CHARLES [VH] LE VICTORIEUX
« Avant de parler de la noblesse de mon temps, il ne serait peut-être pas inutile de dire quelques mots du règne de notre infortuné père le roi Charles VI (1380-1422). De combien de malheurs son trône ne fut-il pas environné, et qui peut ignorer 'd'abord les grandes querelles qui eurent lieu entre les oncles de mon père au sujet de la tutelle et de la régence? Ce fut le duc d'Anjou qui l'emporta sur les ducs de Berri , de Bourgogne et de Bourbon ; mais après cela, comment les choses marchèrentelles? Il serait long et douloureux pour nous de raconter ce règne de trop d'années et si plein de calamités. — Une minorité et puis une démence! — La reine fut-elle bonne épouse et tendre mère? Les princes du sang ne montrèrent-ils pas trop d'avarice et d'ambition? Dieu le sait; mais ce que je puis assurer, c'est que les grands se donnèrent toute sorte de licence. On ne voyait que concussions énormes , trahisons cruelles , horribles assassinats , témoins ceux du connétable de Clisson et du duc d'Orléans, l'un commis par Pierre de Craon, l'autre par l'ordre du duc de Bourgogne. Et la sédition des Maillotins, et les querelles meurtrières des Armagnacs et des Bourguignons, qui partagèrent la noblesse en deux camps ; et les guerres avec les Anglais, les batailles perdues, l'argent et le sang des
sujets épuisés, les maladies épidémiques, la famine, ne voilà-t-il pas bien des maux pour un seul règne et de quoi ébranler les plus fortes têtes couronnées ! Au milieu de tous ces désordres , voici cependant les principales mesures qui furent prises relativement à la noblesse :
« En 1380, il fut donné au duc de Berri, notre oncle et lieutenant de notre honoré père dans le Languedoc et autres pays, d'accorder des lettres d'anoblissement et de faire payer finance aux anoblis (1).
« En 1383, Sa Majesté ordonna et fit publier que tous nobles, anoblis et tenant fiefs, vinssent, sur de grandes peines, servir dans ses guerres montés et armés. C'est de là que beaucoup d'anoblis et de simples possesseurs de fiefs, ayant été forcés de mettre le pied dans rétrier, se sont intitulés écuyers et même chevaliers, sans autres formalités ; usurpations qu'il fut difficile de réprimer.
« L'an 1403 , pour empêcher que les charges de secrétaires des finances ne se multipliassent, il fut ordonné que nul ne pourrait être secrétaire qu'il n'eût été reçu auparavant dans l'office de notaire.
« Sous mon règne, les Anglais continuèrent leurs guerres contre la couronne ; le duc de Bretagne se joignit aux ennemis, et je me vis accablé de tous côtés.
« Le connétable de Richemont , en vue de nous
(i) Voyez Ordonn. des rois de Fr. de la S* race, %. VI, p. 529, et t. VU pour celles qui suivent.
servir et pour éviter les lenteurs de la justice, fait trancher la tête au seigneur de Giac, coupable, a-ton dit, de malversations. Il fait pareillement, de son autorité privée , assassiner le Camus de Beaulieu, et c'est ainsi que malgré moi il entendait servir l'État.
o Les troubles continuant dans le royaume et les Anglais occupant .toujours notre bonne ville d'Orléans, nous appellions la Providence à notre secours, lorsqu'elle fit surgir de bas lieu une gente et courageuse pucelle qui sut triompher de nos ennemis et nous faire ouvrir les portes de Reims , où nous pûmes recevoir la sainte ampoule.
« Le Dauphin, mon fils, aigri contre moi par les artifices du duc d'Alençon et de Bourbon, se révolte et forme un parti nommé la praguerie. Je me vois obligé de le poursuivre; je le désarme et lui accorde son pardon. Si la tendresse du père l'emporta sur la justice du monarque, les autres révoltés savaient bien que ma colère devait tomber sur eux. Alexandre de Bourbon , bâtard de Jean I er , qui était de ce nombre, fut arrêté, et je le fis noyer. Quant au duc d'Alençon , je crus devoir user envers lui de plus de formalités : je le livrai à la justice des pairs, qui le condamna à mort; je changeai cette peine en celle de la prison.
« Si je suis parvenu à réunir (en 1450) de nouveau à la France le beau duché de Normandie, ce n'a pas été sans efforts. Je sus après combien cette malheureuse province avait eu à souffrir, non-seu-
lement des ennemis , mais même des nobles nos partisans, qui n'exerçaient pas moins de cruautés et de brigandage que les troupes anglaises.
« Les gentilshommes de notre parti voyaient avec douleur les villes et les bourgs de la Normandie rentrer d'eux-mêmes sous notre domination. Et pourquoi? parce que cette reddition volontaire leur ôtait l'espérance et les moyens de s'enrichir par le pillage (l).
« C'est sous mon règne qu'achevèrent de s'éteindre les anciennes pairies. Jacques Cœur, m'étant aussi dénoncé comme ayant fait sa fortune à môme le trésor public, fut condamné et ses biens confisqués. Je vis avec quelle joie mes courtisans se partagèrent ses dépouilles, et comme beaucoup d'entre eux applaudirent à une condamnation qui leur donnait quittance des sommes qu'ils lui avaient empruntées.
« N'étant encore que dauphin, je délivrai des lettres en faveur des capitouls de Toulouse et de ceux qui en exerceraient la charge , par lesquelles il leur fut permis , à eux comme à leurs enfants et postérité, de posséder toutes sortes de fiefs de quelque nature qu'ils fussent, sans payer finance ; privilèges que je confirmai en 1425. — En 1423, je confirmai aussi le privilège de noblesse donné à la ville de la Rochelle, et en 1427-1431, les privilèges
(i) Amelgard (Th. Basin), cité par le président ïiénault, Abrégé chron. de l'hisl. de France.
accordés aux prévôt des marchands et échevins de Paris.
« J'accordai le privilège de noblesse à deux administrateurs de la ville de Saint-Maixent , en récompense de leur fidélité (avril 1844).
« Les habitants de Bourges furent autorisés à tenir des fiefs et des arrière-fiefs comme nobles, et furent exempts du ban et de l'arrière-ban (1459) (1).»
louis xi (1461-1483). — « On parle ici des nobles : leur conduite a fait la mienne ; je les ai vus de près et à l'œuvre. Je savais tout ce que les grands vassaux de la couronne étaient capables d'entreprendre contre la royauté, j'ai dû prendre en conséquence toutes mes précautions pour ne pas tomber dans leurs pièges et n'être victime d'aucune de leurs trahisons. Mon plan de conduite et de gouvernement fut donc tout différent de celui de mes prédécesseurs. Je renvoyai en partie les officiers et les magistrats que mon père s'était choisis; je m'entourai, au grand étonnement de tout mon peuple, de gens de petit état et de qui je n'avais rien à craindre. De mon barbier je fis mon ministre; c'était Olivier le Daim , surnommé à bon droit le Diable. Jean Balue, fils d'un tailleur d'habits , et qui avait été vicaire de M. de Beauveau, évêque d'Angers, devint mon ministre des finances et mon secrétaire intime; il
(i ) Voir pour toutes ces ordonnances, Traité'de la noblesse, par la Roque.
m'avait été présenté par Charles de Melun, gouverneur de Paris et grand maître de France. Je composai ma justice executive du prévôt Tristan et de ses acolytes Trois- Echelles et Petit-André.
« Ayant choisi Plessis-les-Tours pour ma place forte et confiant la garde de ma personne à des archers écossais tout dévoués , je pus alors avec cet entourage, inconnu de mes prédécesseurs, entreprendre l'œuvre de démolition que j'avais projetée contre la noblesse , jurant par la Pâque-Dieu et sur les notre-dames de plomb de mon vieux bonnet que je réduirais les grands à l'impuissance de rien tenter à l'avenir contre la sûreté de l'État.
« Je fis d'abord emprisonner quelques seigneurs, entre autres Antoine de Cbabannes, le juge de Jacques Cœur, et qui avait eu part à la confiscation de ses biens.
« Sous prétexte du bien public , il se forma contre notre autorité une ligue entre Charles, duc de Berri, mon frère; le comtt de Charolais, le duc de Bretagne, le duc de Bourbon, le comte de Dunois et plusieurs seigneurs mécontents de ce que je les avais dépouilles de leurs charges.— Jean d'Anjou, duc de Calabre, fils de René, roi de Naples , vint se joindre à cette ligue avec 500 Suisses. N'ayant pu les réduire par la force, je proposai de faire la paix, qui fut conclue par les traités de Conflans et de Saint-Maur.
