DEUXIÈME PARTIE
Vers la fin de l'été. Mélie Rainette avait perdu son père.
Ce n'était pas une grande perte. Cependant, elle en eut du chagrin. Si brutal qu'il fût, Rainette avait encore de bons moments. Et puis, môme ivre, même endormi, elle le savait près d'elle, témoin grossier, mais témoin quand même et raison de sa vie laborieuse. Elle se disait : « Grâce à moi, il ne manquera de rien, » Et cela lui donnait un courage et une gaieté incroyables.
Depuis qu'il était mort, elle trouvait les journées plus longues, dans celte maison où rien ne parlait ni ne bougeait, qu'elle seule. Le soir môme, elle travaillait, une lampe à pétrole accrochée au mur do la cave. Car le prre avait laissé des detles : il
faudrait bien des coups de châsse et de pédales pour les payer. Et, sitôl le souper fini, — ce qui ne prenait pas grand temps, — vite au métier. Mélie s'asseyait sur son tabouret de tisserande, et, tard dans la nuit, elle prolongeait la veillée.
Voilà pourquoi elle était devenue un peu plus songeuse. Ce qu'elle ne disait plus, elle le rêvait, et bien d'autres choses encore, qu'elle n'aurait jamais dites. Cela ne l'empêchait point d'être vaillante ni de se montrer de belle humeur avec ses voisines, quand elle sortait par hasard. Mais la solitude avait développé chez elle le goût de ces méditations lentes qui abusent et bercent le cœur inoccupé.
Elle avait comme tout le monde ses songeries préférées. Et, sans se l'avouer peut-être, c'était à Pierre Noellet qu'elle pensait le plus.
Comment en eût-il été autrement? Tout le monde parlait de lui. Son briisipic départ poui" Pans avait été un événement pour le Ficf-Sauvin. Qui'l([ucs braves gens plaignaient les Noellet. La plu[)ait médisaient, et faisaient la leçon. Toutes les petites jalousies, toutes les imaginations se donnaient carrière. Chacun inventait son histoire, et chaque histoire était reprise et discutée à satiété, dans ces milieux populaires, curieux et sevrés de nouveauté.
— Vous savez qu'il n'a pas encore écrit? disait une tisserande. Depuis un mois qu'il est parti ! La ^'oellette en fera une maladie.
— Dame ! répondail la mère Huet, l'épicièrc filant sur le pas de sa porte, un coup pareil! In gars qui leur a dépensé des mille et des cent, pour arriver curé, et qui n'a pas seulement mis le pied au séminaire! Il paraît ([u'ils se sont battus, le pèie et lui?
— Dans leur aire, madame Huet : c'est le meunier qui les a vus. Le père avait une fourche.
— Une fourche !
— Elle gars un bâton.
— Ils ne se sont pas fait de mal?
— Non, parce que la Noellette est venue les séparer. Mais c'est bien triste, et mieux vaut ne pas avoir d'enfant, comme vous, madame Huet, que d'en avoir un comme ce Pierre Noellel.
— Laissez donc! cria le père Fauvêpre qui, du fond de sa boutique, entendait causer ses voisins : il se peut qu'il ait des torts, ce garçon-là; mais, moi, je l'aimerai toujours.
Cette manière de juger était celle aussi de Mélic Rainette. Elle s'étonnait elle même d'avoir si vite pris son parti d'un changement de vocation qui paraissait à d'autres si blâmable ou si tris'.e ; — car elle continuait de croire, et tout le bourg avec elle, que Pierre avait eu vraiment la vocalion d'èlre prêtre. — Quand elle apercevait les Noellet, le dimanche, au sortir des offices, non plus fiers et volontiers distraits par toutes les mains tendues vers eux, mais sombres, fuyant au plus court vers la
Genivière, elle cherchait la raison de son indulgence pour son ami de jeunesse. Elle n'en trouvait pas d'autre que le nombre et la vivacité des attaques dont il était l'objet. Qui donc l'eût défendu, si ce n'est elle? Quoi de plus simple qu'elle excusât le frère, étant la meilleure amie d'Antoinette et de Marie? Encore n'osait-elle pas toujours. Le monde est si méchant, si enclin à supposer de l'intérêt, je ne sais quoi d'égoïste, là où il n'y a que de la pitié pure !
Or, une après-midi d'octobre qu'elle repassait dans son esprit le même sujet de méditation, un peu soucieuse du défaut de nouvelles cl de ne pouvoir, même en imagination, suivre l'absent dans ce Paris qu'elle ne connaissait pas, Mélie Rainette s'endormit. La chaleur était énervante. De grosses nuées d'orage, aux bords roulés comme des vagues d'écume, montaient de toutes parts. Dans la rue, dans la cave même où s'allongeait la nappe de lumii re tombée de la f(;nêtre, les mouches croisaient leurs routes, alfolées, épuisant en une ivresse de bruit et de mouvement leur misérable reste de vie. Les gens, au cimtraire, se taisaient, et n'eussent été quelques lointains claquements de métier, le rouet de la mère Milard et les ciseaux d'un voisin taillant sa haie vive, on eût pu croire le bourg abandonné. La tisserande dormait donc, la tête renversée le long du mur. Ses bras pendaient. Sa main, demiouverte, retenait encore dans le sommeil un
LKS NOKLLET \1>
brin de fii, comme son cœur un brin de pensée. Un visage de jeune fille apparut derrière les vitres d'un des panneaux, eut un sourire, et disparut. Presque aussitôt la trappe de la cave s'ouvrit, et Antoinette descendit avec précaution par l'échelle. Elle s'approcha, tira une lettre de sa poche, sourit un peu plus fort en pensant à la surprise qu'elle allait causer: puis, penchée au-dessus de Mélie, tout près :
— Mélie, dit-elle, j'ai une lettre de Pierre, qui parle de toi !
La dormeuse ouvrit lentement les paupières, sans se redresser ; ses yeux s'illuminèrent graduellement d'une joie intense; el!e enveloppa l'enfant de ses bras, et, d'une voix faible, voilée comme celle qu'on a dans le rcve :
— Oh ! fit-elle, que je t'embrasse !
La lettre n'était ni bien longue ni bien tendre. Pierre écrivait à ea mère :
« J'ai été contraint de quitter la Genivière dans dételles circonstances, que je n'ai pu entretenir mii;i père d'une question qu'il est nécessaire de traiter aujourd'hui. Je suis chassé de chez vous, c'est convenu ; je suis réduit à me créer une existence indépendante, sans un aide, sans un secours de vous, je l'accepte et je reconnais que je m'y suis exposé ; mais j'ai un droit que mon père ne me déniera pas : celui de lui demander l'argent qui m'a élé légué par mon oncle de Montre vault, il y a quatre ans.
lii LES NOELLET
Je suis logé chez Lontrel, quai du Louvre, j'ai vécu des avances qu'il m'a faites : cela ne pourrait durer toujours.
» Au reste, je suis en bonne santé, et j'espère trouver d'ici à peu un emploi qui me permettra do vivre, en attendant l'avenir.
)) Si j 'ai conservé quelques amis au Fief-Sauvin, rappelez-moi à leur souvenir. Dites à Mélie, quia toujours été bonne pour moi, que je me souviens d'elle. »
Il n'y avait plus rien autre chose qu'une formule banale d'afTection à l'adresse de la mère Noellet.
Quand Mélie eut achevé de lire la lettre, dont elle relut la fin, elle dit :
— J'y suis seule nommée.
Et le sourire qu'elle avait eu déjà r('])arut dans ses yeux ; mais elle ne voulut pas montrer sa joie devant cette enfant, qui ne l'eût pas comprise, et se liâta d'ajouter :
— Ta mère doit être rassurée mainli'uant.
— Un peu : depuis si longtemps que nous n'avions pas de nouvelles, elle était toute malade.
— Et le père?
— Oh! lui!
— Qu'a-t-il répondu à la demande de Pierre?
— Il a dit : « Je ne donnerai ni cet argent-là ni d'autre. J'ai dépensé pour lui plus que je n'aurais dû : nous sommes quittes à présent. D'ailleurs, Théritagc de son oncle do Monlrevault, il est dans mes
terres, dans mes bœufs, dans le froment que je sème et que je récolte. Qu'il vienne donc le chercher ! »
— Il est toujours bien irrité maître NocUet, n'est-co pas?
— Toujours. Et la maison n'est pas gaie, va, Mélie. Lui ne dit presque plus rien. Maman pleure quand nous sommes seules avec elle. Jacques va partir pour le régiment. La moins triste de nous est encore ma sœur Marie.
— Et pourquoi?
— Je pense que c'est à cause de Louis Fauvcprc.
— Comment, de Louis Fauvèpre ?
— Oui. Voilà plusieurs fois que ce grand Louis vient à la Genivière pour voir si nous n'avons pas de charrues à réparer. D'abord, tu comprends, ce n'est pas la coutume des charrons de courir ainsi les métairies. Et puis, quand il vient, Marie est toujours!;'.
— Vraiment?
— Et c'est bien les charrues qu'il regarde ! ah ! mon Dieu, pas même moi ! Tout est pour Marie. Et cela la console, il faut croire, car elle est de boime humeur les jours où elle l'a vu.
— Voyez donc cette petite ! dit Mélie en riant.
— Alors j'ai eu raison de t'apporter la lettre?
— Oui, ma mignonne.
— Tu os contente?
— Tout à fait.
■l'26 LV.^ NOELLKT
— Adieu, Mùiie.
Et Antoinette remonta par réchelle.
Oui, elle était contente, Mélie Rainette, elle n'avait plus envie de dormir. Elle se répétait cette petite phrase, écrite pour elle, dans la lettre de Pierre. Si loin dans la grande ville, où tant de nouveautés devaient distraire l'esprit, conserver le souvenir d'une pauvre fille comme elle, et le dire, n'était-ce point une chose rare et faite pour plaire?
Le cœur lui battait joyeusement. Elle se sentait légère. L'envie lui prenait de se lever et d'aller se promener au soleil, dans la lumière. Le métier lui semblait plus lourd que de coutume, le fil cassait. Un souffle de brise passa, caressant, enveloppant, par la trappe restée ouverte. Aussitôt Mélie se souvint qu'elle était en retard de livrer à la mère Mi tard une coifîe dont elle avait réparé la dentelle. Ce fut vite fait de saisir le prétexte, et de sortir, et d'arriver. 11 y avait, sur la fenêtre de la rentière, dans un pot de terre rouge, une de ces plantes antiques que les bonnes femmes cultivent seules aujourd'hui, et qu'on nomme des pyramides. Celle de la mère Mitard, d'un beau violet, comme il convient à une veuve, fleurie du haut au bas de sa tige, se balançait au vent d'orage, malgré son tuteur et ses bagues de jonc. « Voilà-t-il pas les fleurs qui me disent bonjour, à présent ! » pensa Mélie, et elle entra toute riante.
— Bonjour, ma belle ! dit la mère Mitard ; as-tu
Tair de bonne liiuneur ! On dirait un printemps qui vient. Qu'as-tu donc ?
— Votre coifîe que je rapporte, répondit la prudente fille du tisserand.
— Ce n'était pas si pressé : mais tu avais envie do te dégourdir les jambes, pas vrai ?
En j)arlant ainsi, la mère Mitard, assise dans son fauteuil de paille que les rhumatismes ne lui permettaient guère de quitter, palpait la dentelle et l'examinait par dessous ses Imiettes montées en corne blonde. Il fallut considérer l'endroit, l'envers, la transparence, éprouver un fil. Cela prit du temps. Quand elle reL^va la tète, lentement, comme font les vieilles, elle s'aperçut que Mélie était debout devant elle, tournée vers la fenêtre du jardin, le?v yeux perdus dans l'horizon. Pendant plusieurs minutes, elle l'observa, sans que la jeune fille cessât de regarder là-bas, bien loin dans la campagne ou dans la vie, avec le même air de ravissement. Alors la mère Mitard eut un sourire tendre de grand'mère :
— Mélie, ma fille, dit-elle, tu as sûrement quelque chose!
— Moi, maîtresse Mitard ?
— Oui, quelque chose dans le cœur. Tu ne me le diras pas, mais je le sais bien. ^
Mélie tourna vers la vieille femme ses yeux si clairs, si clairs, qu'il en venait comme une rayée chaude.
128 LES NOELI.KT
— A quoi voyez-vous ça ? dit-elle.
— Eh ! ma pauvre fille, j'ai été jeune, moi aussi ! En entendant cela, Mélie se mit à rire, d'un beau
rire éclatant, dans la chambre où tant de jeunesse heureuse n'entrait pas souvent. Ce n'était pas pour se moquer, oh ! non, mais une manière de ne pas dire oui, de ne pas dire non et de s'échapper en courant. Et les voisins se demandèrent ce que pouvait bien avoir une fille si sérieuse à montrer ainsi ses dents blanches en quittant la maison, tandis que la mère 3Iitard se traînait jusqu'au pas de la porte, et la suivait des yeux, avec des petits hochements de tête tout émus et tout drôles.
La mère Noellet prit sur elle de répondre à Pierre. La lettre fut écrite par Antoinette. Elle était tendre celle-là, pleine de mots affectueux, de petits conseils maternels sur la conduite de la vie. La mère Noellet y marquait même, pour cet ingrat, les choses nouvelles qu'elle savait et qui l'avaient intéressée, montrant par là qu'elle le tenait encore pour un enfant de la Genivière, et qu'elle pardonnait, bien qu'on n'eût pas demandé pardon. Elle ne parlait pas de la question d'argent, n'ayant ni autorité ni mandat pour le faire. « Ne nous laisse pas si longtemps, disait-elle en terminant, sans nous dire au moins que tu vas bien. Peut-être que nous ne comprendrions pas ce que tu veux faire et que tu as raison de nous le cacher. Mais de te savoir
130 LES Noi:r.i, i:t
en santé et de lire de ton écriture, vois-tu, mon
Noellet, cela console un peu, »
Quelques lettres de Pierre parvinrent, en efïet, à la Genivière, pendant c^Mte fin d'automne et l'hiver qui suivit. 'Courtes, bunales, avec des mots vagues d'espoir qui prouvaient que Pierre n'était pas encore sorti de cet état de gène et d'incertitude du début, elles n'en étaient pas moins avidement attendues par la mère Noellet et par les deux sœurs, apprises presque par cœur et placées, avec l'enveloppe, dans l'armoire aux objets précieux.
Le père ne les lisait jamais, quoiqu'il sût un peu déchifîrer l'écriture : il s'en faisait rendre compte, sans marquer aucun sentinient ni de joie ni de réprobation. Jamais non plus il ne prononçait le nom de ce fils qui avait perdu sa place au foyer des Noellet en outrageant sa race et la terre qui l'avait nourri. 11 demandait seulement, quand il voyait les femmes causer entre elles à voix basse : « Que racontez-vous les marraines ? H a doue écrit encore? » Et, timidement, elles donnaient, en quelques mots, les pauvres nouvelles qu'elles avaient reçues. Il faisait semblant de ne pas s'apercevoir qu'elles répondaient, l'une ou l'autre, aux lettres de Pierre, se cachant le plus qu'elles j)0uvaient, et chargeant quelque gars de l'école de mettre cette réponse ;ï la poste, de peur que le père ne s'irritât si elles allaient elles-mêmes la porter au bourg, et ne défendit toute correspondance.
