‹ Les nocesChapitre 101 sur 110 · TOUS · texte numérisé non relu

TOUS

O matin ? !

LE MAITRE Ce matin.

TOUS Et l'ordre, quel était-il ?1

LE MAITRE La torche est envoyée.

LE POETE (aux faucheurs) Dieu, vous avez obéi à la torche?

TCHÉPIETZ

Mais oui, il y a là des gens de toute sorte; nous avons su tout cela par les garçons, qui se tenaient aux chabraques quand la rosse piaflait dans la cour.

STACHEK

En piaffant elle lançait des coups;

nous avions le mors dans les pattes;

elle nous a bosselé la gueule, à Kouba et à moi;

quelle rosse pour un pareil seigneur!

LE MAJTRE

Wernyhora! — Wernyhora!

Enfin, me voilà réveillé —

il a ordonné de prendre les armes!

LE POÈTE De courir?!

LE MAITRE

Non, — d'attendre ici jusqu'à ce que ciiante le coq, et de tendre, tendre l'oreille jusqu'à ce qu'on perçoive une rumeur sur la route de Cracovie.

LA MAÎTRESSE (de l'alcôve) il y en a du monde dans la cour.

LA MARIÉE (sur le seuil) Tous de notre village !

LA MAÎTRESSE

Et aussi de Tonié.

Toute la campagne, jusqu'à Cracovie, est pleine de monde et pleine de faux !

LE POÈTE

Mirage, illusion.

LE MAÎTRE Appel du sort.

LE POÈTE

Peut-être appel de l'âme;

nous vivons dans la torpeur depuis si longtemps.

Une lueur, un bruit.

Un cri du cœur.

TCHEP1ET7 Ah ! vous écoutez ! Ah ! vous vous rendez !

l\l POÈTF Ecouter, écouter quoi ?

LE MAITRE On doit entendre un bruit de course.

LE POETE Le galop d'un chevaL

HANETCHKA Et qui arrivera?

LE MAÎTRE

Pas ici, mais sur la route, surgira le vieux joueur de vielle.

HANETCHKA Surgira le vieux Wernyhora ! ? !

LE MAITRE

Avec sa vielle, il bénira les champs, — Alors il faudra saluer, et monter à cheval.

LE POÈTE Et courir !

LE MAITRE

Après, — je ne sais quel mystère, — Après, l'aube...

LE POETE

Il fait encore bien sombre, l'aube est encore bien loin, des lueurs rouges s'embrasent, l'aube...

TCHÉPIETZ Le coq doit chanter pour la troisième fols.

LE MAITRE Oui, c'est le signal.

LE POÈTE Des spectres sur les nuages; ils signifient? — ?

LE MAITRE Ils signifient! Des spectres!

LE MARIÉ

Le nuage s'est enflé comme une dune; tout s'est tu, tout bruit s'est éteint.

LE POÈTE Ecoutez !

TCHÉPIETZ Ecoutez.

HANETCHKA Ecoutez —

LE MAITRE

Eh bien...?

LE MARIÉ (li la fenêtre, il écoute attentivement)

Un bruit de course, autiuit que mon oreille — il grandissait, mais tout s'est perdu dans le verger; les arbres l'emprisonnent.

LE POETE (dans le silence général)

Les mouches bourdonnent au-dessus des tiges desséchées des passe-roses, ce sont les premiers bruissements du matin.

LA MAITRESSE (elle murmure)

Tout un peuple à genoux, regardez, regardez dans la cour.

LA MARIÉE {s exclamant) Et toujours des nouveaux venus!!

HANETCHKA (entre le Maître et Tchcpiet^, la voix étranglée de larmes)

Vient-il seul, ou en compagnie

avec quelqu'un, — quelque autre avec lui? — ?

LE MAJTRE

Saluez bas, le front contre terre :

il doit arriver avec l'ARCHANGE, sur la grand'route de Cracovie...

Au château l'attend la REINE de Czenstochowa.

