TRIDI, 3"' THERMIDOR, L^AN DEUXIÈME
(Lundi 21 juillet 1794, vieux style,)
10 heures
Je me levai tard. Mais j'étois dispos. Mon citoyen de confiance étoit fort pâle. Cela m'inquiéta. Pour le désarmer, je causai amicalement avec lui. Il me dit quelque chose qui me frappa :
— J'apprécie ta vertu, citoyen. Je sais que tu es un républicain sincère, et je t'aime. Je vais te le prouver. Veux-tu acquérir une gloire immortelle dans la Section et dans l'Univers, faire trembler les tyrans jusque dans leurs chambres à coucher ? Le génie de la Liberté t'en offre une occasion inespérée. Décide la vertueuse Éléonore à me prendre pour époux ; toi, conduis à l'autel de i'hyménée l'aimable Julie, tu es sûr que ton nom passera à la postérité, car toutes les gazettes de la République réciteront ton nom avec honneur. La Société-mère l'inscrira dans ses fastes, la Convention le mettra à l'ordre du jour. Oui, tu auras fait par là plus pour la fondation définitive de l'Égalité que ces cinq années de Révolution. Tu seras le Père de la Fraternité.
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Il avoît raison. Mais je fus assez égoïste pour résister. J'aime trop la séduisante Éléonore.
J'avois averti Février que j'irois chez lui à cette heure pour voir si tout est en ordre.
J'y fus, après un bien léger déjeuner, qui se composa d'une salade et d'un biscuit que je devois, comme j'ai dit, au génie de la Révolution.
Février étoit en mouvement. Tout me parut devoir bien marcher. La table étoit déjà mise, et fort brillante. Le salon de Marat étoit obscur. Mais la nuit, à la lueur des quinquets, il devoit être beau.
En sortant et en traversant un couloir plus obscur encore que la pièce, je me heurtai contre un citoyen, qui me dit, d'une voix nasale (je la reconnus être celle du docteur Gaslaldy qui m'a parlé ici môme, avant-hier primidi) :
— Excusez-moi, citoyen. Je sais, par ce maraud de Février, que vous deviez venir céans à cette heure. Je viens vous renouveler ma demande d'assister à votre festin et je vous promets d^envoyer, pour mon écot, un panier de vin muscat de Rivesaltes qui avoitété choisi pour feu M. Samuel Bernard.
Il me vînt une idée lumineuse.
— Citoyen, lui dis-je, votre demande est indiscrète, sans doute. Mais Février me dit que vous êtes un vrai connoisseur. Votre approbation me flatte. J'accepte votre vin et votre compagnie. Le citoyen ?
— Gastaldy-Montglon, demeurant rue du Luxembourg, 284, pour vous servir.
Je le saluai légèrement, car la liberté civique a proscrit les révérences hypocrites.
Je m'éloignai et me rendis au comité de surveillance de la section des Piques. Je dénonçai le citoyen Gastaldy-Montglon. Mon collègue, le secrétaire du Comité, me promit, (en me demandant la réciprocité pour le cas où il auroit quelqu'un à faire incarcérer dans la section Mucius,) de le faire mettre en arrestation, dans le courant de la journée, de saisir ses papiers et de faire arrêter tout ce qui se trouveroit chez lui. C'est la formule ordinaire et l'usage.
Je revins voir mon adorée. Le vénérable Panche vouloit que nous allassions visiter le camp des Élèves de Mars, à la plaine des Sablons. Il assure que le mariage n'ayant d'autre but que de donner des défenseurs à la République, c'est, pour une jeune fille, une préparation capable de faire pâlir les despotes que d'aller, la veille du mariage, visiter les enfants de Bellone.
Mais la belle Éléonore étoit encore fatiguée. Elle se répandit en malédiction contre la République qui proscrit les voilures, les bijoux, les toilettes, qui donne l'autorité aux vieilles poissardes, aux citoyens malpropres, et ne laisse aux jeunes
filles d'autre ressource que de se livrer à la
franc-maçonnerie.
C'étoit devenu sa bête noire que cette institu-
tion. J'étois épouvanté des blasphèmes qu'elle se permettoit contre la RépuWique. Heureusement Taustère Panche arriva.
Il avoit revêtu son uniforme neuf. Mais il étoit fort gêné, car il faisoit bien chaud. Il avoit eu soin de se munir d'un torchon pour essuyer son front. Néanmoins il parla avec solennité :
— Jeune héros de la Liberté et toi, vierge républicaine, asseyez-vous. Je vais donner à la France nouvelle l'exemple de la bénédiction paternelle. Sous le règne des lâches despotes, les François, avilis par le fanatisme, se mettoient à genoux pour la recevoir ; nous, qui sommes des hommes libres, nous nous asseyons. C'est là le signe caractéristique de l'ancien monde et du monde nouveau, et ce qui prouve, mieux que tout, l'abîme de liberté que la Révolution a creusé entre les deux. Asseyons-nous.., Ahl ouf!...
C'est là un des bienfaits de la République.
— Mais, dit la spirituelle Éléonore, si on se passoit de bénédiction ? Ce seroit bien plus simple. Qu'est-ce que votre bénédiction nous fera?
L'austère Panche resta un instant interloqué. Il reprit avec colère :
— Le philosophe de Genève, qui est le docteur de la Révolution, n'admet pas qu'on se marie sans bénédiction paternelle. Comment désobéir à rillustre Jean-Jacques, d'autant plus que l'Incorruptible étant son disciple, cette bénédiction lui fera plaisir. C'est Robespierre décidément qui
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l'emporte. Les Loges espèrent beaucoup en lui. D'ailleurs chez les peuples les plus sauvages on a distribué la bénédiction paternelle depuis le commencement du monde.
— Et on s'est mis à genoux pour la recevoir, depuis le commencement du monde. Mais tu as un discours à faire, papa. Ne t'en prive pas.
Elle vint s'appuyer contre moi avec des gestes de chatte. Elle est divine.
— Ce qui constitue la République, mes enfans, — je crois qu'il me faudra encore un autre mouchoir, Éléonore, — ce n'est pas, comme on pourroit le croire, la cupidité, la dénonciation, l'espionnage, la méfiance. Sans doute, tout cela y contribue en attachant au régime républicain le peuple qui aime à être libre de se venger des riches, et qui veut se dépêcher de devenir riche à son tour. Cela est bien juste. — Diable d'uniforme I il me serre aux entournures. — Non, ce qui constitue la République, ce sont les vertus publiques. — J'avais pourtant dit à ta scélérate de mère : « Vile fanatique, si cet uniforme me serre encore, je te fouette à la porte de la section. » — Sans aucun doute, la République ne s'oppose pas aux vertus privées. Mais elle respecte trop la liberté pour s'en inquiéter. Ayez donc des vertus publiques, par-dessus tout, l'amour de la liberté. Inculquez-les à vos enfans. Je dirai plus, vous n'avez sûrement le droit d'avoir des enfans que pour les leur inculquer. Il n'appartient qu'à la
vertu d'élever des républicains, et qu'à la Liberté de les récompenser. — La vile fanatique ne perdra rien pour attendre. Je suis sûr qu'elle se réjouit en ce moment de Tétroitesse de cet uniforme. — Mais sachez bien que c'est la Liberté qui doit être la déesse Lare de votre alcôve conjugale. Or savez-vous ce que c'est que la Liberté, pour nous, philosophes maçons, chefs des peuples et directeurs de l'opinion publique des masses ? — Décidément, il faut que je le retire ; cette serviette est déjà imbibée. — La liberté, c'est le servage des aristocrates, n'est-ce pas? par conséquent, le despotisme des républicains. Toute l'éducation que vous donnerez à vos enfans est contenue dans cette phrase. N'oubliez pas, non plus, le respect pour les droits de la nature et pour ses instincts. Au lieu de les torturer, encouragez les passions. La nature a su ce qu'elle faisoit en les mettant dans votre cœur et dans vos sens...
La vertueuse Éléonore se leva brusquement.
Elle m'entraîna hors de la salle où l'austère Panche resta hébété. Elle me sauta au cou.
— Il me rendra fou, tu sais, et sa stupide révolution aussi. Si tu savais ce que c'est que l'éducation maçonnique ! Si je ne t'aimois pas tant, j'aurois le courage de.. . Bah I je saurai te rendre heureux... pendant quelque tems du moins...
Peut-être, après tout, est-ce la Franc-Maçonnerie qui a raison, et suis-je une sotte de.,.
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Elle m'embrassa encore. Il me parut qu'il yavoit des larmes dans ses divines paupières. Je les recueillis a\ec mes lèvres. Elle me repoussa doucement.
— Je me dis que ma chère mère étoit plus heureuse, la veille de son mariage, que je ne cuis aujourd'hui, et je ne peux m'empècher de penser que ces préjugés de la superstition et du fanatisme n'étoient pas si bêtes ni si dégoûtans que la Franc-Maçonnerie. Bah! qui sait? Je suis sans doute une pauvre petite sotte. Mais j'ai au fond de moi quelques restes de ces préjugés... Bah! bah ! puisqu'on est au monde uniquement pour être heureux et suivre la nature... Ne viens plus me voir aujourd'hui. Je dirois des sottises, que je regretterois demain et toi aussi, mon pauvre Alcibiade ! Je t'aime tant ! Je vais aller voir les étoffes que tu m'as données. Tu m'en donneras encore, n'est-ce pas? quand ces sales drilles ne seront plus nos maîtres. Tu sais, j'aime mieux Messieurs du Parlement, le Prévôt des marchands et tout le reste.
Je devins blême, du moins, je le crois bien.
Elle éclata de rire, me donna une petite tape sur la joue, de sa main mignonne:
— Que tu es poltron, pour un brave que tu es 1 Je vais aller causer avec ma pauvre mère. Il y a des momens où j'ai envie de battre l'austère Panche ! Ah ! si je peux jamais tordre le cou à la Franc-Maçonnerie 1 Oui, je vais causer avec ma
chère mère. Elle me fera des sermons. Je m'imaginerai que je ne les mérite pas. Cela reviendra peut-être au même. Pauvre bon Alcibiade !
Elle me prit la tète et me baisa au front.
— Bailleurs, sait-on bien ce que c'est que la vertu? Le sais-tu, toi? Tu as vu Théroigne de Méricourt. Il paroît qu'elle a fait les cent mille coups ! pourtant, que de fois n'ai-je pas entendu dire : la vertueuse Théroigne !
Elle éclata de rire et me sauta de nouveau au col.
— Tu m'aimes, n'est-ce pas ? Et tu veux absolument être mon époux, hein? Absolument?
On devine mes sermens. J'étois enivré. Elle me regarda comme si elle ne me voyoit pas et comme si elle revoit •
— Après tout, la Franc-Maçonnerie, c'est peutêtre la vraie vertu et la vraie vérité ; et la vertu de ta mère et de la mienne, c'est peut-être bien, en effet, un préjugé de l'Ancien Régine, inventé par les despotes et les calotins ?
L'auguste auteur de ses jours apparut à la porte. Il étoit revenu de son ébahissement, et avoit un nouveau mouchoir. Elle le regarda avec un regard sombre que je n'avois pas encore vu dans ses beaux yeux bleus languissans et tendres.
— Toi, papa, dit-elle, en serrant les lèvres et en levant la main, si Alcibiade n'est pas content, tu auras des drôles de vieux jours ! Nous verrons
si la Maçonnerie te consolera de m'avoir élevée comme tu Tas fait.
Elle s'éloigna, après m'avoir lancé un regard enflammé et mutin en même tems, qui disoit à la fois combien elle m'adoroit et combien elle trouvoit Taustère Panche imbécile.
Il y avoit.dans tout cela bien des choses qui me troubloient. Je ne savois que comprendre. Mais mon amour et ma confiance en mon amie Temportoient sur tout.
Panche s'essuya avec vivacité.
— C'est une aimable enfant, dit-il ; mais sa scélérate de mère l'empêche d'arriver à la lumière. Elle se fait un crime d'un tas de niaiseries comme du tems de l'infâme confession. Je compte sur votre sans-culottisme pour lui inculquer le respect qu'elle doit au Vénérable de la loge Mystère-et-Polymnie. N'oubliez pas que c'est demain le mariage, à huit heures et demie. L'usage est de se présenter à l'autel de la Patrie, pour y prêter les sermens conjugaux, seulement les jours de décade. Mais le citoyen d'Hasard, conseiller municipal, perruquier, et mon ami, a été délégué exceptionnellement et veut bien se tenir à votre disposition demain quartidi, à l'heure dite .
Avant de partir, je remis à l'austère Panche des vers, vraiment républicains, que j'ai composés pour en faire hommage à mon Armide :
A LA BELLE ÉtÉQNORE
Que Je dois épouser le 4 thermidor.
C'est demain quartidi, jour de mon hyménéel La belle Ëléonore à moi sera donnée .
Si vous voulez savoir ce qui nous adviendra, C'est que ce Quartidi, Tridl jalousera ; Et même le dieu Mars de moi jaloux sera.
