LIBERTÉ ÉGALITÉ
« Ordre au citoyen Nicolas Ceyrat de se rendre » sur Theure à la salle de la réunion du Comité. » Il attendra dans l'antichambre. »
Cela éloit signé Pierre, un des secrétaires généraux du Comité, un ennemi de mon ami Le Jeune.
Il me passa une idée folle et sacrilège, l'idée de tuer ce gendarme ou de l'acheter. Je le regardai. C'étoit un jeune homme qui me frappa par un air singulier qui est un mélange de résolution et d'étourderie. Je devinai, grâce au génie observateur que la nature m'a départi généreu-
sèment, qu'il doit être en môrae temps brave et fanfaron. Il avoit, du reste, la physionomie insouciante, dédaigneuse et endormie, comme s^l méprisoit tout ce qu'il voyoit autour de lui et qu'il eût fait le sacrifice de la vie, comme ne valant pas la peine d'être défendue en un lems aussi misérable. C'est une expression qui m'a souvent frappé sur le visage de beaucoup de citoyens jadis patriotes, courageux et ambitieux. Il me sembla que je pourrois m'entendre avec ce gendarme. Il est vrai que mon scélérat de Clovis étoit là qui ricanoit sournoisement. Mais j'étois arrivé à un tel état d'incivisme que je songeai à détruire cet être, en oubliant qu'il remplissoit, en me surveillant, la mission que la République a confiée à tout citoyen.
— Comment te nommes-tu, citoyen gendarme?
demandai-je.
— Merda, me répondit-il sèchement. Mais que t'importe ! Avec un ordre du Comité, je me chargerois, à moi seul, d'arrêter dix mille des plus braves citoyens qui existent sur le sol de la France et de les conduire à la guillotine, sans qu'aucun ait ridée de résister. Est-ce que tu aurois la volonté de résister? conclut-il, en me regardant d'un air qui me parut moins dédaigneux.
— Que l'Être suprême me foudroie avant qu'une pensée aussi impie approche de mon esprit ! Je voulois seulement dire que selon Tusage, c'est non à un gendarme des tribunaux, mais à
un porteur d'ordre du Comité, à un gendarme de la Convention, ou à un homme des compagnies d'Héron, que revient l'office de faire exécuter un mandat de l'auguste comité de Salut public.
— Que t'importe ! pourvu que tu sois arrêté ! Et à moi que m'importe celui qui me commande! Est-ce que tu crois que l'auguste Comité s'amuse à regarder la couleur de mon plumet ? J'avois été chargé d'une mission auprès du Comité par mon commandant Dumesnil. Là, on m'a ordonné de t'apporter ça. Si tu veux protester que tu n'es pas arrêté selon les formes, je suis prêt à remettre la protestation au citoyen Fouquier.
Il me parut qu'il me parloit avec amertune. Je ne l'écoutois plus. Quoiqu'il me prît, je le voyois bien, pour un mortel lâche et tremblant, je me disois que je l'aurois bien vite égorgé. Mon citoyen de confiance y eût passé fort aisément. Je jetai un regard furlif au côté de mon épée qui pendoit au mur de mon cabinet, encore rouge du sang des émigrés et des Autrichiens. Mais le génie de la Liberté m'épargna cette désobéissance impie aux lois de mon pays. Où me sauver? me disois-je. Y a-t-il dans toute la République un refuge qui puisse échapper longtems à l'espionnage dont le civisme fait un devoir à tous les François. D'ailleurs, il y auroit toujours un instant de lutte, c'est-à-dire du bruit, et l'hôtel de l'Hyménée me sefoit, par là même, fermé.
— Ah ! dit Clovis, voici une lettre pour toi, ci-
loyen Alcibiade. Je Tai ouverte et lue, ne voulant pas être complica d'une conspiration. Elle ne paroît pas renfermer rien qui puisse me compromettre. Bailleurs, je te prends à témoin, citoyen gendarme, que j'ai rempli mon devoir civique en ouvrant la lettre du citoyen suspect.
Je ne cacherai pas que dans le trouble où j'étois, je fus tenté de souhaiter qu'il vînt un instant où un civisme moins pur me permît de régaler les reins de mon officieux. Je triomphai encore de ces pensées aristocrates. Je lus la lettre, elle me consola.
Elle débutoit par quelques-uns de ces signes saugrenus, que les maçons sont fiers de tracer : « Citoyen mon gendre, le citoyen officier public a terminé ses frisures. Il promet de t'attendre. La vertueuse Éléonore, de son côté, promet de se contenter d'aussi peu de cérémonie possible. Monécharpe de vénérable suppléera suffisamment à ce qui pourroit manquer de solennité.
» Il fait bien chaud. J'ai engagé le citoyen officier public à se mettre à son aise. Je m'y suis mis également ainsi que quelques F.*, dont le vénérable de la[L.-., aujourd'hui endormie, la Chaîne des Grâces. Je les ai engagés pour témoins, de même que l'un des espions de la section que l'amour de l'Égalité m'a poussé à revêtir de cette auguste fonction. Ne tarde pas trop, car le voisinage de ce bon sans-culotte, par une telle chaleur, est dangereux. Nous buvons, en t'attendant,
quelques vieilles bouteilles de la poudre, que lu avois envoyées pour le repas de noces. Mes F.*., le V.\, le citoyen officier public, nous buvons à ta santé en bras de chemise. Le pur sans-culotte demande à en faire autant. Hâte-loi.
» La vertueuse Éléonore t'adore. Ses yeux sont enflammés de la tendresse la plus pure. Le V.-. de la L.'. la Chaîne des Grâces qui est un des plus illustres - chansonniers de notre société, trouve qu'elle ressemble aux trois Grâces réunies. Heureux mortel ! »
Je sentis mon âme rafraîchie. Elle s'élança vers mon adorable épouse, tandis que je suivois le gendarme. Quelques braves petits sans-culottes qui jouoient à la guillotine, me voyant sous la conduite dun agent de l'autorité, me jetèrent des pierres. Merda, qui avoit reçu un manche de casserole sur le bonnet, voulut se fâcher. J'eus grand'peine à l'en empêcher. Je lui représenlai que ces enfans me prenant pour un aristocrate, étoient excusables de vouloir me lapider. Il me fixa avec cette même physionomie méprisante, dont je me promis de lui demander compte si j'échappe à la colère de la Patrie.
Quand nous traversâmes la ci-devant Cour des Princes et entrâmes dans le Pavillon de la Liberté, il étoit près de six heures*
6 heures.
Un huissier m'introduisit dans la petite pièce qui précède la grande salie de délibération où Tauguste comité délibère sur les destinées de la Patrie et de l'Humanité .
J'entendis comme le bruit d'une discussion vive. Je m'efiForçai, par respect, de ne rien entendre, et j'y réussis en chantonnant le Ça ira.
Saint-Just ne tarda pas à sortir. Il sembloit avoir perdu de son flegme habituel. 11 ne fit pas attention à moi, non plus Couthon qui passa, porté par son gendarme.
Prieur, Carnot, Lindet, sortirent également.
Ils me regardèrent, échangèrent quelques mots à voix basse, et quittèrent la pièce. Moi, je pensois à la tendre Éléonore, à son aimable impatience, à son amour que ne refroidissoient pas les grilles sombres d'une horrible prison, à la guillotine que j'avois cent fois méritée.