« La Balue, mon secrétaire des finances, à qui j'avais accordé et fait obtenir toutes les faveurs possibles ,
bonnet d'évéque, chapeau de cardinal, etc., et dont j'avais fait mon aumônier et mon confesseur, parce que j'avais cru voir en lui un assez bon diable d'évéque (l) [textuel], ce même homme, à cause de ses trahisons, m'obligea à le faire mettre en cage. Heureusement pour sa vie, son chapeau de cardinal abrita sa tête. J'aurais dû me défier de ce personnage, dont l'ambition était insatiable, et écouter mes courtisans, en donnant pour armoiries vraies, à cet indigne qui me sollicitait de l'anoblir, une paire de ciseaux d'argent en sautoir, sur champ de gueules — car il avait bon bec, — au lieu des armes ambitieuses qu'il s'était données , et que j'avais modifiées par trois têtes de lion arrachées de gueules et lampassées d'azur, accompagnées d'un chevron de sable, le tout sur champ d'argent. Si je l'avais laissé faire, il aurait pris des lions tout entiers.
« Poussé à bout par les infidélités redoutables de Jean Y, comte d'Armagnac, à qui j'avais pardonné plus d'une fois et qui n'avait cessé de cabaler avec le duc de Bourgogne et le duc de Guyenne, je pris la résolution de le punir. Je fis assiéger Lectoure , où ce comte, qui s'y était renfermé, fut massacré en se défendant. Il ne pouvait m'écbapper ; il devait périr par les armes ou par la main du bourreau, puisque le parlement l'avait antérieurement con-
{i) Voir lettre de Louis XI à M. de Bressuire, rapportée par Le Brasseur, dans son Histoire civ. et ecclés. du comté (FEvreuT, p. 424 des preuves.
damné à mort. Le duc de Bourgogne forma le projet audacieux de faire ériger ses États sous le titre de royaume de Bourgogne; mais ce ne fut qu'un rêve , dont les guerres qu'il eut à soutenir, et plus tard sa mort arrivée au siège de Nanti (1477), détruisirent toutes les illusions.
« Je fis faire le procès à René, duc d'Alençon, accusé d'avoir tramé une ligue avec le duc de Bretagne, et il fut condamné à mort. Je commuai la peine en une prison perpétuelle.
« Malgré cette sévérité de ma part à poursuivre toute atteinte portée à la puissance royale, une ligue offensive entre Edouard IV d'Angleterre, Gbarles le Téméraire, duc de Bourgogne, et le duc de Bretagne , ne se forma pas moins contre notre personne (1474). — J'en devins maître par les armes et par des traités , et à cette occasion je me fis livrer le connétable Louis de Luxembourg, à qui je fis trancber la tête sur la place de Grève pour ses perfidies et ses trahisons.
« Trois ans plus tard , en 1478 , on fit aussi le procès à Jacques d'Armagnac, duc de Nemours, comte de la Marche, convaincu de crime de lèsemajesté ; il eut la tête tranchée.
« Je pourrais montrer une liste très-étendue des nobles, plus ou moins grands, que je fis exécuter pour ma propre sûreté ; mais à quoi bon 1 II me suffit de déclarer que je n'avais plus rien à craindre de la noblesse que j'avais effrayée , et dont j'avais rompu l'unité de corps , par une politique , je dois
le confesser, qui était toute tortueuse , raffinée et pleine de ruses et de dissimulation. Caressant les uns , terrifiant les autres , dissimulant avec tous , ne prenant conseil que de ma tête , je tins tout le monde , et notamment les nobles , sous un sceptre de fer. Ayant fait procéder à la recherche des nobles et des usurpateurs de noblesse, je me convainquis qu'en Normandie beaucoup de fiefs nobles étaient passés en la possession de roturiers, que je dus anoblir pour plusieurs motifs. Ce qui fit que, par ma célèbre charte des francs-fiefs, j'introduisis dans le corps de la noblesse une infinité de vilains qui m'étaient d'autant plus dévoués qu'ils me devaient la jouissance d'un privilège dont la noblesse de race ne voulait voir user que par elle. Par cette charte , de 1470, je déclarais nobles tous possesseurs de fiefs et leur postérité, toujours moyennant finance. « Je n'ignorais pas que le principe général et toujours adopté dans le royaume de France , était que les fiefs n'anoblissent point leurs possesseurs qui sont roturiers; mais j'ai voulu introduire une loi d'exception pour la province de Normandie par ma charte du mois de novembre 1470, qui anoblît les possesseurs de fiefs, eux et leur postérité, à condition de payer par abonnement 47,250 livres , pour tenir lieu du franc-fief, que je faisais percevoir par des commissaires dans l'étendue du royaume (1).
(I) Voyez Hist. de la maison d'Harrourt, par de la Roque, t. III, p. 545.
En conséquence , il fut arrêté un rôle de répartition dans cette province, par lequel chaque possesseur de fief fut imposé à une somme, répondant à l'année du revenu de son fief. Et comme par un usage ancien de la province de Normandie, fixé par la coutume réformée, les fiefs de baubert pouvaient se diviser en huit parties, il s'est trouvé que des propriétaires de fiefs d'un revenu très-médiocre participèrent à. cet anoblissement. Quoi qu'il arrivât d'ailleurs de cette quantité de nouveaux nobles, l'Etat n'y pouvait que gagner. De tous ces anoblis, peu avaient l'âme chevaleresque sans doute ; mais beaucoup aussi, qui avaient gagné leur fortune dans le négoce et l'industrie , apportaient des habitudes d'ordre, d'économie et de travail. Ils restaient donc dans leurs terres, qu'ils amélioraient au profit de l'agriculture ; et si , dans leurs fils, on ne trouvait pas toujours la noblesse d'épée, on était sûr d'y rencontrer la noblesse de robe et des gentilshommes campagnards. Et, somme toute , ces vilains enrichissaient le trésor royal, en payant en belle et bonne monnaie les titres de noblesse que nous leur délivrions. Je n'étais pas fâché de montrer à la noblesse de race, qui me faisait payer souvent très-cher ses services d'épée , que je pouvais créer des légions de nobles qui, bien mieux, achetaient très-cher l'honneur de servir le pays et notre couronne.
« Avant cette charte, j'avais déjà étendu à beaucoup de bourgeois des bonnes villes du royaume le
privilège de noblesse. Ainsi, à Tours, j'accordai en outre au maire annuel et aux 24 échevins la permission de parvenir à l'état de chevalerie , de tenir des fiefs, avec exemption de ban et d'arrière-ban, le tout sans payer finance (1461).
« A Niort, le maire , les 12 échevins et les 12 conseillers jurés de la maison commune furent par nous honorés du titre de nobles, avec autres droits (1461), à condition, bien entendu, qu'ils nous serviraient , nous et nos successeurs , quand les autres nobles seraient mandés.
« En 1474, par chartre suffisamment enregistrée, je créai un corps de ville à Angers, composé d'un maire , de 18 échevins , de 36 conseillers , d'un procureur et d'un clerc de ville, avec attribution du titre de noblesse , de même que leur postérité née et à naître.
« Je rendis aussi un édit portant création de l'ancien collège des secrétaires du roi , maison, couronne de France et de ses finances , au nombre de soixante, notre majesté comprise comme chef.
« On pense bien que je confirmai le privilège de noblesse accordé par mes prédécesseurs à beaucoup de villes. Je ne pouvais m'y refuser, j'avais trop besoin de m'attacher la bourgeoisie.
« Je dirai en terminant qu'en faveur de la pauvre noblesse qui n'avait de quoi s'équiper, je créai un corps de cent gentilshommes au bec de corbin, ainsi appelés de la forme du fer de la hallebarde dont ils étaient tenus seulement de s'armer. — J'instituai
aussi Tordre de Saint-Michel, celui de l'Etoile étant tombé en discrédit. C'était encore un moyen d'at* tirer à nous les gentilshommes qui tenaient à en être décorés.
« On verra par tout ce que j'ai fait, si, à regard de la noblesse, j'ai abaissé qu relevé la royauté. »
François i« (1515-1547). — « Ce qui prouve combien les grands vendent parfois leur dévouement, est l'acte qu'a commis notre cousin, le connétable Charles de Bourbon. Etait-ce là ce que je devais attendre d'un gentilhomme chez qui l'honneur au moins doit être sauf, quand la fortune même le trahit?
« Voici à quel sujet. Le connétable, gendre d'Anne de Beauj eu , régente sous Charles VIII, avait réuni, par son mariage avec Suzanne de Bourbon , tous les droits de la branche de Montpensier. A la mort, sans enfants, de Suzanne, en 1521, la duchesse d'Angouléme lui disputa la succession de Suzanne, comme héritière par sa mère, Marguerite de Bourbon. En effet , elle était plus proche d'un degré ; mais il y avait substitution de mâle en mâle qui regardait le connétable, et la faveur de Madame d'Angouléme l'emporta. Le connétable me laissa voir tout son dépit. J'essayai en vain de le calmer. Mais, sans rien écouter, il alla se livrer à mon ennemi personnel, Charles-Quint. Cet empereur, empressé de se l'attacher, lui donna le commandement de ses armées et promit de lui donner en ma-
riage Eléonore , sa sœur, veuve du roi de Portugal. Cette conduite de Charles de Bourbon n'a pas été seulement stigmatisée en France , mais encore en Espagne; car j'ai appris qu'un seigneur espagnol, nommé le marquis de Villane, ne voulut point prêter son palais pour y loger le connétable de Bourbon. Il dit à cette occasion à l'empereur : •• Je « ne puis rien refuser à votre majesté, mais je lui o déclare que si le duc de Bourbon loge dans ma * maison, je la brûlerai dès qu'il sera sorti, comme « un lieu infecté de la perfidie et par conséquent « indigne d'être habité par des gens d'honneur (1). » Yoilà une noble façon de penser ! Elle fait honneur au gentilhomme qui n'a pas craint de la manifester hautement.
