PREMIÈRE PARTIE
Comme ils sont tristes, ces soirs d'octobre ! Il y a dans l'air une moiteur qui fait mourir les choses. Les feuilles tombent, comme lasses de vivre, sans le moindre vent qui les chasse. Des troupes d'oiseaux reviennent au nid. Et, par le chemin qui monte, un chemin creux de la Vendée angevine, que les orages nettoient et qu'émondent les chèvres, un jeune gars rentre à la ferme, à cheval sur la Huasse.
Elle n'est plus belle, la Huasse, avec ses poils blancs ébouriffés, son ventre énorme pelé par l'attelage, sa crinière en éventail, qui lui donnent Tair d'un chat-huant. Elle va son pas résigné de serviteur usé à la peine, traînant sur les cailloux les traits pendants de son collier, tandis que, par
devant, son poulain gambade, comme un petit chevreuil blond et fou. Son cavalier ne la presse pas. Ils sont, elle et lui, presque du même âge. Depuis quinze ans qu'il est nu monde, elle l'a si souvent porté sur son dos, de cette même allure maternelle que rien n'étonne! Maintenant, c'est sa compagne de labour. Toute la journée, ils ont hersé ensemble dans les terres basses. La chaleur était grande, les mottes étaient dures. Tous deux sont las. Il la laisse donc aller, la bonne bête, aussi doucement qu'elle veut, les yeux mi-clos, et lui, tranquille, dépassant la haie de toute sa tête baignée de lumière, il regarde celte campagne superbe dont il est l'enfant.
A sa gauche, la pente roide du coteau, l'Kvre tordant ses rives plantées d'aunes autour d'un mamelon boisé, des prairies au delà, puis l'autre coteau qui remonte, couronné, comme d'une aigrette, par le château blanc du Vigneau. A droite, au contraire, les champs s'élèvent en courbes régulières, par longues bandes de cultures diverses, et dont les tons se fondent à mesure que la lumière décroît. Pierre connaît leurs maîtres, celui de ces chaumes où filent deux rangs de pommit rs, celui de ces grands choux oii des perdrix rappellent, et de ce guéret d'où monte rhaleine des terres fraîchement remuées. En apprenti qui commence à juger les choses, il songe que la métairie paternelle est mieux cultivée, mieux fumée, reconnaissable entre toutes à la hardiesse de ses
labours, à la beauté de ses moissons. Et ce n'est pas étonnant : les voisins sont tous plus ou moins gênés, ils travaillent pour d'autres, écrasés de leurs lourds fermages, tandis que le père !...
Voici justement le premier champ de la Genivière. L'horizon s'élargit démesurément. On voit, à présent, par l'ouverture de la vallée, la succession lointaine des collines, jusqu'à Geste, jusqu'à Saint- Philbert-en-Mauges, des clochers fins sur le ciel, des futaies comme des brumes violettes. Oh! tous ces petits villages aux toits de tuiles gaufrées, qu'anime un dernier rayon de jour ! Des bruits se croisent : appels des coqs dans les fermes et des merles dans les fossés, roulements de chariots, jappements dos chiens qu'on détache, voix qui partent des maisons vers les hommes attardés au loin, un pas qui sonne on ne sait où et que bientôt l'herbe étouffe. Et les étoiles s'allument là haut, d'où descend par degrés, sur la terre de Vendée, le calme immense de la nuit.
Parvenu au point culminant du chemin, et près de descendre vers la Genivière, Pierre Noellet arrête un instant la Huasse, et se dresse, les yeux tournés à droite, vers une masse sombre comme une taciie noire dans le crépuscule. C'est le château de la Landehue dans l'ombre de ses grands arbres. Un point ardent brille à l'une des fenêtres : « Ils sont arrivés ! » pense le jeune gars. Ses yeux s'animent, il sourit. Pourquoi ? une joie d'enfant, des souvenirs
qui lui revieniiLMit. C'a été si triste, tout l'été, de voir celte maison fermée, sans maître, sans vie. Four la première fois, M. Hubert Laubriot a passé la belle saison loin de la Landchue. Dès lors, plus de train de voitures et d'invités, plus de cbasse, plus de fanfares, plus rien. Mais les hôtes du château sont revenus, et Ja preuve en est sûre.
Pierre iXoellet est content, et, talonnant la Huasse, il se met, pour s'annoncer, à siffler une chanson du pays.
Au même moment, M. Laubriet entrait dans la cour de la Gcnivière, formée par trois bâtiments : la grange le long du chemin ; puis, perpendiculaires à cette première construction, et séparées d'elle par un large passage, l'habitation du fermier d'un côté, l'étable et l'écurie de l'autre. Du dernier côté, rien ne fermait la vue : c'étaient des cimes d'arbres descendant le ravin de l'Èvre, et, par-dessus, la vallée ouverte.
Le châtelain aimait le site de la Genivièrc, métairie qui avait jadis appartenu à la famille de sa femme, il aimait surtout le métayer, un des honnnes les meilleurs et les plus riches du pays. 11 allongea son visage maigre et fin, encadré de favoris gris, au-dessus de la demi-porte d'une pièce, tout à l'extrémité de la maison.
— Bonjour, métayère! dit-il.
La métayère, ayant achevé de mettre le couvert, s'apprêtait à tremper la soupe. Un largo pain rond
appuyé sur la hanche, elle coupait, d'un geste régulier, des tranches de pain qui s'amoncelaient au creux de la soupière. La flambée de làtre dansante au gré du vent qui venait un peu de partout, éclairait en travers la paysanne, de taille moyenne, sèche et nerveuse, son visage régulier, mais vieilli avant le temps, ses yeux très noirs où vivait une âme maternelle qu'on sentait prompte à s'alarmer, puis la table et les bancs de cerisier ciré, l'échelle au pain suspendue aux solives, et, de chaque côté de la porte donnant accès dans la pièce voisine, deux lits à quatre quenouilles, garnis, suivant l'ancienne mode, de rideaux de futaine grise et de couvertures Jaunes.
Quand Perrine Noellet vit s'avancer le châtelain, elle posa le pain sur la table, et releva prestement un coin de son tablier dont l'endroit n'était pas sans doute immaculé.
— Bonjour, monsieur Hubert, dit-elle. Vous voilà donc de retour ?
— Bien tard, n'est-ce pas ? Nous arrivons de Suisse et d'Italie, un voyage de trois mois dont je me serais dispensé volontiers : car vous savez que j'aime avant tout ce pays-ci, ma Landehue, mes bois et ma paroisse du Fief-Sauvin. Mais, que voulez-vous ! mes filles m'ont entraîné : (juand les enfants grandissent, on ne leur résiste plus si bien.
— Pourquoi, par exemple?
— Oui, oui, je sais, métayère... Chez vous, c'est
l'ancien régime, l'autorité paternelle des jours passés, tandis que moi, je suis moderne, je gâte un peu mes filles. Croiriez-vous que Madeleine ne veut plus se contenter de son poney et de son petit panier : elle me demande un cheval de chasse. Ah ! les enfants 1
— Une bien belle demoiselle que vous avez là, monsieur Hubert.
— Vous trouvez ? dit M. Laubriet, avec un sourire flatté. Connnent va le métayer?
La figure de Perrine Noellet s'épanouit.
— Tenez, dit-elle, en regardant vers la porte : c'est lui !
L'homme, apercevant M. Laubriet, s'était arrêté sur le seuil. Sa haute taille occupait presque toute l'ouverture de la porte. Il avait la tète forte, le visage carré et sans barbe, les lèvres minces, les yeux enfoncés sous des buissons de sourcils, une physionomie grave et un peu rude. Ses cheveux, courts sur le front, rolombaient en mùches roulées sur le col de la veste. Quarante-cinij ans de service au soleil ne l'avaient ni décharné ni voûté, et rien qu'à le voir s'avancer vers son hôte, le regard droit, et lui serrer la main avec une familiarité respcclueuse, on eût deviné l'iionnète homme, de race ancienne et maître chez lui.
Derrière le père, les enfants entrèrent : une petite d'abord, Antoinette, coiffée d'un bonnet noir d'où sortait une mècho dorée, et qui vint tondre sa joue,
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d'un air iniiocont, à M. Laubriet; Pierre, le cavalier de la Huasse; Jacques, son cadet, paie et fluet, aux grands yeux doux comme des pervenches; enfin, l'aînée de tous, Marie, une fille brune, déjà sérieuse, qui s'en alla se ranger près de sa mère, en rabattant ses manches qu'elle avait relevées,
M. Laubriet promena ses regards autour de lui, et, les fixant sur Marie :
— Dix-sept ans, n'est-ce pas, métayer ?
— Oui, monsieur Hubert.
— Ça te vieillit, mon bonhomme.
— Ça nous vieillit tous, répondit le paysan, dont les lèvres hàlées se plissèrent d'un demi-sourire.
— Et mon filleul! reprit le châtelain en désignant Pierre, a-t-il grandi! Quel âge a-t-il à présent?
— Quinze ans.
— Est-ce vrai, mon garçon, ce qu'on m'a r;!.conté ? Tu fais du latin avec l'abbé ?
La tète baissée et l'air mécontent, Pierre regardait le bout de ses sabots.
— Réponds donc, mon Noellet, dit la métayère, dont un peu de fierté, comme une flamme, illumina le visage : puisque M. Hubert te parle, réponrls donc !
Le jeune gars, sans lever la tète, leva à demi les yeux, le temjis de montrer qu'ils étaient plus clairs et plus durs que ceux du père, et, d'un ton où jjerçait la vanité blessée :
— Je fais même du grec, dit-il.
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— Voyez-vous cela : même du grec! L'an prochain, tu seras au collège de Beaupréau, je parie ?
— Puisque c'est son idée, répondit le père.
— J'en suis ravi, dit M. Laubriet. Lis, travaille, instruis-toi, mm Pierre : intelligent comme tu l'es, tu auras bientôt rattrapé les autres. Et vous tous, bon appétit! Je n'iii pas voulu passer ma première journée à la Landehue sans dire bonjour à la Genivière. Voilà qui est fait : je me sauve.
Et, tandis que M. Laubriet se retirait, salué par un concert de voix jeunes, disant : « Bonsoir, monsieur Hubert; adieu, monsieur Hubert; à vous revoir, monsieur Hubert », il se pencha vers le métayer qui l'accompagnait.
— Toi, mon bonhomme, dit-il, je te félicite : un fils prêtre, un autre laboureur, l'image de notre Vendée. Il est gentil, ton Pierre.
— Je ne dis pas non ; un peu trop fiérot seulement. Ça lui passera, j'espère, puisque le bon Dieu le veut pour lui. Mais Jacques sera plus facile, monsieur Hubert.
— Vraiment !
— Plus chérissant pour la mère. Et vaillant au travail avec ça, comme un poulain : il n'arrête qu'à bout de forces.
— Un vrai métayer, alors ?
— Tout à fait.
— Tu es un heureux homme, Julien, ne te plains pas.
Le paysan élait arrivé au bord du chemin qui longe la grange. 11 serra la main de M. Laubriet, et répondit, de son ton tranquille, un peu traînant :
— Je ne me plains pas non plus, allez !
Puis il revint vers la maison, où tout était bruit de voix et de rires d'enfants et de sabots claquant sur la terre battue. Un valet de ferme rentra derrière lui. Les hommes allèrent prendre leurs cuillers attachées au mur par une bride de cuir. Ils s'assirent autour de la soupe fumante. Les i'emmes mangèrent debout, çà et là, suivant l'usage, causant peu, écoutant ce que disaient les hommes du travail de la journée et de celui du lendemain, par phrases courtes, sentencieuses, coupées de silences qu'imposait la faim vorace.
Un air de prospirite marquait cette ferme et cette famille. Les parents étaient sains, les enfants d'allègre venue. Le domestique lui-même, robuste et sérieux, attestait le point d'honneur du maître. Le plat de terre brune, plein de lard aux choux, le saladier à fleurs bleues que surmontait un dôme de laitues fraîches, n'avaient pas une écornure. Tous les meubles luisaient. Dans les étables, d'où arrivait par moments le roulement des chaînes à travers le bois des crèches, il y avait les animaux les mieux nourris de la contrée, des vaches laitières dont le beurre faisait prime sur le marché de Beaupréau, six bœufs, superbes à voir quand ils labouraient ensemble, la vieille Huasse et son poulain, et des
porcs et des bandes de poules et de canards, sans parler du bouc, animal solennel, réputé indispensable à la santé des troupeaux. Pour faire vivre tout ce monde, bètes et gens, vingt-cinq hectares de terre cuHivés suivant une tradition un peu routinière, mais avec beaucoup de soin : car Julien Noellet est chez lui, à la Genivière ; c'est son bien, sa propriété, le fruit des efforts de plusieurs générations d'ancêtres.
Oh ! tous ces disparus, tous ces passants obscurs de la vie, qui dorment à présent leur dernier sommeil dans les cimetières voisins, comme ils l'avaient souhaitée, l'indépendance de la propriété, comme, pour l'acquérir, ils avaient travaillé, peiné, épargné! De ferme en ferme, dans leur lent pèlerinage à travers les Manges, sous des maîtres différents, une même pensée les avait suivis. Quand ils rentraient, le soir, l'échiné tordue par la fatigue, au coin de leur feu, dans la demi-obscurité qui leur économisait une chandelle de résine, ils voyaient, par delcà la mort qu'ils sentaient venir, une maison blanche, éclairée, une maison h soi où quelque arrière-petit-fils régnerait en souverain. Leur misère se consolait avec la joie de cet autre, en qui se réaliserait l'ambition de toute une race. Ils mouraient : l'épargne grandissait aux mains de l'ahié, plus ou moins lentement, selon les années et le hasard des récoltes, jamais touchée, jamais engagée. Un mariage avait tout à coup doublé l'avoir, et, avec l'argent caché dans un pot de grès, avec le
prix d'une petite closerie qu'il possédait sur la paroisse de Villeneuve, avec ia dot de sa lemuie, le père de Julien Noellet avait acheté la métairie de la Genivière, vendue dans un moment de gène par les anciens propriétaires du domaine de la Landehuo.
Il vivait donc, cet héritier d'un si opiniâtre labour, considéré pour sa fortune, la plus grosse qu'il y eût dans le canton parmi les paysans, plus encore pour son caractère. En lui se retrouvaient l'esprit d'ordre qui avait fait la force de l'espèce, le même souci d'acquérir, avec cette libéralité en plus que donne l'aisance honnêtement acquise, et jusqu'à cette belle figure où s'épanouissait un sourire de tranquille confiance quand il regardait les siens. Il aimait la terre d'un amour profond et soigneux, il faisait l'aumône, il croyait. Oui, le rêve des vieux était bien réalisé, et ce rêve habitait la maison blanche de la Genivière, sur le coteau du Fief- Sauvin, devant les mêmes horizons qu'ils avaient vus, sous le même ciel large ouvert.
C'était bien vrai. Pierre commençait le latin sous la direction de l'abbé Heurtcbise, curé de Villeneuve, la plus petite des deux paroisses entre lesquelles se divise la commune du Fief-Sauvin.
Tout enfant, dès l'école primaire, il s'était distingué de ses camarades par une incroyable ardeur d'ajiprcndre et de dépasser les autres. Son frère Jacques, d'un an à peine moins âgé que lui, lisait mal et avec ennui, n'écrivait que sous l'œil du maître, par servitude, et ne pensait qu'à des choses simples, comme tous les petits gars du bourg : à ses sœurs, à des pièges qu'il avait tendus, à un nid qu'il « savait » et qu'on dénicherait au sortir de l'école, à galoper par les champs, tète nue criant, piaffant au soleil de quatre heures du
soir, et surtout à Pierre qu'il aimait follement.
Pierre, c'était pour lui le vrai maître, une sorte de génie ayant autorité, un être qui décidait et commandait h son gré. Nul autant que Jacques ne se réjouissait des succès de Pierre. Il courait en avant, le samedi, — jour de paye pour les écoliers comme pour les hommes, — arrivait en nage à la ferme, et criait : « Pierre a la croix ! maman, Pierre a la croix! » Tout triomphant, il embrassait la mère qui demandait : « Et toi, mon Jacques? » Il faisait une petite moue pour montrer qu'il n'avait rien, lui; mais cela ne durait guère : tout le monde n'est pas né pour la croix, et tout le monde n'y tient pas. Un instant après, l'aîné entrait, fiérot, comme disait le père, ses livres sous le bras et le poing sur la hanche. Il se laissait embrasser et complimenter, et vite allait s'asseoir à une table achetée exprès pour lui, réservée pour ses livres et ses cahiers, — un luxe inouï, à la Genivière, — tandis que Jacques criait sur les bœufs qui s'attardaient dans l'abreuvoir, ou ramenait les moulons des prés. « Quel dommage que ce garçon-là ne soit pas poussé, disait souvent l'instituteur, il irait loin! «
Rien qu'à voir les deux frères, on devinait ces différences de natures : le cadet, grandi trop vite, penché en avant comme un rejeton de peuplier ?ans tuteur, avait une figure de petite fille, rose pâle semée de taches rousses, des yeux bleu clair
ofi il n'y avait que de la vie et de la joie de vivre. Leste et sauvage, il fuyait pour un colporteur, pour un marchand de moutons qui entrait dans la cour de la ferme. Hors ces cas rares, il ne s'écartait pas volontiers de la maison, aidait le père, aidait les sœurs, aidait le valet. Tout son cœur tenait dans sa Genivière, et s'y trouvait heureux.
Pierre était tout diiïérent. Physiquement, il ressemblait au père : brun, largement taillé, les traits réguliers. Sa mâchoire carrée, surmontée d'une bouche très fine, annonçait une volonté énergique ; mais les yeux surtout indiquaient une nature puissante. Bleus ou verts, on ne savait trop, enfoncés qu'ils étaient dans l'ombre blonde de l'orbite, ils avaient un regard ardent, droit, le regard sans nuances des êtres forts qui vont brusquement d'un extrême à l'autre. Pour un reproche, pour une contrariété même légère, ils s'animaient et flambaient. Aii repos , ils étaient un peu bautains; rarement ils s'attendrissaient. La mère les aimait cependant les yeux sombres de son Pierre, et souvent, quand elle les rencontrait fixés sur elle, il lui arrivait de songer, elle aussi: « Mon Noellet n'a pas son pareil dans toutes les Maugcsl »
Peut-être même l'avait-elle dit. Mi ces mots, ni la flaiterie muette de ces sourires qu'il provoquait autour de lui n'échappaient à l'enfant. Vers Inize ans, il sortit de l'école, cl, de suite, remplaça le
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second valet que le père congédia, tout content d'être aidé par son fils. Mais, chose rare dans les cam^ agnes, l'écolier survécut à l'école; il resta liseur et curieux de savoir; son esprit n'était point au labour, ni nièine à la joie âpre de la moisson. Pierre travaillait bien, mais sans goût; il avait une façon de se retirer à l'écart, aux heures de relâche, au lieu de rire avec les autres, tandis que le barnais soulïïait, une manière indilïérente de regarder les bêtes de l'étable, dont le père s'attristait, lui dont la terre était l'unique orgueil. Son plaisir était de lire, à la veillée ouïe dimanche, des livres empruntés h une bibliothèque paroissiale fondée par les Laubriet au Fief-Sauvin, des fragments de journaux dans lesquels étaient enveloppés les coiffes ou les souliers de ses sœurs achetés à Beaupréau, les affiches placardées sur les murs. Aux foires, oîi il suivait le père à présent, il écoutait les conversations des marchands de grain et de bestiaux, qui voyagent beaucoup et raisonnent un peu sur tout. Mille choses le frappaient, que le père ne remarquait pas bien qu'il les entendit également. Il y songeait en travaillant aux champs. Et ainsi se formait autour de l'enfant une atmosphère d'idées et d'imaginations où il vivait confiné. Chaque jour la distance croissait entre son esprit, ses jugements, ses goûts et ceux de ses parents. Eux le sentaient vaguement, lui plus nettement. Une inquiétude amliilieuse l'agitait, un désir de s'élever sans cesse
excité par les hommes, par les choses, par celte influence mystérieuse qui vient de tous côtés, pardessus les collines, les clochers, les rivières, jusqu'aux métairies des vieux pays, jusqu'aux humbles toits situés très loin des centres, comme était la Genivièrc sur son coteau boisé. 11 ne s'ouvrait d'ailleurs à personne, et nul n'aurait pu dire ce que pensait Pierre IXoellet.