Personne ne paroissoit songer à moi. J'étois seul. Je me demandois ce que je devois faire. La porte du dehors s'ouvrit. Je vis s'avancer une figure futée que je reconnus pour celle de Fouché. Il ne m'aimait pas, parce que, un jour, voulant flatter ses sentiments d'égalité je lui avois parlé de son beau-père qui est boulanger. Il regarda furtivement autour de lui, et m'apercevant, il traversa la pièce précipitamment et entra dans la grande salle. Il en sortit bientôt et disparut par la
porte d'entrée, après m'avoir fait un signe de menace.
Enfin l'huissier vint me chercher et m'introduisit dans le temple du patriotisme. Je ne vis d'abord qu'une immense table couverte d'un ta" pis vert, et au-dessus un lustre immense avec âes girandoles. Je tremblai.
Je ne tardai pas à remarquer, dans un coin, le sensible Collot et le terrible Billaud.
— Approche, dit ce dernier, d'une voix que je jugeai moins dure que d'habitude. Je me persuadai également que sa physionomie étoit moins sinistre. Je me hasardai à respirer.
— Sais-tu que tu es un malin b. avec ta mine de freluquet et que tu nous as rendu un fier service avec ta liste ?
Encore cette liste ! Elle servoit à tout le monde !
— As-tu vu quelquefois, dit Collot de sa voix sonore, verser de l'eau chaude dans une fourmillière ? Eh bien ! le Marais^ c'est la fourmillière ; tu as versé dedans un torrent de lave bouillante, avec ta liste. Nous voulions trouver un moyen de lui donner un peu de cœur au ventre. Ah ! Ah ! C'est toi qui Tas trouvé. Ils ont peur, et il n'y a rien de brave comme un poltron révolté.
— Je t'ai fait venir, dit Billaud dont l'organe redevint sombre, pour te recommander le silence je plus complet, désormais. Si* on t'interroge, réponds que tu ne sais rien, que tout s'est fait par hasard. Je compte sur toi, sur ton beau-père, sur
la section. Sois prêt, oclidi. Malheur à toi si tu hésites alors. Dis à l'austère Panche que nous n'ignorons rien de ce qui le touche. Nous savons que c'est un imbécile, qui préfère Tombre à la proie, les singeries àla réalité. Dis-lui que son cou et celui de sa fille répondent de la fidélité de la section àla Convention. Va. Nous savons où tu as passé Taprès-midi. Mais je n'ignore pas que tu m'aimes et que tu es ferme sur les principes. Sinon...
— Allons, Billaud, tu l'épouvantes ! dit CoUot en riant. Tu l'épouvantes ! C'est une mauvaise disposition pour un nouveau marié.
Je répondis avec une aisance grivoise.
Billaud me montra la porte d'un geste impérieux. Je le bénis au fond de mon cœur et je partis précipitamment.
8 heures du soir.
Il étoit huit heures. L'air étoit toujours lourd. Mais j'avois les ailes de l'amour, et c^est avec les pieds d'Atalante que j'arrivai à la maison de mon adorée.
La porte étoit ouverte. Contre le montant extérieur, je vis appuyé l'un des témoins de mon mariage, Hillebrand Wiltcheritz, le plus estimé des espions du quartier. 11 étoit frère du cordonnier Wiltcheritz, administrateur de la police de Paris, un de ces puissans patriotes venus en France à
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la suite d*Â.nacharsis Clools. Il ne l'avoil pas suivi dans ces intrigues, qui, malgré la pureté de son athéisme, Tavoient conduit à Téchafaud. Mais depuis lors, les Willcheritz assurent qu'ils sont Polonois d'origine, et noii Allemands.
Le brave garçon essayoit de se tenir debout contre la muraille. On voyait que la chaleur lui avoit porté à l'estomac. Il interrompit ses hoquets en me voyant. Il se mit à rire de ce rire innocent de l'enfance, qui est l'apanage également de l'ivresse, et il essaya de balbutier quelques mots.
— Ah ! le pon carson, s*écria-t-il enûn en riant aux larmes. Il fient dans la cache. Mais la cache, il est ouferte. Et l'oiseau, ah! l'oiseau, l'oiseau...
Il eut alors un tel éclat de rire et un tel hoquet, qu'il tomba au pied du mur, oîi il resta avec un redoublement de maux de cœur, en répélant ; — L'oiseau ! Toiseau ! Pon, très pon carson ! Je feux l'embrasser.
Je ne m'en inquiétai pas. L'ivresse des témoins n'est pas prévue par le code de la Liberté comme un empêchement au mariage. Je prévis bien que le citoyen d'Hasard étoit dans le même état. Mais l'ivresse de l'officier public n'est pas non plus un empêchement.
J'entrai. Il n'y avoit personne dans la petite pièce qui sert de vestibule.
Je pénétrai dans la salle. J'y vis un spectacle qui m'eût fait mourir de rire, si je n'eusse commencé à éprouver de l'étonnement. Le jour finis-
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soit. Mais il faisoit encore assez de clarté pour se rendre compte des choses.
L'austère Panche, absolument ivre, étoit assis sur un fauteuil qu'il avoit hissé sur une commode. Il étoit le plus heureux des hommes : il croyoit présider encore la loge Mystère et Polymnie. Il ivoil posé une équerre sur sa tête, en guise de couronne, et son écharpe pendoit des deux côtés. Il s'en servoit pour essuyer son front et sabouche. Ses bras et ses cuisses étoient entourés d'étofiFes portant des soleils, des étoiles, des niveaux.
Tantôt il péroroit avec des hoquets et des cris, des défis à Taristocratie. Tantôt il s'arrètoit en essayant de faire tenir une truelle en équilibre sur son nez, et il raaudissoit les calotins qui la renversoient toujours. Puis il reprenoit ses discours sur la fraternité. Iljuroit qu'il étoit le roi Salomon et qu'il alloit épouser la déesse. Il se reprenoit pour demander pardon à l'auguste Maximilien et lui affirmoit que c'étoit la Veuve qu'il vouloit épouser. Il réfléchissoit un instant en se demandant avec gravité si la Déclaration des Droits permettoit à un fils d'épouser sa mère, et comme il étoit le fils de la Veuve... Il secouoit la tête et se mettoit à chanter les obscénités habituelles sur le sans-culotte Jésus et sa mère. Il défioit Dieu de faire tenir une truelle en équilibre sur son nez et appeloit saint Pierre pour lui remplir sa coupe.
Il ne me reconnoissoit pas. Il m'appela Adoni
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ram. Il me demanda en tendant son verre, de charger son artillerie et de la remplir de poudre.
L'autre vénérable étoit étendu sur le dos, par terre, avec un guéridon sur Testomac. Il respiroit difficilement et se plaignoit d'avoir mangé trop de mastic. Je w& le plaignis pas. Je lui laissai môme son guéridon, car il me donna des coups de pied quand, poussé par le génie de la Fraternité, je voulus le lui retirer. Il m'appela profane et me menaça du poison maçonnique.
Je ne pus rien tirer de l'austère Panche. Il continuoit de tenir les discours maçonniques les plus incohérens, avec tant de facilité, que je soupçonnai qu'il y étoit habitué. Je me demandai si c'est pour cela qu'on Tavoit nommé vénérable. Mais en pensant que ce sont les francs-maçons dirigés par quelques hommes de génie comme les Mirabeau, les Talleyrand, les Danton, les Barnave, devenus, depuis, des traîtres, qui ont fait notre sainte Révolution, je me mordis les lèvres. J'admirai le génie de la République qui, sans autre aide que des sots et des traîtres, a triomphé de tout.
