‹ Les noces d'un Jacobin: journal d'Alcibiade CeyratChapitre 13 sur 15 · LES · texte numérisé non relu

LES

PRIMTDI, l®*" THERMIDOR, L*AN DEUXIÈME (mercredi 23 JUILLET 1794, vieux style),

A cinq heures du matin.

Je me suis éveillé dès le. patron- Jacquet. Les flèches de l'Amour avoient vaincu les pavots de Morphée. Pourtant ce ne fut pas l'image enchanteresse de l'aimable Eléonore qui se présenta la première à mon esprit dès que mes paupières alourdies s'ouvrirent à la douce lumière de l'aurore aux doigts de rose, ce fut la crainte de n'avoîr pas bien fermé la pièce qui précède ma chambre à coucher. Je tremblai que mon citoyen de confiance n'y vînt avant moi, et je me rappelai que je n'avoîs pas caché mes lettres et ce Journal.

La veille au soir, j'avois tom-né dans les pièces démon logis, comme pois en pot, fort embarrassé à me décider entre divers cuisiniers, et je m'étois couché distraitement. Un cœur sensible est souvent distrait; et c'est un grand malheur, quand on se destine à servir sa patrie en en dirigeant les

deslinées. Le sage Saint-Just — à ce que m'a rapporté Le Jeune, son secrétaire et mon ami — aime à dire : « Un sans-culotte ne doit pas être distrait. S'il a la tète légère, qu'il la porte en holocauste sur l'autel de la Patrie I »

Je me précipitai donc vers la porte et je la fermai, puis je rangeai mes papiers. Mais comme je ne voulois point avoir l'air de me défier de mon officieux, de peur de le fâcher, ce qui est l'un des plus grands dangers que l'on puisse courir sous le règne de la Liberté ; comme aussi je craignois, si je faisois la grasse matinée, comme j'en étois tenté, qu'il ne me dénonçât à l'Assemblée générale de la section, comme menant une vie analogue à l'aristocratie des satrapes de l'Asie, je lui criai que j'étois un peu incommodé et qu'il voulût bien me réveiller à huit heures, en frappant fort h la porte de la chambre.

Je revins me mettre dans mes draps. Mais je m'aperçus que j'étois fort échauffé. Je pensai que c'étoit la tendre ardeur que je resssentois à l'idée lans trois jours, je serois possesseur fortuné mable Eléonore, Mais en allant voir le theritre que m'avoit donné mon ami Michel Le ois, neveu et suppléant au Collège de France oyen Le François La Lande, l'illustre asne, je vis qu'il marquoit 17 degrés. Je me lai que le citoyen Le François me dit hier le descendroit pas plus bas môme la nuit, et ous étions menacés d'avoir, pendant plus

dWe décade, des chaleurs étouffantes, mêlées de quelques violens orages.

11 ajouta même que Ton avoit remarqué dans riiistoire que les chaleurs extraordinaires indiquoient généralement l'approche de quelque mouvement important dans l'ordre de la société. Je l'arrêtai avec sévérité, en lui demandant s'il convenoit aux comités de gouvernement qu'on répandît le bruit de quelque commotion prochaine? Je l'engageai à veiller sur lui en lui disant que j'ignorois jusqu^à quel point je pouvois, sans manquer à mon devoir de franc jacobin, négliger de le dénoncer. Il me regarda en pâlissant et s'éloigna, en murmurant quelques mots sur les droits de la science. Cela m'irrita et je le saisis par le bras en lui disant que la science n'avoit pas plus de privilège que n'importe quoi, et que les sansculottes seuls avoient des droits dans une République modèle comme étoit le gouvernement actuel.

Il est \rai que ces La Lande persistent dans cet athéisme que le grand Maximilien a terrassé en floréal, comme une des têtes de l'hydre de l'aristocratie. Ce sont de ces savans égoïstes qui ne songent jamais au peuple et que le peuple supprimera, puisqu'ils mettent la science au-dessus de lui.

J'avois laissé la fenêtre ouverte, j'entendis avec plaisir le chant de quelques oiseaux dans le jardin de l'Abbaye qui étoit sur la droite de mes fenêtres.

11 y avoit longtems que je n'en avois point entendu. Cela me ramena à dix années auparavant, quand j'ache vois mes humanités à Juilly, sous la férule des fanatiques prêtres de TOratoire. Cela me rappela aussi une remarque que mon odieux rival, le citoyen Sanghehem, avoit faite, à savoir que le nombre des oiseaux chantans avoit diminué de plus des trois quarts, à Paris, depuis Taurore de notre glorieuse Révolution. Observation aristocratique et faite pour discréditer le règne des sansculottes, qui sont au contraire les plus purs amans de la Nature. Mais à quoi bon dénoncer Sanghehem ; il m'en cuiroit : il est plus populaire que moi. Je me rendormis en pensant que mon futur beaupère, l'austère Panche, alloit avoir bien chaud. Cette pensée me réjouit. Mais j'avois observé — car la nature ma gratifié non seulement de la sensibilité, mais du don de l'observation — que la chaleur développoit en lui l'amour de la franc-maçonnerie, amour dangereux en ce moment. Le comité du Salut public déteste cette institution, qui est plutôt faite pour la bourgeoisie que pour le peuple. Cette pensée m'affligea, car l'austère Panche, quoique très ennuyeux, est le père de Taimable Eléonore, et s'il étoit emprisonné, les principes civiques me permettroient-ils encore d'épouser cette séduisante beauté? Je me rendornïis néanmoins.

10 heures du matin.

J'ai longtems hésité entre Méot, Venua et Février. Mon futur beau-père, le vertueux commandant de la section Mucius Scœvola, suggéroit Bosse, le traiteur du fameux cabaret de la Grange- Batelière. Il le suggéra timidement, et c'étoit un spectacle attendrissant de voir de la timidité chez cet austère patriote, Léonard Panche, l'intègre Panche, le vertueux Panche, qui parlageoit avec mon oncle Joachim Ceyrat la gloire d'avoir fait de cette section la Montagne delà capitale et le sanctuaire du sans-culotisme. Mais la cuirasse de vertu républicaine, qu'il ne quittoit jamais, même au sein le plus caché du foyer domestique, avoit eu un seul défaut qui pesoit comme un remords à la sévérité de sa conscience révolutionnaire, et le menaçoit comme un danger. Il avoit connu Lanton et Tavoitaimé avec le noble enthousiasme de la liberté. Dès l'heure où celui-ci avoit été arrêté, il Tavoit abandonné, renié et maudit comme un traître. Mais le souvenir de son erreur l'obsédoit.

C'étoit heureux. Car s'il n'avoît pas eu cette faiblesse, Léonard Panche étoit si vertueux, qu'il en étoit impossible à vivre. C'étoit un vrai Romain. 11 vivoit dans une chaise curule, entouré des plus purs parfums du sans-culotisme, qui se dégageoîent de chacun de ses gestes, qui s'exhaloient avec chacune des paroles sorties de ses lèvres ré-

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publicaines. Ilétoitàpeu près sobre, point fripon, point apitoyeur, comme il Tavoit prouvé pendant les glorieuses journées de Septembre, et si ferme sur les principes qu'il avoil réduit en esclavage, son épouse, ses officieux, ses employés et ses voisins. Il avoît fait fuir ses deux fils, dont on n'avoit plus entendu parler. Il avoit essayé de réduire en esclavage Taimable Éléonore, l'enchanteresse Éléonore, que l'Amour alloit jeter dans le sein de l'Hyménée. Il avoit également tenté de me forcer à adorer la franc-maçonnerie. Sans dotite je vénérois sa vertu. Toutefois, de tems en tems, quand l'auguste Léonard Panche devenoit trop pressant, je faîsois une modeste allusion au traître Danton, et mon beau-père reculoit.

Il m'avoit tourmenté depuis huit jours^ à propos de ce festin que j'allois donner pour célébrer les adieux de ma vie de garçon. Il vouloit tout diriger.

Je fis donc paroître l'ombre de Danton :

— N'est-ce pas ce cabaret de la Grange-Batelière, lui dis-je, dont on parla, dans le sanctuaire du Tribunal révolutionnaire, comme d'Un lieu cher à l'infâme Danton? Je crois même me rappeler que mon ami Vilatte m'a assuré que ce Bosse avoit paru aux vertueux jurés du Tribunal, fort compromis par ses relations avec ce scélérat.

Mon beau-père m'avoit alors laissé tranquille. Le vrai c'est que Bosse n'avoit plus la vogue. Méot en jouissoit. Mais il étoit surtout hanté par

les aristocrates. Venua l'avoît également, mais Vilalte ne m'avoit pas dissimulé que Barère, Sainl-Just même, et, à ce qu'il m'affirma, Robespierre, oui rillustre Maximilien, s'y rendoient parfois. Bien que je fusse un membre actif de la société des Jacobins, capitaine des canonniers de Scœvola, secrétaire du comité Révolutionnaire, le neveu de Joachîm Ceyrat, juge de paix de la section, à la vertu duquel on devoil, pendant les glorieuses journées de Septembre 1792, la punition des traîtres enfermés aux Carmes, malgré tout <;ela, le voisinage de ces Pères de la Patrie m'en imposoit.

Il y avoit aussi VHÔtel des Américains^ (audessus de la rue ci-devant de l'Oratoire,) qui, depuis l'année 1783 qu'il s'étoit établi, maintenoit sa bonne renommée d'avoir la cuisine la plus variée ; et dont on dîsoît, même en ce tems où les dangers de la patrie rendoient les communications difficiles, qu'il savoit « écrémer ce que chaque ville produit de mieux fait pour piquer la sensualité et que dîner chez lui c'étoit faire un cours de géographie nutritive. » Grande tentation pour un jeune républicain dévoré de l'amour du civisme et ambitionnant l'auguste titre de vieux Romain, mais porté, il faut l'avouer, vers la gourmandise. Sans ce défaut, sans l'extrême sensibilité de mon cœur pour les souffrances de mes semblables, et sans une passion rare pour les plaisirs purs des champs, oui, sans ces trois dé-

fauts, je pouvois nourrir la légitime espérance d'arriver aux premières fonctions de la République.

Toutefois, la prudence qui, Bvec la méfiance, est la première vertu du patriote françois, ne me quittoit pas. Mes fonctions de membre d'un comité révolutionnaire, mes relations et celles de mes parens avec les orateurs des. Jacobins, avec les jurés du Tribunal révolutionnaire et les membres des comités de gouvernement m'apprenoient, à chaque instant, Tutilité de la prudence. Je résistai donc à commander mon festin à Thôtel des Américains. D'abord on craignoit, à chaque instant, que les bons sans-culottes n'allassent piller cet hôtel dont le luxe insultoit à leur simplicité, et assommer les gourmans qui y entroient pour dévorer en une heure une substance suffisante à nourrir deux familles vivant sous le chaume.

Puis j e savois de mon ami La Tour-la-Montagne, observateur aux gages du comité de Salut public, qull étoit chargé de surveiller les abords du ci-devant hôtel d'Orléans, rue ci-devant des Petits-Augustins, oîi se trouvoit l'ambassade des Etats-Unis de l'Amérique septentrionale, et particulièrement, le citoyen Gouverneur Morris, ambassadeur, qui étoit personnellement haï du comité de Salut public.

II étoit donc prudent de se garder de tout ce qui sentoit l'Amérique, et je renonçai à l'Hôtel des Américains.

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Le Palais-Égalité qui avoît eu si grande vogue au commencement de la glorieuse Révolution et quiTavoitperdueà la fin deTinf&me Constituante, époque où les cafés des Tuileries, le café Hottot et le café Saule devinrent célèbres, avoit retrouvé la faveur populaire. Je me décidai donc pour la maison du restaurateur Février.

C'étoit un bon patriote, un homme astucieux, prudent et fin observateur. Il avoit su tirer un bon parti du crime qui avoit été commis chez lui. Les Montagnards y éloient venus par curiosité et par bravade, et il les avoit conservés, en donnant de la bonne cuisine à un prix peu élevé. Je parle du repas ordinaire, car pour les festins comme celui que j'avois en vue, il étoit aussi exigeant pour les prix que Méot et les Américains.

Cela étoit bien juste quand on pense au difficultés qu'il y avoit à se procurer de la bonne chère, en ce moment de disette et de péril de la patrie. Je savois être Spartiate à l'occasion, comme il convient à un ami du peuple. Maisj'étois riche, j'étois heureux. Je pensai que, dépensant journellement mon tems, mes forces et mon talent au service de la patrie, soit à la société des Jacobins, soit à la section et dans cent autres circonstances, je pouvois bien me recréer complètement dans un jour aussi solennel.

En outre, si quelqu'un avoit des faveurs sous le gouvernement révolutionnaire, c'étoit bien moi. J'étois l'enfant gâté de la République. Billaud-

Varennes lui-même, dont le visage sombre qui ne se déridoît jamais éloit Teffroi des modérés hypocrites et des lâches indulgens, l'auguste citoyen Billaud avoit un demi-sourire dans ses yeux sinistres quand il m'apercevoit. C'étoit un bien grand hasard qui m'avoit valu sa bienveillance.

J'avois [été, tout jeune, envoyé au collège de Juilly et j'y avois connu le P. Billaud de Varennes qui y étoit professeur, non pas prêtre, mais confrère, comme disoient ces infâmes calotins. Je l'aimois parce qu'il étoit un enfant chéri des Muses et qu'il faisoitdes vers latins et françois, dont on parloit entre les élèves. Le jour où on le renvoya du collège et de l'Oratoire, je lô rencontrai. J'avois les yeux humides. Comme j'étois déjà en possession de la renommée d'avoir un cœur sensible, il crut que je pleurois son départ. Il n'oublia pas cet épisode, et mes larmes lui plurent d'aulant plus qu'il partoit, le cœur ulcéré, et point regretté.

Le vrai, c'est que, ce jour-là, j'avois un rhume de cerveau. Mais je ne m'en vantai pas quand, le 6 frimaire, je rencontrai le vertueux Billaud dans le salon de la Liberté, au Palais-National. J'attendois mon tour de paroître devant la barre de la Convention.

L'Assemblée générale de la section avoit décidé d'envoyer une députation pour féliciter les représentans du peuple d'avoir, la veille, S frimaire, décrété que le corps de Marat seroit porté au

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Panthéon en place de celui de Mirabeau et que l'apothéose de Marat seroit un jour de fête pour toute la République. J'avoîs été nommé orateur de la députation.

Billaud traversa ce salon qui servoît de salle d'attente. L'habitude des grands chefs de la démocratie, sage et politique habitude, étoit d'observer avec défiance les têtes qui s'élèvent au-dessus du niveau. Comme le choix qu'on avoit fait de moi indîquoit que j'étois l'homme populaire de la section, et que dès lors je pouvois devenir dangereux, il me regarda attentivement, d'un œil jaloux et dur. Il crut me reconnoître. Il s'approcha. Mes souvenirs vinrent en aide aux siens. Je lui confiai que, fort chagrin de ne plus le voir à Juilly, je n'avois eu de repos que quand je m'étois fait mettre dehors du collège. Il n'y avoit de vrai làdedans que mon expulsion... pour des causes dues à ma sensibilité déjà extrême, mais où le P. Billaud n'avoit rien à faire.

Cette similitude de destinée le toucha sans doute. Il revint entendre mon discours. J'avois été un humaniste d'assez belle venue et j'aimois encore à lire Horace, en cachette, car j'eusse été déconsidéré si l'on avoit connu ce goût pour les poètes. Je fis ressortir ingénieusement avec quelle magnanimité la Convention avoit, en décernant l'apothéose à l'Ami du peuple, inauguré le noble culte de l'Humanité, trois jours après que la Commune de Paris avoit détruit le culte avilis-

sant de la divinité en fermant tous les temples. Il me félicita. Depuis lors, comme je Tai dit, il ne me voit jamais sans intérêt. D'autre part, mon culte pour l'intègre Maximilien , et en général pour tous les Pères de la patrie, ainsi que ma fermeté pour les principes, étoient connus/ Je pouvois donc me donner quelques libertés, indulgère genio, comme on disoit chez les Romains.

2 heures de l'après-midi

J'abordai le citoyen Février ; et, tout en songeant à la gourmandise, je pensois à l'aimable Éléonore dont tous ces préparatifs me rappeloient vivement les charmes.

J'exposai à Février mon désir d'avoir un dîner somptueux pour quinze personnes, et lui expliquai à quel propos. Quoique nous fussions seuls, — car je lui avois demandé un entretien particulier qu'il m'eût refusé, si je ne lui eusse parlé avec l'arrogance caractéristique des patriotes, dont l'âme est fière, — il accueillit mes paroles avec une froideur qui me réjouit.

Mon costume n'avoit rien d'un muscadin. Il étoit d'un jeune jacobin, propre et porté vers le sexe enchanteur, ce qui n'est point contraire aux principes les plus purs, tant s'en faut, comme nous Tavons prouvé en décrétant l'apothéose de Lazowski, dont la main de Vénus avoit ouvert prématurément la tombe. Je ne portois point de

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culottes, mais mes pantalons étoient de an drap de Casimir marron ; mes souliers, lacés et sans boucles, étoient cirés à l'œuf ; mon gilet étoit d'une étoffe de soie jaune parsemée de petites guillotines rouges, d'un effet si charmant, que Taimable Éléonore n'avoît pu résister à me donner un baiser en le voyant, et à m'en demander une pièce suffisante pour en faire une robe de lendemain de noce. Mon frac étoit également de fin Casimir rouge, orné de boutons de drap de môme couleur, mais en soie. Je n'a vois point de cravate, mais j'avois résisté à la mode muscadine des chemisettes plissées, et je portois un riche jabot, sans manchettes. Mes longs cheveux blonds tomboient roides sur mes épaules et étoient couverts d'un bonnet rouge très propre, posé coquettement sur l'oreille droite. Je ne quittai point le sabre attaché à un baudrier caché par le gilet. Ce sabre étoit destiné à communiquer de la force aux ordres que mon office de secrétaire d'un comité de Surveillance pouvoit m'exposer à donner.

Malgré la pureté de ce costume. Février hésitoit.

Quand je demandai au citoyen restaurateur — car le mot traiteur commençoit à passer de mode — une salle où l'on fût à l'abri de toute indiscrétion, il balbutia, en me rappelant l'arrêté de la Commune, du 29 germinal, qui réduisoit les habitans de Paris h la ration d'une demi-livre de viande tous les cinq jours.

— Citoyen Février, lui dis-je en souriant, je te comprens, je t'approuve, tu es un bon patriote ; sache que si tu n'avois pas fait de difficultés pour savoir à qui tu as affaire, je faurois fait arrêter, comme j'en ai le droit, puisqu'il est reconnu, depuis peu (ce que tu ignores peut-être), que les comités révolutionnaires ont le droit d'exercer leurs pouvoirs en dehors même de leurs sections respectives. Oui, je te comprens.

Février me connoissoit bien. Il savoit bien que la dernière fois que j'étois venu chez lui, j'étois au pouvoir et en faveur. Mais la roue de la fortune révolutionnaire tourne si vite en tous tems et particulièrement en celui-ci, que je pouvois fort bien être parmi les vaincus, soit hébertistes, soit dantonistes, athées, indulgens, ou modérantistes.

— Je suis toujours secrétaire du comité révolutionnaire de Mucius Scœvola, lui dis-je, l'ami de tous les membres des grands comités ; et la divinité que j'épouse est l'enchanteresse Éléonore, la vertueuse fille de l'austère Panche,

— Un vrai romain, celui qu'on surnomme le maçon, ferme su?* les principes !

— Justement.

Je lui montrai un carton sur lequel étoient gravés le bonnet et la pique traversant le triangle entouré de rayons et au milieu duquel un œil ouvert regardoit avec sévérité. C'étoit ma carte de commissaire révolutionnaire.

— Maintenant je n'ai plus qu'une demande à te faire, citoyen commissaire, me dit-il, c'est que tu me jures qu'aucun de tes convives n'est un cidevant. Tu te rappelles le décret du 27 germinal qui veut que tous les ex-nobles quittent Paris. Nous sommes tous, logeurs, cabareliers, traiteurs, restaurateurs, responsables de l'exécution de ce décret.

— Tous mes convives sont de fiers et vertueux Jacobins, sauf deux, qui ont leur passes en règle. Tu n'ignores pas que les écrivains, hommes de lettres, ont été exceptés de ce décret de germinal, à cause du besoin que le gouvernement révolutionnaire a d'eux pour administrer la chose publique, les bons sans-culottes étant renommés plus généralement pour leur pureté, leur simplicité, le généreux enthousiasme de la liberté et l'infaillibilité de leur jugement que pour l'étendue de leurs connoissances. On a donné à ces ci-devant des lettres de passe. On en a donné six mille pour Paris, Des deux dont je te parle, l'un est un franc républicain, l'autre des raisons particu^ lières m'engagent à le compter au nombre de nos convives. Mais encore une fois, il a sa lettre de passe.

— Parfait, citoyen commissaire. Tu auras la chambre de Marat.

C'étoit mettre le comble à ma félicité. Cette chambre étoit fort à l'écart. On y pouvoit boire, rire et chanter en paix. De plus, le citoyen Fé-

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vrier assuroit que c'étoit dans cette chambre que le divin Marat s'étoit marié avec la vertueuse Simonne Everard ; et, pour garder le souvenir de ce mystère sacré, il avoit fait tendre cette pièce d'une tapisserie où le portrait du divin Ami du peuple étoit brodé. C'étoit, pour un franc républicain, un bienfait sans égal que de dîner sous l'œil de ce dieu, à la place même peut-être oîi son précieux amour avoit honoré une mortelle, — son épouse, selon les rites nouveaux.

Ce Février étoit un malin homme, car sans ce portrait de Marat, jamais la jalouse égalité n'eût toléré une salle aussi richement lambrissée et tapissée.

— Citoyen, lui dîs-je, tu connois mon respect pour l'espionnage et la délation qui sont les premières vertus d'un peuple qui veut être libre et fier. Car ainsi que le dit l'austère Panche, mon beau-père, un vieux Romain : « Ce qui seroit, sous un régime vexateur, une basse délation devient une action vertueuse chez les hommes libres. » Mais ce qui est une action vertueuse, quand elle s'exerce contre les modérés, devient une vexation quand elle s'exerce envers des citoyens purs- Ainsi je sais que tu as pour cuisinier le célèbre Le Gacque qui, restaurateur lui-même, et dénoncé au comité de Sûreté comme recevant chez lui des aristocrates, de préférence à tous autres, a été obligé de fermer momentanément sa maison et utilise son génie culinaire dans la

tienne. Je veux bien passer là-dessus^ à cause de son talent de cuisinier.

Je sais aussi que tu as un rôtisseur de Yalognes qui est le lieu de France oîi Ton rôtit le mieux les belles pièces de bœuf. C'est parfait. Mais je n'ignore pas que tes sommeliers, qui sont des déserteurs allemans, et qui, comme tous les Ailemans, découpent dans la perfection, sont, comme tous les AJlemans aussi, les plus enragés dénonciateurs de tout l'univers.

Le citoyen Février voulut protester en faveur de ses officieux. Je m'approchai de lui et je lui dis à voix basse, quoique nous parussions être seuls :

— C'est moi qui règle, chaque quîntîdi et chaque décadi, la note des dénonciateurs dans ma section. Tu n'ignores pas que quand il s'agit d'un riche aristocrate, devant, en même tems que sa tête, abandonner une grande fortune à la République, celle-ci, toujours magnanime, accorde au dénonciateur la moitié des biens qu'il a procurés. C'est la loi. Je sais bien que les dénonciateurs prudens ne chicanent pas la République quand elle se trompe dans ses calculs et qu'elle réduit cette moitié à un dixième. Mais enfin c'est la loi. Quand il s'agit d'une dénonciation qui ne doit pas rapporter grand'chose à la liberté, le dénonciateur a deux cens francs. C'est encore la loi. Enfin s'il s'agit de crimes moins grands, comme oubli de cocarde, moquerie d'un citoyen pur, manque d'é-

gards envers les membres des comités de la section^ ou de vénération envers les statues du divin Marat, enfin, de tout ce qui peut entraîner pour le moins huit jours de prison, c'est un assignat de cent sols. Eh bien, citoyen Février, tes sommeliers allemans dénoncent au rabais. Je le tiens des commissaires de ta section. Ils dénoncent pour trente sols, sous prétexte que, comme ils ne comprennent pas bien le françois, ils peuvent se tromper et dénoncer des gens innocens. Je ne veux pas de tes domestiques : tu nous mettras une servante à côté de chacun de nous, bien chargée d'assiettes, de vin d'ordinaire, et de notre portion de pain. Les vins d'entremets, de rôti et de dessert seront sur le buffet. A chaque service tu viendras, avec les maîtres d'hôtel, pour apporter les plats, pour habiller et déshabiller la table. Après quoi nous découperons, nous nous servirons nous-mêmes. Nous appellerons quand nous aurons absolument besoin de quelque chose.

A ces mots, chaque service, j'avois vu la figure du citoyen restaurateur se rembrunir.

— .Ah I lui dis-je avec un sourire mélancolique, il n'est point de sacrifices qu'il ne faille faire à la République. Je sais bien que je ne puis, comme je l'eusse fait en des tems moins héroïques, et comme je le ferai quand nous aurons vaincu tous les tyrans coalisés, te demander un dîner classique à quatre services. Je te dirai, d'ailleurs, que j'ai réfléchi sur ces sujets et que cette méthode

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de poser sur la table, en même tems, dix plats qui se refroidissent, est empruntée à Tinsolente ostentation de l'Ancien Régime. Tu nous serviras donc chaque plat Tun après l'autre, excepté les hors-d'œuvre froids qui resteront en dormans sur la table jusqu'au quatrième service, je veux dire jusqu'au dessert. Je compte que tu nous serviras ton beau linge ouvré, les serviettes h petite Ve?iise et ton service de porcelaine de la fabrique de Dagothy, celui que tu donnois à l'illustre martyr Lepelletier quand il venoit ici montrer son amour pour l'égalité en dînant avec les traîtres Danton, Chabot et Roland. C'étoit sous la Législative et on les croyoit purs.

