LA CONSEILLÈRE, LE MARIÉ
LE MARIÉ
Se marier tôt, ou jamais!
Qui touche au midi de la vie, qu'il se hâte de faire une fin.
LE MARIÉ
On a si soif de boire à la source,
se marier ainsi altéré,
c'est dans un élan d'extase...
LA CONSEILLERE Les pieds joints sauter dans un puits.
LE MARIÉ Je ne me noierai pas, n'ayez pas peur !
LA CONSEILLERE
Se noie toujours qui prend femme.
LE MARIÉ
Ah, qu'on se noie, qu'on se consume,
pourvu que les musiciens soient bons
et pourvu qu'ils soient de la noce.
Quand cette musique commence
à fuser, à couler,
bruire, jaillir, bondir :
ah, qu'elle craque, taque et claque,
danse, crie, murmure, gronde,
piaule sur la corde mince du violon,
sautillante, enjôleuse;
qu'elle se déverse comme de l'eau
dans l'écluse d'un moulin,
par une nuit calme, au clair de lune;
qu'elle coure, écumante et rapide,
et que rien ne puisse l'arrêter,
rien interrompre son vacarme,
même si l'on devait s'endormir
en pleine danse, en plein fracas,
auprès du moulin qui tourne,
dans le bercement de l'oubli;
un monde charmant, — l'au-delà du charme !
pour tous alors je suis un frère
et tous me deviennent fraternels :
à cette noce, dans cette joie.
Dieu lui-même me jalousera.
Douce musique, doux sommeil;
la vie est trop compliquée,
qu'il est doux de lui échapper en rêve ;
sommeil, musique, conte de fées, —
je me payerai un musicien, —
dormons, la vie est trop compliquée,
il faudrait des forces immenses,
une puissance titanique,
pour peser sur cette balance
où le mensonge nous berce tous, —
on n'en peut plus à la fin;
notre destinée, quelle corvée.
Sommeil, musique, conte de fées;
je me payerai un musicien,
cela siéra si bien à mon âme...
LA CONSEILLÈRE Ah, quel bavard vous faites, quel bavard.