LES NOELLLT 131
Ce ressentiment profond du métayer avait introduit une gène inconnue jusque-là entre les habitants de la Genivière. Les jours s'écoulaient tristement, les veillées étaient mornes. Dehors, l'hiver était triste aussi. 11 pleuvait sans cesse. Le même vent froid et sifflant poussait d'interminables brumes au-dessus des arbres morts et des champs ravinés. Tantôt elles couraient, comme affolées, en masses tumultueuses qui se heurtaient, se pénétraient l'une l'autre, se tordaient et roulaient confondues ; tantôt une nappe grise uniforme tendait le ciel, masse énorme, venue des mers lointaines, et d'où l'eau tombait sans répit, des semaines entières. Les biés jaunissaient, à peine levés. Les chemins noyés rendaient difficiles la moindre course. L'Èvre débordée, changée en torrent, rongeait ou emportait des cornières de prés.
Lugubre hiver, dont les Noellet s'inquiétaient doublement : pour leurs moissons compromises, et pour Jacques, le fils cadet, parti, lui aussi, volé à la Genivière par la conscription.
C'était en novembre qu'avait eu lieu cette séparation tant redoutée de part et d'autre. Sur la grande route du Fief-Sauvin, toute la famille réunie à la barrière d'un champ avait vu Jacques monter et s'éloigner, un ruban tricolore au chapeau, dans une carriole pleine de conscrits avinés et chantants.
Depuis lors, la métayère ne vivait plus de le savoir à Angers, très loin d'elle, dans une
132 LKS NOELLET
ville inconnue. Elle pensait conlinuellement à lui, s'étonnant que cet enfant, qui semblait tenir à la Genivière une moindre place que son aîné, eût laissé un si grand vide en la quittant. C'est qu'il était bon, voyez-vous, et faible aussi, maladif, abattu pour un rien. Il avait eu sa large part de pitié. Et maintenant qu'elle ne pouvait plus se dépenser pour lui, la mère souffrait, et se tourmentait infiniment. Elhi s'inquiétait des marches militaires: car il s'essoufflait vite, de la théorie qu'il devait apprendre, des brimades des camarades, des mauvais discours surtout et des mauvais exemples qui pouvaient perdre son Jacques, La nuit, elle avait des rêves affreux; c'était l'hôpital, ou la guerre du ïonkin, dont on parlait tant : elle croyait voir un soldat tombé, qui ressemblait à son fils, blessé d'une balle, un petit rond rouge près du cœur ; elle essayait de le soulever, poitrine contre poitrine, de l'emporter vers le bois, du côté où il y a une anibiilance, mais elle n'était })as assez forte, et l'enfant retombait, perdant à flots le beau sang qu'elle lui avait donné. Elle criait alors, s'imaginant entendre la jtlainle du moribond. Et son mari, couché près d'elle, l'éveillait, et disait : « Femme, il n'est même pas en campagne, notre gars, il dort dans son lit, et mieux que toi. » Au fond, bien qu'il fût moins nerveux que sa femme, songeur plus lent et plus grave, il avait l'âme occupée du même souci, pleine de ressenlimcnt contre h^s auteurs proches ou loin-
taiiis du départ de Jacques : il en voulait à Napoléon dont le nom légendaire signifiait pour lui la conscription, au gouvernement, au médecin militaire qui avait déclaré son fils bon pour le service, et plus encore à Pierre, dont l'ambition avait tout perdu, même ce frère qu'il eût exempté.
Oui, ce fut un long et triste hiver pour les Noellet.
Comme il finissait, un matin, Marie chauffait le four dans la boulangerie située à l'extrémité de la ferme et voisine du chemin. Elle avait laissé la porte ouverte. Debout, éclairée [)ar la flamme qui venait lécher la gueule du four, elle attendait que le dernier fagot fût entièrement consumé pour partager les charbons, les attirer sur le devant et enfourner le pain. Une grosse toile attachée à ses épaules et toute blanche protégeait ses vêtements. Tout à coup, une ombre s'allongea sur la terre battue de la boulangerie. Marie se détourna. Elle n'eut pas de surprise d'apercevoir Louis Fauvêpre, qui n'osait entrer, ni de honte de son accoutrement, qui était sa livrée de travailleuse, et dit :
— Vous voilà donc ?
— Oui, mademoiselle Marie, répondit le charron, je suis venu parce que... voyez-vous, j'avais affaire..,
— Une charrue encore?
— Oh 1 non.
Il avait l'air préoccupé. Elle le vit bien.
— Ce n'est pas à moi que vous avez airaiie? demanda-t-elle .
— Non, mademoiselle Marie; mais je \ov-< ai aperçue qui chauffiez le four, et je suis wnu, n'est-ce pas, pour vous dire bonjour.
— Eh bien, voilà qui est fait, monsieur Fauvêpre, je vous remercie. Qui cherchez- vous ?
— Maître Noellet.
— Allez donc voir du côté de l'étable.
Le métayer n'était pas loin. De l'autre côté de la cour, près de l'étable, comme l'avait dit sa fille, il déchargeait une charrette pleine de choux, pour le pansage des bêtes. Sa blouse ruisselait de l'eau qui coulait des feuilles charnues, gaufrées et violacées par dessous, quand il les saisissait, à larges brassées, et les jetait dans une stalle vide. 11 essuya sa main mouillée au revers de sa blouse, et la tendit amicalement au jeune homme :
— Bonjour, Louis Fauvépre, dit-il ; qu'est-ce qui t'amène ?
— Une nouvelle que j'ai à vous apporter.
— De qui ?
— De Jacques,
Julien Noellel, qui s'était déjà remisa l'ouvrage, par habitude de t(»uj()urs agir, même en causant, s'arrêta.
— J'ai passé hier à Angers, maître Noellel, continua Louis, je l'ai vu : il a eu trop de chagrin de vous quitter, ce garçon-là.
— N'est-ce pas, Louis Fauvèpre, qu'ils ont été injustes de me le prendre?
— En vérité oui, ça ne fera jamais un soldat.
— Ils sont durs avec lui, pas vrai ?
— Un peu.
— H est malade, peut-être ?
— Oui, maître Noellet.
— Je l'ai pensé tout de suite. Couché ?
— Non.
— Tant mieux, car nous autres, quand on se couche... Est-il bien malade, Louis Fauvêpre? Dismoi tout, à moi : la mère n'entendra pas, d'ici.
11 tremblait, attendant la réponse.
— Mais non, dit le jeune homme, afTectant de trouver excessive la crainte du métayer, je ne crois pas ([lie cela soit grave : un rliume mal soigné, do la fatigue, du chagrin surtout, voilà ce qu'il a. 11 tousse un peu. Tenez, le vrai remède serait de lui envoyer sa mère. J'ai promis qu'elle irait le voir.
— Ta as bien fait, mon gars : elle ira.
Puis ils se turent tous deux, chacun essayant de cacher à l'autre la fin d'une pensée très triste qui lui venait. Le métayer soupira profondément, et serra la main de Louis. Puis, comme le fils du charron traversait la cour dans toute sa longuoui" pour rejoindre le sentier, il le suivit des yeux, le trouvant l)(>au, loyal, et, comment dire celle chose qu'il chassa comme une tentation ? il envia le charron Fauvêpre.
Il fut donc décidé que Porrine Noollet irait à Angers.
Elle partit en pleine nuit, avec Antoinette et Marie, conduite par le valet à travers les iWauges endormies. La tète enveloppée d'un mouchoir noué sous le menton, cahotées dans la carriole, engourdies et tombant de sommeil aux montées, puis ranimées par l'air vif quand la Roussette prenait le trot, les trois femmes airivèrcnt avant le jour cà Chemillé, par la route de Jallais. Et le premier train les amena à Angers.
A peine descendues du wagon, dans la cour de la gare, et tandis qu'elles regardaient autour d'elles cette ville inconnue, elles enlevèrent leurs mouchoirs, assurèrcint le ruban de leur bonnet, comme elles
LES NOELLKÏ 137
faisaient le dimanche, à l'entrée du bourg. Puis elles se dirigèrent vers la caserne d'infanterie, les deux filles devant, dans leur robe d'alpaga jaune brun, d'une couleur très rurale, la mère à un demi-pas derrière, toujours en noir, et portant au bras un gros panier plein de provisions qu'elle remporterait plein de mercerie, de coupons d'étoffes, d'une fouU' de choses convoitées depuis des mois. Il ne leur fallut pas longtemps pour se rendre à la caserne. C'était là, tout près, sur une place étoilée de cinq rues et couverte de groupes de curieux. Des deux côtés de la grille, il y avait un rassemblement de gamins, d'expéditionnaires en interrompu , d'ouvriers flâneurs, d'anciens militaires décorés de la médaille, et, à l'intérieur, massé en trois colonnes, le régiment en grande tenue, l'arme au pied, immobile. Évidemment on attendait quelque chose ou quelqu'un.
allais la mère Noellet, qui ne savait rien des consignes militaires, fendit la foule jusqu'au sergent de garde :
— Monsieur le sergent, dit-elle, je voudrais voir mon fils, qui est malade.
— Comment s'appelle-t-il ? demanda le sergent, dont la bouche s'allongea jusqu'à sa jugulaire.
— J.icques, Jacques Noellet.
— Deuxième du trois. Il est dans le rang. Après la revue, la petite mère. Vous ne voyez donc pas la compagnie qui rentre? Allons, au large! au large!
En effet, au tournant d'une rue, tout à coup, un détachement débouclia. musique en tète. C'était le drapoau du régiment qui arrivait. La soie aux trois couleurs, sortie de l'étui où elle dort d'habitude, s'avançait, à demi déployée, rayonnant sous le soleil du matin. Un éclair s'échappait de ses franges d'or. Elle passa dans un tourbillon de poussière et de bruit. L'escorte s'en goufTra dans la cour, gagna une place marquée d'avance, vers la droilo, et le sous-lieutenant qui portait le drapeau, llanqué de deux sergents, demeura face au colonel, sur le frout des troupes. 11 avait la main gantée sur la hampe. Tout le monde se taisait, et tout le monde le regardait.
Dans le grand silence, le colonel commanda : (( Baïonnette au canon ! » Les commandants répétèrent : « Baïonnette... on !» A la hauteur de la tête des hommes, ce fut un tournoiement d'étincelles. Le colonel commanda de nouveau : « Portez vos armes ! Présentez vos armes ! » Les commandants ré|)élér(Mit encore: «Portez armes! Présentez armes! » Tous les I)etils canons gris s'agitèrent, et barrèrent la poitrine des soldats. Le régiment saluait. Alors le colonel cria : «.< Au drapeau ! » lui même temps, il abaissait son épée, et la musi(pie éclatait en fanfares : clatrons, flûtes, tambours, basses de cuivre, bombardes nickelées chantaient ensemble le drapeau, qui remuail floucement, comme animé par le frisson d'orgueil '|iii liav(M'siit la Ibule.
La inél;)yére et ses tilles s'itaiont placées au pre-
LES NOELLET ISi)
mier rang, le long de la grille. Et, quand le régiment défila pour se rendre au champ de manœuvres, elles cherchèrent à découvTir Jacques. Mais les soldats, tout habillés de rouge cl de bleu, se ressemblaient trop, ils marchaient trop vite. A peine avait-on le temps de parcourir d'un coup d'ceil tous les visage d'une même ligne. Comment découvrir même un si cher ami, dans ce flot mouvant? Marie et la mère Noellet y renoncèrent bientôt, éblouies par celte succession fatigante de couleurs vives. Antoinette, au contraire, continua de regarder. Elle aimait ses frères d'une tendresse à part, elle était leur préférée, elle voulait voir Jacques. Et voilà que, vers le milieu du défilé, un adjudant dit à demi voix, tout près d'elle: » Numéro 7, voulezvous trois jours de consigne pour vous apprendre à porter votre fusil ? i> Elle suivit le geste du sous-ofiicier et le mouvement de tête des camarades qui désignaient l'homme. Son cœur se serra. Le imméro 7, une figure encore rose, mais amaigrie, de grands yeux bleus cernés, les épaules voûtées, un être souffrant, qui n'avait du soldat que l'uniforme et l'obéissance peureuse, c'était Jacques, le frère, le fils aimé, celui dont le père attendait encore un aide dans l'avenir!
Comme il avait changé!
— Pauvre gars, dit un gamin près d'Antoinette» il n'en a pas pour longtemps dans le ventre !
Elle se détourna vivement. Un flot de larme»
•Î40 LES NOELLKT
lui avait monté aux yeux. La mère Noellct et Marie n'avaient rien vu ni rien entendu. Elles causaient ensemble. Bientôt la foule entraîna les trois femmes à la suite du régiment. Parles rues, parles boulevards plantés d'arbres, elles accompagnèrent le dernier bataillon, forçant le pas malgré elles, au ryllnne de la musique qui sonnait toujours en avant. De temps à autre, la mère Noellet disait :
— C'est-il drôle que mon Jacques soit là, et que je l'aie pas vu ! Je voudrais pourtant bien le voir !
Marie souriait vaguement, sans répondre, comme ceux dont l'esprit est ailleurs, dans une pensée égoïste et lointaine.
Et Antoinette, la plus gaie de toutes, d'ordinaire, demeurée un peu en arrière, triste jusqu'au fond de l'âme, ne quittait pas du regard le rang où marchait le numéro 7, reconnaissable })our elle à la rousseur de sa nuque.
Ce ne fut que deux heures après la revue que la mère Noellet put embrasser son enfant. Elle l'emmena dans un petit restaurant des environs de la caserne, le fit asseoir devani, elle, commanda pour lui tout ce qu'il y avait de meilleur, ou pour mieux dire tout ce qu'il voulut, l^lle le regardait manger sans loucher elle-même à rien, absorbée dans cette contemplation dont elle sortait seulement pour demander :
— Veux-tu encore quelque chose ? Des noix ? Tu les aimais bien. Du café? Dis, veux- lu? 11 faut pro-
filei' de ce que je suis là, mon Jacques, c'esl fêle aujourd'hui !
Elle le trouvait bien pâle. Elle trouvait surtout qu'il avait une voix creuse dont le timbre s'était assourdi. Lui qui chantait si joliment à la Genivière ! Et puis, de temps en temps, il s'arrêtait de manger ou de causer, pour tousser d'une toux rauque, dont la mère sentait Técho déchirant dans sa poitrine à elle. Aussi, chaque fois qu'il venait de tousser, il la regardait en souriant, avec ce même sourire et ces yeux bleus si doux qu'elle reconnaissait Car, du côté de l'esprit et du cœur, la caserne ne l'avait pas changé : il était resté naïf, simple, attentif à ne pas chagriner les autres, brave contre le mal. 11 ne se plaignait pas, il ne parlait pas même de lui. C'était de la Genivièrc qu'il s'informait ; de Pierre, dont il fallut dire tout le peu qu'on savait; des ensemencés, des trèfles bas, que les pluies avaient pu gâter; de Vermais et de Fauveau, ses bœufs préférés, de la Roussette. Courait-elle toujours aussi vite? Le valet prenait-il soin d'elle? Surtout, quand elle rentrait du labour ou d'une foire, en sueur, la couvrait-on bien? Si elle tombait malade, comme ce serait dommage !