Je poussai un soupir, fidèlement imité par le citoyen Février et par un troisième individu qui venoit d'entrer sans bruit.

C'étoit un vieillard, très grand, vêtu à la vieille mode, avec une ample perruque, de larges lunettes vertes, le teint d'ailleurs très fleuri.

— Citoyen, dit-il avec un salut d'Ancien Régime, je vous prie d'agréer toutes mes excuses. Je ne croyois pas rencontrer ici d'autre citoyen que le citoyen traiteur. Je me retire dans la pièce voisine.

Il s'éloigna avec plusieurs révérences. Je fis signe au citoyen Février. Il le suivit. Il revint au bout d'un instant.

— C'est, me' dit-il, le docteur Gastaldy, un illustre gastronome.

— Un de ces riches égoïstes, dis-je, avec sévérité, qui n'ont rien fait pour la République.

— Il n'a rien fait contre, dit humblement Février que la visite de ce gourmet flattoit vivement. Je ne le connois que de réputation. Il m'a demandé qui vous êtes, ce que vous voulez, et si le jour de votre festin étoit arrêté. Il le voudroit connoître, ayant quelque proposition à vous faire.

Comme je n'avois rien à redouter du docteur Gastaldy et que j'étois fort préoccupé de mon dîner, je n'y pensai plus et j'entamai avec le citoyen restaurateur la grande question des mets.

L'affaire étoit d'importance. Non seulement je voulois dîner fort bien, et cela étoit difficile vu l'état de disette oh se trouvoit la patrie, mais aussi je désiroîs d'éblouir l'aimable Éléonore. Enfin je pensois que ce festin pourroit venir aux oreilles de l'infâme Pitt, de son ignoble maître, Georges, et de tous les despotes coalisés, et que cela honoreroit la France au moment où les vils séides des tyrans prétendoient qu'elle étoit retombée dans la barbarie. C'est cette opinion que j'avois fait suggérer avec succès à la tribune de la Société-Mère, par un de mes futurs convives. Le Jeune, le secrétaire de Saint-Just, et qui avoit l'oreille de la Société.

Je fus arrêté, au début de mes arrangemens avec Février, par la question de l'éclairage.

L'heure habituelle du dîner éto'it changée depuis le commencement de notre sublime Révolu-

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lion. Au lieu de dîner à midi, puis à une heure, puis à deux, on ne dînoit plus qu'à quatre heures, au sortir des séances de TAssemblée ; et plus tard, à cinq heures, car les séances duroient, parfois, jusqu'à quatre heures et demi. Comme je \oulois inviter deux de mes amis, le citoyen Le Jeune et le citoyen Demirville, et qu'ils étoient obligés d'attendre les représentans après la séance, j'avois choisi l'heure de six heures.

Quoique nous fussions en plein cœur de l'été, comme nous comptions bien rester longtems à table, il falloit de l'éclairage. Les bougies étoient hors de prix. Je repoussois les chandelles, ne voulant point de domestiques pour les moucher. Il fut décidé que j'aurois une grande quantité de quinquets, comme il y en avoit dans les salles de spectacles.

Après une heure de conversation, je compris que je n'aurois jamais un festin qui ressemblât à quelque chose, mais que je pourrais avoir un repas composé de fort bonnes choses. Pour cela il falloit deux conditions : d'abord il étoit nécessaire de consenlir à bouleverser le nombre et la composition ordinaires des relevés, des entrées, des entremets. Surtout, il falloit forcer le restaurateur, dont Tamour-propre regimboit, à faire entrer dans son ordre ou mémoire de service (qu'on appelle parfois le menu) diverses préparations excellentes qu'on trouvoil avec peine, mais enfin qu'on pouvoit trouver chez des gens qui en ont la

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renommée. Encore falloiUil être connu et y mettre grand prix, car si, depuis 1792, les vivres ordinaires avoient exactement doublé de prix, on peut deviner ce que coûtoient les vivres extraordinaires. Ceux-ci, en effet, n'étoient pas soumis au maximum, et exposant justement les marchands à la haine des amis de Tégalité et au saccage des sans-culottes, ils ne s'exposoient pas publiquement et dévoient être payés le prix que demandoient la fantaisie du marchand.

Je donne ici ce détail ou menu qui est destiné à étonner la postérité, si, comme je Tespère, ce journal arrive jusqu'à elle, pour qui je le relève si soigneusement et au prix de mes veilles.

Nota bene. Je sais bien que tous les aristocrates, les égoïstes, les gens culottés, les intrigans, les royalistes à bonnets rouges, les modérés, modérans ou modérantistes, les indulgens, en un mot tous les hommes à honnêtes gens, feront leurs efforts pour détruire ces feuilles qui doivent reposer rimaginalion de la postérité, flétrie par les horreurs dont on chargera la Terreur ; je le devine, car j'ai reçu de la nature le don de la philosophie en même temps que la sensibilité et le génie de l'observateur, mais je confie ce journal aux jacobins, à leur descendans. Je prie tout bon moustachu, qui le pourra, de le publier pour l'honneur de la liberté, et tout particulièrement ce menu qui a coûté au citoyen Février, à Le Gacque et à moi qui ne suis pas à dédaigner en fait

de gourmandise, deux heures de discussion. C'est le chef-d'œuvre culinaire de Tan II.

Détail d'un dîner composé pendant le régne de la

LlBEltTÉ.

Le tridi, 3** jour de thermidor de fan IP

Par Nicolas Ceyrat, jacobin,

Du comité révolutionnaire de la section Mucius

Scœvola.

Les potages étoient alors fort à la mode, parce que c'étoit le plat dans lequel le bourgeois pouvoit faire entrer le plus de restes de victuailles, qui étoient rares. Je n'en pris que deux :

Le potage à la Jambe de Bois.

Le potage en profiterolle.

Ensuite vint le relevé sans lequel il n'est pas de bon dîner, je veux dire le bœuf bouilli, et nous primes :

La Culotte tremblante d'un bœufgra^^

entourée d'un cordon de légumes interrompu par des piles de lard, flanqué d'une sauce à la moutarde apéritive de Maille, après quoi :

Le vol au vent de morue à la crème.

Le pâté de filets de merlaiis foulés aux truffes

que je commandai chez le célèbre Rouget, rue de la Loi (ci-devant Richelieu), 955.

La rate à la ci-devant Sainte-^Menehould,

plat où la Gacque excelle. J'avois failli me laisser tenter par la brandade de merluche, mais c'étoit la spécialité de Méot.

J'avois commandé chez Cauchois une de ces

Têtes de veau farcies du Piiits-Certairiy.

que Cauchois, lui-même — lequel étoit fier d'avoir entrevu Voltaire — nommoit, avec justesse, TEncyclopédie de la bonne chère. Mais il y eut quelques murmures aux environs de la rue Hilaire et Jean Beauvais, au moment où la terrine qui contenoil ma tête quitloit la montagne Geneviève. On tua quelques aristocrates. Les deux mitrons profitèrent du tumulte pour porter ce plat exquis chez des filles, amies de la grande patriote Rose- Lacombe, membres de la Société Fraternelle des Femmes républicaines. Je songeois à refuser depayer ; mais Cauchois étoit un homme influent dans sa section ; il m^étoit difficile de le faire passer pour un aristocrate. Je crus un instant quel'ombre du traître Danton ou du scélérat Hébert pourroit me servir. Mais non. Cauchois étoit pur* Il fallut payer le plat que je ne mangeai pas. Je me consolai en pensant que Tune des filles qui Favoient dévoré, avoit rempli le rôle de vestale lors de l'apothéose du divin Marat.

Je remplaçai, au dernier moment, cette tête,, par

Le pâté chaud de palais de bœiif^

où Rouget excelloit également.

LES NOCES d'iTN JACOBIN 25

De là, sans oublier le coup du milieu^ c'est-àdire un verre de vin d'absinthe, qu'une belle vint galamment nous servir dans une cbupe de cristal du Mont-Cenis, nouspassâmes tout brusquement aux rôts, qui furent aussi extraordinairement nombreux que les entrées de viande avoient été extraordinairement rares.

Nous eûmes :

Les cailleteaux de vigne^

les premiers qu'on eût encore vus :

Le coq-vierge du Pays de Caux,

et la merveille de la cuisine de Février et de toutes les cuisines :

L'aloyau au suif,

J'avois recommandé qu'on prît cet aloyau chez: le grand boucher Simon, (au coin des rues Sainte- Anne et de l'Anglade,) qui m'avoit fait savoir en catimini qu'il auroit, ce jour-là, un bœuf du Cotentin.

Vinrent ensuite, en quantités notables, les entremets, parmi lesquels :

Le Ramequin de Bourgogne ^

que nous mangeâmes bouillant, comme il convenoit.

La Jatte de blanc manger.

Le pâté chaud de légumes^ du citoyen Perrier. Après quoi, vint cette exquise

Salade de volailles-

OÙ il entra deux poulets gras ; et enfin la merveille de ce festin :

Le pâté de volailles^

que j'avois commandé chezMoultat, rue du Four, et que celui-ci, parce qu'il étoit mon voisin et un peu suspect de modérantisme, ne me fit payer que 150 livres.

C'est le fromage de Gerardmer qui obtint la palme de mon choix. Le dessert fut facile. On n'étoit pas, sous ce rapport, obligé au carême civique.

Rouget n'est pas moins célèbre pour ses petits fours que pour ses pâtés. Les macarons seringues, les pains de Cythère, les caisses à la fleur d'orange, les américains aux pistaches, faisoient vis-à-vis aux confitures sèches de Berthellemot, à l'épine-vinette de Dijon, aux glaces en briques, aux moules de conserve de fleurs d'oranges soufflées. Je prodiguois la fleur d'orange pour faire ma cour à l'aimable Èléonore. Enfin je me procurai toutes les merveilles non seulement de Rouget, mais de La Forge, de Lesage, de Gendron et Le Blanc.

Par exemple, c'étoit le tems où Bacchus prodiguoit ses dons.

Nous devions — c'étoit la mode — entamer le repas avec de la bière, bière blanche que je fis prendre aux deux fabriques renommées de la capitale, chez le citoyen Bouillerot-Saint-Ange, rue de Loursine, n**4, à la ridicule enseigne duVerbeIn-

carné, el chez le frère du traître Santerre.Santerre- La Fontinelle, demeurant rue Neuve-de-Berry.

Nous primes ensuite le vin àe Chablis- Vaudésir, dont on ne dira jamais assez de bien. J'avois & ma disposition, moyennant finances, cela s'entend, les caves que le citoyen Taillieur avoit formées, rue de Grenelle, près celle des ci-devant Saiats-Pères, HAtel du Prince de Galles, en achetant les biens que la Révolulion avoit mis en vente après les avoir confisqués sur les grands seigneurs. J'avois pu avoir, par ruse, cette fois, quelques bouteilles de ce nectar, ce vin de la Romanée. qui avoit été acheté par le restaurateur Rose à la vente des biens du ci-devant prince de Conti. J'y ajoutai en vin rouge quelques bouteilles de vin Pie-Pouille et de Saint-Gilles ; en vin blanc, le vin de Mursault. de Condrieux, de Gâte Rôtie et de Pierry-Mousseux, et enfin, pour le dessert, le vin de Clazomène, de Dom Pedro-Xiraénès, et le vin de Rivesaltes, le meilleur vin muscat qui existe dans les quatre parties du monde.

La réunion de quinze compagnons, jeunes, sans-culottes, purs et vertueux, étoil plus difïïcile encore à arranger que le détail du repas.

En voyant quel empire abs jacobins nous exerçons sur la et avec quelle rigueur républicai Paris à se tenir dans l'attitude d qui s'est levé tout entier pour la 5 térité ne voudra pas croire à noi

Chacun sait bien, quoique ce soit un crime évident de le dire, que Paris est une ville essentiellement royaliste. Toutes les femmes, notamment, le sont, excepté quelques jeunes citoyennes élevées, comme l'aimable Éléonore, par un père, zélé franc- maçon ; excepté encore quelques autres dont les amans sont les parens ou amis des hommes de la Montagne ; excepté surtoutles bonnes patriotes, dont Tâme est plus élevée que la position sociale, qui entretiennent la flamme civique des chiffonniers, des forts de la Halle, des vuidangeurs, des commissionnaires, des joueurs de biribî, des déserteurs, des contrebandiers, des échappés de prison, soit en partageant leur sensibilité naturelle dans les cabarets des fauxbourgs, soit en suivant les séances du Tribunal révolutionnaire, soit en escortant les chars de la justice du peuple, et en applaudissant chaque fois que le Vengeur de la liberté fait tomber une tête d'aristocrate. L'intègre Maximilien a fort justement dit que, lors de la glorieuse journée du 10 Août, il n'y avoit pas dix républicains sérieux dans la capitale.

Nous, nous savons que, en ce moment-ci, au moment de notre plus grand triomphe, nous ne sommes pas plus de 3,000 Jacobins dans Paris et que c'est nous, nous glorieux Trois mille, qui soutenons seuls l'édifice de la Révolution. Nous avions souvent fait nos calculs.

Nous étions arrivés à connoîlre exactement que , dans la jeunesse parisienne, il y a 45.000 contrerévolutionnaires, de ceux que l'on nomme les muscadins et que Ton commence à appeler les petits-maîtres, [les adonis^ les éduqués, les élégans, et dont un certain nombre sont des réfractaires qui n'ont pas voulu aller se battre contre les brigands de la Vendée; 20.000 d'entre eux sont des fils de propriétaires, les 25.000 autres, des commis, des marchands, des employés d'administration ou de commerce, déjeunes ouvriers, des clercs de notaire ou d'huissiers, des pharmaciens, des employés d'hôpitaux.

Ces jeunes gens sont vigoureux et braves.

Comment, malgré leur hostilité, sommes-nous arrivés à ranger tout Paris, toute la France, dans l'attitude humble d'un troupeau de moutons?

Cela est dû évidemment aux prestiges du Génie delà Liberté. La Société-Mère a toujours eu soin, d'ailleurs, de tenir dans Paris une population flottante qui se compose de tout ce qui est vertueux dans les environs de la capitale, à trente lieues à la ronde. Cette armée, qui ne comprend que des gens déterminés, à qui la vue du sang est familière, est toujours sous notre main, aussi bien que les hommes qui, dans les fauxbourgs parisiens, sont délivrés du joug de la superstition et des hypocrisies morales de l'Ancien Régime.

Nos 3.000 Jacobins ne sont pas tous des jeunes gens, tant s'en faut. Il n'en comptent pas un

dixième. Parmi ces jeunes jacobins, les uns sont d'une vertu si austère, qu'une plaisanterie un peu riante peut exciter leurs soupçons et les pousser à dénoncer leurs plus chers amis. Les autres ont gardé de la lecture du père Duchesne un langage qu'il est permis de blâmer, aujourd'hui que l'infâme Hébert a reçu la punition de son hypocrisie ; langage, du reste, qui devient à la fin fatigant, obscur et alambiqué dans sa grossièreté. D'autres sont ornés plutôt des dons du cœur et du civisme que des attributs de l'intelligence. D'autres encore, trèsinfluens, et nés dans la classe respectable et pure, mais un peu grossière, de la populace, sont ivrognes, gloutons, sales, querelleurs, et j'eusse craint qu'ils n'emportassent, avec cette ignorance coupable où les a laissés l'astucieuse politique des rois, sur les devoirs les plus élémentaires de la propriété, qu'ils n'emportassent, dis-je, l'argenterie de Février et les restes des plats.

Il étoit donc difficile de réunir une quinzaine déjeunes Jacobins avec qui on pût se rencontrer, sans trop de crainte d'être dénoncé ou trahi, et avec l'espérance de jouir de tous les agrémens de l'esprit, du cœur et de la conversation. J'y parvins pourtant.

J'ai engagé avant tout le meilleur de mes amis, Lesur, jeune et beau, rempU du noble enthousiasme de la liberté, et qui vient d'avoir, en frimaire derniei, avec sa pièce : la Veuve du Repu-

blicain ou le Calomniateur, un succès qui le place au-dessus des Regnard, des Destouches, des Chabanon, du grand Molière lui-môme. Car ce seroit blasphémer de supposer qu'un génie, si bien doué qu'il soit, mais élevé au milieu de Tair empesté de la tyrannie, puisse l'emporter sur un esprit enivré par le souffle ardent du sans-culottisme. C'est le plus chéri de mes amis, et j'ai fait partager mon attachement pour lui à mon adorée. Son génie, son succès, sa beauté et son enthousiasme ont ravi l'âme enchanteresse de la charmante Éléonore. Celle-ci, élevée, comme le dit son vénérable père, loin de la tartuferie de la morale chrétienne, dans la lumière de la francmaçonnerie, a toujours montré à mon ami les mêmes grâces qu'à moi-même. Elle a exigé de moi la promesse qu'il continueroit de vivre avec moi, en bon frère républicain, après mon mariage et, comme il n'est point riche, qu'il auroit chez nous son couvert et son lit.

Un autre de mes convives est le citoyen La Tour- La-Montagne, le plus instruit de tous les espions du comité de Salut public. Il a notre estime plus que notre amitié. Nous approuvons les services qu'il rend à la Liberté par ses dénonciations. Mais si ce n'étoitun crime d'accuser un bon Jacobin de manquer à la Fraternité, je dirois qu'il est envieux de Lesur.

Il étoit médecin. Il avoit même été choisi, comme aide-major, par les patriotes quand ils

allèrent, en 1790, mettre à la raison les aristocrates de Montauban. Il a composé une scène patriotique : Le Montagnard et le Fédéraliste^ qu'il dédia aux Jacobins de Paris, et qui avoit été bien accueillie par le comité de Correspondance de la Société. Mais il n'a pas encore pu faire représenter cette scène ; et il cite parfois, d'une façon sardonique, les vers de Lesur qui non seulement a pu faire représenter sa pièce, mais qui Ta fait avec un succès qui a ravi tous les sans-culottes.

La Tour a également une grande admiration pour l'aimable Eléonore, je pourrois même dire une admiration jalouse et qui faillit troubler mon amour et mon amitié. La vertueuse fille de l'austère Panche, élevée, comme il le dit lui-même, et comme je l'ai déjà noté dans ces pages, avec la liberté de l'éducation maçonnique, se promène fréquemment seule ou avec des jeunes gens. La Tour, qui est, par les généreux devoirs de son état, obligé de courir les rues, m'avertit, au milieu de messidor, qu'il l'avoit rencontrée avec Lesur, le plus cher de mes amis, dans des endroits solitaires où ne vont guère que des couples bien épris.

Mon ami étoit pur, quant à soupçonner ma vertueuse fiancée, ce seroit un crime. Lesur s'indigna.

— Comment, me dit-il, peux-tu, sans blasphémer, soupçonner un républicain d'être capable de manquer aux devoirs sacrés de l'amitié, comme

s'il étoit un vil esclave empanaché de la cour des rois ?

Je ne lui permis pas de continuer. Alors mon ami me confia, sous le sceau du secret, que la belle qu'il courtisoit et avec qui il se trouvoit alors dans les bosquets, où La Tour avoit cru Tapercevoir avec l'incomparable Éléonore, étoit la célèbre actrice de l'Opéra-Comique, la citoyenne Crétu, dont la gentillesse a remplacé les vigoureux attraits des Aubry et des Maillard dans Tadmiration des jeunes sans-culottes.

J'ai invité ensuite Le Jeunb, le secrétaire de Saint-Just. C'est un aimable et singulier garçon. Il a horreur de son protecteur, tant celui-ci est dur et insolent avec lui. Saint-Just connoît cette haine, il Ta fait naître exprès, à ce que je crois, car je lui ai entendu dire que ni l'amitié ni l'amour neprocurent la fidélité et que la crainte seule peut rendre les serviteurs dévoués. 11 faut reconnoître qu'il pourroit avoir raison, et que Le Jeune qui le hait lui est dévoué comme un chien à son maître. Il tremble rien qu'en prononçant son nom.

Mais quand il oublie son terrible patron, il est aimable compagnon et brave. Il n'a qu'un défaut : il est détesté de l'aimable Éléonore* Il ne croit pas à la vertu des femmes. Il ajoute du reste, qu'elles n'en ont pas besoin, et que la vertu, la pudeur, la modestie, la chasteté sont des inventions de la féodalité, destinées à jouer le môme rôle que -les eunuques chez les Turcs. Il dit gaie-

ment : « La pudeur, c'est le sérail des chrétiens. » Il adore Molière. Il ne veut pas croire que Lesur le fera oublier. Il récite de tems en tems des passages de Sganarelle. Il dit que c'est pour m'ouvrir les yeux.

11 n'est pas mieux aimé de mon vénérable beau-père. Avec Charles ta Bussière, le mystificateur; et Barré, le fondateur du Vaudeville, il fait sur les signes et langage maçonniques des plaisanteries où il est impossible de ne pas se tordre de rire. L'austère Panche en devient vert, il s'essuie violemment le front et prend le lit pour plusieurs jours. 11 n'ose, d'ailleurs, pas protester autrement. Car, quoiqu'il soit prêt à donner sa vie pour ne pas perdre son titre de vénérable de loge, quoiqu'il ait pour la franc-maçonnerie autant de dévotion qu'une vieille femme pour les images de saint Tolentin — et c'est ce fanatisme bouffon, propre à tous les francs-maçons, qui m'en a éloigné — pourtant il n'ose rien dire devant Le Jeune, tant le secrétaire d'un membre du comité de Salut public est un être sacré aux yeux de tout vertueux républicain.

J'avois décidé d'abord d'inviter ce Charles Labussière ; car s'il est fatiguant avec ses mystifications continuelles, il a bien de Tesprit. Mais comme Le Jeune à qui j'en parlai m'a paru accueillir froidement cette ouverture, j'en ai conclu que Labussière est devenu suspect et qu'il faut l'abandonner tout à plat.

LES NOCES d'un JACOBIN 3S

Le médecin Guérin — que j'ai de graves raisons de croire le directeur des espions du bureau de police au comité de Salut public, et l'homme de confiance de Tincomparable Maximilien — m'a dit que je ne devois pas rompre entièrement avec Charles Labussière, car il n'est pas exactement suspect : seulement il remplit mal ses fonctions d'employé du bureau des Prisons,. au comité de Salut public ; et ses allures ont frappé Le Jeune, comme Saint-Just, par quelque chose de fiévreux. Il ne faut pas que les bons sans-culotes le quittent brusquement, cela le mettroit en défiance et empêcheroit qu'on ne le saisisse au milieu de ses trames, s'il en ourdit. Guérin m'engagea toutefois à ne pas l'inviter ; d'abord il n'accepteroit pas, étant en ce moment fort tourmenté dans ses amours.

Pour lui, Guérin, que j'invitai, bien qu'il soit beaucoup plus âgé que nous, il me remercia poliment en me priant de l'excuser s'il n'arrive que fort tard ou pas du tout.

Je n'insistai pas. Je devinai qu'il doit avoir en ce tems-ci bien du tracas pour diriger le bataillon sacré des citoyens dévoués qui emploient l'arme de l'espionnage pour sauver la Révolution.

Je dois reconnoître, en effet, qu'il court parmi nous, bons jacobins, des bruits sourds qui nous tourmentent, comme nous avons été tourmentés quand on a commencé à parler, en ventôse, de la

36 LES NOCIFS d'un jacobin

trahison d'Hébert et deRonsin, et au commencement du mois suivant, des conspirations de Danton et du Procureur général de la Lanterne. Il est bien difficile, en effet, de savoir, du même coup, qui a raison de ceux qui accusent ou de ceux qui sont accusés, puisque les uns et les autres ont donné les mêmes gages à la Révolution. Aussi jusqu'à ce que la guillotine ait prononôé, on ne doit rien penser, et surtout ne rien dire.

Pourtant, on raconte à mi-voix au comité de Correspondance de la Société-mère, dans les cabarets des alentours de la place de Grève, rues du Mouton, de la Tannerie, de la Vannerie, où se réunissent les membres de la Commune, dans les réunions secrètes des comités révolutionnaires des sections, partout, enfin, où le pur amour du sans-culottisme l'emporte sur l'égoïsme, on raconte que la discorde agite ses torches dans les flancs de la sainte Montagne et jusque dans le sein même du sanctuaire sacré de la Patrie, au comité de Salut public.

Pour moi, confiant dans la vertu divine de la Liberté et sachant que, par le seul mouvement de rotation de la Révolution, toutes les têtes coupables doivent passer sous le niveau national, je suis indifférent à ces bruits. Je me contente d'avoir des amis dans les divers camps, afin de n'être pas écrasé sous la roue de la Fortune, de quelque côté qu'elle vienne à tourner. Mais l'austère Panche est bien malheureux. Il répète cent

fois le jour: « Pourquoi changer^ puisque nous sommes les maîtres, nous autres sans-culottes et maçons! Quels meilleurs républicains peut-on trouver pour diriger les destinées de la France et de l'humanité I »

On ne sait pas exactement de quoi il est question. Le jeune Duplay, qui est étourdi et bavard, — et c'est lui qui m'a indiqué La Tour et Guérin comme des observateurs de l'esprit public^ — m'a déclaré que l'Incorruptible est mécontent du comité de Sûreté générale et qu'il le montrera bientôt. Il n'en sait pas davantage.

ViLATE — c'est Sempronius Gracchus que je dois dire — m^a confié également, car il n'est guère moins bavard que le jeune Duplay, que son patron Barère montre quelque agitation.

Cela me décida à inviter et Duplay et Sempronius, ne sachant pas, dis-je, de quel côté la Fortune se déclareroit.

Ce jeune Duplay est considéré, parmi nous, comme l'enfant gâté de Robespierre qui lui permet ce qui coûteroit la tête à tout autre. Ce morveux passe ses jours à harceler ses vertueuses cousines et surtout la vénérable citoyenne Duplay, sa tante, qu'il nomme effrontément la reine mère. Il raconte sur les relations de Tune de ses cousines, Éléonore, avec l'Incorruptible, des détails qui font trembler les auditeurs, car on sait que le citoyen éminemment austère et bienfaisant ne pardonne pas à ceux qui les ont enten-

38 LES NOCES b'uif JACOBIN

dus. Mais que faire? Ce jeune citoyen menace les gens quiiui battent froid de les dénoncer à son beau-cousin, — comme il dit tout ouvertement. — Il faut donc non seulement subir sa compagnie mais lui faire fête. Il faut Tentendre, sans protester, donner à sa cousine le surnom qui coûtera la vie à Dubois-Crancé, son inventeur, le surnom de Cornélie Copeau.

