SCÈNE 21. RACHEL, LE POÈTE
Et vous, vous me restez.
LE POÈTE Vous m'intéressez.
RACHEL Moi, je regarde et je devine.
LE POÈTE Comment, du premier coup d'oeil?
RACHEL Quoi, vous pensiez qu'à première vue?
LE POÈTE Le coup de foudre.
RA^-HEL Ce coup peut rater.
LE POETE
Je commence alors, mademoiselle :
l'amour, l'Amour, la flèche d'or.
RACHEL
L'Amour, l'Amour, divinité puissante, se jette à l'aveugle sur sa proie et clame :
je brûle et je détruis.
LE POÈTE
Bellérophon vole sans selle.
Vous êtes imbibée de poésie ; à peine votre Muse a-t-elle égrené quelques mots, — que voici des éclairs — ?
Vous pensiez que la conclusion était proche; que le dieu d'amour m'emporterait?
LE POÈTE
Voici, des pieds à la tête :
une Galathée !
RACHEL
Moi, une nymphe?
C'est tout justement ce que me répète un certain clerc d'avoué.
LE POÈTE
Alors vous le méprisez,
parce que c'est un homme de travail — ?
RACHEL
Un endormi :
l'un de ceux, comme il y en a beaucoup, qui vont ressassant ce que d'autres ont déjà dit en vers ou dans un roman ; sans personnalité.
LE POÈTE Vous voulez être servie de première main — ?
RACHEL
Comme par les fleurs, le pommier,
les nuées, le soleil, la rainette, la couleuvre,
comme par le verger bourgeonnant ; —
toute cette poésie, qui peuple
l'atmosphère, chevauche le vent,
et qui, fraîche, chaque jour s'évapore
et fuse, immatérielle, de toutes choses,
vous l'écrivez, moi je la sens, alors...
LE POÈTE Que désirez-vous?
RACHEL
Du miel, de la volupté, de la douceur, de l'amour, de la passion et du bonheur.
LE POÈTE Et l'amour libre?..
RACHEL
Ah, j'y ai rêvé toujours !
LE POÈTE
Et si quelque sort plus clément prenait en pitié votre détresse ?
RACHEL Alors je cesserais de rêver.