Il demandait encore des nouvelles de Louis Fauvèpre, affectant de se tourner vers Marie assise à côté de lui.
— Je l'ai vu, disait-il, il m'a dit des choses...
Il faut croire que ces choses n'étaient pas très
tnyslérieuses: car Marie comprenait bien, et rougissait, et s'intimidait de rougir devant tout le monde qu'il y avait là.
— C'est un beau et bon gars, reprenait Jacques toujours plaisantant: si j'avais dans mes connaissinces une demoiselle à marier, je lui conseillerais de se marier avec lui.
Marie rougissait un peu plus. Et Jacques, ne sachant plus comment finir, disait, en manière de conclusion :
■ — Alors, il se porte bien ?
— Mais oui, répondit la mère Noellet. Et toi, mon Jacques ? Tu tousses un peu, h ce que je vois?
— Oui, un peu. C'est un rhume qui m'est tombé sur la poitrine.
— Depuis quand donc ?
— Je crois bien qm^ cela m'a pris en décembre, a|)rès une marche. Nous avions été trompés jusqu'aux os. J'ai eu froid, je n'ai pas pu me réchauiï'er. A présent, j'ai la lièvre la nuit,
— Bien souvent?
— Non, quelquefois, quand un nous fait Iravailler trop dur.
— Pourquoi ne vas-tu pas au médecin?
— Le major? Bah ! répondit le soldat en branlant la tcte, quand on se plaint, il vous met au clou. J'aime mieux ne rien faire.
— Ce que c'est, tout de même! dit la mère Noellet, dont les paupières ridées battaient plus vite
LES NOELLET i io
que de coutume. Enfin, pout-èlre que tu iras mieux quand le temps sera plus doux ?
— Oui, maman, bien sûr, dit-il avec son sourire pâle et en lui pressant la main : je me sens déjà mieux de vous avoir vue.
— Ça me fait du bien aussi, mon petit gars... Seulement, ajouta-t-elle après un silence, si tu avais la fièvre plus fort, il faudrait me l'écrire.
Jacques se détourna, un peu honteux, riant à demi, et dit :
— J'ai essayé ; je ne sais plus.
Ils sortirent du restaurant, et, toute l'après-midi, se promenèrent ensemble. Le temps s'était fait clément pour eux. Jacques allait entre sa mère et Marie, causant toujours de là-bas, de chez lui, sans se lasser. 11 ne toussait plus. Ce fut une très douce fin de jour. La mère Aoellet partit un peu moins inquiète quelle n'était venue.
Quelques semaines après la visite de la mère xNoellel, Jacques reiiiraiL à la Genivière en congé de convalescence. La caserne le lâchait enfin, mais bien tard. La mort ne l'avait-elle pas déjà dans sa griffe? Tout le monde le croyait, sa mère excepté, qui conservait l'espérance. Elle voulait le sauver a toute force, atout [)rix. Infatigable, avec un regain d'activité et des tendresses de jeune mère, elle le soignait, le disputait le jour, la nuit, à chaque heure, à la terrible ennemie qu'elle devinait partout. On la rencontrait, rai)rès-midi, dans les chemins voisins de la ferme, le bras de son tils [)assé dans le sien, soutenant ce grand enfant courbé, dont la poitrine faisait un bruit sifïlant à chaque respiralion. Ils allaient de préférence sur le coteau, d'où
LES NOELLEÏ 143
l'on découvre, par-dessus les pentes boisées, les prairies de l'Èvro, et le ciel si bleu en ccîte saison, tout plein de bon air tiède qui vient par brises, couchant l'herbe haute.
— Tiens, mon Jacques, disait-elle, nous allons nous asseoir ici. Tu te sens mieux, n'est-ce pas ? Kespire un peu, va: il fait du soleil.
Le pauvre garçon essayait, en effet, d'ouvrir sa poitrine à ces souffles qui, jadis, portaient la sensation de la vie jusqu'au fond de son être, Mais ses poumons ne se dilataient plus : le peu d'air qui y pénétrait lui causait une douleur aiguë, et la toux le reprenait, suffocante, et ses tempes se baignaient de sueur, tandis que la mère, appuyant sur son sein la tète du malade^ disait, pour le consoler :
— C'est égal, mon Jacques, tu es mieux ; tu n'as eu que trois crises depuis ce matin.
il était, d'ailleurs, facile à soigner, et ne se plaignait guère. Aux heures de répit, quand le mai cessait de l'opprimer, le sourire naïf d'autrefois reparaissait dans ses yeux bleus, pâlis et toujours mouillés maintenant par une larme qui ne tombait point. Alors il causait un peu, par petites phrases, courtes comme son souffle, où des souvenirs se mêlaient à des projets pour le temps où il serait guéri, à des effusions d'amour pour les siens et pour la métairie retrouvée. Le nom de Pierre revenait souvent sur ses lèvres, à ces moments-là, et, si le
père était absent, Jacques se faisait lire quelqu'uiii' des lettres de la grande armoire ou rappelait lui-mcinc des choses du passé, d'anciennes histoires d'écoliers qui se terminaient toutes par e môme refrain : « Je l'aimais tant, mon Pierre!)
Bientôt, cependant, la promenade sur les coteaux de l'Èvre dut être abandonnée. Trop faible pour supporter même une marche aussi peu longue, le malade ne quitta plus la chambre que poui' la cour de la Geni\àère. Elle était vaste, la cour, et vivante. Le père y passait avec son harnais, ses tombereaux, ses charretées de fourrage vert. Le soleil commençait à rire sur les tuiles. Des poules des pigeons, des canards picoraient, chantaient, se battaient dans tous les coins. A côté de la porte de la maison, le long du mur bien chaud, audessous de la treille, la métayère avait fait mettre pour son fils un petit banc avec deux bras et un dossier. Elle le garnissait d'oreillers, dès que la journée s'annonçait belle. Et Jacques s'étendait là, tout entouré du bruit des siens, veillé par eux, presque heureux.
Le plus souvent qu'elle pouvait, Antoinette apportai! une chaise, et si' mettait près de lui, pour coudre ou pour filer. Ces heures-là étaient les meilleures.
— Antoinette, dit Jacques, vers la fin d'avril, un jour qu'ils causaient ainsi, Antoinette, je vais mourir.
LES NOËLLE T 147
— Que dis-tu la? répondit la jeune fille, toute émue et s'arrêtant de filer, tu sais bien que tu me fais de la peine, quand tu as de ces vilaines idées ! Vois comme le temps est beau. Peu à peu cela te remettra.
— Non, je vais mourir, répéta Jacques. 11 ne l'aut pas le dire à la mère, mais j'en suis sûr.
— Tu veux que je pleure et que je m'en aille, Jacques"?
— Non, va ! Je ne t'en parlerais pas si je n'avais pas quelque chose à te demander.
— Quoi donc?
Avec efïort Jacques leva la tête, et regarda si personne n'écoutait à la fenêtre au-dessus d'eux.
— Je veux revoir Pierre, dit-il à voix basse.
— C'est impossible ; que dirait le père? Tu sais comme il l'a chassé !
— Je veux le voir quand même ! reprit le malade en s'agitant.
La plaque rose de ses joues s'empourpra. Un accès de toux le secoua pendant plusieurs minutes. Il pencha "ïa tête du côté opposé à celui où se tenait sa sœur, et murmura, épuisé, les yeux à demi fermés :
— Laissez-moi donc mourir, alors. Je n'avais que ce désir-là, et vous ne voulez pas!
— Jacques, dit Antoinette qui s'était levée et penchée sur lui, je ne demanderais pas mieux, moi, lu me connais bien. Mais Pierre lui-même pourrat-il, voudra-t-il?
— 11 viendra! reprit Jacques s'agitant encore, puisque je te dis qu'il viendra!
— Eh bien, ne te tourmente pas, mon Jacques, fit Antoinette en passant la main sur les tempes moites du malade, je te promets d'écrire.
Il se redressa un peu, la remercia de ses grands yeux apaisés et brillants.
— C'est un secret! dil-il, avec un sourire faible.
— A nous deux seulement, répondit la jeune fille.
Puis elle rentra.
Lui, demeuré dehors, ne parut point s'apercevoir de sa solitude, et, tout le reste de l'après-midi, sous la treille et l'ombre des tuiles, sans un accès de toux, il reposa, l'air tout ravi.
Sa mère, qui passa, le trouva mieux.
Mùlie Rainette s'était éveillée de très bonne heure, ce matin-là, dans son grand lit blanc. Il faisait encore nuit. Une pluie d'orage tombait à gouttes serrées sur le toit, et c'était là, sans doute, ce qui l'avait tirée du sommeil en sursaut. « Quel dommage, pensait-elle, un si joli rèvel » Elle voyait l'éblouissement des cieux, des clartés d'aurore, des paysages tout roses, des palmiers, des fougères dont les feuilles étaient faites de rayons, une prodigieuse végétation lumineuse et des anges qui s'y mouvaient. Ils étaient très loin, dans des espaces infinis. Et voilà que l'un d'eux s'était détaché des autres, pareil à une flamme. Il grandissait à vue d'œil. Mélie distinguait ses ailes ouvertes et immobiles, ses cheveux d'or et son visage. Il approcha jusqu'à la toucher,
150 LES NOI'LLET
et, arrivé près du lit, tout à coup, il se mit à sourire comme une fleur qui éclate. « 11 ressemblait im peu à Pierre, murmura- t-elle ; est-ce dnMe, les rêves ! »
La pluie lourde, chaude, coulait sur le toit, avec un susurrement continu qui devenait un bruit dans la tranquillité de la nuit, et, entraînée le long des pentes à travers les mousses, les plantes parasites bossuant les ardoises, se déversait en deux ruisseaux intermittents, dont l'un tombait dans une jai're, et l'autre sur une pierre penchée, piquée dans la terre du jardin. Tous deux chantaient à leur manière. Chacun avait son ton ditlérent. Et il sembla à Mélie que la première gouttière disait : « Jésus, mon Dieu, comme elles ont bu ! comme elles ont bu ! » et que la seconde répondait: « Ça fleurira mieux! ça fleurira mieux! »
«Oui, pensa-t-elle; les joubarbes boivent là-haut... Elles étaient à moitié sèches hier. Depuis si longtemps qu'il n'avait plu! Je suis sûre qu'ell^'s sont toutes vertes ;\ présent... Des plantes qui n'ont pas seulement de terre au pied... Pour une ondée, elles vous ont des fleurs, que le toit embaume... Je suis un peu comme elles, moi... J'ai aussi d^ s jours de sécheresse où je crois que je vais m'en aller, me faner, et puis, il y en a d'autres... »
La pluie redoublait, martelant les murs, le toit, le sol autour do la maison, et les gouttières rossignolaient sans relâche. « Comme elles ont bu.
LK3 NOrr.LET loi
comme elles ont bu! » disait la jarre de terre, s Ça fleurira mieux, ça fleurira mieux ! » répondait l'ardoise penchée.
Au milieu de ce déluge, Mélie crut entendre des pas sur la route. Et la pensée lui vint : « Si c'était lui! » Elle s'assit, les deux poings appuyés au drap, écoutant. Mais non, rien ne passait sur la route. Quelques moineaux, blottis dans des trous de muraille, pépiaient solitairement sous l'averse. Un rayon de jour glissait par les f>'ntes des volets et |)ar le trou de la serrure.
JMélie se leva, ouvrit sa fenêtre, et se mit à s'habiller.
Deux petits coups frappés à la porte du jardin résonnèrent dans le silence de la maison, et une voix que Mélie eût reconnue entre cent mille, une voix qu'elle entendait de souvenir, bien souvent, dit:
— yUMcl Mélie!
Elle se hâta d'attacher sa robe, et, sans même prendre le temps de se chausser, courut hors de la chambre.
— Mélie, ouvrez-moi, reprit la voix; je suis trempé de pluie.
La jeune fille tira le verrou, et s'efl'aça le long du mur, tandis que Pierre Noellet entrait, et passait devant elle.
— Excusez-moi de vous demander abri de si bon mutin, dil-il ; mais j'ai vu votre fenêtre ouverte
V6-2 LES NOELLET
sur la route, et j'ai pensé que vous me recevriez. Il n'y a pa? moyen de tenir dehors.
Mélie était restée à l'entrée de l'appartement. Au milieu, Pierre Nocllet quittait son manteau de caoutchouc ruisselant d'eau, le jetait sur une chaise, et s'approchait de la cheminée, au-dessus de laquelle pendait une glace. Il se mira un instan', le temps de redresser d'un coup de main ses cheveux coupés en brosse, et se retourna vers Mélie, qui n'ava t point encore dit une parole. Elle le regardait, stupéfaite. Ces manières aisées, cette jaquette de coupe élégante, l'épingiette piquée dans la cravate claire, la physionomie hardie et spirituelle de son ancien compagnon de jeunesse, lui apportaient tout à coup la révélation d'une transformation profonde. Ce n'était plus le même homme. Elle éprouvait à le voir comme une admiration, et de la joie et d>' la peur mêlées. D'où venait il? Où allait-il, à pareille heure, sous la plui'? Elle demeurait sans bouger, appuyée au monlaiil d > la cloison, tandis qu'il la regardait aussi, dans la lumière grise de l'aube.
— Mon Dieu, dit-elle enfin, couiuk; vous avez... Et sa voix s'arrêta, car il lui souriait aimablement, comprenant déjà ce qu'elle voulait dire.
— Comme j'ai changé, n'est-ce pas?
Sans répondre, die vint auprès de lui, et s'agenouilla sur le bord du foyer pour allumer le feu. Quand le fagot de brandes et de menu bois, qui
séchait là depuis longtemps, flamba clair dans la cheminée, Mélie se releva, fît asseoir Noellel, et s'assit elle-même sur une chaise plus basse. Elle n'osait pas lever les yeux vers lui.
— Je vous trouve changée aussi, dit-il.
— En mal peut-être ? J'ai vieilli depuis huit mois.
— Non, pas en mal, au contraire.
Elle se sentit enveloppée du regard de celui qui 'élait là, tout près, et retira pudiquement son pied nu, qui dépassait le bord de sa robe.
— J ai eu de la misère, voyez- vous: ce ne serait pas étonnant si ma figure s'en ressentait.
— Quoi donc encore? le chômage?
— Non : mon père est mort.
— Antoinette me l'a écrit, en effet, Mélie.
— Eh oui; je l'ai soigné cinq semaines; il a fallu beaucoup dépenser. Après qu'il a été mort, j'ai eu des dettes à payer. Ce que j'ai travaillé, vous ne sauriez le croire.
— Ma pauvre Mélie, vous avez toujours eu la vie rude.
— Je ne me plains pas de travailler; oh ! non, je suis forte, heureusement. Mais le triste, je vous assure, c'est d'être seule, de ne jamais voir personne à côté de soi, de n'entendre que le bruit qu'on fait. 11 m'arrive, figurez- vous, d'avoir peur. . . Mais je ne sais pas ce que j'ai, à toujours parler de moi. On ne doit pas faire cela. C'est que je
154 LKS NOI'LLET
suis toute surprise encore, excusez-moi. Comment ètes-vous ici? D'où venez-vous, par la nuit?