Je ne pus pourtant pas m' empêcher de donner du pied au second vénérable qui se mit à réclamer, en soufflant et en pleurant, une fête solsticiale. Je mis un tapis sur le guéridon qu'il portoit sur l'estomac et je ne l'entendis plus.
J'espère qu il n'est pas mort étouffé. Les circonstances m'apprirent qu'il n'en étoit rien.
Je m'avançai par la maison. Personne dans la cuisine. Julie Desraoulins n'y éloit pas. Nulle trace de mon épouse, car je la considérois comme telle, du moment que l'officier public avoil su par elle comme par moi que nous étions tous deux consentans au mariage. Qu'importoit, après tout, sa présence ! Pourvu qu'il eût la certitude de notre consentement, cela suffiroit pour la société, qu'il représente. J'étois sûr que celasuffisoit à l'aimable Èléonore, qui avoit reçu une éducacaLion trop républicaine pour s'attacher à de vaines cérémonies.
En haut de la maison, j'entendis des sanglots derrière une porte que je poussai. Je trouvai la mère de mon épouse dans de véritables convulsions de sanglots et de larmes. Son désespoir étoit tel que je me sentis touché. J'ai déjà avoué que je n'ai pu encore m'élever à la hauteur du stoïcisme de Brutus. L'inhumaine sensibilité de la société féodale et chrétienne a laissé, dans mon cœur, quelques-uns de ses hideux replis, et je me rappelle toujours que le flegmatique Saint-Just a dit un jour de moi à Le Jeune : — « Ton ami n'ira pas loin. C'est un indulgent, »
En vérité, je me sentis touché par l'aspect de cette mère désolée. Je me rappelai la mienne qui étoit si bonne, si sage et si dévote. lime revint quelques pensées du tems de mon enfance et de mon éducation superstitieuse. Je crus deviner que la mère de mon Èléonore, avec ses idées fanatiques
et contre-révolutionnaires, ne voyoil dans le ménage républicain que nous allions faire, rien autre chose qu'un concubinage. Je confesse que je commis un grand crime contre la Liberté et, entraîné par une sensibilité impie, je lui dis tout bas:
— Consolez-vous, ô digne amie de ma mère :
je vous promets de chercher une occasion de mener mon épouse devant un prêtre.
Elle me regarda, secoua la tête. Je ne pus lui arracher aucune parole. Elle pleura plus abondamment que jamais. Pendant un quart d'heure j'essayai vainement de la faire parler. Enfin, elle me repoussa, me mit à la porte et la ferma derrière moi.
Je commençai à ne rien comprendre à ce qui se passoit. Je redescendis. Dans la salle, je trouvai les deux vénérables qui s'injurioient et essayoient de se gourmer. Je perdois décidément Tesprit. Je les interrogeai avec colère. Ils ne me répondirent que des choses saugrenues, dans un langage incompréhensible. Je fus bien tenté de les frapper tant ils m'exaspéroient avec leur salaire^ la vallée de Paris^ leur Kadosh et cent autres drôleries qui me meltoient en rage.
Je n'ai jamais su battre les femmes et les veillards. Je me contentai de les rapprocher l'un de l'autre, afin qu'ils pussent se frapper de plus près. J'allai chercher dans la cuisine plusieurs seaux d'eau. Je les en arrosai. Je sortis en fermant soigneusement la porte sur eux.
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Je ne tentai même pas de demander des renseignements aux voisins ; je savoîs que nul ne m'en auroit donné. La plupart eussent craint de se compromettre, en parlant d'une affaire qui est peutêtre commandée par Tun des comités de gouvernement ou par le comité révolutionnaire de la section, ou bien qui intéresse soit quelque conventionnel, soit quelque membre de la commune, quelque magistrat ou notable de la section. D'autres, eussent craint d'attirer la haine de quelques dénonciateurs ou de quelques citoyens convoitant leurs biens. D'autres enfin, eussent supposé que je voulois les faire parler pour les comprometlre et les faire arrêter.
Je n'admirai pas alors combien la République a développé, danslanation française, la prudence, la sagesse et le souci des intérêts personnels. J'étois comme un fou.
Qu'est-il arrivé? J'oubliai qu'il est imprudent d'attirer l'attention sur soi, par une allure extraordinaire, et je me mis à courir, pour regagner au plus vite mon logis, en me disant que là je pourrois sans doute réfléchir, retrouver mon sangfroid et aviser. La nuit étoit venue.
Il y a voit beaucoup de lumières chez moi. Pourquoi cette illumination? Mon maudit officieux avoit-il donc juré de me compromettre en éclairant ainsi mon appartement, en un moment où la chandelle est si rare ? Je m'arrêtai un instant avant d'entrer. L'attention des voisins ne parois-
soit pas éveillée. Seroit-on venu faire une visite domiciliaire ? J'étois réduit au désespoir. Je me précipitai et j'entrai. La porte étoit ouverte. Il y avoit trois lumières, trois de ces bougies que je conservois précieusement pour faire fête à mon épouse adorée. Mais Clovis Margottant étoit innocent.
C'étoit Julie, la jolie soubrette de la vertueuse Éléonore, qui avoit produit cette clarté.
Dès mon entrée, elle me regarda avec un sourire mutin et elle me dit avec une voix enchanteresse, en indiquant les lumières :
— C'est afin de me montrer dans tous mes charmes et pour que tu n'ignores pas que j'ai de jolies dents.
Elle me remit une lettre. Elle étoit vraiment jolie avec ce fourreau de soie fort décolleté qu'elle avoit volé à sa maîtresse. Son bonnet, très coquet la rendoit des plus séduisantes. Mais je n'y songeai guère alors ; mon cœur battoit. Je venois de reconnoître l'écriture de mon épouse.
— Oui, c'est une lettre que la citoyenne m'a chargée de te remettre, me dit Julie. Elle m'a bien recommandé de te consoler de mon mieux, conclut la friponne, en souriant de nouveau ; et vraiment, à la lueur des bougies, ses dents avoient la transparence de la nacre.
Je ne pouvois m'empècher de le constater.
Mais pourquoi me consoler ! j'avois donc grand besoin de consolation. J'ouvris la lettre. Siècles
futurs, le pourrez-vous jamais croire ! Autels sacrés de la Liberté^ n'avez-vous pas frémi dans vos fondements ! La voici cette lettre, modèle de la plus hideuse corruption que les âges impurs de la Féodalité ont jamais rêvée. Ne la lisez pas, âmes pures et innocentes, ou, si vous la lisez, commencez par vous voiler la face du plus épais bandeau... Mais j'ai tort. Cette lettre est conforme aux principes, et elle montre, dans tout son éclat ce cœur charmant que l'éducation maçonnique . . . A cette pensée, je me sentis pris d'une rage que je pus apaiser seulement, en me promettant de ne point quitter cette terre marâtre sans infliger à l'austère Panche et à tous ses frères, un châtiment qui empêcheroit la propagation de cette hideuse engeance. Je levai les bras vers le bonnet sacré de la Liberté qui gisoitsur une chaise et je jurai que, désormais, ma vie n'auroit plus qu'un but: poursuivre les francs-maçons, le bâton à la main, jusqu'au sein le plus caché de leurs repaires. Ce serment me rafraîchit l'âme et je pus relire ce monument, chef-d'œuvre d'un amour que les mortels n'ont point connu jusqu'ici. Je supplie ceux qui le liront, de le relire et d'en peser chaque mot, car chaque phrase mérite l'attention, et jamais le cœur humain ne s'est montré sous un pareil aspect.