— Un surnom bien trouvé, dit le jeune Duplay, car ma cousine Éléonore, depuis qu'elle a l'honneur de bassiner le lit de Robespierre, est devenue fîère comme une impératrice romaine, tout en gardant le langage d'une fille de menuisier, qu'elle est.

Il ne sort pas de ces conversations-là, qui donnent la fièvre à l'austère Panche, lequel ne peut l'apercevoir sans s'essuyer le front.

Ce morveux effronté fait une cour ardente à mon Éléonore, qui sourit de ses paroles obscènes. Elle me dit que c'est dans l'intérêt de nos futurs enfants dont «ce petit bavard sera peut-être un jour le maître tout-puissant. Cette considération m'empêche de donner des pichenettes à ce polisson ; et je l'ai engagé à dîner ; mais en me promettant d'abuser de son esprit fanfaron pour le faire boire à l'allemande dès le début et le jeter sous la table.

Pour Sempronius, c'est une bonne connoissance à avoir. Son titre de juré du Tribunal révolutionnaire éblouit les forts, épouvante lestièdes.

Il est expédient d'en garder quelques-uns dans son intimité pour faire taire les envieux. D'ailleurs, Vilate est un homme riant, enthousiaste de la liberté, franc luron, spirituel, point méchant. 11 n'a qu'un défaut : il a tellement peur qu'on ne lui rappelle qu'il a appartenu à cette caste perverse d'imposteurs, dont une insatiable cupidité alimente les fureurs contre-révolutionnaires, — j'ai nommé les prêtres, — qu'il est capable d'oublier sa sensibilité naturelle. Sans doute je ne l'ai pas repris quand je lui ai entendu dire qu'il n'a jamais écouté un mol de ce qu'un accusé peut dire pour sa défense, car il est évident que quand les augustes comités envoient un être devant le Tribunal révolutionnaire, c'est que la disparition de cet être, innocent ou coupable, importe au salut de la patrie, dont ils connaissent mieux que nous les nécessités. Mais quand j'ai entendu dire àSempronius qu'il n'a jamais mieux dîné qu'avec une cuisse d'aristocrate, j'ai vu que je ne suis pas à la hauteur de celte héroïque ivresse de l'amour de la liberté et ce repas ne m'a point fait envie.

J'ai une grande amitié pour un des secrétaires du comité de Salut public, Dominique Demerville. On dit bien que c'est un ci-devant, et je suis tenté de le croire, à voir avec quelle peine il prend les manières brusques, arrogantes, qui conviennent à un brave sans-culotte. Mais comme j'ai moimême de la peine à perdre les habitudes de cette lâche politesse que l'Ancien Régime mettoit si

40 LES NOCES d'uîS JACOBIN

haut, dans son avilissement, je n'en veux pas trop au citoyen Deraerville. En outre, il est le conseiller de Barère, et je lui ai demandé la promesse de faire honneur à mon dîner. *

Le citoyen Barré, à la fois directeur, auteur et acteur, comme l'auteur du Tartufe^ n'est peulêlre pas un sans-culotte magnanime. Il lui reste quelques préjugés du tems qu'il étoit greffier du Parlement. Mais il les rachète bien. Il est toujours de si belle humeur ! L Heureuse Décade qu'il a composée en compagnie de Léger et de Rosière, et fait représenter au mois de brumaire, à son théâtre du Vaudeville, est si pleine de sensibilité patriotique, que je crus pouvoir Tinviter.

Il est, du reste, lui aussi, persuadé de ce quelque chose d'achevé, comme dit le lâche Bossuet, que le sans-culdttisme donne à la nature humaine C'est dans la pièce que je viens de citer qu'il chante ainsi les républicains :

A vos yeux on va retracer Quelques faits de patriotisme.

L'auteur met à les esquisser Bien moins d'esprit que de civisme.

Vous verrez bien si son pinceau A la ressemblance est fidèle :

Chacun de vous pour le portrait Au peintre a servi de modèle.

C'est, d'ailleurs, l'usage ; et toute pièce qui ne débute pas par chanter les louanges du magnanime peuple de Paris est mal reçue et risque d'envoyer

son auteur en prison. Le- peuple n'est-il pas souverain, et ne peut-on pas le flatter ? On flattoit bien les tyrans couronnés !

Maugas, secrétaire de l'assemblée générale de noire section Mucius ; Pierre-Jean Audouin, illustre poète et journaliste, membre de la Convention, jadis électeur de la section, connu sous le nom de Sapeur des Carmes, fils de Pierre Audouin, parfumeur dans la rue ci-devant Princesse ; — la postérité n'oubliera jamais les vers admirables qu'il consacra au divin Marat — ; GuÉRiN, secrétaire-greffier de la police et parent du célèbre médecin Guérin, dont je parfois plus haut ; ces trois citoyens étoient mes voisins et amis d'enfance. Us étoient des purs et des solides, et invités d'avance.

Je désirois avoir à mon festin les jeunes gens qui brillent dans chacune des positions que les sans-culottes occupent à la tête du gouvernement, et dont l'amitié peut m'aider à utiliser mes talens au service de la République. J'avois rencontré plusieurs fois chez mon oncle Joachim, qui est un père pour moi, Vincent, le secrétaire d'Hanriot. C'est à lui qu'on doit les proclamations que signe le général delà garde nationale et qui produisent tant d'effet sur les canonniers, à cause de leur simplicité et de leur bonhomie, si chère aux hommes purs.

Je l'invitai, ainsi que Payan le jeune, le frère de l'agent national. Celui-ci ne put me faire une

promesse formelle d'accepter, et sur mon insistance, il m'apprit, après quelque hésitation, qu'il devoit déménager l'appartement que son frère occupe au Petit-Luxembourg. Il me semble, en effet, qu'il empaquetoit l'argenterie. Je ne pus me retenir de penser qu'il cherchoit à mettre à Tabri les trésors que son frère, disoit-on, a été assez courageux pour conquérir sur les aristocrates. Mais je chassai cette imagination blasphématoire, non que je lui en voulusse de s'être enrichi aux dépens des ennemis de la patrie, mais la fraternité l'obligeroit à me mettre sur mes gardes, moi qui suis un si bon jacobin.

Il ne me restoit que deux places. Mon beau-père m'en avoit demandé une pour François Malbeste Champestois, qui est le fils de son ami le vice-président du tribunal criminel, magistrat estimé pour la façon républicaine dont il tient, en faveur des sans-culottes, la balance de Thémis. L'autre étoit destinée, de toute nécessité, à mon vieux camarade Quincy, neveu du brave Giaud, et adjudant général de la première légion de la garde nationale.

Le brave Quincy I J'ai été élevé avec lui. Nous demeurions porte à porte, Cour des Fontaines, au Luxembourg. Il est bon et féroce comme tous les gens qui ont le poil de Judas. Il ne sait pas bien lui-même s'il est ou non Jacobin. Il ne cherche que plaie et bosse, et comme ce sont les Jacobins qui sont en possession d'assommer leurs ennemis,

il passe pour Jacobin. Il s'étoit engagé pour combattre les brigands de la Vendée et y récolta cent paires d'oreilles, mais il n'en a pas une seule de femme. On se moque de lui et on le nomme le Chevalier, à cause de son respect pour le beau sexe, même aristocrate. Mais comme il est fort et sans peur, on lui pardonne cela. Bon ivrogne, bon ami, il n'a qu'un défaut : il déteste l'aimable Eléonore, qui a fait tout ce qu'elle a pu pour Tattendrir. Il disoit en riant que les femmes franches -maçonnes sont uniquement bonnes pour le Grand Turc ; ce qui mettoit l'austère Panche en sueur. Il ne le dit plus maintenant, et la sémillante Eléonore ne le lutine plus. Ce qui me comble de joie, bien que Lesur prétende... Mais oublions cette calomnie dictée par une amitié ombrageuse...

Il étoit près de deux heures quand j'eus ainsi arrangé cette [réunion de frères, la fine fleur de la France nouvelle, réunis pour célébrer les plus riches dons de Comus, en dépit des efforts des despotes coalisés. Je présentai cette idée grandiose au citoyen Février et lui recommandai de soigner ce repas solennel, s'il vouloit mériter le titre sacré de frère, empêcher les noirs soupçons de ternir ses dieux Lares, et conserver sa tête rubiconde sur son large abdomen.

Je me rendis ensuite au temple de l'Amour, je veux dire place Sulpice, proche la ci-devant Académie, de Vandeuil: c'est là que demeure l'enchanteresse Eléonore.

Je rencontrai chez lui Taustère Panche, en bras de chemise, avec son pantalon d'uniforme qu'il ne quitte jamais. Il suoit à grosses gouttes, parce qu'il venoit d'apprendre que sut 34 accusés qui ont comparu aujourd'hui au Tribunal révolutionnaire, la justice du peuple n'en a condamé à mort que 29. Il est convaincu que cette indulgence antirépublicaine est l'annonce d'un grand danger qui menace le règne des sans- culotte s.

Il s'essuya le front en me voyant, car il aime la pureté de mes principes, et ne désespère pas de me voir avec une truelle et un tablier. Il m'a raconté que sur ces 29 scélérats il y a un homme de 81 ans, Magon La Balue, et un de 17, Saînt- Pern ; onze femmes, cinq domestiques et deux infâmes calotins. Là-dessus, il nomma sa vénérable épouse, monstre vomi par le Tartare de la superstition, et cela le consola.

Pour l'apaiser complètement, j'offris à sa charmante fille de la mener jusqu'au Palais de Justice et lui assurai que nous arriverions encore à tems pour voir partir les charrettes avec les condamnés. Ma vertueuse fiancée accepta avec empressement, et j'eus la satisfaction de voir l'austère Panche remettre son mouchoir dans sa poche.

4 heures.

Nous arrivâmes au moment où les premières charrettes s'ébranloient. En bons sans-culottes, nous suivîmes cette solennelle procession de la

justice du peuple, le long de la rue Antoine, jusqu'à l'endroit où l'héroïsme de la population parisienne avoit assiégé, pris et abattu le repaire de la tyrannie. Là, nous rencontrâmes quelques couples amoureux et Jacobins. Comme nous, ils étoient venus réjouir leurs yeux à ce spectacle de l'aristocratie vaincue et punie de tant de siècles d'assassinats et de crimes.

La journée étoit très chaude, l'air un peu lourd, le soleil très brillant. L^aimable Éléonore appuyoit sur mon bras son bras à demi nu et couvert de mitaines de soie rose. Sa taille souple et sa poitrine, dont Vénus est jalouse, se pressoient contre moi avec le vertueux abandon de la simplicité républicaine, avec cette enivrante coquetterie que ne voile plus l'hypocrisie de l'éducation chrétienne. L'incarnât de la chaleur animoit ses joues rondes, habituellement pâles. Ses beaux yeux bleus, souvent battus et ternis par les langueurs de la passion qu'elle éprouve pour moi, — c'est elle qui le dit, car l'éducation que l'austère Panche lui a donnée ne lui défend pas de s'abandonner aux conseils de notre mère la sainte nature, et de proclamer hautement ses préférences, — ses yeux brilloient d'un éclat éblouissant, et ses cheveux blonds sortoient en boucles fugitives de dessous son coquet bonnet que rehaussoit la cocarde aux trois couleurs de la Liberté .

Pour moi, je ne déparois par la beauté de ma compagne, et les regards — pour ne point parler

de leurs aveux — des aimables sans-culottes Montagnardes, filles des notables de la section, m'avoient appris que mon gilet blanc, mon pantalon à raies roses et ma carmagnole verte à collet rouge, vont bien avec mon teint frais et les longs cheveux blonds qui tombent droit de dessous mon bonnet.

journée mémorable ! Heures trop vite envolées, que ne restâtes-vous fixées sur Thorloge du Tems ! Jamais le souvenir de cette promenade ne sortira de ma mémoire que le jour oùla Parque cruelle tranchera le fil de mes destinées ; et même qui pourroit jurer que toute Teau du noir Phlégéton suffira pour Teffacer ! Qu'est-ce qu'un jeune républicain peut demander de mieux aux dieux immortels qu'une promenade entre une maîtresse digne de l'Empyrée et des charrettes qui mènent au supplice les ennemis de la République ? Ces charrettes, c'est l'ombrage de la liberté.

Toutefois, pendant cette enivrante promenade, ma joie n'a pas toujours été sans mélange. Au moment oti les charrettes s'ébranloient, en quittant le Palais de Justice, je saisis un regard qui s'échangeU entre la belle Éléonore et le plus jeune des aristocrates condamnés. C'étoit un jeune scélérat de 47 ans, ex-noble, ex-Breton, nommé Saint-Pern. Il avoit jeté un regard sur ma belle compagne qui lui avoit souri. Je lui en fis un aimable reproche. Mais elle me désarma en disant, avec la simplicité d'une colombe républicaine,

qu'elle lui avoit souri non parce qu'il étoit aristo" crate, mais parce qu'il étoit beau.

Mais ce n'est pas cela qui jeta quelque ombre sur mon bonheur. Il me semble queTesprit public est bas. Ça ne va pas ! Le long du chemin je n'entendis que des réflexions tendant à apitoyer les citoyens sur le sort des scélérats condamnés. Malheureusement, ces réflexions furent faites par des femmes, évidemment sans-culottes, et par de braves ouvriers déguenillés ; ces hommes et ces femmes étoient à demi ivres : il n'y avoit pas moyen d'attaquer leur civisme et de les faire arrêter, comme mon devoir me le commandoit.

Contre la grille du Palais de Justice, on disoit que ce jeune aristocrate a été condamné pour son père et qu'il n'a pas encore dix-sept ans; que la loi s'oppose àfaire éternuer dans le sac des enfans qui n'ont point cet âge. On disoit qu'il avoit proposé de donner son acte de naissance, mais que le président Dumas n'a point voulu et a dit que vouloir montrer un acte de naissance c'est insulter la République qui sait à quoi s'en tenir, et qu'il étoit un vil conspirateur.

— Pauvre petit homme, dit avec un hoquet une citoyenne qui étoit une habituée du tribunal et dont le nez étoit rongé !

— Mais, luidis-je avec sévérité, prétendrois-tu, citoyenne, que Dumas puisse se tromper, et vas4u prendre la défense des ex-nobles contre le président du Tribunal révolutionnaire ?

Elle m'appela carcan, j'ignore pourquoi, et ajouta un mot tellement obscène que la vertueuse Éléonore elle-même, malgré les lumières que l'éducation franc-maçonnique lui a données, ne le comprit pas. Mais je ne m'y arrêtai pas, bien convaincu qu'une bonne patriote, comme son nez l'indique, reconnoîtra, après avoir cuvé son eaude-vie, que j'ai raison.

Dans la rue Antoine, au coin de la rue Beautreillis, il y avoit un groupe de marchandes des quatre saisons qui avoient quelques salades.

— Tiens, dirent-elles, c'est tous des vieux çà I Y en a trois qui ont plus de nouante, et une dizai-ne qui ont plus de soixante. Faut ben croire qu'on les a jugés à veuglette, des vieux péteurs de c'te sorte ! C'te pauvre vieille mercerie ! Qu'est-ce que ça pouvoit ben faire contre la nation ?'

Je les regardai avec aménité, car il ne faut pas prendre à rebrousse-poil le peuple agacé, à moins d'être le plus fort, et je leur dis en souriant :

— Citoyennes, c'est le contraire des vignes de la Courtille, peu de montre et beaucoup de rapport ! Avec quoi voulez-vous que la patrie soutienne la guerre contre les despotes coalisés, si elle n'a pas de tems en tems à confisquer des biens immenses comme ceux de ce^ deux vieillards, les banquiers Magon. D'ailleurs, s'ils ont plus de quatre-vingts ans, ils peuvent bien se résigner à mourir pour enrichir la République.

Mais l'orage disposoit mal le bon peuple. Une

vieille femme qui avoit le menton noir de tabac injuria l'intéressante Éléonore avec un raisonnement inattendu :

— C'est donc que tu as assassiné ta mère, puisque ton godelureau nous prêche qu'il suffit d'être vieux pour mériter d'être guillotiné?

Un marchand de vin, escorté d'un grand chien aux yeux rouges, sortit en fureur de sa boutique, en me disant que ce n'étoit pas la peine alors de s'exterminer à travailler, si la République vous guillotinoit pour recueillir ce qu'on avoit amassé.

— Avec ça, conclut-il, que ces charrettes-là amènent les cliens. Ici, Capet ! Eh ! va-t-en, vat-en, muscadin avec ta muscadine ! et prens garde de te moquer du clocher avant d'être hors du village. Ici, Capet. A la niche, scélérat.

Je compris — et je m'en étonnai — que le peuple de la rue Antoine n'est pas plus désireux de voir passer la justice du peuple que ne l'ont été les bourgeois égoïstes de la rue Honoré. L'aimable Éléonore, sur qui Capet fixoit, en grondant, ses yeux rouges, m'entraîna. Je me promis toutefois de faire rechercher par Héron si ce marchand de vin ne seroit pas un prêtre déguisé. Le proverbe sur le clocher a excité mes soupçons.

Proche l'emplacement de la Bastille, vis-à-viâ la rue du Petit-Musc, à côté du jardin du ci-devant couvent des Frères de la Croix, je vis un rassemblement de manouvriers, /ot/rna/w/e^ et autres petits artisans qui regardoient attentive-

50 LES KOCES d'ON JACOBIN

ment passer les charrettes. L'un deux s'écria très haut :

— Tu vois bien qu'on se f . . . de nous I Quand les condamnés passoient par la rue Honoré, on nous disoit qu'il n'y avoit que des aristocrates, des riches égoïstes, des honnêtes gens, des hommes à bons mots. Maintenant, vois-tu si on s'en f... assez du peuple. La plupart de ces soi-disant scélérats qu'on mène au vasistas sont des ouvriers, des domestiques, de bons citoyens comme toi et moi, Laine ! Je vous dis, tas de poltrons, que nous y passerons tous ! Et ça pourquoi? Je vas vous le dire : c'est la faute aux bourgeois, un tas de francsmaçons, qui ont fait la République parce qu'ils n'étoient pas les maîtres sous les tyrans. Pas vrai. Laine ? La fête de l'Èlre suprême, c'est ça qui nous fait belle jambe ! Pas vrai, Laine?

Je vous dis qu'on nous ramène aux calotins, hein, Laine ? et si vous n'êtes pas contens, voilà le carrosse — montrant les charrettes — qui vous attend pour vous mener à confesse, tas de j... f...

Il écumoit. Je me préparois à ordonner aux citoyens de saisir cet infâme contre-révolutionnaire. Mais un regard que je jetai sur lui me ferma la bouche. Je le reconnus pour Viare, et à côté de lui Laine et Hyvert, tous trois membres du comité révolutionnaire de l'Indivisibilité, connus pour leur héberlisme.

Je me promis que dès le soir même, Guérin se-

roit averti par une dénoncialion anonyme ; ce que je n'omis pas de faire.

Mais je n'oubliai pas une maxime chère à l'austère Panche : « Les républicains étant les plus forts, doivent toujours attaquer un aristocrate, mais ils ne doivent affronter un révolutionnaire que quand celui-ci est bien à bas. »

Or, je sais bien que l'hébertisme est vaincu. Mais il est encore fort. Il a pour lui une partie de la Commune, plusieurs comités révolutionnaires, presque tous les canonniers et quelques membres du comité de Sûreté générale. LeDantonisme est encore puissante la Convention. Si ces deux partis s'unissent, au milieu de la lutte que les bruits vagues signalent au sein du comité de Salut public, qui sait s'ils ne deviendroient pas les plus forts !

J'interpellai donc avec la brusque bonhomie d'un vrai sans-culotte, le citoyen Viare, et je lui présentai Éléonore qui lui sourit et dont les dents brillantes adoucirent le monstre couvert d'opprobres. Il lui dit d'une manière rustre :

— Citoyenne, pendant que te v'ià ici, veux-tu venir voir la Vierge qui fonctionne pour la première fois à la barrière du Trône Renversé ?

Je remerciai avec reconnoissance, en lui disant que nous avions beaucoup de choses à faire avant de nous marier. Il répondit qu'il ne falloit pas tant de choses pour se marier, et il ajouta quelques mots d'une obscénité civique qui firent rire Taimable Éléonore*

— Après ça, cbnclut-il en reprenant son ton farouche, je te félicite de ta bonne amie. Elle n'est pas bégueule. On voit qu'elle a été ben éduquée. Pas vrai. Laine ? Mais le mariage, vois-tu, c'est le vieux jeu. Il n'y en a plus que pour les riches, -qui ont de l'argent de trop. Nous autres, pauvres sans-culottes, nous n'avons pas besoin de tant de simagrées. En veux-tu ? en voilà. C'est tout le mariage d'un bon républicain, hein, Laine ?

La vertueuse Eléonore avoit été, en effel, trop bien élevée pour avoir gardé l'ombre de cette hypocrite modestie que conseilloit l'astuce des prêtres. Elle lui dit hardiment :

— Citoyen, tu es à côté des principes, tout en y touchant. Ce n'est pas la fortune qu'il faut voir dans le mariage, mais la patrie et la société. On choisit son bon ami comme on l'entend, riche ou pauvre, selon que le cœur vous en dit ; mais un époux, puisqu'il doit élever vos enfans et vous donner une bonne situation, il faut le choisir en bonne situation. C'est conforme à la sagesse régénérée. Ce que j'en dis, c'est pour défendre les principes, parce que j'aime tant le citoyen Alcibiade que s'il n' avoit pas été assez riche pour être mon époux, je l'eusse choisi pour mon bon ami. Il le sait bien.

Le tigre à figure humaine fut tellement ravi qu'il demanda à la belle Eléonore la permission de lui donner un bec. Elle y consentit sans se faire

prier et nous le quittâmes. Je reprochai doucement à ma tendre amie cet aimable abandon envers un héberliste. Elle me répondit, avec sa candeur républicaine, que ce n'étoit pas comme hébertiste, mais comme bel homme qu'elle Tavoit embrassé, et que, quoiqu'il fût malpropre, elle étoit sûre que les jours où il se lavoit, il éloit agréable. ^

Je reconnus qu'elle avoit raison et nous revîiimes en causant de nos souvenirs. Je lui rappelai que nous nous connoissions depuis bien longtems. Mais c'étoit à la Fête du 20 Prairial, sur la place même de la Réunion, que Cupidon avoit lancé dans mon cœur la flèche irrésistible. Cette flèche enflamma mes sens, au milieu des chants patriotiques, à côté des augustes représentans du peuple, non loin de l'Incorruptible, et près des bœufs civiques qui, avec leurs cornes dorées, traînoient le char de l'Agriculture.

J'étois le commissaire de la section Mucius pour diriger les 12 vieillards, les 12 épouses, les 12 vierges, les 12 enfans qui dévoient se ranger sur la Montagne. Éléonore étoit une de ces 12 vierges. Je la vis avec sa corbeille remplie de fleurs dont le parfum paroissoit sortir de son corps charmant, avec sa couronne de roses qui retenoit ses longs cheveux dénoués, la brillante écharpe qui tomboit gracieusement de ses belles épaules, la longue tunique blanche qui pressoit sa taille élégante, embrassoit ses formes divines et lui

54 EES NOCES d'un JACOBIN

donnoît l'air amoureusement majestueux de la nymphe de la Patrie.

Ce jour décida de mon destin, et je fréquentai dès lors les bosquets de Paphos, tout en gardant, dans mes mains sans-culqttes, Tétendard de la Liberté. Ma déité m'y rejoignit bientôt, sous les auspices du fils de Vénus. Comme nous étions, Taustère Panche et moi, bourgeois parisiens depuis des centaines d'années, et que ma mère chérie avait été la meilleure amie delà vénérable épouse de Panche, comme nous étions tous deux riches, notables dans la section et à la Commune, tous deux prêts à donner notre dévouement à la République, nous décidâmes, Tadorable Éléonore et moi, d'illuminer ces bosquets avec les torches de l'hyménée.

C'est en rappelant ces souvenirs de notre amour, que nous allâmes faire mouler les billets pour annoncer notfe mariage. C'étoit un peu aristocrate. Mais la vertueuse Éléonore y tenoit, parce qu'on se marioit alors avec une simplicité si républicaine, qu'on ne paroissoit jamais l'être sérieusement, dîsoit-elle. Beaucoup de gens, en effet, se disoient époux, qui n'avoient échangé leurs sern^ens qu'en face de l'auguste Nature, et qui, peut-être bien même, étant des gens distraits, avoient oublié cette touchante formalité.

« Le commandant Panche, de la section Mucius » Scœvola, et la citoyenne Panche vous font part » du mariage qui sera contracté sous les auspices

"ta«

» de rÈtre suprême et de la Loi, devant Tofûcier » public, entre Eléonore-Niveàu Panche, leur » fille, et Ayon-Nicolas-Âlcibiade Ceyrat, archi- » tecte, secrétaire du comité Révolutionnaire de » la section Mucius Scœvola. Ils vous prient d'as- » sister à la cérémonie civique qui aura lieu quar- » tidi de la première semaine du mois de thermi- » dor an II®, à huit heures du malin. »

L'austère Panche avoit demandé que Ton mît, en tête de cette lettre, des niveaux, des truelles et autres emblèmes. La sémillante Éléonore s y opposa. Elle me dit avec une moue divine :

— Si Ton en croit le vénérable auteur de mes jours, il nous fera coucher sur des triangles. Tu m'as juré, n'est-ce pas, Alcibiade, de n'y pas consentir, et aussi de ne jamais devenir franc-maçon ? Cela rend les gens imbéciles, fait de fort mauvais époux et élève fort mal les enfans.

Je le lui jurai de nouveau, en la pressant sur mon sein. Ce qui n'étonna pas l'imprimeur : la République avoit remis la vérité et la simplicité en honneur.

Je la ramenai chez elle, où je trouvai l'austère Panche en grande sueur, à la suite de plusieurs coups qu'il avoit donnés à la vénérable citoyenne son épouse.