— J'arrive de Paris, pour voir Jaci[ues.
— Il est bien malade, dit la tisserande.
— Je le sais, et j'ai voulu me presser. Hier soir, le chemin de fer m'a conduit à Chalonnes. Là, j"ai trouvé une place dans la carriole d'un meunier jusqu'à la Poitevinière. Et, plutôt que de coucher à l'auberge, je me suis décidé à venir à pied. l\ faisait un temps admirable au départ. Et puis l'averse m'a pris avant la côte de Villeneuve. Quelle nuée d'orage !
Il épongeait, on parlant, le bas de son pantalon trempé de pluie, qui fumait sous la flamme ardente.
— Votre père vous a donc permis de rentrer? demanda Môlie.
— Lui? dit Pierre en se redressant et en regardant Mélie avec une expression d'ironie qui lui fit mal ; vous ne le connaissez pas ! Je suis un proscrit, un banni, moi! Il m'a chassé : et, jtour rentrer, il faudrait demander pardon.
— Eh bien? dit Mélie.
— On ne demande pardon que quand on a eu tort! répondit Pierre sèchement. Non, mon père n'a rien permis. C'est Antoinette qui m'a prévenu, en cachette.
Puis, subitement redevenu aimable, et le visage souriant comme autrefois l'élève de l'abbé Ileurtebise, il ajouta :
l:; ; nmi:i. r. !■ r 155
— Il était même convenu, Mélio, que vous nous aideriez.
— Comment cela?
— Je ne puis pas me présenter à la Genivière, je vous le répète. Alors, nous avions pensé, Antoinette et moi, que vous ne refuseriez pas d'aller prévenir ma sœur de mon arrivée, que je me tiendrais dans un champ, dans un chemin, n'importe où, et que Jacques viendrait m'y trouver, soul;Miu par vous deux, comme s'il faisait une promenade.
— ■ Pourra-t-il, le pauvre garçon? dit Mélie.
Elle s'était reculée, un peu rouge, et détournée vers la fenêtre. Le jour grandissait. Voici que les contrevents claquaient le long des murs des voisins. Une ou deux charrettes roulaient, loin, dans la campagne, et Mélie se trouvait embarrassée d'avoir reçu Pierre Noellet chez elle, si matin.
Elle n'avait pas pensé à cela, tout d'abord, dans la surprise et dans la joie de le revoir. Elle avait eu pitié aussi, à cause de la pluie si drue qui tombait...
— Écoutez! dit-elle.
La petite gouttière de droite chantait encore : « Ça fleurira mieux! » Mais ses notes très espacées indiquaient que l'orage s'éloignait. Mélie prit son parti, de belle humeur, avant que Pierre se fût môme aperçu de son trouble.
— Nous ne pouvons pas sortir encore, dil elle,
mais, dans dix minutes, la nuée aura passé, et je vous aiderai comme vous le voulez.
— Je savais bien que vous diriez oui. Je vous connais si l)ién ! Quand nous parlons de vous, à Paris, ce n est jamais en mal. Car nous parlons de vous, Mélie
— Avec qui?
— Avec les Laubriet.
— Vous les voyez?
— Sans doute. Je n'osais pas aller cliez eux, vous comprenez. Un jour, dans la rue, je me suis rencontré avec M. Hubert, qui m'a tendu la main. « Où êtes-vous logé? m'a-t il dit, que faites-vous? pourquoi ne nous avez-vous pas donné signe de vie? C'est très mal. Venez me trouver demain. »
— Ce que c'est que d'être savant ! fit-elle d'un air d'admiration. Et vous y avez été?
— rsaturellemcnt. J'y suis même retourné. Et maintenant le petit Pierre Noellet du Fief-Sauvin est reçu chez les châtelains de la Landehue, qui lui faisaient si grand'peur autrefois. 11 ose leur parler. Il est bien accueilli. Depuis un mois surtout que je suis au journal, j'ai passé assez souvent la soirée chez eux.
— Vous écrivez dans un journal ?
— Au Don Juan.
— Devez-vous être riche !
— Pas encore, Mélie, je suis même pauvre pour le moment.
La jeune fille le considérait sans répondre, étonnée. Comment se pouvait-il qu'il fût pauvre et si bien vêtu ?
— Je vous surprends, reprit Pierre. Parce que j'écris dans un journal et que je ne m'habille plus comme au Fief-Sauvin, vous vous imaginez que je suis riche.
— Oui.
— Si vous saviez dans quelle misère j'ai d'abord été!
— Vous, dans la misère?
— Pendant plus de six mois sans aucun emploi, cherchant vainement la moindre place dans un bureau, des leçons à donner, et ne trouvant rien, rien. Personne ne me connaissait, et pt-rsonne ne voulait de moi. Les commencements ont été rudes, je vous assure.
— Et moi qui ne m'en doutais pas ici !
— Heureusement quelqu'un a eu pitié de moi, m'a pris sous sa protection, m'a rendu la confiance que j'avais presque perdue dans la vie.
— M. Laubriet, je parie ?
— Non, un vieux professeur qui habitait la même maison que moi : M. Chabersot. Vous pouvez retenir son nom, Mélie : c'est celui d'un homme excellent. Quand ma famille même me délaissait, lui m'a secouru et m'a sauvé. Grâce à lui, j'ai pu entrer à la rédaction du Don Juan. Mais ne croyez pas que ce soit la fortune. Je gagne à
lo8 LES NOELLET
peine de quoi suffire à mes dépenses, et j'ai quinze cents francs de dettes criardes.
— Quinze cents francs! dit Méliequi n'avait jamais possédé pareille somme.
— Il a bien fallu emprunter.
— Comment les rendrez-vous ?
— Mon père me les doit.
— C'est vrai, je me souviens. Vous les réclamiez à votre père, en octobre, quand vous avez écrit.
— Croiriez-vous que je n'ai jamais reçu de réponse ? Cependant il en faut une, et prochaine. Loutrel, qui m'a prêté, ne veut plus attendre... Tant pis, je le laisserai faire ce qu'il me conseille depuis longtemps...
— Encore quelque chose contre maître Noellet, Pierre !
— Non, rien, Mélie, rien. Ne vous troublez pas ainsi.
— Si javais cette sonnne-là, dit-elle, comme je vous la donnerais volontiers !
Une larme était montée aux yeux de Mélie. Tout ce qu'elle venait d'apprendre ou d'entrevoir lui serrait le cœur. Que de choses encore elle devait ignorer, et combien elle se sentait devenue étrangère à la vie de son ancien compagnon de jeunesse ! *
Pierre Noellet s'en aperçut, et dit on souiiant:
— Vous êtes une brave fille, Mélie : je vous ai toujours connue bonne et sorviable.
— Vous dites cela pour me l'aire plaisir?
LES NOELLET IjD
— Non, je le pense sincèrement, et je suis content de vous retrouver.
— Bien vrai ?
— Bien vrai !
(/' fut le tour de Mélie de sourire. Et elle dit :
— Moi aussi, Pierre, je suis contente.
— Vous souvenez- vous quand j'étais enfant?
— Oui, allez, je me souviens.
— Nous étions comme frère et sœur.
— Je vous voyais passer tous les jours.
— C'était peut-être le bon temps, Mélie !
Elle avait grande envie de dire oui. Mais elle se contenta de le penser et de le laisser voir, dans ses yeux brillants de joie, d'où les larmes étaient parties. Elle se leva, et alla soulever le rideau de la fenêtre : plus un nuage ! Quelques légers voiles de brume, çà et là, dans le bleu, ondulaient encore, et s'en allaient lentement.
— La pluie est bien finie, dit-elle, venez !
Elle prit ses sabots du dimanche, à cause des chemins mouillés. Pierre sortit le premier, et ouvrit la porte du jardin.
Et cela lui sembla si joli dehors, qu'il s'arrêta un peu. Les fleurs, les herbes, les moindres végétations ignorées s'étaient vivifiées sous l'ondée, et se redressaient, et s'étendaient, et versaient tant de parfums qu'on se grisait à respirer. Le gros romarin avait l'air de s'être encore élargi, et de vouloir, dans l'exubérance de sa sève, écraser les deux haies qui
supportaient ses bras fleuris. Au delà, le soleil rougissait les frondaisons jeunes des chênes. Tous les bruits accoutumés surgissaient de celte campagne qui s'éveillait rajeunie. Pierre écoulait les voix qui l'avaient bercé, 11 y avait de la lumière et de la joie partout.
— Que vont-ils penser dans le bourg, dit Mélie Rainette, quand ils nous verront tous deux par les chemins?
— Que nous n'avons pas cessé d'être bons amis, répondit Pierre, et ce sera vrai.
Ils traversèrent le jardin, A l'extrémité, un sentier s'ouvrait : on n'avait qu'à le suivre pour arriver, en passant derrière le bourg, à la Genivière. Mélie et Pierre allaient l'un près de l'ciulre, baignés dans la fraîcheur matinale, sans plus se parler. Elle était heureuse. Elle marchait très doucement, pour être moins tôt rendue, regardant à la dérobée leurs deux ombres confondues glisser sur le talus du chemin creux. A peine se souvenait-elle du triste rendez-vous qu'elle devait préparer. Un chant de triomphe, puissant et contenu, chantait en elle. Est-ce qu'un jour ne viendrait [)as où elle irait ainsi, tout près de lui. en robe de mariée, un long cortège les suivant? Elle se disait qu'il l'aimait peut-être. Comme il était beau, et grand, et fier ! Elle n'osait lever les yeux vers lui, mais elle sentait cela divinement.
Au détour du sentier, Pierre la prit par le bra?..
LES N01::LLEr 161
Ils arrivaient. Elle le considéra, subitement tirée de son rêve. Ah ! certes, les pensées de Pierre Noellet n'avaient pas dû ressembler aux siennes! Son visage était dur et soucieux. La vue de la grange, qui leur cachait la maison, n'avait rappelé en lui qu'un ressentiment amer. Il était inquiet de cette rentrée en fraude dans la métairie paternelle, et, un pcju de temps, ses yeux errèrent sur les champs voisins.
— Mélie, dit-il, en se penchant et la voix serrée par l'émotion, vous disiez que Jacques ne pouvait aller loin ?
— 11 ne marche plus seul.
— Alors, je l'attendrai ici.
Sa main désignait la porte de la grange, ouverte à l'extérieur sur le chemin qui coupe le sentier.
— Là? dit Mélie hésitante; c'est si près de la maison...
— Eh bien ?
— Je ne sais pas, mais... si votre père vous rencontrait ?
— Mon père laisse bien coucher les mendiants dans la grange ! répondit Pierre. Soyez tranquille : je ne mettrai pas le pied sous son toit. Allez, Mélie.
— Et votre mère? demanda-t-elle.
— Ne la prévenez pas. A quoi bon de nouvelles scènes et de nouvelles larmes, puisque je ne veux pas plier et que je ne peux pas rester. D'ailleurs, je ne viens pas pour les vivants. Allez chercher Jacques, et que je reparte vite.
Ils sortirent du sentier, tournèrent à gauclio. et longèrent la grange jusqu'à l'extrémité. Là, Pierre entra, au milieu des planches, des perches, des cercles de barriques abrités dans cette partie du bâtiment. Un peu plus loin, il y avait du foin de la récolte dernière, entassé et pressé, dont la tranche, sciée au couteau, formait une muraille à pic. Mélie tourna l'angle du mur, et poussa un petit cri.
Sur le seuil de sa maison, au-dessous du cep de vigne dont le pampre, inondé de pluie et de rayons, semblait d'émeraude taillée, le métayer venait de se montrer. 11 leva les yeux du côté où la vallée ouverte éclatait de vie et de jeunesse, comme il avait coutume de le faire chaque matin, pour se rendre compte du temps. Quand il les rabaissa, un valet passait devant lui, portant une faux. Il le suivit du regard, avec un air d'accablement, soupira, et descendit dans la cour. Mélie le vit enjamber une barrière à claire-voie, tout au bout de l'étable, et s'éloigner par la voyette d'un champ.
Elle courut vers la maison. Quand elle en sortit, plusieurs minutes après, elle donnait le bras à Jacques, qu'Antoinette soutenait de l'autre côté. Le pauvre garçon paraissait petit entre elles deux, voûté et dépriuié qu'il était par le mal. Une fièvre lente le rongeait. Mais, en ce moment, la joie de revoir Pierre lui rendait un reste d'énergie. Il faisait de grands pas comme pour courir, lui qui ne se serait pas tenu debout sans appui ; un sourire doulou-
reux, — car la douleur ne le quittait plus, — mais un sourire encore, relevait ses lèvres tuméfiées; ses pieds glissaient, heurtaient, faiblissaient : il souriait comme si la santé et la vie étaient au bout de ce voyage de cent pas.
— Mon Pierre ! dit-il en arrivant.
Pierre l'embrassa silencieusement. Il ne fut point maître de l'impression affreuse qu'il éprouvait, et le tint un peu de temps serré contre sa poitrine, le temps de refouler ses larmes. Les deux jeunes filles comprirent ce qu'il pensait, et se détournèrent du côté du chemin. Jacques ne vit là qu'une tendresse de son aîné, et, comme Pierre l'asseyait doucement, et l'appuyait le long du foin, il dit :
— Je te remercie d'être venu de si loin.
— Tout autre que toi m'aurait appelé en vain, dit Pierre. Les autres m'ont chassé ou m'ont laissé chasser. Mais toi, tu es ma jeunesse : toi, tu m'as accompagné seul quand je suis parti.
— Moi aussi, je pars, dit Jacques faiblement, je pars pour bien loin et bien longtemps. Tu ne m'as pas trouvé bien, n'est-ce pas?
— Un peu amaigri et faible, dit Pierre...
— N'essaye pas, va... je sais... pour moi, c'est fini. Je voudrais seulement que tu me dises ce que tu feras, ce que tu deviendras, toi qui peux vivre. Cela m'inquiète, vois-tu... C'est pour cela beaucoup que j'ai prié Antoinette...
La toux le secoua, rauque et sifflante . Puis elle
164 LES NOHLI.ET
s'apaisa. Pierre s'assit près de Jacques, et commença à lui parler à voix basse. Jacques écoulait, répondant d'un signe de tête, d'un regard, d'un petit mot bref. Ils avaient tant de fois causé ainsi de projets, sous l'abri des grottes, au bord de l'Èvre, en gardant les vaches! Ce souvenir doux hantait le malade. Une sérénité passait dans ses yeux levés vers la charpente de la grange, des admirations, des étonnements d'enfant, puis des mécontentements, des troubles fugitifs.
— Non, dit-il, à un moment, il faudra leur de mander pardon ; je ne dis pas aujourd'Imi, puisque tu ne veux pas, mais plus tard, quand je serai...
