MAI
« ... Le DRAME est la plus forte réalisation artistique de la poésie. Le drame annonce presque toujours la fin d'une époque.... Lorsque la pensée qui anime une nation a déjà trouvé des représentants dans la réalité, lorsqu'elle a produit déjà des héros, elle cherche à fixer le souvenir de leurs actions dans l'art; elle produit le drame. Cet art est destiné à pousser, ou plutôt, si nous osons nous exprimer ainsi, à déterminer les esprits retardataires.
Au commencement de chaque époque, une parole inspirée choisit les génies pour donner le branle à cette époque; mais la masse reste longtemps inerte, et alors l'art emploie tous les moyens imaginables ; il fait appel à l'architecture, à la musique, à la danse même, pour animer cette masse; mais si l'art dégénère en comédie, en farce, alors il finit par disparaître. Le drame, dans la plus haute et la plus large signification de ce mot, DOIT REUNIR TOUS LES ELEMENTS D'UNE POESIE NATIONALE, de même que l'institution politique d'une nation doit en exprimer toutes les tendances politiques.
Dans les chœurs des tragédies d'Eschyle et de Sophocle, vous trouve^ la haute poésie lyrique des temps primitifs, comme vous trouve;^ dans leurs dialogues l'épopée reproduite dans T action des personnages du drame, des Achille, des Ulysse, et même des divinités que le peuple connaissait déjà d'après les récits d'Homère; on recottnait le germe de l'éloquence politique qui allait bientôt retentir sur la place publique. Nulle part le drame n'a acquis une telle perfection, une réalisation aussi complète. Chei les clyrétiens le drame commence après l'époque
héroïque, après les croisades; et nous en trouvons les essais grandioses dans les MYSTERES. On y représentait aussi l'univers tout entier, tel que le christianisme le concevait. Le théâtre nous montrait le CIEL avec ses esprits célestes; la TERRE, c'est-à-dire la scène proprement dite, la sphère d'action de l'humanité; et V ENFER, représenté par la gueule de Satan, d'où sortaient les représentants du mal, du mal dans tous les genres, en commençant par la trahison et en finissant par la bouffonnerie. Mais ce drame, après des essais, commença à faiblir. Peu à peu les écrivains ayant pris le modèle des Grecs et des Romains, ayant retranché le ciel des chrétiens, avec l'enfer, ont confiné le drame dans les salons et dans les boudoirs, où il est resté jusqu'à présent.
On peut présumer que le drame chrétien aura encore plusieurs époques. Les mystères en forment le véritable rudiment. Le drame espagnol et celui de Shakespeare ont perfectionné certaines parties de cette vaste création. Mais l'art dramatique français de Louis XIF sera probablement retranché comme un épisode étranger, comme une espèce de réaction du paganisme sur la marche du drame chrétien.
Il faut encore ici traiter la question du MERÏ^EIL- LEUX. Déjà anciennement, en parlant de l'épopée, nous avons expliqué que le MERVEILLEUX n'est pas une machine poétique introduite pour aiguiser la curiosité du lecteur ou pour élever l'intérêt d'un poème, que c'est une partie intégrante de chaque grande composition, de chaque composition ayant quelque vie. Les naturalistes nous disent qu'une plante, qu'un être organique quelconque, présente, en dernière analyse, un miracle impossible à expliquer. Ce miracle constitue sa vie organique. Il en est de même de la poésie. Dans chaque pièce poétique, il y a au fond cette vie organique et inexplicable,
ce mystérieux qu'on appelle dans l'école le merveilleux, e1 qui, s élevant avec les proportions de chaque composition, nous apparaît, dans les petites pièces, comme un soufjle d'une région plus élevée, comme un vague souvenir ou un pressentiment d'un monde surnaturel, et, dans l'épopée et le drame, prend la forme d'un ETRE DiyiN.
D'après ce que nous avons dit, vous verre^ la grande difficulté de créer un drame slave qui puisse réunir tous les éléments de la poésie nationale, car nulle part ces éléments n'ont apparu aussi nombreux et aussi différents. fUn tel drame doit être lyrique, et doit nous rappeler les notes admirables des chansons populaires. Il doit en même temps nous faire entendre les récits dont vous voyons des modèles parfaits dans la poésie des Slaves du Danube, dans la poésie des Serbiens, des montagnards de Ciernagora. Il doit aussi nous transporter , dans le monde surnaturel.
