant ces remontrances, on continua de vendre la noblesse. « On obligea des gens riches et aisés, dit de la Roque, de prendre des lettres de noblesse moyennant finance. De ce nombre fut Richard Graindorge, fameux marchand dé bœufs du pays d'Auge ; il fut contraint, en 1577, d'accepter des lettres de noblesse , pour lesquelles on lui fit payer 30,000 livres (1). On a vu aussi de riches meuniers passer dans l'ordre de la noblesse par ces anoblissements forcés. Et beaucoup de gens ejusdem farinœ, c'est-à-dire qui n'étaient pas d'une condition plus élevée, s'y faufilèrent également. Toutefois, notre Juvénal français n'oublie pas dans ses vers les meuniers anoblis. A preuve :
« Tout fier du faux éclat de sa vaine richesse , Déjà nouveau seigneur il vante sa noblesse ; . Quoique fils de meunier encor blanc du moulin , Il est prêt à fournir ses titres en vélin (2). »
Louis XIV, en 1696 , ayant créé cinq cents nobles dans le royaume, les Normands, comme beaucoup d'autres, obtinrent des lettres de noblesse pour 2,000 écus. Les édits de mai 1702 et de décembre 1711 en établirent encore chacun cent nouveaux.
De même que, du xm« au XV e siècle, on avait cherché à s'anoblir par l'acquisition de fiefs, de
(1) Voyez Traité de la noblesse, ch. xxi.
(2) Epître v.
même, du xvi e au xvm e siècle, on voulut se faire noble par l'achat de certaines charges qui rapportaient plus que la terre. Tant de vilains s'anoblirent de ce côté , qu'on nomma ces charges , notamment celles de trésoriers de France, de conseillers, de secrétaires du roi et de ses finances, des savonnettes h vilains, ce qui faisait écrire à M. Chevrier, dans son Paris (1767) , ces lignes fort sensées :
« Si le faste du souverain épuise ses coffres, il trouve des fonds inaltérables dans l'orgueil de ses sujets; c'est cette vanité qui a produit il y a plusieurs siècles tous ces nouveaux nobles dont l'espèce a été souvent illustrée.
« Ceux qui ne peuvent point mériter la noblesse par des services rendus à la patrie , dans la guerre, dans la robe qu'on méprise trop , ou dans le commerce qu'on commence à ne plus mépriser; ces hommes ambitieux achètent la récompense des services , — vénalité odieuse contre laquelle tous nos voisins se récrient avec raison. — Toute noblesse qui n'est point accordée par des lettres du prince qui constatent avec vérité les motifs de la grâce qu'il accorde, est une usurpation imaginée par l'amour-propre et tolérée par l'intérêt.
« Un citoyen qui n'a pour tout mérite que son argent et une réputation légèrement entamée, ne peut jouir des prérogatives de la noblesse , qu'il ne les achète ; il y en a à tout prix ; les trésoriers de France , le grand et le petit collège des secrétaires
du roi , offrent un vaste champ à l'ambition de ceux
qui veulent être mis au nombre des nouveaux parvenus. »
Un Etat est à plaindre, dit l'auteur en terminant, lorsqu'on est obligé de vendre la noblesse; ces privilèges que Ton troque contre l'argent qui se dissipe restent, et le royaume est rempli d'une immensité de faux nobles qui perpétuent à leurs successeurs la jouissance de franchises qui devraient être le prix de la valeur ou d'un mérite réel (l).
C'est ce même abus qui avait fait dire au poëte Gilbert :
« Tous les rangs sont vendus à qui peut les payer. »
Boileau lui-même avait déjà ridiculisé cette manie de s'anoblir par un office acquis à beaux deniers comptants. C'est ainsi que, dans sa satire X, ce poëte, qu'on soupçonnait appartenir à une famille qui s'était anoblie par finance, répond sous le nom d'un autre par ces vers qui montrent l'homme piqué au vif.
Souvenez-vous pourtant que ma famille illustre De V assistance au sceau ne tire point son lustre :
(1) Voyez Paris, hist. véridiq., anecdotiq., morale et critique, par M. Chevrier. La Haye, 1767.
Et que né dans Paris de magistrats connus , Je ne suis point ici de ces nouveaux venus , De ces nobles sans nom, que par plus d'une voie La province souvent en guêtres nous envoie.
Mais eussé-je comme eux des meuniers pour parents , Mon épouse vînt-elle encore d'aïeux plus grands , On ne la verrait point , vantant son origine , A son triste mari reprocher la farine. »
Et dans la môme satire il dit encore :
« Je t'entends, et je voi
D'où vient que ta t'es fait secrétaire du roi, Il fallait de ce titre appuyer ta naissance.