Pierre répondait, mais di^ telle façon que ni Mélie ni Antoinette, debout de chaque côté de la porte, n'entendaient ce qu'il disait. Un murmure de voix alternées, des mots sans suite leur parvenaient seuls. Elles étaient là, aux aguets, remuées par cette scène d'adieux qui se passait derrière elles et par la crainte vague du père. Cependant les champs s'étendaient déserts, nu delà du chemin, et, de la cour de la ferme, aucun bruit ne s'élevait. Par où pourrait-il venir? De l'autre côté de la grange? Par le jardin dont la terre bêchée assourdit les pas? Mais non, il est parti, il n'a rien vu, il est loin dans les terres, maintenant; car il y a bien un quart d'heure que Pierre et Jacques causent, sans s'arrêter, sans s'apercevoir que le temps marche. Ils ont tant de choses à se dire, les deux frères,
LES NOELLET 16d
après des mois d'absence, et si près d'être à jamais séparés !
Mélie a peur, mais elle pense que ce serait un crime de les troubler. Antoinette, inquiète aussi, se repent à présent de n'avoir pas mis sa mère dans le secret. Puisque tout est tranquille, pourquoi n'irait-elle pas la prévenir avant le départ de Pierre? Elle peut si rapidement courir à la maison et dire à la vieille femme : « Venez, venez, il est là, Pierre, l'aîné de la Genivière, lui, vous dis-je, lui, venez! »
Et voilà que Jacques, au moment où elle allait s'élancer dehors, s'anime et élève la voix. Son corps chélif est tout frémissant. Il se redresse à demi, les mains appuyées sur le sol, les yeux dilatés par l'angoisse.
— Non, dil-il, mon Pierre, tu n'as pas une pareille idée? Tu me trompes, tu ne peux pas l'avoir...
— Je l'ai, répond Pierre, el depuis des années...
— Alors, abandonne-la, dis, abandonne-la. Ce sera ton malheur... Pour l'amour de moi qui vais mourir...
— Je ne peux pas.
— C'est une folie!
— C'est ma vie, Jacques !
Le malade poussa un cri de souffrance dont la vieille grange fut toute agitée.
— Ah! cria-t-il, tout cela me fait mal!
Et ses forces l'abandon nèreiil, ses mains qui le soutenaient fléchirent, il se pencha en arrière, et s'étendit de toute sa longueur sur la terre, les yeux. fermés et les dents serrées.
Au même instant, Anloinelle cria :
— Le père ! le père !
Et elle s'échappa, folle de peur.
C'était lui. 11 accourait à l'appel de Jacques. 11 s'était dressé tout à coup dans la pleine lumière du jour.
Mélie se recula pour le laisser passer.
Les sourcils froncés, pour mieux fouiller la demiombre de la grange, il aperçut d'un coup d'œil Pierre qui se relevait et Jacques inerte à ses pieds, sur le sol. Tous les muscles de sa figure se tendirent. 11 ressemblait à un vieux chouan dans la mêlée. Et il marcha vers le fond de la grange, d'un air si terrible que Pierre s'efî'aça le long du mur, et s'élança dans le chemin en criant :
— Viens-t'en, Mélie : il nous tuerait!
Julien Nocliet le laissa partir. 11 considéra un instant son nialheureux Jacques couché dans la poussière, et il le crut mort, il s'agenouiha, mit la main sur le cœur : le cœur battait, Jacques n'était qu'évanoui. Alors, très doucement, comme eût fait une femme, cet homme violent et robuste souleva son fils, et l'emporta hors de la grange.
Mélie et Pierre s'étaient arrêtés à l'entrée du sentier qui débouche à vingt pas de là dans le chemin
de la Genivière, et se tenaient immobiles, cacliés à moitié par l'angle de la haie.
Ils ne savaient que faire, et, dans la première frayeur, s'étaient réfugiés là, attendant ce qui allait arriver.
Le père les vit, et il leva son fils dans ses bras, et le tendit vers eux, leur montrant ce pauvre visage de Jacques, ces jambes pendantes, ces mains abandonnées qui remuaient dans le vide.
— Regarde ! cria-t-il à Pierre ; regarde ce que tu as fait de lui 1
Et sa douleur était si poignante et si vraie, que Pierre ne put supporter cette vue. Il se détourna, el s'en alla à grands pas par le sentier, la tête baissée.
— Et toi, Mélie, tu étais donc venue avec lui ! continua Julien Noellet ; toi aussi tu m'as trahi ! Ah ! je comprends maintenant : c'est toi qui lui as donné ses idées, c'est toi qui me l'a enlevé ! Va donc le rejoindre !
Elle était restée près de la haie, accablée et sans force. Quand elle entendit les paroles du métayer, elle en reçut un grand coup au cœur. Chassée de la Genivière ! Accusée ainsi! Non, elle n'avait pas fait cela! Elle se défendrait. Elle n'avait qu'un peu de faiblesse à se reprocher.
Mais elle était tellement saisie, qu'elle ne put parler d'abord, et quand elle reprit possession d ellemême, le métayer n'était déjà plus là. Il avait repris
sa route vers la maison, emportant son fils toujours évanoui.
Elle pouvait encore le suivre, lui expliquer sa conduite, obtenir son pardon. Et cette idée lui vint.
Mais alors, c'était abandonner Pierre, le laisser partir seul, après l'avoir amené. Pierre était déjà loin.
Quelques secondes elle hésita entre la Genivière et Pierre .\ocllet, entre toutes ces vieilles amitiés et l'homme qu'elle aimait d'amour.
Et puis ce fut en elle un grand déchirement. L'amour l'emporta, et, tournant le dos à la ferme, elle courut pour rejoindre Pierre.
Lorsqu'ils se retrouvèrent tous deux, à la hauteur de la maison, derrière le jardin de 3Iélie, pas un reproche ne sortit de la bouche de la tisserande. Elle ne songeait déjà plus à elle-même.
— Mon pauvre ami, dit-elle, vous n'avez pas été heureux.
Pierre l'attendait dans le creux du sentier, très encaissé en cet endroit. Quand Mélie lui parla, il redressa la tête, et, trop orgueilleux pour laisser voir l'émotion qu'il avait éprouvée, répondit de ce ton ironi(pie et hautain qui lui était familier :
— Voilà bien mon père, injuste et violent.
— Qu'allez-vous faire?
— Partir tout de suite, et pour jamais, cette fois.
— Pour jamais, Pierre ?
— Oui, dit-il, de ma vie je ne reviendrai, à moins que...
Il n'acheva pas sa phrase, et se tourna du côté où, par une échancrure de la haie, on apercevait les toits et les fenêtres closes de la Landehue. Puis il ajouta :
— Je vous remercie, Mélie, de ce que vous avez fait. J'ai peur seulement que mon père ne vous haïsse à présent, comme il me hait.
— Je souffrirai cela pour vous, dit-elle doucement. Elle monta la marche de terre battue sur laquelle
ouvrait la claire-voie du jardin, pour rentrer chez elle. Mais, au moment de pousser la petite claie d'osier, elle se détourna à demi, et dit tristement:
— Puique je ne vous reverrai pas, confiez-moi au moins pourquoi votre frère s'est évanoui. Que lui racontiez- vous qui l'impressionnait tant ?
— Dans l'état où il est, peu de chose l'émeut, vous comprenez.
— Non, répondez-moi. Je me tourmenterais l'esprit à chercher votre secret, quand vous ne serez plus là, j'en souffrirais longtemps.
— J'ai un secret, en effet, Mélie, et je le disais à Jacques : j'aime quelqu'un.
— Eh bien, fit-elle, et une flamme légère passa dans son regard, quel malheur a-t-il pu voir là ?
— C'est que celle que j'aime ne m'aime pas. Elle branla la tête d'un air entendu, et répondit :
— Qu'en savez-vous ?
170 LES iNOELL i:T
— J'en ai peur.
— C'esl donc une princesse ?
— Non.
— Est-ce que je la connais ?
— Très bien, Mélie.
— Alors, dit-elle, souriant maliiré elle d'un sourire qu'elle aurait voulu cacher comme un aveu, alors, si vous l'aimez bien et que vous le lui disiez, il y a des chances, allez, pour qu'elle vous aime aussi.
— Vous croyez, Mélie?
— Oh ! oui !
Il s'approcha vivement d'elle, la prit par la main, tout transporté et dominé par celte pensée d'espoir, beau comme la jeunesse.
— Vous croyez? Peut-être avez-vou s deviné déjà? C'est tout le secret et tout le ressort de ma vie, voyez-vous, un amour si ancien que je pense être né avec lui. Tout ce que j'ai fait, c'est pour monter jusqu'à elle, pour me rendre digne d'elle. Rien que l'idée qu'elle pourrait m'aimer, comme vous le dites, m'enivre et me déduunnage de tout le reste. Vous avez raison, Mélie, je vais vous la nommer.
— Voyons !
— Mais vous m'aiderez, vous pouvez beaucoup m'aider.
Elle sourit encore au lieu de répondre, comme pour dire : * Je pourrai vous aider, en elFet, puisque cette amoureuse qui n'est point une princesse.
LES NOKLLET 171
que je connais très bien et que vous aimez d'ancienne date, c'est... »
11 l'attira à lui, toute heureuse et frémissante, I iencha la tête vers celle de la jeune fille, bien près, pour n'être entendu que d'elle, et dit : . — Madeleine Laubrict !
Puis il s'échappa en courant, et disparut par le sentier.
XYIII
Après une nuit qu'elle avait passée à pleurer, Mélie Rainette s'était levée plus tard que de coutume.
Elle achevait de mettre en ordre sa chambre, quand un domeslique de la Landeliue pencha sa tète frisée et son gilet de velours à raies jaunes par la fenêtre ouverte.
— Mademoiselle Mélie, dit-il, nos maîtres sont arrivés d'hier soir. Mademoiselle Marthe vous prie de venir au châU^au cette après-midi, pour l'aider à faire ses corlieilles.
Il se retira sans même attendre la réponse. Car Mélie Hainetle acceptait toujours. C'était pour elle une tradition et, d'ordinaire, une joie d'aller passer, au beau temps, quelques après-midi au château.
Elle était adroite, elle avait une habitude des travaux délicats d'aiguille, une finesse innée de cotip d'œil et de goùl, qui la rendaient une auxiliaire précieuse en mainte occasion. Qu'il s'agît de coudre des ruches, de monter des coques de rubans, d'improviser môme un costume pour une charade, ou de composer des gerbes, un surtout de table pour un dîner, des bouquets pour une fête, Méhe était prête. Un signe de mesdemoiselles L^ubrîet', et elle accourait de son pied léger, contente à la pensée de ces heures d'élégance et de liberté.
Mais aujourd'hui, elle avait bien le cœur à cela, en vérité 1
Elle s'assit sur une chaise, à côté de sa fenêtre, et se remit à pleurer, la tête dans ses mains. Elle pleurait tant d'heures calmes et consolées, tant de courage perdu, tant de tendresse envolée!... Pauvre songe d'amour! Depuis longtemps, elle en vivait, sans bien se rendre compte de la place qu'il occupait dans son cœur. Il avait grandi follement, comme ces graines tombées dans une cave profonde, et qui germent au milieu des espaces vides, et rampent, et s'élèvent démesurément, et atteignent enfin la lumière : ce qu'il en paraît au dehors est bien peu, un bourgeon, une fleur pâ'.e, mais l'ombre est remplie de leur végétation prodigieuse. Tout était mort et brisé, Pierre ne l'aimait pas : il aimait l'aiilre...
Oh! non, elle n'irait pas à Landehue. Pour voir
colle qu'aimait l^icrre Noellet, n'est-ce pas? pour laisser peut-être deviner quelque chose de ce qu'elle souffrait? Celte Madeleine Laubriet ! Qu'avait-elle donc besoin du bonheur des pauvres? Elle en avait tant sans toucher à celui des autres ! Mais c'est ainsi : toute la joie aux unes, toute la peine aux autres! Allons, esclave, au métier! Tu n'as même pas le temps de pleurer. Assieds-toi sur ton tabouret dont la paille usée pend aux bords, tire la châsse, fatigue tes pieds sur les pédales, mêle ton corps et ton esprit à celte machine, reste là, dans l'humidité de la cave, jusqu'à ce que le sommeil brutal de l'épuisement t'y prenne, jusqu'à ce que les yeux refusent de distinguer les fils, et puis demain recommence, après-demain, jusqu'à la mort, toujours pauvre, toujours seule.
Quelle dérision!
Agitée, mauvaise dans tout son être, la lisserande sortit de sa chambre, et descendit par la trappe. Le métier cria, et partit d'une allure désordonnée. Elle avait si souvent travaillé à celte même place ! Le bois était tout verni du frottement de sa main. En y touchant de nouveau, elle se sentit mieux encore rivée à cette besogne dure, et son premier sentiment fut un dégoût de la vie, une rage sourde de ne pouvoir secouer le joug de misère qui l'opprimait.
Longtemps elle se débattit, impuissante, contre le malheur qui la frappait.
LES NOEI.LET \lo
Un regard qu'elle jela sur le vieux crucifix de plâtre dont la blancheur luisait dans l'ombre de la cave, au-dessus des barriques où s'empilaient les écheveaux de fil, un regard involontaire et rapide pourtant, la fît rougir. Qu'était devenue la vierge s>igo qu'on citait comme un modèle de vaillance? la Mélie Rainette d'autrefois, si forte et si sûre d'elle-même? Elle avait honte d'y penser.
El puis, — est-ce une vertu cachée de ces instruments de labeur quotidien, quelque chose de nos heures calmes qui les pénètre et qu'ils nous rendent un jour? — elle s'aperçut qu'à la longue elle redevenait meilleure. Le métier, moins durement mené, reprit son rythme liabituel. Il se mit à causer raison avec Mélie, et lui représenta, avec son petit claquement de tous les jours, qu'elle avait tort, et qu'il l'avait vue très patiente, très gaie, très heureuse même dans la pauvreté, avant que ce souci d'amour lui fût venu.
Elle en convenait peu à peu. Elle mettait à le manier une souplesse voulue, comme une caresse à ce bon serviteur maltraité. Lui se faisait de plu* en plus docile. Et, quand la barre de la châsse,, blonde de cire et de frottement, arrivait près de la poitrine de Mélie, dans l'enfilade de la fenêtre, un rayon pâle s'échappait d'elle.
Mélie le connaissait, l'humble sourire de sou compagnon de travail. Et tout à coup elle se sentit assez forte pour avoir une volonté, pour secouer
176 LES NOliLLET
cet abatlenient et cette lùchclé. Elle arrêta un instant son métier, et dit à demi voix, lentement, comme s'il avait pu l'entendre :
— lirai quand même au château!
La brave enfant sortit en effet, à Iheure habituelle, et traversa le parc. Le temps était admirable, le foin haut déjà, toute la terre étincelante de verdure jeune. Mélie n'y prit aucun plaisir.
Dans loiïice de la Landelme, elle trouva Marthe Laubriet assise devant une table chargée de monceaux de fleurs et de feuillages. Madeleine n'élait pas là, et la tisserande en éprouva ce contentement qui nous vient quand l'occasion d'un sacrifice s'éloigne de nous. Marthe l'accueillit avec sa brusquerie de bonne humeur.