Nous vous rappelons maintenant la manière poétique des différents peuples de concevoir le monde surnaturel, et les moyens différents par lesquels ils s'en approchent et communiquent avec lui. Nous avons dit que la race celtique est douée d'un don de la DOUBLE l^UE; ... nous avons dit que le peuple germanique, ... possède un don de COMMUNICATION plus particulier AVEC LES ESPRITS.... Le peuple slave a surtout cru à l'existence de ce qu'on appelle les VAMPIRES et il a développé même philosophiquement la théorie du vampirisme. Nous avons autrefois déjà parlé de ce vampirisme. Mais, philosophiquement parlant, cette croyance n'est autre chose qu'une foi dans l'individualité de l'esprit humain, dans l'individualité des esprits en général, et nulle part cette croyance n'est aussi forte que che{ le peuple slave. C'est pourquoi jamais une théorie panthéistique quelconque ne
pourra y prendre racine; l'instinct national la repousse. Nous savons par l'histoire et la mythologie que le culte des esprits constituait une partie importante de la religion slave .-Jusqu'à présent on y invoque les morts; et la fête des morts a été la plus grande, la plus solennelle de toutes les fêtes slaves. S'il y a parmi le peuple des hommes qui, par le contact avec les classes civilisées, ont négligé la pratique religieuse, ou ont perdu jusqu'au souvenir de l'enseignement religieux, on n'en trouvera pas un seul qui ait perdu la foi dans l'existence individuelle des esprits après la mort... »
«... Nous terminerons en formulant ce que nous avons dit jusqu'à présent : d'abord, que le drame slave, ... surpasse déjà, ... tous les drames européens que nous connaissons; que ce drame réunit quelques éléments nationaux, mais qu'il n'est pas complet, qu'il ne donne pas encore une idée de ce que doit être un jour le drame slave; qu'il ne faut pas espérer qu'un tel drame puisse être réalisé prochainement. Les poètes qui sont appelés à le créer doivent surtout se pénétrer profondément de cette idée que ce n'est ni de l'architecture, ni des décors, ni de la scène que dépend l'art dramatique, mais que tout au contraire, ces accessoires doivent naître de l'idée poétique; qu'ils doivent surtout être scrupuleux et religieux dans l'emploi qu'ils sont appelés à faire du monde surnaturel. Dans l'art chrétien, jusqu'à présent cette partie mystérieuse a été légèrement et ridiculement traitée. Jusqu'à présent Homère reste, sous ce rapport, le poète, si je puis parler ainsi, le plus chrétien. Che^ lui, tout se fait d'abord dans le ciel, c'est-à-dire dans la sphère des esprits ; et après, l'homme exécute la pensée divine... »
« ... Le drame polonais s'élève plus haut [que le drame serbe ou russe] ; il est plus national et en même temps plus slave. D'abord le merveilleux, le monde surnaturel, n'y est pas seulement poétique et populaire, il est conçu déjà d'après les idées que notre siècle a di'veloppées. De même sur terre, il traite de toutes les questions qui agitent la race slave; c'est pourquoi ce n'est pas une composition nationale seulement; il introduit le chœur des esprits inférieurs, une véritable fête des morts, et finit par une prophétie... »
/iDÂM MICKIEW'ICZ, Cours de littérature slave.
Des trois traditions où s'alimente le théâtre de Stanislas Wyspianski — la tragédie grecque, Shakespeare, Mickiewicz — c'est à la dernière, la tradition nationale, que se rattachent plus particulièrement ses deux drames prophétiques sur la Pologne contemporaine : les NOCES (içoi) et la DELIVRANCE (1902). Au seuil du xx« siècle, ces drames reprennent non seulement tous les problèmes de l'œuvre de Mickiewicz, ils réalisent — les « Noces » quasi à la lettre, la « Délivrance » d'une façon plus inattendue — le programme du futur drame slave que le Poète esquissait le 4 avril 184^ devant son auditoire du Collège de France.
Ce programme, Mickiewicz avait tenté le premier, vingt ans auparavant, de le mettre en pratique dans son vaste poème dramatique LA FETE DES MORTS (Dziady), plus connu en France sous le titre « Les Aïeux ». Le poème est demeuré inachevé, Mickiewicz ne l'en a pas moins toujours considéré comme son œuvre principale. Comme Homère, comme la Bible, comme la Tragédie d'HamIet, la « Fête des
Morts » a été pour Wyspianski un des livres qu'il n'a fms cessé de repenser et de revivre. 11 a conçu la « Délivrance » comme suite des « Aïeux » et le héros du drame n'est autre que celui du poème : Mickiewicz en personne, dédoublé ici en principe de vie et principe de mort nationales, en Conrad et le Génie. Certes, ce détail n'a pas passé inaperçu en Pologne : au cours de la commedia delV arte que la « Délivrance » déroule dans un décor figurant l'intérieur de la cathédrale royale du Wawel, le Génie arrive du côté de la crypte où, depuis 1890, repose la dépouille mortelle de Mickiewicz ; des Polonais se sont même indignés que le masque et les vêtements du Génie reproduisent ceux de l'ancienne statue d'airain, aujourd'hui remplacée, qui devait perpétuer, sur la grand'place de Cracovie, la mémoire du Poète ; ils ne semblent pas avoir voulu se rendre com-pte que Conrad assume non seulement le nom du héros des « Aïeux », mais les traits et jusqu'au costume traditionnel du jeune Mickiewicz... Les « Noces », au premier abord, ne paraissent pas se rattacher de si près à l'œuvre maîtresse du grand romantique, toutefois les liens qui unissent entre elles ces deux fêtes des morts, n'en sont pas moins étroits et le texte du drame se plaît à le souligner plusieurs fois. Dès 1900, Wyspianski avait, dans la LEGION, dressé à son grand prédécesseur un monument impérissable ; la veille de la Toussaint 1901, quelques mois à peine après la première représentation des « Noces », il faisait jouer, à Cracovie, son adaptation scénique des « Aïeux » et réussissait, par des coupures et une mise en scène appropriée, à révéler soudain toutes leurs étonnantes qualités dramatiques.