Il futconvenu que je viendrois le lendemain chercher l'aimable Éléonore pour aller avec elle acheter quelques cadeaux, du reste, fort restreints, le commerce montrant peu de bonne grâce envers

la Révolution, et la Fraternité ne permettant pas de faire des générosités qui eussent offensé le sans-culotte indigents

L'austère Panche me recommanda, en s'essuyant le front, de ne venir que quand la chaleur seroit passée, car la température étoit entièrement brûlante et orageuse, et l'Égalité ne permet pas d'user de voitures, dont la vue blesse la masse des patriotes sensibles et dénués des biens de la fortune. Aussi, à part les diligences pour les départemens, les tapeculs pour les environs de la capitale, les chaises de poste pour les représentans en mission, les charrettes pour les approvisîonnemens et pour l'exercice de la justice, le peuple ne tolère ordinairement aucune voiture dans les rues.

C'est un des grands bienfaits de l'auguste Révolution, car on ne voit plus ces teints blêmes, ces visages flétris qui distinguoient les esclaves des tyrans avant le règne de la Liberté. Les regards ravis ne s'arrêtent plus que sur des figures rouges, hâlées, brillantes de la noble crasse du travail et du respectable fard de la santé.

8 heures du soir.

Je sortis et je me dirigeai vers la rue du Trente et un Mai, où je voulois souper chez le meilleur traiteur de la section, Isaac Kahn, à l'enseigne du Paon déconronné. Mais avant d'arriver, je fus re-

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joint par Julie, la citoyenne de confiance de l'aimable Éléonore.

C'est une jolie fille, ardente républicaine, point sotte du tout et que mon esprit d'observation m'avoit désignée comme fort ambitieuse. Elle est secrétaire de la Société fraternelle des Femmes Républicaines et le bras droit de Rose Lacombe. Comme je ne lui avois débité aucune polissonnerie, — c'est un mâle usage pour les jeunes républicains envers les jolies servantes, — elle enavoit conclu que je pourrois bien l'épouser par amour de l'égalité et des principes. Elle n'avoit pas tardé à être détrompée, et elle m'avoit dit, avec la généreuse fierté que la Révolution avoit fait naître dans le peuple jusque-là avili, que j'étois un imbécile. Je ne le suis pas. Mais j'adore l'aimable Éléonore et veux lui être fidèle comme elle l'est elle-même à ma pensée.

Cette fois, Julie me dit que la querelle qui venoit d'engager l'austère Panche à donner des coups de pied à sa vénérable épouse est née à mon sujet. Elle avoit entendu la vénérable citoyenne dire à son époux que c'étoit une indignité de tromper un homme confiant et que je méritois d'être averti. De quoi ? Julie n'en savoil rien. Elle insinua qu'il s'agit de quelque aventure arrivée à l'aimable Éléonore. Je connois sa jalousie. Je souris dédaigneusement. Elle me quitta, irritée contre moi et les Panche.

Le traiteur Kahn est juif et l'un des rares

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hommes de sa religion qui soit sans-culotte, car j'ai observé ceci : Nous avons brisé les chaînes de trois classes, les comédiens, les protestans, les juifs ; les deux premières sont presque entièrement dévouées à la Terreur ; les juifs, au contraire, sont tous portés vers le modérantisme, comme les perruquiers et les teinturiers vers l'aristocratie.

Je me fis servir pour mon souper, car je n'avois pas songé à dîner, des œufs, un morceau de merluche et une bouteille de cidre. C'estla renommée de ce cabaret traiteur qui a du cidre pétillant, vineux même. Kahn prétend Tacheter au Port- Nicolas, comme tout le monde, et ne veut pas me dire d'où il le titre. Mais j'ai découvert qu'il le prend rue ci- devant du Roi de Sicile au Marais.

J'avois un but en venant dîner là très sobrement, en plein milieu de la section. Isaac me fournit l'occasion. Il m'annonça que les œufs qu'il venoit de me servir lui coûtent cinq livres les dix-huit. Il me dit ensuite à voix basse qu'il avoit acheté d'un marcandier qui court les environs de la capitale, quelques pigeons à quatre livres pièce et un poulet quinze livres. Là-dessus je me redressai et lui dis d'une voix de tonnerre qu'il insultoit la majesté de la magistrature du peuple. Je lui demandai s'il croyoit que j'étalois mon faste comme les esclaves frivoles des rois, à qui l'éclat de leur parure cachoit leur propre avilissement.

— Sans doule, m'écriai-je, — car je suis doué d'une éloquence naturelle qui est célèbre dans la section, — je n'ignore pas que la République a établi des fêtes et dressé des autels à THymen. Dans ces jours de fêtes, un vrai Jacobin ne doit pas hésiter à délier les cordons de sa bourse, dans l'intérêt des commerçans, ses frères. Agir autrement seroit d'un égoïste et d'un avare. Alors il est juste, il est ordonné de rompre le carême civique que les séides des despotes couronnés imposent à nos efforts gigantesques. A part cela, le vrai Jacobin doit se contenter de la merluche la moins épaisse, comme le moins fortuné de ses frères.

Le bon peuple magnanime qui étoit là m'applaudit, brisa un peu la vaisselle de Kahn et sortit indigné, sans daigner payer ce qu'il avoitbu et mangé. Dés lors j'étois sûr d'avoir mis de mon parti l'opinion publique toujours sage et de pouvoir faire, sans crainte d'être dénoncé, les festins nuptiaux aussi somptueux qu'il me conviendroit.

Je me dirigeai vers la maison Égalité dont les cafés nous servent, pour ainsi dire, de Thermomètre du jour . C'est là qu'on peut connoître les espérances des aristocrates. J'étois bien sûr — si ce que je présume à propos de dissensions entre les grands comités est sérieux — que les cafés auroient une physionotnie particulière. Car les aristocrates ont — à la honte de la République — des intelligences dans les bureaux des comités et

savent des choses que nous autres bons jacobins ignorons ! ! !

En allant de la rue Trente-un-Maî au Palais Égalité, je passai par devant le café Procope. Il est morne comme il n'a pas cessé de l'être depuis la chute des hébertisles et la trahison des cordeliers. Je remarquai même que la lampe qui brûloit toujours sur la table de marbre rouge qu'on nomme la table de Mirabeau et qui sert d*autel à la statue du divin Marat, est éteinte.

Le Palais Égalité, au contraire, étoit brillant, bien que ce ne fût pas exactement l'heure des grands rendez-vous des aristocrates. Ceux-ci qui dînent de 3 à 4 heures, s'y rendent de 4 à 6. Toutefois, aujourd'hui le café Corazza — bien changé depuis le tems oîi il étoit le sanctuaire de la Liberté et oîi nous y préparions la chute de l'infâme Gironde — les cafés de Foy, de Valois, d'Italie, repaires de la bourgeoisie aristocrate, étoient fort animés.

La postérité croira-t-elle que toutes les foudres de la Terreur, les tout-puissans comités de Salut public et de Sûreté générale, aidés de toute l'autorité de la Commune et des Jacobins, n'ont jamais pu éteindre ces foyers publics de la conspiration muscadine et modérantiste !

En entrant dans la maison Égalité, j'avisai un commissionnaire. Je lui remis un morceau de pain blanc soigneusement enveloppé dans un papier doré. Je l'envoyai à l'aimable Éléonore. C'est le

plus joli cadeau à faire, en ce moment que le pain blanc est mieux venu qu'un bouquet. J'étoîs sûr que ma Circé, en soupant, penseroit à moi avec tendresse.

Puis je me promenai devant les cafés. Après avoir constaté que les bustes du divin Maratet du martyr Lepelletier brillent au-dessus des comptoirs de ces cafés aristocrates, j'entonnai à pleine voix, à la porte du café d'Italie :

Les martyrs de la Liberté^

Patriote sincère, Chez l'ami de FEgalité Sont des dieux qu*oa révère ; Mais les modérés doucereux, Les aristocrates honteux, Sans les aimer les ont chez eux Comme un paratonnerre.

J'entendis quelques éclats de rire sortir des salles. Mais je pensai qu^ilne me conviendroit pas de conduire l'aimable Éléonore à l'autel avec des yeux pochés. Je m'en fus non loin de là, au coin de la rue de la Loi, au théâtre de la République oîi l'on joue en ce moment Epicharis et Néron, ou la Conspiration pour la liberté , du citoyen Le Gouvé.

Je n'y passai pas une soirée aussi heureuse que j'en avois l'habitude quand j'allois à ce théâtre que j'adorois. Il m'a semblé, en effet, que le public a frémi à certains passages oîi l'on peut sai-

sir quelques injustes allusions au gouvernement de la République, comme en ces vers :

J'assieds sur Téchafaud mon trône ensanglanté Et je veux que toujours le monde épouvanté Redoute en me voyant le signal du supplice.

Il faudra que je demande à la Société-Mère de faire une enquête sévère sur le citoyen Le Gouvé, qui doit être un indulgent hypocrite. Je compris, d'ailleurs, qu'il doit y avoir quelque chose dans Tair et je ne restai pas pour écouter la Fête civique au village qui termine le spectacle.

Je me rendis au Café de la Convention^ rue du Petit-Lion, au coin de la rue Franciade, oîi se donnent rendez-vous les jeunes Jacobins qu'on nomme les Enragés. Maugas, Malbeste en étoient. Je ne les rencontrai point. J'y vis mon ami Michel Le François La Lande, qui y étoit venu, tremblant de mes menaces et pour faire la cour aux bons patriotes. Mais j'avoîs autre chose à faire que d'admirer cette face de savant athée et épouvanté. Je le quittai brusquement, et j'appris, plus tard, qu'il s'étoit évanoui d'angoisse.

Je me rendis chez Chrétien, juré au Tribunal révolutionnaire, dont le café, proche le théâtre Italien, est fréquenté par les Tape-dur et les gardes du corps de l'Incorruptible. J'y rencontrai, en effets Didier, Nicolas, Vilate, Audouin, Quincy.

La bonne compagnie me rendit ma gaieté.

LES NOCKS d'un JACOBIN 63

Nous décidâmes Farreslation du citoyen Le Gouvé qui servoit ainsi de prétexle à des manifestations anti-civiques.

Je revins tard, ayant voulu attendre quelques citoyens de la section, entre autres Quincy et Audouin, pour revenir avec eux, car les rues n'étant pas éclairées à cause de la cherlé de rhuile, et la police, occupée du salut de la patrie, n'ayant pas le temps de songer aux voleurs, la ville n'est pas sûre. Elle est à peu près déserte, à cause de la nécessité d'entrer dans chaque corps de garde pour montrer sa carte de civisme. Les patrouilles l'exigent aussi. Elles ne se font pas scrupule, comme le brave Hanriot vient de s'en plaindre, de rosser les membres des comités de section qu'elles rencontrent. Bien des sections sont, en effet, en hostilité l'une contre l'autre, et quand une patrouille rencontre un magistrat d'une section hostile, elle se persuade immédiatement que c'est un ivrogne et le bat, dos et ventre, jusqu'à ce qu'il crie grâce. Encore ne l'entendelle pas souvent tout de suite, et faut-il qu'il crie longtems.

Comme notre section passe pour une solide et que moi je passe pour être assez accommodé des biens de la fortune, je ne tenois pas à rencontrer, sans être accompagné, les gardes nationaux de la Butte-aux-Moulins, par exemple, ou de toute autre section centrale qui m'eussent emprisonné comme héberlislo, ou ceux des faux-

bourgs qui m'eussent rossé comme bourgeois égoïste et honnête-gens.

Minuit.

Je ne voulus pas m'endormir avant d'avoir couché par écrit les événemens de cette journée. Je les rédige un peu tard. Cette Julie Desmoulins est une jolie fille. Elle se dit la cousine du traître Camille et si les Dantonistes reprennent jamais faveur... Mais je tombe de sommeil, tellement que l'adorable Éléonore elle-même ne me réveilleroi t pas.

LES NOCES d'uîN JACOBIN 65

DUODI, 2® THERMIDOR, l'aN DEUXIÈME (Jeudi 24 juillet 1'794, vieux style.)

7 heures.

Le lendemain de ce primîdir si agité, on frappa de grand malin à la porte de ma chambre.

Je me trouvoîs dans un rêve effrayant où la la vertueuse Éléonore jouoit un rôle, qui n'éloit point fait pour plaire à un époux. L'austère Panche Youloit à tout prix recruter des adhérens à la franc-maçonnerie, et remplir la loge Mystère et Polymnie^ dont il est Vénérable . (Elle est tombée en sommeil, — comme ils disent, — ainsi que toutes les loges de France, qui dorment profondément). Déshonorant sa perruque noire et son titre de commandant, il offroit sa fille à tous mes amis, qui l'acceptoient. L'aimable Éléonore, de son côté, montroit le plus grand zèle pour la prospérité de la franc-maçonnerie. Tous mes amis, Lesur et Quincy en tête, le traiteur Février, le mystérieux vieillard et la Tour-La-Montagne avec La Lande et Yiaré, elle jeune aristocrate guillotiné portant sa tête dans un panier, et le marchand de la rue Antoine à cheval sur son chien

66 LES N0CE9 d'un JACOBIN

qui ressembloit à Bjllaud et surtoul, surlout, mon odieux rival, Engelbert Sanghehem entroîent dans la loge Mystère et Pohjmnie, conduits par l'aimable Éléonore qui les accueilloit avec un sourire enchanteur.

Au moment où je fus réveillé en sursaut, je voyois, dans mon rêve, l'auslère Panche envoyer Héron, le chef des agens du comité de Sûreté générale, pour arrêter toute la population de la section Mucius Sctevola et la faire entrer dans la loge à coups de pied. Moi j'étois retenu dehors par la puissance mystérieuse de Polymnie qui avoil la figure tantôt de mon odieux rival, tantôt de la sémillante Julie Desmoulins.

Eu entendant frapper, dans le premier moment de trouble d'un Sancé éprouvé par un pareil cauchemar, je criai : Entrez. J'oubliois que la porte étoit soigneusement verrouillée.

J'avoue, en effet, h ma honte, que je n'avois pas eu le courage civique de détruire ou d'offrir sur l'autel de la pairie, des meubles, des livres, des estampes, des bijoux, dés objets de curiosité rapportés des Isles de l'Amérique par des voyageurs intrépides, et qui m'avoîent été laissés par l'auteur de mes jours. J'avois aussi, malgré les conseils de la Liberté qui me disoit, par la bouche des pères de la République, que nous n'avons pas de plus proche parente que la patrie notre mère, j'avois gardé un culte de tendresse bien grande pour feu ma bonne mère.

Je n'en parlois jamais, car elle étoît morte des suites des mauvais trailemens que lui avoient fait subir les héroïnes parisiennes qu'elle n'avcit pas voulu accompagner à Versailles, lors de la sainte et mémorable journée du 6 octobre 89 ; et en la pleurant j'aurois eu Tair de blâmer ces mères de la Révolution.

Mais je voulois conserver ce qui venoit d'elle. Aussi tandis que le reste de ma maison respiroit l'austère simplicité, la sévère égalité et étoit assez démeublé et malpropre pour ravir le cœur des plus vertueux sans-culottes de la section, les chambres que j'occupois à l'étage sentoient un luxe que ma popularité n'auroit pas suffi à faire goûter. Jusqu'à ce que j'eusse trouvé une bonne raison civique, pour conserver ces trésors, — et j'avois déjà commencé à murmurer discrètement que je rassemblois des objets destinés à faire crever de jalousie l'infâme Georges sur .son trône — il falloit tenir tout cela fort secret.

Je couchois donc soigneusement verrouillé, bien cadenassé, et du reste avec des armes à mon chevet. Car je me défiois, par-dessus tout, de Clovis Margottant, mon citoyen de confiance.

Nous avions (ce que la postérité aura peine à croire, si ce n'étoit affirmé par un patriote sincère comme moi) des Tartufes de civisme comme il y avoit eu des Tartufes de fanatisme. Mon officieux en est un. Du moins, je l'en soupçonne. Il est poli, patelin, sournois et voleur efifronté. Com-

ment avois-je gardé un domestique sî peu estimable ? C'est d'abord que les autres ne valent pas mieux. La liberté a élevé les âmes au point qu'il faut, pour être domestique, un intérêt bien grand et le désir de s'enrichir vite et sans fatigue. C'est, ensuite, que Clovis est fort populaire dans la seclion. Il en est le principal Scrutateur aux assemblées générales, et Tun des Espions officiels. Mon oncle Joachim, tout-puissant qu'il est par son amitié avec Augustin-Bon Robespierre, le frère de l'Incorruptible, est convaincu que Clovis est appelé à le remplacer dans l'office déjuge de paix.

C'est ainsi que, ne voulant pas être dénoncé par lui, (car je ne suis pas sûr d'être plus populaire que lui,) je le conserve et me laisse voler jusqu'au jour oîi je trouverai ma belle pour le rendre suspect ou le pousser négligemment du haut de la fenêtre du grenier sur le pavé de la rue du Four. Justement elle n'est pas trop dépavée ni tapissée d'ordures en face de la rue des Canettes, à côté du Mouton découronné ovi ÎQ demeure, et le coquin s'y cassera les reins.

Je me levai, et ayant acquis la certitude que c'étoit bien Clovis Margottantquifrappoit,j'ouvris. Il passa humblement sa tête chafouine à travers l'ouverture et promena ses yeux obliques autour de ma chanjbre.

— C'est, me dit-il, d'une voix pateline, la vénérable citoyenne Panctie qui vient chercher sa vertueuse fille.

— Qu'est-ce que tu me chantes ! m'écriai-je, en regardant, moi-même, autour de moi, tant ce rêve maçonnique m'avoit hébété. La vertueuse Éléonore ici !

— Du moins, je le suppose, conlinua-t-il doucement, car il n'est point possible que, sans des raisons comme ça, une citoyenne, épouse d'un des chefs de la section, vienne, à 7 heures du matin, visiter son futur gendre.

Je le regardai d'un air hésitant qui devoit être assez risible, car je balançois — et je le sentois, et j'en étois honteux, — entre une généreuse indignation et la prudence républicaine qui me conseilloit de sacrifier la bonne renommée de la sensible Éléonore, à la crainte de me faire un ennemi mortel de mon officieux.

Celui-ci baissa les yeux plus humblement eiicore, et il reprit d'une voix confuse :

— Ce n'est pas à moi, citoyen commissaire, à t'enseîgner les principes du civisme. Mais ton étonnement me prouve que, sans t'en douter sûrement, tu en es resté aux idées du tems de la superstition et du sacrement. Tu n'ignores pas que le dieu Marat a expliqué la loi nouvelle, la loi des hommes libres, quand il a écrit qu'il avoit épousé sa divine cuisinière Simonne, à sa fenêtre, un soir qu'il faisoit clair de lune.

Il releva le front et me lança un coup d'œil inquisiteur. Il murmura que les riches égoïstes redressent la tête depuis la mort de l'Ami du peu-

pie, et qu'ils profitent de la défaveur qu'on veut jeter sur ce dieu depuis la chute d'Hébert et l'anéantissement des Cordeliers par les Jacobins.

Je ne le laissai pas sur ce terrain brûlant. Je savois qu'il ne tarderoit pas à s'apercevoir qu^il avoit dit des sottises et qu'il iroit à la section m'accuser de les avoir proférées, de crainte que je ne l'en accuse moi-même.

— Fais asseoir la citoyenne dans la salle à manger, lui dis-je. Je m'habille promptement.

Quand j'y vins, Clovis y tenoit compagnie à la vénérable citoyenne. Il désiroit naturellement assister à notre conversation. Je vis qu'elle ne parleroit pas en sa présence. Je dis courageusement:

— Personne ne sauroil trouver un plan de trahison contre l'indivisibilité de la République dans le désir de causer intimement avec sa future belle-mère, l'avant-veille du mariage.

Clovis s'éloigna en disant d'une voix modeste :

— Sans doute, Sans doute, à moins que celte belle-mère ne soit elle-même une ennemie de la patrie.

LacitoyennePancheétoitrestée muette, comme indifférente. Avec son long fourreau d'étamine noire, son fichu de toile peinte fort ternie, son bonnet de toile blanche, elle honoroit l'Égalité, car, à part la propreté oîi elle est scrupuleuse, il .n'y a pas de femme d'artisan qui ne soit plus richement vêtue. Elle est pourtant des plus accom-

modées des biens de la fortune. Mais malgré ce pauvre vêtement, malgré les injures^ dont le vertueux Panche raccablo en l'accusant justement de fanatisme, elle a dans son maintien, — étant de haute taille et maigre, — dans son visage pâle mais régulier et où Ton reconnoît quelques traits de la beauté de sa séduisante fille, dans l'expression calme et patiente de son visage, dans ses cheveux gris soigneusement lissés, une sorte de dignité qui frappe.

Elle me dit qu'elle venoit de la queue du pain. En effet, elle avoit à côté d'elle un panier qui en contenoit quelques morceaux. Je m'en étonnai, car il faut, pour faire celte queue, se lever à 4 heures, attendre pendant des heures à la porte du boulanger du quartier, au milieu des injures et des coups. Elle ajouta paisiblement que Julie Desmoulins, sa citoyenne de confiance, étant membre de la Société fraternelle des Femmes républicaines, ne revenoit pas coucher, les jours de séance, c'est-à-dire trois fois la semaine, et que dès lors, il falloit que la maîtresse fît les queues de l'épicier, du boucher, du boulanger.

Clovi^ avoit laissé la porte ouverte. Je n'osois pas aller la fermer.

— Citoyenne, dis-je, en m'efforçant de prendre un Ion brusque et mâle comme il sied à un républicain, — car je pèche toujours par un reste de politesse et de délicatesse que mes ennemis

constatent comme un fonds d'aristocratie, — qu'y a-t-il pour ton service ?

Elle me considéra avec un regard de tristesse et dit d'une voix posée:

— Je vais aller fermer la porte. J'ai été dénoncée tant de centaines de fois, et suis tellement suspecte, que je ne crains pas d'accroître ma mauvaise renommée.

Elle la poussa un peu et revint s'asseoir,

— Dans ce que j'ai à te dire, il y a de quoi faire guillotiner toute une rue. Tu pourras me dénoncer après, si tu le juges utile à ta sûreté. Mais il faut que tu m'écoutes patiemment.

Je protestai, avec mollesse, que je respectois la vénérable mère de la sensible Éléonore.

— J'ai été élevée avec ta mère. Tu ne l'as pas oubliée, je le sais. Nous étions porte à porte. Nous avons fait notre première communion ensemble. Nous avons été à l'école ensemble.

Nous avons reçu, le même jour, la bénédiction nuptiale, il y a 30 ans, en la petite église de Sainl-Symphorien, qui étoit un lieu exempté de l'ordinaire, dans l'enclos de l'Abbaye. Nous y fûmes mariées par le P. HeuUand, Bénédictin, notre confesseur. Tu ris de tout cela. Mais nous étions bien fières de ces faveurs. Je puis dire que nous les méritions. Mon père étoit Jacques Le Camus, mercier à l'enseigne du ilfowton couronné^ le propre neveu de Le Camus, ancien grand-garde du corps de la draperie-merce-

rie, et administrateur des hôpitaux de Paris ; et mon père étoit proposé pour être garde de la corporation. Mon amie, Marie-Séverine, ta mère, étoit un peu plus que nous, bien peu. Tu sais qu'elle étoit fille de L. Poppot, procureur, qui avoit épousé une parente de messire du Chillaud des Fieux, chanoine, vice-gérant de rofficialité et du tribunal du grand-chantre, qui étoit chargé des Petites-Écoles de toute la ville, Cité, Université et Fauxbourgs. Tous ces souvenirs qui ne me quittent pas, dans la détresse oîi je suis, me sont revenus plus vivement aujourd'hui ; car c'est aujourd'hui qu il y ajustement 30 ans que nous avons été mariées ; et nous nous promîmes — elle rougissoit bien et moi aussi — que si nous avions fils et fille en situation de s'épouser, nous les marierions. .

— Vous voyez, citoyenne, lu^ dis-je, en adoucissant un peu la rudesse de ma voix — car il est vrai que ces souvenirs ne me sont pas indifférens et que je ne suis pas guéri de toute sensibilité aristocratique, — queTÈtre suprême a arrangé les choses comme ma mère chérie et vous l'avez désiré.

Elle secoua la tête et dit tranquillement:

— Je suis venue uniquement pour te dire que tu ne dois pas épouser Éléonore.

Je restait muet et je dus avoir, comme on dit, la gueule bée.

— Expliquez-vous, citoyenne, dis-je, en reprenant mes sens.

— Je n'ai pas à m'expliquer. Je fais une démarche qui coûte à un cœur maternel. Mais je le dois à ma tendresse pour ta mère. La mienne, continua-t-elle comme en rêvant, eût agi comme j'agis aujourd'hui, car autrefois on remplissoit ses devoirs même les plus pénibles, quoi qu'il pût arriver. Maintenant...

Je l'interrompis avec sévérilé, car je venois d'apercevoir la silhouette de mon officieux que son ombre trahissoit dans le petit intervalle laissé par la porte mal fermée.

— Citoyenne, je n'ai pas oublié que l'auguste Convention, qui a mis toutes les vertus à l'ordre du jour, a élevé des autels à la piété filiale. C'est pourquoi je ne t'ai pas arrêtée au milieu de ces souvenirs avilissans du tems oîi régnoit le fanatisme. Mais mon âme se révolte d'horreur à la pensée d'entendre blâmer l'époque glorieuse où nous vivons, et ces mœurs fondées sur la liberté que tout homme libre doit chérir.

Elle haussa légèrement les épaules et me regarda avec cette calme tristesse qui me touchoit (je rougis de l'écrire, mais comme ce journal ne parottra qu'en tems opportun, je dis tout, j'avoue tout).

— La Providence, récompensant, sans doute, en toi, les vertus de tes parens, t'a sauvé jusqu'ici des pièges de ces misérables qui ont mis le trouble, la haine, la corruption^ la honte, dans mon foyer domestique jusque-là sihonnôte, si heureux.