— Assieds-toi là, dit-elle. C'est la Providence qui t'envoie. Voilà trois fois que je recommence ma corbeille de marguerites : je ne fais rien de bien avec des fleurs de haies. C'est ton alfaire; prend-les toutes. Tiens, tiens, prends-les!
Et sur le beau tablier noir de Mélie, sur ses épaules, sur son bonnet, elle jetait des brassées de marguerites. La tisserande en était couverte. Elle les ramassa, les rassembla en gerbe devant elle, et rapidement, avec une décision et une justesse de mouvements qui décelaient l'ouvrière agile, se mit à piquer une à une, dans le sable d'une jurduiirre, les tiges qu'elle coupait de longueur, d'un coup de
canif. L'ouvrage avançait vite, tout blanc et or, d'une courbe jolie, enserré de verdure sombre. Marthe, de son côté, maniant à présent des fleurs de serre ou de massif, plus lourdes, d'une grâce moins sobr^ et plus fournie, réussissait à merveille. Elle inventait des groupements heureux, des retombées languissantes de grappes, elle plantait une aigrette sur un dôme, se reculait, se rapprochait, prenait Mélie à témoin : « Est-ce bien? qu'en penses-tu? »
La conversation n'allait donc ni bien fort ni bien loin entre les jeunes filles. Mélie le préférait ainsi : elle avait tout juste le courage qu'il fallait pour être là, se taire, et disposer des fleurs dans une corbeille, en songeant à lui toujours. Car elle ne pouvait se défaire de cette obsession du chagrin récent qui nous prend tout nous-mêmes, jusqu'aux pensées par lesquelles nous espérions lui échapper, les tourne à sa manière, les aiguise d'une pointe inattendue, et nous torture avec. Les banalités mêmes devenaient douloureuses. Et, si Marthe disait : « Nous avons eu un orage hier, en voyage; en avez- vous eu ici? » Mélie se souvenait de ce beau songe de la nuit, du réveil, de la chanson railleuse de la gouttière qui chantait : « Ça fleurira mieux! » Mensonges, mensonges!
Une voix d'or, de l'autre côté de la fenêtre, jeta un ordre à un domestique. Et, quand elle entendit celte voix et le bruit d'un pas nerveux sur les
marches du perron, Mélie devint blanche comme ses marguerites.
Madeleine Laubriet entra.
Mélie la regarda venir depuis la porte jusqu'à la table, dan? une si grande confusion qu'elle ne trouvait ni un mot ni un signe à lui adresser. Quelle élégance souveraine ! Comme cette robe bleu marine seyait bien à Madeleine ! Comme, de l'échancrure mousseuse du col, la tête se dégageait, impérieuse et forte ! Malheureuse Mélie, tisserande de toile, quelle distance de séduction d'elle à toi? Quoi qu'il arrive et quoi que tu fasses, celui qui l'a aimée ne t'aimera jamais. Vois comme elle s'avance avec un air admiratif qu'elle a pris tout de suite en t'apercevant, par instinct de race et par raffmement d'éducation !
— Mais c'est un chef-d'œuvre, ta corbeille, Mélie! Moi qui suis si maladroite pour ces arrangements de fleurs ! Comment fais-tu ?
Mélie surmonta son trouble, et rien, si ce n'est un peu de tremblement dans la voix, ne décelai! la lutte intérieure qui l'agitait. Elle répondit quelques mots, sans cesser de travailler. Madeleine se rtiit à fouiller, du bout de ses doigts fins, dans les jonchées de verdure, pour y découvrir un jasmin d'Espagne, sa fleur préférée.
— Dis-moi, Marthe, fit-elle après un moment, quelle robe mets-tu ce soir?
Cela signifiait : a. Conseille-moi, je veux être jolie.
LES NOELLEl 170
quelle robe dois-je mettre? » Martlie le comprit ainsi, et répondit :
— Ta rose.
— Crois-tu ?
— Elle te va bien.
— Il y a si peu de monde à dîner?
— Qu'importe ? Une robe célébrée par les poètes !
— Marthe !
— C'est positif, chantée par les poètes, par M. Noellet, du Fief-Sauvin, aujourd'hui rédacteur au Don Juan. Car je t'apprendrai, Mélie, que mou père l'a reçu plusieurs fois à la maison. Ce n'est plus du tout le Pierre Noellet que lu as connu. 11 a de l'esprit, n'est-ce pas, Madeleine?
— Oui, passablement.
— Moi, je trouve qu'il en a beaucoup. Eu tous cas, il tourne assez bien les vers, et son dernier sonnet, imprimé dans une petite revue de débutant, était « sur une robe rose ». « L'étoffe en était douce aux yeux comme un nuage », et patati, et palata. Je crois même, Madeleine, qu'il la comparait à l'aurore.
— Peut-être bien.
— Ce qui est nouveau, d'ailleurs, reprit Mai'the en riant. Et voilà pourquoi je te conseille de la mettre.
— Mon Dieu, dit Madeleine, un peu piquée et hautaine, s'il plaît à Pierre Noellet de rimer sa
reconnaissance pour l'hospitalité qu'il reçoit à la maison, je ne puis pas l'en empêcher : c'est tout simple. A propos, qu'est-ce qu'on m'a raconté, ce matin, qu'il est revenu pour voir Jacques? qu'il a eu une nouvelle scène avec son père? Tu dois savoir cela, Mélie?
Elle jeta le brin de jasmin jaune qu'elle torturait et émiettait en parlant, et se tourna vers Mélie.
— Ah ! mon Dieu ! s'écria-t-elle, qu'as-lu ?
La tisserande était à demi déraillie. Renversée sur le dossier de sa chaise, elle regardait fixement Madeleine avec une expression d'angoisse et de soufïrance.
— Je me suis coupée, répondit-elle faiblement. Un mince filet de sang coulait, en effet, de sa
main abandonnée et pendante, et cela faisait impression, cette tache de pourpre autour d'une chair plus pâle que de la pierre blanche.
Madeleine courut dans l'appartement voisin, rapporta une trousse et un peu de linge, étancha le sang, enveloppa d'une bandelette le doigt blessé, sans que Mélie fît un mouvement. La plaie n'était pas profonde. La tisserande, d'habitude, se montrait énergique et vaillante. Qu'avail-elle donc? L'aînée de mesdemoiselles Laubriet, femme déjà et cherchant aux choses des raisons de femme, s'était un peu reculée, et, les yeux dans les yeux de Mélie, se demandait pourquoi cette émotion vive et cette révolte de volonté qui s'étaient fixées sur
LES NOELLCT 181
les traits d'une jeune fille si douce et respectueuse toujours.
Mélie revint assez promplement à elle ; un peu de rose reparut sur ses joues.
— Eh bien, dit Marthe, en voilà une sensitive ! pour une coupure au doigt tomber en un pareil état! Voyons, Mélie, remettons-nous à l'ouvrage : ce n'est rien.
Mais Madeleine reprit aussitôt :
— ÏLi ne comprends donc pas qu'elle a besoin de repos, au contraire? Va, Mélie, va : tu ne peux plus nous aider.
La tisserande se leva, et sortit comme égarée.
Le plus vite qu'elle put, par l'allée du parc, elle regagna sa maison, et, sans prendre le temps de quitter le beau tablier qu'elle avait mis, la pauvre fille, pour se présenter à la Landehue, elle descendit, elle se réfugia dans sa cave, près du seul ami qui lui restait, son métier. « Pierre Noellet, Pierre Noellet, pensait-elle, pour qui m'avez-vous abandonnée? Vous avez deviné qu'elle ne vous aimait pas : moi, je l'ai vu à son air, à son altitude, à ses paroles. Vous aimera-t-elle jamais? Arriverez-vous à monter jusqu'à elle? Franchi rez-vous l'énorme distance qui vous sépare? Au-devant de quelles déceptions, de quels dangers peut-être ne courez-vous pas? Pierre Noellet, Pierre Noellet, si vous aviez voulu! » Et elle l'aimait tant, qu'elle en vint à le plaindre. La pitié, l'ancienne tendresse maternelle
qu'elle avait eue pour l'élève de l'abbé Heurtebise, voilà ce qui veillait et s'inquiétait pour lui. Tout le reste était mort : mortes les pensées d'amour, morts les souhaits de bonheur égoïste! Mélie ne pleurait plus, elle ne se sentait plus ni mauvaise, ni envieuse. Ce qu'elle éprouvait, à présent, c'était une extrême lassitude, un sentiment de solitude affreux, comme ceux qui survivent, sur les champs de bataille, quand les débris de ce qui fut des hommes, des chevaux, des armes, des moissons, dorment autour d'eux sous la lune. Tout était fini à jamais. Elle l'avait compris en voyant Madeleine Laubriet.
Et, une seconde fois, son énergique volonté éleva la voix, et Mélie Rainette se dit :
« Je pardonnerai. Je tâcherai d'oublier. Il ne faudra plus aller à la Landehuc, ni dans le monde, parce qu'on y verrait mon chagrin. Je resterai ici. Je serai très douce avec chacun, mais je n'ouvrirai plus mon cœur à personne. Je ne me marierai pas. Je ferai comme si j'étais veuve. »
C'est, hélas ! la commune tentation humaine de faire des coupables avec des malheureux, et Mélie Rainette l'éprouva. L'imprudence qu'elle avait commise eu recevant chez elle Pierre Noellet, leur promenade du Fief-Sauvin à la Genivière, le courroux du métayer, l'évanouissement inexpliqué de Jacques, furent racontés et commentés sous chaque toit du Fief-Sauvin. Sans qu'elle pût se défendre, sans qu'elle sût même nettement toutes les calomnies répandues contre elle, elle se sentit enveloppée d'une curiosité insultante et railleuse. Plusieurs matrones du bourg crièrent au scandale, et lui fermèrent leur porte. Des filles de son âge, tisserandes comme elle et ses anciennes amies, s'écartèrent avec ostentation .
En quelques jours, après l'abandon de Pierre, Mélie Rainette connut l'abandon du monde.
L'épreuve lui fut cruelle et surtout l'attitude des Noellet. Quand elle les rencontrait, ils ne semblaient pas même la voir. Ils passaient, droits, tristes, le métayer sans lever son chapeau, la métayère et ses filles sans un signe de connaissance à cette enfant qui, la veille encore, faisait presque partie de la Genivière. Complice du fils rebelle et ingrat, elle avait, comme lui, perdu sa place au foyer. Elle n'était pas même une étrangère. L'ancienne amitié qui l'avait tant protégée et soutenue s'était tournée contre elle, et la livrait, par son silence même, aux mauvais propos du grand nombre.
11 en coûtait à Mélie Rainette d'inlerroger maintenant sur la Genivière des indifférents et de savoir par eux des nouvelles qu'elle eût données autrefois. Elle apprenait chaque jour que l'état de Jacques s'aggravait. Elle aurait voulu courir, s'asseoir au chevet du malade, soigner avec Antoinette et Marie le meilleur ami de Pierre. Mais ce dévouement même lui était défendu.
Un malin, comme elle sortait de l'église et rentrait chez elle, elle croisa l'abbé Heurtebisc, qui l'arrêta.
— Mélie, dit-il, j'en reviens : il ne passera pas la journée.
— Monsieur le curé, répondit-elle, je ne peux pas y aller, n'est-ce pas ?
LES NOKILET 185
L'abbé branla la tête. La tisserande reprit son chemin toute humiliée et en larmes. Et, quand elle fut dans SOI) jardin, elle reji,arda, une heure durant, les chênes lointains de la Genivière.
... Dans la chambre, d'où l'abbé Heurtebise venait de sortir, sur le lit où couchaient d'habitude le métayer et sa femme, Jacques se mourait, en effet.
Son entrevue avec le prêtre lui avait donné un moment de calme et je ne sais quelle grandeur. 11 avait dû comprendre quelque chose de l'au-delà de la vie : car ses traits s'étaient illuminés d'une expression noble et comme transfigurés. Qu'est-ce qu'il fixait ainsi du côté de la fenêtre ouverte : ses sœurs agenouillées, sa mère accroupie de lassitude et qui lui tenait toujours la main ? les brins de vigne qui descendaient de la treille, dans la lumière bleue de la baie, ou les rideaux blancs que le vent agitait avec un frémissement d'oiseau qui s'envole? le petit arbre, en face, où pendait encore un reste de cerfvolant, débris des jours lointains? Non. Ses regards allaient bien par delà. 11 voyait la mort, et il n'en avait plus peur, car il souriail. La paix, une espérance déjà certaine, une joie où l'âme était tout, quelque chose de détaché et de supérieur à la vie, voilà ce qui se lisait sur ce visage où la mort écrivait aussi: «J'arrive! »
Une oppression terrible le prit, et, dans l'angoisse, il retrouva la force de se redresser encore sur l'oreiller. Sa mère était déjà debout, qui le soutenait,
et le recoucha doucemoiit quand l'accès fut calmé. Seulement il avait fermé les yeux.
Il appartenait de nouveau tout entier à la souffrance.
Et les heures coulèrent lentes, lentes, au bruit de cette respiration qui comptait les secondes, et s'obstruait de plus en plus.
Des voisins, quelques gens du bourg s'étaient joints aux Noellet. Il y avait bien quinze personnes dans la chambre, toutes agenouillées autour du lit qui les dominait comme un autel, épiant avec une pitié mêlée d'attendrissements égoïstes et de retours sur elles-mêmes la commune et souveraine maîtresse des hommes qui venait. Quand l'une d'elles se levait, les autres la suivaient du regard, et il y avait un grillotis de rosaires remués dans le silence de la chambre. Parfois, Julien iNoellct, immobile comme une statue de granit gris, à la tète du lit, ouvrait un vieux livre à la couverture gondolée, le même qu'il ouvrait chaque soir depuis quarante ans, et. sans prévenir, d'une voix un peu moins forte seulement que de coutume, il lisait un psaume ou une litanie. Un murmure de voix de tous les âges lui répondait; puis, subitement, quelqu'une de ces voix s'arrêtait, coupée par les larmes, et deux ou trois seulement finissaient la réponse qu'elles avaient toutes commencée.
Vers quatre heures, Jacques souleva sa main, toute froide, qu'il avait posée sur le drap le long de
son corps. En même temps ses paupières s'entrouvrirent, et son regard, d'une anxiété profonde, sembla chercher et demander, un regard d'outro-tombe jeté à travers des espaces infinis.
— Que veux-tu, mon Jacques? dit la mère. Il entendit sans doute.
Ses lèvres s'agitèrent, et dirent :
— Mon frère l'abbé, où est-il?
Jacques respira une dernière fois. Puis, brusquement, le souffle s'arrêta, la poitrine, tendue dans un suprême effort, souleva le drap, l'étincelle de vie disparut du visage, et une pâleur bleue courut de son front à ses pieds.
Alors les voisines et les sœurs de Jacques avec elles se mirent à pleurer tout haut et à pousser des cris. Leurs voix aiguës, mêlées, se répandirent par la fenêtre, dans la tombée tranquille du jour, et annoncèrent au loin que Jacques était mort, tandis que le père et la mère, recueillis, immobiles, regardaient reparaître et grandir sur le visage de leur fils l'expression surhumaine qu'il avait eue le matin.