Le titre du drame dont le présent volume apporte
la première traduction, est Wtsele (pron. Vécélé). Le mot en polonais signifie : joie, allégresse et de là aussi, noces, festin nuptial. Les lecteurs de la version française de la petite tragédie PROTESILAS ET LAODA- MIE (1899) se rappelleront peut-être quel sens ce mot, ainsi que tous ses dérivés, prennent dans le théâtre de Wyspianski. L'antithèse : joie-deuil, nocesfunérailles, banquet nuptial-repas mortuaire, etc., cette antithèse que l'on rencontre aussi assez fréquemment dans la tragédie grecque et plus encore dans la poésie populaire de la plupart des races indo-européennes, est un motif qui, sous une variété de formes infinie, revient constamment dans ce théâtre. On sent bien qu'il s'agit là d'un symbole non plus seulement polonais, mais slave (la « joie de mourir »), d'un symbole qui, se rattachant d'autre part à ce que nous savons du symbole fondamental des mystères osiriens et eleusiniens (« il faut que meure ce qui doit vivre ! »), résume le fond de la pensée et de la foi du Poète.
Outre « Protésilas et Laodamie » et les « Noces », une autre encore des pièces de Wyspianski est entièrement basée sur ce motif. C'est la LEGENDE (1897), la première publiée de ses œuvres poétiques dont il donna, sept ans plus tard, une seconde version, entièrement refondue et parée de toutes les beautés du folklore polonais. L'héroïne de cette tragédie est Wanda, la fille de Krak, le fondateur légendaire de Cracovie. Pour sauver la Patrie, envahie par l'ennemi — les Allemands sont là, sur la colline du Wawel, aux portes mêmes du château où agonise le vieux Krak — Wanda, au milieu des préparatifs pour les funérailles du moribond, se voue aux dieux infernaux. Grâce aux forces qu'ils lui prêtent pour un Jour, elle repousse l'ennemi. Mais au moment même
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où, parmi les cris de joie et les airs qui retentissent encore aujourd'hui aux noces paysannes dans la région cracovienne, elle monte sur un radeau pour se rendre au Wawel, l'Enfer slave réclame sa fiancée : Wanda périt en se précipitant dans la Vistule. Au fond du fleuve, l'attend le cadavre de Krak, entouré d'un « cortège nuptial » de roussalkas, de loups-garous, de capripèdes et de vampires, qui l'ont dérobé nuitamment et affublé d'un vêtement de paille, tout comme un roi de Carnaval, ou ce «Mort » d'antiques solennités agraires actuellement encore célébrées dans certaines contrées de l'Europe.
Placé au pied du même Wawel, mais dans le cadre du Cracovie de 1900, le motif favori de Wyspianski ne pouvait ne pas s'identifier aux deux aspects de la vie cracovienne les plus typiques : défilés joyeux de noces paysannes, arrivant d'un village voisin pour la cérémonie religieuse, et déploiements fastueux de funérailles « nationales » de quelque grand homme vrai ou imaginaire, une de ces étranges « fêtes du cercueil » dont le Poète a dénoncé, dans son poème CASIMIR LE GRAND (1900), l'inquiétante « joie funèbre ». Les « Noces » sont nées de l'association de ces deux images que le drame fond en une seule, celle de la Pologne dansante. Cette association est si étroite chez Wyspianski que, lorsqu'il résumera, en une NUIT DE NOVEMBRE (1904), l'histoire de la révolution de 1831 et fera descendre Koré aux Enfers, pour y emporter et conserver sous terre, avec les semences des plantes mortes, tous les espoirs, à peine éclos, de la Pologne, il fera précéder son funèbre cortège par une noce cracovienne, musique et garçons d'honneur en tête... Fête d'amour célébrant l'union entre la poésie et la réalité, entre la noblesse et la classe paysanne, entre
le présent et le passé, les « Noces » deviennent non seulement une fête des morts, mais une fête de la Mort. La certitude joyeuse de leurs convives d'avoir enfin ressuscité le fantôme désiré, non par la volonté et l'action, mais par le « miracle du rêve » et le charme des incantations, aboutit, comme la « joie nuptiale » de Laodamie et de Wanda, à l'apparition de la barque de Charon. du radeau d'où la fille de Krak n'aperçoit plus que « la Mort, la Mort de toutes parts ! » Bnrque, radeau ou... ronde aux sons de la musique infernale du « Mort », l'image est la même, tout comme le geste fatal qu'elle détermine. C'est l'image finale de la « Légion » où aboutissent les destinées du romantisme polonais : la nef surmontée d'un mât en forme de croix, la nef <?; porteuse de la Lumière du Monde » de Mickiewicz, où le Poète, « à travers la Nuit et une mer de sang », conduit ses pèlerins légionnaires, et qu'enfin, les voyant défaillir et prêts, devant la suprême épreuve, à trahir la Cause, il enflammera de ses propres mains : « Vous ressusciterez jeunes ! »
