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TROISIÈME PARTIE

A Momimr Chahersot, officier de l'Instruction publique, professeur honoraire de r Université , à Fontainebleau.

Paris, 10 juin 188...

Mon cher maître et ami,

Depuis bientôt deux mois que vous avez quitté Paris et pris votre retraite, vous vous plaignez que je n'aie pas encore commencé pour vous ce journal intime que je vous ai promis. Accusez la vie assez laborieuse que je mène, l'accablante chaleur, le chagrin que j'ai ressenti de la mort de Jacques, tout excepté l'oubli. Non, je ne vous oublie pas. Chaque jour, au contraire, je vous cherche et vous regrette. Votre voisinage m'était précieux : vous étiez un

conseil, une force toujours secourable. Vous m'avez littéralement sauvé de la misère. Je me rappellerai loute ma vie notre première rencontre, un soir -d'hiver, sur le palier haut perché de l'appartement •que j'habite encore, quai du Louvre. Peut-être vous en souvenez-vous aussi, mais ce n'est sûrement point avec cette précision de détails que laisse après elle une tristesse consolée. Je souffrais tant ! Je rentrais, ayant vainement sollicité ici et là une de ces maigres places d'employé de bureau que tant d'affamés se disputent ; je vivais de l'argent prêté par Loutrel ; je travaillais, l'esprit inquiet, une licence problématique ; je voyais s'assombrir et se resserrer jusqu'à m'étouffer cet avenir que j'avais cru si large ouvert devant moi. Il faisait plus noir encore dans mon cœur que dans cette maison étroite dont je montais les escaliers. Au moment où j'arrivais devant ma porte, quelqu'un sorlait de la chambre en face. Je le heurtai. Nous nous regardâmes. Du premier coup d'œii, je vis que j'avais alfaire à un homme aimable. 11 n'était pas fâché de ma maladresse. Le reflet de la bougie qu'il tenait à la main dansait sur son front chauve. Mon voisin de palier me parut très grand, très vieux aussi avec sa barbe en collerette, toute blanche, très indulgent surtout, car, au lieu de répondre aux excuses que je balbutiais, il me considérait et devinait mes angoisses secrètes, mon abandon, le besoin que j'avais d'un soutien. Tout autre que lui aurait, avec

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un peu de compassion stérile, continué sa route. Lui m'interrogea. II me tint un grand quart d'heure sous le feu de sa bougie et de ses petits yeux mobiles de régent d'étude. Et quand il sut que je me destinais aux lettres, que je commençais seul et à demi découragé ma licence, il me dit avec un sourire, le meilleur que j'eusse vu chez un indifférent : « Nous nous re verrons, mon jeune ami. »

Nous nous sommes revus, en effet, mon cher maître, chaque jour et plusieurs heures par jour. Vous avez repris avec moi le rôle de professeur que vous abandonniez ailleurs, vous m'avez prodigué vos trésors de science, de patience et de sévérité. Naïvement, je m'imaginais que vous prépariez le hcencié : c'était le journaliste que vous armiez.

Votre raison pratique a eu bientôt fait de me montrer la vanité de mes ambitions d'écolier. Licencié es lettres ! docteur ! quand je manquais de pain 1 Le goût des titres m'a passé, lorsque vous m'avez dit un jour : « Écrivez un article. — Et sur quoi? — Sur ce livre qui vient de paraître. — Comment, monsieur, il est d'un membre de l'Institut ! — Raisoii de plus. — Qu'en ferez- vous après? — Écrivez toujours. »

L'article achevé, corrigé, accepté, grâce à vous, par un important journal dont les bureaux n'étaient pas loin du quai du Louvre, vous souvenez-vous avec quelle impatience de naufragé, chaque jour, je guettais mes deux initiales, comme les voiles du

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bateau qui devait iii'emmener? Celui-là publié, d'autres ont suivi. Et puis, lorsque l'essai a été jugé par vous suffisant et satisfaisant, le même ami qui avait déjà tant fait pour moi a négocié mou engagement au Don Juan.

Alors moi, le sauvage et le timide, moi qui, jusque-là, vous avais caché le secret de ma vie, je vous ai tout avoué. Combien d'heures a-t-cUe duré, cette promenade le long de l'avenue des Champs- Elysées, sous les marronniers dont les fleurs pyramidaient, comme de petits sapins blancs ou roses, au soleil printanier? Combien ? Le temps de tout dire. Vous écoutiez avec la patience de ceux qui aiment. Vous m'avez grondé doucement, pas très fort pour que je ne perdisse pas toute confiance. Vous avez fait ce qu'aurait fait mon père, sans doute, s'il avait pu comprendre une telle confidence. Pauvre et cher secret qu'une seule personne au monde connaît avec vous, Mélie Rainette, une tisserande du Fict- Sauvin, une fille de mon pays, qui porte un brave cœur, elle aussi, sous sa guimpe de toile blanche. Quand je vous le disais, marchant près de vous, dans nos longues causeries, vous branliez la tête : « Folie ! disiez-vous ; folie ! » 3Iais vous n'aviez pas la cruauté de me briser cet avenir d'un mot décourageant.

Laissez-moi donc vous en parler encore !

Plus j'étudie cet amour qui s'est emparé de moi, plus je vois qu'il ne ressemble à aucun autre. Les

jeunes gens de famille, comme ils se nomment eux-mêmes, nés dans un milieu qui leur suffit, ne connaissent pas celte ambition précoce qui m'a fait sortir du mien ; ils n'ont qu'à se laisser vivre et porter par la vie ; leur jeunesse n'est troublée par aucune lutte ni par aucune dissimulation ; ils jouissent d'elle pleinement, et quand déjà leur voie est tracée, qu'ils savent où ils iront, de quels revenus ils disposent et quel train leur convient, alors ils se demandent qui partagera cette fortune acquise. Leur choix est réiléchi. Mais moi! moi je suis né à ses pieds, dans la terre pénétrée de son nom, et qui me le répétait avec celui de mes parents; son château, ses bois, ses prés, ont été mon premier horizon; elle-même a éveillé ma première admiration et le sentiment d'une existence différente de celle de la Genivière. Par elle j'ai entrevu un monde que j'ignorais, et quand j'étais trop petit encore pour l'aimer comme je l'aime à présent, j'aimais déjà en elle la richesse, la beauté, la splendeur élégante de la vie qu'elle représentait.

Et ainsi, peu à peu, les deux grandes passions qui tiennent le cœur de l'homme m'ont attaché à elle : l'ambition et l'amour. Je l'ai aperçue comme le but suprême, comme la récompense éblouissante à laquelle j'atteindrais. L'effort prodigieux qu'il m'a fallu pour monter, je l'ai fait d'abord à cause d'elle et bientôt pour elle.

Faut-il que je l'aie aimée, dites^ pour lui avoir

déjà sacrifié tant de choses! des affections qui ne se reniplacent pas, des camaraderies, ma Yendéo dont l'image est sans cesse devant moi, et la paix, la paix qui m'eût appartenu sans doute si j'étais resté parmi les miens, braves gens sans ambition, à qui sufTisent un printemps pluvieux et l'été sans orages !

20 juin.

Les Laubriet ne sont plus ici, comme vous le savez peut-être : jusqu'en novembre ils habiteront la Landehue.