Le surlendemain, de bonne lieare, les gens des fermes voisines revinrent cala Gcnivière. Les femmes, couvertes de leurs capots noirs et semblables à des religieuses, entraient par la première chambre demeurée ouverte, et allaient s'agenouiller dans la seconde, si gaie et si blanche d'ordinaire, toute close à présent et pleine de ces formes sombres. Au milieu, sur deux chaises, on avait placé le cercueil recouvert d'un drap blanc, et sur le drap un bouquet cueilli le matin par Antoinette et un brin de romarin tremj)ant dans une soucoupe d'eau bénite. Adroite et à gauche du cercueil, par terre, deux flambeaux dont le vent de la porte couchait la flamme permettaient à peine de se diriger dans celle ombre, tant leur lumière semblait bue par toutes ces robes et ces
capes noires. Il y avait là aussi des parentes de Montre vault et de plusieurs bourgs de la Vendée, de ces cousines qu'on ne voit qu'aux noces et aux enterrements : toutes pleuraient, plusieurs avec de grands soupirs et des sanglots qui s'entendaient jusque dans la cour où se tenaient les hommes.
Eux, plus froids, comme il convient à des chefs, groupés devant la maison, devisaient des froments dont on pouvait voir les épis d'un gris d'argent, vers le moulin de Haute-Brune; ils pronostiquaient, de différentes sortes, sur le temps qu'il ferait à la fin de l'été, et traitaient quelques autres sujets du même ordre, mais gravement, avec la pensée toujours présente du deuil qui les réunissait. Tous ces paysans avaient le respect de la mort, et Jacques, un des moindres d'entre eux, un pauvre petit soldat, trouvait dans ces parentés lointaines un cortège ému, des larmes vraies et la pitié qui prie quand elle pleure.
Le métayer se tenait parmi eux, le plus près du seuil. De temps en temps, il arrivait une carriolée de parents, en noir. Quelques hommes se détachaient pour donner un coup de main, dételer le cheval et lui trouver une place dans les hangars, tandis que les nouveaux venus s'avançaient vers le chef de la familïe, et l'abordaient avec ces formes cérémonieuses, ces longues formules de salut qui sont dans le code de la politesse vendéenne. — «Bonjour, mon cousin ; comment vous portez-vous? — Je vous re-
inO LES NOELLET
iiicrcic, je me porte bien. — Et votre femme, ma cousine, comment se porte-t-elle? — Ça va bien aussi, Dieu merci. — Et vos filles, mes cousines, et tout le monde comment se portent-ils ? »
l^e métayer répondait encore, et reprenait, pour son compte, la lilanie des interrogations qu'on venait de lui faire subir, s'enquérant de la santé de son cousin, de sa cousine, et de « chacun chez vous ». Alors seulement les femmes pénétraient dans la maison, les hommes se mêlaient à l'un des groupes formés dans la cour.
Quand huit heures sonnèrent, il fit signe à deux jeunes métayers ses amis, celui de la Renaudière et celui de la Grande-Écorcièrc, qui allèrent sous le hangar en face chercher une perche de frêne, longue et solide. Ils entrèrent alors dans la chambre, aa milieu des femmes dont les gémissements redoublèrent, et suspendirent le cercueil à la perche au moyen de deux cordes. Puis, soulevant le fardeau jusqu'à leurs épaules, ils traversèrent la sali; voisine, celle où Jacques avait couché toute sa vie, franchirent le seuil, et remontèrent lentement la pente de la cour pour gagner le chemin. Quand le corps passa près de lecurie, les chevaux hennirent et s'agitèrent, il les avait menés si souvent!* Audessus du cortège, les arbres étendaient leurs branches, chênes, ormes, cerisiers dont les fruits verts, gonflés de sève, étincelaicnt dans cette lumière de printemps, pommiers en pleine fleur dont l'écume
blanche et rose tombait sur le chemin. Les champs de lin s'inclinaient, les champs d'orge et de blé secouaient la tête. 11 n'y avait pas d'oiseau. La mort passait. A chaque fois qu'un sentier croisait celui du iiourg, les porteurs s'arrêtaient, déposaient le cercueil sur l'herbe, et l'on entendait les cordes tendues crier sur le bois de frêne. Le cortège s'arrêtait aussi, et un parent des Noellet, qui portait trois ou quatre petites croix d'un pied de long, en lattes de châtaignier, en piquait une à l'angle de deux talus, parmi d'autres qu'avaient laissées là les morts de l'année passée. Et cela voulait dire : « Vous qui êtes du même coin du Bocage, quand vous menez vos bêtes au champ ou ramenez vos charrues, bonnes gens que j'ai connus, priez pour Jacques Noellet, l'un des vôtres, qui a traversé ce chemin, comme vous le traverserez vous-mêmes, allant à sa dernière demeure, sur les épaules de deux laboureurs du Fief- Sauvin. Bonnes gens, hàtez-vous et ne m'oubliez pas, tant que la terre et la pluie n'auront pas pourri ces deux brins de châtaignier plantés ici en souvenir de mon passage. »
Puis le cortège se remettait en marche, ondidanî dans la campagne tiède et troublée.
0 pères, ô Celtes blonds, vous emportiez ainsi vos morts, suspendus à une branche des bois, jusqu'au tertre vert où ils devaient reposer. Vous longiez ainsi les sentiers, en troupe lamentable. Les cris des femmes, les voiles dont elles se couvraient, les têtes
liardies et rudes, les cheveux longs des hommes, ces natures primitives aux sensations violentes, que le plaisir ou le deuil fond tout entiÎTes : rien n'avait changé. C'étaient les usages et le décor mémo que vous aviez connus. Vous étiez là dans vos fils, dans vos filles et jusque dans les choses. Vos os étaient mêlés à la poussière qu'ils foulaient. Votre sang devenu sève emplissait les épis. Il y avait dans les pervenches ouvertes au bord des fossés un peu du regard bleu de vos vierges. Il y avait un regard aussi dans les gouttes transparentes qui pendaient au bout des rameaux. Des frissons de vent passaient tomme des voix, des voix qui n'ont plus de mots, mais qui pleurent encore. La terre, les herbes, la rosée, les fleurs du chemin, toute cette matière qui avait formé des corps et touché des âmes s'agitait autour du cercueil de Jacques, et l'enveloppait de sa plainte.
La cloche se mit à sonner. A ce nionicnl, Jacques ftortait à jamais de la canijiagiH» où il était né, la Ginivière s'effaçait, et l'église neuve, tout près, dressait sa flèche ajourée oîi la silhouette du sonneur se courbait en mesure...
Lorst.ue, après le long office de l'église, le corps fut porté au cim(>tière et descendu dans la fosse, don> l'argile jaune tacliait le gazon, lors(|ue la dernière bénédiction du prêtre l'eut abandonné au lossoyeur, il y eut encore de grands cris, cl, pour la dernière fois, la pensée de Jacques traversa l'esprit de beau-
coup de ces gens venus là par convenance ou par sympathie. Puis celte foule se brisa, s'émietta dans le cimetière. On se cherchait autour des tombes. Le lien qui avait groupé les femmes et les hommes était rompu. Les familles se reformaient pour sortir, et s'écoulaient dans toutes les directions, déjà ressaisies par la vie, éprouvant je ne sais quelle joie à parler, à marcher à pas plus grands, à oublier le mort sur lequel retombait maintenant la glaise lourde et molle.
Après les autres, lesNoellet quittèrent le cimetière. Le métayer et sa femme allaient l'un près de l'autre, étrangers à ce réveil de paroles et de mouvement qui bruissait autour d'eux. Ils étaient seuls, — car leurs enfants avaient pris les devants, — et si avant diongés dans la vision de celui qui venait de les quitter, qu'ils ne faisaient nulle attention à nulle autre chose. La mère le revoyait tout petit, quand elle l'allaitait, dans ces premières années du mariage qui sont bien chargées et bien do:ices : il était bel enfant vraiment et très fort ; il riait volontiers. Pour Julien, il songeait surtout au vaillant laboureur que l'enfant promettait d'abord, et à la pauvre figure qu'avait plus tard le petit soldat quand il revint de la caserne, dans sa tunique trop large,
A voix basse, en quelques mots rapides, ils échangeaient leurs douleurs résignées.
Et Pierre ? Tous deux ils y pensaient peut-être. Mais ils ne prononcèrent pas son nom.
Le soleil n'était pas levé quand la voix de Julien Noellet éveilla le valet qui dormait au-dessus de la boulangerie.
— Ohé! descends lier la grande paire de bœufs, et dépêche !
L'homme fut étonné ; car, au mois de mai, la saison des labours est loin, celle des charrois n'est pas commencée, et, quant aux foires, outre que le métayer n'y allait plus régulièrement comme autrefois, il n'en avait point été question la veille. Or vendre une paire de bœufs, — celle-là surtout ! — c'est une affaire grave, qui se discute et se mûrit. Le métayer n'avait parlé de rien de pareil. Pourquoi donc cujuguer les bétes?
Le valet raisonnait ainsi tandis qu'il se vêtait à
LES NOEI.LET 193
la hâte, et descendait, les yeux lourds, l'échelle qui conduisait à sa chambre.
11 trouva son maître sur la chaussée pavée qui coupe en deux l'étable, occupé à considérer, les bras croisés, ses six bœufs de labour qui tournaient Ja tête vers lui, et demandaient, d'un mugissement bref, la crèchée du matin. Julien Noellct paraissait sombre. Mais n'était-ce point l'ordinaire, à présent? Le valet n'osa rien demander. 11 alla prendre, le long du mur, le joug de cormier poli, le posa sur la tète des deux plus beaux bœufs, Vermais et Fauveau, tachés de blanc et de roux, hauts d'échiné, larges de croupe, et, tandis qu'il serrait la pièce de bois au ras des cornes avec la courroie, il remarqua que deux larmes coulaient sur la joue creusée du métayer. Quand toute la lanière fut enroulée, il décrocha l'aiguillon, et attendit un ordre, appuyé sur l'épaule énorme de Vermais. Juhen soupira, et dit :
— Tiens, mon pauvre gars. rog:arde-les bien : tu n'en lieras pas sou ventes fois dans ta vie d'aussi beaux que ceux-là.
— Ça se peut, répondit le valet
— Ils font joliment la paire, repàt le métayer; c'est la même robe et le même âge : ^"ermais serait peut-être un peu plus fort. Jamais ils n'ont refusé de tirer, jamais ils n'ont été malades : pourtant il y a ■eu des journées dures.
— Pour ça, oui, patron.
— Ce n'est pas que je méprise les autres : Chau-
vin et Rougeais sont de bonnes bêtes aussi ; Caille et Nobiais feront leur devoir tout comme d'autres, quand ils seront plus vieux ; mais ceux-là, je les aimais.
— Vous allez donc les vendre, que vous les regrettez ? demanda l'homme.
— Je vais où je veux, répliqua sèchement le métayer. Mène-les dehors, et prends la route.
Le domestique passa une blouse par-dessus ses vêtements, car il bruinait, et poussa les bœufs hors de l'étable. Au fond, que lui importait? Vendre une paire de bœufs, en racheter une autre, être ici, être là, suivre les chemins ou faucher, c'est toujours obéir et gagner sa vie. Son large visage, un instant étonné, reprit bientôt sa placidité habituelle. Sans plus rien dire ni rien penser, il se mit au pas de ses bêtes, à la hauteur de leur poitrail, sifflant deux notes connues d'elles, pour les encourager.
Le métayer s'en allait derrière, appuyé sur son bâton d'épine roussie qu'une cordelette de cuir rattachait au poignet. Le plus souvent il baissait les yeux. Quand il les levait, et qu'il apercevait les croupes fauves de ses bœufs préférés, leur poil bien tacheté, leurs mufles balancés de droite et de gauche par la cadence de la marche et d'où s'élevail un souffle blanc dans l'air glacé du malin, un soupir lui gonflait la poitrine. Il se remémorait les profonds lal)Ours qu'il avait faits avec Vcrmais et Fauveau, le jour où il les avait achetés, à la foire de
Sainte-Christine, avec Jacques, toutes les occasions qui s'étaient offertes de les vendre à gros bénéfice. Mais il y tenait trop. C'était sa joie, à lui, de contempler son harnais au complet, ses six bœufs attelés ensemble. Peut-être en était-il puni, car il s'était souvent enorgueilli à leur endroit. Les vendre et surtout ne pas les remplacer, quelle honte ! Quel chagrin de suivre pas à pas cette richesse de la Gcnivière qui s'en allait ! Et la cause ? la cause, c'était toujours la même.
Les métayers du Fief-Sauvin et d'au delà, qui se rendaient à la foire de Beaupréau, lancés au trot de leur carriole, le saluaient d'un mot ; des coconniers, marchands d'œufs et de volailles, sortaient la tête des toiles tendues de leurs voilures au-dessous desquelles se balançaient des paniers à claires- voies; des messagers le dépassaient en levant leur chapeau : il ne répondait rien, ne regardait pas même.
il continuait l'examen de son malheur. Le matin même de la mort de Jacques, il avait reçu une lettre de Paris. Pierre, cette fois, n'avait écrit ni à sa mère ni à ses sœurs ; il disait à son père : « Vous me devez une somme que vous retenez sans droit. Il y a sept mois, je vous l'ai réjlamée. Jamais je n'ai eu de réponse. Aujourd'hui, je ne puis plus attendre. Mon prêteur connaît ma créance contre vous. Et, si je ne lui ai pas versé quinze cents francs dans huit jours, vous serez poursuivi par lui. Je ne puis l'en empêcher. « Au premier mo-
ment, il s'était emporté, il avait répété qu'il ne paverait rien, qu'il avait dépensé déjà en faisant instruire son fils plus que ne valait l'héritage de l'oncle de Montrevaull, qu'il n'avait pas d'argent, au surplus. Ces quinze cents francs, ils étaient dans la métairie depuis des années, et, pour les en séparer, il fallait vendre des bêtes ou des- arbres, déchoir, se priver encore ! Non, il laisserait philôt s'accomplir la menace. On verrait si ce fds indigne oserait aller jusque-là, poursuivre son père, l'amener en justice ! Pendant vingt-quatre heures, Julien Noellet s'ôlail tenu à cette résolution violente... A la réflexion, cependant, il avait cédé; car il la devait, cette part d'héritage. Il avait, dans son esprit, désigné Vermais et Fauvcau pour acquitter les dettes de Pierre. Et il les menait maintenant au marché, ses bons bœufs. Comme cette humiliation lui pesait de se sentir vaincu par son fds, et contraint d'obéir à la loi, puissance de second ordre, h ses yeux, et subordonnée jusque-Lî à son autorité domestique !
Il se trouvait arrivé au bas d'une petite côte qui se dresse à peu de dislance de Beau préau. Vermais et Fauveau montaient la pente de Icin- même allure forte et patiOque. Il les regarda encore, sous le soleil levant, superb(^s, roux comme des châtaignes mûres, et songea en lui-même : « Il vaut iiiieiix c(ue .Jacques soit mort : il aurait eu trop de peine. »
Puis, connaissant que la ville était proche, il tira sa
courte pipe de son gousset, et l'alluma, pour se donner contenance, selon la coutume qu'il avait toutes les fois qu'il arrivait à la ville. Le valet, content de voir les toits monter dans le ciel plus clair, lui qu'aucun souci ne hantait, s'était mis à chanter une chanson. Noellet îe rejoignit, et tous deux, flanquant les bètes de chaque côté, firent leur entrée dans Beaupréau.
