‹ Les nocesChapitre 2 sur 110 · DECOR · texte numérisé non relu

DECOR

Une nuit de novembre; une chaumière, une chambre d'honneur. I:{ha badigeonnée en gris presque bleu, enveloppant uniformément d'un a^ur incertain les objets qui la meublent et les hommes qui vont la traverser.

Par la porte latérale, donnant sur le vestibule, on entend le brouhaha d'une grande noce, bourdonnement des basses, piaulement du violon, clarinette indisciplinée, cris de paysans et de paysannes et, dominant le tout, bruissement mélodieux et coups de talons de da^iseurs tournant, en masse compacte, au rythme de quelque chanson qui se perd dans le vacarme...

Et toute l'attention des personnes qui vont passer sur la scène sera tendue vers cette porte ouverte ; de l'ouïe et du regard elles ne cesseront de suivre cette danse sur air polonais, qui tourne en rond, dans le clair-obscur d'une lampe de cuisine, danse de couleurs, de rubans polychromes, de plumes de paon, de hiere:{^yas, de kaftans éclatants et de kabats, notre Pologne villageoise d'aujourd'hui.

Le mur du fond est percé d'une porte ouvrant sur l'alcôve où l'on voit les lits du maître et de la maîtresse, un berceau, et les enfants tout habillés endormis sur les lits; au-dessus des lits la rangée des Saintes Images. Sur l'autre mur latéral : une petite fenêtre, voilée d'un rideau de mousseline blanche ; au-dessus de la fenêtre une couronne d'épis, souvenir de la fête des moissons; — derrière la fenêtre, la nuit, la pénombre, un verger, et rayé de pluie et de frimas, un arbuste habillé de paille, pour le protéger contre le gel de l'hiver.

Au milieu de la pièce, une table ronde, tendue d'une belle nappe blanche; sur cette table, dans la lumière de candélabres juifs en bron:{e, un riche couvert et les

restes en désordre d'un somptueux repas nuptial. Autour de la table de simples escabeaux de cuisine en bois blanc; plus loin, un bureau encombre de paperasses ; au-dessus du bureau, une photographie du IVernyhora de Matejko et une reproduction lithographique de la Bataille de Raclawice du même maître. Adossé au mur du fond, un sofa râpé; au-dessus du sofa, une panoplie : sabres, fusils, ceintures à sacoches, un sac en cuir. Dans un coin, un poêle passé à la même couleur que le reste de l'i{ba; auprès du poêle, une petite table empire avec quelques restes de ses bronzes: sur la table, une vieille pendule à colonnettes d'albâtre, supportant le cadran d'or où s'égrène l'heure; au-dessus de la pendule, le portrait d'une belle dame en costume de 1840, coiffée d'un léger turban de mousseline : son jeune visage, encadré de boucles, se détache sur le fond sombre de sa robe.

Tout près de la porte des noces, un grand coffre à trousseau, coffre paysan orné de peintures bigarrées représentant fleurettes et arabesques ; frotté par l'usage et terni. Sous la fenêtre, une vieille patraque de fauteuil à dossier monumental.

Surmontant la dite porte, très grande image de Notre-Dame d'Ostrobrama, dont la robe argentée et l'auréole de rayons brillent sur un fond de saphir intense, et au-dessus de la porte de l'alcôve, tableau analogue de Notre-Dame de C^enstochowa revêtue de sa robe richement brodée, le cou orné d'un collier de corail, la tête ceinte de sa couronne de Reine de Pologne, et portant dans ses bras l' Enfant Jésus qui lève sa petite mainpour bénir ' .

Plafond de bois aux longues solives droites : le verset sur le yerbe qui s'est fait chair y est inscrit, ainsi que l'année de la construction ^.

l'action se passe en l'an mil neuf cent

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