Je n'oublierai jamais ce jour de Tannée 1786, où mon pauvre mari se rendit à ce qu'ils appellent une loge, la loge des "Neuf Sœurs* Depuis lors je n'ai pas passé un jour sans être insultée, parfois batlue, parce que je ne veux pas maudire ce que j'ai cru respectable depuis mon enfance, mes croyances religieuses. Et c'est au nom de la Liberté des cultes que je suis ainsi torturée. Depuis lors, j'ai vu l'homme le plus doux, le plus compatissant avant qu'il n'entrât dans cette loge, protéger, pendant les journées de Septembre, les scélérats qui assassinoient des vieillards innocens ; et cela au nom de la Fraternité. Depuis lors, mon fils aine, qui étoit tendre et délicat, exaspéré par une tirannie de tous les instans, a quitté la maison paternelle. Oîi est-il, maintenant ? Mon fils cadet, qui étoit porté au libertinage, encouragé par des maximes dépravées, a quitté également la maison paternelle. Où est-il, lui aussi ? Et ma fille, qui étoit la plus modeste, la plus pure !... N'as-tu pas souvent entendu parler de la loi nouvelle que la franc-maçonnerie a apportée sur la terre pour remplacer la morale chrétienne ? Ne t'at-on pas prêché que celte morale chrétienne est anticivique, que la pudeur ressemble à de l'hypocrisie sacerdotale et que la nature a créé des instincts pour qu'on les satisfasse, au nom de la liberté ? Je te le répète, n'épouse pas Éléonore. Je toussois, j'interrompois, je faisois du bruit avec ma chaise ; rien n'arrêta cette enragée aris-

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tocrate qui, en effet, avoit proféré assez de blasphèmes pour faire emprisonner toute une section.

Elle s'éloigna, sans rien ajouter, me laissant fort troublé par le conseil qu'elle me donnoit et aussi par la crainte que ses paroles n'eussent été entendues.

Mon amour pour l'aimable Ëléonore est trop ardent pour que je veuille suivre un conseil donné d'une façon obscure et bizarre. Qu'a-t-elle voulu dire ?Je sais bien que la sensible Éléonore, sans sortir des bornes de la décence républicaine, montre cette aimable liberté qui ne ressemble en rien, en effet, à cette modestie hypocrite et sournoise conseillée par l'imposture des prêtres. Javois entendu souvent l'austère Panche enseigner à sa fille les principes de ce qu'il nomraoil pieusement l'éducation maçonnique, dontla première règle, disoit-il, est la justice. Il expliquoit qu'on devoit absolument respecter les sermens du mariage. 11 étoit alambiqué sur les devoirs des filles et des veuves qui avoient, selon lui, des "^'ï-'-tions envers la société, lesquelles paroisse borner à ne pas affronter l'opinion et à ; déshonorer la famille. Falloit-il conclure rôles vagues de la citoyenne Panche, que ieuse Éléonore avoit interprété ces princiec quelque imprudence ? J'étois convaincu itraire, sachant combien la fran c- maçonne paroit une chose grotesque et haïssable.

J'en étois là lorsque le tambour Le Lièvre, Taîné, m'apporta un billet de son commandant.

(( .•. Alcibiade, j'ai lieu de craindre que mafa- » nalique épouse, poussée parle génie de Taris- » tocratie, n'ait projeté de mettre obstacle à ton » mariage avec la vertueuse Éléonore. Déjoue » les trames qu'un esprit populicide peut lui ins- » pirer.

« .-. Éléonore l'attend à midi après le déjeuner. » Il fait bien chaud. N'oublie pas que je t'accorde » la main de la verlueuse Éléonore à condition » que tu poursuivras l'honneur d'élre admis dans » la L .*. Mystère et Polymnie^ quand elle aura » cessé son sommeil.

Mystère et Polymnie ! Ces mots me rappelèrent mon rêve. L'éducation maçonnique ! Je me rappelai aussi que l'austère Panche, le 6 octobre 1789, s^écria que les grandes citoyennes Théroigne. Reine Audu et Olympe de Gouges, représentoient bien le type de la femme franche-maçonne, et que si le Roi vouloit sincèrement régénérer la sensibilité publique, il devoit nommer ces trois héroïnes directrices de la maison de Saint-Cyr pour faire, des jeunes filles qui y sont élevées, de dignes épouses républicaines et ne pas laisser l'antagonisme qui existeroit entre

elles et leurs époux, si elle restoient dévoles quand ceux-ci sont patriotes.

Mais je chassai toutes ces pensées blasphématoires. Le bonheur de passer une après-midi seul avec Taimable Éléonore me fit tout oublier, sauf, comme on pense, le soin de ma sûreté.

Je me rendis donc dans mon appartement en disant finement & mon officieux que j'allois faire ma toilette intime et que dès lors il ne devoit laisser entrer personne.

Ayant ainsi trouvé une excuse pour m'enfermer, je poussai les verrous et bouchai les trous de la serrure. Puis je me mis à ranger ce que j'avois de plus compromettant. Car les plus purs ne sont pas àTabri de la juste défiance du peuple, en ce moment surtout oîi la trahison des Danton, des Hébert, des Ronsin, des Chaumette, des Varlet, le rendoit fou à la pensée que ceux qui paroissoient ses plus sûrs amis étoient des traîtres. La conversation de la citoyenne Panche, si elle avoient été entendue, suffisoit pour me précipiter dans Tabîme. Enfin un nouveau mouvement politique paroissoit à craindre et quel en seroit le résultat ? Les précautions que le citoyen Payan prenoit pour sauver son argenterie me revenoient & l'esprit.

J'avois deux cachettes très sûres et très larges que Ton ne pouvoit découvrir qu'en démolissant la maison.

Quand j'eus misa Tabri ce que j'avois de pré-

LES ÎSOCES d'un JACOBIN 79

deux et de dangereux, — et surtout ce journal, — je m'habillai. Je voulois me rendre au comité révolutionnaire et me montrer gracieux envers mes collègues. Car si la défiance est le devoir des démocraties, Tenvie est le mobile qui en tient les élémens en action et en puissance. Je ne pouvois donc en vouloir aux chefs de la section d'envier monbonheuret je de vois chercher à me le faire pardonner, sous peine de de venir justement suspect.

Je voulois également me rendre à mon cabinet. Le secrétaire a, en effet, un cabinet à lui dans le ci-devant séminaire Sulpice, où se tiennent les séances du comité révolutionnaire. C'est là que je serre le cachet redoutable qui nous donne droit absolu sur la liberté des citoyens et citoyennes de Mucius Scœvola.

Aucun secrétaire d'aucune section n'a moins usé que moi de la bienveillance des jolies éplorées qui venoient me demander la liberté d'un père chéri ou d'un époux adoré. J'ai déjà avoué, à ma honte, cette délicatesse aristocrate qui finira par me jouer un mauvais tour. Toutefois, je pouvois me vanter de quelques actes de fermeté civique, et comme, après le mariage, l'aimable Éléonore voudra nécessairement pénétrer dans tous les secrets de ma vie de jeune républicain, je pense qu'il est sage de revoir tous les papiers du Comité que je serre dans ce cabinet, afin d'en enlever les billets de tendre remerciement , Non pas que cela

puisse me nuire dans son esprit, trop éclairé pour avoir gardé de ces frivoles jalousies du tems de la chevalerie. Mais je puis moi-même être, un jour, arrêté et je ne veux pas qu'elle sache trop exactement comment on attendrit les membres des comités révolutionnaires.

Au moment où j'achevois ma toilette, j'entendis une voix sonore qui me fit tressaillir, car je crus y reconnaître celle de mon odieux rival. Je sortis vivement et j'entrai dans la salle.

C'étoitlui. Il se jeta à mon cou. Ce geste étoit tellement inattendu que j'en restai confondu comme un fondeur de cloches.

C'est un homme pour qui je me sentois beaucoup d'amilié naturelle, et c'estpour cela, je crois, que je le hais d'autant plus, car je le hais de toutes mes forces et pour bien des raisons. D'abord, bien qu'il soit l'enfant chéri de la section de rObservatoire, je suis convaincu qu'il est un ennemi redoutable de la République . Ensuite je vois qu'il a une vive passion pour l'aimable Éléonore, et surtout je sais qu'elle a eu pour lui des préférences.

Je suis convaincu que c'est moi qu'elle aime, de tout son cœur, et j'en suis convaincu comme de mon existence. Mais elle ne m'a pas caché qu'il avoit été son bon ami depuis la fin de vendémiaire jusqu'à la fin de germinal.

Comment l'a-t-elle abandonné, et a-l-elle pour lui une haine égale à son amour d'alors ? J'en sais les raisons.

Mon odieux rival est fort bel homme, je dois le reconnoître. Il a cinq pieds neuf pouces, la force d'un Hercule et la hardiesse d'un lion ; une belle physionomie ouverte, franche, à la soldatesque, avec un nez de vautour, des yeux et des cheveux très noirs, des dents très blanches, une expression presque toujours riante, mais qui devient parfois très insolente. Dans ces momens-là, il. est comme fou. Il dit les choses les plus hardies, même contre les sans-culottes, des choses qui suffîroient à faire guillotiner tout autre que lui. A part ces heures-là, où il est hors de lui, il est malin, impossible à dérouter, ayant toujours le dernier par des ripostes inattendues, qui font rire aux larmes et emportent la pièce.

Il se nomme EngelbertSanghehem. On dit que c'est un ex-noble, garde du corps de Louis-le- Raccourci, favori de la Messaline autrichienne, chevalier du Poignard, défenseur des Tuileries au 10 Août, brigand de la Vendée, brigadier des Hussards de la Mort de Tonneau-Mirabeau, complice du scélérat de Batz pour faire échapper le louveteau de la tour du Temple. Quand on fait allusion à cela devant lui, tantôt il rit cpmme un fou ; tantôt il enchérit là-dessus, disant que tout cela est vrai et qu'on ne sait pas tout ; tantôt il répond sérieusement qu'il est Belge, un des premiers insurgés du Brabant, ruiné, chassé de son pays et de sa famille à cause de son amour pour la Révolution. Le plus souvent il a recours à son

bâton, — car il porte toujours un bâton formidable, sauf aux grands jours où il ceint un grand sabre, — et ce qu'il a cassé de têtes est innombrable.

Aussi est-il connu de tout Paris. Comme il est franc, bon vivant, généreux, ayant de Tesprit argent comptant, comme il est éloquent, grossier quand il veut, élégamment habillé et impossible â démonter, il est adoré dans les fauxbourgs oîi il a hérité de la faveur de Timbécile Santerre et du vaniteux Gonchon.

Chez nos voisins les Lunettes — c'est le nom que nous donnons de bonne amitié à nos voisins delà section de l'Observatoire, qui de leur côté nous appellent les Cervelas — on ne jure que par lui. Il est Tamide Maxime Surin, le commandant de la section. Chez nous, il est au mieux avec Cosne Pionnier, adjudant instructeur de l'artillerie parisienne, avec Carlier et Mauvoisin, capitaine et lieutenant de nos canonniers: et chacun sait que les canonniers sont, dans toute les sections, les véritables guides de l'opinion publique. Du reste, il n'est pas seulement connu, comme le loup blanc, dans toute la capitale pour ses bons coups de sabre ou de bâton et sa rondeur, il est surtout chéri des citoyennes du tribunal révolutionnaire, des charettes et des tribunes. La Tour-la-Montagne, qui le jalouse et dpntil est le seul à oser critiquer les vers, m'a dit qu'il l'a dénoncé plus de dix fois ; mais il a des appuis dans le Comité. Saint-

Just lui-même, qui ne l'aime pas, ne paroît pas oser le faire arrêter, à la légère, par crainte de se mettre à dos toutes les femmes révolutionnaires, race dangereuse, rancunière, la plus grande autorité, peut-être, de la République, la seule que les Comités n'osent affronter directement.

Avec La Tour, l'austère Panche et moi, nous sommes les seuls que ce diable d'homme n'ait pas conquis. Il raille la Franc-Maçonnerie comme il critique les vers du citoyen Observateur. « J'ai été de cette vilaine boutique, dit-il, j'en connois les détours. A part vous, citoyen Panche je n'y ai vu que des badauds, des ânes bâtés, des oisons bridés ou des débauchés ambitieux, incapables de parvenir par des voies ouvertes, et qui exploitent le troupeau des imbéciles. C'est, d'ailleurs — et c'est ce qui m'en a dégoûté, — une société lâche, n'ayant d'audace que contre les gouvernemens foibles, et à plat ventre devant une autorité forte. D'abord hypocrites, sous Louis XV, ils firent croire aux sots aristocrates qu'ils étoient uniquement une société d'honnêtes gens réunis pour s'amuser, festiner, danser, faire de la musique et du libertinage décent. Sous le foible Louis le Dernier, insolens, effrontés, tyratiiques ; les voici tremblans comme des lièvres, et faisant signe de sommeiller comme des sourds, parce qu'ils savent que les Comités n'approuvent pas leurs réunions.»

L'austère Panche suoit à grosses gouttes et répondoit timidement.

84 LES docBS d'un jacobin

Four moi je me suis battu deux fois avec En- ' gueulbert Sanguin (c'est ainsi que les femmes républicaines le nomment), et deux fois il m'a feitune blessure désobligeante. Toutefois j'aurois Lesur et Quîncy qui, après l'avoir détesté, levenus ses amis, si, comme je l'ai ditj'aî- ) £léoBore, après l'avoir aimé passionaé- . ne l'avoit pris en haine mortelle, nmentcelaest-il venulll paroit qu'un jour le n Saughehem entra dans un de ces accès de nce qu'on lui pardonne, heureusementpour <u, comme à un fou, dans un de ces accès où 11 stiiuble ne pouvoir contenir son mépris contre toutce qui l'entoure. Ilavoît dit alors, en regardant avec dégoût l'austère Panche et sa vertueuse allé: 7— Sous la République on prend une épouse, comme on prenoit une maîtresse sous la tyrannie . Seulement, la République est plus aimable, parce que sous le règne de la tyrannie, il falioit payer sa maîtresse; sous la République, il faut que l'épouse paie son époux. La Révolution a même pous.sé plus loin son tendre amour pour la liberté, et il est plus facile aux citoyens libres de quitter leurs épouses, qu'il ne l'étoit dequîtter leurs maltresses aux aristocrates un peu décens. Mais que je devienne franc-maçon, an point de vous ressembler, austère Panche, si les maîtresses d'autrefois ne valoient pas mieux que les filles que la Révolution élève pour les donner en mariage aux républicains I

11 paroit qu'il écumoit ; l'austère Panche fondoit en eau et la citoyenne Panehe en larmes. 111a regarda et s'éloigna, car il est le seul qui lui témoigne du respect, — et c'est un des signes qui m'ont surtout persuadé qu'il est un ci-devant, car le respect pour les vieilles femmes est considéré comme une inutilité qui rappelle les grimaces et les tartuferies de la féodalité.

C'est cette conversation qui a plongé l'aimable Eléonore dans les ardeurs inextinguibles de la haine. C'est également à la suite de ça que Lesur ayant, à ce que je crois, voulu prendre la défense des jeunes républicaines, reçut tant de coups de pied qu'il resta comme mort, aur le pavé de la rue Révolutionnaire, et que Quincy ayant — toujours à ce que je croîs, car jamais je ne pus être bien renseigné — voulu prendre la défense de la garde nationale humiliée dans la personne du commandant Panche, empocha trois coups de sabre qui le laissèrent six semaines sur le grabat. Depuis lors, comme j'ai dit, ils devinrent amis avec lui.

Moi, qui n'aimois pas alors la belle Eléonore, mais qui comprenois que la société jacobine avoit été outrageusement blâmée dans ce discours, je l'appelai à deux reprises sur le pré, où je reçus les deux blessures désobligeantes sur lesquelles il est inutile d'appuyer.

Ce fut cette blessure qui décida de ma destinée. J'étois alors de passage à Paris oîi je venois (après

avoir été, le 26 vendémiaire, complimenté par Carnot, sur le champ de bataille même, pour ma belle conduite à Tafifaire de Wattignies), chargé par Jourdan, d'apporter à la Convention les drapeaux pris sur Tennemi.

J'étois donc resté à Paris pour me guérir. C'est alors que le choix des sans-culottes de la section Mucius et surtout les attraits de l'enchanteresse Éléonore me firent oublier mon ardeur naturelle pour les travaux de Mars, et changèrent la rue du Four en jardin d'Armide.

Engelbert ne paroissoit pas obsédé par les vautours du remords. Toujours le même, bon vivant, bon enfant, tapageur, insolent, adoré des sansculottes et leur cassant les reins, embrassant les plus sordides héroïnes du 6 octobre et les comblant d'injures risibles, généreux, libertin, dépensier, grossier, bien vêtu, gardant toujours une certaine morgue avec les gros bourgeois et les épauletiers de la République, il sembloit toujours à mon génie habituel d'observation être un aristocrate s'amusant dans un bal de chiffonniers et s'oubliant parfois quand des pieds trop lourds lui marchent sur les siens. Mais comment le prendre ? Il parle comme un vrai jacobin, employant, avec une verve intarissable et une éloquence irrésistible, le langage cher au peuple pour désigner les aristocrates, les royalistes, les fayettistes, les brissotins, les hébertistes, les dantonistes, les indulgens, les modérantistes, les api-

toyeurs et cette classe nouvelle d'intrigans que nous voyons poindre et que nous commençons à nommer bourdons, du nom des deux Montagnards Léonard Bourbon et Bourdon de TOise.

Toutefois, Clovis Margotant, qui est animé, par le génie de la patrie, du souffle de Tespionnage, a remarqué que jamais il n^attaque le fanatisme ni les calotins. 11 y a là une chance de le prendre ; et l'aimable Éléonore s'en réjouit. Car elle me parle souvent de lui et toujours avec la même haine, qui étoit remarquable on elle. En effet, pour tout autre et en toute autre circonstance, elle est douce et mutine comme une jeune chèvre guidée uniquement par les Ris, les Jeux et les Grâces.

Je ne l'avois pas vu depuis longtems. Aussi, fus-je ébahi quand il se précipita à mon cou avec tous les signes d'une véritable amitié.

— Je dois te remercier, me dit-il gaiement, du plaisir que tu me fais, de la preuve d'amitié que tu me donnes, en m'invilantà assister à ton dîner d'adieu à la vie de garçon.

Je devins de plus en plus ébahi. Je n'avois passongé à lui et n'y devois pas songer. Mais j'eus une clarté subite. C'est — je le devinai et je devinai juste — une atroce vengeance, un coup de haine maçonnique, doublée de haine féminine.

L'austère Panche a voulu enfoncer le poignard dans la blessure en forçant mon odieux rival à assister aux fêtes de mon mariage.

Je balbutiai. Mais Engelbert ne m'écoutoit pas. Il s'étoit retourné par hasard. Il avoit aperçu Tombre du nez de Clovis qui se dessinoit comme un nez de géant sur les carreaux rougis dont étoit pavée la pièce précédant les salles où nous étions. Il devina que mon officieux m'écoutoit.

Il fit un bond, saisit l'espion par le nez dénonciateur qu'il serra violemment et il l'amena hurlant jusqu'auprès de moi. Il le jeta à terre d'un mouvement brusque et lui donna en riant une volée de coups de pied. Mais voyant que je devenois p&le à la pensée des dénonciations que ce citoyen, bien vu dans la section, alloit faire contre moi pour se venger, il le releva, et après lui avoir donné quelques soufflets, il lui dit tranquillement :

— Donne-moi une plume, de l'encre et un morceau de papier. Bon. Ecoute maintenant ce que j'écris :

« Frère et ami,

« Le citoyen qui te portera cette lettre est un » des honorables espions de la section Mucius. » C'est un maladroit, qui au lieu de remplir son » glorieux devoir envers les ennemis de la patrie » perd son temps à m'observer moi et le citoyen » Alcibiade Ceyrat. Je te l'envoie pour que tu le » chapitres. Dis-lui que s'il recommence encore, » tu le réclameras à la geôle de la section de

LES NOCCS d'un JACOBIN 89

» l'Observatoire et que tu le recommanderas à » noire ami Coffinhal.

« Salut et fraternité.

« Engueule. »

— Tu vois cette signature. Quand j'écris ainsi mon nom, on n'a rien à me refuser à la section de l'Observatoire. Tu vas porter ce poulet au comité révolutionnaire de cette section. Tu le remettras au citoyen Pigalle, cadet ; oui, le propre frère de ton ami Denis Antoine Pigalle, commissaire dans ta section et ton protecteur. Si dans une heure cette lettre n'est pas remise à son adresse, foi d'Engelbert, ce soir tu n'auras plus d'oreilles, en attendant que le reste de la tête y passe.

Ce diable d'homme est si éloquent et, avec son sourire insouciant, si terrible que Clovis qui est lïnsolence elle-même et qui se croit — comme de fait il l'est, ainsi que tous les citoyens observateurs — un grand personnage dans la République, ne leva pas le mot. Il prit le billet et s'en alla, probablement en se promettant de se venger.

— N'oublie pas que si, comme je le suppose — et je ne puis t'en vouloir — tu songes à te venger, c'est sur moi que tes coups doivent porter. Si jamais il arrive malheur au citoyen que tu sers, malheur à toi. J'ai quelques bons amis qui, même en mon absence, seront assez habiles pour dessiner sur tes fesses, avec un bâton pointu, le por-

trait du P. Duchesne et de Jacqueline son épouse. Et toujours le vertueux Coffinhal à Tarrière-plan du tableau, avec un diable de couteau qui gigotte à la barrière du Trône-Renversé. Tu as une heure pour me rapporter la réponse à ce billet, à mon domicile, rue de La Caille, — qui fut un grand géomètre ou astronome, à ton choix, — derrière rObservatoire. Ne te trompes pas, si lu tiens à n'avoir pas de dessins au bas des reins. C'est contre la Barrière.

Il éclata de rire, allongea un nouveau coup de pied à l'espion penaud et se tourna vers moi.

— Sais-tu une chose? Tu es né brave et délicat, mais la République t'as rendu jeune, jeune, jeune, comme un veau de l'âge d'or.

Il continua de rire. Mais je ne voulois pas avoir un coup d^épée pour le jour de mon mariage. Je le soupçonnois d'avoir quelque idée de ce genre. Je lui dis avec une froideur de l'Ancien Régime ;

— Citoyen, tu es gai. C'est signe que ta conscience civique est en paix. Je rirois bien avec toi, et je suis fâché de te quitter. Mais il faut que j'aille au comité, afin d'avoir l'après-midi libre.

Ce scélérat pénétroit jusqu'au fond de mes pensées. Il rit plus fort:

— Eh ! non, je ne viens pas te chercher querelle. Je suis venu te dire simplement que j'accepte ton invitation et que je boirai autant de rouge-bord que tu voudras à la santé de ton futur premier-né.

Il s'éloigna en murmurant :

— Jeune ! Jeune ! C'est-à-dire que Némorin est un sergent recruteur à côté de lui.

Je triomphçii de ma légitime indignation, en me promettant d'essayer, une troisième fois, de lui couper les oreilles, quinze jours après mon mariage.

Je m'en fus au ci-devant séminaire Sulpîce. Je trouvai tous mes collègues du comité très aimables. Ils me félicitèrent, excepté Jacques Dinanceau, mon voisin de la rue du Four, un vieux professeur qui murmura en grognant :

— Proximus ardet Ucalegon. Voilà un bon moment pour se marier, quand il va falloir encore se battre.

— Sait-on quelque chose ? lui dis-je. Y a t-il donc quelque conspiration nouvelle qui menace les Pères de la Patrie ? Y a-t-il quelque chose à faire ? Je suis prêt à tout oublier pour les dangers de la République. De quel côté faut-il porter ses coups ?

. — Comment veux-tu qu'on le sache, dit-il d'un ion bourru, puisque c'est la victoire seule qui doit décider de ceux qui sont ou non dans le sens des principes.

— Alors, il n'y a rien à faire qu'à attendre la décision du génie de la Révolution. Continuons d'arrêter les aristocrates* Là-dessus il n*y a pas de doute, et quoi qu'il arrive, nous serons du côté du manche.

92 LES MOGES d'un JACOBIN

Chacun applaudit et je rentrai déjeuner. J'avois un morceau de fromage à la pie et un biscuit de mer qui me venoit d'un marchand aristocrate qui m'en avoit offert en sourdine, à un prix supérieur au maximum. Je l'avois dénoncé et j'en avois reçu une caisse pour ma récompense et ma part de dénonciateur. Il y a de cela plusieurs mois et le biscuit est dur comme pierre. Mais Clovis ne s'étoit pas soucié d'aller à la queue du boulanger, et je fus content d'avoir ces provisions. D'ailleurs j'avois le cœur gros. 11 me semble que le respect diminue pour les Pères de la Patrie, et qu'on commence à parler, parmi nous autres Jacobins et dans nos comités révolutionnaires, des vertueux Montagnards, des augustes membres des Comités, comme si c'étoient de simples mortels. Onu'eûtpas osé le faire il y a peu de mois. On avoit toujours devant les yeux cette pensée, qu'ils sont les guides de la France régénérée, les défenseurs de la Liberté, et on les vénéroit plus que les fanatiques ne vénéroient autrefois leur confesseur.

Mais la pensée de l'aimable Éléonore chassa bientôt tous ces nuages. D'ailleurs le génie de la Révolution ne dirige-t-il pas nos destinées 1

1 heure.

Je sais combien mon adorable amie est coquette. Moi aussi, je dois le confesser ici, je suis porté à l'élégance, et c'est la mauvaise odeur des

bons sans-culottes qui m'a été surtout pénible à supporter, avec la malpropreté des républicaines. Aussi suis-je convaincu que je donnai aujourd'hui uue preuve rare d'héroïsme amoureux et de tendre délicatesse : Je sacrifiai mon amour pour l'élégance, afin de laisser à l'aimable Ëléonore plus de liberté pour se faire belle, sans trop offenser la pure austérité des femmes patriotes de la rue.

Je me vêtis donc conformément aux principes, du moins quant à la forme des vètemens, car, pour l'étoffe, ayant constaté que les sans-culottes n'y regardent pas trop, je l'avois choisie chère et belle.