Je commençai à soupçonner que le vénérable Panche pourroit bien être, en effet, un imbécile. 11 ne parut pas goûter ces vers. Il me dit qu'il n'admiroit que les mots tridi et quartidi, parce qu'ils sont vraiment républicains, et il me demanda ce qui me porte à croire que le dieu Mars seroit jaloux de moi.
— C'est, lui répondis-je avec patience, parce que j'épouse une divinité plus belle que Vénus, et que Mars, j'en suis sûr, seroit satisfait de changer avec moi, en prenant Éléonore pour épouse, et en me donnant la déesse des Amours à mener devant le citoyen conseiller municipal pour y recevoir mes sermens.
11 resta un instant réfléchi, et il me dit avec sévérité :
— Je ne vous engagerai pas à faire le troc. Je soupçonne qu'une déesse doit être entachée d'aristocratie ; et les sans-culottes de la section auroient raison de vous enlever votre fonction, qu'un dieu du paganisme ne pourroit remplir, puisqu'il n'est ni jacobin, ni franc-maçon.
Il sauta brusquement à un autre sujet. Il me dit qu'il ne donneroit pas de festin nuptial. Lucron, Violette, Stanley, francs-maçons dissimulés, les premiers de la section, mes collègueau comité de Surveillance, Tavoient averti que ce seroit blesser TÉgalité et insulter à la misère des sans-culottes purs et pauvres.
J'y étois indifférent. Il me suffisoit que la séduisante Éléonore fût à moi. Je lui promis d'être exact demain à huit heures et demie, et je lui permis de promettre au citoyen d'Hasard que nous n'aurions jamais d'autre perruquier que lui*
Je m'en fus chez ma bonne vieille nourrice, Claudine Pointu, qui avoit quitté — je l'ai dit dans mon journal du mois de brumaire — le village de Valenton, où elle ne pouvoit plus vivre. Je lui payai son logis à Paris, rue No de l'Égalité, où elle habita avec sa fille Hortense, ma sœur de lait, jusqu'à ce que celle-ci l'eût quittée pour aller habiter avec l'adjudant-général Ulric dont elle est l'épouse ou la maîtresse. Je ne sais lequel, car il est aristocrate de poser cette question. Claudine ne m'avoit pas renseigné là dessus ; car elle avoit encore quelques préjugés. D'ailleurs Ulric est l'aide de camp du général Hanriot, et il auroit été furieux qu'on se mêlât de ses amours. Je portai à Claudine un morceau de mouton rôti, de chez Biennait le célèbre rôtisseur, en face du grand boucher Simon, de la rue ci-devant Sainte- Anne. Elle m'embrassa tendrement et me dit qu'elle
prîeroît le bon Dieu et la sainte Vierge pour mon bonheur. Heureusement personne n^étoit à portée de Tentendre, sans quoi nous courions grand risque tous deux.
Je m^en vins chez Van Rosraalen, dit la Rose, et je le chargeai d'envoyer chez ma belle amie une caisse de ses exquises gaufres à la flamande, qui, avec un fromage de la citoyenne Lebrun, mi-fouetté, mi-glacé aux pistaches, rappellera délicatement ma tendresse à la divine Eléonore.
Enfin l'heure du dîner sonna.
Je ne trouvai, dans le salon Marat, que le D' Guérin. Il étoit souriant. Je lui demandai avec inquiétude pourquoi il sourioit, car je savois que quand les chefs de la Terreur sourient, c^est que quelque chose va mal pour ceux à qui ils parlent.
— Ah ! lui dis-je, je suis heureux de te voir, citoyen docteur ; j'ai voulu aller chez toi aujourd'hui. Mais tu connois la puissance du fiils de Vénus.
— Eh ! que me voulois-tu de si particulier ?
Je lui racontai ce qui m^étoit arrivé la veille. Il m'écouta avec le même sourire bienveillant. Puis il me dit négligemment :
— C'est une aventure joyeuse, et fort bonne à raconter. Je suis sûr que tu en as réjoui les oreilles de tes amis.
— Non répondis-je tranquillement. Ce n'est pas un homme comme moi, investi d'une magistrature
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populaire et qui destine mes humbles talens au service du gouvernemenl révolutionnaire, qui lomberolt dans les trames de l'infâme Pitt. Je n'en ai touché mot à qui que ce soit; avant de l'avoir parlé.
Sa physionomie reprit sa froideur habituelle.
— C'est heureux pour loi. Car si tu avois ouvert les lèvres, je te faisois arrêter séance tenante, toi et tous ceux qui auroient eu ta confiance. Il s'agit d'une des plus graves affaires qu'il y ait eues depuis le commencement de notre sublime révolution. Si tu ne veux pas faire connoissance avec le rasoir national; garde cela plus caché que les charmes de la sémillante Eléonore.
J'eus un tremblement. Car si je n'ai pas parlé, c'est à mon amour que je le dois. I! m'avoit fait tout oublier, même la patrie, notre mère.
— Maintenant, écris-moi une déno!
gue où ni le nom de Vaughan, ni celui ruptible, ni celui de Pitt, ni celui de ne soient cités. Ecris deux mots, là, si don. Adieu. Ne m'attends pas. Réjoui;
peu de tems tous les sans-culoltes auront un dernier coup de collier à donner. Ne t'endors pas dans les écuries d'A.ugias. Adieu.
Je crois qu'il vouloit parler des Jardins d'Armide, car on n'a pas encore songé à qualifier d'écurie l'autel de l'hyménée. Mais je ne songeai pas & approfondir ce lapsus. Penser que si le géqie de l'amçiur ne m'avoit aidé, je serois en ce mo-
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ment sous le couteau, et, demain, plongé dans le Tartare avec la belle Éléonore, uniquement parce que j'avois entendu des gens parler derrière un arbre et que je Tauroîs dit- à ma belle.
Ma foi la République faillit chanceler, non à cause de moi, car je sais que les lois républicaines ne sauroient être trop sévères, majs en pensant à ce cou charmant que la hache fatale auroit précipité dans le fond de TErèbe.
J'étois, en outre, ennuyé de voir que La Tour La Montagne ne venoit pas. Serois-je suspect? Je faillis en être persuadé, car Dominique de Merville m'avoit dît à mi-voix, en entrant et en me saluant:
— Je viens de voir Barère. Il est fort soucieux. Quand je suis entré dans la salle du Comité, il y causoit avec quelque étranger, et il me semble bien que j'ai entendu prononcer ton nom. De plus, j'ai sûrement vu ton nom écrit sur une des dénonciations qui jonchent chaque jour le tapis vert de la table autour de laquelle se réunissent les commissaires du Salut public.
Tous les autres convives étoient arrivés, fort joyeux. La beauté du service, la richesse des surtouts, les promesses du festin expliquent cette joie. C'étoit, pour le tems, un banquet digne de Sardanapale. Il faut être, comme je le suis, très riche et au-dessus de tout soupçon, pour en avoir osé concevoir Tidée ; et comme tout le monde est plus ou moins soumis au jeûne républicain,
ce festin de Trimalcion étoit d'autçint mieux goûté.
Enfin La Tour la Montagne arriva. Il commença par déclarer qu'il avoit une communication à me faire. D'un mouvement uniforme mes convives se rapprochèrent de la porte. Je ne pus leur en vouloir. Ils préfèrent leur tête à un bon festin et ils connoissent assez la juste défiance des sansculottes pour savoir qu'on ne leur pardonneroit pas d'avoir mangé la soupe d'un homme arrêté. La Tour fit un geste pour les rassurer. Ils restèrent, stantes pede in wio, comme une volée d'oiseaux effarouchés et prêts à s'envoler.
— Tu as fait une belle affaire, me dit La Tour, qui m'avoit mené dans un coin, avec ta dénonciation contre le \ieillard de la rue du Luxembourg. On s'est empressé d'aller saisir ce Montglon.
— Gastaldy-Monlglon, dis-je.
— 11 n'y a pas de Gastaldy. C'est Montglon qu'on a saisi et qui est maintenant à Lazare. Saistu ce que c'est ? C'est une espèce d'ivrogne dont la fille est la maîtresse de Barère, qui croyant, avec raison, cette intrigue fort secrète, -— puisque moi-même je ne la connoissois pas *— avoit déposé là des papiers importans, qui peuvent compromettre Barère, Billaud, Robespierre et la Convention. De sorte que si tu échappes à l'un, tu as des chances d'être attrapé par l'autre, car, comme le porte toujours le mandat d'arrêt, on
a saisi , en même tems que Montglon , sa fille et les papiers.
Je fus comme un homme qui reçoit un coup sur la tête et qui perd le sang-froid.
— Ma foi, dis-je à La Tour, au moins je ferai encore un bon dîner !
Je revins à la table, avec un œil si brillant, à ce qu'on me dit, que tout le monde fut rassuré.
Février s'étoit surpassé et tout ce que j'avois fait venir du dehors étoit exquis. J'avois tout oublié tant j'étois parvenu à me monter le tête, quand brusquement la porte s ouvrit toute grande sans qu'il parût personne, comme dans les séances du Mesmérisme. Tout le monde tourna avec anxiété la tête de ce côté.
Je vis paroître mon vieillard, mon docteur, Gastaldy, mon gourmand, Thomme qui étoit arrêté, le père de la maîtresse de Barère. Je me précipitai vers lui.
— De quel droit, citoyen, n'es-tu pas en prison?
Il m'arrêta avec le bout de sa canne, et me répondit de sa voix lente :
— Parce que j'avois un trop pressant désir de faire honneur à ce festin merveilleux. Heureusement, je n'arrive pas trop tard.
Je restai anéanti. 11 continua son chemin et vint s'asseoir à la place de Guérin, qui resloit vide. Chacun regarda cet étranger qui en agissoit avec si peu de gêne.
LES NOCES d'UjT JACOBIN 165
— Citoyens, dit-il, après avoir dirigé sur chacun des convives les larges verres de ses lunettes, je vous demande la permission de me mettre à mon aise.
En un instant, il fit voler son chapeau, sa perruque, ses lunettes, et nous montra le visage de.. Labussière, le mystificateur.
— Ah! traître infâme, s'écria-t-il en riant, vil renégat de l'amitié ! Tu n'as pas voulu m'inviter à tes noces ! J'ai juré que j'y assisterois malgré toi, bien que... je sois fort occupé en ce moment. De plus, je me suis donné la joie de faire arrêter un vieil usurier ivrogne, qui prête son argent et sa fille à la petite semaine, et dont le chien a étranglé le mien, lors de la fête de Prairial.
La gaieté reparut plus bruyante. Il n'y a pas de jeune jacobin plus spirituel et meilleur vivant que Labussière.
— Allons, dit Demerville, chasse les soucis, Alcibiade. Demain il fera jour. Que diable ! on a des amis ! Si tu as besoin d'argent, nous nous cotiserons.
— Si tu as besoin d'éloquence auprès de la belle Éléonore, nous nous cotiserons également, dit Barré.
— Et, continua Engelbert, si tu as fait quelque imprudence, bah ! une fois n'est pas coutume, nous continuerons à nous cotiser pour avoir, à nous tous, sans-culottes, autant de courage qu'un chien qui défend son compagnon attaqué. Nous
irons, en tremblant, te recommander à Subleyras et à Trînchard qui t'arracheront aux caresses de Quentin Fouquier, en te réclamant par-devant la Commission populaire... Enfin s'il faut que tu passes devant le tribunal Révolutionnaire, voilà le courageux Yilate qui t'absoudra.
. Il lui jeta un verre de vin à la figure, en riant, avec rage, à ce qu'il nous sembla. Celui-ci s'essuya en riant également et répondit gravement :
— C'est contraire aux principes. Tout individu qui passe devant nous, à moins que ce ne soit un mouton ou un imbécile qu'on a mis dans la fournée pour n'avoir pas l'air de condamner toujours tout le monde, ou un hébertise populaire, comme Dufourny, ou un dantoniste malin comme Rousselin-Corbeau-Saint- Albin,' que nous avons acquités, mais qu'on repincera, tout accusé doit disparoître : car, du moment qu'un homme est accusé, c'est qu'il est l'ennemi du gouvernement du peuple. D'ailleurs, il y en a tant.
Le Jeune lui jeta ce regard froid qu'il tient de son patron Saint-Just, l'espoir de la Patrie :
— Voilà une théorie que tu ne professeras peutêtre pas toujours, Yilate.
Il n'acheva pas. La porte s'ouvrit de nouveau. Février parut, fort pâle et tout tremblant. Il dit un mot à l'oreille de Yilate, qui resta un instant comnae évanoui. Puis il se leva silencieusement, et après nous avoir jeté un regard vague qui sem-
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bloit implorer notre pitié, il disparut. Il ne revint pas.
Engelbert se tordit de rire.
— J'ai dit à Robespierre, s'écrîa-t-il, qu'ils y passeront tous Tun après l'autre, et que la République ne sera solide en France, que quand il n'y aura plus que lui de républicain, et que tous les autres se seront mangé le cuir.
— Yilate est un lâche, dit Le Jeune. C'est pour cela qu'on Tarrête.
— Allons donc ! C'est parce que c'est un sot, dit Mer ville.
— C'est un fanfaron, s'écria La Tour. Barère lui dit un secret qui doit être redit à tout le monde sauf à Billaud, et notre paon s'en va parader avec son secret, justement devant Billaud.