« Quartidi, à huit heures du soir ou à peu près.
« Mon adoré.
« Je n'ai jamais aimé que toi. Tu peux m'en croire, car je sais ce que c'est. Je n'aimerai jamais que toi, le plus aimable, le plus délicat, le plus tendre, le plus généreux, le plus poli et le plus beau. Tu as tout ce qu'il faut pour un amant et pour un mari. Oui, je suis à toi pour la vie. Mais, vois-lu, on avoit parlé mariage toute la journée, et depuis des mois, depuis huit jours surtout mais principalement toute la journée d'aujourd'hui. Je n'ai pas pu résister. Je viens d'épouser Engelbert.
)i C'a été l'affaire de cinq minutes. L'officier public étoit là. Il t'avoit attendu comme moi, toute la journée. Il étoit à peu près complètement ivre. J'ai voulu profiter de ce qu'il pouvoit encore dire Irois mots, avant de tomber.
» Le misérable auteurde mes jours — car c'est lui qui est cause de tout, et de ce que j'en ai épousé un autre, et de ce que je ne méritois plus de t'épouser, car il y a bien des choses que tu ne sais pas, pauvre agneau adoré, — il m'a donc dit que les principes ne s'y opposent pas, et que, pourvu qu'il y ait là un officier public ça suffit ; et même, quand il n'y en auroit pas, la nature suffit, pourvu que le père consente, d'après les mystères de la franc-maçonnerie.
» Je suis donc unie à Engelbert. Demain, je ferai recommencer la cérémonie. Peut-être que non, pourtant, car je vois que ces cérémonies républicaines ou rien, c'est la même chose. Je crois que je méprise la République autant que je méprise papa, car c'est elle aussi qui est cause de tout.
» Engelbert, tu sais, je le hais et je Taime. Puis il avait des droits. — Je te raconterai tout. — D'ailleurs, il est brave et bel homme aussi, et généreux, et il m'aime. Il est venu au moment où je Taimois plus que je ne le haïssois ; et, comme je te le disois, depuis plusieurs jours, et surtout aujourd'hui, je vis avec cette idée de mariage. Je voulois me marier à iout prix. Puis il fait si chaud, on ne sait pas ce qu'on fait, et alors l'éducation maçonnique vous monte à la lête.
» Mais je n'aime que toi. Il a été bien entendu et juré, — et ça sera, car Engelbert est un homme d'honneur à la vieille mode, et il tiendra son serment, quand il devroit en mourir, mais il n'en mourra pas, — il a été entendu, je te dis, que dans six mois nous divorcerons, et qu'alors je t'épouserai pour aussi longtems que tu voudras. Car toi tu es bon et JBdèle ; je n'aime que loi. Je pleure en t'écrivant. Pour Engelbert, tu penses que dans six mois nous aurons assez l'un deTautre. Aussi, console-toi jusque-là, et pense que c'est un moment que j'attends avec impatience. Je ne voulois même pas attendre si long-
temps. Mais Engelbert a dit que ce n'est pas possible.
« Je pense que ça t'ennuie de me voir épouser quelqu'un avant toi.
» Les hommes de l'Ancien Régime sont vaniteux à ce sujet-là, et toi, mon adoré, tu as gardé des idées de l'Ancien Régime. C'est peut-être pour ça que je t'aime mieux que ces maçons et républicains.
» Car, il faut tout te dire ; cela le consolera un peu, je crois : j'en ai aimé d'autres. Tes amis Lesur et Qùincy sont des maçons et des misérables. Ils me disoient que c'étoit conforme aux principes de la Liberté et de la Révolution. Si tu veux me faire un grand plaisir, lu les tueras tous les deux. Car ce sont eux qui sont cause que j'épouse Engelbert. Comprends- tu? Tu es si délicat et si confiant que je n'ai pas voulu te tromper, et j'ai mieux aimé être ton épouse, après avoir été celle d'Engelbert, que de l'être après avoir été trompée par Lesur et Quincy. Me comprends-tu ? Je pleure à chaudes larmes. Ah ! que je voudrois avoir vécu du tems de ta mère et de la mienne. Je veux dire avoir été jeune et toi aussi en ce tems-là, car tu penses bien que je ne veux pas avoir 80 ans. Comment pourrois-tu m'aimer ? Je ne sais pas bien ce que j'écris. Mais, tu m'entends. Ah! comme nous aurions été heureux et fiers l'un de l'autre, tandis que jamais, jamais, quand je te donnerois mon sang goutte à goutte tu ne seras fier de
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moi. Ah! les misérables! Je te recommande de les tuer, n'est-ce pas? Cela m'ennuieroit de demander ça à Engelbert. Sais- tu que je hais la Révolution ? Mais on ne peut même pas écrire ça, quand on a tant raison, pourtant ! Nous en parlerons quand nous aurons des enfans. Peut-être, alors, seras-tu fier de moi, et ça me console un peu de penser que je leur apprendrai à maudire la République.
« Je m'en vais, avec Engelbert, à Sainte-Mariedes-Anges, où tu nous avois préparé un si joli petit nid. Car tu es bon et délicat en tout. Je penserai à toi tout le tems et au bonheur d'être ton épouse dans six mois. J'emporte les cadeaux que tu m'as donnés, pour mieux penser à toi. Engelbert t'en restituera le prix.
« Il s'impatiente. Je le comprends bien.
Comme tu es gentil ! tu avois pensé à tout. Engelbert utilise les passeports que tu as eu tant de peine à avoir. Je t'aime de tout mon sang et je n'aimerai que toi. Si tu savois comme je pleure ! Peux-tu me lire seulement ? Qu'importe ! pourvu que tu saches que je t'aime. Console-toi comme tu voudras, cela m'est égal. Mais n'oublie pas, dans six mois, et crois que je suis
« Ton épouse pour la vie,
« ÉléOiNOre Sanghehem. »
« Voici les chevaux de poste. Cher amant, cher époux d'Éléonore ! N'oublie pas de faire souffrir
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Lesur et Quincy, et de manquer de respect autant que tu pourras à papa, qui est cause de tout, avec la maçonnerie et... la Révolution. Tant pis. Il y a des moments où j'aime autant mourir. Car maintenant il me semble que je hais Engelbert d'avoir été là et de m'avoir enlevée à toi. Mais ne t'en afflige pas. Je ne mourrai pas. Si tu peux consoler un peu ma bonne mère, fais-le. J'ai été méchante avec elle. Comment veux-tu ! Papa, la franc-maçonnerie, ma méchanceté naturelle m'y poussoient, et aussi le désir d'être hbre et de faire des sottises. Je le regrette bien en ce moment, où je serois si heureuse d'être ton épouse fière, digne, et n'ayant jamais vu d'autre ami que mon époux. Ma chère mère étoit comme ça. Aujourd'hui elle est bien malheureuse, car, à ses yeux, je ne vaux pas mieux qu'une fille du Palais-Royal, et mon mariage avec Engelbert, c'est de la monnoie de singe. Mais est-ce moi qui ai fait la loi et est-ce ma faute s'il n'y a plus que la nature ? Ce n'est pas moi qui ai fermé les églises I II faut pourtant bien se marier. Voici, cher époux, une bague faite avec mes cheveux. Rapporte-la moi dans six mois. Dans six mois, ah! que j'attends ce jour avec impatience. Être enfin à toi pour la vie. Au revoir, Engelbert s'impatiente très fort, et les chevaux aussi. Moi, je voudrois bien aller te rejoindre. Mais où es-tu ? D'ailleurs Engelbert... » *
Je restai comme un homme frappé de la foudre. Du moins, je le suppose Je ne pensai à rien tout
LES NOCliS d'un JACOBIN 243
d'abord. Il y avoit quelque chose qui rouloit dans mon cerveau comme s'il y eût un grand déménagement. Oui, il me sembla que je haïssois la République, son éducation et son divorce. Mais cette pensée impie n'eut pas une longue durée. Je suis, d'ailleurs, excusable, étant, ainsi que je l'ai dit, comme un homme frappé de la foudre.