Dans la seconde partie de la commedia deW arte de la « Délivrance », le Génie a soulevé la trappe d'airain qui cache l'entrée des tombes royales dans la cathédrale du Wawel. et le « cor d'or trompeur » en mains, il invite la Nation à l'y suivre. Le geste de Wyspianski, faisant représenter les « Noces» à Cracovie, a bien été le geste de Conrad refermant les portes du tombeau et expulsant le Génie. Comme Conrad d'ailleurs, il avait pleine conscience de ne refermer ces
portes qu'au théâtre De toutes les visions du Désastre
prochain qui abondent dans le théâtre de Stanislas Wyspianski, l'avertissement des «Noces», répété encore dans la « Délivrance », est la plus directe et la plus
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précise. Plus que toute autre partie de son œuvre, il a créé celle-ci AFIN QUE LES VIVANTS, SUR LA SCENE DE L'HISTOIRE, PUISSENT VIVRE LA PENSEE DIVINE, DONT LES PERIPETIES DU DRAME ONT ARRACHE LE VOILE. (« Etude sur Hamiet »).
L'événement qui a servi de point de départ à l'action des « Noces », est, dans tous ses détails, strictement conforme à la réalité. Au moment où le drame — le i6 mars 1901 — fut représenté pour la première fois au théâtre de Cracovie, il était connu de tous en Pologne. Le fait de voir sur la scène un sujet emprunté à une actualité toute récente et d'y reconnaître des personnes dont les noms étaient sur toutes les lèvres et qui presque toutes assistaient à la première représentation de la pièce, devait en grande partie décider de son succès retentissant.
Le mariage du poète cracovien M. Lucyan Rydel avec une jeune et belle paysanne des environs de la ville, célébré quelques mois auparavant, avait fait beaucoup de bruit non seulement à Cracovie, mais dans tous les milieux intellectuels de la Pologne. Le pittoresque du spectacle déployé à l'occasion de ce mariage peu commun, l'originalité du milieu, les noms connus des invités, tout cela avait échauffé les imaginations. Le fait était devenu une sorte d'événement national. C'était le moment où, dans la seule partie de la Pologne jouissant d'une liberté relative, en Galicie, le paysan polonais, à la suite de réformes successives du système électoral, passait du domaine de la littérature dans celui de la vie réelle et faisait son apparition sur la scène de la vie politique. Le mariage d'un jeune littérateur noble avec une paysanne prenait dans ces conditions toutes les apparences d'un symbole plein de
promesses. « Un miracle seul peut nous sauver, avait dit Krasinski : le paysan polonais uni au gentilhomme! » Au seuil même du xx* siècle, cette union, rêve le plus cher des grands romantiques polonais, semblait enfin se réaliser.
Le jour des noces, le marié avait revêtu le magnifique costume de fête du paysan cracovien : longue redingote en drap blanc aux revers rouges, s'ouvrant sur une veste écarlate, serrée à la taille par une large ceinture en cuir aux riches ornements de cuivre, ample culotte rentrée dans de hautes bottes bien ferrées. Le matin, la moitié du village se réunit devant la maison de la mariée. Saluée par les chants traditionnels, elle parut, ainsi que ses demoiselles d'honneur, dans un de ces charmants costumes qui, les jours de foire, font ressembler la grand'place de Cracovie, le Ryneh, à un lumineux champ de fleurs multicolores. On se mit en route pour la ville en un bruyant cortège, composé de chars à bancs attelés d'alertes petits chevaux, et précédé du char portant l'orchestre villageois et des deux garçons d'honneur, à cheval, coiffés de leur chapka rouge, bordé d'astrakan et orné d'un bouquet de plumes de paon et de rubans. Arrivés sur le Rynek où se dressent les belles vieilles Halles des Drapiers, les Sukiennice, et que domine la fine silhouette des tours de l'antique église Notre-Dame, on le trouva bondé de monde. Un service d'ordre dut être établi et c'est à peine si la plus vaste église de Cracovie put contenir tous les curieux. Toute la colonie artistique et littéraire de 1' « Athènes polonaise » était présente. Beaucoup des assistants — Wyspianski entre autres — devaient paraître le soir aux noces célébrées, au village de Bronowice, dans la maison du beau-frère de la mariée.
