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SCÈNE 19. LES MÊMES, LE MAÎTRE

TCHÉPIETZ

(il est allé vers le dormeur et le secoue par le bras)

Hé, hé, monsieur !

Quoi, vous dormez : allons, debout, il faut se mettre à la besogne.

aji

LE MAITRE (réveillé) {s étirant sur les sièges oii il est couché)

Quoi — vous ici, — quel tapage ! ?

Où donc est Hanouchia ? Hanouche !

TCHÉPIETZ (fermant la porte de l'isba)

Silence, nous n'avons pas besoin d'elle, pour l'affaire dont je veux vous parler.

LE MAJTRE

Qu'avez-vous, l'ami, à me corner à l'oreille, qu'avez-vous donc? — pourquoi cette faux?

TCHÉPIETZ

Ah, là-bas, les hommes s'agitent, au village, — là-bas, ils se hâtent, ils s'assemblent ; peut-être arrivent-ils déjà, — et monsieur dort! Les yeux bouffis.

Mais de quoi s'agit-il, de quoi, qu'y a-t-il ?

TCHÉPIETZ

J'ai hâte de me mettre à la besogne,

déjà j'ai repris mes esprits,

Je suis prêt et j'attends.

j'attends de nouveaux ordres,

mais monsieur n'a pas dormi son content.

LE MAITRE Enfin, que signifie cette histoire, et cette faux ?!

TCHEPIETZ

Je ne plaisante pas, levez-vous, monsieur ; on dit, frère, que vous avez reçu un ordre, un ordre grave, de la dernière importance, un papier, que sais-je, moi.

LE MAITRE Moi, un papier, un ordre, de qui ?

TCHÉPIETZ

Débarbouillez-vous, pour mieux vous réveiller, que je ne sois pas venu pour rien, perdant mon temps et rouge de honte.

Monsieur doit partir avec les paysans, et nos gens sont tous ici prêts, — ils sont à deux pas, autour du puits, vers la grand'route, et ils rempliront votre cour, sitôt que pointera l'aube grise.

En vain, je me creuse la tête...

TCHÉPIETZ Là-bas, à Cracovie, tout est préparé.

LE MAÎTRE

Qu'avez-vous, l'ami, bonhomme, qu'avez-vous rêvé pendant cette longue nuit? — moi, avec vous?

TCHÉPIETZ Vous, avec nous !

LE MAITRE Et vous tous avec des faux...?

TCHÉPIETZ Comme il les faut, la pointe comme ceci.

LE MAITRE Il faudrait quelque signe.

LE POÈTE Quelque signe.

TCHÉPIETZ

Préparez-vous, tandis qu'il en est temps, pour que nous soyons contents de vous, ne restez pas là bouche bée, comme des niais;

que chacun saisisse ce qu'il a sous la main, qu'il sorte dans la cour et se rende là où sont déjà d'autres hommes qui ne demandent qu'à charger :

ah, les paysans ! Voilà comme ils sont, les paysans !

— II faudrait quelque signe.

LE MAJTRE

Quelque signe!

TCHÉPIETZ

Messieurs, vous tous qui êtes là,

si vous ne voulez pas marcher avec nous.

nous marcherons contre vous, — avec les faux!

LE MAITRE Vous, et comment donc — ?

LE POÈTE

Savez-vous qui nous sommes !?

De nous, — vous ne savez rien.

TCHÉPIETZ

On sait toujours que monsieur est myope, que de nous monsieur ne sait rien.

LE MARIÉ

Je vois que vous avez soif de sang ; mais l'heure du sang n'a point sonné.

TCHÉPIETZ

Ah, le marié, le jeune marié, il a pris goût à la fête, il ne pense qu'à l'amour.

Fi ! j'ai honte de vos paroles,

bien que j'aime le feu de vos joues.

TCHÉPIETZ

C'est vous qui avec des torches brûlantes,

avez allumé le feu de nos joues.

Monsieur, vous souvenez-vous

comme vous nous contiez souvent dans la nuit

ce que disait la Vierge Sainte,

et qu'il y a en nous une puissance,

et que cette force est enchantée,

mais qu'un jour elle s'éveillera...

OCES 236

C'est vous qui avec des torches brûlantes, avez allumé le feu de nos joues.

LE MAÎTRE Et vous avez tout de suite tiré les couteaux.

TCHÉPIETZ Pourquoi attendre, suis-je un poltron?

LE MAITRE L'ami, mesurez vos paroles.

TCHÉPIETZ Puisqu'il a des oreilles, qu'il entende.

LE MARIÉ Vous êtes très brave en paroles.

Tournez, monsieur, tournez votre serinette,

poésie, vers et livres,

vous les aimez, nos rubans,

vous endossez la karazya ",

mais quand vient l'heure d'agir,

plus personne !

LE MARIÉ Voyons, mais il ne se passe rien.

TCHÉPIETZ

Pourtant, vous répétez sans cesse,

si je comprends bien, —

vous êtes même, paraît-il, les premiers à connaître

la grande affaire ?

LE MAITRE Quelle affaire ?!

TCHÉPIETZ

Le jour donc !!

LE POÈTE

Le jour, oui, voilà que resplendit le décor des nuées et des brumes, le décor qui plane au-dessus des champs.

LE MARIE (regardant vers la fenêtre)

Les feuilles scintillent.

Une rosée d'opales s'écoule, se mue en poudre diamantine, saupoudre les arbres pareils aux pentes d'un

ravin. — C'est merveilleux !

TCHÉPIETZ

Vous ne voyez que pucerons,

les étincelles, la rosée, les brumes,

vous ne voulez pas voir ce que nous sommes :

en nous le jour point, l'âme brille,

bientôt le coq va chanter,

on nous attend à la ville,

nous sommes bien deux cents ici,

avec des faux, des fléaux, du fer,

et ça, ça, n'est pas un rêve.

LE POÈTE Que dit-il? Comme c'est bizarre.

j'ai fait le même rêve aujourd'hui :

c'était un songe, c'était un drame.

Quel sujet!

LE POETE

Ce sang de paysan et cette colère de seigneur qui l'embrase.

LE MAÎTRE

On nous attend? — On vous attend?

Tout de suite, — oui, — quelqu'un est venu

qui déjà m'en avait parlé, —

mais qui, mais qui...

TCHÉPIETZ

Quelqu'un est venu, qui avait traversé des mondes, il venait, dit-on, de l'Ukraine; il a apporté des ordres, des papiers, il a fait allumer les torches, — ici, tout près, derrière la porte, il y a des gens qui diront que vers minuit ils ont entendu des sons de vielle.

LE POÈTE (à son frère)

Des sons de vielle, après minuit, tu gisais tout endormi, mais moi, j'ai entendu.

LE MARIÉ

J'ai entendu, du côté de la cour et du verger.

Du verger, de dessous le pommier, mais je me suis dit : cliimère — quelque fou peut-être agitant ses grelots?

LE MAJTRE

11 y a bien eu quelque chose comme cela, — Quelque autre encore, — je ne me souviens pas, mais la mémoire commence à me revenir —

TCHÉPIETZ

Messieurs, — vous n'êtes bons qu'à rêver; mais qui de vous va sortir pour voir ce qui se passe, là-bas, sur la route de Cracovie.

LE POÈTE (il sort)

Mais on voit d'ici, c'est tout près; il faut voir.

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