SCÈNE 8. LE POÈTE, MARVNA
LH POÈTE De mieux en mieux, — vous êtes seule.
MARYNA
La solitude m'embellit;
mais vous, vous avez pris des ailes,
vous poétisez tout, l'heure,
le lieu, la noce, les convives.
Oui, — toute sorte de grotesques, tout un paradis fantastique, que ma fantaisie fait vivre.
MARYNA
Et, naturellement, cela vous fait plaisir
de vous découvrir tant de talent;
mais nous, — qui ne sommes pas poètes, —
ne remarquez-vous pas que sur nous descend
tout un déluge de tendresse,
qu'une lueur brille dans nos yeux,
comme si nous voyions déjà la flamme — ?
LE i^OÈTE
Peut-être, peut-être bien êtes-vous devenus des anges, par cette nuit d.^ veille,
de danse et de musique,
mais, après — ?
MARYNA
Après? Ah, voilà, que faire après de notre gloire angélique, — on attellera les chevaux à la voiture, nous monterons, — le cocher fera claquer le fouet, et voilà...
Au claquement du fouet tout s'envolera.
Qui donc aussi
pourrait rester à ce diapason??
Tandis que je me tenais
auprès du violon, — j'ai entendu derrière moi
des paysans causer de la Pologne,
ils disaient, très graves, très sincères :
qu'il faut taper sur celui-ci, sur celui-là,
qu'il ne faut pas céder, mais s'efforcer de vivre,
que cela ne peut plus durer,
et dites, je ne sais, mais je crois
qu'ils parlaient gravement, sincèrement.
LE POÈTE A quoi cela servirait-il...
MARYNA
A quoi!?
LE POÈTE
Pourquoi toujours gémir sur sa misère : à quoi bon.
MARYNA En effet, à quoi bon. —
LE POÈTE Pourtant en suivant son élan...
Comme? —
LE POÈTE
Eux et nous, — nous et eux; passe avant le meilleur!
MARYNA
Et vous sur Pégase, sur les nues.
Je crois qu'il y a quelque chose dans l'air...
LE POÈTE Là-bas?!
MARYNA
Là-bas, — et ici ! — dans toute àme polonaise on sent une évolution.
LE POÈTE Vous la constatez?
MARYNA
Je la prédis.
LE POÈTE
Moi aussi, croyez-le, je suis transformé ; je vous parle ici très sincèrement, m.iis je n'ose m'avouer encore la vérité,
je vis dans un vague brouillard.
Tant de lâcheté, tant de sottise,
a rampé autour de moi,
s'est accroché à mes mains,
s'est accroché à mes pieds;
j'ai déjà tant de fois rebroussé chemin
pour me rejeter dans la nuit, la brume et l'ombre!
C'est à devenir fou, — partout je traîne
mon tempérament de poète,
tout danse dans mon esprit :
brumes, tristesses, lâchetés, —
sur mes ailes je sens peser
le poids des larmes d'autrui :
quelqu'un pleure
et ses larmes restent suspendues
à mon âme, — qui ne peut plus voler, —
mon esprit est ligotté.
J'ai entendu une rumeur passer au-dessus de
nous, — en haut, sous la voûte des nuées, quelqu'un pleurait toutes ses larmes.
MARYNA
Qu'avez-vous, mais qu'avez-vous ; voyons, secouez-vous, — sortez au grand air.
LE POÈTE
Là-bas ! ça flambe encore bien plus, — là-bas au verger, où les arbres se font géants, où sourd une effrayante horreur des arbrisseaux, des troncs, des feuilles, —
qui surgissent dans la nuit comme les spectres apaisés des Dieux Slaves.
MARYNA
— Et, la vérité monte comme l'huile
et s"étend ; — mais pourquoi vous fait-elle mal
cette pensée — ?
LE POÈTE
Cette pensée me torture : — il y a quelqu'un qui m'enchaîne au sol et quelqu'un qui m'arrache du sol; quelqu'un qui déploie mes ailes, quelqu'un qui me les noue; quelqu'un qui me voile les yeux et quelqu'un qui les emplit de lumière; il y a une main sainte et une autre main maudite; le Bonheur vient à ma rencontre et le Malheur m'arrête et me berce.
MARYNA
Et vous vous souvenez de tout cela, et vous vous attendrissez sur tout cela.