Et moi, dans ce grand Paris où je suis seul, sans parents, sans amis, — car Loutrel n'en est plus un, quoique nous vivions encore sous le même toit, — je rassemble les souvenirs de ce rude hiver et de ce printemps meilleur qui vient de finir. Je vois plus nettement l'obslacle, la dislance sociale qui me sépare des Laubriet : je me connais mieux et je les connais mieux. Sans doute, dès le début, tout entant, j'avais compris qu'il y en avait une. Mais laquelle? Je m'imaginais, écolier que j'étais, qu'une fois bachelier je serais à moitié route, et qu'il sullirait d'avoir fait du latin pour être de leur monde. Je me suis aperçu, depuis, que la distance en avait à peine diminué et qu'elle était encore longue, très longue, presque infinie. Je l'ai mesurée à deux choses, au sourire de vos yeux d'abord, quand je vous ai dit : « Mademoiselle Madeleine est riche, sa mère est noble.

son père a un château en Vendée. » Puis j'ai été reçu chez eux. Et alors cette impression que votre scepticisme indulgent m'avait donnée, je l'ai ressentie, de plus en plus vive et profonde, en les voyant.

La première fois que j'ai rencontré M. Laubriet. c'était en février, le 16. Le lendemain, comme il m'en avait prié, je sonnais cà la porte de l'hôtel de la rue La Boëtie. « Venez le matin, m'avait-il dit, vous êtes sûr de me trouver. » C'était le nmtin, en effet, l'heure que les hommes très répandus comme M. Laubriet consacrent d'habitude aux affaires et h la correspondance. Tous les effrois de ma jeunesse me ressaisissaient. Jetais si pauvrement mis! Ma redingote avait si souvent gelé ou mouillé sur mon dos ! Le dédain des domestiques m'humihait. Le valet de chambre hésitait à me faire monter. « Ce petit Noellet, vraiment ! se déranger pour si peu ! Monsieur était bien bon de le recevoir! »

Et, en effet, pourquoi me recevait-il? Je me le suis demandé depuis, et je pense que c'était un peu par bonté naturelle, par souvenir de mes parents, un peu aussi par convenance. Il ne se pouvait guère qu'un propriétaire rural comme lui laissât vivre ou dépérir à Paris, sans s'en inquiéter autrement, un enfant de sa paroisse de Vendée, né dans le rayon de son château, et, de plus, son filleul. L'honneur de son patronat exigeait qu'il essayât de me dégrossir un peu. Je faisais partie des devoirs sociaux de M. Hubert.

Certes, il les roinplissait affablement. Dans ce cabinet où le bruit et le jour mouraient parmi des tentures lourdes et la multitude des objets précieux, où j'entrais comme dans un sanctuaire, il m'accueillait le mieux possible, assis à son bureau, en veston de travail. Je le dérangeais: il avait grand soin de n'en rien laisser paraître. Il se faisait extrêmement simple et familier, cherchant avec un effort d'esprit à peine sensible ce qui pouvait intéresser un homme aussi jeune, aussi peu fortuné et aussi étranger que moi à toutes ses occupations et au mouvement habituel de sa pensée. Même, à deux ou trois reprises, il me proposa délicatement, en tern^ies voilés, une aide pécuniaire dont j'avais grand besoin, et que je refusai pourtant. Il m'encourageait, m'indiquait une solution d'avenir, une place à prendre, avec la meilleure envie de m'être utile et l'inexpérience totale de cette lamentable course au gagnepain où j'avais usé déjà beaucoup de mon courage; il m'invitait à revenir le voir.

Mais pouvait-il m'empêcher d'être gauche et de le sentir? De moi à lui, il y avait une gêne immense, et, malgré tout, il y en avait une petite aussi de lui à moi : cette nuance d'embarras qui s'accuse, entre gens de mondes différents, dès que les banalités sont épuisées. Aucun raffmement d'éducation n'est capable de la dissimuler tout à fait.

Vous ne sauriez croire les révoltes que me laissaient ces premières entrevues, ces questions qui

revenaient, toujours les mêmes, parce que, au delà, l'intimité aurait commencé ! Plus d'une fois je me suis dit : « N'y retourne pas. »

Et j'y retournais, poussé par la force persévérante de ma race, ayant déjà réparé les fissures invisibles par où mon rêve s'échappait de mon âme.

Puis je suis devenu journaliste.

A partir de ce jour- là, un changement s'est produit dans nos relations. Je prenais un peu d'assurance, je possédais un habit, des nouvelles, un titre sans doute un peu vague, journaliste, mais qui sert de passeport quand même. J'étais présentable. La porte du salon s'est entr'ouverte. Jusque-là, M. Laubriel m'avait reçu le matin : j'ai été reçu un soir, avec les amis de la maison. J'ai revu madame Laubriet, mademoiselle Madeleine, Marthe, et grâce peut-être à cette dernière, demeurée très prévenante et attentive pour moi, deux fois encore, pendant ce mois d'avril, le dernier de leur séjour ici, j'ai passé la soirée à l'hôtel de la rue La Boëtie.

Là, j'ai pu observer les Laubriet dans leur vrai milieu et sous leur vrai jour. 0 mon ami, comme votre sourire avait raison ! Ce nouveau pas me l'a montré mieux encore.

J'ai trouvé M. Laubriet aussi accueillant que dans son cabinet, avec ces façons de grand seigneur qui sont gênanlcs pour un pauvre garçon comme moi. Il m'appelait volontiers son filleul devant ses amis:

et ce titre seul provoquait chez eux des comparaisons muettes dont je me sentais rougir. Un de ces trois soirs, qui comptent tant dans mes souvenirs, il m'emmena au fumoir, son bras passé sous le mien, en disant : « Voyons, Pierre, quoi de nouveau au Don Juanl » Mais rien que l'inimitable manière dont il allumait son cigare eût suffi à détruire toute illusion d'égalité, si pareille idée me fût venue.

Madame Laubriet n'est pas non plus précisément hautaine. Elle représente à merveille la vieille aristocratie terrienne de chez nous. Au milieu de Paris, elle reste Vendéenne, paroissienne du Fief- Sauvin avant de l'être de Saint-Philippe-du-Roule, prodigieusement forte sur l'histoire des guerres locales que ses parents ont faites. Elle considère les paysans comme attachés encore par une sorte de servage honorable à la terre. Le rompre, c'est déc!ioir. Jamais elle ne comprendra ce que j'ai fait. Un journaliste, eût-il tout le talent et tout l'esprit imaginables, lui semble, comme un musicien, quelqu'un qui joue de quelque chose pour de l'argent. La pente naturelle de son esprit est toute vers la campagne : elle voit évidemment la Genivièrc en me voyant, et m'accueille avec ce sourire digne dont l'image m'est demeurée présente depuis ma petite enfance.

Et Madeleine? direz-vous.