Brusquement, le lendemain de ses quatorze ans, il déclara qu'il voulait être prêtre Cette vocation n'avait rien d'étonnant dans ce pays de la Vendée, terre sacerdolale où, depuis comme avant la Révolution, Dieu lève chaque année une dîme déjeunes hommes. La mère en fut ravie. Elle enviait, dans le fond de son âme, plusieurs femmes du bourg qui avaient un enlànt ou curé ou vicaire et qu'on voyait se promener avec lui, à de rares intervalles, émues, partagées et comme embarrassées entre la tendresse pour le fils et le respect pour le prêtre. Aussi n'hésitai t-cllc point à dire oui. Elle eût voulu que le père fit de même. Mais il refusa de donner, pour le moment, aucune suite au projet. Pour une idée d'enfant toute nouvelle et qui ne durerait pas sans doute, se priver d'un aide déjà utile, renoncer à l'espoir de le voir un jour prendre la direction de la métairie, l'éloigner et s'obliger pour des années h de lourdes charges, la pension à payer, les livres, les habits, vraiment non! Il fallait attendre au moins douze mois avant même d'v réfléchir. Et
pendant une année entière la question ne fut pas une seule fois agitée entre Julien et son fils. Pierre laboura, hersa, coupa les luzernes et les foins comme un futur métayer, sans une plainte, sans une allusion à ce qui les avait divisés.
Mais, l'année expirée, vers septembre, il réitéra sa demande. Cette fois, on ne pouvait plus raisonnablement exiger un nouveau délai. Il fallait consentir ou refuser. Le métayer se résigna. 11 alla parler de l'afTaire au curé de Villeneuve, l'abbé Heurtebise, qui fil venir l'enfant, l'interrogea, et répondit : « Il y a du pour, il y a du contre, mais comme il y a plus de pour que de contre, et que, d'ailleurs, on ne sait jamais, envoyez -le-moi trois fois par semaine, j'en fais mon affaire : il entrera l'année prochaine au collège de Beaupréau, et pas en huitième, je vous en réponds!»
Depuis lors, Pierre Noellet se rendait au presbytère do Villeneuve, son sac sous le bras. Ce vieux sac, une poche de cuir, autrefois jaune, trahie sur les bancs de l'école, ayant servi tour à tour de massue, de coussin, de boîte à transporter les œufs d'oiseaux dénichés, tout sali et déformé qu'il fut, Pierre le portait fièrement, à présent qu'il pouvait montrer à l'intérieur des livres latins, des dictionnaires, de grosses histoires grecque et française, et des cahiers de devoirs demi-cartonnés comme pas un gars de son Tige n'avait eu l'honneur d'en posséder ou d'en voir seulement. Il ren-
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contrait souvent par les chemins de ces anciens compagnons de lecture ou d'écriture. Leurs étonnements le flattaient. Il leur faisait peser ses dictionnaires, à bout de bras. Et c'était bien nutrc chose quand l'écolier, ouvrant au hasard, devant ces apprentis bouviers, le De vins illustrihus du bon Lhomond, leur faisait épeler une phrase de latin.
— Com{)rcnds-tu? demandait-il.
— Nenni, répondait le gars.
— C'est pourtant bien facile, re})rouait Pieri'c en haussant les épaules : ça veut dire qu'Épaminondas mourut à Manlinée.
Épaminondas, Mantinée, il n'en fallait pas davantage pour être réputé savant au Fief-Sauvin, et Pierre Noellet ne tarda p is à devenir, dès le début de ses mystérieuses études classiques, l'objet d'une certaine considération parmi ceux de son temps et môme i)armi les anciens.
Ainsi; quand il se rendait au presbytère de Villeneuve, il lui fallait traverser le bourg du Fief- Sauvin dans toute sa longueur et faire encore un bon kilomètre au delà : dans le trajet, il passait devant plus d'une maison amie d'où partait à son adresse un mot aimable ou plaisant, un salut, un petit hochement de tête, signes révélateurs d'une importance naissante. Fauvèpre, le maréchal ferrant et charron, un gros hoiinne jovial dont la forge est à droite, IrMit au liant de la côte, s'arrêtait de
ferrer, et lui criait, tenant toujours le pied du cheval sur son tablier de cuir : « Bonjour, rosa la rose!»; l'épicier en demi gros et détail, le père Huet, toujours à trois pas de la porte, ce qui lui permetlait de dire : « Après vous » au client qui entrait, et de s'acquérir une réputation d'urbanité, dodelinait de la tète en le regardant: la mère Mitard, la rentière hydropique, souriait à travers les vitres de sa maison neuve; l'aubergiste, un libé' rai, haussait les épaules, et lui jetait : « C'est-il pas dommage de faire un curé avec ça; grand fainéant, va! >)
Il y avait aussi, tout à l'extrémité du Fief, sur la gauche, la maison de Nicolas Rainette, un tisserand qu'on trouvait plus sûrement au cabaret qu à son métier. Mais si le père n'était pas exact à l'ouvrage, la fille l'était pour deux, Mélie lîainettc, d'un an plus âgée que Pierre et la meilleure amie de ses sœurs. Par les fenêtres basses de la cave, on la voyait à toute heure du jour, penchée sur la lourde machine en bois et faisant courir, entre les fils tendus, la navette comme une souris grise. Celle-là, quand Pierre passait, ne disait rien. Elle levait seulement les yeux; son visage plein et sérieux s'animait un peu, et, jusqu'à ce qu'il fût sorti du cadre de l'étroite ouverture, sans bouger de place, elle suivait l'élève de l'abbé Ili'urtebise.
Lui, sans penser à rien, ou bien répétant ses
leçonS; continuait par la route qui ondoie sur le plateau, et, en un quart d'heure, il gagnait Villeneuve, c'est-à-dire une douzaine de maisons et de closeries groupées sans ordre autour d'une église neuve. A côté de l'église, le presbytère, également neuf et sentant le plâtre : entre les deux, une cour abandonnée où poussaient des toufTes d'herbes aromatiques, lavande, hysope et sauge.
Pierre entrait.
— Monsieur le curé n'est pas là, Gillette?
— Vous savez bien qu'il est dans le pré, voyons ! Tous les jours, il faut vous le dire.
Le pré n'était ([u'une bande de terre étroite, derrière la cure, où l'herbe ne poussait guère, tondue par la vache, martelée par les sabots du curé ou des paroissiens qui venaient l'y trouver. L'abbé n'en parlait cependant qu'avec révérence, ot s'y plaisait incroyablement. C'était un grand vieillard à grandes jambes, osseux, droit, avec des cheveux blancs, ras et frisés, le cou cuit par le soleil, un nez long et épais et deux petits yeux très noirs perdus sous des sourcils gris. 11 accueillait son élève très gravement, répondait à son bonjour par une inclination de tête, et prenait le devoir des mains tremblantes de Pierre. Bientôt il s'agitait, soufflait fortement, s'arrétail pour regarder l'enfant d'un air terrible.
— Tu as fait cela tout seul?
— Oui, monsieur le curé.
— Personne ne t'a aidé?
— Dame, monsieur le curé, qui voulez-vous qui m'aide?
— C'est incroyable, ma parole, tout compris, sans une faute : une version qu'on donnait de mon temps en cinquième!
Et alors le pré, pendant une heure ou deux, résonnait de mots latins, d'apostrophes, de noms propres empruntés à l'histoire ou à la géographie, et bien faits pour déconcerter les vieilles gens assis non loin sur le pas de leur porte, et qui écoutent toujours, dans l'atmosphère silencieuse de leur maison.
Les séances se prolongeaient aussi longtemps que le réclamaient la correction des devoirs et la récitation des leçons. Puis l'écolier, la bride sur le cou, reprenait le chemin de la Genivière, le plus souvent par la traverse, assoiffé de liberté et d'exercice violent. 11 avait besoin de la fatigue du corps pour se reposer de l'autre, et, venant à l'heure où maîtres et valets, portant tout le poids de la journée, se sentaient moins vaillants, il les surpassait tous, qu'il s'agît de faucher un coin de luzerne pour les bêtes, de tenir la charrue, d'abattre des châtaignes, pieds nus sur une branche, ou d'enlever d'un seul coup de tranche un pied de pommes de terre. Maintenant que ce n'était plus un métier, et que personne ne l'y contraignait plus, il aimait ces rudes besognes. 11 y mettait l'aisance ro-
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buste d'un homme fait. Et le pèrt;, qui le remarquait bien, ne pouvait s'empêcher de songer quel beau chef de ferme il aurait eu en lui. Il soupirait, pour se reprocher ensuite cette faiblesse d'un moment.
Pierre ne se mêlait plus, d'ailleurs, que par boutades aux grands travaux de la Genivière. Pour qu'il eût mieux le temps d'étudier, on l'envoyait, avec ses livres et ses cahiers, garder les vaches à la place de ses sœurs. Et c'est là, en pleine nature, dans la solitude parlante de la campagne, que son esprit s'ouvrait aux premières notions des lettres. La bonne école que celle-là, et comme il en profitait! Une fièvre intense de vie emportait son esprit. 11 prenait cela pour des pensées. C'étaient d'étranges échappées dans toutes les voies nouvelles qui s'ouvraient, une procession tumultueuse de rêves, d'images flottantes, d'aspirations vagues. A de certains moments, son cœur débordait aussi. Il s'émerveillait de cette joie qui lui était venue tout à coup. Car, à présent, de voir des choses ordinaires, cent fois vues, la houle blonde des froments, de petites fuites de vallons, des groupes d'arbres, d'entendre d'une colline à l'autre la chanson des bœufs qu'il avait chantée lui-même, cela l'enivrait. 11 avait envie de remercier les arbres, l'herbe et le ciel d'être beaux, souriants, jeunes comme lui. Il se demandait quelle fête c'était dans le monde pour que tout fût ainsi radieux autour
de lui, et parfois, à certaines heures plus tendres du jour, quand il levait les yeux de dessus ses livres, il les fermait aussitôt, sentant quelque chose se fondre dans sa poitrine.
Bien souvent il ne rentrait que pour souper. Le repas achevé, il restait dans la pièce commune, la maison, où il couchait avec Jacques, tandis que son père, sa mère et ses sœurs se retiraient dans l'appartement voisin, le plus propre et le mieux orné de la ferme, qu'on nomme en Vendée la chambre. Les devoirs n'étaient pas toujours linis, car l'abbé Heurtebise en donnait beaucoup. Une heure, deux heures encore l'écolier veillait. Le feu se mourait dans l'âtre, de gros champignons rouges poussaient dans la mèche de la chandelle de suif, une odeur de levain sortait de la huche, Jacques ronflait, l'épaule saillant hors du lit et faisant une grande tache d'ombre sur le mur : la petite plume tète de mort courait toujours, égralignant le papier, jusqu'à ce que la mère, couchée de l'autre côté et remarquant la lumière qui passait sous la porte, dit à voix basse en frappant le mur du doigt :
— Éteins la chandelle, mon Noellet, il est tard .
Il obéissait. Mais parfois, les nerfs trop montés pour dormir, il ouvrait la porte de la cour pour humer l'air frais, ou bien il s'amusait à compter, par le trou béant de la cheminée, les étoiles qui passaient là-haut. Il y en avait qu'il préférait enlre
toutes : les trois du baudrier d'Orion, et, comme il n'était pas sans désir de gloire, il lui arrivait de rêver qu'il portait l'une d'elles sur le front, deux autres à chaque oreille, et qu'il s'en allait ainsi, magnifiquement, parmi les astres.
Mélic avait une étoile, elle aussi, qu'elle aimait. Dès le matin, à l'heure, variable suivant les saisons, où le soleil dépassait le toit de la maison d'en face, un rayon entrait par la fenêtre de la cave. 11 glissait sur le bois du toilier, gros rouleau où s'enroule la toile, ou sur la châsse, vernie par le frottement, que la main attire et repousse d'un mouvement régulier. Elle le connaissait, elle lui souriait. Il lui manquait dans les jours sombres. Quand il se perdait, le soir, dans l'angle de la cave, I)armi les barriques vides chargées d'écheveaux de fil et de pièces de rechange, elle se sentait le cœur serré.
Ce petit rayon-là, voyez-vous, c'était de la joie. Et il y en avait si peu dans la maison du tisserand I
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Aucune maison du Fief-Sauvin n'élail plus vieille ni plus délabrée. Les murs, aiïaissés, coupés de lézardes que cimentaient seules des mousses conii):itissantes, faisaient ventre sur la roule. Le toit se creusait d'une solive à l'autre, et dessinait la charpente. Un petit corridor qui la traversait, une ohambre à droite pour le père et d'où l'on descendait dans la cave par une trappe, une chambre à gauche pour Mélie, c'était toute la maison des Rainette. Avec un petit jardin derrière, c'était toute leur fortune. Encore eût-il fallu, pour savoir ce qu'ils possédaient, déduire les dettes du bonhomme. Il en avait dans tous les cabarets du bourg et des bourgs voisins. Le père Rainette buvait. Du temps de sa défunte femme, quelques-uns prétendaient qu'il n'était ivre qu'un jour sur deux. Mais ils devaient se tromper. Mélie n'avait aucun souvenir pareil : dès sa plus petite jeunesse, elle s'était trouvée mêlée aux drames lugubres de la boisson et de la misère, et l'image qu'elle avait gardée de sa mère était celle d'un pauvre être battu, résigné, heureux de la mort comme d'une délivrance.
Pour l'arracher autant que possible au triste intérieur du tisserand, les sœurs de l'école avaient rcLciiii Mélie plusiv urs années après les années d'études réglementaires, lui apprenant tout ce qu'elles savaient elles-mêmes : beaucoup de douceur et de piété, un peu de littérature, ce qu'il en faut pour le petit brevet, et de jolis secrets d'aiguilles, dentelles, cro-
chet, broderie, où elles excellaient. A leur contacl, Mélie n'était pas seulement devenue la plus fine ouvrière du Fief-Sauvin : son âme, naturellement délicate, s'était formée. Elle avait pris de ces femmes d'humble condition, mais que leur vocation rendait si supérieures au milieu où elles vivaient, quelque chose de leur manière d'être. La grosse gaieté rurale lui était étrangère, les plaisanteries équivoques des repas de noces la gênaient . Ses joues blanches que colorait seulement une tache rose aux pommettes, semblaient avoir connu l'ombre de la cornette. Elle •Hait peu curieuse des choses du dehors. Elle avait lant à faire ! Sa mère morte, — il y avait de cela dix-huit mois, — elle avait dû tenir le ménage, et, le père ne travaillant pas ou presque pas, travailler pour lui. Le matin, d'ordinaire, Nicolas Rainette consentait à descendre dans la cave, à s'asseoir en face de Mélie, et clac, clac, clac, clac, la chanson laliorieuse commençait, répétée i)ar le métier de Mélie qui faisait aussi clac, clac, clac. Il était bon ouvrier, la toile paraissait couler de ses doigts, tant il avançait à la tisser. Mais il n'avait pas fait une demi-journée de travail, qu'il disparaissait brusquement, comme appelé par une force irrésistible.
Ses séances au cabaret lui coûtaient plus qu'il n'avait gagné. En outre, le fabricant, c'est-à-dire l'industriel qui occupe plusieurs douzaines, quelquefois plusieurs centaines d'ouvriers auxquels il fournit le (il et paye la toile, n'aurait pas souffert
que la lâche de huit jours fiil livrée en retard.
Aussi Mélie n'hésitait pas. Sitôt sa pièce achevée, elle continuait l'autre sur le métier abandonné de Nicolas Rainette, et, quand le père rentrail, à la brune, ivre mort, buttant contre les murs pour trouver son lit, elle se levait, lasse et salisfaite, prenait son chàle, et sortait un peu sur la route. Encore prolongeait-elle quelquefois la journée pour s'acquitter de quelque menu ouvrage confié à ses mains adroites : une coitîe à repriser, une ruche à monter, un chiffre à l)roder. Il y avait toujours dans son armoire un ou deux objets de cette sorte qui attendaient une heure de loisir.
Elle n'avait donc pas de temps à perdre. Les marchands de veaux et de porcs qui passaient devant la maison dans leurs carrioles à claires-voies, au trot de leurs chevaux efflanqués, avaient beau faire claquer leur fouet, ils n'arrivaient point à voir la couleur des yeux de celle grande fille brune penchée sur sa toile. Les anciens du bourg eux-mêmes qui, par manière de plaisanterie, venaient tambouriner avec leurs cannes sur les vitres du châssis, n'obtenaient qu'un signe rapide de connaissance.
Et cependant, un jour, elle fit une exception remarquable à ses habitudes.
C'était un matin d'avril, le samedi d'avant les Rameaux. Il y avait six mois que Pierre apprenait le latin, et, bien que l'hiver fût fini, que le soleil clair chauffât déjà la route, il [)orlait encore la cas-
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quette en fausse loutre que sa mère lui avait donnée pour ses étrcnries et dont les autres mères du Fief avaient parlé comme d'un luxe sans précédent. Cette fourrure allait bien à ses cheveux blonds. Sa blouse bleue était correctement serrée à la taille par une ceinture de cuir verni. Pierre se soignait, comme un garçon qui grandit.
Justement il s'était arrêté de l'autre côté de la route, un peu en arrière, pour contempler la glycine de la mère Mitard, une grosse liane tordue sur laquelle s'attachaient déjà, par masses duvetées, une multitude de grappes près de fleurir.
— Bonjour, Pierre, dit une voix.
II se retourna, aperçut la jeune fille à la porte de la chambre, et répondit d'un air étonné :
— Comment, c'est vous, Mélie?