— Bah ! dit Engelbert avec cette gravité qui ne permettoit pas de savoir s'il parle sérieusement ou ironiquement, lâche, sot, fanfaron !
qu'est-ce que ça signifie en tems de Révolution ! Il est patriote. Vous voici là trois malins qui avez le secret des dieux et qui faites fanfare parce que vous êtes les confidens, toi Le Jeune, de Saint- Just; toi Merville, de Barère; toi La Tour, de Billaud. Eh bien ! lâche, sot, fanfaron, Vilate a une vertu patriotique que vous n'avez pas : vous êtes des chiens courants, lui, c'est un chien couchant. Je vous jure à tous que, avant huit jours, Robespierre l'aura fait sortir du Luxembourg ou de la Force. — Je ne sais où on le mène.
On se disputa un instant là-dessus. 11 falloit la grande position de ces quatre personnages et aussi les fumées de Bacchus, pour permettre de parler ainsi librement d'un homme arrêté. Habituellement, quand on arrètoit un grand personnage, chacun faisoit signe de ne pas s'en apercevoir. Cétoit comme les pierres qu'on jette dans le lac de Pluton, et qui tombent au fond, sans niême former une ride à la surface de l'eau épaisse et noire.
Les autres convives étoient gênés et cherchoient un prétexte pour s'éloigner. Nos quatre imprudens s'aperçurent sans doute qu'ils faisoient quelque chose d'effrayant : ils se turent brusquement. Seul, mon rival, raillant, ricanant, avec une verve endiablée, comme un amoureux désespéré, continua la conversation.
— 11 faut, dit-il, qu'il se prépare un fameux orage, pour qu'on entende un si fort coup de tonnerre. Yilate est un si bon juré I Je ne connois que Renaudin et le peintre Châtelet pour railler plus spirituellement les vieilles aristocrates qu'il condamne à la mort. On dit même que d'autres jurés du Tribunal Révolutionnaire, le D' Suberbielle et le peintre Topino...
Barré se leva bruyamment. Comme il passe pour un sans-culotte tiède, il pensa que c'est lui qui paieroit les pots cassés si quelqu'un de nous avoit intérêt à lui faire mettre le cou au vasistas et que c'est sur lui qu'on feroit retomber la pu-
nition de loutesces réflexions audacieuses et blasphématoires.
— Comment, Barré ! cria Engelbert, tu ne restes pas pour chanter à Alcibiade ces vers reuse Décade, que Rosière chante si bie
Leurs jeax (les yeui de les tulurs enrans, A.lctbiai
Pour voir le bonheur de U France.
Plua heureui que nous, iU seront KépubliciÙDa dès leur naissance.
Barré se sauva comme poursuivi par ces vers enthousiastes. Le Jeune devint grave. Mon odieux riva! a une mémoire enragée. Quand il eut récité les vers de V Heureuse Décade il se tourna vers Lesur.
-^ Ah ! comme tu as bien peint le bonheur du républicain françois d'aujourd'hui:
Le peuple parle-(-ll, aveugle il se soumel,
II s'oublie ; et pour bieua, pour parena, pour amis.
N'a que la liberté, l'honnenr si son pays.
Il est plein de vertus que l'égoïste ignot^.
11 est ami des mœurs, ami du genre humain.
Pour tout dire, en un mot, il est Républicain.
C'est bien ça, hein I Sommes-nous assez pleins de vertus ! amis des mœurs ! aveuglement soumis I privés de tous les biens, mais riches de liberté ! Et dire que quintidi dernier, le comité. de surveillance de l'Observatoire agita la question de savoir si la Veuve du Républicain n'est pas
une pièce hypocrite ; si Lesur ne se f... pas des sans-culottes,* sournoisement, et si le moment n'est pas venu de le décréter d'arrestation !
Il éclata de rire. On ne sait jamais s'il est sérieux ou moqueur. Lesur devint pâle. Moi, je m'étois mis à boire avec rage, tant il m'exaspéroit.
J'arrivai bientôt à cet état qui est comme celui d'un dormeur éveillé : on marche droit ; on parle clairement ; on sait ce qu'on fait ; mais on est sans réflexion, sans arrière-pensée, on est incapable de s'arrêter, de juger, de combiner.
Je ne sais plus bien ce qui se passa jusqu'au moment où Quincy s'écria :
. — Voilà le moment où Alcibiade va nous demander son billet de confession.
— Un billet de confession!... Qu'est-ce que c'est? demanda Le Jeune, qui ne partage pas habituellement nos folies.
— D'où diable sort ce fluron ingénu ? dit Engelbert. Mais c'est une mode nouvelle ; un sacrenient de la religion jacobine. Tu te rappelles bien. Le Jeune, que sous le règne du fanatisme^ ces scélérats de calotins avoient fait ce raisonnement : on engage les charbonniers à se laver avant d'entrer dans le lit conjugal, pourquoi n'engagerions-nous pas ces coquins d'hommes, qui ont l'àme plus noire que des pieds de boueurs, à la laver complètement avant d'entrer dans la nouvelle vie du mariage. Mais raconter des drôle-
ries à un vieux' scélérat de chanoine qui écoutoit tout ça sans rire, ce n'est pas conforme à la gaieté, qui est Tapanage du républicain françois. On a donc changé tout ça. A la fin de son dîner d'adieu à la vie de garçon, le futur doit énumérer avec franchise toutes les faveurs que sa future lui a accordées.
— C'est conforme aux principes, murmura le jeune Duplay, avec la gravité de l'homme qui lutte contre Tivresse : la nature, la liberté et la mort, — c'est l'amour que j'ai dit — veulent qu'on traite sa femme comme une sultane. Il n'y a plus d'épouses, en tems de Révolution, il n'y a plus de maîtresses. Il n'y a pas de Uen pour un républicain. La liberté ou l'amour, c'est la mort que je dis.
— Va donc, Alcibiade, cria mon odieux rival, d'une voix qui me parut pleine d'anxiété, énumère tes faveurs avec franchise.
— Des faveurs ! la vertueuse Éléonore ne m'en a accordé aucune que même la morale de l'ancien fanatisme puisse condamner.
— Alors tu es moins avancé que plusieurs de tes amis.
Qu'est-ce qui avoit dit cela? Une voix inconnue qui sembla sortir du portrait même du divin Marat. Il y eut un tumulte indescriptible. Je bondis avec colère. Je courus vers le coin de la salle d'oîi étoit partie la voix. Il n'y avoit personne, ni porte, ni fenêtre. Je me mis en fureur. J'interpellai mes
amis ; je les défiai. J'étoîs enragé. Chacun jura qu'il n'avoit rien dit. Personne n'avoit quitté la table. C'étoit un mystère î II ne me vint pas alors à Tesprit que Labussière est un habile venlriloque.
Enfin après bien des sermens, des accolades, des pleurs d'attendrissement, on se remit à boire.
Vers minuit, Février vinl nous dire qu'il ne pouvoit nous garder plus longtems. Quelques-uns de ses officieux avoient été nous dénoncer, et trois sans-culottes austères de la section venoient de le menacer d'arrestation.
— Trois coquins, j'en jurerois, dit Le Jeune, qui, allier comme son patron Saint-Just, supporte avec peine les exigences parfois un peu taquines des sans-culottes ignorans mais purs.
Voyons, qu'est-ce que c'est?
— Ce sont, répondit Février, les chefs de la section, des citoyens considérables : François Mille, commissionnaire, à l'angle de la rue Traversière ; Pierre Pot, ancien donneur d'eau bénite à l'église ci-devant Saint-Roch, commissaire civil; et Jacques Lumière...
— Un gendarme cassé, dit Engelbert.
— Le frère, continua Février, comme s'il n'eût pas entendu, de Lumière...
— Joueur de violon.
— Et membre influent du conseil général dQ la Commune,
— Bah ! dit Engelbert, ils veulent avoir un verre de vin. Fais-les monter, nous allons ras-
. sembler les rinçures de nos verres. Nous les enivrerons, et...
— Non, répliqua Le Jeune ; s'ils entrent ici, je leur donne du pied au c... C'est bien assez que ces puants jocrisses gouvernent la France sans qu'ils viennent empester notre salle à manger.
Février devint vert et se sauva, tant ces blasphèmes contre les chefs de la démocratie étoient . inouïs et effrayans.
— Pourtant, dit Quincy, nous ne pouvons pas nous quitter sitôt. Que pouvons-nous faire ?
— Haroun-al-Raschid, répondis-je.
— Bravo, hurlèrent quelques voix. Qu'est-ce qui en est ?
Quincy, Duplay, Lesur, Engelbert, mes deux collègues, acceptèrent. Les autres nous quittèrent, ne se souciant pas de prendre part à cette distraction, la plus agréable que des jeunes jacobins puissent rêver.
Voici en quoi elle consiste. Nous nous armons de nos pouvoirs de membres du comité Révolutionnaire, et comme ces pouvoirs sont illimités et nous rendent les maîtres absolus, nous nous faisons ouvrir toutes les portes. Nous visitons tout, même les mystérieux asyles de l'amour conjugal et les temples de la déesse Pudique. Nous entrons dans toutes les chambres, dans les réduits les plus secrets, forteresses jusqu'ici inviolables de
la chasteté \irginale, tant la puissance de la Liberté remporte sur la tyrannie des plus infâmes despotes. Interrogeant, menaçant, condamnant à Tamende, à la prison ; admirant à nos genoux la beauté en pleurs oubliant tout pour sauver un époux adoré ou une mère chérie, nous prouvons à l'humanité entière l'irrésistible pouvoir de la Révolution et sa supériorité môme sur les vertus qui sont le fondement de toutes les sociétés. On comprend pourquoi nous avions surnommé, pour dérouter les profanes, cet exercice de la toutepuissance jacobine, Haroun-al-Raschid ? C'est que cet infâme despote oriental, bien digne d'être de la famille des Capets, accompagné de son Pitt, Giafar, s'introduisoit, comme nous, la nuit, dans toutes les maisons de ses lâches sujets. Seulement il le faisoit par curiosité et nous, c'est poLir frapper de terreur les ennemis de la Liberté.
Sans doute, il se passoit souvent des choses que Caton le Censeur n'eût pas approuvées et qui, commandées ou exécutées par un Tarquin ou un Néron eussent été répréhensibles. Msiis indu Igere geîiio : On peut pardonner quelques distractions à des hommes qui dépensoient leur tems à la défense de la Liberté. Neque sempe?' arcum tendit Apollo; et l'onpouvoit nous excuser de détendre un peu nos esprits sans cesse occupés à déjouer les trames des ennemis du peuple. D'ailleurs, nous avions aussi des chances d'en saisir quelques-unes de ces trames. Après tout, comme
nous n'allions jamais que chez des aristocrates suspects, nous n'avions pas à craindre de blesser la pudeur des sans-culottes, les seuls qui connoissent vraiment cette vertu ; et le foyer domestique de cent mille riches égoïstes, indulgens, modérés, en y comprenant la chasteté de leurs épouses, la pudeur de leurs filles, la dignité de leurs mères, n'est pas aussi respectable que la tranquillité de la République, qui est seule le véritable défenseur des mœurs et des vertus puisqu'elle les a mises à Tordre du jour.
Février ne voulut pas me laisser partir sans que je lui eusse payé la somme considérable que je lui devois. C'étoit juste, car tout le monde pouvoit être arrêté à chaque heur,e du jour, condamné avec la majestueuse vivacité qui distingue les opérations du génie de la Liberté, voir ses biens confisqués. Dans ce cas-là, le bon Février eût été fort heureux qu'on ne l'accusât pas d'être le complice d'un homme arrêté. On lui eût déclaré que puisqu'il étoit son créancier, c'est donc qu'il avoit eu des relations avec lui ; et, en bonne foi il n'eût rien eu à répondre. Il savoit de plus, que la moitié de ses officieux avoient déjà été le dénoncer, ainsi que nous, et il se disoit : Gaudeant bene nanti.
Je revins, après lui avoir donné une somme que je n'ose pas dire. La postérité ne le croiroit pas. Il faudroit, pour la persuader, que j'aie dans mies mains le burin de Tacite. L'austère
Panche est convaincu qu'il le possède et il se promet de s'en servir pour écrire l'histoire de ceux qui ont tué, dit-il, Adoniram. Mais moi je crains de ne pas le posséder.
Quand je revins rejoindre mes convives, après avoir réglé ma note avec le traiteur, mon odieux rival, qui n'a jamais fait une partie d'Haroun-al- Raschid, demandoit ce que c'est.
— Et jamais, conclut-il quand on l'eut renseigné, il ne s'est trouvé un époux dont vous violiez la chambre conjugale, jamais un fils dont la mère étoit insultée par vous, jamais un frère dont vous forciez la sœur à se lever à demi-nue, jamais un homme enfin qui se soit mis en colère, qui vous ait f... à la porte à coups de pied ?
— Pour qui prends-tu la terreur ? dit Lesur.
Engelbert regarda fixement et comme en rêvant ce débile adolescent :
— Ah ! oui ! et la Terreur, c'est toi !