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Bien avant la « première » des « Noces », les journaux polonais ont popularisé l'intérieur de cette petite maison mi-chaumière paysanne, mi-gentilhommière dont la chambre d'honneur, l'/^èa ou plutôt la swietlica (de swiatlo, lumière), sert de Scène au drame. Le couple qui l'habite n'est pas le premier venu. Le maître, M. Vladimir Tetmajer, peintre et écrivain, est un gentilhomme réputé dans toute la Pologne pour le culte ardent qu'il avoué au paysan polonais. Dans ses tableaux, il évoque les divers aspects pittoresques de sa vie d'aujourd'hui, glorifie ses exploits passés dans l'armée de Kosciuszko; dans ses écrits, il prêche le retour à la « culture paysanne », la seule où survivent les antiques traditions de la race, les traditions des temps où la Pologne était gouvernée par des rois de la dynastie des Piastes, issue elle-même d'un simple paysan. Pour mettre en pratique son programme, « maître Vladimir », quelque dix années plus tôt, s'est marié à la campagne. 11 a épousé une sœur aînée de la mariée actuelle, il s'est établi au village et il y mène une vie moitié de paysan cultivateur, moitié d'artiste. Sa femme, belle et accorte ménagère, pleine de dignité et de distinction naturelles, a toujours dédaigné de porter le costume de citadine; lui, à la maison, il endosse la c:{amarka, la traditionnelle veste à brandebourgs de l'ancien gentilhomme campagnard... De même que l'ameublement disparate de la pièce où se jouent les « Noces », le choix des tableaux qui l'ornent, est caractéristique. Le scénario du drame y mentionne entre autres les reproductions de deux tableaux, célèbres en Pologne, du grand peintre d'histoire cracovien Jan Matejko (1838- 1893). L'un de ces tableaux représente la bataille de Raclawice, où le 4 avril 1794, Kosciuszko battait les Russes, grâce
surtout au concours de troupes paysannes, pour la première fois employées en Pologne : les fameux «faucheurs », conduits par rhéroïque Bartosz Glowacki ; l'autre représente le mystérieux prophète de la résurrection nationale, Wernyhora (v. ci-dessous).
Comme le MAITRE et la MAITRESSE, comme le MARIE et la MARIEE, les autres « personnages » des « Noces » sont tous des personnages authentiques. Le POETE est le frère consanguin du Maître, M. Casimir Tetmajer, auteur de plusieurs recueils de poésies qui vers 1900 jouissaient d'un grand succès en Pologne. Au moment où furent célébrées les noces de M. Rydel, M. Casimir Tetmajer était en train de préparer un drame, publié et représenté plus tard sous le titre de « Zawisza le Noir » (v. ci-dessous). Le JOURNALISTE est M. Rudolf Starzewski, directeur du journal C^as (Le Temps), l'organe du parti conservateur de la Galicie occidentale, dit parti cracovien ou parti des Stanczyks (v. ci-dessous). Bien que le littérateur NOS {nos, en polonais : nez, flair) semble représenter un type plutôt qu'un individu, certains ont cru reconnaître en lui un des représentants de la littérature polonaise d'avant-garde (« Jeune Pologne ») qui, à Cracovie, se groupaient alors autour de l'écrivain M. Stanislas Pchybychewski... La CONSEILLERE est la femme d'un conseiller municipal, médecin et professeur d'université bien connu ; elle est la mère de deux jeunes filles : MARYNA (Marie) et SOCHIA (Sophie), et la tante d'HANETCHKA (Anne), la jeune sœur du Marié.
Opposés à ces intellectuels et à ces citadins, les paysans des « Noces » ne ressemblent pas moins à leurs modèles vivants dont ils gardent jusqu'aux noms ou prénoms authentiques. Le PERE est le père de la
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Maîtresse (Hanouchia, dimin. d'Anne), de la Mariée (laga, lagouchia, dimin. de ladwiga, Hedvige), ainsi que d'une troisième fille, MARYCHIA (Marie). Fiancée jadis à un peintre polonais du nom de Delavaux, mort à l'étranger, Marychia a épousé un jeune paysan de santé délicate, WOITEK (dimin. de Woïtsiek, Adalbert). lACHlEK (Jean) et KASPER (Gaspard) sont les deux garçons d'honneur; la jolie paysanne KACHIA (Catherine), une des demoiselles d'honneur. La beauté martiale de TCHEPIETZ, admirable spécimen de la race, est encore relevée par un splendide costume cracovien; il est le maire du village et le « staroste », sorte de président d'honneur, des noces. A côté de lui, sa femme, la TCHEPTÇOWA, semble vieillie avant l'âge, tandis que KLIMINA (Clémentine), la veuve d'un ancien maire, est une joyeuse baba (commère), encore bien conservée. La petite ICHIA (Hedvige) est la fillette aînée des Maîtres; STACHEK (Stanislas) et KOUBA (Jacob), deux tout jeunes garçons, des serviteurs de la maison. Le JUIF Mochko (Moïse), père de la « très moderne » RACHEL, est l'aubergiste de Bronowice dont l'auberge, comme cela arrive parfois en Pologne, est la propriété du CURE. Le vieux MENDIANT et un MUSICIEN complètent la liste.
