ACTS I
LE MAITRE
Que veux-tu! c'est dans le sang!
c'est l'ardeur du sang qui le veut; tends-leur des armes, ils flambent comme chaume; fais-leur voir la lame d'un couteau, ils en oublient le nom divin, — ce fut ainsi en quarante-six, — avec le même paysan polonais.
LE MARIÉ Quelle horreur ce fut, quelle horreur...
LE MAÎTRE Aujourd'hui encore ils vantent ce carnaval.
LE MARIÉ
Je ne connais cela que par oui-dire,
mais j'évite d'approfondir ces histoires,
elles me gâtent mon village polonais :
ils étaient quelques bandits
qui de leur haleine ont empoisonné les eaux,
et le sang s'est collé à leur chemise.
Mais le paysan polonais d'aujourd'hui....
LE MAÎTRE Hum, ce qui fut peut revenir —
LE MARIÉ
Nous avons tout oublié;
mon aïeul, ils l'ont scié en deux avec une scie.
Nous avons tout oublié.
LE MAITRE
Mon père, ils l'ont massacré,
lardé de coups, frappé à mort;
avec leurs bâtons, avec leurs pioches,
ils l'ont chassé, tout sanglant, sur la glace.
Nous avons tout oublié.
LE MARIÉ
Comme tout évolue, comme tout change,
comme tout s'enchevêtre étrangement;
nous avons tout oublié :
martyre, douleurs, vilenies;
nous arborons les plumes de paon.
LE MAITRE
Bah, la nature nous transforme; nous avons surtout besoin d'espérer :
nous croyons qu'il y a dans le peuple un ferment qui doit lever un jour; d'année en année nous allons quêtant, cherchant, regardant ce ferment qui doit lever un jour.
Oui, la nature nous transforme :
le vent qui souffle par les champs, cette glèbe qui parfois semble frémir, cet air que l'on respire, ces blés qui vous submergent:
la terre a beau être ingrate, I faut continuer sa route :
I y a eu des dieux, il en sera encore, 1 y a encore une foi dans le peuple.
LE MARIÉ Comme tout évolue, comme tout change...
LE MAITRE Comme tout s'enchevêtre étrangement.