Ce qui exaspère surtout le patriotisme du peuple ce sont les souliers cirés à l'œuf. Quant aux boucles d'argent, comme l'amour de la liberté a fait un devoir pieux à tous les citoyens de les déposer avec enthousiasme sur l'hôtel de la Patrie, sous peine d'emprisonnement, on n'en peut plus porter que de cuivre. Encore vaut-il mieux s'en passer. Je chaussai donc de gros souliers lacés, sur des bas de soie rose. Je pris une carmagnole et des pantalons tombans, de ce beau drap écarlate des Gobelins qu'on nomme drap de Julienne ; un large gilet blanc et un jabot de fines dentelles qui me vient de ma mère chérie. Je coiffai le bonnet rouge, — de fine étoffe de la Bauche, — pour montrer que je suis magistrat, et je pendis mon sabre à un baudrier de cuir, brodé d'em-

blêmes patriotiques, pour rappeler que j'ai élé militaire.

Quand j'arrivai chez ma belle, je trouvai la maison en révolution. La citoyenne Panche, comme toujours, grave et muette, étoit réfugiée dans un coinoîi son austère époux l'accabloit d'injures. Celui-ci, en manches de chemise, mais en pantalon-uniforme, s'essuyoit le front. L'aimable Eléonore étoit plus animée que d'habitude. Mais aussi qu'elle étoit belle !

Avec la charmante liberté que l'éducation républicaine a mise à l'ordre du jour, ainsi que toutes les vertus, elle se je la à mon cou et me donna un baiser dont le souvenir fera encore tressaillir mon cœur, même quand la Parque cruelle l'aura glacé, oui, dût toute l'eau de l'Achéron passer sur ma mémoire !

— Comprens-tu mon vénérable père ? me ditelle de son ton dont l'irrésistible langueur se mélangeoit de dédain. Il a tout fait pour me faire prendre en haine les croix, les bannières, les reliques, tout l'attirail de la superstition. Il y aréussi. Et il veut me faire jurer, sur quoi ! devines-tu sur quoi ? Sur cette loque-là.

Elle désigna de sa belle main, un peu sèche et très effilée, uneécharpe ornée de soleils, de lunes grimaçantes, de niveaux, d'équerres, de beaucoup de signes maçonniques, qui portent à la gaieté.

En entendant ce blasphème, l'austère Panche

se dressa sur ses pieds en rugissant, tandis qu'un flot de sueur couloit sur ses joues, de dessous ses cheveux gris taillés en guise de brosse. Mais Taimable Éléonore est la seule qui ne tremble pas devant lui.

— Oui, sur cette loque tachée de graisse et de vin ; sous prétexte que c'est Tinsigne de son titre de Vénérable de la loge Mystère et Polymnie.

Le vénérable, furieux de n'avoir pu faire trembler sa fille, se retourna, comme il arrive souvent, contre sa victime ordinaire.

— C'est cette vile esclave de prêlre, hurla-t-il en saisissant sa respectable épouse, qui a suggéré ce hideux blasphème à cette fille révoltée.

— Pourquoi ne serois-je pas révoltée comme tout le monde puisque tout le monde doit être en Révolution ?

L'austère Panche resta un moment étourdi. 11 s'essuya le front, appela son épouse : monstre vomi par le Tartare ; et il la poussa violepiment dans une autre pièce.

— Et sais-tu ce qu'il veut me faire jurer sur cette guenille ? Que tous nos enfans seront élevés dans le culte de la franc-maçonnerie. Non, miUe fois non. Plutôt délaisser à jamais l'autel de l'hymen. Je ne veux pas que mon époux me traite comme la franc-maçonnerie t*a conseillé, papa, de traiter ton épouse. Je me souviens bien du calme qui régnoitici avant que tes yeux fussent ouverts à la lumière qui vient de l'Orient et tes

oreilles aux gémissements des fils de la Veuve. Je ne veux pas que mes fils désertent la maison comme mes deux frères ont été heureux de le faire depuis que la tyrannie maçonnique s'y est introduite. Je ne veux pas que mes filles...

— La malheureuse, s'écria Taustère Panche dont le visage ruisseloit, méprise cette loi qui Ta inondée de la lumière de la raison, qui Ta arrachée au fanatisme et aux hypocrites vertus de l'Ancien Régime, pour la mettre dans les droites voies de la nature.

— Tu ne me mettras pas en colère, papa. Un peu d'impatience me va bien ; cela donne de l'éclat à mes yeux qui sont parfois un peu battus. — C'est que je pense à toi langoureusement, mon ange, me dit-elle, avec un sourire vif. — Mais la colère rend jaune. D'ailleurs, les francs-maçons sont trop bètes. En ça, du moins, l'infâme Engelbert avoit raison.

Le vénérable Panche était sorti pour s'essuyer en paix. Il emportoit, avec un pieux respect, Técharpe qui portoit des soleils et des taches de vin. Il rentra presque aussitôt, rafraîchi par quelques coups de pied donnés à sa respectable épouse.

— Mes enfans, dit-il, les yeux encore pleins de sueur, il fait trop chaud aujourd'hui pour que je vous donne la bénédiction paternelle, comme le grand Jean-Jacques le conseille aux chefs de famille républicains. Mais en attendant, toi, jeune

héros, n'oublie pas que tu ne dois jamais être de ces hommes à honnêtes gens, de ces riches égoïstes dont T&me ne sera jamais sans-culotte. Prens garde surtout de reconstituer l'aristocratie bourgeoise, écrasée avec la faction girondine. On nous accuse, nous autres fils de la Veuve, d'être des bourgeois. C'est une vérité calomnieuse : nous n'avons jamais mieux demandé que de voir le peuple venir admirer nos vertus, recevoir nos conseils, adopter nos maximes et s'incliner sous nos lois. Et toi, jeune vierge, digne de la couche des dieux immortels et que le puissant Jupiter emporteroit, sous la forme d'un taureau...

— Mais non ! Mais non ! nous écriâmes-nous, l'aimable Éléonore et moi, avec une touchante indignation.

L'austère Panche nous regarda avec étonnement. Il laissa tomber son mouchoir, que je ramassai avec une piété vraiment filiale.

— N'oublie pas, reprit-il, vierge digne de toutes... ces... couches, que des principes et point de vertus, — le vertueux Panche se retrouvoit, — des talens et point de sans-culot tisme ne peuvent suffire à créer la famille répubHcaine, fille de la franc-maçonnerie.

Il s'éloigna en soufflant avec majesté. La vertueuse Éléonore pencha vers moi sa taille de nymphe.

— Mon vénérable père, dit-elle en souriant, étoit jadis un philosophe passementier et tran-

quille, la maçonnerie en a fait un des chefs de la section et un oison bridé. Viens. Mais avoue que ces sans-culottes sont stupides de vouloir que tout le monde aille à pied parce qu'ils n'ont pas de voiture. Quel bien cela leur fait-il ! A-t-on jamais vu acheter ses bagues et son trousseau en traînant ses jupes dans la poussière comme les balayeuses !

Je regardai avecefFroi autour de moi. Heureusement — à ce que je supposais du moins — personne n'étoit à portée de nous entendre.

— Je sais bien, conclut-elle, que je me consolerai en me serrant un peu plus contre toi.

Elle éloit divine. Je n'eus pas le courage de la blâmer de son élégance, bien que je n'en augurasse rien de bon pour notre promenade.

La robe en taffetas de Nîmes, relevée de larges rubans jaunes, ses souliers de satin et ses bas de soie de même nuance que la robe, son ample fichu et ses longues manchettes brodées d'or, le petit chapeau de fine paille d'Italie et surtout le collier d'or qui ornoit son col de déesse, me paroissoienttrès dangeureux. Jecherchois comment le lui dire, lorsque l'austère Panche reparut.

Il se tint au seuil de la pièce. Il avoit passé sa veste d'uniforme, il tenoit à la main son habit qu'il se préparoit à vêtir. Il avoit cessé de s'essuyer. Je compris qu'il se préparoit à quelque chose de solennel.

Il leva, en eEFet, le bras, en laissant pendre sa

main comrae une main de mort, ainsi que fait Dorval, dans les Victimes cloîtrées, quand il dit au P. Laurent, le supérieur des Dominicains : — Quoi^ monstre ! Quoi, barbare ! »

Puis Panche s'écria :

— Quoique cette fille, charmante mais ingrate, méconnoisse les dons que lui a faits la Veuve, mère du génie de la Révolution, je suis heureux de constater qu'elle en ressent les bienfaits. Prens cette jeune vierge, jeune héros du sans-culottisme, fils chéri de la Montagne, et félicite-toi d'être le premier à savoir ce que c'est que cette merveille destinée à régénérer l'humanité, cette merveille qu'on nomme une vierge républicaine. Je.bénis la déesse Raison de pouvoir te donner une épouse qui méprise cet hypocrite produit de la superstition et de la féodalité, cette insulte aux lois de la nature, qu'on nomme la modestie. Car, sache-le, ô jeune séide de la vérité, la modestie n'est qu'une grimace inventée par les prêtres, une grimace inconnue de l'âge d'or.

J'en fis une, moi-même. J'ai déjà avoué que je ne suis pas complètement dégagé des préjugés de l'éducation fanatique. Je ne me sentis pas aussi satisfait que j'auroîs dû l'être en apprenant que la vertueuse Eléonorel'étoitplus que moi, je dis dégagée de ces préjugés. Mais ce qui me préoccupa surtout, ce fut la crainte de voir l'austère Panche se livrer à un de ces longs discours, dignes sans doute des sept Sages réunis, discours qui ont fait

100 LES ÎSOCES d'un JACOBIN

son succès dans la section, et où il excelle, mais qui nous eussent retenus bien longtems.

— Respectable auteurdes jours de la vertueuse Éléonore, lui dis-je avec gravité, vous bénissez la déesse Raison. En nn jour consacré aux Ris, je dois oublier la sévérité de mes fonctions révolutionnaires. Mais qu'adviendroil-il si quelqu'autre que moi vous avoit entendu ? Je vous le demande à vous-même ? N'auroit-il pas le droit de croire que vous méprisez l'Être suprême pour la Raison, cette idole aristocratique des Dantonistes et des Hébertistes.

Il recula en pâlissant, et, sans même songer à s'essuyer le front, quoiqu'il en eût besoin, il disparut en refermant humblement la porte.

Rien ne nous arrêtoit plus.

C'étoit jadis une des grandes fêtes de la vie bourgeoise qee cette promenade. Elle précédoit de peu de jours la possession de l'épouse chérie et Ton couroit les boutiques avec sa fiancée et la mère de celle-ci pour choisir les bagues, les bijoux et la partie la plus élégante du trousseau. Que d'occasions de chercher à plaire à l'objet de sa flamme ! Que de sourires gracieux, que de serremens de mains furtifs, que de remerciemens pleins de rougeurs ! Quel bonheur l'on éprouvoit à combler quelques-uns des vœux de la jeune Deité I J'avois entendu ma mère chérie et ses compagnes, parler, même quand leurs cheveux grisonnoient, des enchantemens de ce jour, et

comme je suis né pour la sensibîlilé et les délicatesses de l'amour, je m'étois fait une fête de cette promenade, d'autant plus que nous étions seuls, ma Circé et moi.

Il faisoit très chaud. L'on ne se rappeloît pas que du tems des tyrans la température eût jamais été aussi orageuse qu'en ces premiers jours de thermidor. Le soleil étoit brûlant. La vertueuse Éléonore recommença, à mon grand efFroi, ses plaintes sur l'ennui de ne pouvoir aller en voiture.

Nous nous dirigeâmes vers la place ci-devant Dauphine, chez le célèbre Tiron-Nanteuil, qui est le premier joaillier de Paris. (Ma fortune me permet de satisfaire les fantaisies de mon amie).

Mais comme il en est le plus suspect et que ses confrères le dénoncent journellement comme aristocrate, il est très prudent, etila pu, jusqu'ici, échapper à l'emprisonnement. Il est, du reste, apparenté avec beaucoup de membres de la seclion Révolutionnaire, qui est la sienne.

Les orfèvres ne tiennent pas à faire de commerce. Ils n'osent fermer boutique pour n'être pas traités d'ennemis du peuple, mais ils ne sont pas désireux d'échanger de l'or et de l'argent contre des assignats. Ils ne vendent guère qu'aux gens connus d'eux et qui leur donnent des louis, non du papier.

J'étois connu dans Paris. D'ailleurs mon bonnet rouge laissoit bien supposer ma qualité de

102 LKS NOCES d'un JACOBIN

magistrat. Chez Tiron, comme partout, j'eus les avantages et les inconvéniens de ma situation de Jacobin, c'est-à-dire de Fhomme qui commande en maître absolu au nom de la Liberté: on n'osa rien me refuser ; mais on ne m'offrit que des choses vulgaires, rien de beau.

L'aimable Eléonore devint bientôt fort irritée. Elle exposa cent fois son cou adorable et le mien, auquel je tenois plus que jamais. Veuille l'Être suprême que ses ^ paroles ne soient pas tombées dans des oreilles patriotes et que demain on ne nous en fasse pas porter la peine !

— Eh bien ! me dit-elle, sans trop baisser le ton, tu vois bien que l'infâme Engelbert a raison et que ce n'est pas seulement aux aristocrates que laHévolution est insupportable. Le tour des républicains est venu. Car, enfin, il n'y a pas de meilleurs républicains que toi et moi ; nous sommes les maîtres, et nous sommes plus excédés que du lems des tyrans.

Je devins pâle, et je sentis que le patriotisme me commandoit de l'abandonner. Mais je l'aime tant!

— C'est une bête de société que celle où l'on ne peut pas dépenser son argent, où les marchands n'ont qu'une préoccupation qui est de ne pas vendre. Car, enfin, je suis riche, coquette, j'ai un fiancé qui est du gouvernement, qui est généreux, amoureux, n'est-ce pas mon Alcibiade? qui a 40,000 livres à dépenser, et je serai obli-

gée de me contenter d'un trousseau dont une mercière de la foire Saint-Ovide ne se fût pas contentée ! Si c'est là l'avenir que nous promet la franc-maçonnerie !

Cette franc-maçonnerie, qui devient de plus en plus sa bêle noire — chose curieuse — à mesure qu'elle m'aime mieux, nous sauva en ce moment, car on nous écoutoit, et si elle eût employé le mot de République ou de Révolution, comme elle venoît de le faire un peu auparavant, nous étions dénoncés sur Theure. Mais le peuple se moque de la Franc-Maçonnerie. Les passans haussèrent les épaules. J'emmenai ma belle irritée.

Nous visitâmes le quai des Orfèvres, le pont Michel, oîi se trouvent les joailliers, et le Palais Marchand, mais il est bien déchu. Noua avons trouvé partout la même mauvaise grâce. Il fallut revenir chez Tiron. Nous parvînmes à acquérir — en lui payant un prix exorbitant — de belles boucles d'oreilles à la guillotine, un collier avec un médaillon entouré de brillans qui renfermoit le portrait du divin Marat couronné de chêne, et un bracelet d'argent émaillé entouré de roses, et oîi l'on voit Vénus habillant son fils en canonnier de la garde nationale. C'est tout ce que nous pûmes avoir.

Les confiscations du peuple souverain avoient répandu chez les orfèvres une foule d'objets fort beaux, ayant appartenu aux aristocrates dépossédés, et qu'on pouvoit acquérir, avant que les

vrais républicains ne fussent définitivement les maîtres, à un prix raisonnable. Je souhaitois une belle montre de Paris, en or émaillé avec les attributs de Thyménée, et quelques belles pièces d'argenterie de Germain, de Ballu, ou de Launay, qui étoîent si célèbres au tems de mon enfance. Nous entrâmes dans toutes les boutiques des rues du Harlay et ci-devant Saint-Louis. Mais il n'y eut pas moyen. Les marchands me répondirent tous, avec froideur, qu'ils ont renoncé à acheter et à vendre ces objets infectés d'aristocratie, portant des attributs de la superstition et de la féodalité qui révoltoient leur civisme.

Les lâches égoïstes ! Ils avoient peur d'être dénoncés. Il est vrai que cela arrive souvent et que les vertueux patriotes, pour déjouer leurs trames mercantiles et les punir de leur avarice bourgeoise, achètent, et au moment de payer, menacent d'une dénonciation, si bien que l'hypocrite modéré est heureux tle céder l'objet à un quart de valeur. Mais moi, je ne l'eusse pas fait, pour ne pas mêler l'adorable Éléonore à ces discussions.

Elle ne fut pas moins désappointée à l'hôtel de Jabac, rue ci-devant Saint-Merry, où elle avoit souvent admiré jadis la plus belle collection des curieux articles de clinquaillerie et de tabletterie. La boutique est à demi vide actuellement, et nous fûmes forcés de nous contenter d'un dez en or, de boucles d'oreilles en marcassite, d'une

Lt's NOCES d'un jacobin i05

boîte à secret pour y mettre mon portrait, et de boucles de souliers en tombac d'Angleterre.

De là, après avoir passé rue aux Fers, pour la provision de rubans, rubans ponceau de grande largeur, et rubans de gaze de couleur, que Tenchanteresse me dit, avec un sourire d'une coquetterie toute républicaine, devoir servir pour ses bonnets de nuit, nous nous rendîmes à la Barbe d'or^ chez Barbier et Têtard, marchands d'étoffe de soie d'or et d'argent, rue des Bourdonnais, vis-à-vis la rue de la Limace. Mia Circé se réconcilia un peu avec la Liberté, car ces marchands, ayant la confiance de la Commune étoient moins timides. Je les connoissois fort bien, d'ailleurs, et moyennant que je leur promisse de les payer en argent, ils vendirent à la citoyenne tout ce qu'elle voulut, et elle ne s'y épargna pas. J'étois le plus heureux des sans-culottes, en voyant sa joie et son avidité. Elle ne craignit pas de m'en récompenser en m'embrassant à plusieurs reprises. Cela est conforme aux principes, et les commis marchands ne s'y arrêtèrent seulement pas. Elle étoit de plus en plus divine.

Mais je retombai bientôt dans l'angoisse, car il lui plut de me demander quel jour la Convention s'étoit mis en tête de proscrire du sol de la République les marchandises angloises. Un corn* mis fronça les sourcils, je répondis à mi-voix à Taimable imprudente que c'étoit le 18 vendémiaire et j'ajoutai avec tendresse que le 29 ger-

106 LES ROCKS d'un jacobin

minai elle a décrété que ceux qui se plaindront de la Révolution seront déportés à la Guyanne, ce qui est juste et conforme à la liberté, puisqu'on ne sauroit forcer un être humain à vivre sous un régime qui ne correspond pas h son goût. Le

'- '^leva quelques difficultés quand il s'agit

le compte. Il me teuoit par les paroles lies de ma compagne, et j'en fus pour centaines de francs de supplément.

vions décidé que nous achèverions cette ii en nous promenant dans les lieux oîi ois que j'ai souvent songé à elle. Nous s la rue Honoré.

ésentoit un spectacle ravissant pour une ueuse. A chaque encoignure, on rendes groupes, soit de gens causant des ibliques, soitde citoyens ou de citoyennes es autour d'un orateur monté sur une un chanteur grimpé sur une chaise, esn violon ou d'un tambour, et chantant les e la République, les charmes de la Liberenfails du Sans-CuloUisme et les vertus ite Montagne.

^onnoîs, lui dis-je à haute voix, les dons volution. Ces humains eussent été des s égoïstes uniquement occupés à gagner nt, des artisans uniquement occupés à souliers, des femmes servilement vouées

à soigner leurs enfans; les voici devenus des citoyens soucieux de la chose publique, travaillant à élever Tâme des François, au coin des rues, par des discours et des chansons.

Je reconnoissois traversant ces groupes, La Tour la Montagne, Pourvoyeur, et autres Observateurs de l'esprit public, que mes relations avec Guérin et mon office de secrétaire d'un comité révolutionnaire m'avoient appris à connoître ou à deviner.

Les préoccupations vari oient selon les lieux, à ce qu'il nous parut. Dans l'encoignure de la rue Bailleul, entre celles des Poulies et de l'Arbre-Sec, dans l'enfoncement de la rue de Grenelle, en face du ci-devant Oratoire, contre les murs des ci-devant Bons-enfants Saint-Honoré, on ne parloit que des vivres et de leur cherté.

— Les bouchers gagnent trois cents pour cent sur la viande. Leurs étaux sont les tombeaux des sans-culottes.

— Tous les bouchers sont des scélérats. Il faudra recommencer à en pendre.

— Moi, je ferois bien le carême civique ; et s'il faut se contenter de manger du pain la moitié de son soûl, c'est bon, j'en suis. Mais ce qui m'attine c'est de voir qu'au lieu d'étrangler une bonne fois le louveteau du Temple, et de donner la fille de l'Autrichienne à un bon drille de sansculotte qui l'empêcheroit bien de faire la Méchaline comme sa gueuse de mère, on nourrit les

restes impurs des Capets, qui, avec les gens chargés de les garder, dévorent la substance de cent familles de sans culottes,

Le parleur reçut un coup de bâton qui le jeta sur le pavé et j'aperçus mon odieux rival qui faisoit un terrible moulinet pour éloigner les citoyens tentés de ramasser le bon sans-culotte. Je jetai instinctivement mes regards sur l'aimable Éléonore ; elle étoit rouge et ses yeux brilloient de colère, à ce que je crus. Je me précipitai vers l'objet de sa haine. Elle me retint, en me pinçant violemment. Engelbert regardoit la foule de son air ordinaire, tranquille et goguenard.

— Ce veau-là, qui saigne du nez par terre, s'écria-t-il, est un agent de Pitt et, par-dessus le marché, une bête. C'est moi qui le dis, Engeulle Sanguin, et je le prouve d'abord en lui cassant les reins, comme le génie de la Liberté m'a inspiré de le faire, et comme il m'engage à le démontrer de la même façon à ceux qui ne seront pas convaincus. A-t-on jamais vu un hébertiste imbécile comme celui-là ! Il est payé par les puissances coalisées pour faire croire que l'héroïque Commune de Paris protège la famille Capet, et il ne sait même pas gagner son argent. Il y a cent gardes nationaux de toutes les sections qui, chaque jour^ voient que le petit Capet est enfermé dans une prison dont les portes sont murées et oîi il n'entre ni un rayon de soleil, ni un brin d'air que par les latrines. On voit la vermine et les arai-

LES NOGKS d'un JACOBIN 109

gnées courir sur lui. On lui donne deux fois par jour un petit morceau de bouilli dont on a retiré la chair, parce que les os c'est assez bon pour un tyran. S'il y a quelque bon patriote qui a un enfant de neuf ans capable de vivre longlems à ce régime, qu'il vienne: je lui paie chopine. Eh bien ! je vous le demande, ne vaut-il pas mieux laisser le petit Capet crever ainsi de sa belle mort, que de l'étrangler comme le propose cet agent de Pilt, pour faire dire aux séides des despotes que la République est barbare et qu'elle ne respecte pas môme la vie des innocens. Tu me regardes comme un terne, Gaimeux, continua-l-il en s'adressant à un homme bien vêtu. Si ce n'est pas ton avis, tu peux parler. Je veux bien même te confier mon bâton pour me le prouver.

— Moi I je ne dis rien, s'écria le citoyen interpellé, en reculant.

— Et tu n'en as jamais pensé davantage, malin. Il s'éloigna d'un pas languissant, et chacun se

pressa contre son voisin pour lui faire place. Je regardai de nouveau la belle Èléonore. Elle étoit pâle.

— Est-ce vrai ?murmura-t-elle, cette prison, cette vermine, ces os et ces araignées I Pauvre petit ! Je la regardai d'un air épouvanté et je fis, sans m'en rendre compte, un geste comme pour m'é* loigner d'elle. Elle fixa sur moi ses beaux yeux étonnés. Il me sembla y voir du mépris et de la

colère en même tems que cet élonnement, puis une amère tristesse.

— Qu'as-tu donc, mon adorée ? lui dis-je à voix basse.

— Ce que j'ai ! répondit-elle tranquillement. J'ai envie d'empoisonner celui qui a fait mon éducation. Laisse-moi tranquille, continua- t-elle en souriant. Ce qui est fait est fait, mais — et elle me parloit d'une voix à peine distincte — il faut avouer que la Révolution est habile à faire des lâches. Tu étois brave, toi, pourtant.

Je ne compris rien à tout cela. Je pensai que la chaleur lui porloit au cerveau. D'ailleurs, j'étois inquiet de savoir si nous avions attiré l'attention. Il n'en fut rien, heureusement. Gaimeux avoit fixé tous les regards sur lui.

— C'est ça et ce n'est pas ça, disoit-il. Oui, je suis Gaimeux, connu pour sa pureté, Économe des Élèves de la Patrie. Tous les bons citoyens me connoissent. Je demeure Maison de Pitié. J'en sais long. L'Incorruptible m'honore de son amitié. Eh bien ! le mal c'est que les mauvais citoyens du fauxbourg Antoine se précipitent, dès le patron Jacquet, sur la route de Vincennes et pillent les paysans qui viennent au marché. Qu'est-ce qui arrive ?

— C'est pas malin à savoir, cria une voix de femme dont je ne vis pas le visage. Les paysans ne reviennent plus, les scélérats égoïstes ! et ils gardent tout leur grain quand c'est eux qui ont le

plus gagné à la Révolution, pour le vendre contre des louis d'or, aux muscadins de banlieue. Moi je dis qu'ils faut que les patriotes aillent tout piller à 20 lieues à la ronde, pour reprendre notre bel argent que ces brigands de paysans ont enfoui.

— Sais-tu qui vient de parler ? me dit la belle Éléonore qui avoit retrouvé son aimable physionomie. C'est notre officieuse, Lucie Desmoulins I Elle ne reste presque plus au logis, mais mon père n'ose pas la renvoyer.

Le patriote atteint par le bâton se releva ; on s'éloigna de lui comme d'un pestiféré : il avoit tort puisqu'il étoit battu.

— On ne pille pas tout, cria un ivrogne que je reconnus pour Denuelle, potier, un des membres influens de la sublime Commune insurrectionnelle du 10 Août. J'ai vu entrer dans la maison d'un riche égoïste, qui est marchand de salaisons, 22 barils d'harengs, un cochon tout entier. Et les restaurateurs ! Ils ont chez eux la moitié d'un bœuf, d'un veau, d'un mouton, quand un père de famille comme moi, qui a sa femme malade ne peut pas mettre le pot-au-feu.