Tels sont, dans les « Noces », les personnages, non du drame, mais... de la « chopka » {siopkd). Le mot, un diminutif de siopa{\.o\X de chaume, hangar, étable), correspond au mot français « crèche », en ce sens qu'il sert aussi à désigner la figuration plastique de rétable de Bethléem, avec l'Enfant Jésus, couché dans la crèche et entouré de la Sainte Famille et de ses visiteurs. On donne ce nom à ces théâtres portatifs de marionnettes que, de la Noël au Carême, les jeunes garçons des communes environnantes promènent dans
Cracovie : grandes boîtes aux couleurs éclatantes, construites en forme de façades d'églises mi-byzantines mi-gothiques et où, sur une petite scène, placée au-dessous de la « crèche » immobile, gesticulent et dansent do petites marionnettes articulées, représentant le roi Herode, la Mort, le Juif, le Mendiant... (Dans le langage familier le mot « chopka » a fini par prendre un autre sens encore, celui de farce, blague, et on s'en sert couramment, à Cracovie surtout, pour qualifier toute action qui, sous de belles apparences, cache un fond peu sérieux...) En faisant se mouvoir et se mêler les « personnages » à la façon de ceux d'une « chopka »cracovienne,Wyspianski, dans les «Noces», n'utilise pas seulement l'unique forme de l'ancien théâtre populaire qui subsiste encore dans son pays, il retrouve l'esprit des mystères chrétiens du moyen âge : LES VIVANTS, L'ENFER MEME, NE FONT SUR TERRE QU'EXECUTER LA PENSEE DIVINE... Dans cette i{ba dont le plafond, sur sa poutre maîtresse, porte inscrite la première partie du verset I, 14 de l'Evangile de Saint Jean, les nombreux vivants ne sont que des personnages tout court; quant aux personnages actifs, les vrais personnages du drame, ils sont au nombre de sept et ce sont tous des fantômes. Le HOHOL, la première et la plus importante de ces apparitions, puisqu'elle les résume toutes, est simplement un de ces paillons, dont on se sert l'hiver pour envelopper les arbres et les arbustes délicats, par exemple les rosiers. En novembre, les jardins des environs de Cracovie se peuplent de ces hohols : dans la brume du soir, autour des basses petites maisons paysannes, aux toits de chaume, aux murs en bois, peints en blanc ou en gris bleu, ces bonshommes de paille semblent tenir de mystérieux conciliabules ou
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esquisser des rondes fantastiques... Création originale de Wyspianski, le Hohol des « Noces » s'apparente évidemment de très près au « Mort » (Martwica) de la « Légende », ainsi qu'à d'autres créations analogues du folklore. Cf. « Le Rameau d'or » de Frazer et particulièrement le passage cité par M. A. Moret dans le livre qu'il a consacré aux « Mystères égyptiens » et où, entre autres illustrations, on trouvera la charmante photographie d'une ronde de hohols... japonais :
Vers le temps des moissons, dans plusieurs pays d'Europe, la tradition existe encore de mettre à mort, par le feu, l'eau ou à coups de faucille, un mannequin en paille. Celui-ci représente l'Esprit du Blé ou de la Végétation; «il vit dans les récoltes, et, quand on les fauche, on s'imagine qu'il se réfugie dans la dernière gerbe. Parfois on fabrique avec les épis de cette gerbe le mannequin qui est censé incarner l'esprit; que ce soit la gerbe ou le mannequin, on désigne l'une et l'autre par les mêmes noms : le Vieux^, la Vieille, la Reine, le Mort. On conduit au village le simulacre, on le reçoit triomphalement comme un roi, puis on le flagelle et on l'exécute. Reste à le ressusciter, pour qu'il assure la fécondation des semailles prochaines. En Bohême," on revêt le mannequin d'une chemise blanche; après l'exécution on prend cette chemise où s'est réfugiée l'âme et la force du « Vieux » et on en habille un jeune arbre qu'on ramène au village en chantant : Nous avons expulsé la Mort du village, nous y ramenons le nouvel été. Sois le bien venu, cher été, petit blé vert! » Ainsi le nouveau blé est censé recueillir la force du vieux blé, comme dans les rites royaux, le nouveau roi hérite de la force vitale qui va échapper au souverain décédé. Ces traits caractéristiques on les retrouve sans peine dans le Carnaval
actuel : d'eux nous viennent ces mannequins bourrés de paille, qu'on vénère et qu'on bafoue, et qu'on brûle ensuite en grand apparat.