Ermite, qui ne l'avez pas vue, et qui ne la verrez

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pas de lorgtemps sans doute, retiré que vous êtes dans vos bois de Fontainebleau, imaginez-vous une grande jeune fille aux cheveux bruns dorés dont la tête, un peu hautaine celle-là, repose sur un cou délicat. Les traits sont énergicpies et légèrement trop forts, comme chez les Ponthual. L'expression habituelle de ses yeux, d'un bleu gris, est une sorte dindilîërence distraite. Mais qu'un plaisir, un mot original jeté dans la conversation, l'entrée d'un ami ou d'un fâcheux tire mademoiselle Laubriet de ce demi-sommeil, ils s'animent, deviennent d'un vert profond, tantôt impérieux, tantôt caressants. Ses yeux la font superbe d'une beauté d'intelligence et de vie. Elle le sait, et s'amuse e.le-même de l'effet produit par ces brusques changements de physionomie sur ceux qui l'observent pour la première fois. Jamais je ne l'ai vue répondre à une fadeur. Mais je l'ai vue sourire d'un beau trait de courage ou d'esprit. Lorsqu'un homme de quelque valeur entre dans le salon, il est rare qu'au bout de cinq minutes elle ne soit pas auprès de lui, en train de causer ou d'écouter. L'intelligence exerce sur elle une fascination. Et c'est par là seulement que je puis approcher d'elle. Je travaillerai, j'arriverai, je l'envelopperai dans ma réputation naissante. Quand elle entendra parler d'articles que j'aurai réussis, d'un volume de vers où, nulle part nommée, elle sera partout célébrée ; quand je me serai fait une p'ace dans les lettres, alors peut-être se dira-elle r

« C'est à cause de moi, c'est pour moi ! » peutêtre, mesurant l'immensité de l'effort, en sera-t-tîlle touchée.

Elle est toute simple avec moi, elle si fière avec d'autres. Elle n'a pas changé. Je la retrouve telle qu'elle était lorsque, moi sortant de la Genivière, elle du parc de la Landehue, accompagnée de sa bonne, elle me disait: « Pierre, avez-vous trouvé quelque chose pour m'amuser, aujourd'hui? » et que, m'ayant suivi jusqu'au bord d'un fossé, pendant que j'écartais les ronces, les mains et le cou déchirés par les épines, elle, toute blonde alors comme une petite fée, avançait la tète sans risque de se blesser, pour voir trois œufs bleus au fond d'un nid.

Quand donc sera-t-ellc moins simple ? quand ne serais-jc plus pour elle Pierre Noellet de la Genivière ?

De la Genivière ! comme ce sera difllcilc à faire oublier !

Tenez, quand M. Laubriet me présentait chez lui à quel(iu'un, — j'excepte les artistes, qui font peu de cas des origines, lors même (pi'ils en o))t une, — tout d'abord, j'aurais juré lire dans les yeux de l'ami un vif désir de me connaître : la main se tenûail franchement, l'attitude était toute sympathique: « M. l'ierre Noellet! » Il semblait véritablement que je manquais à la liste de ses relations. M. Laubriet ajoutait -il : <( Rédacteur au Don Juan », il y

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avait déjà une nuance qui s'efFaçait. Et s'il avait le malheur de dire: « Du Fief-Sauvin », « Ah ! très bien ! » répondait l'autre. J'apercevais un pli léger au coin de ses lèvres, et je me sentais jugé.

25 juin.

J'étais hier au Salon, et je m'étais assis, un peu las, sur un divan. En levant les yeux, je découvris dans un coin, tout en haut, un petit tableau si bien perdu vers le plafond, si modeste de dimensions, que certainement un passant sur mille ne l'avait pas remarqué. Ce qu'il représentait? Une femme à demi vêtue de draperies flottantes qui se mirait dans une fontaine. L'invention n'était pas riche, mais le paysage, le ciel avaient une fraîcheur naïve, toutes les feuilles remuaient au vent, la fontaine dormait comme une enfant, avec un sourire : c'était une œuvre toute jeune. Et j'eus pitié de celui qui l'avait faite, un obscur, un pauvre sans doute, égaré, rudoyé dans la foule des parvenus ou des protégés. Il avait travaillé longtemps, il avait mis dans son tableau tout son cœur, tous ses rêves, une grande espérance. On l'a pendu là-haut, à trois mètres du plancher, où personne ne l'a vu. Il était si content d'avoir été reçu! Dans quelques jours, il viendra décrocher sa toile, qui n'a rencontré ni acheteur, ni médaille. Latelier lui semblera triste, la vie lourde.

De quoi se plaint-il? N'a-t-il pas figuré dans le

même Salon que les plus célèbres et que les plus heureux ?

2 juillet.

Arsène Loutrel m'a quitté, il a loué un apparie ment dans le quartier latin, sous prétexte de se rapprocher de l'École, ce qui est une pure plaisanterie. Séparation froide, qui nous évitera une rupture violente. Nous étions mal ensemble, depuis qu'il a exigé si j'igoureusement le remboursement des sommes qu'il m'avait prêtées : son pèr^- peut être tranquille, les traditions de si bonne heure inculquées à son fils ont été comprises et retenues. Deux et deux l'ont cinq : j'ai payé un gros intérêt à un camarade de collège, et nous avons échangé des quittances avec la dernière poignée de main.

Je conserverai pour moi seul les pièces de notre quatrième. J'y retrouve les souvenirs de mes premiers mois cl particulièrement le vôtre, et puis je ne suis pas riche, bien que je porte sur mes cartes de visite « Rédacteur au Don Juan » ; enfin l'endroit me plaît : de la chambre de Loutrel devenue la mienne, par-dessus les platanes du quai, je découvre la Seine, le Pont-Neuf et sa petite île verte, l'écluse, et tout le vieux Paris de la Cité que nous regardions ensemble et que vous m'expliquiez, dans cet hiver laborieux et misérable qui eut quelques bonnes heures.

Je travaille là, le matin, je lis, j'écris des articles

qui seront refusés par Léonce Gay ou par Thiénard, les deux rédacteurs principaux du Don Juan. D'avance je sais que je serai refusé. .Mais je m'entête, et je recommence. Il y a en moi de cette persévérance dos métayers qui ensemenceront le môme sillon jusqu'à ce que l'herbe ait levé ou que la saison soit trop avancée. Je m'essaye en des genres divers, tâchant de varier les sujets el le style même. A une heure, je m'achemine vers la rue Caumarlin. Je monte à la rédaction : il n'y a personne que le garçon de salle, qui me dit : « Voilà M. Noellet qui vient faire sa Revue de la presse. » Mon Dieu, oui, cinquante journaux m'attendent, plies, en pyramides rectangulaires. Mais d'abord j'entrouvre la porte du cabinet de Léonce Gay, et je glisse un de mes articles sous la statuette de femme en cristal de roche qui lui sert de presse-papier ; j'entre aussi chez Thiénard, et je pose son chien de bronze sur mon second article. A l'œuvre alors, Paris, province, il faut tout lire, — et c'est dur ! — éventrer les journaux à coups de ciseaux, classer les fragments , appréciations politiques d'un côté, faits divers de l'autre, enfin coudre les premières d'une phrase qui puisse h la rigueur servir de transition : « La Justice se montre sévère pour le discours du présidcn Ju conseil » ; « Y Intransigeant est impitoyable )' « le Figaro ne seraitil pas dans la vérité quand II dit...» « Ouvrons maintenant YAbeille SavcLienne. « A l'aide de deux pains à cacheter, sur une bande de papier, es peîits

carrés blancs el noirs s'alignent, comme des dominos. Je ne me doutais pas autrefois que ce fût là le début dans la littérature.

Après dîner, je reviens pour les journaux du soir.