— Le génie de la Révolution a frappé leurs bras d'impuissance, dit mon collègue Guérin, qui étoit un petit tailleur bossu, et très susceptible, parce qu'il couroit des bruits fréquens sur la citoyenne, son épouse.
Le regard d'Engelbert se nuança d*un plus grand dédain.
— Oui I Et le génie de la Révolution, c'est toi I Quel étrange peuple, murmura-t-il I Si courageux là-bas ! Si lâche ici 1
— Mais, dit Duplay, tu nous insultes ! Nous ne
sommes pas du peuple des aristocrates ! Les braves là-bas, ce sont les sans-culottes ; et les lâches ici, ce sont les aristocrates.
Cette fois, le regard d'Engelbert, en tombant sur le beau-cousin de l'Incorruptible, fut si méprisant que^'en pâlis.
— Oui ! Et c'est toi qui représentés le courage de la France, qui n'existoit pas avant toi et les tiens ! Je suis sûr que c'est ton père qui a pris le Fort-Mahon, et ton grand-père qui a gagné la bataille de Denain. Allons ! en route.
Nous allâmes d'abord dans mon bureau, au cidevant Séminaire. J'y pris une certaine quantité de blancs-seings revêtus du sceau du comité Révolutionnaire.
Ici encore, bien des détails m'échappent, car je n'eus pas le courage d'inscrire, avant de me coucher, ces détails, ainsi que je le fais toujours. C'est mon examen de conscience Jacobine; et quand on le lira, peut-être la postérité déclarerat-elle que ce n'est pas la main de l'austère Panche, mais celle d'Alcibiade Ceyrat qui tient le burin de Tacite.
Je me rappelle que mon collègue Guérin se, trouva fort ivre en quittant le ci-devant Séminaire et qu'il se mit à pleurer en racontant à mon autre collègue comment il avoit fait arrêter trente-trois ouvriers tailleurs, suspects d'avoir attiré les regards de la citoyenne, son épouse. Mais rien n'y faisoit. Il s'arrêta dans la cuisine de la première maison
OÙ nous vînmes, pour prouver à son compagnon que les ouvriers tailleurs ça repousse comme les rosiers remonlans — le pauvre diable a l'âme bucolique. — Maugras qui étoit un ami de la maison et aussi ivre que Guérin, essaya de lui persuader que- c'est lui, Guérin, qui étoit repoussant et non les rosiers ni les tailleurs. Nous les laissâmes occupés gravement à cette discussion. On les retrouva, le lendemain, couchés dans les cendres du foyer, et ronflant comme des Allemans.
Cette première maison, c'étoit celle de Jean- François Bourgeois, ancien horloger, rue du Trente-et-un-Mai. Il a une femme laide et un fils qui l'aime beaucoup. Je lui réclamai 40,000 livres. Après beaucoup de débat, il s'inscrivit pour 19,000 livres destinées à offrir un mât de perroquet au iVoi^v^aw- F^wy^wr. Nous partîmes couverts des bénédictions de son épouse qui me remercia avec larmes de ne pas envoyer son mari aux Carmes.
Rue Montagne-des-Champs, nous visilâmes la citoyenne de Monceau d'Auray, pour voir si les trois gardiens que la section lui a imposés au prix de 24 livres par jour, sont à leur poste.
Nous allâmes, près de là, cul-de-sac Montagnedes-Champs, 1367, chez la V® Le Monnier qui est condamnée à payer SO livres par mois jusqu'à la paix. Nous lui persuadâmes qu'elle murmuroit et payoit cette somme sans enthousiasme pour la Liberté, et nous lui prîmes 1,200 livres pour
offrir un mât de cacatois au Nouveau-Vengeur,
C'est en sortant de là que Duplay tomba sur un mont d'ordures où il s'endormit. Lesur et Quincy étoient 1res gais et me lançoient des brocards que je ne comprenoîs pas ; Engelbert, plus sombre que jamais. Je ne sais plus bien ce que nous fîmes. Nous visitâmes plusieurs maisons d'aristocrates bourgeois, dontles chefs de famille sont aux Carmes : un tapissier, rue du Four ; un huissier, rue des Canettes, où il y avoit des jeunes filles fort jolies ; et une jeune veuve qui jeta les hauts cris, rue des Aveugles.
Enfin nous vînmes rue du Vieux-Colombier, n*" 730, chez la vieille aristocrate, très riche,* qui est la vache à lait de la section, la citoyenne de Courlel d'Auteville.
Voilà que mon odieux rival découvre qu'elle est sa parente. Qu'arriva- t-il ? Je parlois difficilement et j'avois une grande envie de dormir. Je ne sais plus bien ce qui se passa, mais, au milieu de la nuit, nous nous trouvâmes à la porte de la citoyenne d'Auteville, moi à plat ventre, Lesur dans le ruisseau, et Quincy saignant abondamment du nez et des dens. J'ignorai ce que devint Engelbert qui probablement, nous avoit rossés. Je me relevai péniblement. Le génie de la Liberté m'aida probablement à retrouver mon domicile.
Je me rappelle que je passai une heure à essayer de fermer l'entrée de ma cachette. J'y parvins et
aussi à gagner mon lit. Il me sembla que je tombois dans un abîme, oîi l'austère Panche jouoit du triangle avec un niveau, en guise de besicles, sur le nez.
QUARTIDI, 4"™e THERMIDOR, l'aN DEUXIÈME (Mardi 22 juillet 1794, vieux style»)
9 1/2 du matin.
J'avois bien recommandé à mon officieux de me réveiller à 7 heures du matin.
L'officier public de Tétat civil doil nous attendre à huit heures et demie. En nous mariant si matin, nous voulions éviter, Circé et moi, d'attirer l'attention, ce qui est toujours dangereux dans une démocratie.
Nous avons décidé que nous partirons immédiatement après que le citoyen perruquier nous aura unis. Nous irons cacher Tagonie de la pudeur d'Éléonore dans une abbaye que l'auslère Panche avoit achetée, pour montrer sa vertu, et pour presque rien.
Elle se nomme Tabbaye des Anges, et est située près des jolis bois de Monlfermeil. Le Vénérable l'a donnée en dot à la ravissante Éléonore, non
pour le prix qu'il la payée, mais pour celui qu'elle valoit au tems des tyrans. J'avois fait quelques difficultés. Je ne m'irritois point de celte estimation qui diminue de trois quarts la dot promise, car je ne suis point un humain avide, et je m'attendois à tous ces échappatoires de procureur.
ayant entendu souvent Taustère Panche proclamer solennellement que la première maxime de la maçonnerie est celle-ci : Soyez généreux envers vous-même. Mais j'ai quelques préjugés d'Ancien Régime sur les biens confisqués, même lorsqu'ils le furent sur les hideuses religieuses. Toutefois je cédai, comme toujours, à la puissance de la Déesse des Amours. Mon Armide y a donc été la semaine dernière, afin de tout préparer. Elle m'a dit, en revenant, avec un sourire mutin :
— J'ai été en chasser tous les anges. Tu n'y trouveras rien d'angelique, même pas moi. Car tu sais qu'il n'y a plus d'anges en République et que ce qui est recommandé aux épouses, c'est d'être de vrais diables.
^* Comment refuser de me laisser conduire dans ce paradis par la main d'une telle fée !
De plus, le citoyen perruquier étant l'un des membres du Conseil général chargé de décider en dernier ressort sur les certificats de civisme (sans lesquels il n'y a point moyen de faire un pas dans la France régénérée), a beaucoup de cliens qui cherchent naturellement à le mettre de leur parti en lui faisant habiller leurs perruques.
Il avoit donc fallu prendre Theure oîi sa boutique est le moins encombrée, et c'est huit heures.
Mais la vertueuse Éléonore avoit demandé une demi-heure de répit. Voici pourquoi : nous n'a* viens pu encore obtenir, malgré notre bonne re-
LES NOCKS d'un JACOBIN 183
nommée de civisme, le passeport sans lequel on ne peut quitter la capitale de la civilisation, même pour aller dans la grande banlieue. Le hasard avoit voulu que j'eusse, pour examiner ma de-» mande, ces trois Bernard qui font partie du Con- . seil général, de la commune, Tex-portier, le do-» mestique et le juré. Ces trois citoyens purs, poussés par un citoyen également pur, mais qui me déteste, m'avoient cherché mille chicanes. Ce dernier, c'est Paris, le successeur de l'infâme aristocrate Delille. Il n'a pu oublier que je l'ai rossé souvent quand nous élions ensemble à Juilly. Je n'avois donc pas pu encore obtenir ce passeport, et il avoit été décidé que mon enchanteresse iroit montrer à ce Paris ses beaux yeux irrésistibles, à huit heures du matin.
C'est donc à huit heures et demie que nous devions être unis.
Le scélérat de Clovis n'étoit pas v^nu me réveiller à l'heure dite. Il prélendit plus tard qu'il y avoit fait tous ses efforts, et vainement, parce que, sans doute, j'avois dévoré toute la provision de pavots que Morphée tient en réserve, pour adoucir les maux des foibles humains. Le coquin devient réellement éloquent. On peut prévoir qu'il ira loin.
Je fus réveillé brusquement par le bruit épouvantable de ma porte qui voloit en éclats. J'étois baigné de sueur. Je vis devant mes yeux une figure plus inondée encore que la mienne. C'étoit
184 LES KOGES d'un JACOBIN
— — I I II ■■ I I L - ■ ■! ■ ■■! -- |-|B ■ ■ r~; T-
celle de Tauslère Panche. Il tournoit au violet, comme la terre sacrée qui entoure la guilloline. Quelques ruisselets de boue blanchâtre descendoient le long de ses joues fluviales. Il n'avoit, ^n effet, pas pu se retenir de revêtir ses insignes maçonniques, pour ce jour solennel. De jeunes sans-culottes qui n'avoient pas reconnu là Tunîforme de la garde nationale, l'avoient poursuivi en criant à la chie-en-lit, et Favoîent couvert de poussière, à ce qu'il dit, mais iléloil évident que cettepoussièreavoit été recueillie dans les ruisseaux. Il sentoit fort mauvais. Cela me réveilla complètement. Toutefois, respectant son austérité, je ne lui dis rien. Je me contentai d'éternuer.
— Eh bien I me dit-il avec solennité, voilà une conduite, pour un premier jour de noces I Si vous n'êtes pas...
Il chercha quelque chose de grivois à me dire. Mais il ne le trouva pas.
— Quelle heure est-il donc, Être surprême !
m'écriai-je en faisant un bond.
— Neuf heures et vingt-sept minutes ! L'officier public, qui vous a attendu une demi-heure, est allé tondre un teigneux riche, pressé et vertueux. Il va revenir. Allons ! hâtons-nous I
Je me précipitai. L'austère Panche qui avoit pris, — dans les Loges, disoit-on — des habitudes de commérage et d'espionnage, furetoit partout. 11 saisit sur ma table de nuit un bonnet de femme :
— Eh! eh ! dit-il. Si vous n'êtes pas...
Il chercha de nouveau quelque, chose de gaillard à me dire. Mais il ne le trouva pas encore. Je protestai que je voyois ce bonnet pour la première fois. C'étoit vrai. Je le jurai sur l'innocence d'Éléonore.
— Eh ! eh I eh ! Ce n'est pas un reproche que je vous fais ! Les lois de la République, d'accord avec celles de la Maçonnerie et de la Nature...
Il devenoit bleuâtre. Je lui offris un verre de liqueur aromalisée, et, pour détourner ses soupçons, je lui contai que cette liqueur est une invention du célèbre baîgneur-étuviste de la rue de Condé, Lubin, fils cadet, neveu de Lubin, perruquier, président du Conseil général et mon ami. Il but, redevint simplement rouge. Mais il n'étoit pas dérouté. Il me montra de nouveau ce maudit 4)onnet, avec un sourire de Silène au milieu des Bacchantes.
— Je vous jure, par le bonnet sacré de la Liberté, que j'ignore d'oîi vient cet objet.
— C'est un bonnet de nuit féminin. Je m'y connois. Je vous dis que la Nature est un meilleur instituteur que les monstres cachés dans les sacristies et qui ont inventé la morale pour en vivre. Point d'hypocrisie. Ce bonnet ne blesse pas mon cœur paternel. Je vous l'ai signalé, afin que vous restiez ferme sur les principes, si jamais votre épouse, de son côté, s'abandonne à sa sensibilité naturelle, dans le voisinage de vos dieux
Lares. La Nature, d'accord avec la Révolulion et la Maçonnerie..,
Je le regardai. Il vit, sans doute, que j'avois quelque idée de lui casser les reins. Il s'essuya. De mon côté, je me dis que, en effet, cette indulgence pour les entraînemens de la sensibilité naturelle est conforme aux principes de l'auguste Révolution. Toutefois, je me promis de l'accabler de coups de pied au c, s'il développoit jamais ces théories devant mon épouse. J^étois exaspéré. Je ne pus résister à saisir ce maudit bonnet et à lui en essuyer le visage. Je crois que je n'y mis pas une grande douceur. Ce maudit bonnet ! je l'avois, sans doute, pris, par distraction, chez les jolies filles de l'huissier incarcéré. Qu'ai-je été faire dans cette galère?