Je fus tiré de cet état de foudroyé par une main vraiment très douce, qui frôla mon visage et se posa légèrement sur les miennes. J'avois oublié Julie.
Elle étoit en face de moi, l'air modeste, les yeux timidement baissés et l'aimable incarnat de l'innocence sur les joues. Elle me parut enchanteresse, et comme elle donnoit la plupart de son tems à la Société des Femmes républicaines, ses mains, comme je l'ai dit, sont douces et point rouges. Elle me dit d'une voix attendrie :
— Mon âme sensible plaint la vôtre, ô jeune fils de Mars ! Mais toutes les femmes ne sont pas des vilaines. Moi qui vous parle... Vous n'avez rien à me dire de plus amusant que tout ça.
— Je suis frappé de la foudre, lui dis-je.
— Croyez-vous ? On se secoue. Ce n'est rien.
Moi qui vous parle, j'ai été frappée de tems en tems. Il n'en reste rien. Je connois un remède. C'est la tendresse de deux âmes qui s'enivrent du nectar de l'Empyrée. Je crois que c'est ça. Hem!
L'incarnat de la pudeur se répandit de plus en
plus sur ses joues, et elle ajouta d'une voix modeste :
— L'autel de l'hyménée n'est pas fait pour les chiens ; et la citoyenne Sanghehem ne Ta pas emporté tout entier à la campagne.
Elle étoit ravissante. Je pensai à mon tour au divorce. Je lui pris la main. Il arriva alors quelque chose d'extraordinaire, que peu d'années auparavant, quand Dieu existoit encore, on eût aUribué aune intervention divine, bien que cela s'explique naturellement.
C'étoit l'usage, du lems du fanatisme, d'attacher un morceau de buis bénit aux miroirs, pour rappeler aux jeunes filles de n'êlre pas trop coquettes, et aux cadres des tableaux, pour attirer la bénédiction du ci-devant Dieu sur les gens qu'ils représentent. Un morceau de buis avoit été sans doute oublié au-dessus du portrait de ma mère chérie. Il tomba renversé, à ce que l'on peut supposer, par un souffle d'air, bien qu'il n'en fît pas et que l'atmosphère fût plus lourde que jamais. Ce morceau de bois sec tomba sur une des bougies, s'enflamma et illumina le visage de maman. Ce visage me parut, en même tems, vivant et si affligé, qu'il me vint à l'esprit qu'elle me défendoit cet hymen, fort naturel, surtout pour quelques mois, sous le règne de l'égalité et de la nature, mais qu'elle eût trouvé honteux. Je me rappelai qu'elle étoit si bonne, si respectable, si dévote. Il me revint de nouveau mille souvenirs, et surtout des
baisers qu'elle m'avoît donnés, en pleurant, le jour de ma première communion. Plus tard, je Tavois vue mourante et ressemblant à ce qu'elle étoit en ce moment où la flamme du buis bénit illuminoit son portrait. Je m'étois agenouillé en pleurant au pied de son lit, j'avois baisé avec désespoir ses mains déjà froides, et j'avois fait bien des promesses que je n'avois pas tenu, car la Révolution n'a voit pas tardé à venir et m'avoit persuadé qu'il n'y a de sermens valables que ceux qu'on fait à la République, et qu'il suffit de vivre pour son propre plaisir et la Liberté. Quand je mourrai, aurai-je cette tranquillité, cette espéranee qu'elle avoit alors ? Je pensai à Juilly, aussi. Enfin je fus tellement hors de moi qu'il me sembla que j'étois devenu galeux, plein de vermine, qu^il y avoit cinq ans que je m'étois lavé et que je puois la peste. Je frissonnai. Des larmes tombèrent de mes yeux et mouillèrent sans doute les mains de Julie. Elle releva la tête, regarda sa main, puis mon visage, et se mit à rire.
— Ah ! ben, c'est gênant la modestie. Mais je ne m'en tire pas mal. Hein ! L'acteur Fusil m'a dit que je ferois une fameuse comédienne et que sa gueuse de femme ne me vaut pas. Mais, vrai, tues trop gogurlu de pleurnicher pour la perte de cette espèce de guenon-guenippe-là, qui n'a pas plus de volonté qu'une vache, et dont son marmiteux de père a fait une vraie chienne avec leur éducation de maçon, comme ils disent. Us devroient plutôt dire
une éducation de boueux. C'est propre, ça. Ça ma empestée moi-même, qui ai vu paître le loup, pourtant ; mais je serois meilleure sans tout ce que j'ai entendu là. Le vieux pourceau !
Je lui fis signe qu'il ne s'agissoit pas de cela, et je lui montrai le portrait. Elle a l'esprit vif, plus vif que celui de la vertueuse Éléonore, je dois le reconnoître. Elle comprit. Sa physionomie perdit cet air de chattemitte qu'elle se donnoit, pour reprendre sa hardiesse.
— Au diable, les grippeminois ! J'en ai assez de l'hypocrisie. Cette vieille-là ne veut pas que tu m'épouses. Elle a tort. Je n'en ai pas fait beaucoup plus que ton Éléonore. D'ailleurs, uii peu plus, un peu moins ; une fois que le principe n'y est plus I Hein ? Mais moi, au moins, je ne suis pas une vache molle, et une fois épouse, j'en ai aurois remontré à la mère Gigogne. Je me serois fait respecter moi et mon homme, et il n'y a qu'une femme comme moi pour pousser son époux. Avant six mois, je t'aurois fait maire de Paris et le reste. Et je puis te dire que je suis bien mieux faite qu'elle. Je puis bien le savoir, peutêtre, puisque c'est moi qui l'habillois.
J'étois tellement foudroyé, que ces blasphèmes contre l'adorable Éléonore ne me faisoient même pas bondir. Je secouai la tête. Il me fallut regarder encore une fois le portrait de ma mère chérie. Je secouai de nouveau la tête.
'^- On n'a jamais fait tant d'efforts pour instruire
un niquedouille pareil, dit-elle avec un geste de la rue Aux Ours. J'en ai assez. J'en sue, comme ce vieil imbécile. Tu ne veux pas de moi pour épouse? . Une, deux, trois ! Bon. Me voici déjà consolée. Mais, vrai, tu as tort. Je devois m'y attendre. Il n'y a plus d'homme! Tous aplat ventre, tremblans comme des pendus. Pourvu qu'ils crient: Vive la République, ils croient que ça leur remplace le poil qu'ils n'ont plus. Bien sûr ?.,. C'est dit ?... Eh ben ! ça sera tant pis pour toi et pour bien d'autres, et d'abord pour cet imbécile de Clovis que je vas épouser. . , pour commencer. C'est ce qui me plaisoit en toi. J'aurois commencé et fini par toi. Tandis qu'il va me falloir monter à l'échelle et faire plusieurs époux pour arriver enfin à un homme riche, généreux et éduqué comme toi, car un gobe-mouches est facile à trouver, on n'a qu'à prendre dans le tas des jacobins. Heureusement que les femmes sont là ; sans quoi, bonsoir la France.