LE POÈTE

Frère, l'Esprit!

LE MAJTRE Tendez, tendez l'oreille.

t57 (17) ACTE in.

HANETCHKA Par les plaies du Christ, j'entends !

LA MAÎTRESSE Où donc?

LA MARIÉE Là-bas, au loin, j'entends.

LE MARIÉ Où?!

LE POETE (à mi-voix) Les feuilles sèches sont tombées.

LE MARIE (murmurant) Le souffle du vent s'est tu.

LE POÈTE

Deux corneilles se sont levées de sur le verger.

LE MARIÉ

Du jardin vers le verger.

LA MARIÉE Courons aux champs !

LE MAÎTRE

Silence !

HANETCHKA

Chut

LA MAITRESSE (dans le silence général) 11 se peut qu'on entende quelque chose — ?

(il met la main à son oreille et penche la tète vers la poitrine de son frère)

L'Aube !

LE MAITRE On entend, on entend...

LE POÈTE (la main à l'oreille, et sûr d'entendre)

L'Esprit souverain !

Tendez, tendez l'oreille.

On entend.

LE MAITRE Silence !

LE MARIÉ (l'oreille contre la vitre)

On galope.

HANETCHKA (le regard perdu, cachant son visage dans ses mains)

Sochia, Sochia, prions Dieu, il arrive !

SOCHIA Ça résonne !

LE MAÎTRE Ça se rapproche !

^59 ACTi m.

LE POETE

Ça roule!

TCHEPIETZ (écoutant de toutes ses oreilles) lî y en aura bien jusqu'à cent chevaux.

LA MAÎTRESSE

Ça résonne.

KASPER Ça se rapproche.

LA MARIÉE Ça gronde. -

LE POÈTE

Ça galope î

LE MAÎTRE

Silence, — le jour, le jour, l'aurore !

Il fait presque clair, — c'est lui, — mon Dieu!

Silence, — Lui, Lui, — Wernyhora. —

Saluez, c'est la vérité vivante :

l'Ombre, le Fantôme, l'Esprit se fait chair.

LE POÈTE L'aurore joue sur les luths...

LE MARIÉ Ça résonne.

LA MARIÉE Ça se rapproche.

LA MAITRESSE Ça résonne.

— Ça galope.

(tous se tiennent penchés vers les portes et la fenêtre, et écoutent saisis, dans un silence absolu)

LE MAITRE

Tendez l'oreille, mes amis, mes enfants : —

oh, pourvu que ce soit vrai

que Wernyhora accoure là-bas,

avec l'Ange, avec l'Archange devant lui;

que cette nuit, quand nous étions autour des

musiciens, à la noce, quand nous dansions, là-bas, voila que tout d'un coup tant de grandes choses se sont accomplies, que Cracovie s'est embrasé et que la MERE DIVINE, la couronne en tête, au Wawel, assise sur le trône royal, écrit un message qui va voler à travers tout le pays, éveillera et fera lever des milliers d'hommes. — Tendez l'oreille, le cœur me bat : — oh, pourvu que ce soit vrai que là-bas accoure Wernyhora et derrière lui d'innombrables cavaliers !

LE MARIÉ Le galop se rapproche.

S6l ACTi W.

LE POETE A genoux !!

TCHÉPIETZ

Il s'arrête court.

Le cavalier y a mis toute sa force.

HANETCHKA (en extase) Si ce pouvait être l'Archange.

(Tous, ils ont saisi leurs faux ou bien se sont emparés de sabres arrachés aux panoplies, de fusils, de pistolets; penchés, à demi agenouillés, la main à l'oreille, l'âme ravie, ils écoutent. — On avait, au cours de la scène précédente, fini par entendre réellement un galop lointain, qui soudain moins éloigné, puis tout proche — vient

de s'arrêter, bientôt on entend des pas lourds,

rapides et violents, qui traversent le vestibule et la pièce du fond; à la porte apparaît le premier garçon d'honneur :)

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