Vers huit heures, les bureaux commencent à prendre vie. Du fond de la salle commune, — où je suis encore seul, — j'aperçois les rédacteurs qui arrivent un par un, terminant le cigare allumé, la copie en poche. Oà ont-ils écrit leur petite colonne divisée par trois étoiles en paragraphes sautillants? Chez eux, dans la rue, au café, au théâtre. Le Don Juan se rédige en l'air. Dans la journée, on ne rencontre que le garçon de salle et moi. De huit heures à minuit, il y a Thiénard , c'est-à dire l'homme journal, qui fait toutes les besognes non faites, taille dans le reste, donne au Don Junn sa physionomie, revoit les pages, travaille pour quatre et joue à la Bourse. Tous les autres passent. « Bonjour, Thiénard ; tenez, voilà mon courrier... mes échos... mon carnet mondain... ma chronique théâtrale... — Bonjour, Thiénard; avez-vous une place pour une réclame en deuxième page?... Diles-donc, Thiénard, connaissez-vous l'affaire du petit X? Impayable! Figurez-vous. . » Et la porte retombe sur eux. Cette dernière catégorie de gens n'appartient pas à la rédaction. Ce sont les amis à nouvelles. qui montent des grands boulevards, la nuit lombanto, contents d'avoir leurs entrées dans un jour na assez bien coté dans le monde et facile d'accès,

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grossissant le moindre bruit de coulisse pour se donner de l'importance, et qui quêtent, en échange, un renseignement sur les courses ou l'original d'une dépèche qui traîne sur les tables. C'est un va-et-vient continuel. Les épreuves arrivent de l'imprimerie, le téléphone n'arrête pas de sonner. Léonce Gay, tout l'opposé de Thiénard, qui ne bouge pas de son cabinet, court de l'un à l'autre. Il est tout à tous. Il a un air d'officier, comme Thiénard, mais point de cette grosse cavalerie brune, sévère, qui besogne en grondant, avec le geignement du bûcheron : c'est le joli lieutenant blond, rose, rieur, bon enfant et mauvais sujet, qui cause bien, fait des mois, écrit comme il parle, jamais embarrassé, jamais étonné, et même, en apparence, jamais pressé.

Dans ce manège où tournent tant d'hommes et tant de choses autour de moi, je demeure au bout de la table verte, sous mon abat-jour, caché derrière mes journaux du soir que je déploie un à un comme j'ai fait pour ceux du matin. Le tourbillon m'effleure, et ne me touche pas. Qui s'inquiéterait de ce manœuvre à deux cents francs par mois, gagnant sa vie à coups de ciseaux?

Il passe là, près de moi, certains jours, beaucoup de gens connus dans la politique ou dans les lettres : connus de tous les autres. Je me les fais nommer. Ils pourraient m'ètre utiles; mais si mon ambition n'a pas changé, ma confiance en moi-même a

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décru : je n'ose les aborder. Personne ne s'offre à leur présenter un débutant comme moi.

Et je reste immobile, derrière l'écran de mes journaux dépliés.

Quand j'ai collé mon dernier pain à cacheter, il est encore d'assez bonne heure. Je me lève. Et. avant de sortir, j'accroche au passage Léonce Gay. « Avez-vous lu mon article? — Sans doute. — Eh bien? — Pas assez parisien. » Je frappe à la porte de ïhiénard. Il cause à trois personnes en revoyant la première page toute humide et retombant autour de sa main comme un mouchoir. « Que voulez vous? — L'article que j'ai... — Je verrai ça demain, le journal est plein. »

Demain, je ne sais pas quand ce sera.

Et je sors, et je me laisse emporter par la grande foule, inconnu, noyé, perdu, tâchant de me ressaisir moi-même et d'avoir mon rêve aussi, parmi toutes ces cupidités, toutes ces passions en éveil, tous ces projets ignorés, qui me pressent et me coudoient.

... Foreslier, forestier, qui, le soir, tranquille, le cœur libre, vous reposant de la vie, ouvrez votre fenêtre au souille qui vient des bois, vous allez me comprendre. Quand j'étais adolescent, dans mes Mauges, et que, ma rude journée finie, je me redressais pour endosser ma veste et retourner à la maison, oîi m'attendait le souper, oh! quelle aspiration pleine et profonde ! Quelle joie m'en

venait au couri Je ne regrette pas la terre. Mais cela!

25 septembre.

Étrange effet de ces méditations prolongées ! Quand j'étudie maintenant ma vie passée, elle m'apparaît nouvelle. De toutes petites circonstances auxquelles je n'avais pas pris garde, des mots endormis dans la paix d'un souvenir d'enfant revêtent un sens à présent qu'ils n'avaient point eu jusque là, et ma ])remière jeunesse elle-même, cette heure toute pure et innocente, où la Genivière ne comptait pas un ingrat, se remplit d'images et de rêves qui troublent l'homme de vingt ans.

Autrefois, à cette époque-ci de l'année, c'étaient leurs premières chasses, à eux, et nos premiers labours, à nous. 0 mon vieux maître, vous ne saurez jamais l'étrange sentiment qui me saisissait, moi tout jeune et paysan, à la voir passer, accompagnée de son père, sur son poney gris. Ce n'était pas de l'amour, c'était de l'orgueil, l'orgueil d'être de la même paroisse, de son voisinage, de ceux qu'elle connaissait et qu'elle regardait. Car elle n'y manquait guère, et du côté de nos bœufs sa jolie tête s'inclinait par-dessus les haies. Mon père soulevait un peu son chapeau, et n'y prenait pas autrement garde. Mais moi, je suivais des yeux la cavalcade, qui trottait vers le rendez- vous, dans l'aube laiteuse. El mon père criait souvent : « Petit,

Nobiais va de travers, gare-le! » Ces jours-là, d'ordinaire, cela m'enlevait l'envie de chanter, et je pensais au collège.

13 octobre.

Les jours fuient. L'époque où Madeleine va revenir s'approche. Je devrais être joyeux, et je ne le suis pas.

J'ai peur de la revoir. Il y a six mois bienlùL qu'elle a quitté Paris, et qu'elle habile la Landeliue ou qu'eille voyage. Je ne sais rien d'elle. Six mois! que d'imprévu peut tenir dans un pareil intervalle! Que d'inconnu s'est accumulé entre elle et moi: tout ce qu'elle a vu, pensé, entendu! La bienveillance apitoyée, hésitante encore, dont je bénéficiais auprès des Laubriet, ne s'est-elle pas refroidie, évanouie? Dans ce pays dont je suis le transfuge, je ne manque pas de détracteurs. Presque tous ceux qui m'ont aimé se sont écartés, et certainement aucun ne m'aura servi près d'elle. Mes parents eux-mêmes parleront contre moi...

A Paris, le milieu où je vis peut lui faire illusion : c'est le journaliste, l'écrivain, l'homme qui peut- «tre arrivera, qu'elle aperçoit. 3Iais là-bas, ma place vide au foyer de la (lenivière lui raj)pellcra le paysan. Les chemins, les prés, les masses ombreuses des chênes, l'horizon bleu ({u'clle découvre de ses fenêtres, ont une voix ; ils m'ont vu tenir l'aiguillo 1 et ramener mes bètes, un livre sous le

bras: ne vont-ils pas le lui répéter? Je redoute cette trahison des choses de là- bas : car j'éprouve UQ plaisir infini à me souvenir de Madeleine enfant ; mais je voudrais qu'au contraire ma jeunesse, à moi, lui fût inconnue, ou qu'elle pût l'oublier.

10 novembre.

Cette après-midi, sorti du journal de meilleure heure que de coutume, j'étais allé au Bois. .Je suivais une allée, à pied, content de la beauté du jour, bercé par le roulement continu des voitures et le bruit des chaînettes d'acier secouées par les chevaux. Des femmes passaient, nouvellement revenues à Paris, en landaus découverts malgré le vent qui piquait et les feuilles jaunes. L'hiver ramenait les châtelaines. Des pans de fourrures débordaient des portières armoriées. C'était le premier tour de Bois, une fête, un défilé de jolies toilettes, et des sourires et des saints de la main, de muets compliments d'une voiture à l'autre : on se retrouvait Parisienne, dans le luxe fin de la grande ville, et le Bois lui-même était de bonne humeur d'avoir reconquis son monde.

