SCÈNE VIII
MOROSINA, ORSEOLO.
ORSBOLO.
La fille des Morosini a-t-elle à se plaindre de quelqu'un?
MOROSINA, «contenant A petue.
Oui, certainement! — Je suis furieuse, je vous en avertis! — Vous connaissez ma gondole?...
ORSEOLO
Je sais l'accident qui vous est arrivé.
MOROSINA.
Un accident? — Mais c'est un meurtre !... Le plus fin coureur du golfe!... Elle avait gagné le premier prix à la dernière régate... un chef-d’œuvre enfin! Eh bien! je traversais la Guidecca, allant dire mes prières à l’église du Rédempteur...
ORSEOLO, nxiruol..
Toi?...
Mono SINA.
Oui, moi... Je sacrifie au diable, mais je n’oublie pas Dieu ! — Enfin, je traversais la Giudecca, lorsqu'une misérable felouque, qu'on (lil appartenir au général Galieno et qui précède sa galère, a frappé ma gondole et l'a conlée bas comme une coquille de noix!,.. Vous trouvez cela charmant, vous?... Allons, cela crie vengeance... j’en appelle à votre justice, et je veux qu’on me venge !
ORSEOLO
Comment se nomme le patron de la felouque ?
MOROSINA.
Bacchiozi ou Strozzi, je n'en sais rien!... c’est un Calabrais... très-laid... avec une barbe noire!
ORSEOLO
11 sera puni.
Mais courroucez-vous donc un peu, car c’est La noblesse qu’on insulte en moi !... et si je compte je ne sais combien de procurateurs dans ma famille, quatre doges, une reine de Hongrie, ce n’est pas pour être traitée comme une chanteuse des rues ou comme une bourgeoise du Rialto!... Il n'y avait pas à s'y méprendre ; mes gondoliers portaient la jaquette qougcct la plume nlancltc, les couleurs de ma maison!
ORSEOLO
Il sera envové pour six mois sur le* galères de l'Etat... — Es- tu contente f
MOROSINA.
J'ai pu jeter mon bonnet par-dessus les moulins, comme dit l’ambassadeur de France, mais je ne veux pas qu'on le ramasse et qu'on s'en serve pour me souffleter!
ORSEOLO
Il y restera deux ans. Es-tu satisfaite?
MOROSINA, lai irndinl b nui».
Vous êtes charmant ! — j’étnuflab ! — Mais voire général a bien aussi la plus mauvaise valetaille de Venise. C'est encore un de ses gens qui m'a ri malicieusement au nez en me voyant sortir un jour de l'hospice des enfants trouvés, (sounui.) J’ai compris son sourire... qui est une calomnie, je vous assure.
ORSBOLO.
Je n'en doute pas.
MOROSINA.
J'aime et je plains ces enfants, à qui je consacre une partie de mon superflu. Mais comprenez-vous cet effronté?
Je l'enverrai sous les Plombs, si tu y tiens ?
morosina.
Non, merci, c’est bien assez d'un. (i’im;w.) Ab! je suis rompue!
OllSIOLO, l'ippt'ul twr te ■V’Mtyr <1* ma fauirail.
Tu os femme , MorotlBl, et ce qui t’irrite le plus, je parie , c'est do pouvoir penser que le général partage la brutalité du patron de la felouque et autorise l’insolence de scs valets? IMIItlài UK MMfeMM.
Le général?... ma foi, non, je n’y ai jamais songé.
ORSEOLO
C'est. le seul hommp illustre qui ait échappé et qui échappe à Ion pouvoir, et devant qui toutes tes séductions demeurent impuissantes.
MOROSIRA.
Je ne l’ai jamais vu.
ORSEOLO
Tu le verrais, que je n'en aurais pas moins raison.
MOROSIRA, rlaat.
Vrai ?... allons, vous êtes l’homme le plus galant que je connaisse et vous avez une haute idée de ma personne.
Les illusions ne comptent plus à mon âge. Il v a de certains jours dans la vieillesse ou l'on doute de tout ; — m«*me du charme entraînant de tes yeux.,, même de ton sourire... même de ta beauté !
MOROSIRA, te rajarAaat Ik»,
Est-ce nn défi?
ORSEOLO
C’en est un !
MOROSIRA.
Démon ! — j'étais désœuvrée, je m'ennuyais... je t'écoute!
ORSEOLO
Oui, un défi..', ou un pari, si tu aimes mieux... deux mille sequius?
MOROSIRA.
Je n'avais pas remarqué la douceur de ta voix, continue !
ORSEOLO
Tu m'as compris, à quoi bon?
MOROSIRA.
Au fait, tu as raison. — El une fois pris dans mes filets?...
ORSEOLO
C’est une capture qui m’appartient. Toutes ses paroles, toutes ses actions, toutes ses pensées provoquées par l’abandon ou surprises par la ruse, devront être consignée* avec soin et transmises à mon tribunal. A chaque révélation, cent ducats; à chaque secret, mille; à chaque projet avorté, à chaque danger conjuré, mille, deux mille, dix mille ducats!
MOROSIRA, a» tout.
Ta mission me séduit par sa singularité. Où le verrai-je? oisulo.
Ici, si tu veux?...
MOROSIRA.
Quand cela?
ORSEOLO
Dans une heure, si tu y tiens?
MOROSIRA, M tout.
Dans une. heure, soit. — Ah! les deux mille sequins?
(OfWolo frappe fur n* timbre, a» OIRcto An tnrtirc «otrr. Orvoln lionne ito «irlre* A l‘ Officier, fai t’elo4|M avMltAt.)
ORSEOLO, prrtuUBt m« Ubtotea k Morovïtu.
En attendant, signe l’engagement que tu dois prendre vis-àvis du conseil.
MOROSIRA, arec lamclw».
Je le veux bien.
faite lient. PrmUat ce tempe l'Officter ravinai «t remet im boeren i Oneoto.) ORSEOLO, doanaal la boorea i Moraelna.
Voici la somme.
MOROSIRA, lui reailaat to Utile One.
"ai une belle écriture, n'est-ce pas?
(Pue*.)
ORSEOLO, charîrant An loei.
Tu sais à quoi tu t'engages?
MOROSIRA.
Parfaitement.
ORSEOLO
Et tu connais bien Venise?
MOROSIRA.
J’en connais deux : la Venise élégante et musquée, et la Venise des exécutions nocturnes et des terreur* sans lin.
ORSEOLO
Moins haut.
MOROSIRA, ba, nant U mit.
La clef de voûte de l’édifice, le conseil des Dix ; l’ànic du conseil des Dix, toi.
ORSEOLO
Après?
MOROSIRA.
Le grand conseil, pacotille; le doge, mannequin; le peuple, troupeau.
ORSEOLO
Après?
MOROSIRA.
Dans chaque palais un e*piun,dans chaque gondole qui passe un espion, dans chaque violon qui chante un espion.
Tu sais alors à quoi tu t’exposes si tu me trahis?
MOROSIRA
A la mort.
( Entrent Spnlalr* «t Ravpo. )