— Il le met à ses yeux, le feu, hein ! père Denuelle.

C'est un bonhomme que Denuelle. Il rit.

— C'est parce que j'ai les yeux rouges, que lu dis ça, vieille merluche. Mais c'est à force de pleurer sur les maux des sans-culottes. D'ailleurs,

H2 LES'NOCES d'un JACOBIN

je parle des restaurateurs, comme on dit aujourd'hui ; et je dis que s'ils veulent donner à manger, qu'ils donnent des zharicots, des pommes de de terre. Mais les commissaires des sections souliennentles marchands qui leur graissent la patte. Moi je sais par Gauthier, de Tlndivisibilité, qu'il y a à l'hôtel de la Force des souterrains par où l'on fait passer des bœufs vivans. Les économes d'hôpital comme Gaimeux, s'en battent l'œil, parce qu'on porte un peu de viande dans les hôpitaux; et je veux que le ci-devant diable me ramène auprès de la femme Denuelle, mon épouse, s'ils ne s'en repassent pas les meilleurs morceaux par le bec, et si les malades en voient autre chose que ce qu'on peut meltre dans la panse d'en économe.

Chacun applaudit. Gaimeux protesta. Denuelle l'injuria. Nous continuâmes notre route.

Sur les marches de l'Oratoire, je reconnus un cidevant chanoine de Saint-Étienne des Grès, assesseur du juge de paix de la section Châlier, Le Masson, qu'on accuse d'hébertisme. Il sent, sans doute le besoin de regagner l'opinion des sansculottes purs. C'est pourquoi il est venu dans le voisinage de la maison de mon ami, le grand citoyen Duplay, et de l'incorruptible Maximilien. Là, il faisoit, d^une voix de stentor, une lecture dans une brochure que je reconnus pour être Mort aux Tyrans ^programme des lois révolutionnaires sur la fabrication du salpêtre^ que le savant Montagnard Romme a fait imprimer naguère.

Cela étoit écouté avec le zèle que le peuple met à tout ce qui regarde la défense de la patrie, et m'a paru, du reste, plein d'une saine morale. Mais l'aimable Éléonore ne le goûta que médiocrement, et elle écoula les groupes des citoyennes, qui ne comprenant rien à ce que lisoit Le Masson, revenoient aux choses qui les intéressoient.

— Buvons un coup, dit l'une d'elles. On ne délivre plus la chandelle et I« savon que par demilivre. La République ne veut plus que nous nous lavions les pieds ; bon ! c'est son droit ; alors, rinçons-nous le gosier. Nous ne pouvons plus allumer notre suif; bon! allumons nos deux quinquets. Ça fait voir tout rouge et c'est la belle couleur. Moi je n'ai pas mangé gros comme un pois de viande depuis huit jours. Sais-tu pourquoi, belle médaille? dit-elle à ma compagne, toi qui te carres là sur les pieds, aux bras de ton jobet, comme une petite fille qui sait ce que vaut l'aune. Eh bien I je vas te l'apprendre, oui, moi, Églanline : c'est que les commissaires des sections servent leur bonne amie avant les honnêtes femmes.

— Bah ! laisse donc les jeunes s'amuser, dit une autre qui avoit une large figure riante et une taille d'égoutier ; jeunesse est forte à passer. Toi t'as eu ton tems et maintenant t'as la barbe trop vieille. Notre épicier n'est pas commissaire, c'est par ordre de la Convention qu'il ne donne qu'une

once de beurre salé à la fois. J'ai voulu donner à mon homme un petit merlan pour Tégayer, c'est 20 sous qu'il m'a fallu avancer. J'aurois mieux aimé un morceau de viande ! Mais trente sous, la livre, et pour n'avoir qu'un os !

— Bon! plains-toi. Tuas deux garçons.

— Et la réquisition, qu'est-ce que tu en fais !

— Eq attendant, ils sont garçons maçons. Ils gagnent six livres par jour, du tems du Tyran ils gagnoient 30 sols.

—T Oui, dit en riant la forte commère. Mais, à ce tems-là, un dindon valoit 4 livres, maintenant il en vaut 23. Mais je vois ce qui en est de toi ; ton époux d'hier étoit un archer de Técuelle, et ton époux d'aujourd'hui est un patriote à 40 sols, ton époux de demain sera un homme de marque.

Un riche bourgeois se jeta entre elles deux, et après avoir reçu quelques horions, il parvint à rétablir la paix. G'étoit un ami de mon oncle Joachim, L'Épine d'Andilly, un peu imbécile, mais bon patriote, et fort commérant.

Il secoua sa carmagnole verte à collet rouge^ qui avoit été fripée.

— Citoyennes, la paix entre les bonnes sansculottes. C'est moi qui paie chopine. D'ailleurs, vous avez tort de vous plaindre. Je vais tous les soirs au café de la Convention. On y lit le journal à haute voix, pour les bons patriotes que la lumière des quinquets éblouit^ outre qu'ils ne savent pas bien lire les lettres fines. Qu'est-ce

m:s NOCES d'un jacobin 115

que \ous diriez si vous alliez à Bordeaux oîi Ton n'a qu'une once de pain par jour, par personne ? Savez-vous combien on m'a fait un petit gigot, ce matin, dans le passage du Perron? 30 livres. Et un porte-balles de mes amis qui vient de visiter tous les villages entre Vaugirard et Versailles m'a dit qu'on n'y trouve pas deux livres de veau à acheter au poids de l'or. Allons ! bénissons la brave commune de Paris, comme de bons François sans-culottes.

Il prit les deux commères qui en saisirent d'autres. — Cela se fit comme par instinct, tant la politique des tyrans avoit toujours été d'abrutir la nation par l'insouciance, la gaieté, les chansons et les danses. Mais la révolution anéantira cette gaieté, bonne pour des esclaves. — Toutes se mirent à rouler en rond, tandis que Lépîne chantoit la jolie romance de l'infâme Florian. Toutes ces bonnes patriotes hurloient l'air avec enthousiasme, en écorchant les paroles avec une bonne volonté si républicaine, que cela eût tiré les larmes d'attendrissement des yeux d'un tigre altéré du sang des citoyens :

Sur ma guitare assez longtems J'ai chanté les tendres amans.

Chantons la Liberté, La sainte Egalité Et le doux nom de frère.

Soyons unis, Mes amis !

Cet hypocrite et lâche hommage à la Révolu-

4i6 LES NOCES d'un JACOBIN

tion n'a pas empêché les bons patriotes de voir que ce scélérat de Florian étoit resté aristocrate de cœur et vouloit épouser la fille d'un suspect de Rouen. II est maintenant en prison, ce bel apîtoyeur, avec ses bergers indulgens et ses bergères modérées, et le citoyen Quentin Fouquier m'a dit que son tour arriveroit bientôt.

Plusieurs autres citoyens et citoyennes entrèrent dans la ronde, qui menaça de nous saisir. Nous nous éloignâmes, non sans être hués. L'aimable Éléonore reçut même sur le front une tête de saumon pourrie. Je m'estimai heureux que que nous en fussions quittes pour si peu. Car il paroît qu'elle avoit eu l'imprudence de faire un geste dédaigneux quand un jeune citoyen pouilleux, mais pur sans doute, l'avoit prise pour l'entraîner dans la ronde.

Je bénis cette tête de saumon. Mais l'aimable Éléonore ne put la digérer. Elle étoit furieuse. Aussi ne voulut-elle pas entrer dans les boutiques des rues Froidmanteau, du Chantre et de Champfleury, où l'on trouve beaucoup de livres. J'y viens souvent fureter dans l'après-midi, car j'ai la passion des beaux livres. J'y rencontre beaucoup d'aristocrates. Je n'ai jamais voulu les dénoncer pour ne pas faire fermer ces boutiques où se sont réfugiés de fort bons ouvrages que l'on a à fort bon compte, car il faut les appareiller, les plus beaux de ces livres venant du butin fait par les sans-culottes lors du sac des hôtels aristocra-

LES NOtES d'un jacobin 1 ! 7

tes et étant souvent incomplets. Comme ces boutiques sont dans des rues infectes, elles ne sont pas surveillées par la généreuse jalousie des sansculoltes, et c'est là seulement qu'on a quelque licence pour la vente des livres de l'Ancien Régime.

Sur la place Égalité la foule étoit grande. Mais les orateurs comme les auditeurs n'y sont pas les mêmes que ceux que nous venons de rencontrer. On s'y occupe, non de la nourriture, mais des intérêts généraux de la République.

Les mortels qui liront ce journal ont deviné que mon butn'étoitpas seulement de faire, avec mon enchanteresse, une promenade dans les bosquets de Cythère, mais aussi, sous prétexte de ce tendre pèlerinage, de me renseigner sur l'état des aflFaires qui me paraît inquiétant et me préoccupe beaucoup. C'est autour de la Convention, que Ton apprend beaucoup de choses, car il arrive dans les groupes qui se forment dans le voisinage de l'auguste assemblée beaucoup d'échos des tribunes, des couloirs, des Comités. Ces échos, par un mot, vous en apprennent plus, quand on connoît déjà le dessous des caries, que tous les bavardages des cafés, des cabinets de lecture et même les conversations dans les comités de section. Mon ami Vilate m'avoit dit à mi-voix, avec cette grande éloquence naturelle qui l'avoit signalé à l'attention de Barère :

— L'orage gronde sur la Montagne. La Plaine

retentit de sifflemens. La mer soulève ses flots agités. Mais j'ignore d'où part la tempête. Elle sera terrible, car la lutte est entre les élémens principaux de la République.

Ces paroles d'un homme aussi bien renseigné que Vilate sont bien effrayantes. Mais sans doute Timporkance même des antagonistes enchaîne les langues encore plus qu'on ne le vit au commen-

cément et au milieu de germinal, quand, au premier bruit des conspirations d'Hébert et de Danton, toutes les bouches les plus patriotiques restèrent muettes comme des lèvres d'aristocrates, jusqu'à ce qu'on sût à qui le génie de la Révolution voudroit promettre la victoire.

Ni sur la Place Égalité, ni dans le Jardin National, ni dans les Champs-Elysées, je ne pus saisir rien de bien clair. Sur la Place Égalité, j'entendisparler pour la première fois de la faction jp2>rrotine. On parloità mi-voix. Pourtant, cette allusion aux amis particuliers de l'Incorruptible me parut tellement blasphématoire que j'entraînai la vertueuse Éléonore vers d'autres groupes.

J'observai bientôt qu'elle échangeoit des regards, qui me parurent langoureux, avec un musculin à culotte de soie jaune tombant jusqu'aux mollets. Je m'avançai avec l'intention de les lui salir à l'endroit des fonds, lorsqu'elle me dit, avec la candeur de l'âge d'or, que ce scélérat est le fils de l'adjudant général Fontaine, qu'il lui a fait la cour quand elle avoit 13 ans, et que

LES NOCES dVn JACOBIN H9

c'est un aimable insolent. Je me rappelai que son père est l'ami intime du général Hanriot et je me tins tranquille, en enrageant et en me promettant que si jamais le général Hanriot vient à mourir...

Je ne tardai pas à être étonné de l'audace avec laquelle cet insolent majorien parloit de la Convention. Puis je réfléchis, et je me dis qu'il a sans doute le mot de l'Incorruptible et des Jacobins pour oser ainsi blâmer le centre de la République. Je compris dès lors que ce mirliflor étoit puissant, qu'il ne feroit pas bon de s'attaquer à lui, môme après la disparition d'Hanriot. Je crus sage de lui pardonner.

— La loi du 43 ventôse, cri oit-il, qui accorde aux patriotes les biens des aristocrates, hein ! vous vous la rappelez? Eh bien I vous avez cru que ça alloit faire venir l'eau au moulin, tas de Jocrisses ! C'est moi qui le dis; je suis Fontaine : c'est de la médecine d'eau douce. Je vous ai entendu dire ici même que cette loi valoit mieux que dix batailles gagnées, parce que ça alloit faire adorer la République par le peuple, puisque désormais nul sans-culotte ne seroit sans propriété et que nul ennemi de la Liberté ne sera propriétaire. Qu'estce que ça est devenu ? De l'eau de boudin.

— De quoi ! cria d'une voix plus enrouée que jamais l'héroïque Denuelle qui nous avoit suivis. Des boudins ? tu en parles bien à ton aise. J'en demande, moi, même en eau, des boudins. Mais

120 LES NOCES D U\ JACOBIK

tu ja(^asses parce que lu as une culoLte de soie. Des culottes 1 J'ai posé les miennes sur le trône du dernier Capel, et c'est moi qui ai fondé la République, et vois ce qui m'en reste.

Il se retourna et montra un lambeau de chemise, qui sorlail de ses fonds de culotte.

— Voilà ce qu'on fait pour les Pères de la Patrie, tandis qu'un tas de Jean-Lorgne. . .

— La paix, père Denuelle, ou bien, à défaut de chemises, je te donnerai sur les reins ta provision de bois.

— Je vois ce que c'est, tu fais le faraud, parce que tu as, à la mode nouvelle, un petit bonnet rouge pendu à. la boutonnière, et que ça te donne l'air d'avoir une décoration d'Ancien Régime, comme un chevalier de Saint-Louis, ci-devant. Mais sais-tu seulement la cause du mal? Je vais te la dire, moi qui a fondé la République tout

sul avec ce filou d'Huguenin, sans plus; eh bien, ïut le mal, c'est les cordonniers. V'ià. Et c'est our ça que ça ne va plus. Qu'est-ce qu'on y lit dans leurs boutiques? Çrois-lu qu'on y fait es souliers? Non, jobel, on y fait des bottes our les muscadins comme toi. Kt ces bottes, eh en, quoi? Eh ben, ça mange tout le cuir de la lépubtique, et que les sans-culottes sont des vau-pieds. Via ce qui me reste k moi qui a fait la lépublique avec Huguenin et ce voleur de Conceieu, sans plus. Oui, j'ai mis mes souliers sur le ■ône des tyrans, et v'ia ce qui m'en reste.

LES NOCKS d'un JACOBIN 421

Il montra des chaussures ouvertes comme une huître béante.

— C'est les cordonniers. C'est moi qui le dis, et tu n'es, toi, j^u'un muscadin qui sens le vieux gratté. Eh! va donc, chevalier de Sainte-Grève.

Il n'acheva pas. Il reçut du jeune scélérat un coup de poing qui l'envoya dans le ruisseau. Il est vigoureux, quoique toujours entre deux vins. Il se releva.

Comme il s'agissoit d une querelle entre deux sans-culottes, et que ni l'un ni Tautre n'est suspect d'aristocratie, on les laissa se battre. Bientôt, pourtant, apparurent quelques tape-dur de la bande de Héron, de la brigade de Coulognes. — On les reconnoit aisément à leurs longues moustaches, au bonnet de peau qu'ils gardent malgré les chaleurs, et à leurs gros bâtons d'une forme particulière. —

Denuelle étant le plus mal vêtu, c'est à lui que la générosité démocratique de leurs âmes, vraiment républicaines, les poussoit à porter secours, lorsqu'on entendit crier :

— Voilà le brave général Hanriot !

Je le montrai à l'aimable Éléonore. Mais elle étoit mal disposée pour nos héros. Elle le trouva hideux.

Sans doute, il n'est pas un Narcisse. Il a 40 ans et il est petit, sa taille ne dépasse pas cinq pieds trois pouces. Il a Tair grossier, coléreux. Il fait en parlant une grimace horrible et cligne des yeux

avec des contorsions d'épileptique. Sa voix sépulcrale et caverneuse porte à croire qu'il a eu quelqu'une de ces maladies qui empoisonnent les dons de la déesse d'Amathonte. Mais on oublie tout cela quand on se rappelle qu'il trempa ses mains jusqu'au coude dans le sang des vieux calotins de Saint-Firmin, et qu'il fut ainsi un de ces travailleurs de Septembre qui firent reculer l'armée prussienne en lui jetant de Paris les têtes de cinq cents aristocrates.

Du reste comme il est fort amateur des charmes de la beauté, il s'approcha de la séduisante Éléonore et lui décocha un baiser de la main. Elle m'avoua qu'il est plus laid de loin que de près.

— Citoyens, s'écria-t-il d'une voix rauque, le fer de l'aristocratie s'agite dans la main du crime. Il menace de nouveau le sein de la Patrie. Vous serez étonnés quand vous apprendrez qu'elles sont les mains qui tiennent ce fer parricide. Attendez-vous à tout, et n'ayez confiance qu'en nous qui sommes vos seuls amis. Vertueuses citoyennes, c'est à vous que j'aime à m'adresser. €ar vous savez, vous, quels sont vos vrais amis. Vous méprisez les libertins, les. intrigans, les fripons, même ceux qui cachent leur hypocrisie dans le sein de la sainte Montagne. Vous sentez où sont les vertus, l'incorruptibilité, la sensibilité, l'intégrilé, comme un chat sent une souris. Je vous ai vues, sages et pures, dans nos fêtes républicaines, tendre la main à la vertu et pros-

crire le vice. La pairie va peut être avoir besoin d'un dernier eflFort pour chasser les derniers monstres qui se sont jetés sur sa tête même, pour mieux dévorer son sang. Je compte sur vos sourires envers vos époux et vos amans. Ne les prodiguez qu'aux hommes sensibles qui s'en montrerons dignes par leur clairvoyance patriotique.

Il s'éloigna au milieu des cris de Vive Hanriot ! Vive la Commune ! L'insolent Fontaine se joignit au cortège d'aides de camp et d'adjudansgénéraux qui suivoient le grand patriote.

Ils avoient dépassé les Jacobins, quand nous arrivâmes devant ce berceau sacré de la République.

Dans la rue en face, par respect pour ce Temple de la Patrie, il n'y avoit ni orateurs, ni groupes. J'offris à ma belle amie d'y entrer, quoiqu'il n'y eût pas alors d'assemblée ; mais j'y étois assez . connu des membres du comité de Correspondance qui est permanent, pour savoir que j'y serois bien reçu. Elle étoit fatiguée. Je la menai dans le Jardin National, par le passage qui conduisoit, jadis, de la salle de la Convention à la terrasse des Feuillans.

J'eusse voulu la conduire au caffé du père Saule, un des pères delà Patrie. J'avois longtems fréquenté ce caffé, et aussi ce bon petit gros ivrogne. Voici comment. J'admirois ce zélé patriote qui, après avoir été vendeur de graisse de pendu pour frictionner les reins, chassé de par-

tout comme filou, avoit été illuminé par le génie deia Révolution, et avoit pendant tant d'années, sous la Constituante, la Législative et pendant les premiers mois de la Convention, dirigé Topinion des tribunes, pour le prix minime de 7 livres par jour. Il avoit, avec sagacité, su réunir une petite bande de bons patriotes qu'il payoit 5 livres par séance, et qu'il postoit dans ces tribunes. Avec leur aide, imposant silence aux députés aristocrates, huant ceux qui ne votoîent pas dans le sens du peuple, applaudissant les bons, il avoit représenté l'opinion publique. C'est lui, et lui seul, qui avoit procuré la condamnation du tyran à force de cris et de menaces qui avoient épouvanté les lâches Girondins. J'étois, en ce tems, désireux de me former à l'éloquence, sachant que je suis destiné à siéger parmi les députés ; et il me donnoit, chaque jour, une place au premier rang. 11 est vrai que, au lieu de recevoir cinq , livres, c'est moi qui les lui donnois.

Mais le cafiTé Saule étant situé contre le mur extérieur de la terrasse, c'est-à-dire en belle situalion, aussi longtems que la Convention se réunissoit, à la salle du Manège, en dehors du jardin, avoit perdu sa vogue depuis le 10 mai 1793, époque à laquelle les députés étoiont venus siéger dans le Palais-National.

Le caffé Hottot, adossé, lui, au mur intérieur du jardin, avoit pris la vogue. Carnot et d'autres membres des comités y venoient souvent déjeûner.

LES NOCES d'UiN JACOBIN 125

J'y menai mon aimable compagne. Ce caSe éloitbien changé depuis quelques mois que je n'y étois venu. J'y vis beaucoup de muscadins à che- Yeux retroussés, à chapeaux ronds, et qui se montroient fiers de leur habit carré à longue taille.

La belle Éléonore y prit une bavaroise qui la rafraîchit. On ne tarda pas h l'admirer. On la lorgna, on lui fit les mines les plus provocantes, enfin on s'approcha pour lui conter fleurettes. Elle y répondit avec l'aimable liberté d'une franche sans-culotte. Elle redevint gaie et retrouva toute l'ardeur de son patriotisme. Moi j'étois fierde son succès. Elle m'avoit souvent dit que la jalousie est un reste des préjugés féodaux, qui n'a plus de raison d'être envers des femmes élevées par la vertu républicaine. Elle avoit raison. Je me contins donc.

J'étois d'ailleurs fort intrigué par l'aspect d'un homme mûr, à chapeau rond, portant un vieil habit de velours brun. C'étoit un gros jouffllu que j'avois vu jadis en compagnie de Gonchon, avec lequel il avoit été mettre au pas la ville d'Amiens, je croîs. 11 parloit en patriote éclairé, et je retins cette partie de son discours qui dévoila à mes yeux, pour la première fois, les mystères de la guerre de Vendée, dont nous étions très préoccupés :

— J'ai rencontré Carrier à Paris, disoit-il. Il est venu éclairer l'opinion des comités sur la conduite à tenir avec les brigands de la Vendée. Il

m'a appris que Thomme qui se cache sous le nom de Charette, c'est l'infâme Bouille. Ainsi tout s^explique. Carrier a un plan pour exterminer ces scélérats. Il s'agit simplement de pousser Bouille à accepter une bataille rangée. Cet aristocrate acceptera parceque les soldats républicains sont dix contre un, et que ces misérables aristocrates croient encore au stupide préjugé qu'ils nomment.

— L'honneur, cria Engelbert, qui se leva d'un coin de la salle, et qui sortit du café, furieux, sans doute, de voir combien ma sémillante flancée étoit admirée.

— Justement ces imbéciles accepteront, pour l'honneur de se battre un contre dix. On les battra et on exterminera tout le pays, femmes, enfans, vieillards, et on donnera leurs biens aux bons sans-culottes parisiens, qui n'auront plus rien à craindre de ces monstres, l'opprobre du genre humain. De plus. Carrier vient proposer aux comités un supplice moins doux que la guillotine qui est trop agréable pour des Nérons comme les Bouille et ses pareils. D'ailleurs, les aristocrates y vont avec une tranquillité qui est une insulte à la justice du peuple.

Ma vertueuse amie vint reprendre mon bras^ Elle étoit fort rouge, bien qu'elle m'assurât que les muscadins avoient été pleins de respect pour elle pendant le tems oîi j'avois été un peu distrait par l'intéressant récit du citoyen joufflu. Elle m'emmena vers les Champs-Elysées.

Là, les culottes aristocratiques l'emportent sur les pantalons démocratiques, et les muscadines insultent à la simplicité républicaine par la profusion de leurs rubans et la petitesse de leurs cocardes. Il n'y a plus d'orateurs, mais une quantité de chanteurs, les plus célèbres du jour, les Bouin, les Lorinois, Dunouy, élève de Brochet.

Le long de la grande allée sont rangées des centaines de petites boutiques offrant du vin et des comestibles vulgaires et en petite quantité. Les sans-culottes se tiennent plus volontiers dans le voisinage des chanteurs. De là ils jettent des regards furieux sur les élégans à rotonde, à souliers cirés, qui se promènent proche des petites boutiques ; et on en vient parfois aux coups. Mais c'est rare, car les muscadins, qui savent que leur victoire même dans ces luttes contre les sans-culottes les rendroit suspects, filent doux.

Moi, je suis passionné pour les chansons patriotiques.

Éléonore s'étoit arrêtée à causer avec déjeunes coquettes de la section Mucius, ses compagnes, qui rioient et muguetoient avec quelques jeunes bourgeois modérantistes des anciennes sections royalistes de la Butte-aux-Moulins et des Filles- Saint-Thomas. Je ne voulus pas me laisser aller à la colère civique. Mais je me promis de signaler au Comité révolutionnaire de la section ces effrontées qui, oubliant que le Convention a mis toutes les vertus à Tordre du jour, jacassent pu-

bliquemenl avec de jeunes indulgens, quand elles doivent réserver tous leurs sourires pour les vrais sans-culottes. Je laissai Éléonore avec ces mordicantes.

Je fus bientôt absorbé par une chanson nouvelle que j'écoutai jusqu'au bout et que je demandai à acheter. Bouin qui la chanloit, m'aperçut. C'éJoit jadis un des meneurs du club des Cordeliers. Mais il sut se retourner à tems. Dès qu'il eût vu que le P. Duchesne étoil condamné par l'opinion, il vint aux Jacobins. Il y parloit avec succès, les jours oîi les grands orateurs comme l'Incorruptible, Couthon, Barè/e, Fouché, Collot, Billaud étoient absens. Je ne nomme pas Saint-Just. On l'écoute sans plaisir, et il a bien des ennemis parmi les sans-culottes influens des faubourgs.

Bouin est, d'ailleurs, un des chanteurs les plus aimés des Champs-Elysées. Ce duodi, il étoit monté sur une chaise, et après quelques accords de violon, il chantoit une chanson qui excitoit le rire d'une foule de spectateurs. Puis il tiroit un recueil des larges poches de sa carmagnole et l'offroit en vente.

— Citoyens, vous êtes trop goulus. Vous ne me laisserez donc aucun de mes recueils de chansons pour demain? Pourtant, voilà un bon patriote qui en veut. Allons, place, c'est mon ami Alcibiade. Il se marie demain. Voilà des chansons qui lui apprendront le moyen d'offrir à la République une douzaine de petits cavaliers jacobins.

LES NOCES d'UiV JACOBIN 129

Le bon peuple rît de grand cœur et me poussa près du chanteur.

— Tiens, Alcibiade, pour toi, ce sera 20 sols. Pour un autre, ça n'est que 5 sols. Maïs tu chanteras ça à ton épouse le soir de tes noces. -Ça remplacera la prière du soir.

Les braves sans-culottes applaudirent avec fureur.