Tout a coup, deux tailles brunes, deux toques ornées d'une plume aiguë: j'ai reconnu Marthe et Madeleine Laubriet... Elles ne m'ont pas aperçu. Elles m'ont dépassé au trot relevé de leur équipage, toutes deux droites sur le devant du landau, fraîfhes comme des provinciales, les cils à demi baissés

SOUS l'averse de rayons qui venait rasant la terre, à travers les branches. Elles ont emporté sans le savoir mes pensées, loin, jusqu'au bout de l'avenue où elles ont tourné, puis dans le rêve, où les visions se j)rolongent.

En rentrant, j'ai griffonné un article, à la hâte, intil.ulé: « Une première au Bois. » Ma plume courait toute seule. J'écrivais avec ma joie et ce petit brin' d'émotion dont il reste toujours quelque chose, comme d'une fleur fanée entre deux pages. Léonce Gay en a lu trente lignes :

— Mais vous y êtes !

— Ça paraîtra?

— Demain matin.

11 novombre.

Avant déjeuner, je reçois une carte-télégramme de Thiénard : « Philips est soulTrant. Remplacez-le au Sénat. Je me charge de la revue. »

Je pars donc pour le Luxembourg, où je vais faire le compte rendu de la séance du Sénat, à la place de Philips.

Vous connaissez, mon cher maître, cette galerie où monte et attend, sous l'œil des huissiers, la clientèle sénatoriale: amis, solliciteurs, électeurs en quête de billets de séance. J'étais là, causant avec un de mes collègues de la presse, quand je croisai, devinez qui? M. Laubriet. Il quitta le bras d'un sénateur, et vint à moi.

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— Mon cher ami, nie dit-il, j'ai à vous parler. Un instant, si vous voulez bien, et je suis à vous.

En effet, je n'étais pas rendu à l'extrémité de la galerie qu'il me rejoignit. Je l'avais vu aimable ; jamais à ce point : il avait un service à me demander.

— Mon cher, m'a-t-ildit, ce pauvre M*** est mort. M*"*'* était conseiller général du canton de Beaupréau .

— C'est une grande perte, ajouta le châtelain.

— Et laLandehue? lui demandai -je, et la Genivière? Depuis des mois que je n'ai parlé à personne de la Vendée? Êtes-vous ici depuis plusieurs jours? Qu'y a-t-il chez moi de nouveau? Comment se porte...?

Mais il ne faisait pas attention à ce que je disais, et, préoccupé d'une idée bien diftérente des miennes, continua :

— Oui, croyez-le bien, personne ne le regretteplus que moi. Mais la terre appartient aux vivants, n'est-il pas vrai?

— Sans doute .

— C'est ce que précisément me rappelait tout à l'heure mon excellent ami Z***, le sénateur de la Loire-Inférieure. Et figurez- vous qu'il insistait auprès (le moi. prétendant que je devais me présenter au conseil général pour remplacer ce pauvre M***. D'après lui, je suis le seul candidat possible, le seul désigné... Et il insistait tellement, tellement... Quepensez- vous de l'idée ?

Ud peu étonné d'être consullé, moi cliélif, étonné aussi de cette ambition que je n'eusse pas soupçonnée chez M. Lauhriet, je répondis, naturellement, que l'idée était excellente.

Et je lui fis plaisir.

— Eh bien, dit-il vivement, il faut prendre los devants. D'autres candidatures pourraient surgir. Je compte sur vous. Un mot dans le Don Juan préparerait les esp:its. Il s'agit d'être adroit, insinuant, laudatif sans lourdeur, conciliant sans concessions. Et qui mieux que vous... vous dont le talent... etc.. Surtout ne me mettez pas en cause : il est entendu que l'idée vient de vous. Est-ce convenu?

Vous supposez bien, mon cher maître, que j'ai promis volontiers mon concours.

Cependant, je n'étais pas sans inquiétude sur le résultat de la démarche que j'allais tenter au journal. Le Don Juan ne s'occupe pas des clochers de province. Et mon crédit n'y est pas grand. Je ne me voyais pas bien allant frapper à la porte du cabinet de M. Thiénard pour lui dire : « Le conseiller général de Beaupréau est mort. C'est un siège vacant, etc. » Mon article de ce malin a tout sauvé. Léonce Gay m'a paru mieux disposé à mon égard. Et comme il met un peu de tout dans ses Echos, J'ai été le trouver. Il lU'a d'abord refusé. Quand il a vu que j'insistais :

— Ah çà! Noellet, ni'a-t-il dit, vous y tenez donc l^eaucoup ?

LES NOKLLET 237

— Plus que je ne puis le dire.

— Pour lui ou pour vous?

— Pour moi.

— Une affaire d'amour?

— Peut-être.

Il a eu un sourire singulier.

— Décidément, Noellet, vous devenez tout à fait Parisien. Je vous en félicite. Entendu, mais quinze lignes, vous savez, pas une de plus.

Demain donc, M. Laubriet pourra lire dans le Don Juan l'f ntrefilet suivant :

« Nous annoncions, il y a quelques jours, la mort de M. M***, en son château de ***. Déjà, paraît-il, les électeurs du canton de Bcaupréau se préoccupent de chercher un successeur au noble châtelain , leur conseiller général depuis trente ans. Nous ne nous mêlons pas, d'ordinair(>, de ces élections locales. Mais, dans la circonstance, un homme nous paraît si nettement désigné que nous n'hésitons pas à le nommer. M. Hubert Laubriet, le sportsman distingué, bien connu de tout Paris artiste, membre de la Société des agriculteurs de France, est un des plus grands propriétaires du canton. Très homme du monde, riche, libéral, il serait un candidat merveilleux. Reste h savoir si l'on réussira à vaincre sa modestie et son éloignement de la politique. Madame Laubriet, née de Ponthual. est adorée dans le pays. »

238 LES XOELLET

12 novembre.

J'étais au journal à trois heures; on me demande au petit salon. M. Laubriet, ravi, me serre les deux mains: « Tout à fait cela, me dit-il. La note est absolument réussie. Tout s'y trouve. Le mot sur madame Laubriet est fort juste. Elle en a été très flattée. Vous pourrez vous en convaincre en dînant ce soir à la maison. C'est pour sept heures. En intimité. »

Je suis arrivé, sept heures sonnantes, rue La Boëtie. J'ai trouvé l'accueil de madame Laubriet d'une cordialité plus vraie qu'avant ces longues vacances. Elle ne quitte guère sa grande mine fière, qui, d'ailleurs, lui sied. xMais elle l'avait adoucie pour moi d'un sourire et d'un mot flatteur :

— C'est la note d'un Vendéen qui se souvient, m'a-t-elle dit, et d'un écrivain qui parviendra.

Mademoiselle Madeleine a ajouté:

— Qui est dc'jà remarqué !

— Oh ! mademoiselle !

Elle regardait sa sœur en disant cela, elle avait cet air de ne penser qu'un tiers de ce qu'elle disait, cet air de son monde qui m'a si souvent dérouté et inquiété.

— Mon père, qui est un connaisseur, nous l'a plus d'ime fois répété, Pierre. Et nous-mêmes, si mauvais juges que nous soyons, nous nous sommes beaucoup amusées ce matin, Marthe et moi, avec votre « Première au Hok ».