Cependant, comme le fait observer un gentilhomme généalogiste (1), si Boileau se fût aussi bien connu en généalogie qu'en poésie, il se serait moins offensé des difficultés qu'essuya sa famille à la seconde recherche des faux nobles entreprise sous Louis XIV. Nous lui devons à cette occasion la satire XI, qu'il composa sur V honneur, après avoir triomphé par l'arrêt du 10 avril 1799, qui le maintenait, lui et sa famille, dans la noblesse accordée en 1371 à son ancêtre, Jean Boileau , secrétaire du roi.
Quelle qu'ait été la vanité des roturiers, était-i
(1) Toustain de Richebourg. Supplém. à sa généal., p. 996.
bien équitable, était-il digne, de leur faire payer plusieurs fois ce qu'on leur avait vendu si cher ? Des gens avaient acheté des charges auxquelles était attachée», il est vrai , l'exemption des impôts , mais les sommes qu'ils versaient étaient alors regardées comme une juste indemnité; et voilà qu'un beau matin , paraissait un édit de révocation des anoblissements concédés dans l'espace de dix , quinze ou vingt ans. Nécessité, pour les vilains qui tenaient à conserver leurs titres de noblesse, de fouiller de nouveau dans leur poche pour payer une troisième ou quatrième fois la confirmation de leur noblesse.
Aussi ces vexations continuelles contre des gens qui payaient très-bien , furent-elles une des causes qui poussèrent une foule de roturiers à se faire nobles par l'usurpation, trouvant qu'il était plus avantageux de ne payer leurs prétentions nobiliaires , ou d'y renoncer moyennant une indemnité ou amende , que si le fisc était trop exigeant ou les échappatoires trop difficiles.
Les usurpations nobiliaires, comme on l'a vu au chapitre II , se sont produites dans tous les temps et sous différents aspects. Les édits royaux en font foi, et sont venus combattre, mais impuissamment , cette hydre aux mille têtes. Mais pour bien juger de cette plaie sociale du temps passé , il faut surtout entendre les plaintes formées contre les usurpations en général , par les écrivains contemporains de ces abus. Sans les citer tous, ce
qui nous serait impossible, nous n'en ferons parler que quelques-uns, à titre de renseignements.
Ecoutons d'abord sur cet article Jehan de Meung, le continuateur du roman de la Rose, qui prétend qu'on usurpe môme la qualité de noble quand on est gentilhomme et qu'on se conduit comme un vilain. C'était aussi l'opinion de l'auteur du Songe duVergier:
< Et cil qui d'aultruy gentillesse, Sans sa valeur et sa proesse Veult emporter los et renom, Estr-il gentil? Je dy que non.
Mais doibt estre vilain clamé Et vil tenu et moins aymé Que s'il estoit filz d'un truant Je n'en iray nul excusant Çt fut ores ûlz d'Alixandre Qui tant osa d'armes emprendre. »
En 1669, le marquis de Gbâtelet [P. HayJ dans son traité de la Politique de France, voyait avec peine des gentil hommes se mettre au rang des usurpateurs roturiers.
« Je ne saurois, en cet endroit, dit-il, m'empescher de blâmer les gentilshommes qui , de leur autorité privée, se donnent le titre de chevalier, de marquis et de comte. C'est une usurpation honteuse et qui fait injure à la noblesse, bien loin d'en rehausser le lustre. Car un gentilhomme qui prend
la qualité de marquis , sachant bien qu'il ne Test pas , fait un perpétuel mensonge , ce qui est directement opposé à son honneur et à la profession qu'il fait, qu'il est obligé de soutenir constamment la vérité. Outre cela, cette grande quantité de faux marquis, de messires et de chevaliers, fait qu'on méprise les qualitez , et qu'on n'a pas pour les marquis véritables la considération qui leur est due. C'est pourquoi il est très-important d'y pourvoir incessamment. Car cette confusion rend inutiles ces sortes de dignitez. »
Renauldon, qui publiait son Dictionnaire des flefs, en 1765, dit que les usurpateurs de noblesse sont ceux qui, sans être nobles, en prennent le titre et la qualité , et par cette voie s'attribuent les prérogatives et les exemptions dont jouissent les vrais nobles. Il arrive très-souvent, ajoute-t-il, que dans les campagnes on trouve de ces faux nobles , ils y sont très-incommodes, et par leur impertinence et par les exemptions dont ils jouissent, qui retombent à la charge des habitants. C'est d'ordinaire par le port de l'épée que commence l'usurpation de la noblesse ; et cette usurpation ne serait peut-être pas aussi fréquente, si, de bonne heure, on avait l'attention de faire quitter l'épée à tous ceux qui n'ont aucun droit de la porter.
Veut-on sur l'usurpation la déclaration d'une autorité certaine et compétente ? un généalogiste des ordres du roi va nous renseigner d'une manière positive.