Elle s'éloigna en sautillant et en riant. Arrivée à la porte, elle se retourna.
— Tu ne tarderas pas à savoir ce que je sais faire ! Je n'ai jamais vu une pareille bestîasse.
Elle éclata de nouveau. Rien ne me touchoit, j'étois toujours frappé de la foudre. Mais maintenant je savois ce quevoulols.
Je revêtis ma carmagnole d'été, je pris une casquette à visière et le baudrier qui porte mon sabre le plus soUde. J'eus encore assez de pré-
248 LKs NOCES d'un jacobin
sence d'esprit pour prendre deux fortes liasses d'assignats et fermer soigneusement la porte de mon appartement particulier. Clovis éloit toujours absent.
Je me dirigeai, en courant, vers la rue de Seine où, à côté du président Dumas, demeure le lâche Lesur. Je ne pus le voir. Une vieille femme, qui m'ouvrit, me dit qu'il avoit été tellement roué de coups par le citoyen Sanghehem, qu'il doit garder le lit pendant plusieurs semaines.
Je courus rue de Tournon, où demeure Quincy.
Je ne fus pas plus heureux. 11 avoit reçu, le matin un coup d'épée d'Engelbert. La blessure est légère, et dans trois jours il n'y paroîtra plus. Pour le moment, il avoit la fièvre. On ne pouvoit le voir.
Au moins, je savois où trouver Engelbert. Je pensois à lui, après les deux autres, car, s'il m'a enlevé mon Éléonore, du moins il n'a pas été traître. Il n'étoitpas mon ami.
Puis les paroles de Julie avoient, pour un instant, refroidi ma passion. Ainsi, Eléonore n'est pas bien faite ! Il est bien vrai que j'ai parfois observé en elle une certaine mollesse de corps et d'âme... Mais je l'aime toujours. Je sens bien que je ne serai guéri de mon coup de foudre, que quand j'aurai déchargé ma colère sur quelqu'un de ses amis. Il me vint à la pensée que je ne les connoissoîs peut-être pas tous ; et mes soupçons se portèrent sur beaucoup de mortels. Mais je chassai cette idée importune.
Je me dirigeai vers la rue Contrescarpe- André, où a lieu le départ des postes, relais et messageries. Mais Engelbert, comme on Ta vu, a utilisé le passeport que j'ai eu grand'peine à obtenir. 11 me reste ma carte de civisme. Elle fut insuffisante pour me faire obtenir une chaise.
Je courus jusqu'à la rue Coq-Héron, où est la direction de ce service. Je sais qu'il y a toujours là, en permanence, un administrateur de ce directoire. Je le connois un peu. C'est Mouillefeu. Il est administrateur depuis le commencement de l'an l*', et estime mon oncle Joachim.
11 n'osa pas se hasardera me donner une chaise de poste. Mais il voulut bien tenter une démarche au comité de Sûreté générale, et demander, en y portant ma carte de civisme, qu'on l'autorisât à délivrer cette chaise. Il a voit plusieurs personnes qui demandoient la même faveur. i\ prit leurs cartes de civisme, et partit.
Je crois qu'il devoit être aux environs de onze heures. Mais les comités de Gouvernement sont en permanence, c'est-à-dire qu'il y a toujours quelqu'un qui veille.
Onze heures du soir.
Je me promenai comme un lyon en cage. Je ne savois guère ce que je pensois. J'étois toujours froudroyé. Je n'avoîs qu'une idée. Arriver à Sainte-Marie des ci-devant Anges, tuer Engel-
2S0 liES NOCES d'un jacobin
bert, reprendre mon épouse, — car je la considère comme telle, puisque c'est pour nous unir que Tofficier public est venu, et que nous y consentions tous, — reprendre mon épouse et remmener dans quelque cabaret de Livry ou de Monfermeil, car Sainte Marie des ci-devants, ce temple de Tamour avoit été sali par la présence de ce ravisseur.
Il me sembla qu'une voix me disoit : — Eh !
bien, mais si la maison est déshonorée par la présence du ravisseur, et Éléonore ?
Je n'écoutai rien. Je descendis et j'allai acheter une pipe en bois avec du tabac. Mais je n'ai pas grande habitude du tabac. Je me sentis le cœur encore plus troublé.
J'entrai chez un marchand de vin qui fermoit boutique. Je pris de l'eau-de-vie. Gela me fit bien. Mon coup de foudre se changea en ivresse. Je me sentis ivre comme la veille, de cette ivresse qui nous fait marcher comme dos somnambules.
Je pensai que je ferai bien, pour l'honneur des principes et pour montrer le respect qui est dû à un époux jacobin, de fouetter quelque peu l'aimable Éléonore. Mais je sentis que je ne m'y résoudroi s jamais. Saint-Just l'avoit dit à Le Jeune! « Votre ami est un homme de l'Ancien Régime.
11 est sensible. Il n'arrivera pas. » Et quoique nous sachions tous ce que nous ne voulons pas dévoiler aux aristocrates, que Saint-Just est un sot^ je dis bien un sot, et que son audace, son
LES NOCES n IIN JACOKlN 251
génie même, viennent de sa soltise, en cela, il a raison.
Mouillefeii revint enfin. On lui a refusé toute faveur. Il paroît qu'il y a anguille sous roche, et qu'on redouble de sévérité. Celle idée m'encouragea à être moi-môme sévère pour mon épouse. Mouillefeu me dit, en confidence, qu'on s'attend, d'ici à peu de jours, à un grand événement qui mette la Commune, les Jacobins, les amis de l'Incorruptible, au sommet de la puissance. Ils prendront désormais les rênes de l'humanité.
Celte perspective qui, peu de temps auparavant, m'eût plongé dans la fièvre de l'enthousiasme, me laissa froid. Je demandai à Mouillefeu, en le nommant Mouille farine, s'il fouette quelquefois la citoyenne son épouse. 11 me regarda et me répondit qu'il est célibataire. Alors, je lui demandai, en l'appelant Mouiilefou, un cheval de courrier, à mes risques et périls. .le la Barrière-Denis, je trouvois te un peu raisonnable, il me ui payai le prix de son bidet, leurant. Je l'appelai mon ami jurai que mon épouse étoit lus elle-même. U me tendit isme et j'enfourchai un grand it les secousses effroyables ]on aimable ivresse.
ière-Denis, en pleurant plus phrase de la touchante lettre
qu'elle m'a écrite me revenoit en mémoire. Je jurai de lui pardonner tout, pauvre colombe, et de ne point la fouetter. Pour Engelbert, il devoit mourir, ainsi que Lesur et Quincy, et tous les autres amis de l'aimable Éléonore que je pourrois découvrir. Je n'étois pas encore bien renseigné sur le supplice que je ferois souffrir à l'infâme Panche. Je me dis que si je le condamnois à se promener avec un triangle en guise de chapeau et sans un mouchoir pour s'essuyer, ce seroit un supplice suffisant.
Minuit.