Enfin, je fus habillé. Je me regardai dans un miroir très beau que j'avois promis à mon enchanteresse, parce qu'il me venoit du pillage de l'hôtel de Castres, où je puis dire que j'ai montré quelque courage, comme je l'ai raconté en son tems.
Vraiment, j'étois fort à mon avantage, malgré rivresse de la nuit précédente.
Nous sortîmes enfin de ma chambre, dont je remis la porte de mon mieux. Sur le seuil, je trouvai Clovis Margottant avec une mine souriante qui m'effraya un peu. Il me dit:
— Il y a là un citoyen qui a besoin de te parler à l'instant même.
Kl ^.^j^.^Mr' <■! I m 1
— • Qu'il aille à tous les diables !
— Je l'ai prévenu avec douceur que tu Ty enverrois. Il n'y consent pas. C'est Didier, du Tribunal révolutionnaire.
J'hésitai. Mais l'amour remporta. Je poussai l'austère Panche qui avoit la lête dans une de mes serviettes, et je fis un pas pour l'éloigner.
— Il assure qu'il vient de la part du citoyen éminemment sensible et bienfaisant.
— Robespierre !
Je restai stupéfait, puis je pâlis. Je regardai le Vénérable. Ses cils et ses sourcils rappeloient un arrosoir. Il n'y avoit pas à compter sur un homme aussi mouillé. Tout ce qui s'étoit passé la veille, et l'affaire de l'Anglois Vaughan, l'avant-veille, me revinrent à l'esprit. Il y avoit là partout de quoi me mener cent fois à la guillotine. Maudit soit le hasard qui m'a appris que l'intègre Maximilien est en relation avec les fils de la perfide Albion. Que faire ? Me cacher et faire signe à ma Circé de venir me rejoindre dans ma cachette, pour nous y marier, devant l'auguste Nature, sans l'intervention de notre perruquier ? Je regardai de nouveau l'austère maçon. Il saisissoit une second serviette. Le nom de Robespierre avoit mis le comble à sa chaleur.
D'ailleurs, oîi se cacher, comment échapper aux mille yeux que la République a chargés de surveiller patriotiquement chaque citoyen ? Ah 1 je suis fier d'appartenir à un gouvernement telle-
188 LKS NOCES d'un JâGOBIN
ment fort que pas un élr'e, sur cette immense étendue de terre, ne peut faire un pas, dire une parole, avoir même une pensée, sans qu'ils lui soient connus 1 N'est-ce pas le modèle d'un gouvernement républicain et de tout gouvernement qui veut sincèrement lé règne de la Liberté !
Toutefois, je le confesse humblement, en ce moment, cette perfection du gouvernement me gênoit pour me marier. La puissance de ma passion pour l'incomparable Éléonore éloit telle, que je faillis regretter, pour un moment, le tems de la tyrannie où le gouvernement étoit si mauvais que j'eusse pu aisément enlever celle que j'aimois et trouver quelque bosquet fleuri pour y cacher l'agonie de sa pudeur, sans crainte d'être dénoncé par cent mille voix.
Je me rendis auprès de Didier. Il n'y avoit pas moyen de faire autrement.
C'est un brave citoyen, serrurier de son état, qui a commencé sa réputation patriotique par son amitié pour Dumontier, le célèbre travailleur de Septembre, également serrurier, qui, à Saint- Firmin, a débarrassé la République de 14 scélérats de calotins. Ce n'est pas le courage qu'on avoit alors admiré en lui, parce que ces 14 scélérats, âgés de plus de 70 ans, et tous accablés par les remords de leur aristocratie, avoient négligé de se défendre. Mais comme plusieurs de ces brigands avoient été les bienfaiteurs de Dumontier, on avoit admiré ce nouveau Brutus, et
Didier, en se liant avec lui, a partagé sa célébrité. Depuis lors, il s'est donné la mission sublime de veiller sur les jours sacrés de l'Incorruptible, depuis que l'infâme Cécile Renaud, payée par tout l'or de l'Angleterre, y a voulu attenter.
Didier est donc un homme considérable, et on n'aime pas à avoir brusquement des relations avec lui. Il avoit un gros bâton. Ce bâton, non moins que l'air rogue que ses fonctions héroïques lui donnent très justement, me troubla, bien que je n'eusse jamais tremblé sur les champs de bataille. Mais ce bâton, qu'il ne portoit habituellement que pour escorter le citoyen éminemment vertueux à la Convention, m'éblouit en me rappelant toutes les grandeurs de la République.
— Citoyen, me dit le brave sans-culotte, d'un air sombre, le représentant du peuple, Robespierre l'aîné, m'envoie te chercher. Tu sais que son tems est précieux. Je t'engage à ne pas me faire attendre une minute.
— Mais, répondis-je avec douceur, c'est que je me rends à T autel de l'hy menée.
Il me regarda avec une surprise effrayante.
— Le citoyen Robespierre t'attend et tu songes h l'autel de l'hyménée ! Tu as donc deux existences de trop : la tienne et celle de ta donzelle ? Tu te marieras après... s'il en reste, conclut-il avec une ellipse extraordinaire, mais dont le sens ne m'échappa point.
— Beau-père, dis-je à Taustère Panche qui éternuoit derrière moi. . .
— Ah I c'est ton futur beau-père, ce gros bouffi rouge qui a si chaud et qui porte des rubans comme un vendeur de remèdes contre la gale?
— Citoyen, dit humblement l'austère Panche, je suis franc-maçon...
— C'est ce que je disois. Tant pis pour toi I II n'y a plus rien à maçonner pour vous. C'est nous qui sommes les architectes de l'univers. C'est l'avis de Dumontier. Mais vois-tu, vieux panachon, je suis galant, moi, et Dumontier aussi : eh bien 1 avertis ta fille que je lui enlève son godelureau pour un tems... ou un autre. Dis donc — le bon sans-culotte s'adoucit, en voyant qu'on lui obéissoit docilement — si elle ressemble au papa, ta doulcinée, on ne pourra pas dire qu'elle est de trop beaux os. Ah ! ah ! C'est Dumontier qui m'a appris ça. Car il est fort gai quand il est saoul.
Celte insulte à l'adorable Éléonore me mit en fureur. Je relevai la tête et je me tournai vers Panche.
— Beau-père, dites à ma Circé que je serai à ses pieds d'ici à deux heures. J'ai confiance en mon innocence et en la justice de l'Incorruptible. 11 est dix heures et demie, à midi et demie je serai ici. Retenez, pour celle heure, l'officier public.
LES NOCES d'un JACOBTN ^ 191
Cet acte d'audace effrayante parut étonner le serrurier. Il m'escorta jusqu'à la rue Honoré, en causant plus librement. Il m'offrit même de lui payer un galopin au coin de la rue de la Sourdière, chez le marchand de vin des Jacobins ; ce que j'acceptai, et nous bûmes à la santé de Dumoutier.
J'avois repris courage. Je n'en manque pas, comme on sait. Mais, doué d'une sensibilité délicate d'Ancien Régime, je perds aisément le sangfroid. Quand je l'ai retrouvé, personne n'a l'esprit plus à l'aise. Je suis, au reste, toujours prêt, je l'ai dit à risquer ma vie pour les Pères de la Patrie, la Liberté et les Sans-Culottes.
11 heures.
On sait que je connois bien les Duplay, chez qui loge Robespierre. J'ai eu plusieurs fois l'occasion d'y apporter des oranges qu'il aime, parce qu'elles le guérissent de sa bile. Je les achète aux Amériqiiains où elles sont exquises.
Il n'y a pas de meilleurs citoyens que ces braves gens là, ni de maison oîi Ton soit plus rempli d'une sorte de dévotion pour le signe sacré de la justice, la guillotine.
Le père, qui a 60 ans et qui est la vertu même, se seroit reproché de parler d'autre chose que de l'auguste Tribunal révolutionnaire où il est juré. La mère a^ comme toutes les habituées, sa place
marquée au premier banc des tribunes de la Société-mère, où elle assiste à chaque séance, amenant chacune de ses filles, Tune après l'autre .
Cette éducation civique qu'elles reçoivent et l'amitié dellncorruptible, les ont rendues chères aux jeunes Jacobins. Avant que l'Amour n'eût trouvé dans les yeux de l'incomparable Éléonore les traits aigus dont il m'a percé le flanc, j'avois songer à épouser l'une de ces vertueuses citoyennes. Elle m'eût poussé vite dans la voie du dévouement pour les plus hautes magistratures de la République. Mais il y a quelque obscurité dans les amours de ces jeunes filles. Je ne parle pas de celle qui a épousé Lebas et qui adore son époux. Mais une autre est attribuée, tantôt à Saint- Just, tantôt à Robespierre, et ce n'est pas celle qui est honorée, en ce moment, de ses faveurs, à ce qu'on dit. Enfin je m'y perds, et comme on n'ose pas aller sur les brisées des Pères de la Patrie, je me suis éloigné, mais en fort bons termes.
J'envoyai donc un sourire fort dégagé à l'auguste mère Duplay. Elle lavoit, dans la cour, les caleçons de son époux, uniquement vêtue d'une jupe courte, fort sale, et montroit ses mollets nus aux passants, avec une simplicité héroïquement républicaine. Elle est, comme autorité sociale, dans une position analogue à celle d'une princesse royale de l'Ancien Régime, et, j'en prends la pos-
térité en témoignage, quelle eât la princesse royale qui eût jamais eu Tidée de consoler les pauvres gens de leur misérable sort, en lavant les caleçons de son époux, publiquement, et en montrant ses mollets aux passans? La République est le seul gouvernement qui pense au peuple ! Elle me jeta son caleçon mouillé au visage avec une familiarité touchante, car j'ai toujours été son favori ; et on disoit qu'elle avoit eu jadis, ii y avoit longtems, quelque bienveillance — en tout . biftn, tout honneur — pour Taustère Panche qui avoit été, paroît-il, un beau fils et un brave à quatre poils, au tems de sa jeunesse.
— Tiens, te voilà, cadet ! un vrai méliflor, dès patron-minet !
— C'est que je vais me marier, respectable citoyenne Duplay..
— Ah I oui ; y m'ont parlé d'ça. Et avec la fille à Pierrot Panche! Ah! ben, si sa fille rappelle c^qu'il étoit il y a trente ans, t'auras de l'aise, cadet, et ça sera un mariage d'épervier oîi la femelle vaut mieux que le mâle. C'est lui qui en étoit un d'beau mâle, et avec ça bon-gaulier, un éveillé, un vrai Roger-Bonlems, ayant toujours Taira la danse, et pourtant n'ayant pas tout son esprit dans ses talons. Et avec ça, pas foireux comme un geay ! 11 étoit brave comme l'Amadis. Il s'étoit engagé et passa sept ans dans Artois. Je t'en citerois plus d'une fille de bourgeois huppé qui attendoit son retour en faisant tic-tac dans
194 LES rtocES d'un jacobin
son corset, Pour sa fille, on dit que c'est une Iiaridelle de quatre-vingts sols.
— Mère Duplay ! m'écriaî-je avec colère.
— Tais-toi, cadet. Ce que je dis là ne vaut pas un cloua soufflet, et j'oublie qu'il n'y a pas de belles prisons, ni de laides amours. C'est que, vois-tu, j'aupois voulu que tu prennes notre Slimi. l'arce que je t'aime d'abord, et que tu es, loi aussi, nn l>eau mâle ; et puis, à cause que lu es un vrai raarpaut et Mimi qui est vive comme linotte et tenant plus de moi que de son père quia toujours mangé de l'endormie, Mimi t'auroit mené comme Niguedouille à l'abreuvoir. Mais ces jeunesses ça ne sait pas trouver le pot aux roses. Moi j'en dis du hiirlirot. Mimi n'est pas de mauvaise défaite. Elle aura cent amoureux quand on saura... ce que j'sais.
Elle se remit à sa besogne en murmurant. Je continuai mon chemin.
Je fut introduit. L'intègre Maxîraîlicn étoit en surtout d'été. Il me regarda avec l'air inquiet qui lui est habituel.
la la pntiiiois bien. Je sais qu'avec lui, 11 faut vant pour le forcer à s'expliquer et iressant la parole, on gagne beauque de l'embarras que chacun éprouve t qu'on vous parle, il augure toujours Ique chose à se reprocher. Je lui dis ir ouvert:
n éminemment sensible et vertueux,
je vous prie de ne pas vous étonner si vous me voyez, dès le matin, en habit de Décade. Ce n'est pas que je tourne au muscadin. Je me dirigeois vers l'aute! de l'hyménée. D'ailleurs, si j'étois attaqué sur ce point, je n'irois pas loin pour prouver que le patriotisme ne consiste pas dans la malpropreté et qu'être en République, n'est pas synonyme d'être en loques.
— Il y a beaucoup de citoyens purs qui le - croient. Mais ils reviendront à de plus sages sen- Umens, quand ils distingueront clairement où sont les amis du peuple.
Un sourire vague délendit légèrement son austère physionomie. Il ôla ses lunettes vertes. Je respirai.