— Vous l'avez lue, mademoiselle?

— Mais oui, Pierre, et ce n'est pas mal du tout. Il y a seulement quelques petits détails de trop. Vous mentionnez, par exemple, comme une nouvauté de la saison. . .

— Pourquoi dis-tu cela, Madeleine? a interrompu mademoiselle Marthe. Pierre, ne peut pas savoir...

— Dites, dites, mademoiselle, ai-je répondu, déjà très malheureux et intimidé, vous me rendrez service, au contraire.

— Oh ! mon Dieu, c'est peu de chose. Vous décrivez deux toques de loutre, ornées « d'une plume aiguë », que nous avons fort bien reconnues. La pensée était charmante, on ne peut plus aimable. Mais, mon pauvre Pierre, ce sont deux horreurs de l'hiver dernier, dont vous auriez mieux fait de ne pas parler.

J'étais rouge comme un coquelicot ; elle l'a vu, et, tout de suite, elle a repris :

— Ne vous troublez pas. Vous n'êtes pas obligé de savoir que ce n'est plus la mode. Nous ne sommes désignées par aucune initiale, et puis la plupart de nos amies, arrivées comme nous de la veille, n'avaient pas plus que nous leurs toilettes neuves.

M. Laubriet est rentré là-dessus. Nous nous sommes mis à table. Mademoiselle Madeleine, pour réparer cette petite blessure qu'elle m'avait faite sans le vouloir, sans penser qu'on ne doit pas plai-

240 LES NOIOLLET

santcr avec les gens de ma sorte, déjà froissés de tous côtés par la vie, m'a fait causer de plusieurs sujets qui rentraient mieux que les modes dans ma compétence : un peu de littérature, de théâtre, de chronique parisienne. Je crois que j'ai assez bien réussi. J'avais la petite supériorité d'informations que donne le séjour à Paris sur des châtelaines qui viennent de passer six mois en province. Il y avait sur la table une corbeille de roses d'arrière-saison apportées de Vendée, légèrement ternies déjà, jolies encore, et conservées peut-être à mon intention. Leur parfum doux, un peu triste, me venait, à moi, et me troublait par moment, disposé que j'étais à m'émouvoir de toutes choses. Tandis que M. Laubriet ou mademoiselle Marthe causait, involontairement mes yeux se reportaient sur ces fleurs qui avaient làbas leurs tiges, et qui venaient là, comme moi, coupées par la même main sans doute, à peine regardées maintenant. Précisément au-dessus d'elles, de l'autre côté de la table, le beau visage fier de mademoiselle Madeleine s'enlevait, éclairé par la lumière crue de la lampe. Elle était vibrante d'entrain et d"esprit. Elle avait même une plénitude, une liberté dans la joie qu'aucune nuance de compassion ou de rêve n'atténuait. Je la revoyais petite. déji insolemment fêtée par la vie, quand elle courait dans nos prés, parmi les boutons d'or que nous nommions des alléluias. Bien d'autres pensées m'entraînaient, et puis M. Laubriet, d'une question

LES NOELLET 24t

rapidement jetée, me ramenait au présent. Je ressaisissais i!i grand'peine mon imagination emballée. La conversation était pleine de ces soubresauts.

Pas un mot de la Genivière. Le thème était trop délicat. Par un raffinement d'éducation, toute cette famille qui me recevait pour la première fois à sa table s'ingéniait à causer d'autre chose. Je le sentais, et une inquiétude en naissait en moi.

Après le dîner, madame Laubriet s'assit au coin de la cheminée du salon, me fit asseoir près d'elle, et la question jusqu'alors réservée se posa naturellement entre nous deux. Mademoiselle Madeleine, debout non loin, mais presque complètement détournée, maillait un grand hamac dont elle avait accroché le bout à l'espagnolette d'une fenêtre. .M. Laubriet et Marthe feuilletaient au piano une jjiirtition nouvelle.

— J'ai été d^ux fois voir vos parents, me dit madame Laubriet, et mon mari plus souvent encore. Vous savez, Pierre, que nous avons toujours eu beaucoup d'estime pour ces excellentes gens.

— Ils vous le rendent, madame.

Je n'osai pas m'in former d'abord de mon père, et j'ajoutai :

— Antoinette va bien?

— C'est la plus jolie fille du bourg.

— Et Marie?

— On prétend qu'elle ne tardera pas à se marier. Ce sera une vraie métayère. Vos parents met-

tent leur espoir en elle, et je crois qu'ils ojit raison. L'avenir est là, maintenant.

— Comment vont-ils ?

— Bien vieillis, Pierre, votre père surtout.

— Lui avez-vous parlé de moi?

— Naturellement.

— Qu'a-t-il dit?

Madame Laubriet, qui jusque-là considérait distraitement le dessin de l'écran japonais qu'elle tenait tourna vers moi ses yeux bruns, d'un velours large, où des pensées sages passaient l'une après l'autre.

— 11 est toujours irrité, dit-elle. Et que voulezvous, mon enfant, je le conçois. Vos parents n'ont pu comprendre une déterminalion comme la vôtre. A présent surtout que Jacques leur manque, voilà une métairie qui tombera de plus en plus aux mains des valets de ferme. Je ne sais rien de si triste que cet abandon de la terre.

— Mais, madame, ai-je répondu assez vivement, mes sœurs se mari(,'ronl, connue vous venez de le dire, et continueront la tradition paternelle ; moi, je l'ai rompue.

— Vous ne l'avez pas regretté ?

— Non, madame.

— Je souliaite que vous ne le regrettiez jamais. Il y avait là pour vous une vie si honorable, si large, si belle!

— Enfin, madame, vous admettriez donc qu'un

homme qui a fait ses études put retourner à la charrue ?

Elle hésita un peu, ses yeux se reportèrent sur l'écran, et elle répondit négligemment :

— Je ne dis jias cela, Pierre.

Klle ne le disait pas, mais elle le pensait. Mademoiselle Madeleine tirait plus lentement son aiguille de bois chargée de cordelette bleue, et je me sentais écouté par elle. Je ne sais quelle audace me vint.

— Non, madame, ai -je répondu à demi-voix mais fermement, cela est impossible. Chacun a sa voie en ce monde. Ma séparation d'avec la terre est irrévocable. J'ai une ambition très différente de celle de mes parents ; désormais je lui appartiens tout entier.

— Et c'est ?

— C'est de me faire un nom, madame. Combien de fois, depuis que je suis au journal, n'ai-je pas coudoyé des hommes sortis comme moi d'une métairie, même de plus bas que moi, puisque après toul mon père est maître chez lui, qui sont maintenant peintres, statuaires, musiciens, écrivains, qui forment urio élite à côté de celle de la naissance et de la forlime, partout à sa place et partout bien reçue ? Ici int'me, madame, j'en ai rencontré plusieurs. Eh bien, mon ambition serait qu'après m'avoir reçu d abord à titre d'enfant des Mauges, par commisération...

— Oh! Pierre!

— Mettons par bonté, madame, vous fussiez fière un jour de Pierre Noellet, du Fief-Sauvin. Et ce jour là, combien je vous remercierais de m'avoir accueilli, de l'encouragement, plus grand que vous ne pouvez le supposer, que la moindre de vos attentions m'aura donné !

Je crus rem.irqucr que mademoiselle Madeleine appuyait beaucoup sur le nœud de son fil, sans recommencer une nouvelle maille. Que pcnsaitclle? Je ne voyais pas son visage. Et le coup d'œil que je jetai de son côté me montra seulement que l'ovale ferme de sa joue s'était un peu relevé.