« Sous mon règne, plusieurs nobles du Poitou, de l'Anjou, du Maine et de la Saintonge, cantonnés dans leurs châteaux, volaient les passants, pillaient les laboureurs , rançonnaient les gens d'église; et quand la justice envoyait sur les lieux, ils jetaient les sergents par les fenêtres ou ils les assommaient et les noyaient dans les fossés. Les justices subalternes n'osaient plus agir. Le parlement était trop éloigné pour protéger efficacement les plaignants. J'envoyai alors un président et douze conseillers tenir les grands jours à Poitiers.
« Ces magistrats vidèrent, dans l'espace de deux mois, plus de cinq cents causes d'appel.
(4) Le présid. Hénault, Abrégé chron. dt l'hist. de France.
« Douze des plus fameux brigands eurent la tête tranchée. Les autres avaient pris la fuite. Leurs biens furent confisqués et on rasa leurs châteaux (1).
« J'ai confirmé aussi plusieurs privilèges de noblesse accordés par mes prédécesseurs 'à certaines villes du royaume , pour services rendus à la couronne, ainsi que les privilèges octroyés aux secrétaires du roi, maison, couronne de France et de ses finances.
« J'ai tenu, par ma déclaration du 9 octobre 1546, à ce qu'on imposât au rôle des tailles et subsides ceux qui se disent nobles sans justifier leur qualité.
« Je ne terminerai pas sans dire qu'un des moyens qui me réussît assez heureusement pour triompher de l'orgueil des grands, fut d'attirer près de notre personne , en faisant de notre cour le centre des grâces, de la galanterie et des arts, cette haute noblesse, si fière et toujours prête à se faire indépendante. Beaucoup de gentilshommes à qui je donnai le rôle de valets de cartes, c'est-à-dire la fonction de suivre en toutes occasions les rois et les dames, y acquirent des postes lucratifs, des dignités et des honneurs qui flattaient leur ambition. Les plus récalcitrants, voyant que c'était un moyen d'y faire leur chemin plus facilement et avec moins de danger que par la rébellion, briguèrent à l'envi l'honneur de nous approcher. Ce fut pour moi l'occasion
(!) Du Boucbet, Annal. d'Aquitaine.
de les voir de près et de me les attacher plus directement, soit en leur passant au cou le collier de notre ordre, soit par quelque autre chaîne non moins attrayante. Je ne doute pas que ce moyen si simple, mais bien puissant, n'ait été suivi par mes successeurs : car ils avaient intérêt que la noblesse se fît une habitude de ne plus chercher sa fortune et son existence que dans les faveurs du prince. C'est ainsi que, sans coup férir, je réduisis à rien des seigneurs qui voulaient me faire obstacle.
« Le dernier conseil que je donnai à mon fils fut de se défier de la maison de Guise , qui semblait aspirer à une grandeur inquiétante dans une monarchie.»
henei n (15*7-1559). — « C'est sous mon règne que MM. les pairs commencèrent à entrer au parlement l'épée au coté, et cet abus se maintint malgré les remontrances que nous fit le parlement, que de toute antiquité cela était réservé au roi seul, en signe d J e spéciale prérogative de sa dignité royale; et que François, fils du feu roi François I er , étant Dauphin, et messire Charles de Bourbon, y étaient venus, laissant leur épée h la porte.
« Indépendamment des confirmations que je fis du privilège de noblesse accordé à plusieurs villes du royaume, je m'attachai à poursuivre les faux nobles. C'est ainsi que , par l'article 7 de mon ordonnance donnée à Àmboise le 26 mars 1555, dé-
fenses furent faites d'usurper la qualité de noble, sous peine de 1,000 liv. d'amende. »
henri [iv] dit le grand (1589-1610).— «Si, ayant à parler de la noblesse, il me fallait la montrer au milieu des horreurs de nos guerres de religion, je vous avoue que rien ne serait moins édiûant. Ventre saint gris ! quand on voit que, sous ombre de défendre le trône et l'autel , on commettait sous mes prédécesseurs et de mon temps tant de scélératesses , de trahisons et de mensonges , on se demande de quel côté, dans quel camp était passée la bonne et vraie noblesse ! Et ce pauvre peuple qui ne voyait pas qu'on le jouait! Il prétait naïvement son concours aux intrigants pour les aider à m'enlever une couronne qui me revenait de droit. Il put croire à de meilleurs jours quand j'eus tout pacifié par une messe et mon édit de Nantes; mais il dut voir aussi par la suite que, nonobstant les bonnes intentions d'un roi , les nobles avaient d'autres intérêts que ceux du peuple à faire prévaloir et même au préjudice des nôtres. Si je voulais citer tous les noms des grandes familles qui se liguèrent contre nous, je n'en finirais pas. Et puis , d'ailleurs, est-ce que la satire Ménippée, qui en fait bonne justice et ne nous a pas été moins utile pour le succès de notre cause que la bataille d'Ivry, n'est pas là comme un fouet vengeur, pour châtier les méchants, par le ridicule? Beaucoup de ceux qui s'étaient déclarés nos ennemis vinrent demander leur pardon ,
d'autres me vendirent leur soumission, et quelquesuns crurent se faire pardonner en me dénonçant leurs complices. Voilà où en venaient souvent bien des ambitieux qui, avec ou sans la qualité de noble, s'armaient facilement d'une épée pour se jeter dans un camp ou dans un autre. Pour ne parler que des grands, Mayenne, voyant la décadence de son parti , ne demanda-t-il pas pour prix de sa soumission que le gouvernement des provinces de Champagne, de Bourgogne et de Brie, fut héréditaire dans sa famille? Et le duc de Mercœur, cantonné dans la Bretagne, n'eut-il pas aussi la pensée d'en faire son domaine, espérant la tenir aux mêmes conditions que les anciens possesseurs de ce duché? Il fallait voir aussi le duc de Nemours, affectant dans son gouvernement l'indépendance d'un souverain. Mais tous ces hauts seigneurs furent obligés de se désister de ces prétentions, que le peuple, las de la guerre civile , ne se montrait pas disposé à soutenir.
« Mais voici un fait qui montre combien les grands étaient inconsidérés dans leur ambition. Ils s'étaient imaginés qu'embarrassé dans la guerre d'Espagne, je consentirais à leur céder ces provinces sous la foi et hommage, c'est-à-dire en flef, à condition que ces nouveaux vasseaux me fourniraient les secours dont j'avais besoin. L'espèce d'arrangement et d'ordre qu'ils mirent dans ce projet est le comble du délire. Les seigneurs qui tenaient de nous les plus grands gouvernements, consentaient à en démem-
brer des portions pour faire des souverainetés à ceux qui n'avaient aucun gouvernement. Ce fut le duc de Montpensier pourtant qui s'était chargé de me faire cette ridicule proposition. 11 dut voir le mépris que 1e fis du rétablissement de ces grands fiefs ; car, lorsqu'il m'en parla, je lui tournai les talons (1).
« Je m'attachai à réprimer les prétentions d'une foule de gens roturiers qui, pour avoir pris les armes dans les guerres de la Ligue, se déclaraient nobles, et non contents de nous avoir été hostiles pour la plupart, se refusaient à payer les subsides qu'ils nous devaient. Je lançai alors mon édit portant règlement sur le fait des tailles, par lequel je déclarais, que la profession des armes n'anoblirait pas celui qui l'exercerait, et même qu'elle ne serait pas censée avoir anobli parfaitement la personne de ceux qui ne l'avaient exercée que depuis l'an 1563, c'est-à-dire flepuis l'époque des guerres de religion en France. Pour bien saisir la portée de cet article, il faut qu'on sache bien que tous les hommes d'armes étaient gentils-hommes du temps de Louis XII, c'est-à-dire tous ceux qui composaient les compagnies d'ordonnance. Mais il ne faut pas entendre parles gentils-hommes d'alors, les gentilshommes issus de race noble. 11 suffisait pour être réputé gentil-homme qu'un homme, né dans le tiers état,
(1) Voyez Thouret, Abrégé des révol. de l'anc. gowo. franc.
fit uniquement profession des armes, sans exercer aucun autre emploi : ii suffisait, à plus forte raison, que cet homme né, disons nous, dans ie tiers état, eût acquis un Ûef noble, qu'il desservait par service compétent, c'est-à-dire qu'il suivît son seigneur en guerre, pour être réputé gentilhomme. Ainsi donc alors on s'anoblissait soi-même et on n'avait besoin ni de lettres du prince, ni de posséder des offices pour obtenir la noblesse : un homme extrait de race noble, et le premier noble de la race, s'appelaient également gentilshommes de nom et d'armes. Cette noblesse ainsi entendue subsista en France jusqu'au règne de notre prédécesseur Henri III, que Dieu absolve. Alors la noblesse acquise par la possession des fiefs et celle acquise par la profession des armes , cessèrent d'être noblesse. Et qu'on veuille bien remarquer ceci : l'article 158 de l'ordonnance de Blois, rapportée à l'année 1579, supprima la noblesse acquise par les fiefs, et mon édit, cité au-dessus, supprima celle acquise par les armes (1).