Sans doute, j'avois fait le sacrifice demesjours, car en ce tems sublime, il faut toujours être prêt à sacrifier ses jours ou ceux d'autrui. Mais ce n'étoit pas sans l'amertume du regret que je me voyoisemmenéàla Conciergerie sans avoir joui de la tendresse de ma chaste épouse. Je respirai donc. Car nous disions entre nous, jeunes et étourdis
jacobins, que les lunettes de l'Incorri" '■'"' "
pour lui le bouclier d'Achille, derrièi se réfugie comme pour observer. ses faire des sorties contre eux. Du morne relire, c'est qu'il a désarmé et qu'on craindre pour le moment. Mais il ne s'y fier longtems, et malheur à ceux . il remettoil ses lunelles après les avoir
moins qu'il ne survînt un étranger. Car alors il n'y manque jamais.
— Oui, dit-il de sa voix agréable, — elle étoit aigre parce qu'il la forçoit, — je sais que tu te prépares à marcher à l'autel. — Il me tutoyoit, et c'est une grande marque de faveur. — J'ai failli te. prendre en moindre estime, en voyant le choix que tu as fait. Tu as été militaire et ton beau-père aussi, et braves soldats tous deux, c'est-à-dire orgueilleux, vains, égoïstes, plus qu'il ne convient à la discipline nécessaire dans une démocratie. Cela fait une famille soldatesque; et, sais-tu? ce sont les soldats qui sont le vrai danger dans les républiques.
— Citoyen Incorruptible, mon beau-père a été un brave, renommé sans doute, et je crois pas avoir la réputation d'un lâche. Mais il n y a pas de citoyens plus respectueux envers le peuple et ses représentans, que lui et moi.
— Oui, oui. Sans cela^ crois-tu.*. Pourtant, je te supposois assez intelligent pour chercher à allumer les flambeaux de l'hyménée à une lumière pure, dans un foyer où brûlent les parfums des vertus civiques des vrais amis du peuple. Le citoyen Panche a, je le sais, abandonné la barbare fierté du soldat et nul ne se courbe plus humblement devant la volonté du peuple. Mais c'est un sot. Il n'a pas suivi la voie droite. Il s'est pris lui-même dans les filets qu'il tendoit aux hommes stupides. Au lieu de comprendre que
LES WOGES d'un JACOBIN 197
la franc-maçonDerie est simplement un appas pour les êtres imbéciles et un înstrament pour les humains ambitieux, il lui attribue autant de prestige qu'au génie de l'Égalité. Mais j'ai vu, avec plaisir, que tu ne l'as pas suivi jusque là et que tu as laissé ce hochet aux niais et aux hommes astucieux. Tu as eu raison. Cette mascarade a assez duré. Nous avons décrété sa mort. Elle est faite pour Hvrer la République aux mains des intrigans. Elle est contraire au génie deTÊgalité. Elle est une des l'ormes de l'aristocratie, seulement, elle est, dans le sens de l'aristocratie bourgeoise, plus dangereuse, désormMS, que l'aristocratie des nobles et des prêtres. Les Girondins, les Feuillans, les Fédéralistes éloient des francs-maçons.
— Je vouscomprens, citoyen représentant.
— Je le crois. Assieds-toi. Je le donne quatre jours pour vider la coupe de la félicité conjugale. Je te recommande d'être muet.
Il toucha ses lunettes. Je tremblai. 11 réfléchit un instant.
— Je te parle comme je ne parle à personne.
J'ai besoin de toi. Je connais ton humble dévouement à la chose publique. Puis,
d'ouvrir mon esprit ulcéré par l'ingi humains. D'ailleurs, si tu ouvres le justice de la Révolution te les fermer
— Je vous écoule avec un humble d citoyen.
— J'en suis convaincu. Quel est le ciment de la liberté? Dirai-je que c'est le génie, le courage militaire, le triomphe des arts, le prestige de la gloire? Non, tout cela c'est le ciment de la tyrannie» Le ciment de la liberté, c'est la vertu. Quel est le signe delà verlu? Le sais-tu? C'est le dévouement.
Il s'arrêta un instant. Il m3 vint alors à Tesprit que, si Danton m'avoit parlé, au lieu de me dire comme Maximilien : Le sais-tu? Il eût ajouté: Oui, tu le sais. Car Robespierre vous prêche, Danton vous saisit. Robespierre regarde sa propre pensée, Danton regardoit son inlerlocuteur. Je puis reconnoître au fond, tout au fond de mon esprit, qu'on l'aimoit, mais on le méprisoit trop : il n'y a pas un citoyen dans Paris qui ne le scût le plus vénal des hommes, et lui-môme ne nioit pas, ne le pouvant, qu'il s'étoit vendu à Capet comme à Égalité. Seulement, il aflirmoit fièrement qu'il ne s'étoit pas livré, et que c'éloit de bonne guerre d'appauvrir l'ennemi ; que lui persuader qu'il pouvoit compter sur vous pour le trahir au moment de l'action, c'est l'afFoiblir. Il ajoutoit qu'il avoit défendu Égalité aussi longtems seulement qu'il avoit cru que les Girondins accapareroient la République. Il disoit encore que si rinfâme Capet avoit pris si peu de précautions défensives au 10 Août, c'est que lui, Danton avoit persuadé à la scélérate Lamballe (avec laquelle il àvoit des relations, à titre de vieil orléaniste)
LES NOCKS d'un JACOBIN 199
que les monarchiens pouvoient compter sur lui. Ces pensées passèrent rapidement dans mon esprit, pas assez néanmoins pour échapper à Tattention de Téminent citoyen. Je vis son œil perçant qui se lançoit sur moi — il n'y a pas d'autre moyen pour exprimer ce regard furtif qui se jetoit sur votre visage comme un tigre sur une proie — et il toucha ses lunettes d'un geste convulsif.
— Tu m'écoutes distraitement, citoyen. Je suppose que tu penses à l'autel de l'hyménée. Pourtant, il y a des momens et des hommes devant lesquels l'autel niême...
— Citoyen éminemment vertueux, répondisje avec une tranquillité qui seule pouvoit me sauver, je creusois ta définition, comme on nous disoit, en rhétorique, de le faire quand nous tenions la parole des grands hommes. Ouï, c'est le mot le plus profond de la philosophie : le signe de la vertu, c'est le dévouement.
— Bien. Sais-tu quel est le triomphe du dévouement ? C'est quand il obéit docilement aux vrais amis de l'Egalité. Quels sont les amis de l'Egalité? Sont-ce les riches égoïstes, les généraux insolens, ce ramas de factieux et d'întrigans qui ont pris le drapeau de la Liberté, ces soi-disant chefs du peuple, bavards, charlatans, artificieux, qui singent le patriotisme pour mieux l'exploiter etTégorger? Non. Les vrais amis de la patrie sont bien connus.
— J'en connois au moins un, dis-je avec gravilé.
Sa face resta immobile. Guérîn, à ce que je suppose, Tavoit convaincu de mon adoration pour lui»
— Crois-tu que le dévouement soit suffisant?
Non, il faut que le dévouement soit intelligent, sans réserve, sans erreurs, pour être la plus haute des vertus que les représentans du peuple ont le droit de rechercher chez ceux qui veulent les aider à sauver la patrie. Mais cela suffit-il ?
Il s'arrêta encore, toucha ses lunettes par un geste dont il n'avoit pas conscience et me regarda cette fois fixement.
— Je vais te dévoiler le fonds de mes pensées : // faut que le dévouement soit heureux.
Cette phrase qui pouvoit, sans doute, le faire passer pour un homme faible, porté au fatalisme, lui avoit coûté à dire. A partir de là, il perdit son ton roide et gourmé.
— Oui, il faut que le dévouement des jeunes soldats de TEgalité soit dirigé par la volonté de l'Etre suprême, de telle sorte qu'il aide le véritable ami de l'Egalité, sans que celui-ci le cherche ; car cela prouve que le génie de la patrie protège, encourage le véritable ami de la Liberté, et qu'il le protège, par l'entremise de cet hommelà qui lui a rendu un service inattendu. Me comprends-tu ?
Je m'inclinai respectueusement. Je sa vois que
Robespierre suivoît difficilement la trame de ses pensées et qu'il s'irritoit quand on lui en faisoit perdre le fil, même par une réponse demandée.
— Hier, tu as été pour moi la preuve que le génie de la Révolution me protège et que c'est à moi qu'il a remis le redoutable devoir d'exposer mes jours aux poignards, en dirigeant les destinées de la Liberté. C'est par ton entremise qu'il m'a donné cette preuve, sans que j'y pensasse moi-même et sans que tu le voulusses.
Je le regardai avec un respectueux élonnement, où perçoit la joie d'avoir été utile à un grand homme.
— Je suis en train de discuter avec ce Vaughan les bases d'un traité destiné à sauver la Révolution des serres du militarisme. 11 hésitoit. Tu l'as forcé à conclure, par la crainte que la dénonciation que tu as faite ne vînt tout révéler et mettre ses jours en péril. Cette dénonciation étoit nécessaire. J'en senlois la nécessité. Mais je ne pouvois la faire faire. Il falloit qu'il comprît bien qu'elle venoit d'un étranger et tout naturellement. En second lieu, par une seconde dénonciation tombée — grâce à l'étoile de Maximilien, murmura-t-il — sur un innocent, tu as fait paroître au jour des papiers que j'avois vainement essayé, à plusieurs reprises, d'y faire mettre.
Il murmura quelques mots d'où je crus pouvoir conclure qu'il avoit compté sur la légèreté bien connue de Barère et de son confident Vilate,
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mais que l'un et l'autre s'éloîent tus... pour la première fois.
Il remit brusquement ses lunettes. Je pâlis et je regardai la porte. Mais il s'y dirigea lui-même. Il voiiloit uniquement voir si quelqu'un écouloit. 11 revint à sa place et les retira.
. — Cette liste qu'on a saisie chez Barère, il ' falloit qu'elle fût connue de la Convention. Mais, là encore, je ne pouvois la faire connoître. On eût cru qu'elle n'est pas sérieuse. Révélée par toi, ou plutôt par un hasard évident, elle servira à paralyser par la terreur et à faire fuir, dans tous les trous, les lâches, les fripons, qui déshonorent le sanctuaire de la Liberté, la Convention, ce centre vénérable de la souveraineté du peuple. Va-t-en maintenant. 11 faut que lu sois de retour le 8 thermidor. Le 10, la section Mucius Scœvola doit être prête à obéir aveuglément aux vrais amis de l'Égalité. Tu les ccnnois. Ne me dis pas un mot. Cela suffit. Tuas la section par toi-même, la milice sectionnaire par ton beau-père. C'est pour cela uniquement que je te laisse t'égarer dans les jardins d'Armide.
Il sourit avec une franchise que je ne lui connoissois pas. Je voulus le remercier.
— Tâche de te sauver des mains de Barère et de Billaud. Pendant... sixjours encore, je ne puis rien pour toi contre eux. Trompe-les, comme lu pourras. Mais lâche d'être discret, car, pour moi, tu ne me tromperas pas. Du reste, j'ai confiance en toi.
, Il me poussa dehors d'un geste bienveillanl.
r— Pleine confiance ! murmura- t-il.
Puis il me retint par la basque de mon habit. Carj'avois mis, pour ce jour-là, Thabit carré des muscadins. Il me considéra avec un regard soupçonneux. Je vis qu'il lui survenoit une pensée de méfiance. Je devinai que c'étoitmon élégance qui la lui suggéroit. Je me tins sur mes gardes.
— Y a-t-il longlems que tu n'as été à Sceauxl'Uiïité?
Sceaux-l'Unité I J'eus immédiatement le soupçon que cette question n'étoit pas sérieuse et qu'il me lafaisoit pour arriver, d'une façon tortueuse — comme il convient à un vrai chef du sans-culottisme — à l'idée qui le frappoit actuellement. Je me rappelai la remarque de Le Jeune : Ouand Robespierre se sert des termes employés par les sans-culottes, comme les nouveaux noms de rues, de villes, les sobriquets adoptés par les Jacobins, c'est qu il veut voiler sa pensée plus encore que d'habitude.
— Je crois bien, citoyen représentant, répondis-je négligemment, qu'il y a plusieurs années.
— Et à Bourg-Égalité ?
— Je n'ai pas souvenir d'y avoir jamais été.
Il ajouta avec une indifférence qui me porla à croire que c'étoitle commencement des questions importantes.
— Et à Fontenay-aux-Roses?
Je ne suis pas un sot. Je réfléchis comme quelqu'un qui cherche dans ses souvenirs.
— La dernière fois que j'y fus, c'est au mois de vendémiaire, pendant un congé. J'y voulois rencontrer le citoyen Palloy et sa famille, à une fête champêtre. Il a une jolie fille, et comme il passoit alors pour un franc républicain et que je n'étois pas encore dans les liens de la belle Éléonore...
— Et le citoyen Desmousseaux, le connois-tu?
dit-il vivement en sifflant. On eût dit qu'il lançoit une flèche.
Je haussai les épaules d'un geste négatif.
. — Le citoyen Desmousseaux, maison Dupleix, rue de l'Union, N** 6, section des Champs-Elysées ! Je renouvelai mon geste.