Puis il vint, en se berçant sur ses longues jambes, s'appuyer au contrevent, à côté de Mélie debout et encadrée dans l'ouverture.
Elle était bien un peu rouge, cette pâle Mélie, d'avoir osé le hé'er et des regards qui l'observaient. Mais elle avait son projet.
— Je ne sais pas si j"ai bien dit, fit- elle : à présent que vous étudiez, il faudrait peut-être vous appeler monsieur Pierre?
— Oh ! dit l'écolier intimement flatté, vous voulez rire. Que faites-vous là?
— Une reprise donc, si fine même que j'en a) les yeux perdus.
30 LES XOELLET
— Et c'est pour me montrer que vous travaillez Lion que vous m'appelez? Je savais cela, Molle.
— Mais non, mon pauvre garçon, je veux vous (Icniander si \ous avez des rameaux pour demain.
— Je ne crois pas... Tous en vendez?
— Non, par exemple, reprit-elle un peu froissée, j'en donne. Autrefois, quand les demoiselles de la Landeliue venaient à Pâques, elles me défleurissaient tout mon romarin. A présent qu'elles ne viennent plus, j'ai de quoi en donner à mes amis. Si cela vous plaît?
— Certainement, Mélie. Seulement, dépêchonsnous. J'ai ma leçon !
— Venez ! dit-elle.
Tandis qu'elle se levait, Pierre ouvrait la porte de la maison. Ils se rencontrèrent à l'exlréiiiité du couloir, oîi commençait le jardin bien primitif des Hainetlc : une allée entre deux carrés mal cultivés, avec deux poiriers à l'entrée, deux pruniers au lx)ut, et, çà et là, près des rangs de choux et de céleri, quelques bottes de tulipes et de primevères rouges qui avaient réjoui plusieurs générations. Dans le coin de gauche, au fond, s'épanouissait le romarin, planté à l'angle de la haie vive qu'il dé- Ijordait de toutes parts, superbe, empanaché, formant un vrai Ijuisson d'aiguilles argentées et de fleurs mauves. Au delà, il y avait un sentier.
Mélie et Pierre s'approchèrent du romarin. Un bourdonnement de mouches en sortit. Puis, avec
son couteau, la jeune fille se mit à couper les plus belles branches qu'elle passait à mesure à son compagnon.
— Tenez, le rameau du métayer... celui de la métayère... pour Marie, celui-là... pour vous...
Pour vous, c'était la tèle de l'arbuste, la couronne splendide du buisson.
Pierre répondit :
— Comme ils sentent bon !
— Pour Jacques... pour Antoinette, continua Mélie.
— Savez- vous, Mélie, ajouta Pierre, que vous êtesencore plus grande que moi?
— Croyez-vous, Pierre?
— Regardez !
— Pour votre valet, celui-ci...
Elle se redressa très droite, à côté de Pierre.
— Bien sûr, Mélie, vous avez l'épaule d'un doigt plus liante que moi. Ça n'est pas étonnant, du reste : vous êtes plus vieille.
— Oti ! fît-elle en riant, treize mois à peine; qu'est-ce que cela? Bailleurs, vous êtes déjà mon aîné par l'esprit: on vous dit si savant!
— ]\on, Mélie, dit Pierre gravement, mais je le deviendrai. Vraiment vous êtes mie aimable fille, on passerait volontiers plus de temps avec vous.
— Oh! fit-elle.
— Mais j'ai ma leçon, et je suis en retard. Elle lui aida à ranger sur son bras les branche»
fleuries, toute contente d'une joie enfantine d'avoir pensé aux rameaux. Il traversa de nouveau le jardin, pour s'en aller. Elle le suivit. Sur le seuil de la porte, il lui jeta un adieu de belle humeur, et sortit en courant. Elle lui fit un petit salut de la tète, et le regarda qui s'éloignait du côté de Villeneuve, par la route ensoleillée.
L'élève de l'abbé Heurtebise faisait de si rapides progrès que, dès la fin de la première année, son maître s'en trouva gêné. L'abbé avait jadis professé la huitième, du temps qu'on y commençait le latin, mais il y avait de cela longtemps, et, malgré tous ses efforts, il sentait des lacunes dans ce vaste ensemble de connaissances qu'il faut posséder pour commencer le moindre bachelier. L'esprit de celuilà, très agile, raisonneur, curieux du pourquoi des choses, devenait embarrassant. Le professeur avait beau se retrancher derrière des faux -fuyants: « Il serait trop long de t'expliquer, » ou encore : « C'est un point délicat sur lequel nous reviendrons, » ces formules ne rassuraient pas ses scrupules. Quelques solécismes, excusés de la sorte, lui revenaient en
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mémoire aux heures tranquilles du bréviaire, avec la ténacité d'un remords, et l'excellent homme en rougissait comme d'une atteinte à l'honnêteté de son enseignement.
— Mon gars, dit-il un jour, je vais te mettre au collège, on t'y répondra.
Il négocia lui-mcme, en cfret, l'admission de i'ierre Noellet au petit séminaire de Beaupréau. Sur les preuves qu'il donna de la capacité de son élève, et vu l'âge avancé du candidat, il fut convenu que celui-ci entrerait en quatrième.
Pendant les deux mois qui précédèrent la rentrée, toutes les aiguilles de la Genivière travaillèrent au trousseau du collégien. On marqua sou linge à son numéro. Les culottes et les vestes qui n'étaient pas tout à fait hors de service furent soigneusement revues et coriigées aux endroits faibles. Le tailleur (lu bourg reçut même la commande d'un vêtement complet. Il y mit tous ses soins: mais ses ciseaux n'avaient qu'une coupe, et fabriquèrent une redingote que le père aurait pu porter, à la rigueur.
Nul n'y prit garde. Ce fut même avec un sentiment d'orgueil maternel que la rnélayère, ayant débarbouillé et peigné ce grand garçon, lui dit, le o octobre :
— Tu vas mettre ton habit neuf, mon JNoellet, |)our aller dire adieu à ton parrain.
Chez les Noellet, les enfants ne discutaient pas les ordres, l'ierro obéit. Pourtant cette visite à la Lnii-
LES MOELLET 3o
dohue l'intimidait extrêmement. Uien ne l'embarrassait plus que Je rencontrer le dimanche, dans le bourg, la famille Laubriet. Auprès de ces gens si bien mis, si polis, il se sentait gauche et efîaré, il étudiait leur air et la difTérence qu'il y avait de leurs manières aux siennes. Cela lui causait, à chaque fois, une sorte de confusion irritée qu'il ne communiquait ^à personne, car son père, sa mère, ses sœurs, n'éprouvaient évidemment rien de semblable.
Ainsi, voyez la métayère. Elle est déjà partie en atours de fêle, sa coiffe à mille petits tuyaux plats liicn serrée avec un beau nœud de ruban, le mouchoir de velours tiré à quatre épingles, la robe retroussée des deux mains. Sur le tout, elle a jeté son capot noir, n'aimant pas à aller en bonnet, en tête blanche, comme elle dit, dans les circonstances solennelles. Elle va son petit pas mesuré et digne de tous les jours, tenant sous son bras gauche, malgré le temps superbe, le parapluie de coton brun qui sert à toute la dynastie des Noellet.
La distance n'est pas longue de la Genivière à la Landehue, par les champs. A cent pas dans le sentier qui monte vers le bourg, on trouve une barrière à claire-voie, une petite allée rejoignant l'allée principale à travers les prairies, quelques groupes d'arbres, puis le château. Pierre voudrait s'enfuir. Derrière ces fenêtres, qui ont l'air de regarder venir, il croit entendre de petits rires étouffés : « Sont ils
?,C) LES NOEr.LET
ilrolos, là- bas, voyez donc, Pierre rVoelkt et sa mère! Oh ! le parapluie de la bonne femme ! oh ! la redingote du garçon ! oh ! ses mains ! »
Pierre ne sait plus où mettre ses mains. 11 est rouge, et se mord les lèvres, exaspéré de voir sa mère marcher si tranquille à côté de lui, se pencher pour examiner les corbeilles de fleurs semées le long de l'avenue ot dire :
— En voilà de jolis bouquets, mon Noellet ! Ne va pas en cueillir au moins !
Comme si on était tenté de cueillir des fleurs, quand on a seize ans passés et qu'on se rend au château de la Landchue !...
Un valet de chambre venait à peine de les introduire dans le petit cabinet où M. Laubrict recevait les fermiers, quand celui-ci entra. En apercevant la métayère de la Genivière, il leva le bras, d'un mouvement invitalif et bon enfant :
— Ma lirave métayère, dit-il, ce n'est pas ici qu'on aurait dû vous recevoir. Amenez-moi ce grand collégien-là au salon. Ces dames seront enchantées de le voir.
— Vous êtes trop honnête, monsieur Hubert. Et, sans plus de façon, elle suivit M. Laubriet
qui s'était emparé du bras de l'écolier.
— Ah ! ah ! la gloire du Fief-Sauvin, votre fils, métayère. En quelle classe entres-tu, mon garçon ?
Pierre glissait et trébuchait sur le parquet du cor-
ridor, sur la mosaïque italienne du vestibule; il eut un battement de cœur quand M. Laubriet ouvrit la porte du salon, en disant :
— Ma chère amie, je vous amène un élève de quatrième. Après un an : prodigieux, n'est-ce pas ?
Pierre remarqua fort bien le petit mouvement de mauvaise humeur de madame Laubriet, une femme grande, forte, encore belle, qui somnolait dans son fauteuil de rotin garni de pompons de laine.
— Mais certainement, dit-elle d'une voix lente, entrez donc, Pierre.
Il s'avança, plus rouge que les tentures et les meubles de soie cerise de l'immense appartement, ébloui par le reflet des glaces, des dorures et des lustres, grisé par une odeur de verveine, un parfum élégant et nouveau pour lui. Derrière, il entendait ferrailler les souliers de la maman. Madame Laubriet lui désignait le divan du milieu, d'où s'élevait une jardinière pleine de fougères. Pierre crut qu'elle lui tendait la main, serra gauchement les doigts potelés et blancs de la châtelaine, et, voulant s'asseoir sans se détourner pour être plus poli, s'assit sur un livre ouvert. Il se redressa vivement, et écarta le volume. A l'extrémité du salon, auprès des fenêtres aux transparents crème, les deux filles de M. Laubriet, deux enfants, l'une de quinze ans, l'autre de douze, s'étaient penchées, faisant semblant de ramasser
un pinceau toaibé, pour dissimuler un fou rire tcirible.
M. Laubriet, impérieux, appela l'aînée.
— Madcleme !
— Oui, papa.
— Tu n'as donc pas vu la métayère de la Genivière? A quoi penses-tu vraiment ?
Puis, se tournant vers Perrine Noellet :
— Mes fdles prennent leur leçon d'aquarelle avec une de nos amies de Paris.
L'amie, en papillotes blanches, mit son lorgnon sans bouger de sa place. Mesdemoiselles Laubriet se levèrent, l'aînée grande, souple, en robe de flanelle blanche à col marin, fiôre de ses cheveux châtains qu'elle porte depuis peu relevés par un peigne, sûre de sa royauté de jeune fdie qu'elle a lue dans les yeux de son père; l'autre trapue, brusque, une tresse blonde sur le dos.
Madeleine sourit, puisque son père le demande, et va serrer la main de Perrine Noellet.
— Vous êtes bien aimable, métayère.
Marie se pose carrément devant Pierre, qui dénichait si bien les nids dans le temps, et lui fait un petit signe avec les yeux :
— J'ai vu le bouc, dit-elle, il est drôle !
— Mon amie Marie va bien ? reprend l'aînée. Je comptais aller la voir ces jours-ci.
• - Oui, mademoiselle, très bien.
— Et le poulain de lu Huasse, tu ne l'as pas vu, loi, Madeleine ?
— Ah ! vous avez un poulain? dit Madeleine qui s'intéresse aux chevaux depuis qu'elle monte avec son père. Comment le nommez-vous, Pierre ?
— La Rou.-setle, mademoiselle.
— Est-elle jolie ?
— Oui.
— J'irai la voir. Vous me la vendrez, n'est-ce pas quand elle sera grande ?
Quelque chose de plus fort que la timidité fit lever la tête au fils du métayer de la Genivière. Il jeta un regard rapide ^ur la triomphante apparition de grâce et de jeunesse debout à trois pas de lui :
— Elle n'est pas à vendre, fit-il.
— Qu'est-ce que tu dis là ? répliqua la mère Noellct confondue, si cela fait plaisir à mademoiselle...
— Vous chasserez peut-être avec ? demanda Madeleine en montrant ses dents blanches.
Pierre n'était pas Vendéen, c'est-à-dire entêté et susceplible, pour rien. Il regarda de nouveau la jeune fille, cette lois bien en face, et répondit :
— Oui, si cela me plaît.
Tout le monde se prit à rire de la façon dont il avait répondu cela.
Madame Laubriet intervint à propos.
— Nous avons été très heureux, mon cher en-
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l'ant, dit-elle, d'apprendre que vous alliez commencer vos études à Bcaupréau, et surtout du motif qui vous y conduit.
— En effet, le motif... reprit Madeleine qui avr.it l'air de l'ignorer complètement, mais qui voulait réparer : savez-vous, Pierre, que vous rencontrerez là-bas notre cousin ?
— Mon neveu, le vicomte de Ponthual, ajouta madame Laubriet, qui ne détestait pas rappeler qu'elle était née d'une famille noble du pays.
— Il est bête, mon cousin Jules, allez! s'écria Marthe, et paresseux ! vous n'aurez pas de peine à être- plus fort que lui.
Madeleine rougit légèrement.
— Cette petite est insupportable aujourd'hui, ditelle, elle parle à tort et à travers : Jules n'est pas trè:5 travailleur, c'est certain, il a été si longtemps délicat. Peut-on lui en faire un crime?
— Un bon garçon, surtout, repiit madame Laubriet en manière de conciliation, trop bon et trop riche... Il est d'ailleurs de deux classes au-dessus de vous, Pierre, et vous n'aurez pas à lutter avec lui.
Puis, d'un ton plus vif, le ton du congé:
— Ma chère métayère, quand mon mari ira voir mon neveu au collège, il demandera votre fils au pirloir.
— Certainement, dit M. Laubriet, mon tilleul et mon neveu : deux amis de la maison.
LES iNOELLET 41
— Vous lui ferez bien de l'honneur, répliqua la petite mère iXoellet.
Satisfaite, suivie de son fils, la métayère, après une révérence, quitta le salon, reprit sans trouble le parapluie qu'elle avait l?issé à la porte, et se retroussa pour le retour.
Le leiidijinain , au trot dansant de la Huasse, toute la famille Noellet s'acheminait vers Beau préau, les trois hommes sur le devant de la carriole, avec la longue malle à poils de sanglier du collégien, les femmes dans le fond, leurs beaux bonnets recouverls d'un mouchoir en pointe, à cause du vent. Ils ne causaient pas, n'ayant le cœur gai ni les uns ni les autres. L'entrée en pension d'un des leurs les troublait à des degrés et pour des motifs divers. C'était, pour cette race de laboureurs, une nouveauté grosse d'inconnu, une séparation précoce d'avec un enfant qui, sans* le collège, fût resté jusqu'à vingt et un ans sous le toil; c'était encore, pour Jacques et Antoinette, la perte d'un joyeux compagnon. Désormais il ne revion-
(Irait plus que rarement et pour peu de temps, surtout il reviendrait très changé, très différent de ceux qui restaient. La famille recevait de ce départ une atteinte profonde. Julien, le père, remuait lentement et silencieusement ces idées en conduisant la Huasse. Parfois seulement, aux côtes, il se retournait pour demander: « Vous n'avez pas froid, les marraines? » La mère, reconnaissant le long du chemin quelque cortège d'écolier, trottant comme eux vers Beaupréau, disait, le plus gaiement qu'elle pouvait, pour habituer son Noellet et lui relever le cœur :
— Tiens, mon petit, encore un de par chez nous, celui-là, un gars de Landemont : tu vois bien que tu ne seras pas seul !
Ils arrivèrent bientôt en vue de Beaupréau que couronne la futaie du parc seigneurial des Civrac, et se mirent à descendre vers la basse ville où est situé le collège, au bord de l'Èvre. Le métayer remisa sa carriole dans une petite auberge que Ja rentrée mettait en émoi comme un jour de marché. Puis ce fut, durant plusieurs heures, des courses processionnelles, ahurissantes, du bas en haut et du haut en bas de la petite ville, avec de longs arrêts debout : chez des marchands, des amis, des ouvriers qui devaient exécuter quelque travail à la Genivière,
Partout le même accueil : '( Vous voilà donc, maître Noellet? C'est (,a votre gars? A-t-il grandi!
M LESNOELLET
Va falloir être sage, dame! » Pierre suivait., traînant le pied, les yeux vagues, absorbé, près de son frère, qui lui tenait la main pour ne pas le quitter.
Parfois, au fond des boutiques, de grandes fdles, couturières ou lingères, à moitié démo selles de ville, levaient la tète vers ce garçon robuste et hardi, riaient entre elles, et se remettaient à 1 "ouvrage avec un air de dire : « Est-il bêle d'aller s'enfermer! »
Ce fut la première impression de Pierre, quand il pénétra dans la cour de la porterie. Le petit séminaire de Beaupréau n'était pas alors réparé et blanchi comme il l'a été depuis. Du côté de la rue surtout, avec ses hauts murs noirs, il avait un air peu engageant de caserne.
Les Noellet, à la file, traversèrent cette première cour, le vestibule, et se trouvèrent devant la façade principale, sur la terrasse qui domine les cours de récréation cL les prairies de l'Èvre. Il y avait là des groupes de jiarents et d'élèves venus de tous les points de la Vendée militaire. Plusieurs étaient debout à la même place depuis des heures, campés autour de la même caisse d oranger, causant de leurs affaires, comme à une foire, avec la tranquillité naïve de gens qui se sentent partout chez eux, de la Sèvre à la Loire. Le supérieur allait de l'un à l'autre, obligé d'être aimable avec chacun, épuisé (l'une telhï dépense de sourires et de représentation, vaillant quand même à la corvée. Il vint aux Noellet,
leur dit quelques mots, puis, s'adressant à Pierre :
— Portez votre malle au dortoir des moyens. Vous savez où c'est?
— Non, monsieur.
— On vous l'indiquera.
Pierre et Jacques soulevèrent la malle, et partirent en courant. Arrivés au bas d'un escalier de pierre où montaient et descendaient, avec un bruit assourdi>;sant, des collégiens de toutes tailles, ils demandèrent : « Le dortoir des moyens, s'il vous plaît? » Des éclats de rire furent toute la réponse ([u'ils obtinrent. Ils montèrent, un peu penauds, un étage, et enfilèrent un couloir. De l'embrasure d'une croisée, tout à coup, un élève se jeta dans leurs jambes.
— Sapristi, dit-il, vous m'avez fait grand'peur! J'allumais une cigarette. Comment t'appelles-tu, toi, le grand?