Madame Laubriet, touchée peut-être, mais non convaincue, souriait faiblement.

— Ne croyez pas, dit-elle, que je blâme tout dans votre ambition, Pierre. Il y a des fiiTlés (jui ne me déplaisent pas. La vôtre a cela de mauvais seulement que vos parents en ont beaucoup souffert. J'aurais voulu pouvoir vous réconcilier avec eux. Je vois qu'il est trop tard pour revenir sur le passé.

— Beaucoup trop tard, madame.

— Et alors, je ne connais plus aucun moyen de calmer cette irritation de votre père... En savezvous un?

— Aucun, madame. Il y a, d'ailleurs, plusieurs -causes qui nous divisent, mon père et moi. J'ai par deux fois été chassé de chez moi, et, pour y

LES iNOELLET 245

revenir, soyez- en sûre, je ne ferai point le premier pas.

— Ne dites pas cela, Pierre. C'est une mauvaise parole à laquelle je ne veux pas m'arrêter... Le temps change bien des choses.

— Pas beaucoup en Vendée, madame.

Elle a souri un peu douloureusement. Je me suis levé, et je l'ai remerciée. M. Laubriet est venu à moi, l'air dégagé, comme s'il n'avait rien entendu. Nous avons passé dans une pièce voisine, joué quelques parties de billard qu'il a bien voulu perdre .

Et je suis parti.

13 novembre.

Cette première entrevue que je redoutais a doue été bonne. J'ai été mieux reçu qu'auparavant, avec une nuance plus marquée d'intérêt. J'ai pu indiquer à madame Laubriet, devant sa fille, vers quel avenir je tendais. Elle n'a eu l'air ni surprise ni incrédule. Mon ambition ne l'a pas Irop fait sourire. Elle croit comme moi que j'arriverai. Mademoiselle Madeleine, autant que j'ai pu le voir, avait en m'écoutant relevé la tète, de ce petit mouvement fier qu'elle a quand une chose lui plaît. « Votre article sur une Première au Bois n'était pas mal du tout, » m'a-t-elle dit. Sans doute un peu d'expérience et d'usage du monde y manquait. Je le sais bien. Mais cela s'acquiert.

24G LES XOELLET

Je sens ce matin mon courage tout rajeuni et doublé.

Confiance, Pierre IS'oelJet, voilà le vent qui souille. Tu seras quelqu'un. Tu vaincras malgré les obstacles entassés devant toi. Bientôt nul ne songera plus à l'humilité de ta naissance. Ton nom d artiste sera un nom nouveau. Alors ceux qui t'ont blâme t'applaudiront. Alors tu pourras dire à la fortune, à la beauté : « Je suis votre égal, cl je m'appelle le talent. j> Alors lAIadeleine Laubriet pourra t'aimer.

Elle t'aimera, Pierre rsoellet, car tu l'aimes trop!

0 mon vieil ami, quel rêve ! Et c'est le mien plus que jamais! N'y touchez pas : laissez-moi lever.

10 décembre.

M. Laubriet est élu conseiller général, sans concurrent.

J'ai appris la nouvelle par une dépèche, celte après-midi, au journal. Et ce soir, à neuf heures, je sonnais rue La Boëtie : je croyais de mon devoir d'aller féliciter M. Laubriet. J'étais content d'avoir une part dans le succès, et l'ineple amourpropre de nos œuvres me murmurait en roule des mots d'accmùl flatteur.

Quel devin merveilleux!

A peine ai -je ouvert la porte du salon, voici le tableau que i'ai aperçu :

Figurez-vous, au milieu des Laul^riel attentifs et groupés en demi-cercle autour de la cheminée, un inconnu debout, le dos au feu, l'air d'un planteur américain, le bas du visage caché par une longue barbe noire tombant jusqu'au milieu de la poitrine, très grand, un peu courbé en avant vers mademoiselle Madeleine qui l'applaudisait, et disait en riant :

— C'est très gentil, cela, très gentil !

Il se redressa quand j'approchai du groupe, et me toisa du regard. J'étais mécontent de la familiarité de Madeleine Laubriet avec cet étranger. Et il faut croire que ma physionomie exprima un peu la surprise désagréable que j'éprouvais; car madame Laubriet se mit à rire, et me dit :

— Vous ne le reconnaissez pas?

— iNon, madame.

— Ciierchez bien.

— Est-ce que par hasard, ce ne serait pas... ? Ils m'interrompirent tous à la lois, chacun

plaçant une réponse à mon adresse, ou une exclamation à l'adresse du nouveau venu.

— Eh oui, c'est lui, notre cher Jules de Ponthual. Est-il superbe?

— Quatorze mois autour du monde!

— Arrivé de l'Inde hier. A Paris ce matin, et dès ce soir chez nous? Est-ce gentil ?

— Sans prévenir, toujours le même!

— Il a vu des choses!

Mon ancien condisciple Ponthual a laissé pousser sa barbe, il s'est bronzé; mais j'aurais dû le reconnaître : il n'y a pas vingt hommes de cette carrure îà à Paris. Lui n'était peut-être pas plus enchanté que moi de notre rencontre. Il m'a tendu la main cependant.

— Si je n'ai pas mal voyagé depuis quelque temps, m a t-il dit, vous me paraissez avoir fait du chemin, vous aussi.

J'ai vu qu'il était renseigné déjà.

Et tout de suite il s'est remis à raconter le tour du monde, des histoires longues, quelques-unes d'une férocité froide, mêlées de ciels d'or, de marécages d'où s'élèvent des flamants roses, de jeunes fellahines d'Égyple tendant leurs amphores pleines d'eau vers le voya;Acur altéré, et d'alertes, de bètcs féroces, de chasses : tout cela d'un immanquable effet. Les Laubriet l'admiraient. Lui, jouissait de leurs étonnements. Moi, je l'écoulais à peine. Je regardais Madeleine Laubriet, qui ne le quittait pas des yeux, et une jalousie insensée me mordait au cœur. Mademoiselle Laubriet ne perdait pas un mot, pas un geste de son cousin. Lui seul l'occupait. Pour lui cette fière jeune fille était devenue empressée, \)révenante. Elle riait de choses qui n'étaient pas drôles. Elle exagérait les sentiments que pouvaient faire naître les récits de Ponthual, étonnée, craintive, émue pour le moindre danger qu'il avait couru. Tout en elle était une flaUcrie incojisciente ou voulue

à l'adresse de son cousin. Quelque chose de plus fort que le monde et que les conventions et que l'éducation l'avait subitement transformée.

J'étais si malheureux, que je n'ai pu supporter l'épreuve jusqu'au bout.

Après une demi heure, j'ai prétexté un travail urgent à faire pour le journal, et j'ai pris congé des Laubriet.

Je suis sorti dans l'inattention de tous, presque inaperçu, comme un enfant trop petit quand le cercle de famille est groupé autour de l'aïeul qui raconte. Aucun d'eux ne m'a retenu, aucun ne m'a dit : « Vous reviendrez? » Madeleine n'a pas même tourné la tête. Rentré chez moi, devant mes livres, que je n'ai pas le courage d'ouvrir, je revois ses yeux fixés sur Ponthual, ces longs regards où il y avait plus que la joie ordinaire d'un retour.