— Voyons. Tu es en train de n'aller nulle part et de ne connoître personne. Tu vas peut-être me dire que tu ne connois pas non plus le notaire Gilbert, rue Honoré.
— Je joue de malheur, dis-je en souriant, mais c'est la vérité.
— C'est que je voudrois avoir ton opinion sur la citoyenne Cabarrus, ou Fontenay, qui hante tous ces endroits-là. On l'a mise en prison le 4 prairial, et elle jette les hauts cris...
— Je sais qu'on dit que c'est une belle personne, galante, qui a séduit Tallien à Bordeaux.
Il remua ses lunettes d'une façon agitée et me dit en me regardant fixement :
— Est-ce Tallien qui t'en a fait l'aveu ?
Ah ! voilà donc où il en vouloit venir. On dit, en effet, que Tallien occupe beaucoup ses pensées en ce moment. Tout son but étoit de savoir si j'ai des relations avec lui.
— Je ne cause pas avec Tallien, répondis-je fièrement. Je Tai connu proie chez Panckoucke, il y a longtems. Comme il est naturellement insolent, je Tai rossé. Plus tard, je lui ai dit que son club, que son club fraternel, où il rassembloit les deux sexes et jusqu'aux fillettes de douze ans, n'est pas dans le sens de la moralité républicaine.
— C'est cela, murmura le citoyen éminemment vertueux.
— Le fripon se rappela que je lui avois donné des gourmades et je fus sur le point de venir implorer votre protection pour échapper à ses vengeances. Voilà les dernières relations que j'ai eues avec lui, et cela remonte à deux ans.
Il me pinça légèrement le bras. C'est un signe d^extrême faveur et de confiance très extraordinaire. Il est vrai que je le mérite. J'ai toujours passé pour un homme de candeur, de dévouement, et à moins que la liberté, ou quelqu'un de ses représentans me le commande, je ne voudrois trahir personne. Il est vrai que, pour la défense de l'auguste Révolution, de la sainte Montagne, de la vénérable Société mère et pour l'intérêt des sans-culottes, mes frères, je sacri-
fierois tout, et mes amis les plus chers, et ma mère chérie, et moi-même, et peut-être l'aimable Éléonore, elle-même, qui, du reste, y consentiroit... du moins, je le suppose.
— Va donc, et si, par hasard, tu te gourmois de nouveau avec Tallien, tu peux frapper beaucoup trop fort, mon amitié ne te manquera pas. Quant à Barère et à Billaud, défends-toi contre eux, comme tu peux, jusqu'au 8 thermidor. N'oublie pas ce que je t'ai dit pour ce jour-là. Allons, allons, n'oublie pas non plus que la République a besoin de républicains !
11 rit. J'en prends l'Etre suprême à témoin, il a ri ! Je suis convaincu que je suis le seul humain qui l'ait vu rire depuis l'ouverture de l'auguste Convention.
Je sortis. Didier n'étoit plus là. La reine mère Duplay montroit toujours aux passans, avec une simplicité touchante et destinée à confondre les infâmes détracteurs de la Révolution, ses mollets rouges et sa chemise sale.
La vénérable sans-culotte m'attendoit, je crois. Elle se retourna, s'approcha et me dit à voix basse :
— C'est bien décidé, cadet, que tu épouses c'te mijaurée ! Ça ne te mènera à rien. Le vieux Panche a été un brave à quatre poils, mais il est devenu un nigodème. J'ai toujours dit que tu le verras monter sur Madame, avec son tablier et mettre le nez à la sainte fenêtre avec sa
LES Nocts d'un jacobin 207
truelle. L'argent c'est rien, en un tems où, du jour au lendemain, crac ! la Patrie met la main dessus pour un oui, pour un non ; s'entend, quand on est pas dans le sens, tu sais, comme on dit. D'ailleurs, Duplay étoit bien emplumé avant la révolution. Il n'y a pas perdu, quoique je lui dise souvent qu'il est bien honnête. Mais il est comme ça ; il ne sait pas se retourner. Il dit que nous en avons assez, et c'est vrai. Outre ses 18 livres par jour qu'il a comme juré au tribunal révolutionnaire et qu'il économise, et outre notre métier qui rapporte, comme tu penses, quand on est juré et ami de l'Incorruptible, sans parler des autres, Duplay partage avec l'Incorruptible et le nègre Nicolas, presque toute la propriété d'une imprimerie qui rapporte 60,000 livres par an. Sais-tu ça ! Mais c'est se moquer de la barbouillée que de t'parler d'tout ça, puisque tu es décidé à faire le saut. Ce que j'en disions c'est qu'on est une mère sensible et qu'il m'a paru que Minette parle de toi en rougissant.
Elle se redressa, passa avec un geste digne de l'âge d'or, son poing mouillé sous son nez où pendoit une roupie énorme, et vint me dire à l'oreille :
— La pauvre innocente n'est point rudannière et comme tu es toi-même une sorte de marjolet, ça auroit bien marché ! Sais-tu qu'elle ne peut se mettre à jurer, et que les b... et les f... lui écorchent la bouche. Ça lui nuit pour son placement parce que les sans-culottes disent que c'est
208 LES Nocts d'un jacobi:s
une minaudière et c'est pas le moment. Maïs comme loi tu es aussi un minaudier et qu'on ne t'entend jamais parler comme un homme, avec les mots à la mode, quoique tu sois un lapin sur le champ de bataille, et comme ça te jouera un tour, j'me disions : i sentira Tbesoin de se mettre à l'abri derrière l'Incorruptible par le moyen de Minette.
Elle me donna un gros coup de poing dans le fianc, en riant. J'enrageois, je maudissois la bavarde. Mais il falloit écouter et répondre adroitement, sans être traître envers mon amour et l^adorable Éléonore. J'eusse préféré mourir.
— Bon ! bon I Le feu est à la marchandise, à c'que j\oyons. Je n't'en ferons pas pire chère, pour çà. Viens un de ces jours, avec ta doucinée, nous demander à souper, après le tribunal. Seulement, faut venir, vois- tu, un jour de grande fournée. Parce que c'est mon premier mot à Duplay quand i rentre : — « Combien qu'tu m'rapportes d'têtes d'aristocrates, aujourd'hui, citoyen juré ? que j'iui dis. » Quand ça dépasse vingt, — « C'est bon, que j'fais, tu seras régalé à c'soir. C'est moi qui paie chopine et ça ne sera pas du chassecousin. » Dis donc, cadet, sais-tu qu'il a encore trouvé le tems, le cher homme, de travailler à la sainte guillotine, à celle qui a fonctionné hier pour la première fois, à la Barrière. Est-ce qu'on ne seroit pas fier d'avoir un beaupère comme ça ! Hein, marjolet ! Est-ce que ça
LKS NOCES d'un JACOBIN 209
ne t'en fait pas venir l'eau à la bouche, cadet ? Une famille de bons patriarches républicains comme nous ? Sais-tu que c'est lui qui a voulu la peindre de ses propres mains c'te belle machine là ! Heîn ? Non ? Va donc. Nous n'en serons pas plus mauvais amis pour ça. Came fait de la peine pour Mimi, parce que les fillettes d'aujourd'hui aiment les gobeurs de merlan, comme tu^ en as. la mine ! Aujourd'hui qu'on a la liberté, faut quHout le monde en profile, et à ces jeunesses, pire qu'à nous autres vieilles guenilles, i n'faut pas un mari qui rebute devant l'hameçon à avaler. Mais je n'I'en veux pas. Nous avons plus d'un chien après nos os.
Elle se baissa, lança un regard furlif du côté des fenêtres de Robespierre qui étoîent au fond de la cour, et elle me dit tout bas :
— Tu es une f... bête, mon pauvre cadet. Tu as manqué une occasion de devenir Altesse Royale. Tu verras dans huit jours !
Elle reprit à haute voix :
— Tu vois si on la soigne c'te pauvre chatte. Tiens, v'ià ses chemises. C'est de la toile de Pénélope, dont j'entends qu'ils parlent quelquefois, les gens savans qui viennent ici...
Elle se remit à lessiver les chemises de Mimi, qui paroissoient en avoir bien besoin. Je me dirigeai enfin vers mon logis, le cerveau fort en fièvre. Je ne sais pourquoi je songeois que je pourrois bien être de lune de ces fournées que
la mère Duplay célébroit si joyeusement. Ce qui me portoit à le croire, c'est que je vois clair dans la politique de l'Incorruptible, et l'on dit généralement que c'est dangereux.
En hâtant le pas, autant que la chaleur le permettoit, je ruminois, tout en essayant de ne pas le faire, sachant que, en Révolution, il vaut mieux, pour un démocrate, être aveugle et suivre docilement le mouvement ordonné par les chefs, jusqu'à ce qu'on le devienne soi-même, et que c'est le bon moyen de le devenir. Mais mon esprit étoit trop excité. Je comprens parfaitement bien que Robespierre veut sauver la République des serres du militarisme, purifier la Convention de ses élémens impurs, prendre la protection de la République, à la façon d'un Cromwell. Seulement, c'est un Cromwell avocat et non un Cromwell soldat. Ce n'est pas, sans doute, ce que nous autres, Jacobins vertueux et francs, nous avions rêvé. Mais, est-ce la faute de Robespierre si l'humanité est encore si loin de la vertu et si notre pureté a si peu d'imitateurs? S'il veut sauver la République, c'est que la République a besoin de Têtre et il est en mesure de le savoir. Il est, d'ailleurs, assez énergique pour exterminer tous ceux qui voudroient s y opposer. Au moins, nous garderons la République, ejt la dictature de Maximilien sauvera la Liberté. Il est, d'ailleurs, , évident qu'il a toutes les chances d'être le plus fort.
LES NOCES d'uIN JACOBIN 241
Je me décidai à l'appuyer vigoureusement, mais mon cœur ne fut pas infidèle à la divine Éléonore. Quoique Mimi fût un fort grand parti, en effet, et que ces Duplay fussent réellement des modèles vénérables de patriotisme, et de vrais patriarches de la société régénérée, je n'hésitai pas une minute, je le proclame à la face de l'Être suprême, et je préférois tout à la perte de mon adorée.
Il étoit plus de deux heures quand je rentrai chez moi. J'y trouvai Le Lièvre aîné, attablé en face de Clovis. Celui-ci ne boit pas, et c'est ce qui avoit commencé à me mettre en défiance ,. mais le vieux tambour boit pour deux. C'est un vrai frère de la Jubilation. Il étoit déjà dans les vignes. Mais il portoit bien son bois.
Il étoit là depuis une heure, dit-il. Quand il avoit quitté la maison de l'austère Panche, celuici, la séduisante Éléonore — il me dit qu'elle étoit plus belle que jamais — et l'officier public attendoient déjà depuis une demi-heure. La vénérable citoyenne Panche avoit refusé d'assister à cette cérémonie qu'elle avoit déclarée être un mariage impie. La belle Éléonore étoit, me dit-il, dans une amoureuse inquiétude, qui poussa ma passion jusqu'au délire. Mon beau-père trdmpoit son impatience en essayant des tabhers, et d'Hasard se rafraîchissoit.
Je me précipitai dehors avec tant de vivacité que je heurtai un grand diable d'homme qui
mettoit le pied sur le seuil de la maison. Il commença par jurer avec fureur. Puis il se mit à ricaner et à crier d'une belle voix goguenarde :
— Par tes cornes ! voilà ce qui s'appelle rentrer de pique ! J'arrive à tems, car du train dont tu détales, avant dix minutes tu serois loin de mes pattes.
C'éloit Héron, le grand patriote normand. Il avoit succédé à Maillard, le clerc d'huissier, qui étoit mort après avoir organisé en escouades les héroïques travailleurs de Septembre. Héron commande en chef ces escouades qui sont, comme on pourroit dire, les gardes spéciaux, la maréchaussée parisienne du comité de Sûreté générale.
Il portoit, comme toujours, un véritable arsenal à sa ceinture, trois paires de pistolets et un sabre. Ce ne sont pas ses armes qui me faisoient peur. Je suis, d'ailleurs, en fort bons termes avec lui, comme avec tous les instrumens de la Liberté. Mais il étoit furieux de la volée que ses deux capitaines ont reçue hier. 11 n'osoit pas s'en prendre à Sanguehem, qu'il croit mieux appuyé que moi. Il faisoit retomber tout de mon côté, et il continua à me parler de son ton insolent et railleur :
— Je suis sîir que tu as envie d'aller rue Honoré, une envie démesurée, tellement violente, que tu te jettes sur les passans sans t'en apercevoir.
— Non, répondis-je sèchement, je m'en vais
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justement à rextrémilé opposée de la capitale, et comme je suis pressé, je te salue.
— Saint Marat ! c'est bien fâcheux ! — Et il se carroit en ricanant devant moi. — Vois comme on se trompe soi-même ! Je te jure que lu meurs d'envie de faire une promenade jusqu'à la hauteur du Palais national, et même tu grilles du désir de la faire en ma compagnie.