— Pierre Noellet.
— Et moi Arsène Loutrel. Où vas-tu par là? Ce sont les chambres des maîtres.
Celui qui parlait ainsi était un petit à figure ramassée et couverte de taches de rousseur. Ses yeux ronds, extrêmement mobiles et fureteurs, annonçaient une nature dissipée. Serviable, il devait l'être aussi, puisqu'il voulut bien remettre sa cigarette éteinte dans sa poche et conduire les deux frères au dortoir des moyens,
— 47, voilà ton numéro.
46 LES XOELLET
Jacques regardait avec effarement celte grande salle blanchie à la chaux, les lits de fer rangés le loug des murs, les deux vasques de fonte surmontées de robinets en bec de cygne, et son étonnement semblait se changer en une sorte de malaise. Tant de gens dans une même chambre ! mon Dieu, qu'allait devenir son frère là dedans? 11 avait hâte de sortir, et, quand il fut dehors, il respira bruyamment, à plusieurs reprises, comme si l'air lui avait manqué là-haut.
Les deux frères retrouvèrent le gros de la famille resté sur la terrasse. Mais, dans l'intervalle, pendant ce commencement d'absence de quelques minutes, les figures s'étaient allongées. La métayère, ferme jusque-là, avait les yeux rouges. Ellcj"ta les bras autour du cou de son enfant, et le serra longtemps, comme ]»our donner une provision de "Daisers et de tendresse à cette jeunesse qui allait se séparer d'elle pour la première fois. Marie, plus maîtresse d'elle-même, plus gênée aussi par tant de témoins de leurs adieux, mais dont la joue un peu pâle, la voix brève et plus nerveuse indiquaient aussi l'émotion, embrassa Pierre rapidement: « Au revoir, dit-elle, le premier de l'an sera vite venu, va ! Je te ferai une tourte pour ton arrivée. » Antoinette pleurait tout à fait. Le père, qui ne voulait |ias paraître ému, s'écartait à chaque instant pour aller regarder le ciel où montaient de gros nuages. Il saisit la main de son fils dans sa main calleuse, et dit rudement :
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« Va, mon gars, et fais-nous honneur. » Le dernier, Jacques s'approcha, saisit son frère à bras-le-corps, et, levant sa tête rousse vers le visage de son aîné : (' Mon Pierre! murmura-t-il, mon Pierre! » Ce mot disait tout : sa vieille amitié, son chagrin, le plaisir qu'il aurait à le revoir. L'écolier fut obligé de faire effort pour se dégager. Il s'écha{)pa en courant, se retournant encore pour envoyer un sourire aux siens, et descendit en quatre enjambées les vingt marches de l'escalier de la cour. Mais Jacques l'avait suivi, et, assis sur le parapet de la terrasse, il continuait d'appeler : « Mon Pierre! mon Pierre! » Il fallut les cris des collégiens ameutés pour chasser de là cet enfant, âme tendre et fraternelle.
Quelques minutes plus tard, Pierre Noellet crut entendre dans le chemin qui longe le collège le bruit de la carriole de la Genivière. 11 avait si souvent observé le pas de la Huasse et la plainte particulière d'un des ressorts, les jours de foire, quand on attendait le père, à la nuit tombante, et que les enfants s'amusaient à le deviner de loin ! Il s'étonna luimême de se trouver si peu ému. Il s'en serait plus étonné encore s'il avait pu voir l'air morne, la tristesse, l'inquiétude de tous ces braves gens qui étaient son père, sa mère, ses sœurs, Jacques, et qui remontaient en effet par le chemin plus court qui borde les murs du petit séminaire ; surtout s'il avait su que l'enfant est un riche dans la vie et que plus tard il n'y a plus de petite sœur, plus de mère dont
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on remplit l'âme, plus de Jacques désolé pour retenir par ses habits le frère aîné qui s'en va!
Pierre Noellet ne pensait point à cela. Seul, a])puyé le long d'un des tilleuls de la cour, il exavninait les élèves disséminés autour de lui et dont il était le point de mire, en sa qualité de nouveau de quatrième. Il y avait surtout un gros garçon joufïïu ([ui l'occupait beaucoup. Celui-là, au milieu de ses camarades bien modestement habillés de redingotes ou de vestes noires, de pantalons trop courts et de gros souliers de marche, avait une mise relativement recherchée, une jaquette, le seul faux col à bouts brisés qu'on pût rencontrer à Beaupréau, des bottines vernies, un air bien nourri et légèrement insolent qui dénotait la fortune. On devait le craindre, car il parlait haut, et l'on sentait que c'était une habitude chez lui. Depuis cinq minutes, il parlait du nouveau au milieu de son cercle de familiers qu'il dépassait de la létc.
— Noellet? disait-il à l'un d'eux, tu es sûr?
— Oui, je l'ai entendu nommer tout à l'heure i)ar le maître : il est du Fiel'-Sauvin.
— Alors, c'est bien ça.
— Tu le connais?
— Pas personnellement, tu conçois : c'est un petit fermier de mon oncle Laubriet. A-t-il l'air assez godiche!
— Pour ça, oui.
— Mt pas content qu'on s'occupe de lui. Oh! là.
le nouveau, là-bas, si ça ne le plaît pas qu'on s'occupe de toi, tu n'as qu'à venir me le dire.
Le sang montait aux joues de Pierre. Il eût volontiers échangé un coup de poing avec cet impertinent qui mentait par vanité, en représentant le père comme un fermier de la Landehue, et la tentation devenait forte, quand il fut abordé par Loutrel. Celui-là n'était pas un élégant, quoiqu'il ne fût pas non plus négligé dans sa tenue. Pierre raccueillit comme un sauveur.
— Quel est donc ce grand qui pérore, les mains dans ses poches? dcmanda-t-il.
— Jules de Ponthual, un élève de seconde.
— 11 ne me plaît pas.
— Un brutal. Défie-toi de lui quand il lance une balle.
— Il est fort?
— Oui, des mains, dit en riant Loutrel, et sa petite face chafouine se rida, comme un ballonnet de baudruche dégonflé .
La conversation n'alla pas plus loin. Un coup de cloche, une volée de moineaux très au courant de la discipline qui s'abattent sur les tilleuls : la récréation est finie. Les élèves s'alignent sur deux rangs, le bruit des voix meurt lentement sous les regards du maître, et les files silencieuses, montant l'escalier de la terrasse, disparaissaient peu à peu dans les salles d'étude.
La vie de collège commençait.
Pierre Noellet s'habitua vile.
Après quelques mois, nécessaires pour combler les lacunes de son instruction hâtive, pour discerner les causes de son infériorité et les modèles classiques en laveur auprès du maître, il prit la tète de sa classe, et s'y maintint. Dès la première année, il eut plusieurs prix ; la seconde, il les eut tous. Depuis lors, ce fut une réputation établie, une opinion acceptée par tous, que Pierre JNoellct du Ficf-Sauvin était un élève hors de pair, avec lequel il était inutile d'essayer même de lutter. Son intelligence, vive et patiente à la fois, avait cette qualité, très heureuse chez un écolier, d'être également développée dans tous les sens. 11 était premier en mathématiques et en narration française, premier en vers latins
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et en tliùme grec. Aux distributions des prix son nom, quinze fois rappelé, provoquait des bravos sans fin, qui couvraient de confusion la petite mère IN'ocllet, assise dans un coin et désignée aux regards par tant de couronnes de lauriers qu'elle avait sur les genoux. Si l'evêque ou quelque autre personnage s'arrêtait au collège, c'était Noellet qui faisait le compliment. D'autres succès, ceux-là plus recherchés encore et plus intimement flatteurs, l'attentendaient aux a. académies », séances littéraires où les meilleurs élèves des hautes classes venaient , à tour de rôle, lire un devoir en prose ou en vers. Ces jours-là, dans la grande salle des fêtes, le théâtre était monté, représentant un salon moderne, avec le buste de Moïse à droite, reconnaissable à sa barbe de fleuve, celui de David à gauche, sa harpe sur le cœur. Au fond de la scène l'orchestre se massait : sur le devant, les cinq élus tenaient leur cahier roulé, un philosophe, deux rhétoriciens, deux élèves de seconde, grands enfants un peu gauches et timides, mais ayant dans les yeux une fleur de jeunesse honnête qui en disait long sur l'excellence de la race et du milieu où ils vivaient. Quand le supérieur se levait et annonçait : « M. Pierre Noellet du Fief-Sauvin, élève de seconde, » un murmure flatteur courait dans l'assistance. La lecture achevée, tandis que la fanfare jouait un refrain très ancien, le fils du métayer de Genivière se rasseyait au milii-u des applaudissements, et, voyant
toutes ces mains tendues, tous ces yeux qui le fixaient; chargés de louange ou d'envie, il se sentait roi dans ce petit monde, vainqueur incontesté dans ses premières luttes avec ceux de son rang ou d'une condition plus élevée.
La comparaison lui manquait pour apercevoir l'huaiilité de ces triomphes. Et longuement, silencieusement, en paysan taciturne des Manges qu'il était encore, il s'en grisait. Par un travail de son esprit songeur, il en vint à croire que l'intelligence est l'uiiiquc maîtresse du monde, capable d'y donner, à ceux qui la possèdent, le premier rang partout, comme au collège.
Quelqu'un l'entretenait aussi dans cette illusion d'orgueil : c'était Arsène Loutrel. Fils d'un petit fabricant de village, à demi usurier, né dans un milieu de bourgeois on formation, il en avait les préjugés, les rancunes, les défiances et l'instinct de flatterie. Le hasard l'avait fait le protecteur et l'iniliatcur de Pierre Noellet, au début. Lorsque celuici eut conquis un rang privilégié dans l'estime de ses camarades et de ses maîtres, Loutrel en profila habilement. H sut le flatter, devenir son confident, bénéficier de la réputation intacte de son ami, et lui, médiocre cl vulgaire, prendre un ascendant incroyable sur une nature en tout point supérieure à la sienne.
Ils causaient surtout les jours de promenade, lorsque, après une longue marche, le maître d'étude
donnait le signal de l'arrùt en quelque endroit consacré par la tradition : au carrclour d'une route, à l'orée d'un bois, sur le tumulus d'un camp de César, ou encore au bord de lÈvre, près d'une closerie perdue sous les arbres et que les collégiens avaient surnommée « la Mère-au-Buis », à cause des touffes de buis qui poussaient, on ne sait pourquoi, tout autour. Pierre aimait ce petit coin de pays. L'eau courait à ses pieds, tordant les tiges des nénut'ars; à gauche un moulin virait; sur le coteau (l'on face, la grosse métairie de la Roclie-Baraton étalait ses toits rouges et le pampre de son clos de vigne : cela ressemblait à la Genivière.
Un jour que Loutrel et lui s'étaient assis là, tandis que leurs camarades bondissaient dans la châtaigneraie en pente, chassaient un écureuil trahi par sa queue rousse ou tendaient aux poissons des lignes primitives armées d'une épingle tordue, ils en vinrent tous deux à parler de l'avenir.
— Moi, dit Loutrel, je sais fort bien ce que je serai.
— Quoi donc? demanda Pierre.
— Architecte.
— Ce doit être beau, en effet, de construire des châteaux, des églises, des monuments publics, d'inventer, de trouver des formes nouvelles appropriées ù des besoins nouveaux.
— Bah ! dit Loutrel en riant, je n'en chercherai pas si long, je t'assure. Les idées nouvelles, je les
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laisse à d'autres. Cinq pour cent sur les travaux, voilà ce qui me semble beau dans le méii'r. Pour ce prix-là, je construirai des maisons à un, deux, trois étages, des fermes, des granges, des toits à porcs, si l'on veut, avec autant de plaisir qu'un palais.
— Je t'ai toujours dit, Loutrcl, que tu étais médiocre.
Au lieu de s'emporter, le collégien leva les épaules, et répondit :
— Pratique, mon cher, ne confondons pas. Ta es pour les grandeurs ; moi, je suis pour les réalités positives. Je sais compter, je ne fais pas de rêves. Je n'étais pas plus haut que ça, mon père m'appelait dans son cabinet, et me disait, en lapant sur son gousset sonnant : « Petit, n'oublie jamais c{ue deux et deux font cinq ! » 11 connaît la vie, lui!
— On ne m'a pas appris ça, reprit Nocllet dédaigneusement. Où iras -tu pour te préparer à ce métier d'arcliilecte ?
— A l'école des Bcau.\-Arts.
— A Paris, sans doute?
— Évidemment. J'y passe trois ans, recommandé il un architecte de la ville et à un professeur de l'École, je reviens à Clisson, et j'achète le cabinet de M. Lafeuillade, qui s'est presque engagé à me le céder. Il fait dix-neuf mille francs en moyenne, Lafeuillade.
— Tout cela est merveilleusement combiné, je
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te fclicilc de voii' si clairement devant toi. Tes parents approuvent le projet?
— C'est eux qui me l'ont conseillé, eux qui ont décidé que j'irais à Paris au lieu de moisir dans une étude de province, eux qui ont fait des ouvertures discrètes à M. Lafeuillade. Tu n'as pas eu la même chance, toi, Noellet: il t'a fallu trouver la voie tout seul. Comment t'est-elle venue, ton idée d'être prêtre ?
— Comme viennent toutes les idées, répondit Pierre un peu rudement,
— Je ne dis pas qu'elle soit mauvaise, mais pourquoi celle-là plutôt qu'une autre? Car enfin, tu pourrais prétendre à tout, fort comme tu l'es?
Pierre essa>a de rencontrer les yeux toujours agités et fuyants de son camarade, et, voyant qu'il ne se moquait pas:
— A quoi, par exemple? demanda-t-il.
— Mais à tout, je le répète. Un garçon comme toi serait ce qu'il voudrait : avocat, médecin, journaliste, magistrat, que sais-je, moi, conseiller d'État !
Loutrel se rendait-il un compte exact de ce que peuvent être les fonctions de conseiller d'État, il est permis d'en douter.
Noellet ne répondit pas. Un peu de songerie s'était emparée de lui. Il regardait l'eau grandir dans la rivière, — car le meunier venait de fermer la vanne du moulin, — affleurer la chaussée de pierres moussues, la déborder et retomber en cascade, couvrant
dans sa chute mille petites cavernes pleines d'air et brillantes comme de la nacre.
— En rangs, monsieur Noellet ! monsieur Loutrel, en raniis ! cria le maître d'étude.
Pierre se leva. Puis, impétueusement, il s'élança sur la pente de la chltaigneraie. Il était superbe et nerveux, il avait le pied habitué aux sentiers des coteaux : en une minute, il rejoignit la division, laissant Loutre! emliarrassé dans les ronces et trébuchant sur les pierres.
Au fond, il n'avait qu'une faible estime pour Loutrel. Son instinct de paysan discernait le côté vulgaire de cet enfant de petite ville ; l'âme honnête et candide encore qu'il tenait de la mère Noellet l'avertissait du danger de cette nature médiocre et précoce. Et cependant, ù peine le dîner terminé, il retrouvait Loutrel sur la cour, se mettait du même camp au jeu, ou se promenait avec lui, les jours de pluie, sous le hangar du gymnase. C'est que Loutrel n'était pas seulement insinuant et flitleur: parmi ces fils de fermiers qui composaient la majorité de la population du collège, naïfs, bons enfants, réservés dans leur langage, nul n'avait son expérience relative du monde, nul ne savait comme lui raconter une histoire drôle, un de ces propos de gros lourg médisant auN(jiiels il avait été môle dès son enfance. Il parlait avec assurance de Paris, oii il était allé vers l'âge de douze ans, de Nantes, où il passait quelquefois; des professions qu'il avait étudiées avec
son père, des bals, de la politique, de la mode, d'une multitude de choses dont ses camarades n'avaient, pour la plupart, qu'une idée confuse. Eux ils riaient et se moquaient, eux les vrais enfants, de la suffisance de Loutrcl, de ses théories sur le monde et sur l'argent. Ils aimaient mieux la balle et le cerceau, les courses sur les écbasses ou les joutes à l'échabot de buis. Que leur importait? Ne possédaient-ils pas, dans leur cœur simple et droit, la science suprême de la vie, ne savaient-ils pas clairement où ils allaient, appelés par une voix qu'ils avaient entendue tout petits et à laquelle ils obéissaient comme alors, avec une candeur et une certitude égales? Mais Pierre Noellet, plus âgé que la plupart, était surtout d'une tout autre trempe. Son esprit inquiet ne se plaisait que hors du moment présent. Dès le début, le monde, l'avenir, l'inconnu, l'avaient tenté. Il ne résistait pas môme aux apparences de ces choses : à ceux qui se présentaient en leur nom il allait. Et sa liaison avec Loutrel, incompréhensible au premier coup d'œil, avait des raisons profondes dan ia vanité salisfuitc et dans l'insatiable curiosité de sa nature.
Ses maîtres remarquaient en lui de brusques changements d'humeur. Pour une mauvaise place, pour un reproche, ils le voyaient demeurer sombre des journées entières. Son intimité avec Loutrel ne leur plaisait guère non plus. Ils s'en affligeaient, ne pouvant se défendre ni d'une vive sympathie
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pour une nature si richement douée, ni d'une inquiétude croissante avec le temps, en pr/sence des symptômes alarmants qui se révélaient chez lui. L'un deux s'en était ouvert à Noellet, un vieux professeur tout rond et tout blanc qui avait volontairement enfoui, dans renseignement obscur d'un collège, des talents remarquables d'orateur et de savant. Il l'avait emmené sous la charmille du jardin, sa promenade favorite, tiède pour le moindre rayon, dès que le soleil montrait 'e nez. Et là, plusieurs fois, paternellement, il lui avait rappelé qu'il y a quelque chose, beaucoup de choses môme, au-dessus du succès ; il avait ramené le jeune homme, comme à une source guérissante, vers la vocation de l'enfant. I! était éloquent, parlant ainsi. 11 avait l'autorité qu'ajoute l'exemple à la parole. Il aurait pu dire : « Faites comme moi, dépensez-vous pour les petits, les hunibles qui ne s'en apercevront pas et ne vous remercieront pas; n'ayez pas môme une ambition, avec le droit de les avoir toutes : la joie intime qui vous en reviendra vaut toutes celles de la gloire. » Mais Pierre, toujours extrêmement poli, touché même de ces marques d'affection, n'y répondait pas par une égale ouverture de cœur. II éludait les questions, faisait de vagues promesses : rien ne changeait en lui. 11 demeurait à la fois ombrageux et attirant, plein de talents incontestables et d'insupportable vanité, triste souvent sans raison, ou pour une raison secrète ({u'il ne disait pas.