« Pour faire cesser un abus aussi criant que ridicule, j'abolis, par un édit de 1598, le privilège de la noblesse transmissible par les femmes, issues des frères de la Pucelle d'Orléans»
« J'ordonnai aussi, la même année, que -tous
(I) Le présid. Hénault, Abrégé chron. de l'hist. de France. Henri IV.
cmoblissement8 accordés depuis vingt ans, c'est-àdire depuis 1578, seraient révoqués, sans égard même aux privilèges de noblesse obtenus par les officiers de judicature et de finance (1).
« Dans mon édit de mars 1600, concernant les tailles, je disais, article 25 : « que la licence et corruption des temps a été cause que plusieurs, sous prétexte de ce qu'ils ont porté les armes durant les troubles, ont usurpé le nom de gentilshommes pour s'exempter indûment de la contribution aux tailles : pour à quoi remédier, nous défendions à toutes personnes de prendre le titre d'écuyer, et de s'insérer au corps de la noblesse s'ils ne sont issus d'un aïeul et père qui aient fait profession des armes ou servi en public en quelques charges honorables, de celles qui, par les lois et mœurs du royaume , peuvent donner commencement de noblesse, sans avoir jamais fait aucun acte vil et dérogeant à ladite qualité et qu'eux aussi se rendant imitateurs de leur vertu les aient suivi en cette louable façon de vivre, à peine d'être dégradés avec déshonneur du titre qu'ils auront osé indûment usurper. »
a On peut voir mes autres édits et déclarations sur cette matière. »
(i) Armoriai de Fr. , règ. I er , U« part. , p. 674. Il paraît, dit Cherin, que dans la recherche de 4666 on n'a point eu égard à cet ëdit, puisque les anoblis du règne de Henri IV furent tous maintenus.
LOUIS [XIII] LE JUSTE (1610-1643). — « On sait
que pendant ma minorité la régence fut déférée à ma mère, Marie de Médicis, qui souffrit que deux intrigants étrangers gouvernassent sous son nom. C'étaient Concini, marquis d'Ancre, et Eléonore Caligaï, sa femme. Quel éclat pouvait donner à la couronne une cour ainsi composée, et dont on ne pouvait obtenir les faveurs que par les plus basses intrigues. Aussi, les princes et les grands seigneurs, mécontents du gouvernement, se retirèrent dans les provinces. C'étaient Henri II, prince de Condé; César, duc de Vendôme, et Alexandre, grand prieur de France; tous deux enfants naturels de notre père; Henri, duc de Mayenne, fils du cbef de la ligue; les ducs de Longueville. de Guise, de Nevers, de Roban, de Luxembourg, de la Trimouille, etc. ; le marécbal de Bouillon était le chef de toute cette cabale de fugitifs, sans que notre mère en eût le moindre soupçon.
« Comme tous ces mécontents pouvaient être à craindre, on leur accorda tout par le traité de Sainte- Ménebould , du 15 mai 1614.
« Quand, déclaré majeur, je montai sur le trône, ce fut Luynes , un de mes veneurs, dont tout le talent était de dresser des oiseaux au vol, qui eut toute ma confiance et jouit de toute mon autorité; parce que, je ne puis le nier, il avait Fart d'amuser notre personne. Il disposait de la fortune de tous les grands du royaume. Ce n'était pas avec un tel personnage que je pouvais espérer de me faire
craindre des puissants seigneurs. Notre faiblesse les rendit entreprenants.
« Le maréchal de Bouillon chercha à soulever le parlement contre nous, et le prince de Condé, toujours mécontent de n'avoir pas le principal crédit , et se plaignant de l'inexécution du traité de Sainte-Ménehould , se retira de nouveau de la cour, et publia un manifeste sanglant contre le gouvernement.
« Je rendis aussitôt une déclaration par laquelle je privai Condé et ses adhérents de tous biens et honneurs , comme criminels de lèse-majesté.
« Ce prince, qui n'aimait pourtant pas les huguenots, ne s'était lié avec eux et fait leur chef que pour se venger de la cour, où son ambition n'avait pu trouver place. Il força la reine, notre mère, à faire avec lui ce traité de Loudun, si favorable pour lui et les siens. Mais par le conseil du maréchal d'Ancre, la reine le fit arrêter et mettre à la Bastille , parce que, malgré la paix rétablie, il ne cessait de cabaler. Les princes, à la nouvelle de cet emprisonnement, et plusieurs seigneurs , se retirèrent de la cour pour se préparer à la guerre. Ils avaient pour eux plusieurs forteresses qu'on leur avait laissées, lors de redit de Nantes, comme garantie de la liberté de leur religion. La Rochelle était la plus forte place qu'ils possédassent, et l'on sait combien elle fut menaçante pour nous et nos prédécesseurs. Mais dans ce moment où la faiblesse du gouvernement pouvait faire tout oser, parut
dans notre conseil un nomme qui s'en était ouvert l'entrée par la protection de Goncini. Cet homme, possédé de la passion la plus immodérée de gouverner, doué de cette inflexibilité de caractère qui subjugue tout ce qui lui fait obstacle, était Richelieu , évêque de Luçon , et qui depuis fut fait cardinal. Je ne crains pas de l'avouer : il fut à la fois la tête et le bras droit du gouvernement. Je lui abandonnai sans réserve les rênes de l'Etat. Je me contentai d'être l'instrument passif de son autorité.
« Richelieu entreprit donc de réduire les réformés à la simple liberté de professer en paix leur religion ; et, pour y parvenir, il fallut leur enlever les villes fortiûées où ils s'étaient cantonnés. Nous commençâmes par la Rochelle, dont la prise fut le coup mortel qui frappa le calvinisme et accabla tous les grands. Nous fîmes raser les forteresses qui pouvaient leur servir d'appui ; et tous les puissants et hauts seigneurs qui ne voulurent pas plier sous l'autorité de mon ministre ou périr par la main du bourreau, s'exilèrent du royaume. C'est qu'à l'exemple de Louis XI , notre aïeul, ce terrible cardinal, qui s'était emparé de la justice pour imprimer la terreur, avait à ses ordres des juges toujours prêts à prononcer les arrêts sanglants qu'il leur dictait. Je laisse à penser quelle fut la soumission de la haute noblesse, en présence d'un pouvoir qui faisait tout trembler, et sous lequel ma mère et moi nous fûmes obligés de courber la tête. Et cependant, sans ce génie politique, considéré le
temps où il apparut , pouvons-nous dire que seul nous eussions pu dissiper les calamités dont était menacée notre couronne ? Où en étais-je avant ce ministre cardinal? Les buguenots partageaient l'Etat avec nous, les grands se conduisaient comme s'ils n'eussent pas été sujets, et les gouverneurs de provinces, comme s'ils eussent été souverains. Chacun mesurait son mérite par son audace (1). Grâce donc à Richelieu , tout rentra dans Tordre. La décapitation de Saint-Preuil, des maréchaux de Marillac et de Montmorency, du duc de la Valette, de Cinq- Mars et de Thou ; — l'emprisonnement de puissants seigneurs mécontents et l'exil de quelques autres ; — l'exil môme de notre mère ; — l'échange forcé des places fortes du maréchal duc de Bouillon, montrent assez combien il était dangereux, ou de déplaire à notre premier ministre, ou de conspirer contre sa personne et contre l'Etat. Mais, sans m'é tendre davantage sur les actes rigoureux de notre règne, je rappellerai seulement les principales dispositions et ordonnances concernant les nobles. « Pour expliquer certains règlements pris par nous ou nos successeurs , il n'est pas inutile de connaître les observations contenues dans les cahiers des remontrances qui nous ont été faites par la noblesse du royaume, aux états tenus à Paris, en-1614.
(4) Testament polit, du card. de Richelieu.