Les rues étaient pleines de blouses bleues et de coiffes blanches en mouvement vers la place du Marché. De toutes parts, cette foule, avec la continuité régulière des ruisseaux, coulait et se déversait dans le vaste champ en pente, déjà encombré d'un tel grouillement d'hommes et d'animaux qu'on n'apercevait plus la glaise jaune du sol. Les nouveaux arrivants entraient quand même dans cette masse, y produisaient un remous d'un instant, s'arrêtaient, et se fondaient avec elle. Le valet de la Genivière, quand son tour fut venu, ne fit point autrement : il saisit Yermais par une corne, et, avec un petit sifflement qui leur disait d'être sages, il poussa ses bœufs en avant. Ils n'allèrent pas loin. Un gros marchand de la Villette fit un signe à Julien iNoellet, et le valet, posant l'aiguillon en travers, tint ses bêtes immobiles.
Ce n'était pas la première fois que Julien Noellet vendait les bœufs pour la boucherie. D'habitude, il ne pensait guère au sort prochain qui les attendait. Mais, cette fois, il vit en imagination le maillet de l'assommeur s'abattre sur l'étoile blanche que Vor-
mais et Fauveaii portaient tous deux au front, et, au moment d(^ conclure le marché, il hésita.
— C'est pour les tuer que vous les voulez? demanda-t-il.
— Pas pour autre chose, dit le marchand en riant. Croyez-vous que je les achète pour leur faire des rentes ?
Il fallait cependant bien se résigner. Julien frappa dans la main de l'acheteur, et, se tournant vers le domestique :
— Toi, dit-il, tu as entendu : dans deux heures, tu les livreras à l'entrée de la route du Pin. Après, tu pourras aller à tes affaires, si tu en as. Voilà quarante sous pour ta dépense.
Le valet fut stupéfait de voir son maître vendre ses bœufs sans en racheter d'autres et lui donner congé de si bonne heure. Les yeux ronds, sans bouger, il semblait attendre la suite de cet ordre évidemment inconq)let.
— Touche donc tes bœufs, sapré gars, et ne me regarde pas comme ça ! cria le métayer, d'un ton qui mit fin aux incertitudes du valet.
Et brusquement il se retourna, entraînant le boucher hors du champ de foire, pour terminer l'affaire et recevoir le prix au cabaret, tandis que ses deux grands bœufs reculaient, les cornes basses, à travers la foule.
Julien Noellcl n'était pas buveur. D'ordinaire, il ne faisait que passer dans les auberges. Il s'y al-
larda ce jour-là, d'abord avec le marchand auquel il venait de vendre ses bœufs, puis avec des métayers, des gens de toutes les paroisses des Mauges qu'il voyait rarement et qu'il avait seulement coutume de saluer d'un signe de tète. Il leur offrait à boire, parlait haut et beaucoup avec eux, sans jamais traiter d'une affaire quelconque et sans quitter la place où il avait déjeuné.
Les anciens du Fief ou de Villeneuve qui le voyaient ainsi, à la même place, boire et fumer, comme pour s'étourdir, lui taciturne et sobre entre ceux de sa race, disaient entre eux :
— Croirait-on que c'est lui ? Depuis la mort de son gars, on ne le reconnaît plus.
Il avait en effet bien du chagrin, le métayer de la Genivière, et il buvait pour oublier.
Vers le coucher du soleil seulement, il sortit de l'auberge, et, au lieu de prendre la route du Fief, se rendit chez son notaire, qui demeurait dans le milieu de la ville. Il n'était pas ivre, mais il commençait à se sentir la tète lourde et les jambes molles.
La vue des panonceaux de l'étude le remit un peu d'aplomb.
— J'apporte de l'argent, dit-il, dès qu'il fut entré dans le cabinet à rayures noires et vertes où tant de ses pareils avaient défilé depuis le matin.
— De l'argent, maître Noellet, dit le notaire, et pourquoi ?
— Pour envoyer.
— Ma foi, je ne vous connaissais pas de dettes.
— Ce sont les fils qui en font, répondit le métayer.
Sans s'expliquer davantage, il chercha sa bourse de cuir, prit un à un les louis d'or, et les rangea sur le bureau, par piles de cinq, se défiant de luimême et recomptant chaque pile.
Après la septième, il s'ai rèta, et dit gravement :
— Voilà Vermais.
11 se remit à compter. A la quatorzième, il dit encore :
— Voilà Fauveau.
Enfin lorsque, sur l'acajou fané du meuble, les quinze cents francs furent disposés en quinze petites tours d'or lentement extraites de la vieille bourse et lentement abandonnées par la main qui les édifiait :
— Voilà tout l'héritage de l'oncle Thomas de Montrevault, conclut le métayer.
— Je me mppelle l'affaire, dit le notaire : le legs était fait à votre fils.
— Oui.
— Et c'est à lui qu'il faut envoyer l'argent?
— Oui. Mais je voudrais que vous lui écriviez en même temps.
— Facile, maître Noellet, très facile : je lui dirai ?
— Vous lui direz que, maintenant qu'il est payé,
il n'y a plus rien de commun entre lui et moi, plus rien, vous entendez?
— Très bien.
— Vous lui direz encore que j'ai défendu à sa mère et à ses sœurs de lui écrire, et que ses lettres, je ne les recevrai plus, ni personne chez moi.
— Vraiment, maître Noellet, dit le notaire, qui était un homme conciliant, vous me donnez là une commission...
— Vous ne voulez pas la faire? interrompit le métayer.
— Je sais que votre fils vous a causé des déceptions...
— Vous ne voulez pas, alors? répéta Julien Noellet en avançant la main pour reprendre son argent.
— Si vous y tenez absolument...
— Eh bien, faites-la : les raisons voyez- vous, ça me regarde, je suis le père.
Le notaire connaissait bien sa Vendée. Il reconduisit le client jusqu'à la porte, et le laissa partir sans renouveler l'objection.
Julien Noellet serra autour de son poignet la cordelette de son bâton, traversa quelques rues de la ville, et, dans le soir tiède, reprit la route du Fief- Sauvin .
Il marchait à longues enjambées.
C'était l'heure où les derniers métayers ou marchands revenaient dans leurs carrioles, avec femmes, enfants et marchandises. En apercevant le maître
de la Genivièro, ils ralentissaient le trot de leur cheval, et proposaient à Julien de monter. Mais il se sentait le sang tout brûlant, et refusait, espérant que" la marche le calmerait.
— Non, disait-il, une autre fois.
— Tu as VL'udu tes grands bœufs, dis?
— Oui.
— Tu n'en as donc pas racheté, que tu t'en vas comme ça?
Cette question, dix fois répétée, exaspérait le paysan.
Quand il fut rendu près du moulin de Haute- Brune, il quitta la route, afin d'éviter de nouvelles rencontres. Son dessein était de rentrer à la Genivièro par les prés. La nuit approchait. L'ombre avait saisi la vallée. Seules les hauteurs, à droite et à gauche, gardaient une aigrette de lumière, un dernier champ de blé, un bouquet d'arbres qui voyaient encore le soleil en allé. Bientôt toute flamme disparut, et la brume, venue des eaux prochaines, épaissit le crépuscule autour du paysan.
Il avait à peine laissé à cent mètres derrière lui le moulin, dont la roue faisait son bruit de plongeon, qu'il s'arrêta, stupéfait, épeuré. Sur une de ces grosses pierres grises roulées au milieu du courant de llM're, autour desquelles Veau grésille, un vieil homme était assis, les jambes pendantes. Peut-être n'était-ce que le meunier qui tendait ses lignes à anguilles? Mais Noellct, à plusieurs signes, crut recon-
naître son grand-père mort depuis vingt-sept ans, un bonhomme rude comme l'ancien temps. Comment douter? N'était-ce point son air, ses cheveux blancs comme neige, sa veste aux basques écourtées, ses guêtres brunes montant jusqu'aux genoux, et même le mouvement de sa tête, qu'il ramenait vers la poitrine, quand on lui demandait de se souvenir? Car il avait fait toute la grande guerre de 1793, l'aïeul, vécu dans les genêts, couru les chemins de nuit et de jour; il avait reçu trois blessures, passé la Loire avec l'armée en déroute, et tout vu, tout connu, tout souffert : il racontait cela longuement aux veillées. Pourquoi revenait-il ? Comment se trouvait-il là, sur le passage de son petit-fils, à cette distance habituelle des fantômes de nuit, qui ne sont jamais ni près ni loin ? Julien eut peur qu'il ne demandât des nouvelles de Pierre, et se glissa, courbé, vers la haie de saules qui filaient le long du pré, à sa gauche. Mais il en était encore à vingt pas au moins, quand un son de voix lui arriva par-dessus la rivière et par-dessus les cépées.
— Tu es bien pressé, Julien ?
Le respect et la peur le clouèrent sur place. Jamais il n'avait parlé couvert devant l'aïeul. Il ôta son chapeau, et attendit un peu. Les oreilles lui sonnaient comme si tous les grillons du pré les eussent habitées. La voix reprit :
— Tu as vendu tes bœufs, Julien, et tu n'en as pas racheté d'autres. Ils étaient donc trop chers?
Il percevait distinctement les paroles, mais il ne voyait plus qu'une forme indécise, à cause de la distance et surtout des ondes de brume que le vent charriait entre la rivière et lui. 11 répondit :
— Non, grand-père, ils n'étaient pas trop chers. C'est pour payer les dettes du fds que j'ai vendu mes bœufs.
— Tes deux meilleurs?
— Oui, certes.
Et la voix se fit profonde pour dire :
— C'est grande pitié, mon pauvre Julien, dc-r enfants d'aujourd'hui... Nous savions mieux vivre autrefois, autrefois, autrefois...
Toutes sortes d'échos des bois, des criques de l'Èvre, des coteaux noyés d'ombre, répétèrent : « Autrefois, autrefois. »
Et le métayer vit se lever un bataillon de soldats vêtus de blanc avec une cocarde au chapeau. Des canons de fusil, des faux redressées, au-dessus de leurs têtes jetaient un éclair pâle. Ils marchaient au pas de charge, à l'assaut d'un rempart immense dressé là-bas dans la nuit grise. Le grand-père était en avant. La terre tremblait sous leurs gros souliers, les branches craquaient dans les buissons, les roseaux pliaient sur leurs rives, et la colonne avançait toujours, en rangs pressés. Julien les reconnaissait presque tous, pour les avoir vus dans sa jeunesse, ces anciens vénérables, hommes des jours finis, débris de l'antique Vendée glorieuse. Ils le
reconnaissaient aussi, et chuchotaient entre eux quelque chose qu'il n entendait fias, d'un air de pitié. Ils passaient. On les eût dits chassés par l'orage tant ils couraient vite, le grand-père toujours devant, très loin, et qui continuait de lixer l'endroit où Julien s'était arrêté, les pieds dans l'herbe haute, au milieu des prés enveloppés par la nuit, pleurant de honte.
Et maintenant la fin de l'été était venue, la saison où le soleil, jusqu'à son dt'clin, pèse, formidable, où mille sortes d'insectes se glissent dans les fentes de la tei're, et crient. Les herbes craquent, les tiges rampantes abandonnent leurs fruits. Presque plus de Heurs : elles se sont flétries dans cette fournaise qui mûrit la graine. Et le soir, au lieu du parfum qu'elles n'ont plus, c'est une odeur de moisson qui flotte. Orge, avoine, froment, tout est coupé. Us ont fini de rire et de bavardcM" entre eux les beaux épis tremblants, ils sont à i)as, les uns amoncelés en gerbes, toutes leurs tètes tournées les unes vers les autres et s'embrassant dans la mort, les autres déjà rentrés. Depuis des jours et des jours, les gens des
fermes les fauchaient à pleines faucilles, trempés de sueur, les hommes, les femmes, chacun fonçant dans un carré fauve. C'est fini. La campagne a donné sa récolte : elle est déserte, nue, livrant ses chaumes aux tourterelles, qui sont des glaneuses, comme les pauvres femmes, et qui longent le creux des sillons, poursuivies, elles aussi, par le cri du nid affamé. De toutes parts la batterie est commencée. On entend de loin, à travers les arbres, croître, diminuer et grossir encore le ronflement des machines, râle douloureux où l'on devine toutes les phases de la lugubre histoire de la gerbe, poussée, étreinte, tordue et séparée comme nous : le grain d'un côté, la paille de l'autre. A la Genivière, on battait aussi, depuis la pointe du jour jusqu'au soir, et les gens de la vallée, ou du Fief et de Villeneuve, ou des coteaux d'en face disaient : « 11 est quatre heures, ceux de Genivière commencent ; il s'arrêtent, il est midi ; les voilà qui reprennent, il est deux heures. » Sous le soleil d'août qui mettait les veines en feu, dans la poussière qui hâlait les cous, l'aire était pleine de travailleurs accourus de partout à l'appel des Noellet : des parents, des métayers voisins, des domestiques, des amis môme dont ce n'était pas le métier de faire la moisson, comme les deux Fauvêpre et le petit tailleur; car chacun offre ses bras et devient mélivier à ces heures de régal et de presse. Un ruisseau de blé roux coulait du déversoir de la batteuse. Il recelait la vie, et la vie le
ilO LES NOELLET
saluait, et se multipliait autour de lui. Les lemines, à pleins râteaux ratissaient le grain ; quatre chevaux tournaient, attelés aux branches du pivot; les hommes passaient et repassaient, portant la paille battue ou les gerbes au l)out de leurs crocs d'acier bleu ; d'autres détruisaient une à une les assises du gerbicr ; d'autres s'élevaient avec le pailler énorme, enfoncés à mi-jambes dans l'or de la paille fraîche ; le petit moulin, agitant son clapet, soufflait en arc la balle de froment, comme une queue de comète; au-dessus d'eux la machine, avec ses engrenages et ses volants, tournait, grondait, couvrant de son vacarme le son des voix et des rires et les hennissements des bètes excitées par le fouet. Partout la joie, partout l'ivresse du L)ruit et du mouvement.
Un seul homme, au milieu de la ferveur de tous, restait impassible : c'était Julien. Debout à sa place de chef, près de la gueule béante qui broyait la moisson, il recevait les gerbes, les déliait d'un tour de main, et les poussait, l'épi en avant, le long du plan incliné, La poussière qui couvrait ses cheveux le faisaîi paraître tout blanc. Ses yjux mornes ne s'allumaient d'aucune flamme quand il les levait. Il accomplissait sans goût sa besogne, ayant la pensée ailleurs. Parfois même, distrait, il oubliait de donner la pûture h la machine, et demeurait immobile, le front penché vers sa maigre poitrine. Alors le bruit des l'vlindres tournant à vide avertissait les batteurs. Et
tous ces gens répandus autour de lui regardaient à la dérobée, d'un air de compassion, le métayer de la Genivière. Ils ne s'arrêtaient pas de travailler; mais, pour une minute ou deux, la joie de l'aire «lait suspendue.