A'ul pourtant n'était plus fêté, plus aimé de ses camarades et de ses professeurs, plus choyé par ses parents. Les jours de sortie, la première carriole ([ui s'arrêtait devant la porterie du collège, bien avant l'heure fixée, c'était celle de Jacques, attelée de la vieille Huasse ou de la jeune Roussette. La mère quand elle venait au marciié, le père quand il venait aux foires, ne manquaient jamais de quitter leurs affaires pour embrasser leur gars. Dans les mois d'été, M. Laubriet, selon sa promesse, l'appelait quelquefois au parloir. C'était un événement pour le jeune homme. M. Laubriet l'avait toujours intimidé : Madeleine lui faisait perdre tout moyen. 11 lui trouvait un air de déesse, et s'étonnait que Ponthual, qui n'avait aucun raffinement d'espiit ni de langage, pût trouver grâce devant un être si supérieur et si fort au-dessus de l'humanité. A peine rentré sur la cour, il se remémorait les bévues ou les impolitesses qu'il croyait avoir commises, rougissait, et se torturait l'âme au point d'y rêver la nuit et d'en être malheureux longtemps après.
Les visites de M. Laubriet devinrent naturellement beaucoup moins tréquenles, lorsque son neveu eut quitté k' collège. Là dernière eut lieu vers la fin de noveajbre, pendant une récréation de midi. Tl y avait plus d'un an que Jules de Ponthual était parti. Pierre commençait sa philosophie. Il n'avait pas vu, de îoutes les vacances, M, Laubriet, arrivé seulement en octobre à la Landehue. Et celui-ci, traversant
Beaupréau pour se rendre à Paris, s'était enfin souvenu de son filleul.
Au moment oii M. Laubriet, accompagné de sa femme et de ses deux filles, ouvrait la porte du vestibule et s'avançait sur la terrasse, Pieir(; jouait à la balle, au bas du mur, dans la grande cour. Il jouait avec la fougue qu'il y mettait à certaines heures, couvert de |)oussière, tète nue, le front en sueur. Un pâle soleil de fin d'automne luisait entre deux nuages, et, pour se réchauffer à ses derniers rayons, malgré le bruit, quelques pinsons se posaient sur la fine pointe des tilleuls, OUI des nids de chenilles remplaçaient les feuilles tombées.
Tout à coup les ombrelles de mesdemoiselles Laubriet apparurent au-dessus du mur bas de la terrasse.
— Noellet! crièrent vingt voix, Noclîet, on te demande au parloir!
Pierre s'arrêta court. En reconnaissant les châtelains de la Landehue> il eut un instant de si grande confusion, qu'il eût voulu pouvoir s'enfuir et se cacher. Puis, brusquement, il prit son parti, renoua sa cravate, secoua la poussière de sa veste, ébouriffa ses cheveux demi-lcMigs collés sur ses tempes, et courut vers l'escalier.
L'absence de Ponthual lui donnait-elle plus de liberté, ou l'âge plus d'aplomb; était-ce un de ces accès de courage comme en ont les timides pris au
piège ? Il se présenta suiis bredouiller, et serra la main de M. Laubriel, en disant ce qu'il ne disait jamais :
— Bonjour, mon parrain!
M. Laubrict parut enchanté. Il regarda le collégien avec un certain élonnement admiratif, comme s'il venait de le découvrir, et répondit :
— Tiens, ce Pierre!... Il y a une éternité que je ne t'ai vu, mon filleul.
— C'est vrai : depuis Pâques dernier.
— Te voiLà demi-bachelier, et philosophe tout h fait. Dans quelque mois, tes études seront finies, et une autre vie commencera pour toi, la vie sérieuse.
— Dans deux cent cinquante-neuf jours.
— Vous les comptez? dit Madeleine, en riant.
11 osa lever les yeux jusqu'au bas de la robe de l'élégante Parisienne et répondre :
— Oui, mademoiselle, je les compte : j'ai peur d'eux.
— Comment! fit-elle, peur de l'avenir?
— Je le comprends joliment, interrompit Marthe; cela me ferait une terreur folle, à moi, le séminaire, avec sa grille, sa cloche, ses murs nus, sa règle... oh! une règle surtout!
— Marthe! d't madame Laubriet, toujours émue des sorties impétueuses de sa fille cadctle, ce ne peut être là la pensée de Pierre. IN 'est ce pas, Pierre?
— Évidemment, se hâta de dire le jeune homme; je me trouve bien ici, voilà tout.
Ils continuèrent à causer en se promenant sur la terrasse. Pierre se sentait moins embarrassé que de coutume. M. Laubriet était de belle humeur de retourner à Paris. La conversation fut donc plus animée, plus longue qu'elle ne l'était d'ordinaire entre eux. Madeleine n'y prit point part. Elle ne considérait pas précisément comme une distraction les visites au collège. A petits pas, sur le sable craquant, elle se contenta d'accompagner ses parents, de regarder toutes choses autour d'elle, d'écouter avec des airs distraits et d'échanger avec sa sœur, de temps à autre, un coup d'oeil ou un mot qui les faisait rire toutes deux. Cependant, quand Pierre eut quitté la famille Laubriet, au moment où il descendait les premières marches du perron pour retourner dans la cour, il entendit Madeleine dire à son père, de sa voix nette et un peu dédaigneuse :
— Jl a vraiment gagné, ce garçon I
Et, en effet, les traits de Pierre Noellet s'étaient afTmés par ce travail lent de la pensée, qui met son empreinte sur le visage de l'homme. Ils avaient perdu quelque chose de leur rudesse primitive. Sur ses joues, au coin des lèvres, une barbe fine et frisée commençait à pousser. La physionomie était énergique, l'œil un peu sombre, le sourire charmant.
Rentré à l'étude, ce jour-là, Pierre ne put travailler. Il mit les coudes sur son pupitre, ?a tête entre ses mains, et, sans lire une ligne du livre qu'il avait sous les yeux, paraphrasa longuement, avec délices, les six mots aimables de Madeleine Laubriet.
vu
lis comptent aussi les jours à la Genivière. Et demain, c'est jour de sortie. Comme il fait bon veiller, cette nuit d'hiver, au coin du feu ! Dehors, il gèle légèrement. Autour du foyer, où les lisons d'un fagot entier se consument peu à peu, recouverts par un bout d'une écorce de cendres, blanche et frénnssante, que le vent soulève, les Noellet sont assis en demi-cercle. Le père tresse des j)aillons pour mettre le pain à lever. Assis et penché en avant, il enroule sur elle-même une torsade de paille qui formera le fond, et lie les anneaux de cette spirale, les uns aux autres, au moyen d'une sorte de lanière verte. Est ce du jonc, du roseau, de l'osier? Non, une tige de ronce coupée en quatre. C'est Jacques qui a été cueillir dans les haies ces longs
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brins souples qui s'allongent derrière sa chaise, et s'enlacent comme des couleuvres. Il les prend un a un, les fend avec son couteau, les passe à son père. Tous deux sont absorbés par ce travail, auquel se prêtent mal leurs mains dures à plier.
A côté, il y a quatre femmes, quatre bonnets blancs inclinés aussi vers le feu, presque pareils, quatre bonnets blancs qui ne causent presque pas, et s'appliquent de leur mieux : la métayère d'abord, un peu parcheminée et amaigrie maintenant, sa fille aînée près d'elle, Marie, plus brune, plus grande et de physionomie plus sévère ; puis Antoinette, alerte, éveillée, toute blonde et rose ; enfin, la dernière et touchant de sa chaise l'autre montant de la cheminée, Mélie Rainette, qui est venue passer la veillée à la Genivière. Elle y vient souvent, depuis quelque temps. Aurait-elle donc changé? Serait-elle devenue coureuse et folle de plaisir comme tant de filles qui s'en vont bavarder, danser et coqueter de ferme en ferme? Mais non, voyez-les toutes. Chacune a sur son tablier un peloton de fil, à la main un crochet fin d'acier et une sorte de rosace blanche à jour qui grandit plus ou moins vite, suivant lâge et l'adresse. Mélie est la plus adroite, naturellement. C'est elle qui a donné aux autres la méthode et le dessin. Ses maigres doigts d'ouvrière, plissés et piqués, tordent le fil d'un effort sûr et rapide. Antoinette et Marie se dépêchent tant qu'elles peuvent. Mais on sent bien qu'elles n'ont pas l'habitude de ce travail. Dans les
métairies de Vendée on ne fait pas de dentelle au crochet. Pourquoi donc et pour qui toutes ces femmes travaillent-elles? A peine si elles se disent un mot de temps à autre. Seulement, quand elles lèvent la tête et qu'elles échangent un coup d'œil, on voit bien qu'elles ont la môme pensée. Leurs sourires se parlent tandis qu'elles se penchent de nouveau, de ces sourires aux causes profondes qui durent un peu sur les lèvres, comme une fleur qui a le pied dans l'eau. C'est qu'elles ont le même secret, et qu'elles préparent ensemble la même surprise. Il y a déjà, le croiriez-vous, plus de cinquante roses dans l'armoire. 11 en faut cinq cents peut-être. Mais avant deux ans tout sera fini, cousu, prêt à porter. Oh ! la belle aube blanche et mousseuse ! Sera-t-il content quand il la recevra de leurs mains ? Seront-elles heureuses quand elles la lui offriront et qu'il montera à l'autel, habillé en diacre, avec leur aube toute en roses blanches ! Car lui, c'est Pierre, l'aîné de la Genivière, celui qu'on aime et qu'on gâte à l'envi. 11 est si beau, si intelligent ! Toutes les espérances de la maison sont sur lui. Les yeux se mouillent de penser seulement à l'avenir. Cher enfant! comme on l'aime, et comme sa place est bien gardée !
Ce soir surtout, les sourires, les signes d'intelligence sont plus fréquents entre les femmes, parce que demain il sera là. Depuis un mois, on s'en réjouit. Et la joie qui va venir, vous savez, c'est au moins aussi bon que la joie venue. Riez donc. An-
toinette, et vous Jacques, et vous Marie, riez vieille maman, dont la jeunesse s'est partagée entre ces beaux enfants et s'est perdue en la leur. Soyez fière ! Demain, vous aurez votre Pierre à vous, tout un jour, comme autrefois.
Le père, en tordant la paille, pense à tout cela, lui aussi. Le voilà qu étend sa main par-dessus les jambes de Jacques, et saisit la petite rose qu'achève sa femme, de l'autre côté. Il pèse cette toile d'araignée dans sa main lourde, et cela lui paraît drôle. 11 essaye de passer un doigt dans le plus grand des jours de la dentene, et, n'y parvenant pas, il a un haussement d'épaules admiratif.
— Comme c'est fin tout de même 'dit-il.
Une fusée de murmures satisfaits lui répond sous les bonnets blancs. Mais nulle ne s'interrompt de travailler, et l'aube merveilleuse grandit, dans le songe recueilli de la veillée.
Ils n'avaient pas eu tort de se réjouir. Depuis le matin de bonne heure qu'il était arrivé, Pierre n'avait cessé de se montrer aimable et gai compagnon. Il était dans ses bons jours, sans doute. La métayère le trouvait même plus affectueux que de coutume avec elle, et, comme il l'embrassait sans raison apparente après le dîner de midi, elle lui avait dit, en serrant dans ses bras ce grand fds de vingt ans : « Mon Noeliet, lu es chérissant aujourd'hui comme quand tu étais [)etil. Qu'as-tu donc? » Les deux sœurs, endimanchées, l'avaient accompagné dans le bourg, très fières d'avoir à côté d'elles ce beau Noeliet, large d'épaules comme un métayer et habillé comme un monsieur, — du moins le croyaient-elles, — avec sa redingote des
jours de sortie, et sa chaîne de montre en argent, legs d'un vieil oncle de Montrevault, dont Pierre avait hérité. Avait-on couru de porte en porte ! Que de claquements de sabots sur la terre gelée! Que de bonjours et de poignées de mains! Que d'histoires contées de part et d'autre !
Ce fut vraiment une bonne matinée.
Malheureusement, après raidi, la neige commença à tomber, par petits llocons rares d'abord, et qui semblaient hésiter et choisir leur terrain avant de se poser, puis par masses lourdes, plus pressées, que des tourbillons de vent, venus on ne sait d'où, mêlaient et emportaient en gerbes blanches, fouettant les arbres, les talus, les toits, où elles s'accumulaient sans bruit.
Et cela dura longtemps, longtemps. Le jour baissait. Tout le monde é!ait rentré à la ferme. Marie avait quilté sa robe du dimanche et repris son travail. On l'entendait plier du linge dans la chambre h côté. Pierre jouait aux cartes avec Antoinette, sur un coin de !a table de cerisier. 11 ne riait plus, et sa sœur voyait bien qu'il ne prenait aucun plaisir aux cartes. Par instants, quand elle lui parlait, elle dont les quinze ans n'avaient pas d'heure sombre, il s'efforçait, de faire meilleure contenance, mais l'effort paraissait, et ne durait pas. Antoinette en fut d'abord étonnée, puis peinée, ne comprenant pas qu'on pût s'ennuyer près d'elle, même par la neige. Quand la partie fut finie, elle se leva.
entoura gentiment de ses mains jointes la tète de son frère, et, fixant sur ses yeux ses yeux candides :
— Tu as du chagrin? dit-elle.
— Mais non, petite sœur, je n'ai fait que rire avec vous toute la matinée.
— Alors, jiourquoi es-tu triste maintenant.
— 11 f.iit un tel temps !
— Oh! ce n'est pas ça, mon Pierre!
Il l'attira un peu à lui, et baisa son front blanc.
— Chère folle, dit-il, on ne peut rien te cacher. Je pense à la fin de l'année. Songe donc, si j'étais refusé au baccalauréat!
— Tu ne le seras pas d'abord. Et puis le beau malheur, monsieur l'abbé?
— Ne m'appelle pas comme ça, Antoinette, c'est ridicule.
— Pourquoi?
— Parce que je ne le suis pas, tout simplement, et que je trouve ridicule de donner aux gens des titres qu'ils n'ont pas.
Elle dénoua ses bras, et le regarda avec une petite moue et quelque chose comme une larme qu'elle retenait malaisément au coin de ses yeux.
— Tu n'es pas gentil, ce soir, fit-elle.
A ce moment, la tête de Jacques se dressa derrière la croisée.
— La lioussette est attelée, Pierre, dit-il d'une voix musicale qui fit grésiller la vitre.
Et presque aussitôt on entendit le père crier du dehors :
— Va te dévêtir, Jacques, c'est moi qui conduirai : les chemins sont trop mauvais.
Ces mots, qui sonnaient le départ, réunirent en peu d'instants autour de Pierre sa mère et ses sœurs. « Bonsoir, mon Noellet. Au revoir. Tu nous écriras? » Elles l'embrassaient, chacune à leur tour, et le regardaient comme si elles avaient voulu se mieux remplir les yeux de son image avant de le quitter. Lui se dégagea rapidement, et marcha vers la cour. Puis, au moment de franchir le seuil, il revint vers sa mère, et la serra de nouveau dans ses bras, si fort qu'elle en prit peur. Elle le suivit d'un œil inquiet. Les jeunes filles accompagnèrent la carriole quelques pas. Puis elles rentrèrent, et les deux hommes continuèrent leur route vers Beaupréau.
La neige ne tombe plus, mais elle couvre tout, la route qui s'étend indéfiniment blanche, les sillons, les prés, les guérets confondus sous sa nappe immaculée, elle monte le long des pentes, elle s'arrondit en dôme au-dessus des barrières et des feuilles de ronces dont elle reproduit la forme, offrant partout une épaisseur moelleuse où l'œil s'enfonce. Elle brille. On dirait que c'est de la lumière tombée, un peu triste, et que c'est la terre aujourd'hui qui éclaire le ciel, un ciel gris perle, très doux, presque uniforme, marqué d'un cercle livide, près de l'hori-
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zon, à l'endroit où le soleil décline. Sur ce fond estompé, les arbres s'enlèvent comme des coups de crayon. Au bout de leurs branches, les petits oiseaux dorment par troupes, le cou dans les plumes : de très loin, on aperçoit l'éparpillement de points noirs qu'ils forment autour des souches d'ormeaux. Aucun ne vole, aucun ne chante. Quelques corbeaux seulement tournoient, là- bas, au-dessus d'une proie ensevelie. Il n'y a pas d'autre mouvement dans les champs, à perle de vue. Le bruit même des roues et des pieds du cheval est amorti par l'épais tapis du chemin. L'air est comme mort, et ne fouette pas le visage. 11 fait à peine froid.
La Roussette entraîne rapidement la carriole et les voyageurs. Ceux-ci ne causent guère : le père occupé de bien tenir sa bête, le fils très avant plongé dans quelque pensée, les yeux vagues.
Pourtant, à une montée; relevant le vieux veston jeté sur ses jambes, Julien se penche, et dit :
— Tu as froid, petit?
— Non, père.
— C'est que lu es tout pâle. Tire donc à toi la couverte . Ji; n'en ai pas besoin, moi.
Et le silence recommence entre eux, et la îioussette court toujours grand train sur ses jambes menues qui ne soulèvent aucun écho.
Pierre est pide, en effet, non pas de froid, mais d'une émotion qui augmente à mesure que la ville approche. Voici les premières maisons. Derrière
les vitres, il y a partout des têtes curieuses, des enfants qui rient à la neige et aux passants, des bonnes gens heureux d'être à couvert. Pierre Noellet ne salue personne. La carriole's'arrête devant la petite porte du collège. Le père descend pour se dégourdir, et traverse à moitié la première cour. U a coutume de faire ainsi. Et là, au milieu du sentier balayé qui fait de grandes dents sur la neige :
— Allons, mon bon gars, dit-il, en tendant sa main large ouverte à son fils, je n'aurai plus souventes fois à te reconduire ici, maintenant. Ça sera loin, sais-tu, ta nouvelle maison, l'an prochain !
Il voulait parler du grand séminaire d'Angers.
Mais Pierre, qui ne lui avait pas lâché la main, l'attira à lui, pencha la tête sur l'épaule de son père, et lui dit d'une voix étouffée :
— Ji! ne serai pas prêtre !
Et aussitôt il s'échappa par le sentier, et disparut dans les bâtiments du collège.
Le métayer s'était roidi sous le coup. Tout son corps tremblait. Était-ce possible? Avait-il bien entendu?... « Je ne serai pas prêtre! » Non, c'est un mauvais rêve... Pierre n'a pas pu dire cela!... Où est-il donc? Parti, enfui comme un coupable... Et ce silence le long de la route, cette pâleur surtout... « As-tu froid, petit? » Et cette voix étranglée tout à 1 heure. Il avait honte... C'était donc vrai?
— Oh! Pierre, Pierre!...
Il demeurait immobile, les yeux fixés sur la porte par où son fils avait disparu, si troublé dans la paix cinqiiaulonaire de son âme de paysan, qu'il ne rcmartjuait pas une demi-douzaine d'écoliers, arrivés après lui, et qui l'observaient curieusement. La neige recommençait à tomber, et saupoudrait de blanc sa veste de droguet. Un professeur, traversant la cour, s'arrêta.
— Maître Noellet, dit-il, est-ce que vous attendez quelqu'un?
La vue de cette soutane de prêlrc produisit sur Julien Noellet une impression si étrange, qu'il ne put répondre, ayant des sanglots plein la gorge. Et il s'en alla, sans trop savoir ce qu'il faisait, poussé par linstinct de fierté sauvage qui fait s'enfuir les bêtes blessées.