9 Sa Majesté est très-humblement suppliée , y est-il dit :
« 1° De tenir le pins grand nombre de pages qu'elle pourrait, et d'ordonner qu'ils fussent tous de la qualité requise, conformément à l'article 113 de l'ordonnance d'Orléans;
« 2° Que. selon l'intention de Henri III , nul ne serait honoré de Tordre de Saint-Michel, qu'il ne fut gentilhomme d'extraction;
«3» Que ceux qui, par la licence du temps s'étoient injustement attribué la qualité de gentilshommes, et jouissoient des privilèges de la noblesse, en seraient déchus et seraient déclarés roturiers, etc. , sans qu'aucun, n'étant point noble, pût être admis dans le rang de la noblesse, et qu'à cet effet il serait dressé un registre fidèle des gentilshommes du royaume, du blason de leurs armes , et des honneurs et antiquité de leur race ;
« 4° Que nul ne pourrait prendre la qualité d'écuyer , qu'il n'eût fait apparoir de son extraction et généalogie par titre, avec la distinction néanmoins qu'il plairait à Sa Majesté de faire entre les gentilshommes de quatre races, et les nouveaux anoblis par leurs charges ;
« 5° Qu'à l'avenir aucunes lettres de chevalerie ne seraient données qu'à des personnes de valeur, et qui auraient grandement mérité du public;
« 6° Que les gentilshommes qui voudraient se retirer dans des villes de province ne seraient point contribuables aux impositions, guet et autres taxes;
« 7° Que les non-nobles qui auroient acquis des terres et seigneuries des plus nobles et anciennes maisons du royaume, ne pourraient s'attribuer le nom ni les armes desdites terres, mais seroient tenus de porter celui de leurs familles, à peine de confiscation desdites terres ;
« 8° Que défenses seroient faites à toutes sortes de gens, non nobles de race, de prendre la qualité d'écuyer et de timbrer leurs armes, sous quelque prétexte que ce fut ;
« 9° Que défenses seroient pareillement faites à toutes sortes de personnes qui n'étoient pas de la qualité requise, de s'attribuer le titre de mess ire et de chevalier, et à leurs femmes, de prendre le nom de madame;
« 10° Que toutes lettres accordées depuis trente ans, seroient révoquées et annulées, sinon celles qui avoient été données pour des services signalés dans les armées ;
« 11° Que toutes preuves de chevaliers de Malte se fcroient par titres et non par enquêtes et témoins, et que les privilèges accordés audit ordre demeureroient confirmés ;
« l2o Q U e les baillis et sénéchaux, conformément à l'article 263 de l'ordonnance de Blois, seroient gentilshommes d'extraction et non autres ;
« 13° Que les états de prévôts généraux ne pourroient être tenus que par gentilshommes d'extraction;
« 14° Que les offices de grands maîtres et maîtres
particuliers ne seraient donnés aussi qu'à des gentilshommes d'extraction ;
« 15° Qu'il seroit loisible et permis à la noblesse de faire le grand trafic sans déroger à la noblesse , et ce sans préjudice à la coutume de Bretagne;
« 16° Que nuls, sauf les gentilshommes, ne pourraient avoir les places de capitaines de vaisseau;
« 17° Que nuls anoblis ne pourraient prendre armoiries ni timbres , qu'elles ne fussent données de l'autorité de Sa Majesté , conformément à l'article 257 de l'ordonnance de Blois, et à l'article 190 de l'ordonnance d'Orléans : à l'effet de quoi Sa Majesté établirait un juge d'armes , lequel dresserait un registre universel des familles nobles du royaume, desquelles il employeroit dans ce registre les noms et les armes ;
a 18° Que les filles nobles d'extraction , majeures de vingt-cinq ans, ne pourraient se marier à personne de vile et abjecte condition , que par le consentement de quatre de leurs plus proches parents, autre que l'héritier, à peine par elles et leur postérité, d'être privées de leur parage et des successions collatérales qui pourraient leur échoir, lesquelles, dès le jour de leur mariage, seraient acquises à leurs aînés ou successeurs ;
« 19° Et que nul ne pourroit être pourvu de l'état de bailli ou sénéchal , qu'il ne fût de robe courte et gentilhomme de nom et d'armes (l).
(i) Armoriai de France, règ. I er , U« part. , p. 678.
« On le voit, par là, on nous demandait de réformer des abus et de consacrer des prétentions. Nous y avons avisé suivant le temps et les occurrences.
« Par lettres patentes du 10 mars 1615, nous avons attribué la qualité d'éouyer aux porte-manteaux et huissiers de la chambre et du cabinet du roi.
« Sur les très-humbles remontrances des députés de la noblesse du royaume aux états généraux, tenus en la ville de Paris, que plusieurs, contrefaisant les nobles, s'étaient donné des armes, la plupart faussement faites et plus mal blasonnées ; que d'autres, voulant faire croire qu'ils étaient d'une tige plus ancienne et plus illustre , avaient usurpé des armoiries , et s'ingéraient de les porter confusément sans droit, titre ni mérite, etc.; à quoi voulant remédier, j'ai , par mon édit de juin 1616, créé en titre d'office formé, un conseiller juge général d'armes , expert et bien connaissant au fait des armes et blasons, etc., avec plein pouvoir, autorité et mandement spécial, de juger des blasons, fautes et messéances des armoiries, etc. ; ordonnant aussi que toutes les recherches, poursuites et registres des armes des nobles du royaume ne pussent être faites que ce ne fût de son avis et ordonnance, lui ayant, à cet effet, attribué toutes cour, juridiction et connaissance , etc. [Edit de juin 4645.]
« Par ordonnance du 4 novembre 1616 , je signifiai que toutes et quelconques lettres de nous impétrées
ou qui seraient impétrées en matière d'anoblissement, port des armes, augmentation ou changement d'icelles, légitimation, rétablissement de noblesse, confirmation ou approbation d'icelles, lettres de chevalerie, érection d'aucune terre, fief ou seigneurie en titre d'honneur et autre de même matière et sujet, seraient présentées à l'officier d'armes, pour être par lui registrées , etc.
« Je révoquai, et on doit le comprendre, le privilège de noblesse accordé par mes prédécesseurs , aux maire et échevins de la ville de la Rochelle , et ce par lettres de 1628.
« Dans mon édit de janvier 1634, contenant règlement sur les tailles, je déclarai :
« Art. 1 er . Que, nonobstant tous les anoblissements accordés depuis vingt ans, moyennant finance ou autrement, et les usurpations des titres de noblesse, tous ceux qui seraient nés et se trouveraient de condition roturière, seraient imposés à la taille ; excepté les douze anoblis, par édit du mois de mai 1628, en faveur des associés en la compagnie de la nouvelle France.
o Art. 2. Que défense était faite à tous nos sujets, d'usurper le titre de noblesse, prendre la qualité d'écuyer, et porter armoiries timbrées , à peine de vingt mille livres d'amende, s'ils ne sont de maison et extraction noble.
« Art. 3. Que tous ceux qui , n'étant nobles de race, usurpaient ledit titre , sous prétexte de quelques sentences et jugements obtenus par eux ou leurs
prédécesseurs, si lesdits sentences ou jugements n'ont été confirmés par arrêt contradictoi rement rendus avec parties valables ou intéressées, seraient imposés aux tailles.
« Art. 4. Qu'il ne serait expédié aucunes lettres d'anoblissement , sinon pour de grandes et importantes considérations.
« Art. 5. Que les bâtards, quoique issus de pères nobles, ne pourraient s'attribuer le titre et qualité de gentilshommes, s'ils n'obtenaient des lettres d'anoblissement , fondées sur quelque grande considération de leur mérite, et vérifiées dans les cours des aides, etc.; autrement, lesdits bâtards, leurs veuves ou enfants, seraient imposables aux tailles.
« Art. 6. Que les maires, consuls, échevins et conseillers des villes , ayant privilège de noblesse .' par anciennes concessions, ne pourraient jouir de l'exemption que pendant l'exercice de leurs charges , sans que leurs enfants pussent user d'aucun privilège de noblesse.
« Art. 7. Que les descendants des frères de la Pucelle d'Orléans , insérés au corps de la noblesse, et vivant noblement, jouiraient des privilèges de la noblesse , et leur postérité de mâle en mâle , vivant noblement; mais que ceux qui n'avaient vécu et ne vivaient pas noblement ne jouiraient d'aucuns privilèges , et les filles et femmes descendant des frères de ladite Pucelle d'Orléans n'anobliraient plus leurs maris à l'avenir.
« Art. 8. Que les pourvus des charges de deux
— îoa —
cents gentilshommes de notre maison, qui ne seraient nobles d'extraction, seraient cotisés aux tailles.
< Art. 9. Que les commissaires des guerres jouiraient de l'exemption, bien qu'aucun d'eux ne fût gentilhomme, à cause du service qu'ils étaient obligés de nous rendre alors.
« Ce que je ne dois pas oublier ici, c'est les grands jours que je fls tenir à Poitiers, pour réprimer les violences de la noblesse envers nos sujets de petit état, qui en recevaient grande incommodité; et sur les remontrances qui me furent faites, je me proposais d'en faire la tenue tous les huit ou dix ans , afin de maintenir , par cette appréhension , la no* blesse et les officiers de justice dans leur devoir.
« Par édit du mois de novembre 1640, je révoquai tous anoblissements accordés , moyennant finance, etc., depuis trente ans, c'est-à-dire depuis 1610 , excepté ceux des officiers des cours souveraines et des secrétaires du roi, maison, couronne de France, et de nos finances, etc., etc. *
o On peut consulter nos autres ordonnances , édits et règlements, si on veut être plus instruit sur ce qui regarde la noblesse. »
LOUIS [XIV] dit LE GRAND (1643-1715). — « Les
princes et autres grands seigneurs , impatients de reprendre leurs allures ambitieuses, si bien comprimées par l'autorité inflexible de Richelieu, voulurent profiter de notre minorité, pour enlever 4e
vive force à la régence les belles positions du gouvernement. Mais la Providence semblait avoir placé à dessein, auprès de nous, pour veiller au salut de la couronne , le cardinal Mazarin , qui déjoua leurs tentatives. Malgré les railleries , les pamplets insolents, les attaques virulentes dont il fut l'objet, ce ministre, sans avoir le génie de son prédécesseur, sut obtenir par la ruse , ce que l'autre avait obtenu par la force.