J'avisai un balai bien emmanché, qui étoit appuyé contre la porte de la salle. C'est une mauvaise affaire que de lutter avec un bâton contre un homme hardi, vigoureux, qui fait trembler Paris et la France entière et qui est armé de sabres et de pistolets. Mais, on l'a vu dans le journal où je ne cache aucune de mes pensées, je fais profession de trembler uniquement devant la République et ses représentans, et jamais ni sabre, ni épée, ni baïonnette, ni fusil, ni pistolet ne m'a fait reculer. C'est une justice que l'austère Panche me rendoit et il s'y connoit, car il a été le plus brave des soldats. Sans doute, j'étois malheureux à la pensée d'être égorgé sans avoir été récompensé de mon amour. Maisj'avois la chance de casser un bras à Héron avant qu'il n'eût pris ses pistolets.
— Je t'assure, continua-t-il un peu plus vivement, que tu meurs d'envie d'aller jusqu'à l'hôtel Savalette de Lange...
Je jurai comme un charretier, quoique je n'eu eusse pas l'habitude, et je levai mon balai. Il éclata de rire.
— Je suis chargé par Barère de te prier de passer chez lui, sans perdre un instant, un seul instant.
Les bras me tombèrent et mon bâton aussi.
Comment résister à un ordre du comité de Salut Public ?
Héron me regarda et haussa les épaules avec mépris. Certainement, je ne me trompois pas.
C'étoit du mépris. Ma fureur revint. Mais du moment qu'il est chargé d'une mission d'un des Pères de la Patrie, il est sacré pour moi. 11 me regarda fixement.
— C'esttoujours la même chose! Mais, voyons, tu passois, à l'armée de Jourdan, où il n^y en eut pas mal, pour un s... b... de lapin. Tu étois prêt à me donner un coup, à la suite duquel tu aurois gardé ta cervelle tout au plus le quart d'une minute. Qu'est-ce qui peut donc t'arriver de pire ? Et te voici tout tremblant à l'idée que Barère t'appelle.
Il termina sa phrase en murmurant des mots que je ne distinguai pas bien. — Tas de c... 1 un troupeau d'esclaves, quoi I Un troupeau de moutons ! Ça m'en dégoûte de les maltraiter.
— Sans perdre un instant, reprit-il d'un ton méprisant ; situ ne veux être, avant deux heures mené à Lazare, avec ta donzelle, mais pas dans la même chambre, eh ! eh !
Il s'éloigna en sifflottant avec une impertinence que je ressentis vivement. Je me promis qu'il au-
roit de mes nouvelles, le jour où il ne sera plus l'agent de l'auguste Comité.
J'appelai Le Lièvre. 11 vint d'un pas un peu roide, et il dit en riant :
— C'est une blessure que j'ai reçue à.Saratoga. Une flèche indienne. Le médecin me l'a dit : « Tu auras soif toute ta vie. C'est l'effet du poison qu'il y avoit au bout de la flèche. Jamais tu ne t'en guériras. Surtout quand il fera chaud, parce qu'alors le venin est plus méchant. »
— Je sais qiie tu es un brave garçon, citoyen Le Lièvre aîné. Je compte sur toi. Va avertir l'aimable Éléonore et le citoyen d'Hasard, de ce nouveau contretems. Je prie l'un de revenir, l'autre d'attendre à quatre heures. Je jure de revenir à cette heure-là. Je le jure, sur le bonnet sacré de la Liberté.
Je dis cela pour les rassurer. Je sa vois que Barère, que j'ai tellement offensé, m'attendoit pour m'injurier et m'envoye;* à la Conciergerie. Mais en mourant, j'aurai obéi jusqu'au bout à la Patrie, en obéissant à Tauguste comité et à Barère.
J'arrivai chez Barère. Son antichambre est habituellement remplie de solliciteurs, de solliciteuses surtout, car il est homme aimable, accueillant les gens avec grâce et leur faisant mille promesses. Il n'en tient aucune, comme on pense bien. Toutefois, à côté de la rudesse des membres de la Sûreté générale, de l'austérité de Bobespierre, de la morosité de Billaud, de la brusque-
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rie de CoUot, de la morgue de Sainl-Just, c'est une heureuse rencontre, et qui montre combien la République est protégée par le Génie de la Liberté, que d'avoir un chef de gouvernement plein de douceur comme Coulhon et de grâce comme Barère, pour tromper les ennemis de la Révolution. Avec des paroles bienveillantes et de fausses promesses, ils endorment les aristocrates jusqu'à ce que la guillotine ait fait de la place dans les prisons. Car il n'y a plus place. Pourtant, il n'y a que 400,000 aristocrates environ qui sont gardés à vue, et c'est loin d'être le chiffre des scélérats dont il est utile à la République de se débarrasser. Notre but est de réduire le nombre de François de moitié, à douze millions environ, par la guerre, la guillotine, fusillade, noyade et bannissement.
Je pensois à ces glorieuses perspectives dans l'antichambre de Barère. Je me disois mélancoliquement que je ne les verrois pas et pourtant je suis digne d'y travailler. Je ne me réjouis même pas à dévisager — ce qui est habituellement notre glorieuse et encourageante distraction, dans les antichambres des comités et des commissaires — les faces bouleversées, les yeux humides et l'air suppliant des jolies aristocrates. On me fit entrer immédiaitement dans une pièce particulière. Elle étoit fort bien meublée.
Le Père de la Patrie, en veste de chambre, étoit assis surun sopha à côté d'une jeune femme
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très brune, presque jaune, avec un nez 1res courbé et un peu de moustache sur les lèvres très rouges. Elle grondoit et se frottoit les yeux, mais je n'y vis aucune larme, du moins, je le crois, car je ne voudrois pas calomnier la maîtresse d'un auguste républicain. Peut-être, après tout, ce que je pris pour des moustaches, éloit-ce simplement l'ombre, car on avait ménagé le jour à cause de la grande chaleur.
Barère se leva. Son visage jeune et riant respiroit la candeur la plus pure et la sensibilité la plus touchante, quoiqu'il portât la trace des fatigues causées par les distractions que lui fournit la déesse des Amours. Et quel citoyen pur eût pu lui reprocher de se reposer au sein des Ris et des Jeux, des soucis que lui cause le salut de la patrie attaquée par les étrangers, les aristocrates et les traîtres ?
Un traître ! n'est-ce pas à ce titre que je suis ici ! Il vint vers moi avec un sourire amical qui me rendit stupide d'étonnement.
— Je t'ai envoyé chercher, pour que tu fasses la paix avec la séduisante Judith Montglon. Allons, mon cœur, pardonne au citoyen Alcibiade. Il n'a pas eu de méchante intention et ne croyoit pas que sa dénonciation dût atteindre le respectable auteur de tes jours. D'ailleurs, il est joli garçon comme tu es jolie fille. Vous n'êtes pas faits pour vous délester, au contraire. Allons, embrasse-le en signe de pardon.
La jeune fille fixa sur moi ses prunelles très noires, où, au milieu d'une ardeur cynique, on distinguoit une sagacité pénétrante. Ses narines très minces s'ouvrirent et ses lèvres rouges se froncèrent. Je crus bien reconnoitre, dans le rayonnement de son regard, cette expression dédaigneuse qui m'avoit frappé dans les yeux d'Héron.
— C'est encore un de ces hommes comme vous les faites ! Des valets, des domestiques, prêts à baiser le bout de vos souliers, et des souliers d'un homme comme loi encore, qui n'en es pas un et qui trembles autant que ceux que tu fais trembler... Envoyez-moi tout ça à Stamboul, pour servir sur le sérail du Grand Turc. Nous autres, juifs, vous dites que nous sommes des lâches, mielleux, courbés. Le plus obséquieux des Juifs est un héros à côté de tous ces François tels que la République les a faits. 11 me prend des envies de t'arracher les yeux. A part mon pauvre Chénier, que vous avez arrêté et qui vous a dit que votre gouvernement c'est la Peur et que vous l'adoriez tous, les gouvernans comme les gouvernés, je n'ai vu qu'un seul homme. ici. Tu l'as nommé ; le citoyen Sanghehem, n'est-ce pas?
Mon odieux rival !
— 11 vient bien aussi quelques sans-culottes qui ont un peu de vigueur. Mais ils la doivent à leur stupidité, et, d'ailleurs, ils puent. Toi, Barère, tun'apas le courage de tirer de prison
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ton frère, et tu crois que je te permettrai d*y laisser papa, quand ses affaires l'appellent à la maison ! Prends garde de te réveiller un de ces matins avec un couteau dans le ventre ! Quant à cet imbécile-ci, à quoi bon faire la paix avec un jocquesu qui songe à se marier.
Elle se leva, quitta la pièce en claquant les portes. J'étois fort rouge. Barère rioit à ventre déboutonné.
— Je l'ai fait sortir de prison, parce que ce n'est pas très salubre d'y rester en ce moment. Elle est furieuse de ce que je n'aie pu encore en tirer son père. Tu as entendu, elle me reproche d'y laisser mon frère, un frère chéri. Il faut savoir sacrifier ses plus tendres sentimens aux lois de la nation.
Je m^inclinai avec respect et admiration.
— Je t'ai fait venir pour te remercier. Tu m'as rendu un grand service. Je désirois que les papiers saisis chez Judith fussent connus, mais qu'il fût évident que c'étoit à mon insçu. Tu ne comprends pas ! Voici la situation : il y a des gens dont on ne sait pas s'ils sont nos amis ou nos ennemis, parce qu'ils sont trop prudens — Judith se serviroit d'un autre qualificatif, ah ! ah ! ah I — pour bouger. Ces papiers saisis vont leur donner un avertissement et leur mettre la puce à l'oreille. Il va leur falloir sortir de leur torpeur. Us vont agir, montrer s'ils sont forts ou faibles, et, par conséquent, s'il faut les appuyer ou les
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abandonner. Tu m'as rendu un service considérable. Je ne serai pas ingrat.
Il s'arrêta un instant et réfléchit.
— Tu ne manques pas d'autorité dans ta section qui est une des plus importantes de Paris et ton futur beau-père, un ancien soldat très brave, y est puissant. Je suis renseigné sur loi par Merville . Ne t'éloigne pas trop de Paris et montretoi digne de mon amitié. Dans peu de jours, j'aurai occasion de mettre la reconnoissance à l'épreuve. Tout autre auroit commencé par l'envoyer à la Conciergerie pour avoir fait saisir sa maîtresse et ses papiers. Moi, je suis débonnaire. Je l'assurai avec chaleur de ma reconnoissance.
Je pensois que toul finiroit là. Mais ma chaleur — imprudent que je fus — lui plut sans doule.
— Assieds-toi. Je suis obligé de feindre une indisposition pour n'aller qu'un instant à la Convention, oîi je serois assassiné de questions à propos de celte liste de trente noms de conventionnels suspects et destinés à être guillotinés, de cette liste que tu as fait si habilement saisir.
Il se mit à parler de cent choses intéressantes, car il est un causeur charmant. Personne n'a plus d'agrément que lui, plus de facilité. II me fit causer, car personne, non plus, ne sait mieux que lui s'approprier la science, les connoissances, les pensées d'un autre. Je n'ai jamais pu me figurer, sous d'autres traits, le rhéteur grec, avec ses
grâces altiques, mises au service des sans-culottes. Il a une influence considérable sur rassemblée, parce que chaque conventionnel se dit : Si c'est l'opinion de Barère, on peut s'y rallier sans danger, car ses opinions sont toujours dans le sens de l'opinion du plus fort et de la roue de la fortune. C'est cette influence qui l'a sauvé, à ce que m'a dit le bavard Duplay, car l'Incorruptible le méprise et Saint-Just le haiU Celui-ci a essayé de prendre l'office oîi Barère excelle, l'emploi d'orateur chargé d'annoncer les victoires à la Convention. Mais il a échoué. Il n'a eu que les applaudissemens qu'on n'a pas osé lui refuser.
Barère! Il n'y a que Barère pour les carmagnoles.
Enfin, il me laissa partir. Il était quatre heures et demie.
Je repris ma course vers la rue du Four, car il faisoît une chaleur étouffante ; la température étoit orageuse. J'étais mouillé de sueur et je voulois changer de chemise. Je pensai à l'austère Panche, et tout en courant, je me rappelai le mot que Barré dit de lui la première fois qu'il le vit. Cet illustre comédien prétend croire à la métempsycose et il me dit : « — Regarde ce citoyen. Dans une existence précédente, Panche a été tête d'arrosoir. »
Maudite chemise ! ou plutôt nuit maudite qui m'avoit forcé à me lever si tard ! Je m'étois, le matin, quand mon beau-père vint me réveiller,
habillé avec tant de hâte, que tout mon linge fut mis en désordre. Comme il me faut fermer soigneusement ma chambre à coucher, par la juste défiance que m'inspire mon citoyen de confiance, Clovis n'avoit pu rien ranger. Je perdis donc un tems précieux à chercher du linge convenable.
J'étois à peine habillé que ce scélérat d'officieux m'annonça un gendarme, un gendarme des tribunaux ! Je pâlis. Etoit-ce un porteur d'ordres de Dumas ou de Fouquier?
Non. Mais il ne valoit guère mieux. Ilm'apportoit la terrible missive devant laquelle tout tremble sur le sol de la République.
Comité de Salut public.
Qiiartidi, l'e décade de thermidor, an Ile de la République, une et indivisible.