— Maintenant, je vas vous chanter la chanson nouvelle, sur l'air du Maréchal de Saxe, un bon celui-là, un brave qui aima mieux mourir dans le sein de Vénus que dans celui de la Religion ; il étoit digne d'Atre sans-culotte et il le fût devenu s'il eût vécu assez pour voir le spectacle de nos vertus.

On applaudit le maréchal de Saxe, que mes voisins, dans leuf touchante ignorance, crurent être un forgeron, et Bouîn chanta :

Vivent nos troupes françoises 1 On voit ces vaillants soldats Au feu; jamais ne sont las.

Font trembler les troupes anglolses Et les barbares Autriciens Ainsi que tous ces Prussiens.

A Charleroy, ville aimable, Le septième messidor.

Le canon ronfloit si fort, Cette journée mémorable, Qu*à toute la garnison, Fallut se rendre en prison.

Charleroy voulut se rendre En se voyant tout en feu, Mais c*étoit bien là le jeu Que de la réduire en cendres ; Sans plus de compassion Fut mise à discrétion.

Nous tenons trois mille esclaves Que nous faisons prisonniers, Six mille furent tués Gomme des gros rats de caves ; Et nous tenons leurs canons, Bagages et munitions.

Dans Mons ainsi que dans Bruged, Nous entrâmes triomphans ; En bons François conquérans Nous avons pris leurs refuges.

Gobourg a bien mal au cœur Et le petit empereur.

Plus de ces tètes à couronnes ; Détruisons tous ces tyrans, , Tous ces infâmes brigans, Brisons, renversons leurs trônes I Oui, vivre libre ou mourir.

Des François c'est le plaisir !

Là-dessus, toute la foule qui étoit là poussa des acclamations qui montèrent vers Tempyrée. Chacun prit son voisin et sa voisine et fit une ronde gigantesque.

Je m'esquivai et fis quelques pas en montant vers le rond-point.

Le citoyen Lorinois, le plus célèbre des chanteurs patriotes^ étoit à sa place et sur son échafaud ordinaire, composé d'une large planche placée sur deux tonneaux très hauts. La citoyenne

Lorinois se tenoit à Tune des extrémités, lui à l'autre. Son fils, au milieu, jouoit du tambour avec une grande habileté.

Le vertueux Lorinois a été Taide de Marat dans la composition de Y Ami du peuple. Il a gardé pour ce dieu une adoration attendrissante, et c'est autour de son échafaud que ses plus fervens adorateurs se réunissent. J'en vis une certaine quantité, des femmes surtout. Je reconnus notamment les citoyennes Labesse etMarvie, chez qui Guérin m'a mené une fois, rue de l'Égalité, sous prétexte de raccommoder des chemises. J'avois pu deviner — cela n'est pas difficile, car, loin de s'en cacher comme au tems des tyrans, on est fier d'espionner pour la patrie — qu'elles sont chargées d'observer l'opinion des femmes du peuple, pour le compte de l'Incorruptible.

En m'approchant des Lorinois, je fis une remarque qui me saisit. L'enseigne porte bien encore : Le Maratiste Lorinois et sa vertueuse épouse, mais lui, qui ne chantoit jamais que des chants civiques contre les ennemis de l'intérieur, s'est mis au goût dujour. Il chanteles hymnesmilitaires. Pourtant, la Société-mère a fait savoir, au nom de Robespiere, Couihon et Saint-Just, que cette passion pour le militarisme est plus dangereuse pour la République que cent conspirations. Mais les victoires remportées chaque jour, et les Carmagnoles de Barère ont développé l'enthousiasme pour la déesse Bellone.

132 LES iNOGES d'un JACOBIN

Oui, je fus saisi de voir que Lorinois lui-même a cédé. Est-ce que la société des Jacobins perdroit son prestige? Est-ce qu'il y auroit, dans les comités de gouvernement, des gens donnant des ordres en contradiction avec Tlncorruptible ?I1 doit être fort irrité, car il pense, je le sais, que dans unerépublique bien organisée, ce sont les orateurs et non les soldats qui doivent attirer l'attention ; et le jeune Duplay m'a dit qu'il est persuadé que c'est un général \ictorieux qui égorgera la République. C'est pourquoi l'on voit, chaque décade, un général emprisonné et un autre guillotiné. Mais l'armée, une armée victorieuse surtout, — car d'une armée battue on fait ce qu'on veut, — supportera*t-elle longlems ce traitement salutaire, et en comprendra-t-elle l'utilité pour le bien de la chose publique, et la tranquillité des Pères de la patrie ?

Je restai un instant perdu dans ces réflexions. Les hurlemens de Lorinois, qui a une voix retentissante, m'arrachèrent à ces pensées.

-^ Nous allons vous chanter un duc^ moi et ma vertueuse épouse. C'est sur l'air des Trembleurs ou la Vieille qui roupille. C'est un duo ^enlre le tyran autrichien et la République. C'est moi qui fais le tyran. Les citoyens me tiendront compte, par leur générosité, des efforts qu'il a fallu à mon patriotisme pour représenter, même un instant, un personnage aussi hideux. Mais vous verrez comme ma vertueuse épouse, la digne

amie de la divine Simonne Evrard, lui rabat le caquet au nom de la République. C'est le tyran qui commence.

Lorinois mit sur sa lête un bonnet de papier représentant une tête d'âne avec une couronne composée de queues de cochon. Le citoyenne se coiffa d'un bonnet rouge et agita une pique. Le jeune citoyen l'accompagnoit par un roulement sourd qui étoit très attendrissant.

Le TYRAN

Quel horrible baccanal Que me fait la République, Moi qui n'aime pas le bal !

J'ai trop souvent la colique.

Quelle douleur 1 Toujours nouvelle musique !

Pour moi, je n'y connois plus rien.

Hélas ! quel moment critique !

Je perds tout mon bien.

La citoyenne Larinois reprit d'une voix très aigre : — C'est la République qui va parler, que tout citoyen mette la main sur son cœur :

htk RÉPUBLIQUE

La ville de Gbarleroi, Mons et Bruges, aussi Bruxelles, Sont à nous de bonne foi, Malgré tous les infidèles

Aux François, Comme Dumouriez, La&yette, Et plusieurs autres généraux Qui ont perdu la tète

Et furent capots .

Le Tyran

Me voilà tout morfondu, Je cours à Vienne bien vite, Je suis rasé et tondu, Les François sont à ma suite,

Triomphans.

Heureux de trouver un gtte, Hélas I Gobourg, je n'en puis plus.

Mon salut est dans ma fuite,

Nous sommes perdus.

La République

Courage, républicains, A grands coups de bayonnelte Culbutons les Autrichiens ; Que la victoire soit complète

Par nos mains.

Frappons ferme de nos armes, Anéantissons ces tyrans!

Oui^ sur eux faisons vacarmes.

Sont tous des brigands.

On applaudit, oii rit, sans doute. Mais ce n'est pas là Tauditoire de Bouin. On voyoit que les auditeurs de Lorinois, habitués à s'occuper de Tintérieur de la République et surtout du patriotisme parisien, étoient désorientés de ne pas entendre parler de conspirations, d'intrigues, de trahisons, de dénonciations, et, fort ennuyés d'être privés de ces généreux commérages d'un patriotisme inquiet, jaloux comme l'amour et désireux de dépister partout des traîtres.

Du reste, je ne pus m'appesantir sur ces idées, car il m'arriva quelque chose d'extraordinaire,

une aventure qu'on croiroit empruntée aux romans de Tauteur de Gil Blas.

J'étois appuyé contre un très gros arbre pour chercher Tombre, tout en écoutant les Lorinoîs. J'entendis prononcer quelques mots en une langue que je connois un peu, mais dont les échos sont rarement entendus dans la capitale depuis plusieurs années. On parloit à mi-voix, derrière mon arbre. Je ne comprenois pas tout. Ce que j'entendois suffit à me faire tressaillir. Je ne bougeois pas. On parloit anglois. Cela étoit si étonnant, que je fus quelque tems à m'en rendre compte.

— Je n'ai pas voulu aller vous voir à l'ambassade, dit une voix de femme. On pourroit soupçonner à la fin que je ne suis pas guidée uniquement par le petit garçon...

Là il y eut un mot que je ne compris pas, blindfold, et je perdis, en essayant de le comprendre, quelques phrases.

— On a entendu, du jardin des Tuileries, une grosse discussion à la salle de réunion du comité de Salut public... Il y a querelle... La question est de débarrasser la Convention des Montagnards les plus corrompus, les plus habiles... ennemis de Robespierre. Le comité de Sûreté générale résiste... Il est jaloux... la dictature... Le comité de Salut public demande combien de députés... Robespierre ne veut pas s'expliquer... On craint qu'il ne choisisse les amis de Billaud pour vicli-

mes... Vaughan a vu Maximilien... On demande deux mille livres pour ces renseignements, plus deux mille pour... »

Je croîs entendre le nom d'un des chefs de bureau du comité de Salut public. Comme il jouit de la confiance générale, je fais un geste. Les voix se taisent. Je regarde.

Je vis à quelques pas un citoyen dont le chapeau portoit une cocarde aux couleurs américaines. J'en conclus aisément qu'il appartenoit à l'ambassade de cette nation, les ambassadeurs et leurs gens étant les seuls, sur toute la surface de la République, qui fussent autorisés à ne pas porter la cocarde aux trois couleurs. Et cela étoit assez remarquable, les républiques des États-Unis et de la Suisse étant les seuls gouvernemens qui eussent des envoyés auprès de la République fpànçoise.

Je vis également une jeune muscadine, très belle, que je ne connois pas. Elle me regarda, s'approcha de la femme Labesse, à laquelle elle dit quelques mots en m'indiquant d'un geste.

Celle-ci lui répondit d'un signe de tête en lui montrant le groupe où se trouvoit la belle Éléonore, avec ses compagnes et les élégans des sections du centre.

Je ne voulois pas me compromettre avec eux, je continuai mon chemin. Blindfold... Ah ! que je suis sot ! Ce mot veut dire : qui a les yeux bandés. Le garçon qui a les yeux bandés, c'est l'Amour.

Très bien. Je comprends maintenant la phrase» J'arrivai près du joyeux Dunouy, le jeune. Il étoit comme toujours costumé en jocrisse, et avoit autour de lui une bande de très jeunes citoyennes auxquelles il apprend des chansons grivoises.

— N'oubliez pas, espoir de la Patrie, qu'il vous faut répéter le refrain en chœur. Ça se chante sur l'air : Ah! le bel oiseau, maman. Cornélie, pas de réflexions. Aujourd'hui, c'est carême civique pour les amoureux ! Demain, nous ferons danser les chèvres. Allons, attention I De l'ensemble.

Ah ! les bons soldats vraiment, Tous ces soldats des despotes !

Ah I les bons soldats vraiment, Us courent comme le vent.

C'est le refrain. Allons d'ensemble et attaquons ça. Crieras-tu, toi, eh là-bas, frisée comme une poule mouillée! Allons ! houst! La foire est sur le pont et ne prêchons pas sur la vendange.

Dans ce grand art des combats.

Plus que nous ils sont habiles.

S'ils n'ont pas d'aussi bons bras, Us ont les pieds plus agiles.

Ah ! etc.

Au refrain ! Nichette, as-tu fini?

Qu'un allemand bien instruit Fait joliment rexercice ; Ça se tient droit comme son fusil^ Ça va comme une écrevisse. Ah ! les bons soldats, etc.

Ils ftouffrent, nous dit-on, D'iongues marches sans se plaindre.

Cest par trop vrai, je l'prouvons :

J*ons bien du mal à les joindre.

Ah ! etc.

Nous les suivrons cependant •Et tous ils mordront la poudre ; Oui s'ils vont comme le vent»

Nous irons comme la foudre.

Âh ! les bons soldats vraiment, etc.

Je fus distrait par de grands cris qui veuoient de derrière moi. Je me retournai. Il me sembla qu'il y avoit une foule confuse, échangeant des coups et des clameurs, à l'endroit oùj'avois laissé l'aimable Éléonore. Je me précipitai dans cette direction.

Je sus plus tard ce qui étoit arrivé.

Pendant longlems il avoit été interdit de porter des rubans jaunes, parce que c'est la couleur de ceux dont l'infâme Corday avoit orné sa tête hideuse, quand sa main déicide frappa VAmi du Peuple. Mais cette défense n'existe plus depuis plusieurs mois. Le dieu Marat est sourdement attaqué et son culte moins suivi, depuis que les Cordeliers, où il éloit puissant, ont vu leur gloire ternie et leurs honneurs éclipsés.

Quelques-uns de ses dévots, de ses dévotes surtout, supportent impatiemment ce refroidissement. Poussées sans doute par la citoyenne Labesseà qui mon angloise mystérieuse avoit parlé, quelques femmes qui sentoient le fromage s'é-

toient mises à accabler la séduisante Éléonore d'injures dégoûtantes, et voulurent lui arracher ses rubans jaunes.

Ses compagnes et compagnons avoient pris sa défense. Mais des sans-culottes égarés et surtout une bande de tape-dur qui font la police républicaine de la promenade et empêchent qu'il ne s'y passe rien d'aristocrate, avoient donné sur eux. Ces tape-dur avoient cassé les reins aux sectionnaires indulgentistes, ce qui étoit un bienfait du génie de la Liberté, et fouetté les citoyennes muscadines, ce que je n'approuve pas, — bien que ce soit conforme aux principes — parce qu'ils n'y avoient pas mis assez de décence.

Quand j'arrivai, la vertueuse Éléonore, pâle, les cheveux dénoués, le corsage en désordre, la robe en pièces, étoit sur le point de s'évianouir entre plusieurs tape-dur qui la trailoient sans respect et lui arrachoient ses vêtemens pièce à pièce. D'un bond, j'accours à elle. Je renverse deux des plus acharnés. Je la soutiens. Les patriotes égarés et les porteurs de bâton tournent leur rage contre moi. Je ne voulus pas dégainer» car bien qu'égarés, ils étoient poussés par la noble colère du civisme : ils ne me connoissaient pas pour un bon citoyen ; ils obéisent à leur tendre vénération pour le dieu de la Révolution, en exécrant les couleurs de son assassin. Enfin, ils étoient excités par un tendre amour de l'Égalité que ma Circé avoit évidemment blessée par sa toi-

lette ravissante ; et les coups qu'ils donnoient sont conformes aux principes.

II me passa un instant par la pensée, jeTavoue^ que j'élois un imbécile , en me laissant, par civisme, maltraiter ainsi. Toutefois le désir d'imiter le sacrifice des Décius me soutint.

Mon Éléonore s'évanouit tout à fait et moi, atteint de plusieurs coups, je tombai avec elle. Mais, guidé par Tinstinct de Tamour qui me conseilloit de la protéger aux prix de mes jours, je la couvris de mon corps.

Il me vint alors à Tesprit que l'espionne de l'infâme Pitt avoit décrété mon assassinat, de crainte que je ne la dénonçasse. J'oubliai les Décius. J'essayai de me relever. Il n'étoitplus tems. Je m'oubliai jusqu'à maudire les Décius. Je fus abatlu de nouveau. Je voulus haranguer ces citoyens pour leur montrer qu'ils étoient, dans leur vertu candide, à la solde de la perfide Albion. Je reçus un coup de pied digne d'Encelade qui nie rejeta la figure sur celle de la sensible Éléonore. Mes lèvres cherchèrent son front. Je me dis que je mourrois, non seulement comme les Décius, mais comme le célèbre amoureux Héro, les lèvres sur le front de ma belle.

esprit humain, que tu as besoin d'une éducation républicaine ! J'eusse dû exhaler mon âme en me tressant des couronnes pour l'héroïsme civique qui m'avoit empêché de me défendre contre des citoyens égarés. Non, je me deman-

dois si je ne me trompois point et si c'est bien Héro qui est le héros de l'aventure, et si ce n'est pas plutôt Léandre qui est l'homme et Héro la femme.

Mais il me sembla que je respiroîs plus à l'aise et que la volée de bois sec s'arrêtoit. Je quittai le front de mon Héro et relevai l'œil. Je vis tournoyer un bâton qui me parut gigantesque et qui faisoit le vide autour de moi.

C'étoit mon odieux rival ! J'eus peut-être tort de ne pas aimer mieux mourir qu'être secouru par lui. Mais je n'y pensai pas. Je me redressai. Il avoit bondi à côté de moi. Toujours souriant, il cognoit avec sa redoutable trique les côtes des tape-dur et les reins des citoyennes égarées. Je me relevai, et, oubliant, je le confesse humblement, lesprincipes, je dégainai. Mais ils étoient peut-être vingt contre nous, et le corps de l'aimable Éléonore qui gisoit à nos pieds et que nous ne pouvions pas abandonner, nous gênoit, tout en enflammant notre ardeur. Je m'escrimai de mon mieux, et je crains d'avoir sur ma conscience de sans-culotte deux oreilles de tape-dur, un morceau de nez de citoyen égaré, et je dus agrandir notablement les trous des jupes de la citoyenne Labesse qui me fit bientôt Teffet d'être vêtue de festons. Car il étoit difficile de mesurer ses coups et de les détourner des citoyennes qui étoient, comme toujours, plus fermes sur les principes que les hommes, et se montroient achar-

n2 LES NOCES d'un JACOBIN

nées. J'espadoiinois de.mon mieux et mon odieux rival sourioit toujours.

— Je crois que nous allons passer un vilain quart d'heure et peut-être le goût du pain, me dit-il, en jetant un citoyen pur sur le cul et en envoyant un coup de pied dans la figure de la citoyenne Marvie qui s'étoit baissée pour griffer la peau satinée du visage céleste de mon enchanteresse.

Tout à coup, les bras qui nous frappoient tombèrent. Le cercle qui nous environnoit s'ouvrit. Je visGuérin. Il avoit dit deux mots aux femmes et aux tape-dur. En montrant Engelbert, ilavoitdit:

— C'est un ami de Robespierre.

En me montrant il avoit murmuré : — Un. ami de Billaud.

Cela avoit suffi.

Pourtant les citoyens et les citoyennes étoient furieux. Les tape-dur avoient cinq hommes éclopés et ensanglantés, la citoyenne Marvie avoit perdu deux dents, et son visage étoit un masque rouge, la citoyenne Labesse était littéralement en chemise et comme j'ai dit, en chemise tellement festonnée, qu'une Romaine eût réclamé les autels de la Pudeur pour se cacher derrière. Je crains que la citoyenne Labesse n'y ait pas songé, bien que la Convention ait mis la décence à l'ordre du jour. Elle étoittrop furieuse pour songer à sa chemise. Mais comment résister à la terreur de ces deux noms, Robespierre et Billaud !

Je n'avois pas grand chose. Mes vêtemens étoient plus maltraités que ma peau. La belle Éléonore que je portai dans une boutique ne tarda pas à revenir à elle, un peu pâle, plus intéressante que jamais et sansaulre accident que d'avoir montré de son adorable corps un peu plus qu'il ne convient à un époux jaloux. Mais je me dis que les jeunes et vertueuses Lacédémoniennes en montroient davantage.

— Voudrois-tu donc être plus sage que Lycurgue? me dis-je avec sévérité.

D'ailleurs, je combattois de mon mieux, en toute circonstance, la jalousie, par respect pour le sexe auquel nous devons Lucrèce, Cornélie, les vestales, Théroigne, Rose Lacombe, et les héroïnes du 6 octobre, les vraies mères de la Révolution .

La robe de mon adorable amie étoit déchirée.

Je lui promis tout bas de lui donner une pièce de taffetas chiné dltalie que je lui avois refusée jusqu'ici. J'avois fait ce refus non par avarice, quoique ce fût le plus cher des taffetas — tout mon bien n'appartient-il pas à Éléonore ? — mais à cause des dangers qu'il y a à posséder des étoffes étrangères. Cette promesse ramena la couleur sur ses joues.

Engelbert nous avoit quittés précipitamment.

Je sus un peu plus tard les détails de ce qu'il vouloit faire et qu'il a fait effectivement.

Il avoit reconnu parmi les individus qui diri-

144 LES ^0CKs d'un jacobin

geoient les tape-dur contre nous, trois chefs des brigades d'Héron. C'étoient Bonjour, Bois- Marat et Rigogne. Je les reconnus bien aussi. Rigogne est un peu bossu, remarquable par sa malice. Les deux autres passent pour les plus redoutables des tape-dur.

En nous quittant, mon odieux rival commença par donner un effrayant coup de pied — il exécutoit ce mouvement avec une grâce que je doisreconnoître, tout en l'enviant — dans le visage de Rigogne qui tomba sur sa bosse, en hurlant la mort.

— Camarades, dit-il aux deux autres, vous étiez tout à rheure une vingtaine contre moi. Vous aviez Tair d'avoir l'idée de me faire reculer. Engueule n'aime pas ça. Vous allez vous mettre à genoux pour me demander pardon, ainsi qu'à cette jeune déesse, là bas, dont vous avez blessé la modestie.

Les deux ours ne répondirent pas. Us haussèrent les épaules en lui jetant un regard farouche, comme des dogues enchaînés.

— La modestie! la modestie ! connois-tu ça, toi, Bonjour, qui es un savant? dit Bois-Marat, en crachant avec mépris.

— C'est un mot de ci-devant, dit Bonjour. Tu sais bien quand j'ai fait leur affaire, le matin du 10 août, à l'infâme Suleau et à ses amis, Théroigne se jeta sur lui à coups de sabre, en lui criant: « Ah I tu dis que je n'ai pas de modestie et que je suis une p.... Tiens, en voilà de la modestie 1 »

— Alors, vous croyez que ça va se passer en souvenirs, anecdotes et bons mots ? Et vous avez peur de salir vos genouillères, dit Engelbert toujours souriant. Vous avez tort... On va se f. de vous. Car je vais vous la faire danser d'une drôle de façon, mes sales amis.

11 leur donna à chacun, de la main gauche, un «oufflet formidable et, toujours riant, goguenardant, recevant un coup, — car c'étoit des gaillards solides, — en rendant deux, il s'escrima avec une prestesse à laquelle je continue de rendre hommage. Après cinq minutes de combat, Bois-Marat étoit sur le flanc, à côté de Rigogne qui continuoit de hurler. Bonjour, la figure hideuse de sang, un bras pendant, se mita genoux, «t tendit Tautrebras dans la direction de la sensible Éléonore.

Engelbert lui cracha au visage, avec un mépris enragé — et rien ne m'empêchera de croire qu'il avoit été l'ami de Suleau, et qu'il le vengeoît — il donna un coup de pied aux deux autres et s'éloigna en chantant la chanson de Florian :

Soyons udîs, Mes amis.

Il me parut que cette chanson venoit mal h propos, et qu'Engelbert pourroit bien se moquer des sans- culotte s. Mais je repoussai cette pensée qui me fut peut-être suggérée par la jalousie. Je trouvai, d'ailleurs, que, à part qu'elle sentoitun

peu rinfâme féodalité, sa conduite fut belle. Je le dis à la sensible Éléonore. Elle resta froide. Elle me répondit que, sans doute, il étoit brave, mais méprisable puisqu'il étoit incapable d'avoir pour le beau sexe un véritable amour, rien de plus qu'une fantaisie.

Je la conduisis chez elle. Je la quittai pour aller me coucher, en me promettant de me relever pour dîner avec ce qui reste de fromage et de biscuit. Je fus trompé. Clovis avoit fait disparoître le fromage et j'avois la mâchoire si ébranlée que je ne pus venir à bout du biscuit.

8 heures.

Le soir, j'allai prendre des nouvelles au Temple de l'amour. Ma Circé ne s'étoit pas levée, vou* lant être, comme elle me le fit dire, avec l'aimable liberté d'une jeune montagnarde sans-culotte^ très appétissante le jour de ses noces.

L'austère Panche n'y étoit pas. Il étoit parti maçonner quelque part en sourdine, — comme me le fit dire également sa vertueuse fille, — pour se consoler de n'avoir pas pu nous donner une bénédiction solennelle.

Après m'avoir apporté à la porte de la maison ces messages de sa maîtresse, Julie Desmoulins m'accompagna.. Elle est bien jolie. Elle m'apprit avec un ris malin qu'elle est nommée surveillante de la Société des Femmes républicaines et qu'elle a excité la jalousie d'Éléonore Duplay, tant l'In-

corruptible s'est montré attentif envers elle, quand la Société alla lui communiquer cette nomination. Elle ajouta avec un regard qui me fit rougir :

— Tu as tort de ne pas me choisir pour épouse au lieu de cette poupée que tu crois une Lucrèce (elle éclata de rire) à la mode maçonnique (elle éclata de nouveau), et qui n'es bonne qu'à te ruiner et à te rendre ridicule. Tu l'es déjà. C'est moi qui te le dis et je m'y connois. Avec moi qui suis une vraie femme républicaine et qui ne ferai jamais de sottises inutiles et sans profit pour toi, avec moi qui suis aussi jolie qu'elle et qui vaux cent fois mieux qu'elle comme talens, tu seras, avant deux mois, président de l'assemblée générale, commandant la section en place de cet imbécile de franc-maçon, puis conseiller municipal pour les Mucius et représentant du peuple, lors des premières assemblées primaires.

Je contins mon indignation, de crainte que Jalie ne dénonçât la belle Éléonore et ne mit ainsi obstacle à notre mariage. Je lui contai fleurette pour l'amadouer. Mais elle me tourna le dos avec mépris.

— Des amoureux ! me dit-elle en s'éloignant, j'en suis lasse. C'est un époux qu'il me faut. Je

n'ai pas envie de balayer les rues à 40 ans. Je veux un palais, sais-tu? Mais je veux bien le partager avec toi. Voilà. Penses-y. Demain il est encore tems. Puis c'est tout. C^estun homme d'esprit, imbécile comme toi, qu'il me faut. .

Je pris grand soin de noter les incidens de cette journée. Et j'y passai ma soirée, ainsi qu'à penser à la belle Éiéonore que je voyois toujours étendue à mes pieds, les vêtements déchirés et belle comme une nymphe du bocage. Je m'imagine que Julie me paroîtroit plus attrayante si elle ne calomnioit pas ainsi, poussée par toutes les folies d'une jalousie de tigresse d'Hyrcanie, ma belle amie.

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