A l'exception du REVENANT, le fiancé mort de Marychia. tous les autres spectres échappés... de dessous le manteau de paille du Hohol, sont des personnages historiques, des personnages que la tradition, la poésie et l'art ont profondément gravés dans le souvenir, dans Tàme même des Polonais. — Le FOU est Stanczyk (pron. SUignetchyk), le fameux bouffon du roi Sigismond 1*^, Ce « fou », réputé au xvr* siècle pour sa verve caustique et son franc parler, semble bien avoir été du nombre de ceux qui, en plein « âge d'or » polonais, ont eu la vision très nette des destinées tragiques de la Patrie. Personnification du bon sens politique, Stanczyk, par une curieuse évolution, devint, au xix^ siècle, le symbole d'une renonciation totale à l'indépendance nationale. C'est sous ses auspices, pour ainsi dire, qu'en 1869 naquit le parti conservateur cracovien, dénomme depuis parti des Stanczyks, à cause dune brochure — le « Portefeuille de Stanczyk » — que deux de ses fondateurs, les professeurs J. Szujski et comte S. Tarnowski, publiaient à cette date. Condamnant très sévèrement la révolution de 1863, les Stanczyks inaugurèrent en Galicie une politique de loyalisme sans restriction envers l'Autriche. S'étant emparés du pouvoir dans cette partie de la Pologne, la plus favorisée par les circonstances, ils ont, afin de s'y maintenir à tout prix, fini par subordonner à leur intérêt de parti les intérêts nationaux les plus vitaux. Leur politique, qualifiée de « politique de suicide national », avait déjà vers 191 1 réussi à entraîner sur leurs traces jusqu'au jeune parti paysan... Dans son costume rouge, garni de clochettes,
la marotte du fou en mains (le « caducée » — la baguette d'Hermès, conducteur des morts — selon Wyspianski), le Stanczyk des « Noces » semble descendu vivant d'un tableau célèbre de Matejko. Quant à l'inauguration de la cloche Sigismonde que le Fou évoque devant le Journaliste, inauguration célébrée en présence de Sigismond I^r, de la reine Bona Sforza et du petit Sigismond Auguste, elle est, elle aussi, la réminiscence d'une toile du même maître.
Le CHEVALIER NOIR, le héros du drame de M. Casimir Tetmajer, est Zawisza de Garbowo dit le Noir, fameux guerrier polonais du xv^ siècle. Prêta se battre contre tout et contre tous, Zawisza guerroya un peu à tort et à travers sous les ordres et au profit de puissances étrangères, mais il doit sa célébrité surtout à la part qu'il prit à la bataille de Grunwald (15 juillet 1410). Dans cette bataille, la plus grande victoire que les Slaves aient jamais remportée sur les Germains, les armées polono-lithuaniennes, sous le roi Ladislas Jagellon et le grand duc Witold, écrasaient les armées de l'Ordre Teutonique, arrêtant ainsi pour des siècles le Drang nach Osten, la poussée vers l'Est... En 1910, le pianiste Paderewski faisait don à la ville de Cracovie d'un monument commémoratif de cette victoire...
L'HETMAN (on nommait ainsi les grands chefs des armées de la « République » polonaise) est le comte Fr. Xav. Branicki. Branicki, fut avec F. Potocki, S. Rzewuski et S. Kossakowski, un de ces oligarques, de ces « roitelets » polonais qui, après le premier partage, travaillèrent avec le plus d'acharnement à la ruine de la Pologne. Adversaire implacable de la Constitution du 3 mai (1791) et des réformes à l'aide desquelles les patriotes tentèrent de sauver ce qui
subsistait encore de la Patrie, Branicki fut un des organisateurs de la Confédération de Targowica (1792) qui, sous prétexte de défense des libertés de la noblesse, menacées par la nouvelle Constitution, provoqua l'intervention de la Russie et aboutit aux deux derniers partages... Dans les « Noces », l'Hetman paraît revêtu d'un riche costume français du xyiii* siècle ; sur sa poitrine pend, à des bretelles, un « pétrin » rempli de ducats. Le CHŒUR qui l'accompagne, composé de quatre diables, endosse le costume rouge et or des grenadiers russes de l'époque de Catherine 11.
Le SPECTRE, ou plutôt le Vampire, est Jacob Szela, chef des bandes paysannes qui — à l'instigation du gouvernement de Metternich, désireux d'empêcher une révolution projetée en Pologne et de créer un abîme entre les deux classes — massacrèrent, en 1846, une partie de la noblesse polonaise de Galicie. C'est à ce massacre, suivi bientôt après d'une épidémie de choléra, que fait allusion le Mendiant dans le premier acte du drame. Le Spectre apparaît au Mendiant pieds nus, revêtu d'une chemise et d'un pantalon de toile grossière tout maculés de sang, la poitrine barrée de décorations autrichiennes.