La compagnie qui occupe la poste appartient à la section de la Montagne. C'est d'un mauvais augure. Car cette section, comme toutes celles du centre, est infestée d'aristocratie bourgeoise, et elle renferme des hommes à honnêtes gens avec qui, nous autres bons sans-culottes, nous n'entretenons pas de relations amicales.
Pour comble de malheurs, le factionnaire de la porte ne dormoit pas. Sans quoi, j'eusse passé au grand trot, — car mon bidet troltoit comme une escarpolette, mais il trottoit. — 11 fallut donc descendre et entrer au poste. Le capitaine étoit IJrachet, teinturier, aristocrate et calotin, comme tous les gens de son état.
— Qu'est-ce que tu veux? demanda-l-îl brusquement.
— Sortir pour gagner Monfermeil. J'y ai une ferme. Le fermier vient de m'avertir, ce soir, que l'incendie l'a ravagée. Mais, avant tout, j'ai un conseil à te demander. As-tu jamais fouetté la citoyenne ton épouse ?
Il me regarda et répondit gravement.
— Je la fouette aux jours de décade, pour célébrer la fête. Ton passeport ?
— Je n'ai pas eu le tems de m'en procurer un. Mais voici une carte de civisme. Tu verras que je suis bon patriote et commissaire de ma section.
Il y jeta les yeux et s'écria :
— Empoignez-moi ce farceur-là, et fourrez-le en prison.
Quiotidi, 7 heures du matin.
Trois gardes se précipitèrent et se rendirent maîtres de moi avant que j'eusse pu me défendre. On me jeta dans le cachot.
Je passai une nuit hideuse à jurer, à hurler, à maudire l'univers entier. J'élois comme un homme mordu par un chien enragé. Du moins, je le suppose.
Pendant ce temps-là, mon odieux rival étoit heureux.
Quand il fit un peu jour, je compris la conduite du capitaine Brachet. Mouillefeu s'étoit trompé de carte de civisme. Il m'avoit rendu celle d'un
2S4 LES NOCES d'un JACOBIN
citoyen Cocart, fabricant de pains à cacheter, et âgé de 59 ans. Il m'avoit pris pour Cocart, tant j'étois défait, et il avoit cru que je voulois le tromper en me faisant passer pour un jeune commissaire de comité révolutionnaire.
Sur le matin, j'obtins de faire passer un billet à mon oncle Joachim Ceyrat. J'attendis vainement la réponse. 11 ne me répondit pas.
J'en conclus que mon afiTaire va mal. lia craint que je ne fusse suspect. Dès lors, il ne veut faire aucune démarche en ma faveur. Cette conduite est conforme aux principes. Je n'en eusse peutêtre pas fait autant, parce que je ne suis pas encore arrivé au vrai patriotisme.
En y réfléchissant, on ne peut demander à un oncle de ternir sa réputation de civisme pour aider un neveu suspect aux Pères de la Patrie. On ne pouvoit même le demander logiquement à l'auteur de ses jours.
D'ailleurs, j'étois devenu indifférent à tout. J'étois rentré dans mon bon sens, et j^altendois avec patience ce que décideroit le génie de la Liberté. Heureusement, le poste fut relevé par une compagnie de ma section, la compagnie de Monboisseau, un pur sans-culotte. 11 rit beaucoup de l'aventure. Il me dit que l'opinion approuvoit la belle Éléonore, et que tout le monde Veut blâmée de rester fidèle à un amant appelé devant le comité de Salut public. Il me relâcha.
Il y avoit longtems que j'avois pardonné à
l'aimable vierge républicaine, et en repassant dans ma mémoire les passages de sa lettre, je me sentois prêt à pleurer.
Je rentrai chez moi. Le portier me dit que Clovis étoit revenu de grand matin et que, apprenant que j'étois disparu, il avoit emporté beaucoup de choses de mon appartement, et que lui, portier, sachant son influence dans la set" n'avoitrien osé dire pour ne point passer aristocrate.
Il ajouta que l'infàme citoyenne Panche été arrêtée le matin, sur la dénonciation de Desmoulins.
En effet, on avoit trouvé, dans ses effet:
chapelet et d'autres simulacres du plus hidei natisme. On avoit également saisi une ] d'un de ses fils, lui apprenant que la maisoi temelle étant devenue inhabitable par la stupiue tyrannie qui y règne, il avoit préféré émigrer que devenir franc-maçon comme l'auteur de ses jours.
Là-dessus, on avoit arrêté également l'austère Panche, comme père d'émigré. Mais celui-ci avoit proféré contre le monstre les malédictions les plus solennelles. 11 avoit juré que si jamais on l'arrêloit, il est prêt à l'égorger de ses propres mains, comme Brutus. On j'avoit relâché et porté en triomphe.
Ces nouvelles me laisseront indifférent, et aussi la vue de mon appartement dévalisé par Clovis.
256 LES NOCES li'UN JACOBIN
Pourtant, je fus satisfait de voir que la serrure de ma chambre avoit résisté et quelle étoit intacte.
Je me jetai sur mon lit et je dormis comme une pierre.
5 heures du soir.
Je me réveillai en entendant de grands coups frappés à ma porte. J'ouvris. C'étoit La Bussière.
— Je viens t'averlir, dit-il, que tu seras arrêté ce soir,
Il m'embrassa.
— Tu as tort de m'averfir, lui répondis-je froidement. Tu manques au devoir d'un vrai sansculotte, en essayant de sauver un ennemi de la patrie.
J'étois digne de Brutus. La flamme de douleur avoit dévoré ce qui me restoit en moi des faiblesses de l'Ancien Régime.
Il me regarda comme on m'avoit regardé la veille, quand j'étois ivre. Je lui montrai le secret de ma cachette.
— C'est là, lui dis-je, que tu trouveras ce que j'ai de plus précieux, et surtout mon journal, que tu publieras, pour montrer à nos neveux comment la Révolution a suTaire, d'un peuple avili par la religion chrétienne, 'une nation libre, pure et fière.
Il devint rouge de colère.
— Saîs-tu l'envie qui me prend ? s'écrîa-t-il.
C'est de te casser la tête ! Mais vous êtes encore plus stupides que lâches. Un vrai troupeau de moutons que ces Jacobins. Il n'y a pas d'esclaves aussi imbéciles que cette troupe-là.
Il s'en alla, après avoir craché avec mépris.
Je le plaignois au fond de mon cœur. Je profitai pourtant de son conseil et je portai dans ma cachette introuvable ce que j'avois de plus cher, les reliques de ma mère, le sabre que j'avois teint du sang de l'ennemi à la bataille de Wattignies et les fleurs que la pauvre Èléonore portoit à la fête de l'Être suprême. Je les baisai en pleurant. Je me recouchai et je me rendormis comme Alexandre à la veille de la bataille d'Arbelles, je crois.
Je ne tardai pas à être éveillé de nouveau. Je croyois que c'étoit la bande Héron. C'étoit encore mon portier.
Il montoit pour m'apprendre que l'austère Panche vient d'être définitivement arrêté. On avoit reçu à la poste une lettre pour lui. On Tavoit ouverte, selon l'usage. Elle venoit de Tinfâme Vendée, d'oîi son fils cadet lui écrivoit qu'il avoit mieux aimé se battre contre les républicains, que de continuer de vivre au sein de la maison paternelle qui étoit un enfer.