— Hue ! la Roussette, hue ! cria-t-il, à peine remonté dans sa carriole : la Roussette partit comme un Irait. Et les gens qui connaissaient le métayer de la Genivière s'étonnèrent de le voir reuionter au galop une côte aussi rude. Les tournants^ les des- Ci^nles, les montées, tout fut franchi à celte allure désordonnée . Penché en avant, son chapeau rabattu sur ses yeux, il laissait courir la jument sans aucun souci d'éviter les fossés ou les rares voitures engagées sur la route. Les guides flottaient La neige tourbillonnait, et il ne songeait i)as même à se couvrir de la limousine étendue au fond de la car-
riole. « Je ne serai pas prêtre, je ne serai pas prêtre ! » il ne pensait qu'à cela, il n'entendait que cela. Tant de ruines tenaient dans ces quelques mots! tant de souvenirs lui revenaient de la petite enfance de Pierre, des choses qu'il avait retenues et qui faisait bien augurer de l'enfant ! Et les luttes, et les hésitations avant de lui permettre le latin, et les durs sacriûces daryent consentis pour lui seul ! Tout cela perdu. Et puis la honte, la honte dans le pays qui savait pourquoi on l'avait élevé 1
Jamais le pauvre iS'oellet n'avait porté un pareil poids dans son âme.
Et la Roussette galopait, galopait, sur la neige épaissie.
Il ne s'arrêta que dans la cour de la ferme, laissa la bête en sueur sous l'averse glacée, et, ouvrant brusquement la porte de la salle où la famille tranquille, abritée, attendait son retour, dans ce nid tiède qu'il aimait, au coin de la cheminée où il veillait d'habitude, pendant plus d'une heure il pleura sans rien dire.
Les enfants, stupéfaits d'abord, s'éloignèrent peu à peu, le cœur gros de voir pleurer leur père.
La femme resta. Mais, quand elle chercha, timidement, à savoir quelque chose, d'un regard il lui fit comprendre qu'il voulait garder son chagrin pour lui seul.
Elle pensa que cela ne durerait guère, qu'une nuit suffirait peut-être à faire disparaître une peine si
subitement venue. Mais le métayer était atteint dans la racine même de sa joie. 11 demeura Iriste. Après le dîner de midi ou le souper, il ne restait plus, comme autrefois, assis à sa place, contemplant tour à tour ses enfants avec une tranquillité joyeuse et attendrie. A peine les repas finis, il se levait, sous prétexte qu'il avait affaire dans les étables ou dans la grange; il fuyait la maison, et la métayère, ignorant tout, disait parfois :
— Si seulement Pierre était là, il le dériderait I
A la longue copondanf, Julien Noellet, trop malheureux de son secret, voulant aussi prendre l'avis d'un homme sage avant de retirer son fils du collège, — car à quoi bon l'y laisser maintenant? ne valait-il pas mieux qu'il reprît sa place au manche de la charrue ? — se résolut à consulter l'abbé Heurtebise.
Il se rendit au presbytère de Villeneuve, un soir de printemps, à la brune, de peur d'être reconnu : depuis quelque temps il se sentait plus timide, et s'imaginait voir sur le visage des gens des choses qu'ils ne pensaient pas. Au lieu de prendre la grande route, ce fut par le sentier qui longe le jardin de Mélie Rainette qu'il s'achemina, de son pas lent et ba'ancé, semblable à celui de ses bœufs.
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Des odeurs douces montaient du revers des fossés. Les bourgeons gonflés avaient l'air de petits fruits noirs sur les branches. Il y avait un commencement timide de printemps. INoellet ne le remarquait pas. Mais Mélie Rainette, plus jeune, entendait bien dans son cœur la chanson du renouveau. Elle Avait lavé tout le jour. A présent, elle ramassait le linge sec étendu sur la haie, chemises, serviettes ou bonnets, qu'elle empilait ensuite sur son bras gauche, en paquet mousseux, comme un bouquet blanc. Quand le métayer passa, dans le creux du sentier, elle reconnut son pas, et s'arrêta de travailler.
— Bonjour! dit-elle, par-dessus la haie. Où allezvous à cette heure, maître Noellet?
Malgré l'ombre, il la reconnut aussi, à la voix <iu'elle avait fine, à la lueur fuyante qui dessinait <^ncore le profil de son visage et de sa taille.
— On a des affaires à toute heure, d!t-il sentencieusement. Tu vas bien, Mélie?
— Contente comme un pinson, fit-elle, à cause du beau temps que j'ai eu pour ma laverie. Il y a ries jours comme ça : on est heureuse de vivre.
— Tant mieux, dit-il, tout le monde n'est p.s commo toi.
Le métayer hâta le pas, et arriva bientôt à N'illeneuve.
L'abbé Heurtebise l'emmena dans son pré. Pendant une heure, ils se promenèrent le long
LES NOEM. KT 79
des ruches d'abeilles que cet homme austère aimait. Ni l'un ni l'autre n'étaient grands parleurs. Leur conversation fut un échange de mots graves, coupés de longs silences qui servaient de commentaires aux paroles déjà dites et de préparation à celles qu'on allait dire. Ils se comprenaient d'ailleurs fort bien. Ils s'entendaient réfléchir l'un l'autre, étant tous deux de la Vendée peu causante et songeuse.
— L'affaire est très sérieuse, dit en substance l'abbé. Il m'a fait peur tout jeune, ton Pierre, à cause de son orgueil... Et, depuis, je me suis même demandé une chose... Mais nous verrons bien... Crois-moi, ne le retire pas du collège... Ne l'interroge pas avant six mois... Six mois peuvent changer un homme. J'espère un peu... Quoi qu'il arrive, considère qu'il est perdu pour la charrue. Vois-tu, mon pauvre Noellet, ceux qui ont vécu dans les livres ne vivront plus dans les métairies.
L'entretien se termina ainsi :
— Tes deux fils, dit l'abbé, sont nés la môm3 année?
— Oui.
— Ils ont eu de mauvais numéros au tirage?
— Oui.
— Quand passent-ils au conseil de revision?
— Après -demain.
— Pierre sera pris pour le service.
— Peut-être bien.
80 I,T-S NOELLET
— Et s"il ne va jxis au séminaire, il exemptera Jacques.
— Ça me consolera un peu, monsieur le curé. Il partit sur ces mots, dans la nuit tout à fait
noire.
Malheureusement, les choses ne tournèrent pas comme l'espérait le métayer de la Gcnivière. Pierre était robuste assurément, mais le travail acharné de cinq années de collège, le surmenage de ces yeux de paysan habitués aux limpidités reposantes de la campagne lui avait fatigué la vue. Il fut réformé par le conseil de revision séant à la mairie de Beaupréau, tandis que Jacques, chétif pourtant, était déclaré bon pour le service.
Le coup fut rude à la Gcnivière. Il était certain désormais que les deux fils quitteraient la métairie vers l'automne : pour Pierre, c'était connu depuis longtemps, et voilà maintenant que Jacques serait soldat, lui si peu fait pour l'élre, lui qui avait besoin plus qu'un autre de soins, de tendresse, de liberté pour vivre. En [;;^i^sant à cet avenir, la mère Noellct j)leurait souvent. Mais il n'y avait chez elle que du chagrin. Il s'y mêlait chez le métayer une sourde irritation contre Pierre, qu'il rendait responsable du départ du cadet. Dans son cerveau, le inème raisonnement tournait sans cesse : « C'est sa faute, pensait-il ; s'il était resté à la Genivière, il aurait conservé la vue saine des Noellet, et maintenant il exemploraît son frère. C'est lui qui fait
partir Jacques. » Il se taisait d'ailleurs, et rien ne paraissait de cette colère intime. Pendant les rares séjours de Pierre à la métairie, il y eut quelque gêne entre son père et lui, mais aucune explication. « Ne l'interroge pas, attends au moins six mois, » avait dit l'abbé Heurtebise. Le métayer attendait donc la fin de l'année, avec sa patience paysanne, comme il attendait la fenaison, la moisson, la vendange, chacune à riieure marquée. 11 savait que l'été ne s'achèverait pas sans que la résolution de Pierre s'affirmât de nouveau ou s'évanouît comme un rêve mauvais. Jusque-là, il se contiendrait, jusque-là aussi, mêlée à cette inquiétude et à cette colère qui l'agitaient, un peu d'espérance resterait dans son cœur. « Si l'ancienne idée allait revenir, songeait-il ; sans doute ils partiraient encore fous deux, mais ce ne serait plus la même peine pour moi. » Les longs espoirs lui étaient familiers. Aussi, quand ils causaient de Jacques, sa femme et lui, tous deux pleuraient; quand ils causaient de Pierre, la mère Nocllet changeait de visage et souriait avec la pleine confiance d'autrefois, que rien n'avait troublée en elle, et lui-môme, il s'attendrissait un peu, se souvenant de tant d'orages advenus à ses champs, de tant de grêles et de sécheresses, que la saison suivante avait réparés.
Pierre était depuis un mois sorti du collège.
11 avait plu pendant la nuit. La terre, longtemps assoiffée, avait bu, s'était amollie et gonflée. De tous côtés, autour du Fief-Sauvin, on faisait les premiers labours. La lente chanson des bœufs, sifûée ou chantée, volait sur les collines : « Olié, les valets, ohé ! » 11 était près de midi. Jacques et son père rentraient à la ferme. Devant eux, le harnais allait seul, la Huasse en tète, puis six grands bœufs dont chaque pas plissait la peau luisante autour des épaules. Ils traînaient une herse renversée, les dents en l'air, encore boueuses, qui sautait sur les bosses gazonnées du chemin.
Quand on fut en vue de la Genivièrc :
— Sais-tu où il est ? demanda le métayer. Ça
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n'esl pas ordinaire qu'il ait emmené la Roussette, un jour de labour, sans ma permission ?
Il disait cela d'un ton de colère, les sourcils froncés, car celait la première fois qu'un fils prônait une pareille liberté à la Genivière.
Jacques détourna la tète du côté de la haie, po.ir que son père ne vît pas son embarras, et répondit négligemment :
— Est-ce que je sais, moi ?
11 mentait.
Quand il s'était levé, à l'aube, il avait trouve Pierre à l'écurie, étrillant la Roussette qui ne bougeait pas, la tète plongée jusqu'au-dessus des naseaux dans une augée d'avoine. Le bridon à rosettes rouges pendait à un pieu voisin.
— Où vas-tu ? avait dit Jacques.
— En forêt. 11 y a chasse aujourd'hui.
— En forêt! et tu emmènes la Roussette? Le père ne va pas être content. Il en a besoin pour labourer la grande Musse.
— Attelle la Huasse à la place, mon Jacques, avait répondu Pierre en tapant sur l'épaule de son frère. Je ne serai pas longtemps ici, vois-tu, et e veux me passer cette fantaisie-là, qui me tente depuis dix ans.
En disant cela, il avait jeté sur le dos de la Roussette une couverture en guise de selle, avait sanglé la jument, et puis, sans étriers,un morceau de pain dans sa poche, il était parti pour la forêt de Leppo.
La chose n'est pas rare dans cette Vendée au tempérament égalitaire et hardi. Ceux qui ont chassé dans les forets de Vczins, de Leppo, de la Foucaudière, ont souvent rencontré, aux carrefours des routes, sur les landes, quand sonnait le débucher, des gars en blouse ou en veste ronde, montés sur des chevaux du pays et coupant au plus court au-devant des voitures et des chasseurs en habits rouges. Les grands-pères de ces fils de métayers ont été compagnons des nobles, au temps de la « grande guerre ». Ils montaient avec un mauvais bridon ou une corde serrant la mâchoire de leur hôte, côte à côte avec les officiers à écharpe blanche, ils vivaient de la même vie et mouraient sonvent de la môme mort. Cela crée des droits et des traditions. Les veneurs le savent : les gars mieux encore. iMais ce qui n'était pas commun, c'était do rencontrer des chevaux comme la Roussette.
Elle suivait la chasse, non pas immédiatement derrière les chiens, mais à quelque cent mètres à gauche, obstinée dans cette direction parallèle, ton^ jours au même trot allongé, sans un tiMups de galop. Pendant plus d'une heure, employée îi relever un défaut, la Housseltc et son cavalier avaient disparu. Ils venai(înt de réa|)paraîlre tout à coup, au milieu d'une taille, au moment où l'animal de chasse-, un brocard, enfin relancé, filait droit pour gagner la lisière de la foret de Leppo cl de là débucher vers celle de la Foucaudière. Fx gros des chas-
seurs fut bientôt égnré, fourbu ou distancé, et deux personnes seulement continuèrent à galoper derrière les chiens : le picpieur Leproux, tout rond sur sa jument maigre, la bouche en cœur et la joue enflée, prêt à sonner de la trompe, et la plus avenante, la plus enragée des chasseresses, Madeleine Laubriet. Elle était ravissante dans son amazone courte, ses cheveux bruns tordus sous le petit chapeau de soie, le regard animé, la joue rose, toute au plaisir de la course et de la poursuite. C'en est un si grand de courir ainsi, rapide, à travers le vent qui cingle le visage, de se sentir emporté par une force intel ligcnte, obéissante, dont une pression du doigt change l'allure ou la route ! Un flot de sensations fortes, l'orgueil d'être maître, l'ivresse de l'espace, une sorte de volupté du danger, la passion primitive du sang, cette vieille férocité que nous retenons d'ordinaire, nous remuent âprement. Kt comme l'air emplit joyeusement la poitrine ! Comme il va l'équipage de la Landehue ! C'est une vision qui passe, c'est une fanfare de voix qui court. Toute la forêt est en éveil. Madeleine Laubriet s'amuse royalement. Elle est chasseresse de race. Le vieux piqueur, qui la couve du regard, multiplie pour elle ses bien aller. Et les notes s'éparpillent, sonores, à travers les bois mouillés, jetant une épouvante de jtlus au cœur du chevreuil, pauvre bête cfTarée, qui risque un dernier effort pour la vie, et débuche en plaine.
— 11 sera bientôt sur ses fins, n'est-ce pas, Leproux ? dit-elle en galopant.
— Avant vingt minutes, au train dont nos chiens le mènent, mademoiselle. Regardez-les : ils tiendraient dans la main.
Les chiens chassaient à vue, en effet, ramassés, faisant une tache mouvante sur les guérets et sur les chaumes.
Mademoiselle Laubriet, si passionnée ([u'elle fût pour la chasse, avait cependant remarqué ce cavalier dont la jument tenait tête à la sienne, toujours à dislance et de la même allure. 11 lui avait semblé même qu'il regardait volontiers de son côté. Du moins l'avait-elle induit de certains mouvements de retraite respectueuse ; car cet étrange chasseur, chaque fois qu'elle tournait la tète, se penchait sur la crinière de sa bête, et piquait comme pour fuir. Aussi, après une course folle qui les avait menés dans les premières tailles de la Toucaudière, ne l'apercevant plus, elle dit au piqueur :
— Décidément, nous avons lassé notre compagnon déroute. Savez-vous qui c'était?
— La jument, je l'ai bien reconnue, mademoiselle, c'est la Roussette; mais, pour le gars, je ne saurais le dire.
Il ajouta, un moment après, d'un air entendu :
— Une bonne petite bête, pourtant, à la carriole. Le père Leproux confondait i)resque avec son
LES NÛKLLET 0/
propre honneur l'honneur de l'écurie de la Landehue.
Cependant, un quart d'heure plus tard, lorsqu'il porta sa trompe à ses lèvres pour sonner l'hallali, il arrivait second. Pierre Noellet était déjà là, sa veste noire déchirée par les branches, à cheval sur la Roussette qui avait repris son attitude favorite : une patte de derrière à demi relevée, la tête basse et l'air fourbu. A ses pieds, les chiens entouraient le chevreuil, qui, à bout de forces, s'était rasé le long d'un buisson de ronces. Le pauvre animal, épuisé de souffle et le sang tourné, ne remuait même plus quand les crocs des limiers entamaient sa chair : un petit bùlement criait seulement pitié, la langue rose pendait, l'œil mourait, à demi renversé.
Mademoiselle Laubriet apparut à son tour, considéra cette bête agonisante sans qu'aucune émotion vînt troubler son sourire de triomphe, refit les plis de sa jupe, flatta de la main le cou de sa jument, et, regardant enfin Pierre Noellet :
— Bravo! Pierre, dit-elle, premier partout! Pour la première fois, elle lui parlait sans celte
nuance de hauteur qui blessait Pierre si vivement. Il le sentit, et cela lui donna du courage pour répondre :
— Un simple hasard, mademoiselle : c'est ma première chasse et vraisemblablement ma dernière.
— Vous avez une bête parfaite. Me la vendriezvous à présent? demanda-t-clle en souriant.
— Certes oui, mademoiselle, s'il ne dépendait que de moi.
La conversation allait continuer, quand une voix cria :
— Ah! non, par exemple ! elle est bonne celle-là! En même temps débouchait d'une allée, sur un
pur sang qui boitait très bas, un jeune homme athlétique, en habit rouge, gilet bleu à pois, culotte blanche serrée au-dessous du genou par deux boucles, bottes à revers, le chapeau de soie posé en arrière et rattaché au col de l'habit par un petit ruban bleu. 11 riait à gorge déployée, avec un mouvement de tête de haut en bas qui faisait danser ses moustaches brunes et saillir la cravate blanche qu'ornait la traditionnelle dent de cerf montée en or.
— Non, vrai, elle est bonne! Je ne m'attendais pas à rencontrer ce petit Noellet à un hallali.
Pierre devint tout rouge.
— Dans ce pays-ci, dit-il vivement, la chasse est pour tout le monde. JMoi non plus, je ne m'attendais pas à te voir, l*onthual.
Il insista sur ce tutoiement linal, sachant bien qu'il ne serait pas du goût de son ancien camarade.
— Je vous croyais à chanter vos oirmus, répliqua l'autre.
— Pas (>ncore, mon cousin, interrompit mademoiselle Laubriet. Pierre Noellet est encore en vacances, et je trouve qu'il a fort bien fait de suivra
la chasse, puisque cela lui plaisait. Vous arrivez bon troisième, mon pauvre Jules, avec un cheval boiteux, et cela vous vexe.
— Moi ? Allons donc !
— Mais oui, vous! dit-elle en se cambrant, je vous connais bien : cela vous vexe.
Une demi-douzaine d'habits rouges surgirent de la taille voisine, le piqueur mit pied à terre pour la curée, et Pierre Noellet, qui ne se souciait ni de prolonger le dialogue avec Jules de Ponthual, ni d'assister au dépeçage du brocard, profita de l'incident pour partir. Il salua mademoiselle Laubriet, fit faire demi-tour à la Roussette, et s'éloigna au petit trot par les allées vertes.
La fiére Madeleine lui avait souri, elle l'avait défendu même! Cela l'étonnait, et le charmait. « Le premier partout! » Qu'importaient, après cela, les dédains d'un Ponthual!