Même WERNYHORA, le barde prophète, est, du moins dans une certaine mesure, une figure historique. Simple cosaque « zaporogue », selon les uns, gentilhomme polonais déguisé en paysan ruthene, selon les autres, cet énigmatique personnage a réellement vécu, au xviii* siècle, en Ukraine. La tradition veut qu'il y ait prêché le rapprochement entre la Pologne catholique et les Petits-Russiens orthodoxes et prédit le fameux massacre des Polonais ukrainiens par les « Haïdamaques », bandes de paysans ruthènes,
ameutées par des agents du gouvernement russe (i 768). Retiré, après ce massacre, dans une île d'un affluent du Dnieper, il y acquit une grande renommée par d'autres prédictions, en partie réalisées, et dont la plus célèbre, citée d'ailleurs de plusieurs manières assez différentes, est celle où il prédit l'asservissement et la reconstitution de la Pologne. Voici une variante de cette prédiction, telle que la cite, d'après le romancier Michel Czajkowski (Sadyk-Pacha), M. T. Gasztowtt, dans son ouvrage sur « La Pologne et l'Islam » : « La Pologne entière sera soumise à un joug terrible pendant de longues années, jusqu'au moment où une guerre générale s'allumera au sujet d'un petit pays. Alors le coq changera de plumage, les Turcs passeront le Danube et feront boire leurs chevaux dans la Vistule... Une grande bataille aura lieu près de Konstantynow en Volhynie, dans la vallée de Janczarycha. Les Moscovites défaits reculeront jusqu'au Dnieper et livreront une bataille près des tertres qui recouvrent les cendres de deux héros, Perepiat et Perepiatycha (près de Chwastow). Ils seront vaincus et la République de Pologne sera reconstituée dans son antique splendeur. »
Une des figures favorites de la poésie romantique polonaise, Wernyhora apparaît entre autres dans un des drames mystiques de Slowacki, 11 y est, pour la première fois, représenté d'une façon qui permet de douter de la sincérité de ses sympathies polonaises et de soupçonner en lui un « représentant du mal »... Le drame, publié en 1844, porte le titre de « Songe argenté de Salomée » et a pour sujet un épisode du massacre de 1768. Après avoir brûlé des villages polonais entiers, égorgé leurs habitants et accumulé atrocités sur atrocités, une bande d'Haïdamaques est
battue et faite prisonnière par un détachement des armées polonaises, secondé par des Ruthènes restés fidèles à la Pologne et conduit par le commandant militaire de la région. C'est maintenant aux Polonais de sévir, et le Commandant condamne les chefs de la bande aux supplices les plus raffinés. C'est pendant que s'achèvent ces exécutions que, dans la maison du Commandant, paraître vieux paysan joueur de vielje. , l'étrange mendiant qui n'avère avait prédit ces évene- % ments. Déjà il doit maudire les Polonais pour la façon Jcruelle dont ils se vengent sur ses frères, quand une '\^ mystérieuse vision prophétique semble soudain l'ar- ^ rêter. Il quittera le pays, mais avant de partir il promet au maître de la maison et aux nobles qui l'entourent, qu'il reviendra. Ce sera quand la Pologne des gentilshommes sera devenue un cadavre, quand trois fois, « s'élançant vers sa Gloire », elle aura tenté de se redresser dans sa tombe, et quand le monde entier sera convaincu qu'aucune force ne pourra plus soulever le couvercle de son cercueil. C'est alors qu'on le verra apparaître, monté sur son légendaire cheval blanc, son immortel coursier infernal... « Alors, la Pologne?!! », demandent avec angoisse les assistants. « Je ne sais rien, — je suis un pauvre mendiant », répond évasivement le prophète. — Dans les « Noces », Wernyhora, lui aussi, se présente « tel que sur le tableau de Matejko », dont la reproduction s'aper»;oit au-dessus du bureau du Maître : longs cheveux blancs et barbe blanche en désordre, grande pelisse écarlate, jetée par-dessus un simple costume de paysan ruthène; il porte une vielle de mendiant (lira) en bandoulière et, détail inédit, un cor d'or suspendu à une corde.
Le plus récent et le plus consciencieux des com-
menlateurs des « Noces », M. Stanislas Kotowicz, ayant encore dernièrement affirmé que le personnage de Wernyhora était la personnification, le porte-parole même de Wyspianski, on ne pourra jamais souligner assez vis-à-vis de la critique polonaise un fait ati sujet duquel le texte de la pièce n'aurait pourtant pas dû laisser subsister le moindre doute. Tout comme les autres « personnages du drame », Wernyhora l'annonciateur n'est qu'un de ces esprits « inférieurs » dont parle Mickiewicz — and the Devil hatb power t'assume a pleasing shape, affirme Shakespeare — un Spectre de l'Enfer.
Conception par excellence musicale, les « Noces », ^ rythmiquement et mélodiquement sont basées sur un v/ seul motif. C'est un air emprunté au Tépertoire "^des chànsoîl^s" paysannes de la région cracovienne (« Au delà de Cracovie, il y a un bois sombre »), l'air de la chanson finale du Hohol et de celle de lachiek de la 34e scène du premier acte. Le drame, d'un bout à l'autre, n'est qu'une suite de variations sur ce thème, rythmiquement transformé, modulé et cadencé de mille manières. Ne paraissant d'abord qu'accidentellement, ce leitmotiv ne cessera de se faire entendre de temps en temps de la pièce voisine pour, finalement, dans la dernière scène du troisième acte, dominer l'action et terminer le drame.
ies Noc£^