« D'abord le duc de Beaufort , accusé d'avoir voulu attenter à la vie du cardinal , fut mis à Vincennes, et MM. de Vendôme, qui étaient à la tête d'un parti nommé les importants , furent exilés. Je conviens que la présence d'un ministre étranger, et de plus cardinal , ayant la direction des affaires de l'Etat, faisait croire que désormais la France ne serait plus gouvernée que par des dignitaires de l'Église de Rome; de là cette irritation qu'éprouvaient nos sujets et dont les ambitieux savaient si merveilleusement tirer parti. Les grands, en effet, n'osant s'attaquer ouvertement à la royauté, s'unissaient à la multitude qui criait h bas le Mazarin. Les princes n'attendaient qu'une occasion pour se liguer contre la cour. Malheureusement elle se présenta à la suite d'une mesure politique qui avait paru nécessaire. On avait suspendu les gages des of Aciers du parlement et emprisonné quelques conseillers , et notamment le président Potier de Blanc- Mesnil et Broussel, pour les punir de leur attitude par trop indépendante. C'était mettre le feu aux
poudres. À cette nouvelle, le peuple parisien se soulève, redemandée grands cris les prisonniers, et les chaînes sont tendues dans Paris. Cette journée des barricades , ainsi l'appela-t-on , aboutit à faire incliner, qui l'aurait cru! l'autorité royale devant la volonté populaire. Le président et les conseillers furent rendus à la liberté.
« Le bien public, comme il arrive presque toujours dans les révoltes, n'était que le prétexte de ces troubles, excités, avons-nous dit, par les mécontents du gouvernement, qui, sans oser attaquer la majesté royale, s'en prenaient au ministre ; c'est ce qui fit donner aux deux partis qui se déclarèrent alors , les noms de frondeurs et de mazarins (1).
« À la tête des premiers, on voyait le duc de Beaufort , deuxième fils de César de Vendôme , fils naturel de Henri le Grand, notre a$eul, et qui s'était sauvé de Vincennes où il était prisonnier depuis cinq ans. Grand , bien fait de sa personne , adroit aux exercices, infatigable, rempli d'audace, des manières grossières qu'on prenait pour de la franchise , mais artificieux, et aussi fin que peut être un homme de peu d'esprit. Il avait tout pour être aimé de la populace (2), aussi lavait-on nommé à à la cour le roi des halles; ensuite c'étaient de Retz, coadjuteur de Paris, qui fut depuis cardinal; la
(4) Le présid. Hénault, Abrégé chron. de l'hist. de France.
(5) Idem.
ducbesse de Longueville, le prince de Marsillac qui l'aimait ; le prince de Gonti , le duc de Vendôme, son beau-frère; le duc de Nemours, le duc de Bouillon, Tâme du parti; le maréchal de Turenne,, son frère ; le maréchal de la Mothe , M Ue de Montpensier, et bien d'autres encore.
« Du côté de la cour, on comptait le prince de Condé , qui nous abandonna dans la suite ; le maréchal de Gramont , le duc de Ghâtillon et quelques autres seigneurs dévoués.
« Le prétexte et le mot de la guerre étaient, point de Mazarin. Et je puis le dire ici sans être taxé de partialité, parmi les ennemis de ce ministre, il n'y avait pas un seul ami du peuple , un seul ami de la nation. C'étaient tous des hommes qui n'aspiraient qu'à la place de celui qu'ils poursuivaient» ou qui voulaient lui vendre chèrement leur soumission et leurs services (1).
« Ce qui montre bien , dans tous ces mouvements contre la couronne , que les hauts seigneurs n'agissaient que pour leur propre cause, c'est qu'en moins de trois ans , on vit les intérêts changer totalement : le prince de Conti , chef des rebelles contre le cardinal, épouser sa nièce ; le prince de Condé, assiéger Paris pour le roi, puis défendre Paris contre le roi ; ce même prince de Condé ramener le cardinal triomphant dans Paris , ensuite être mis en
(1) Tbouret , A brégédes réool. de l'anc. gouv. franc.
prison par ce même cardinal ; enfin , le maréchal de Tu renne se séparer da prince de Condé, et donner contre lui la bataille de (la porte) Saint-Antoine. Quant an duc d'Orléans, son habitude était de flotter sans cesse entre les deux partis , pour ne jamais se compromettre (1).
« Nous nous vîmes réduits par les frondeurs à sortir de la capitale ; nous ne parvînmes à apaiser les troubles que par un accommodement dont les conditions furent signées sans qu'aucun parti eût satisfaction. Bien entendu, il y eut une amnistie générale , où furent compris et noxmés tous les personnages considérables du parti rebelle.
« Cette paix n'empêcha pas les troubles dans le royaume, surtout en Provence et en Guyenne» où les parlements s'étaient déclarés, à l'exemple de celui de Paris, contre les gouverneurs, le duc d'Àlais et le duc d'Epernon.
« Le prince de Condé nous avait bien servi un moment : je dois confesser que l'Etat et le ministre lui devaient, l'un la gloire, et l'autre sa sûreté; mais il voulait mettre ses services à trop haut prix, il se montra impérieux et rebelle dans ses prétentions. Il fut résolu de l'arrêter. On profita de sa brouille avec les frondeurs pour accomplir ce projet. Il fut pris avec le prince de Conti et le duc de Longueville, et conduit d'abord à Yincennes,
(1) Le présid. Hénault, Abrégé chron. de ïhist. de France.
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ensuite à Marcoussi, puis au Havre de Grâce. On parut s'étonner de ce que le peuple, dans cette circonstance, alluma des feux de joie; mais ignoret-on que le peuple n'est pas longtemps dupe de ceux qui se jouent de sa conûance?
« À la nouvelle de cet emprisonnement, le parti de la Fronde se ranime. La duchesse de Longueville se sauva en Normandie, où de Marsillac la suivit; M. de Bouillon à Turenne , et M. de Turenne à Stenai. Marsin , attaché au prince de Condé , fut arrêté en Catalogne , au milieu de l'armée qu'il commandait.
« Le maréchal de Turenne , qui avait pris la qualité de lieutenant général de nos armées pour la liberté des princes, se joignit a l'archiduc, conformément au traité conclu par M me de Longueville. Le duc de Nemours vint aussi fortifier le parti des frondeurs , attiré par la duchesse de Châtillon, dont H était amoureux,- et le parlement, soulevé par les frondeurs , demanda hautement la liberté des princes. — La cour, qui n'était pas en état de résister , dut donc céder. Enûn les princes? délivrés par le cardinal en personne, rentrèrent triomphants dans Paris , accompagnés du duc d'Orléans. Je ne perdais pas l'espoir de ramener à la cour le prince de Turenne. Je l'invitai par lettre à quitter le service des Espagnols armés contre nous, en l'assurant que , pour reconnaître sa soumission , le contrat d'échange pour Sedan, conclu dès l'an 1642, serait enfin signé. Il se rendit, et je pus
dès lors opposer un terrible adversaire au prince de C on dé, qui persistait dans sa révolte.
« Les troubles s'apaisèrent encore une fois. Je fis publier, le 21 octobre 1652, une amnistie générale pour tout ce qui s'était passé depuis 1648, et rentrai dans Paris le même jour. Le prince de Condé en était sorti cinq jours auparavant pour aller seconder les Espagnols dans leurs attaques contre la France. — Monsieur (d'Orléans) se retira à Blois, Mademoiselle de Montpensier dans ses terres, le cardinal de Retz fut mis à Vincennes, de là à la citadelle de Nantes, d'où il se sauva. Château neuf avait reçu Tordre de se retirer dans sa maison de Montrouge ; Montrond , qui tenait pour Monsieur le prince, se rendit à Paluau.