Par une pente naturelle à toute rêverie humaine, son esprit glissa rapidement vers le passé, la source divine où l'homme puise de si bonne heure. Quand il était enfant et que les demoiselles de la Landehue étaient toutes petites aussi, il avait déjà pour elles une admiration craintive. Madeleine, surtout, l'intimidait, avec son air de princesse. Ses moindres paroles lui semblaient des ordres souverains. A cette époque, mesdemoiselles Laubriet arrivaient dès le mois d'avril à la Landehue. Que de jours passés à dénicher pour elles des nids, à explorer
les prés où poussent le coucou-pelote, le narcisse, la jacinthe sauvage, et cette petite renoncule lie de vin dont les gerbes mélancoliques plaisaient à madame Laubrief ! Sitôt qu'elles apercevaient le gars Pierre revenant de la maraude, et le pli de son sarrau relevé enfermant le butin, Madeleine et Marthe échappaient à leurs bonnes : « Qu'avez-vous aujourd'hui, Pierre? des geais? des pies? C'est méchant, les pies ? Non, des étourneaux ! Oh ! les jolis ! où est laçage de l'année dernière? Vous devez savoii-. Pierre ? »
11 savait toujoursoù était laçage de l'année dernière. On enfermait les pauvres bêtes. Pendant trois jours, mesdemoiselles Laubriet les soignaient trop bien; le quatrième, les pensionnaires faisaient triste mine; à la fin de la semaine, Pierre creusait la tombe au pied d'un arbre. 11 y avait plaisir aussi, au temps de la fenaison, à voir courir entre les meules de foin nouveau, ces petits tabliers roses et ces cheveux au vent. Madeleine courait si bien ! Elle aimait déjà la chasse. N'avait-clle pas, une fois, att(>K'' Pierre à une charrette à bras où elle trônait, en robe à fleurs, un fouet enruiiaimc à la main : « Je suis JHanc, vous êtes le cheval, voici les biches, au galop ! allons, plus vile ! à fond de train ! » Et les moutons épouvantés se débandaient à travers le pré, franchissaient les haies, et elle liait d'un rire clair comme un chant de merle. Temps lointains !...
Quand le cavalier rêve, la monture flâne. Le trol de Ja îiousscttc s'était insensiblement changé en un pas berçant. Le soleil déclinait, et l'ombre des souches barrait le chemin de part en part lorsqu'il entra, dans la cour de la ferme.
Le métayer l'attendait. Il était debout à la porte de l'écurie, les bras croisés.
Pierre descendit de cheval, tout près de lui. 11 avait encore des feuilles d'arbres sur son chapeau.
— Tu reviens de la forêt ? dit le père.
— Oui.
— Depuis quand prend-on les chevaux sans ma permission?
Pierre essaya d'ouvrir la porte. Le métayer la ferma d'un coup de poing,
— Depuis quand ? répéta-t-il d'une voix tonnante.
— J'avais cru, balbutia le jeune homme, que pour la première fois...
— Justement, il faut que ce soit la dernière, mon garçon. Quand je serai mort, tu pourras disposer de mon bien. D'ici là, je veux rester le maître, tu entends ?
Puis, saisissant la bride que tenait son fils, il ajouta :
— Laisse-moi la Roussette : les messieurs qui chassent ne soignent pas leurs chevaux !
Il haussa les épaules, et entra dans l'écurie, tirant la bête après lui.
Pierre humilié, irrité, n'osa poiirlant ni résister ni répondre tout haut.
Il tourna sur ses talons, et murmura, comme s'il se parlait à lui-même :
— Je suis de trop ici, à ce que je vois. Soyez tranquille, mon père, vous n'aurez pas besoin de me le redire.
Le lendemain, Pierre Noellet, qui avait passé toute la journée hors de la métairie, chez l'un de ses camarades d'une paroisse voisine, revenait à la Genivière, et traversait le Fief Sauvin. Il fut étonné d'entendre, du milieu du bourg, le bruit qui se faisait dans le cabaret du père Joberie, situé tout en haut de la côte, près de l'église.
A cette époque, où les premiers labours se mêlent aux dernières batteries, époque de fatigue extrême pour les paysans, il n'était pas rare que le cabaret fût plein de buveurs, valets de fermes pour la plupart, accourus à la nuit tombante, tout blancs de la poussière de l'aire. Cependant, ce jour-là, l'afïluence était extraordinaire. Aux métiviers se trouvaient réunis des tisserands, des métayers, des marchands
du bourg, reconnaissables à leurs mines placides et empâtées au milieu des maigres tâcherons. Leurs éclats de voix, leurs applaudissements, le choc répété des verres, amenaient sur le pas des portes quelques anciens retirés dans les environs de l'auberge, et qui souriaient d'un air d'applaudir, eux aussi, quand de toutes ces poitrines d'hommes le même cri s'échai)pait : « Vive le gars Louis ! vive le 2^ chasseurs ! »
Us célébraient le retour de Louis Fauvêpre, le fils du maréchal ferrant, qui arrivait de Tunisie, son temps de service terminé, les galons de brigadier étineelant sur ses manches. Depuis la veille, le père, rentré en possession de son enfant, le promenait par le bourg, sans se lasser de le montrer ni de le regarder surtout, parlant des Kroumirs comme s'il en avait vu, et le reprenant quand il variait dans ses récits. La boutique chômait : songez donc, un fils qui rentre après quatre ans de misère, et qui, demain, n'aura plus le droit de porter l'uniforme ! L'hôtelier allait et venait de la cave à la salle bondée de clients, goguenard, ébloui à la pensée de ce deuxième dimanche que la semaine avait pour lui. Quant au héros, un beau soldai maigre et bronzé, aux traits mâles, :-a gloire ne le grisait pas pKis que le muscadet nantais du père Joberie. Debout, appuyé au mur, entre le portrait de Mac- Mahon et l'aniche de la loi contre l'ivresse jjubliquc, il tendait la main aux nouveaux venus qui.
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d'instant en instant, grossissaient le nombre des buveurs, répondait d'un mot à leurs bonjours, trinquait à droite et à gauche, sans interrompre la narration de ses campagnes qu'écoutaient avidement, les yeux fixes, une vingtaine de jeunes gens attablés auprès de lui. « Vous voyez ça, disait-il : un ravin entre deux monlagnes, du soleil à fondre un canon, pas une goutte d'eau. Le régiment s'engage là dedans. Tout à coup, pif, paf, deux chasseurs tombent à côté de moi, les balles sifflent, nos chevaux s'agitent. Ce sont les Ouled-Ayas qui nous fusillent du haut d'un petit plateau, crénelé comme un château fort. Le colonel fait mettre pied à terre à mon escadron. On tourne le mamelon par la gauche, sans rien dire, en plein bois. Et puis : « A deux cents mètres, ouvrez le feu ! » Ah ! si vous aviez été là, mes gars ! Tous les coups portaient. En vingt minutes, il n'y avait plus un seul burnous blanc sur le plateau, — rien que des morts, des hommes, des femmes, des enfants et deux mille moutons qui bêlaient de peur ! »
Et l'assistance, transportée à la pensée de celte victoire oîi le Fief-Sauvin avait figuré, saluait la déroute des Kroumirs : « Vive le gars Louis ! vive K 2« chasseurs ! vive le brigadier ! »
L'enthousiasme était au comble, et le petit vin blanc commençait à troubler bien des lêtes, quand Pierre Noellet passa devant le cabaret.
— Ohé, Noellet, dit une voix, entre donc !
Plusieurs des clieals de Joberie parurent à la porte, et crièrent aussi :
— Noellet! Noellet!
11 hésita un peu, puis se décida à revenir sur ses pas.
Son entrée fut saluée par un murmure d'élonnement. Tous les yeux se tournèrent vers lui. Dans ce monde qui était le sien, pourtant, ii se sentait gêné. Une hostilité sourde l'enveloppait. Il s'avança, un peu pâle, vers Louis Fauvépre.
— Comment ! c'est A'oellet de la Genivière ? le petit Noellet que j'ai connu pas plus haut que ça? dit le brigadier en lui serrant la main.
— Mais oui, lui-même, répondit Pierre.
— Tu n'as pas l'air de mener souvent la charrue, mon garçon, continua le brigadier. Que fais -tu ici ?
Il ne disait pas cela méchamment. Mais les anciens compagnons d'école que Pierre avait négligés, jaloux de lui, irrités de ses dédains et trouvant l'occasion de s'en venger, commencèrent à plaisanter lourdement et à rire. Ils se trouvaient en force. L'un d'eux, impossible à reconnaître dans la foule pressée autour dei tables, s'enhardit à répondre : « (]e qu'il fait? 11 ne fait rien ; c'est un monsieur, brigadier, salue-le donc ! » Un second 1 imita, et les mots blessants, accueillis par l'évidente satisfaction de la majorité, commencèrent à pleuvoir. Pierre, étouidi d'abord de cette brusque attaque, voulut
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tenir tête aux insulteiirs. Dans la foule des buveurs, debout à trois pas de Fauvèpre, il se retournait à chaque propos lancé d'un coin ou l'autre de la salle. Mais il ne découvrait pas le coupable, aussitôt caché derrière les autres, et sa colère ne faisait qu'exciter les rieurs. A la fin, il se croisa les bras, et, regardant vers le fond du cabaret :
— Vous êtes tous des lâches ! cria-l-il. Vous n'osez pas me parler en face.
— Moi, j'oserai bien, mon petit ! dit quelqu'un. Le « petit » auquel la phrase s'adressait avait
bien cinq pieds trois pouces de haut et la carrure d'un homme ; mais l'autre était colossal. Une sorte de géant, domestique chez uu meunier, rouge de cheveux et de visage, traversa les groupes, et vint se placer, en balançant ses épaules énormes, en face de Pierre Noellet .
— iMe voilà, dil-il. C'est à moi que tu as affaire. De quoi te plains-tu ?
— Pourquoi m'insultez-vous ? demanda Noellet.
— Pa.Tce que tu nous méprises tous !
— C'est cela ! Bravo le meunier ! bien parlé ! crièrent plusieurs hommes.
— Parce que, reprit le meunier, tu n'es pas né plus haut que nous, et que tu fais le monsieur; parce que nous avons été camarades d'école, et qu'à présent tu ne nous connais plus.
— Est-ce ma faute, si mes études m'ont séparé de vous?
— Non, mais c'est ta faute, je pense, si tu oublies de nous saluer dans le bourg, si tu as honte de boire un verre de vin avec nous et de nous tenir compagnie ?
— ïu as fait semblant de ne pas me voir, dimanche, ajouta quelqu'un.
— Moi aussi ! dit un autre.
— Ton frère laboure comme nous, dit un troisième.
— Tenez ! s'écria Pierre, de plus en plus nerveux, vous êtes tous jaloux de moi !
La moitié des buveurs se levèrent, frappant la table du poing et criant :
— Jaloux de quoi? A la porte! Meunier, saute dessus 1
Le meunier retroussa ses manches en ricanant, et approcha ses deux poings de la poitrine de Pierre.
Celui-ci ne se déconcerta pas, mais, redressant plus haut la tète et regardant en face tous ces visages moqueurs ou menaçants, tous ces poings levés vers lui :
— Jaloux de mon instruction qui me met au-dessus de vous, s'écria-t-il, voilà ce que vous êtes !
Une explosion de colère accueillit cette bravade. Une longue clameur emplit le cabaret de Joberie. Les neutres eux-mêmes s'irritaient, et protestaient. Pierre Noellet entouré, menacé, injurié de tous côtés, coni])rit alors ce qu'il n'avait qu'entrevu Jusque-là,
il se sentit étranger parmi ceux de sa race, renié, chassé par eux. L'enfant avait dédaigné la terre, cl la terre, à son tour, rejetait l'homme. Il en prit orgueilleusement son parti.
— Adieu, les gars du Fief! cria-t-il, vous ne me reverrez pas de sitôt !
Et il se fraya un passage vers la porte, au milieu des huées.
En vain Louis Fauvêpre, qui ne comprenait rien à ce déchaînement de colères, essaya de retenir Pierre et de calmer l'humeur soulevée de ces Vendéens, en disant :
— Reviens donc, Noellet, reviens : ils veulent rire!
Il était déjà sur la route, et hâtait le pas vers la Genivière.
Quand il arriva près de la grange de la ferme, avant de tourner dans la cour, il aperçut Jacques qui tendait un trébuchet pour les merles, au pied •d'un groseillier rouge de fruits.
— Où est le père? demanda-t-il sans s'arrêter. Jacques, agenouillé pour sa besogne, leva lentement ses yeux étonnés, et répondit :
— Dans le grenier, qui remue le grain.
En un instant, Pierre eut monté par l'échelle à barreaux plats qui servait d'escalier. Sur le dernier cchelon il s'arrêta, avant d'aborder le père, chose toujours redoutable. 11 était haletant et si ému, d'ailleurs, qu'il n'aurait pu parler.
Le métayer, dans la partie droite du ii,renier, une pelle de bois à la main, creusait à même l'énorme tas de froment de la dernière récolte, ramenant à la surface les grains enfouis sous les couches profondes, pour les faire mieux sécher. Il ne laissait jamais ce travail à d'autres. Le ruissellement d'or roux qui s'échappe de la pelle et coule sur les pentes du monceau avec un grilletis de sable et de monnaie remués, la contemplation des moissons rentrées, plaisaient au vieux paysan. C'était la vie et le profit de l'année. 11 pensait sans doute, en remuant son blé, aux craintes vaines qu'il avait eues, aux tourbillons qui versent les champs, aux sécheresses qui les brûlent, aux journées épuisantes de la batterie, et, tout cela étant passé, il souriait à la richesse acquise.
Tout occupé qu'il était de son travail et tourné vers le mur du fond, il s'aperçut bientôt, à la diminution de la lumière, que quelqu'un masquait l'ouverture de la porte. Il se détourna, et vit son fils qui n'osait pas s'avancer jusqu'à lui, mais se tenait à quelques pas de l'entrée, vêtu de ce costume bourgeois qui déplaisait tant au métayer. Sa figure tranquille et liâlèe prit une expression grave. Et, appuyé sur sa pelle, il attendit, pendant que la poussière qu'il avait soulevée l'enveloppait, et dansait dans les rais du soleil.
— Mon père, dit le jeune homme, j'ai à vous parler.
— Eh bien, répondit Julien, tu peux dire : on est bien ici pour causer, les marraines sont au bourg.
— Mon père, vous m'avez traité rudement hier soir, quand j'ai ramené la Roussette.
— Tu le méritais, mon garçon : tu m'as manqué.
— Vous trouvez aussi que je ne fais rien, depuis un mois, que je ne suis rien encore, et cela vous déplaît, n'est-ce pas?
— En efTot, tu ne peux continuer à vivre sans travailler, quand tout le monde travaille chez nous.
— Ils rao l'ont assez répété, les gars du Fief, ils m'ont insulté de toutes manières.
— Quand donc?
— Tout à l'heure, chez Joberie; et je vois bien, d'après vous et d'après eux, que je suis de trop
— Je n'ai jamais dit ça, Pierre!
— Non, mais je l'ai senti, et cela suffît: je partirai.
— Oii iras-tu?
— Très loin.
— Quand ça?
— Demain.
Il y eut un silence. L'heure était venue ! Cette question qui tourmentait Julien depuis des mois allait se résoudre. Dans quel sens? Quelle réponse était là, encore inconnue, suspendue entre eux? Serait-ce la joie, la fierté d'une vocation ressaisie, ou bien l'autre réponse, déjà faite? Si maître de
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lui-iiiciiie qu'il lut. Julien iNoellet avait la voix frémissante d'émotion quand il reprit :
— Où vas-tu donc?
— A Paris.
— il y a peut-être un séminaire à Paris, dis, mon petit? C'est là que tu vas?
— Non.
— Alors? demanda le père, dont le visage devint tout pâle d'angoisse.
— Je vous ai dit que je ne serais pas prèlre : il est inutile d'y revenir.
C était fini ! Le métayer fut secoué d'un tremblement de tout le corps, comme le jour où, pour la première fois, la résolution de son fils l'avait atteint en pleine paix do son âme. Pour le cacher, il se détourna, et se remit à brasser le froment k grandes pelletées. Mais ses yeux devaient être troubles, car le grain roulait sur le carr(>au. Quand il s'arrêta, il s'essuya le front, planta la i)elle au milieu du tas, et s'adossa au mur du fond, comme si ce travail de quelques minutes l'avait épuisé.
— Pierre, dit- il, et sa voix était d'une tristesse poignante, (piand tu étais petit, jusqu'à tes quinze ans, j'ai cru que tu serais mon aide, et, après moi, le chef à la Genivière. J'en avais le cœur joyeux et en paix.
— 11 était naturel d'y conqiter, en etVel, répondit Pierre.
— l^uis, tu nous as dit que tu voulais être prêtre.
Je t'ai fait attendre un an. Alors lu es entré au •collège, et je me suis mis à espérer dans Jacques. Je pensais qu'ils ne me l'auraient pas pris pour le service. Je me suis trompé. Ils l'ont pris. Et voilà que vous allez me quitter tous deux, et que je vais rester là, seul à la Genivière, avec des valets, comme ceux qui n'ont pas d'enfants !
— C'est triste pour vous, mon péro. mais que puis-jc y faire ?
— Non, Pierre, ce n'est pas cela qui est le plus triste. Moi, quand j'ai eu dit oui, je t'ai laissé finir tes classes, je n'ai pas retiré ma [jarole. Et toi, pourquoi as-tu changé ?
Le jeune homme baissa la tMe, et ne répondit pas.
— Oui, il y a eu un grand changement en toi. Comment est-il venu ? Puisque le bon Dieu te voulait hier, pourquoi ne veut-il plus de toi aujourd'hui?
Même silence.
— Depuis longtemps je m'en tourmente lesprit, continua le métayer. Est-ce que je t'ai donné le mauvais exemple?
— Oh ! non, dit Pierre vivement.
— As-tu vu dans mes discours ou dans mon air que je te regrettais trop pour la métairie? Ah! mon petit, il y a des jours où cela me revenait dans i'idée: niais j'avais tort, vois-tu bien. Est-ce cela?
— rs'on, mon père, vous n'êtes pas en faute.
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— Alors, c'est toi. Qu'as-tu fait? Dis-le-moi. La mère n'eu saura rien, je te le promets. Dis-le-moi, car j'ai le cœur malade autant de ne pas savoir cela que de te voir partir.
Il était si touchant, ce vieux père, s'accusant luimême avant d'accuser son fils, s'humiliant pour une faiblesse passagère, que Pierre se résolut h tout dire. Mais sa manière n'était point humble. 11 leva la tête, regarda son père, et, dans ce regard, le métayer vit passer cette lueur rouge sombre qui l'avait si souvent inquiété chez l'enfant, aux heures de colère et d'obstination.