En 1788, notez cette date, M. Chérin jetait en quelque sorte un cri de détresse à la vue des usurpations multipliées qui se produisaient de toutes parts.
« Le mal s'est accru, dit-il, avec une telle rapidité , qu'il est de nos jours presque universel. On yoit aujourd'hui généralement dans tous les actes publics et passés devant notaires , dans les actes de célébration de mariage, de baptême et; de sépulture , et jusque dans les tribunaux même , usurper avec audace, et sans aucune espèce de retenue, des qualités nobles, lorsqu'on n'est véritablement que roturier par la naissance ; s'arroger des titres superbes lorsqu'on n'a de place marquée que dans l'ordre de la plus simple noblesse, et se parer fièrement de livrées et d'armoiries empruntées. Les suites de ces usurpations de qualifications réclament la vigilance et l'attention du gouvernement, et il est sans doute instant que de sages lois mettent un frein à ces désordres (1). »
Le mal est signalé de toutes parts, quel remède y apporta l'État? Il lança des édits comminatoires ; il fit opérer des recherches, le tout contre les faux nobles; mais qu'est-ce que tout cela produisit? Ce que nous allons rappeler si on a pu l'oublier ou l'ignorer.
(\) Abrégé chron. d'édits, déclarât., concernant le fait de la noblesse.
Il y avait certes nécessité', d'après ce que l'on sait des usurpations , d'empêcher que le corps de la noblesse, qui jouissait du privilège des exemptions, ne se multipliât à la charge du peuple. L'État savait que durant les troubles et la licence de certains règnes, il s'était glissé plusieurs faux nobles dans la classe de la véritable noblesse , et que dans les nobles de nouvelle érection il y avait de grands désordres à corriger. Mais avec ces motifs très-légitimes, que de persécutions, que de vexations n'a -t- on pas exercées. — « Puisqu'on n'en voulait qu'aux faux nobles, dit un auteur bien informé (1), pourquoi a-t-il fallu tourmenter les familles anciennes et dont l'antiquité et la noblesse étaient notoires à toute la province ? Pourquoi chicaner de bonnes et anciennes maisons , sur quelques défauts dans les titres , qui ne venaient évidemment que de la négligence et de la sécurité où vivaient des maisons à qui il n'était pas monté dans l'esprit qu'on pût les inquiéter sur leur noblesse? Pourquoi révoquer des privilèges de noblesse, parce qu'ils étaient nouveaux ? Où sont les titres qui ne sont pas nouveaux ? Un homme mange son bien au service du roi ; souvent, pour toute récompense, on le renvoie chez lui, chargé d'années et de plaies, avec un titre de noblesse; est-il juste que ce titre qu'il a acquis par ses sueurs et par son
(1) Mémoires sur la Cour de France, sans nom d'auteur.
sang, lui soitôté, ou à ses enfants de la première génération ? Où est la bonne foi ? Certaines villes ont des privilèges selon lesquels ceux qui y ont été maires ou échevins jouissent des exemptions des nobles. Ces privilèges sont si anciens, qu'on a peine à en trouver l'origine ; les villes se les sont acquis, ou se les sont réservés quand elles se sont soumises; quoi qu'il en soit, c'est leur bien. Des -gens ont acheté des charges, leur bien est allé là, on leur ôte les exemptions attachées à ces charges. »
Ecoutons cette conclusion :
« Après tout, quel était le but de cette belle recherche de la noblesse? Voulait-on diminuer le nombre des nobles ? Point du tout : on voulait de l'argent, et l'on a fait plus de faux nobles qu'il n'y en avait; car tous ceux qui ont pu donner de grandes sommes se sont trouvés avoir de fort bons titres. Ainsi , c'était une nouvelle maltôte, qu'on a mise en parti comme toutes les autres, par laquelle on a ruiné bien des maisons en l'exerçant cruellement et selon le caprice et l'avarice des intendants et des traitants. »
Tous ces abus n'ont été que trop vrais depuis la fameuse recherche du commissaire Montfaut, sous Louis XI, jusqu'à 89, où toutes les distinctions nobiliaires furent supprimées.
Voilà où en étaient les roturiers qui avaient espéré, avec leurs prétentions à la noblesse, se soustraire à la taxe du vilain; une fois anoblis, ils
durent s'apercevoir qu'ils n'avaient pas cessé d'être taillables à volonté, sinon corvéables.
Laissons ceux qui ont acheté des titres , et attachons-nous aux usurpateurs, dont les faits et gestes nous apprendront toutes les rubriques dont ils s'aidaient pour faire des emprunts forcés au détriment des véritables nobles. Les détails dans lesquels nous allons entrer ne seront pas sans intérêt ; tout en nous renfermant dans le passé , nous comptons encore, si nous ne nous abusons pas, faire ici un chapitre utile pour le présent.