Le portier annonça que Clovis m'avoit dénoncé, à la Section, comme un aristocrate égoïste et bourgeois, feignant, pour tromper les sans-culottes, des senlimens d'égalité que je n'avois pas, et un indulgent ;
Ce portier avoit l'âme pusillanime, et croyoit que j'allois me préparer à défendre ma vie, contre les [représentans de la patrie. Je ne pus m'empêcher de lui donner une liasse d'assignats. Mais ce fut ma dernière foiblesse. Je sentis mon âme revenir tout entière à la République, en voyant avec quelle énergie elle savoit triompher de ses ennemis, même de ceux qui comme moi, avoient un seul instant maudit sa vertu.
Je me préparai à renfermer dans la cachette ce journal, témoignage de mes foiblesses patriotiques, mais aussi de ma pureté. Je déchirai le portrait de ma mère chérie, pour qu'il ne fut pas profané par une main téméraire. Je mis sur mon sein un ruban, doux larcin que j'avois fait à mon Éléonore, au tems où je suppose que j'étois seul à les commettre, et j'attendis comme Marius à Mintumes.
La fiD de ce manuscrit est écrite d'une autre main, que je crois être celle de Labussière.
Vers le soir, une troupe vint l'arrêter. Elle étoit nombreuse. Elle se composoit de gendarmes des tribunaux parmi lesquels se trouvoit Merda. Une foule considérable les accompagnoit. On y pouvait remarquer Maugas et Guérin, les deux amis particuliers d'Alcibiade ; Didier et Héron, qui étoient sans doute envoyés par Robespierre; Julie Desmoulins et Charles de Labussière.
, Il étoit arrêté, comme suspect de conspiration, sur un ordre du comité du Salut public, signé Robespierre, Barère, Collot et Billaud. Alcibiade ne fît aucune résistance,
Clovis avoit accompagné les gendarmes. En le voyant, Ceyrat saisit une chaise très lourde et lui en asséna sur la tète un coup qui Tabattit. Il con* tinua de le frapper avec fureur. Le sang de TofQcieux couloit de toutes les parties de son visage. U resta évanoui.
^ — Tiens, dit Julie Desmoulins, voilà mon preçiier échelon cassé.
Alcibiade s*écria:
— Le fripon ne volera plus personne. Citoyens, dit-il à ses gardes, je n'oppose aucune résistance ; et si j'ai battu ce citoyen, ce n'est pas parce qu'il m'a dénoncé. Non. 11 a rempli le grand devoir démocratique, le premier commandement du catéchisme républicain : Dénoncez- vous les uns les autres. Je ne l'eusse même pas puni, s'il avoit attendu, pour me voler, ce soir ou demain^ c'està-dire après que j'eusse été décrété de suspicion, car les biens d'un suspect peuvent justement tenter un sans-culotte, et il eût, en me volant, rempli le deuxième commandement de la loi révolutionnaire : Pillez-vous les uns les autres. Non, je veux dire : Pillez ceux que vous avez dénoncés. Mais ce matin, j'étois un magistrat de cette sec^ tion ; en me dépouillant, il a commis un crime contre celte section , l'auguste sanluaire» la monta-
gne de cette capitale de l'humanité régénérée. Partons. Que mes dernières paroles soient gravées dans votre cœur et transmises par ses mains à la postérité.
On applaudit avec enthousiasme. Alcîbiade sourit à ses deux amis, Maugas et Guérin. Ceux-ci lui tournèrent le dos en l'appelant scélérat. Il eut un moment d'angoisse qui se peignit sur sa bonne et franche figure. Puis, il se mit en marche en criant :
— Vive la République !
— Mais, imbécile ! murmura Merda à son oreille, crie donc : A bas les tyrans ! Nous te délivrons, nous soulevons la section où on t'aime, et nous allons jeter cette Commune de lâches à l'eau. C'est ce que désirent les Comités et la Convention.
— Vive la Liberté ! cria Alcibiade.
— Que le diable m'emporte I dit le jeune gendarme à Labussière ; je ne les croyois pas aussi avilis que ça.
— S. n. d. D., dit Héron au prisonnier ; hurle donc jocrisse, crie : A bas la tyrannie ! Ameute la section oîi on t'aime, et nous allons jeter cette Convention de lâches par la fenêtre. C'est ce que désirent Robespierre et la Commune.
Alcibiade continua sa route, en criant :
— Vive la Montagne I
— Un berger et quelques chiens suffiront bientôt pour gouverner la France, dit Labussière, qui n a jamais pu retenir un bon mot, dût-il lui en coûter la tête.
— C'est justement ce que pense rincorruptible, dit Héron. D'ici à peu de jours, nous offrirons à la France une bergerie. L'âge d'or, quoi ! mon fils !
— Avec Robespierre pour berger.
— Et moi pour chien.
On trouva à la porte l'austère Panche. 11 avoit fallu le bourrer de coups de crosse pour le faire marcher. Il étoit hideux de terreur. On lui avoit lié les bras. Il étoit inondé de sueur.
— Lâche, cria une voix du milieu de la foule. Les calotins que tu as fait égorger en Septembre éloient plus braves que toi ! lis ne Irembloient pas, comme toi.
Il s'éleva là-dessus de grands cris. On le gourma vivement dans la foule. On ne put découvrir qui avoit ainsi parlé.
Panche demanda avec larmes qu'on lui enlevât ses liens pour pouvoir s'essuyer le front. On y consentit. Il saisit son écharpe qu'il avoit mise dans sa poche, et s'essuya avec délice. Il releva la tête en criant :
— Vive la Révolution !
Il est difficile de dire quelle pensée passa par sa foible cervelle. Il se mit à agiter les bras et les mains. C'étoit le signal d'appel et de détresse des francs-maçons.
— Le scélérat défie la patrie, la section, la République, hurla la voix de Wiltcheritz.
— Il cherche à soulever le peuple, cria Julie Desmoulins.
Quelques crosses se levèrent et le misérable tomba le front ensanglanté.
Alcibiade s'arrêta. Ses bons yeux si doux se remplirent de larmes.
— C'est tout ce qui me restoit d'Éléonore, dit-
— Ah ! bon, qu'est-ce que tu veux que je lui dise de ta part k la vertueuse Éléonore ? lui demanda Julie en ricanant.
Il la regarda fixement, hésita un instant, comme il lui arrivoit jadis, quand il étoit tenté de faire quelque méchanceté, car il n'y eut jamais un cœur plus naturellement doux, et il répondit d'une voix méprisante :
— Tu lui diras que Julie Desmoulins me dégoûte.
Elle lui cracha au visage. La Bussière lui donna un croc-en-jambe. Elle tomba, ne put se relever assez tôt et une partie de la troupe lui passa sur le corps.
— Maintenant, citoyens, frères et amis, conduisez-moi à la Roche Tarpéienne ! s'écria Alcibiade. Je me précipiterai du haut de sa crête sourcilleuse, en pensant à Eléonore et à la Liberté.
— Elles sont propres toutes deux, cria la même voix qui paroissoit sortir de la foule.
On se gourma de nouveau avec un redoublement de chaleur.
— Voyons, dit tout bas Labussière à son ami,
voilà deux fois que je mets la foule en branle, pour l'offrir l'occasion de fuir. Tu vois, les gendarmes sont occupés à se garer des coups. File, cache-toi pendant deux ou trois jours. La machine craque...
— Je demande la Roche Tarpéienne ! cria Alcibiade.
On le conduisit à la Conciergerie.