— Je n'ai pas changé, dit Pierre, pas plus que je ne changerai. N'accusez ni vous, ni personne. Lorsque je vous ai demandé d'entrer au collège, mon idée était de m'élever. Je n'en avais pas d'autre bien arrêtée. A quoi bon dissimuler avec vous plus longtemps? Sans doute, quand j'avais une dizaine d'années, la pensée d'être prêtre a traversé mon esprit. Mais chez moi, dans l'ignorance totale où je me trouvais du monde, elle signifiait surtout un affranchissement de la terre. La vie des métairies ne me convenait pas. J'aspirais à sortir du milieu où j'étais né, à grandir comme d'autres l'ont fait, h devenir heureux, riche, puissant par l'intelligence que je sentais en moi. Lorsque je vous ai dit, à quinze ans : « Je veux être prêtre, » je prenais le seul moyen que j'avais d'échapper à ma condition de naissance.
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Le père, toujours adossé au mur, immobile, semblait ne pas comprendre encore.
— Quel autre chemin avais-je pour sortir d'ici ? continua Pierre. M'auriez-vous laissé aller, si je vous avais proposé d'être avocat, médecin, notaire ou n'importe quelle autre chose ? Vous savez bien que non. Je le savais aussi. Ah! la terre tient dur ceux qu'elle tient ! J'ai dû prétendre en apparence à une vocation que je n'avais point, pour pouvoir apprendre le latin, m'instruire comme les enfants des riches et n.e faire leur égal, puisque j'étais né au-dessous d'eux. Je ne le regrette pas, j'ai réussi, me voici hbre!
— Ainsi tu m'as trompé ! s'écria le métayer qui se pencha, les poings fermés, comme s'il voulait se jeter en avant et corriger l'insolence de telles paroles.
— Croyez-vous qu'il ne m'en a pas coûté? Il m'a fallu l'énergie que vous m'avez transmise avec le sang, pour vous laisser si longtemps dans l'erreur. Vous me trouviez fantasque, et j'étais seulement tourmenté à cause de ce mensonge qui existait entre nous. Je vous voyais vous attacher à un rêve que j'avais à peine formé et qui, presque aussitôt, s'était évanoui pour moi, à un rêve que je devais détruire un jour en vous-même. J'ai souffert, allez, de cette fausse joie que je vous donnais, tellement que je n'ai pu aller jusqu'au but de ma résolution. J'aurais dii me taire cinq ans entiers, et, au quatrième, j'ai
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ct'dé, je vous ai dit : « Je ne serai pas prêtre. » Vous savez le reste.
— Tu n'as pas eu lionte, dit le métayer, clicz qui la colère montait et grondait à présent, de nous tromper tous : moi, ta mère, tes maîtres, tout le pays?
— Il le fallait bien.
— Tu nous a fait nous priver, pendant cinq ans, pour payer ta pension au collège, et les habits de bourgeois, et tes livres ! Tu m'as volé ainsi plus de trois mille francs d'argent!
— Volé, mon père?
— • Oui, volé, car je ne les aurais pas donnés, si tu navals pas menti. Et tu viens m'avouer cela! I>t tu e défends en insultant la terre! Misérable enfant, sais -tu qui tu méprises? c'est moi, c'est ta mère...
— Non pas.
— C'est tous ceux dont lu viens, et qui ont cultivé la terre avant moi. Ah! tu as honte de nous! Ah! tu renies la Gcnivière! Eh bien, (juilte-la, mauvais fils !
Le paysan avait ressaisi sa [telle de bois. Il était bième et frémissant de rage.
— Va- t'en! répéta-t-il en s'approcliaul de rierrc. Pas demain ! aujourd'inii ! Je te chasse !
Pierre, immobile, les dents serrées, le laissa approcher jusqu'à deux pas de lui, pour montrer (ju'il n'avait pas peur. Puis il s'en alla à reculons vers la [)orte, en disant :
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— Je pensais bien que vous ne comprendriez jamais l'ambition d'un homme. J'ai grandi malgré vous, et j'arriverai aussi malgré vous, malgré vous, malgré vous!
A ce dernier affront, le métayer leva sa pelle au-dessus de sa tête.
— Va-t'en ! cria-t-il, va- t'en !
Pierre obéit, et descendit lentement les barreaux de l'échelle, troublé, épouvanté au fond du cœur de l'audace qu'il avait eue, mais non ébranlé. Ses lèvres remuaient, et des mots en sortaient, continuant le dialogue interrompu. Dans la cour, personne. Pierre la traversa : toutes les portes étaient fermées. Le ^^oleil miroitait sur les vitres de la maison. Autour des mares de purin semées de pailles luisantes comme des lames d'or, des canards dormaient, la tète sous l'Eiile. Évidemment les marraines n'étaient pas encore revenues. Arrivé près de l'écurie, il se détourna, et n'aperçut plus le père à la fenêtre du grenier. Alors il entra sans bruit, avisa un tas de foin fraîchement tiré pour les chevaux, et s'y jeta, les poings en avant, comme un enfant rageur. Là, il pouvait librement accuser le monde et la vie, et se répandre en imprécations auxquelles répondait seul le souffle haletant de la Huasse, vieille et poussive, devant son râtelier vide.
Cet état violent dura longtemps.
A la fin, la solitude le dégrisa de sa colère. Il se
sentit h bout de reproches, et se redivssa à demi.
— Mon pauvre Pierre ! dit à ce moment une voix d'enfant tout près de lui.
Il tourna la tcle.
— Mon pauvre Pierre, tu as encore du cliayrin? Antoinette le considérait, sa jolie figure penchée
vers lui. Dans ses yeux, qu'emplissait la clarté do ses quinze ans, il y avait un étonnement. Que! chagrin pouvait ainsi troubler Pierre? Qu'avait-i! à se plaindre? Elle ne savait pas. Mais, sentant battre en elle de la joie et de la tendresse pour deux, elle prit son frère par la maii), très doucement, très sûre d'elle-même : les toutes jeunes sceurs ont déjà de ces airs maternels.
— Viens, dit-elle, mon Pierre, que je te console. Et il vint.
Ils allèrent derrière l'énorme pailler, tout près du ravin, dans un coin favorable aux confidences et qu'ils connaissaient depuis longtemps, où le père mettait en réserve des troncs de cerisiers et d'ormes abaltus, bois des barrières à venir. Ils s'assirent l'un près do l'autre. En quelques mots, brusquement, presque brutalement, Pierre lui apprit sa résolution et conmient le père l'avait chassé. Puis, presque tout de suite, pour se défendre, il parla d'avenir. Il le fit habilement, sans un reproche pour persoime : « Je n'ai pas été compris par mon père, dit-il, il n'a pas d'instruction : je m'y attendais. L'avenir me vengera. » L'avenir, c'était
pour lui un ensemble de rêves et d'ambitions, une sorte d'arc-en-ciel lumineux qu'il prenait pour un chemin. Les hommes, les événements, les jours, se pliaient à ses projets. Il en disposait comme d'une propriété. Tout avait été prévu, môme quelques objections : la difTiculté, par exemple, de se faire un nom ou simplement une place dans les lettres, — la littérature n'était-ello pas l'indiscutable vocation d'un lauréat tel que Pierre Noellet, premier prix de discours français à Beaupréau?
— Oui, disait-il, je deviendrai riche, alors je vous aiderai tous, mon père me pardonnera, et tous ces imbéciles qui se moquaient tout à l'heure, tu verras comme ils me salueront chapeau bas ! Nous serons heureux, Toinette, vous serez fiers de moi. Sais-tu même, ajouta-t-il en se tournant vers elle, que je serai peut-être un beau parti, qu'en penses -tu ?
A mesure qu'il s'exaltait en parlant, la pauvre Antoinette se sentait défaillir davantage. Quoi, plus d'abbé ! plus d'aube blanche ! Où était son frère d'autrefois, sauvage et timide?
Elle demeurait toute transie, incapable de parler.
Pierre s'en aperçut.
— Eh bien, Antoinette, dit-il, est-ce que tu vas pleurer ? Ce n'est pourtant pas triste, ce que je te dis là.
Elle n'y tint plus : elle éclata en sanglots.
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— Oh! si, Pierre, bien Iriste!... j'ai beaucoup de peine, beaucoup !
Elle lui jeta les bras autour du cou, comme pour le retenir à la Genivière, pour le rattacher au passé. Son cœur d'enfant ne trouva que cet argument de tendresse fraternelle contre tant d'aveux et de projets.
Et cela pouvait suffire avec un autre; mais lui la repoussa.
— C'est bon, dit-il en se levant. Tu ne comprends pas mieux que les autres.
Et, pendant qu'elle répétait, au milieu de ses larmes : « Oh! si, va, je t'aime bien, Pierre... je comprends un peu, je t'assure, » il s'avança de quelcjues pas, jusqu'au ravin de l'Èvre qui borde l'aire, et, entre les dômes des arbres, par un sentier de chèvre, il disparut.
Antoinette s'en alla vers la maison. Lui, arrivé au bas du ravin, il erra quelque temps dans les prés de la Genivière. Et c'est là qu'au milieu du délire d'orgueil qu'avaient excité en lui les reproches de son père cl la douleur même de sa sœur, l'émotion du départ commença à le saisir. L'ombre de la haute nmraille sur laquelle est plantée la Genivière se projetait au loin sur la vallée. Le brouillard qui tombe avec la nuit effaçait un à un les lointains de ce paysage familier. Pierre se mit à songer qu'il y avait déjà là des choses disparues pour lui et qu'il ne reverrait plus. Il regarda
autour de lui l'horizon rétréci, l'eau devenue noire, les rochers qui se confondaient presque avec les buissons de la pente. Que de fois il avait gardé les bestiaux sur les bords découpés de la rivière, où le frisson du vent dans les trembles ne s'arrête qu'un jour ou deux par an ! Avait-il souvent chanté là, et sifflé, et joué avec Jacques ! Voici la grotte où ils se meUaient à l'abri quand la pluie les surprenait, et le vieux châtaignier dont la fourche porte encore une cabane de roseaux, et plus loin les terres de labour qui s'élèvent au delà du ravin jusque sur le coteau. Que d'heures exquises répandues dans ce petit coin du monde, et qui sortent des choses, maintenant, avec des voix, des appels profonds qui remuent l'âme ! Comme l'enfant fait une leçon cruelle et douce à l'homme qui s'en va ! Pierre Noellet s'y laisse prendre. D'autres souvenirs le tentent. Dans la nuit déjà faite, il remonte vers la métairie, il longe le mur de l'étable, aux aguets, comme un voleur, et, n'entendant point de bruit, il veut revoir ses bœufs. Ils sont là, rangés devant les crèches pleines de maïs, éclairés vaguement par un reste de jour. D les reconnaît quand même, et les nomme par leurs noms : Yermais, Fauveau, Chauvin, Uougeais, Caille et Nobiais. Il passe derrière eux, et les bonnes bêtes détournent la tête, et le suivent de leurs yeux tristes tout le long de l'allée. La Roussette aussi est là. Il lui donne une petite
lape sur la croupe : « Adieu, dit-il, ma Roussetie! » Un peu plus loin, c'est le hangar avec ses charrues et ses herses dételées, le pailler énorme, la grange, et, sur leur arbre sec, des poules qui s'éveillenl, et penchent leurs crêtes. Il marche, connue parmi des ruines, au milieu de ces bâtiments ensevelis dans l'ombre, conduit par sa vieille habitude, étonné de ne pouvoir plus être indifférent à rien. Toutes ces choses qu'il va quitter le retiennent avec une puissance singulière. Et ce n'est que la moins rude partie des adieux. Derrière les vitres de la salle où brille une lueur de flambée, la mère, Jacques, les sœurs sont réunis. Ils savent le malheur qui atteint la Genivière. Ils attendent. Pierre approche. 11 monte les marches. Tous ont reconnu son pas.
Quand il parut, au seuil de la porte, 3Iarie, qui desservait le souper, auquel personne n'avait touché, se recula, comme saisie d'efîroi, d'un air de dire : « Vois quel mal tu as fait ! » et vint se placer à côte de sa mère. Étaii-ce bien sa mère, celle femme assise sur une chaise basse, au fond de la salie, penchée en avant, ses cheveux gris sortant de son bonnet, le visage défait et hébété par le chagrin? Quoique ses yeux fussent fixés dans la direction de son fils, elle ne sembla pas le voir, quand il entra. Pas un trait ne changea de sa physionomie d'ordinaire si mobile.
Pauvre mère IS'oellct, si hère jusque-là de son
enfant, si heureuse de le donner à Dieu, que son amour maternel s'en était empreint d'un respect religieux, si éloignée du moindre doute au sujet de cette vocation qui comblait des rêves anciens ! Et puis tout à coup précipitée de si haut, frappée sans que rien l'eût préparée ! En deux heures, elle avait épuisé ses larmes et tout le ressort de sa vie. Elle demeurait anéantie.
Pierre alla jusqu'auprès d'elle.
— Mère? dit-il.
Mais elle ne tendit pas les bras, qu'elle tendait si vite d'ordinaire au premier mot de tendresse. Les mains qui avaient bercé Pierre restaient inertes.
— Mère, reprit-il en se penchant, pourquoi êtesvous ainsi? Je vous assure que c'est pour mon bien que je pars : je deviendrai... je serai...
Riche, heureux, il ne put dire ces deux mots. Il se sentit le cœur serré, et une larme, la première, roula sur sa joue, pondant qu'il embrassait le pauvre visage de celle qui avait fait la Genivière si joyeuse et si douce. Elle le baisa une fois, faiblement. Ses lèvres étaient toutes froides. Pierre en reçut comme un choc douloureux.
Il se redressa, et vit que les yeux de sa mère s'étaient détournés de lui.
11 regarda du même côté : le père était debout le long d'un des montants de la cheminée, la ride de son front creusée profondément, aussi rude d'aspect que tout à l'heure dans le grenier, quand il disait :
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« Va-t'en, je te chasse! » Le vieux Vendéen était là pour veiller à l'exécution de sa parole. La mère pouvait supplier, lui-même il pouvait souffrir : rien ne prévaudrait sur l'honneur outragé des Noellet.
Pierre s'avança cependant vers lui, et lui tendit la main :
— Adieu, mon père, dit-il.
Le métayer, impassible, garda la même attitude, les mains derrière le dos, et répondit :
— Prends tes hardes, et dépéche-toi. Jacques t'aidera à les porter.
Pierre se détourna. Tout était consommé. 11 chercha son frère des yeux, (t l'aperçut dans un coin, agenouillé avec Antoinette près de la vieille malle à bandes de poil, achevant d'y ranger quelques vêtements, du linge, de petits objets enveloppés de papier : plus de choses certainement que Pierre n'en possédait. Chancelant, il traversa la chambre. Il sentait que la force allait lui manquer à la fin.
— Adieu, Marie, dit-il rapidement ; adieu, Antoinette ; viens, Jacques !
Il souleva la caisse par une poignée, Jacques en fit autant de l'autre côté, et tous deux, par la porte restée ouverte, se glissèrent dehors, tandis que les femmes se remettaient à sangloter.
Dehors il faisait noir. L'air piquait. Sur la route, les deux frères se hâtaient i)our arriver avant le déjiait (le la diligence de Beaupréau à Cholet. Ils ne se parlaient guère, occupés chacun de sa j)i^nsée.
LES iNOELLHT 113
Même lorsqu'ils s'arrêtaicnl et laissaient reposer la malle à terre pour reprendre haleine, c'était d'un accord tacite, et sans presque rien se dire.
En trois quarts d'heure, ils atteignirent Beaupréau.
Quand ils furent rendus devant l'auberge du père IJreteaudeau, la voiture était attelée, la bâche serrée, la portière ouverte, et le patron de l'auberge inspectait d'un dernier coup d'œil le harnais de se* chevaux .
Pierre et Jacques s'embrassèrent.
— As-tu de l'argent pour aller à Paris ? dit Jacques.
— Pas beaucoup, répondit Pierre, juste assez pour la route. Mais, là-bas, je retrouverai Loutrel, qui m'en donnera. 11 y a longtemps que j'ai prévu tout cela, vois tu.
— Maman s'en était tourmentée, reprit le cadet : elle a mis quarante francs dans la malle, à gauche, entre les mouchoirs... Nous reverrons-nous, Pierre?
— Je ne sais pas, mon Jacques. Sois un bon soldat, puisque tu vas au service. Porte-toi bien... Remercie la mère pour moi...
Un instant après la diligence partait, grimpant la côte. Jacques la suivit un peu de temps, dans l'ombre épaisse, courant de toute sa force. Mais l)ientôt il s'arrêta épuisé, aux dernières maisons de la petite ville, et les deux rayons rouges des lanternes, qui lui tenaient encore compagnie, dans la brume et dans la nuit s'effacèrent.
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11 élail bien tard, longicmps après minuit. Jacques était revenu de Beaupréau. Dans la chambre, le métayer, sa femme et Marie dormaient. Antoinetle n'avait pu fermer l'œil. Son esprit agité, assailli de visions et d'idées tumultueuses, écartait d'elle le sommeil.
Quand elle fut certaine, à la respiration égale (pii s'échappait des Hts voisins, que tout le monde reposait dans la chambre, elle se leva, chercha la clef de l'armoire, sous un des flambeaux de la cheminée, et, sans bruit, ouvrit le vaste meuble aux battants cirés qui luisaient encore à la lumière de la lune. Il s'en échappa une odeur de lavande. On ne Fou-
vrait pas tous les jours la grande armoire. Sur chaque rayon, c'étaient des piles de linge rangée? dans un ordre admirable, sans un faux pli, sans une tache, sans une reprise à faire : draps, serviettes, mouchoirs, chemises, puis, çà et là, dans les niches que formait l'inégale hauteur des colonnes blanches, une orange venue des serres du château, une liasse de quittances, des images, des pots de confitures, une fiole d'eau vulnéraire où trempait un petit rameau, toutes sortes de choses précieuses en un mot. Antoinette, avec la sûreté que donne l'habitude, étendit la main à gauche, et, du fond d'une cachette, retira les roses au crochet qui devaient servir à fabriquer l'aube. Une à une, eJle les prit, et les considéra, depuis les premières, qu'on avait eu tant de mal à réussir, jusqu'aux dernières faites, si régulières et si bien épanouies. Tous ces soirs où Ton avait travaillé, — avec quelle ardeur et quelle joie ! — toutes ces heures pleines de lui, elle crut les revivre en comptant les douzaines qu'elle disî).)sa soigneusement les unes à côté des autres. Il y avait beaucoup de roses, plus qu'elle n'aurait pensé, huit, neuf, douze, vingt piles entières. Gomme l'ouvrage était avancé! Puis elle enveloppa le tout dans une serviette, releva les bouts, et les fixa avec des épingles. Alors elle regarda une dernière fois" ce petit paquet où tenaient tant d'espérances déçues, les siennes et celles de plusieurs autres, rapprocha de ses lèvres avec un mouvement de tendresse, y
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mit un baiser, et vite se hâta de fermer l'armoire.
Elle étouffait.
11 lui semblait qu'elle venait d'ensevelir quelque
chose.