« Les temps d'orage étant passés , le cardinal Mazarin fit sa rentrée dans Paris le 3 février 1653. Les princes, les ambassadeurs, le parlement, le peuple, tous s'empressèrent à lui faire leur cour et à respecter en lui une fortune que rien n'avait pu abattre. Ce ministre logea au Louvre, et j'ordonnai à Cette occasion que la porte de la Conférence fût gardée par une compagnie du régiment des gardes. A partir de cette époque, notre règne s'affermit de plus en plus, et rassuré contre les mouvements et toutes les cabales intérieures , je ne m'occupai plus que de combattre les ennemis du debors que les troubles civils avaient attirés sur notre territoire. Ainsi, sans entrer dans de plus longs détails, voilà comment se terminèrent les ridicules guerres de la
Fronde, dirigées sans autre but que de satisfaire l'ambition personnelle des chefs, et jusqu'à ce que la cour fût amenée à acheter les plus importants par une pension ou par une dignité. Et qui n'a pas remarqué que de cette union bizarre des nobles et des gens de robe, ligués contre le cardinal, il résulta qu'un fit la guerre en suivant les formalités de la procédure criminelle. Les gens de robe verbalisaient et informaient contre les armées, contre les généraux; et les nobles, qui n'entendaient rien à ces procédés judiciaires, étaient cependant obligés de conduire la guerre comme on conduit un procès (1).
a Enfin, grâce au succès de nos armes, qui inspiraient le respect de notre autorité au dedans comme au dehors, je pus désormais faire enregistrer par le parlement mes lois, mes édits et ordonnances sans retard, sans modification et sans surséance d'exécution. Je fis savoir au parlement que telle était notre volonté, et que je la ferais exécuter avec rigueur s'il lui arrivait d'oublier un instant que l'État c'était moi. Quant aux grands, sous la fin de mon règne ils avaient complètement perdu cet esprit de corps qui était si dangereux pour la royauté. Je les. habituai à s'isoler les uns des autres en flattant leur ambition personnelle et ne souffrant l'orgueil de leur caste qu'à l'endroit du tiers élat, dont il contenait
(i) Thouret, Observât, sur Vhist. de France.
la marche déjà trop ascendante vers l'émancipation.
« L'éclat de notre cour, par un heureux concours de luxe, de gloire et de force, fut si éblouissant, que toute la noblesse» grande, moyenne et petite, voulut y avoir accès. Être attaché à notre service par une fonction quelconque fut plus qu'un besoin , ce fut une passion qui ne connut plus de bornes. Ceux des nobles qui ne pouvaient nous servir dans nos armées, dans les emplois de notre gouvernement, nous supplièrent de les admettre dans le service, soil de notre petite ou grande écurie, soit dans nos cuisines, dans notre garde-robe , dans nos antichambres, etc., etc. Tant de dévouement, tant de supplications, inconnus des anciens preux, me portèrent à étendre le service domestique de notre personne, delà reine, des princes du sang.et de nos palais. Quel triomphe pour notre couronne de voir, à l'instar des empereurs romains, enchaînée désormais au char de l'État cette noblesse féodale, jadis si ûère, si insolente et si agressive, nous suppliant de laisser tomber sur elle les rayons dorés du soleil sans pareil de notre majesté {nec pluribus impar), et sans lesquels rayons sa vertu traditionnelle courait risque de se morfondre ! Pouvais-je ne pas user de mes avantages quand Richelieu m'avait livré la féodalité pieds et poings liés ? Le lion s'était laissé limer les dents et rogner les ongles : y avait-il danger à l'orner de rubans et de colliers?
« Que de terres n'ai-je pas érigées en duchés-
pairies? Que de concessions nobiliaires, que de distributions de colliers d'ordre n'ai-je pas faites? Il me souvient, à l'occasion (Tune promotion de chevaliers de l'ordre , que le maréchal Fabert refusa d'y être compris, en me faisant cette noble réponse — qu'il ne voulait point faire de fausses preuves de noblesse. — Il est vrai qu'il était fils d'un libraire de Metz (l). C'était ce même général à qui Mazarin proposait de lui servir d'espion dans l'armée. Fabert lui répondit avec cette dignité que notre ministre n'attendait sans doute pas d'un bomme sorti des rangs du peuple : — « Un grand ministre comme vous doit avoir toutes sortes de gens, les uns doivent le servir par leurs bras, les autres par les rapports qu'ils lui fdnt ; trouvez bon que je sois dans la classe des premiers (2). » J'estimais beaucoup cette nature franche, aussi Fabert fut un des maréchaux avec qui je fis ma première campagne.
« Avant de rappeler ici les principales ordonnances que je publiai sur la noblesse, je ne veux pas omettre une mesure grave que je fus forcé de prendre à l'égard des plaintes portées par les habitants de l'Auvergne contre les nobles et les juges de ce pays, qui commettaient des excès sans nombre contre les vassaux et les justiciables. Je fis tenir
(4 ) Voir notre Nobiliana.
(2) Le présid. Hénault, Abrégé chron. de l'hist. de France.
en conséquence les grands jours à Clermont , où il fut fait bonne et sévère justice des coupables (1).
« Par déclaration de niai 1643, j'anoblis deux de nos sujets dans chaque généralité du royaume, en faveur de notre heureux avènement à la couronne, leur donnant à eux et leur postérité les privilèges de noblesse, avec pouvoir de porter la qualité décuyer et de parvenir à tous degrés de chevalerie et de gendarmerie , sans payer aucune ûnance à nous ou à nos successeurs et aucune indemnité aux habitants des paroisses où ils feraient leur demeure.
« Je révoquai , par une autre déclaration de 1643, tous les anoblissements accordés trente ans auparavant, c'est-à-dire depuis 1613.
« Le 24 octobre de la même année, je confirmai les conseillers-secrétaires du roi , maison, couronne de France, et de nos finances, dans le privilège de la noblesse, à eux accordé par lettres patentes de Charles VI il, du mois de février 1484.
« Comme tous mes prédécesseurs , je confirmai encore tous les privilèges de noblesse antérieurement accordés à certaines villes de notre royaume.
«Par édit de 1649, 19 août, j'ai voulu que les présidents, conseillers, avocat, procureur général, le greffier en chef et lès quatre notaires et secrétaires du parlement de Paris, fussent déclarés nobles, eux et leur postérité, pourvu que lesdits offl-
(1) Voir les grands jours tenus à Clermont, par Fléchier.
ciers eussent servi pendant vingt ans, et qu'ils fussent décédés revêtus de leurs ofûces ; — et qu'ils jouissent de toutes les prérogatives et prééminences accordées aux nobles, barons et gentilshommes du royaume, bien qu'ils ne fussent pas issus de noble et ancienne race. J'accordai les mêmes privilèges par autre édit du mois de janvier 1645 , aux présidents, maîtres ordinaires, correcteurs et auditeurs, avocats et procureurs généraux , et au greffier en chef de la chambre des comptes de Paris.
« En cette même année 1645, au mois d'octobre , je rendis un édit portant création de cinquante nobles dans toutes les villes franches de la province de Normandie , avec tous les privilèges dont jouissaient les autres nobles et gentilshommes du royaume; ayant permission de porter écussons et blasons de leurs armes timbrées, et même de continuer leur trafic pendant leur vie , sans que le fait de marchandise leur pût être imputé à dérogeance , ni à leurs descendants. À condition que si le ban des nobles et gentilshommes était convoqué, ils seraient tenus, à peine de déchéance du titre de noblesse , de se trouver aux premières convocations dudit ban, tant près de Sa Majesté, que dans ses armées.
Le roi Louis [XIII] notre vénéré père, par édit du mois de novembre 1640, avait jugé à propos de révoquer les anoblissements accordés depuis trente ans; mais il était arrivé qu'au préjudice de cette déclaration , ceux qui avaient obtenu des lettres de
noblesse dans la province de Normandie s'étaient, pa/leur crédit, maintenus dans la jouissance de leurs privilèges de noblesse, et dans l'exemption de la taille. C'est alors que , pour remédier à cet abus , je confirmai ,/ dans cette province , tous les anoblissements obtenus depuis l'an 1606; même ceux qui avaient été accordés précédemment, sans qu'à l'avenir lesdits anoblis pussent être inquiétés pour raison de ladite déclaration de 1640 ; — mais à la charge par eux, de nous payer, bien entendu, les sommes qui seraient par nous ordonnées ; — à faute de quoi ils seraient déchus des privilèges
de noblesse. [Edit d'octobre 4650.]
« Les Normands sont fins et rusés. Informé qu'il y avait parmi eux un certain nombre de propriétaires qui se déclaraient indûment nobles pour échapper la taille ; je fis procéder, en 1655, à la recherche des usurpateurs du titre de noblesse , par des commissaires députés à cet effet en Normandie.
« Par arrêt de notre conseil (1656), je confirmai les gardes de notre corps et de celui de la reine , ainsi que les gardes de la porte du château, dans le droit de prendre la qualité ô'écuyer.
« L'usurpation de la qualité de noble était le moyen, comme nous l'avons dit, d'échapper à la taille. Beaucoup de simples possesseurs de terres s'en aidaient auprès des collecteurs , qui faisaient payer alors aux autres roturiers les sommes dont l'usurpateur s'était dégagé , et c'était toujours au détriment des taillables que ces fraudes avaient
lieu. Les nombreuses plaintes qui nous parvenaient à ce sujet nous obligèrent de rendre des édits et de faire procéder aussitôt à la recherche des faux nobles. Mais les commissaires que nous députions à cet effet, agissant sans doute pour le bien de nos finances, nous remontraient qu'il était plus avantageux pour le trésor de maintenir les usurpateurs moyennant une taxe, qui rapporterait plus que la taille à laquelle on les imposerait , et , pour indemniser la paroisse où se trouvait l'anobli douteux, de forcer ce dernier à payer une indemnité; de cette sorte, les droits du roi et ceux du public étaient saufs , et toute la charge pesait sur l'usurpateur. Il nous arriva parfois , à nos prédécesseurs et à nous , de souscrire à cette disposition. Néanmoins , pour donner satisfaction aux réclamations , nous nous vîmes encore dans l'obligation de faire une nouvelle déclaration pour la recherche des usurpateurs, datée du 30 décembre 1656, portant « que tojus ceux qui , depuis l'année 1606 , se trouveraient, sans être nobles et, sans titre valable, avoir pris indûment la qualité de chevalier ou û'écuyer, avec armes timbrées , et usurpé le titre de noblesse ou exemption des tailles , seraient imposés aux rôles des paroisses de leur résidence , et tenus de payer , conformément au règlement des tailles de 1634, la somme de 2,000 livres et les 2 sous pour livre , etc. ; et de plus , que, voulant traiter favorablement les nouveaux anoblis, je les confirmais dans leurs anoblissements, à la charge
de payer, par chacun d'eux, la somme de 1,500 livres et les 2 sous pour livre ». —
« La paix ayant été faite entre la France et l'Espagne , et voulant gratifier ceux qui se trouveraient avoir plus de mérite et s'être distingués des autres, et suivre ce que j'avais fait lors de mon joyeux avènement à la couronne , par mon édit de 1660 , du mois de janvier, j'anoblis deux de nos sujets dans chaque généralité des ressorts des- parlements, chambre des comptes , cour des aides , ensemble leurs femmes , postérité et lignée , tant mâle que femelle, etc., avec pouvoir de porter la qualité à'écuyer et leurs armes timbrées en écusson ; le tout sans taxe , sans présentation d'aucuns certificats de service , sans paiement d'aucune indemnité aux paroisses ou communautés de leur demeure (1).
« Le 8 février 1661, nouvelle déclaration de notre part pour la recherche et condamnation des usurpateurs de noblesse , à l'honneur des véritables gentilshommes, et au soulagement des autres sujets taillables de notre royaume ;
« Voulant que les qualités prises par lesdits usurpateurs fussent rayées et biffées de tous actes et contrats où ils se trouveraient les avoir prises et usurpées; le timbre apposé à leurs armes, lacéré, rompu, etc.
« Et par arrêt rendu en notre cour du parlement
(4) Voyez Cherin, Abrégé chron. dédits, déclarât., etc., concernant le fait de la noblesse.
de Paris , le 13 août 1663 , nous ayons fait défense à tous propriétaires de terres de se qualifier barons, comtes, marquis, et d'en prendre les couronnes à leurs armes , sinon en vertu de lettres patentes bien et dûment vérifiées en notre cour : à tous gentilshommes de prendre la qualité de messire et de chevalier, sinon en vertu de bons et valables titres; et à ceux qui n'étaient point gentilshommes de prendre la qualité (Técuyer, à peine de 1,500 livres d'amende.
« Par un édit d'août 1664, je supprimai toutes les lettres de noblesse accordées par nous ou les rois nos prédécesseurs, depuis le 1 er janvier 1614, dans la province de Normandie, et depuis le l« janvier 1611 , dans le reste du royaume.
« Autre déclaration de notre volonté contre les usurpateurs , du 26 février 1665 ; et le 10 mars de la même année, recherche nouvelle de la noblesse, dans la Normandie.
« Messieurs de la noblesse d'Artois firent un règlement en 1666, afin d'établir les conditions requises pour entrer aux états ; sachant que notre intention était que ladite entrée ne fût permise qu'aux gentilshommes possédant terres h clocher des plus seigneuriales.
« Par arrêt du 1 er juin 1655, j'avais fait surseoir à la recherche des faux nobles, parce qu'il était arrivé quantité de vexations , par la malice d'aucuns de ceux qui avaient été préposés à ladite recherche , et des procureurs et autres officiers subalternes ,
lesquels avaient fait tant de chicanes à de véritables gentilshommes , que c'était vraiment le cas de dire — qu'il leur en coûtait plus pour prouver leur noblesse que pour l'acheter. J'y ai mis ordre, par l'arrêt de notre conseil d'Etat du 22 mars , qui leva la surséance de 1655 , et régla la prompte vérification des titres.
o Comme la noblesse est l'appui le plus ferme des couronnes, disions-nous ouvertement dans notre édit de novembre 1666 , et qu'en la propagation des familles des gentilshommes , consiste la principale puissance de l'Etat. . . nous avions ordonné que les gentilshommes et leurs femmes qui auraient dix enfants nés en loyal mariage et vivants, à moins qu'ils ne fussent décédés portant les armes pour notre service , jouissent de 1,000 livres de pension annuelle ; comme aussi ceux qui auraient douze enfants vivants ou décédés , comme dessus , jouissent de 2,000 livres.
« Suivant l'interprétation de nos lettres patentes du 26 mars 1697, je permis aux porte-manteaux, huissiers de notre chambre et cabinet, et à nos valets de chambre et de garde-robe , de prendre la qualité d'écuyers , tant qu'ils seraient revêtus de leurs charges, ou qu'ils en auraient obtenu lettres de vétéran , après vingt-cinq ans de service , sans que ladite qualité pût passer à leurs descendants.
« Il fut rendu , par M. de Lamoignon , intendant du Languedoc , une sentence de mort , le 2 mai 1698 , contre un fabricateur de faux titres de noblesse.
€ Pour abréger, je renvoie aux nombreux édita, déclarations , ordonnances, arrêts, lettres patentes, sur le fait de la noblesse qui émanent de notre autorité. Ce que nous en avons rapporté servira à montrer combien le titre de noblesse fut recherché, disputé , usurpé , payé d'une part et donné , révoqué, poursuivi et tarifé d'autre part, suivant les divers intérêts dont chacune des parties était animée , pendant notre long règne. »
Les déclarations royales sur la noblesse se trouvant complétées par celle de Louis XIV. les rois ont levé précipitamment cette séance, qui leur avait déjà paru trop longue.
Après avoir montré comment la noblesse féodale fut vaincue par les rois, il conviendrait peut-être de dire comment aussi la noblesse privilégiée fut anéantie par le peuple. Mais qu'est-il besoin de rappeler ce qui est connu de tout le monde ? Qui peut ignorer d'abord que sous le règne de Louis XV, où la cour, sans éclat, sans dignité, ne présentait plus que le spectacle affligeant d'une démoralisation complète, il y eut une grande partie des nobles qui achevèrent de se rendre odieux, en participant aux désordres de la royauté ? et qui assurera que les cinquante-neuf années de ce règne scandaleux à plus d'un titre, n'ont pas fait perdre à la royauté comme à la noblesse le prestige de leur condition?
Qui ne. sait ensuite que Louis XVI fut un succès-
seur trop inhabile, trop faible pour relever la splendeur de la couronue et asseoir le trône sur des bases solides; que ses réticences, ses tergiversations, ses hésitations, enhardirent la noblesse à résister obstinément aux réformes demandées par le tiers état— l'égalité des charges publiques surtout,— et que c'est dans cette lutte terrible de ces deux corps puissants, à laquelle le clergé prit part, que les nobles et les prêtres succombèrent, entraînant le roi et la royauté dans leur fatale chute.
Le peuple, si longtemps opprimé , maître à son tour, dicta des lois et constitua une nouvelle France.
Un des premiers actes de l'Assemblée nationale fut d'abolir, dès le 4 août 1789, tous les privilèges en matière de subsides, privilèges derrière lesquels la noblesse s'était toujours retranchée.
Et le 5 novembre suivant, la loi proclama ce grand principe, qu'il n'y aurait plus en France aucune distinction d'ordres.
Vint ensuite le fameux décret du 19 juin 1790 , rendu par cette célèbre assemblée, portant :
Art. 1 er .— «La noblesse héréditaire est pour toujours abolie; en conséquence, les titres de prince, de duc, de comte, marquis, vicomte, vidame, baron, chevalier, messire, écuyer, noble et tous autres titres semblables, ne seront pris par qui que ce soit, ni donnés à personne. »
Art. 2.— « Aucun citoyen ne pourra prendre que le vrai nom de sa famille. Personne ne pourra
porter, ni faire porter des livrées ni avoir d'ormotries. L'encens ne sera brûlé dans les temples que pour honorer la Divinité et ne sera offert à qui que ce soit. »
Et enfin la Constitution de 1791 confirmait une fois de plus que :
« L'Assemblée nationale, voulant établir la Constitution française sur les principes qu'elle venait de reconnaître et de déclarer, abolissait irrévocablement les institutions qui blessaient la liberté et l'égalité des droits ;
a Qu'il n'y avait plus ni noblesse , ni pairie , ni distinctions héréditaires, ni régime féodal, ni justices patrimoniales, ni aucun des titres, dénominations et prérogatives qui en dérivaient , ni aucun ordre de chevalerie, ni aucune des corporations ou décorations pour lesquelles on exigeait des preuves de noblesse ou qui supposaient des distinctions de naissance, ni aucune autre supériorité que celle des fonctionnaires publics, dans l'exercice de leurs fonctions, etc. »