Et lui, pourquoi s'est-il tant hâté d'accourir vers elle? Que se passe- t-il? J'ai peur de trop bien le deviner. Il a toujours été mon ennemi, ce Ponthual. Au collège, nous ne nous parlions presque pas. Quand je pouvais, au jeu, saisir la balle et la lancer contre lui, je le visais avec une rage secrète, et j'essayais de lui faire mal. Quelque chose me disai. déjà que nous serions rivaux dans la vie. Et le voilà qui se jette à la traverse d'un rêve si ancien et si cher!

Je le déteste.

Hélas! et je vois aussi les avantages qu'il a sur

nioi : la fortune, le nom, l'éducation, j'avais sur lui la supériorité de l'intelligence. Et, ce soir, j'ai été ftupéfail. Comme il a gagné à ces longs voyages! comme, au vivant contact des choses et des hommes, il a réparé l'insuftisance de ses études! Ce n'est |)lus e mêms homme. Je l'ai quitté lourd, ignorant, brutal, et je l'ai retrouvé fort, intéressant comme tous ceux qui ont vu, d'une politesse froide. Quelle transformation rapide chez lui, tandis que moi je remontais péniblement la pente de la misère et de l'obîjcurité.

Madeleine va l'aimer !

Je ne puis supporter cette pensée, mais elle s'impose à moi. Je suis sûr qu'elle l'aimera. Et d'ailleurs, si ce n'est pas lui, elle en aimera un autre avant que j'aie pu monter jusqu'à elle. Madeleine Laubriet a vingt ans, elle est riche, elle est charmante. Elle n'a qu'à choisir autour d'elle. Pourquoi regarderait-elle au-dessous, vers ceux qui luttent, et qui soulîrent?

Le temps me manquera pour atteindre mon rcve; comment ne l'avais- je pas vu tout d'abord? Je le vois si clairement aujourd'hui ! Je comptais sur la gloire, et elle n'est pas venue. Elle ne pouvait pas venir. H y a seize mois que je me débats dans la (ouïe de ceux qui, comme moi, veulent paivenir. Ou'ai-jc gagné aupr's de celle à qui remonte la sonllrance quotidienne de l'effort? JNe suis-je pas aussi loin d'elle qu'au premier jour? Chaque pas

<]iie j'ai fait dans le monde a été une humiliation. Je ne suis personne ici. Ma vie me parait inutile, et vide, et presque coupable. Il aurait fallu des années, des années que je n'aurai pas!

Mes pauvres illusions, je les cherche, et je ne les trouve plus. Même aux jours les plus durs, dans la misère de mes commencements, elles m'entouraient, et me soutenaient. Je les sentais battre de l'aile autour de moi. Je leur disais : u Allez-vous-en, je vous aime et je ne veux pas vous suivre; vous reviendrez plus tard, quand un peu de renommée me rendra digne d'elle : illusions nées de son sourire, mes bien-aimées, allez-vous-en ! » Mais je disais cela faiblement, et il en restait toujours quelqu'une pour me consoler.

Où sont-elles ?

Le vent souffle en tempête, ce soir. Il ébranle mes fenêtres, et secoue ma porte par saccades. A tous les angles des murs et des toits, il s est heurté, brisé, émietté : il crie et il pleure. Tant d'obstacles lui barrent la route! Comme il passait librement, fièrement, là-bas, sur nos collines ! C'était un grand fleuve qui coulait avec un bruit de flots, régulier, monotone et puissant. Et la Genivière, haut perchée sur son roc, était une petite île autour de laquelle il ployait son courant énorme...

Toujours ces souvenirs, toujours!... Mon enfance heureuse, lorsque je l'ai brisée, m'a fait comme une blessure qui se rouvre sans cesse.

Je me demande ce soir avec effroi si je ne me suis pas trompé?... Je ne puis revenir en arrière, et l'avenir est si sombre devant moi !

Que vais-je devenir?

Délaissée, calomniée, Mélie Rainette demeura fière, et ne sortit plus que le moins possible de chez elle. L'amour des fleurs lui élait venu. Elle passait des heures dans son jardin, bêchant et sarclant les herbes, regardant fleurir quelques plantes d'arrière-saison qu'elle s'était procurées çà et là. Vaguement elle se trouvait une ressemblance avec ces végétations combattues par la rudesse du temps. Elle avait pour leur mort des piliés mêlées de retours sur elle-même. Une langueur la prenait. Elle n'était pas malade, mais elle ne se sentait plus aussi forte qu'autrefois. Son visage, par le chagrin, s'était lentement amenuisé. Sous sa cape noire, elle avait maintenant un air de veuve qui pense en dedans à des bonheurs disparus, et

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qui relire autant qu'elle le peut sa pensée de ses yeux.

Puis l'hiver arriva. Tout gela dehors, sauf le romarin, qui dépérissait pourtant avec les années. Ce furent des jours tristes pour iMélie Kainette : car l'abandon s'augmentait d'une misère croissante. Le travail allait mal. Dans toutes les Manges, les fabricants diminuaient les prix. Les commandes se faisaient rares, et les meilleurs tisserands ne recevaient plus de fd que pour trois ou quatre journées par semaine.

Pauvreté, solitude et tristesse de cœur, c'était beaucoup pour une fdle si jeune encore.

Cependant MéUc Rainette ne se plaignait pas.

D'abord, moins occupée au métier, elle donnait plus de temps à ces petits travaux de couture ou de broderie, fatigants, peu payés, mais qu'elle aimait pour eux-mêmes et pour la belle lumière qu'ils demandent. Sa chambre était si blanche et si bien ornée ! Elle s'y plaisait plus qu'ailleurs. 11 y avait là toute la richesse de la maison : des dentelles aux rideaux, un écran de cheminée en mousse piquée de fleurs artificielles, un fauteuil qui avait appartenu au père; une armoire, à peu près vide à l'intérieur, mais d'un bois de noyer si joliment veiné, si bien verni à la cire blonde, que c'était merveille de la voir, et, entre deux flambeaux de verre, sur la cheminée, la couronne de noces de la pauvre mère Uainclte, retirée enlin d'un vieux coffre oii elle

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ava't été reléguée, et replacée bien en vue sur son CJussin de velours rouge.

Les heures que Mélie passait là lui paraissaient plus légères.

Quelques bonnes gens la visitaient aussi de temps en temps.

Mais surtout elle avait une fonction nouvelle qui la charmait. Le curé du Fief, la voyant si vivement attaquée, ne lui avait pas retiré son estime, et, pour la venger des calomnies répandue? contre elle, l'avait chargée d'aider, dans la décoration et le ménage de l'église, la sacristaine, vieille fille dont les yeux se mouraient.

C'était une vraie joie pour Mélie, ce maniement des fleurs, des ornements, des nappes; la distribution de l'encens aux enfants de chœur et la décoration de l'église, la veille des fêtes; quand il fallait retirer des placards les oriflammes, les guirlandes ; diriger le menuisier chargé de les suspendre, se retirer de quinze pas, dire : « Plus haut ! plus bas ! là, c'e.-t bien ; » recouvrir de feuillages frais d'anciens arceaux qui avaient servi, ou disposer en amphithéâtre, des deux côtés de l'autel, les lauriers-roses et les palmiers envoyés des serres de la LandeLue. Le goût de Mélie pour cet emploi, qui s'harmonisait si bien avec son caractère, s'était encore accru de tous les mépris qu'elle avait soufferts. Le recueillement de ces voûtes blanches lui plaisait. Elle s'y sentait à l'abri, trèsoubhée et très loin de tout le reste. Pour

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une banderole bien attachée et retombant avec grâce, pour une inscription en lettres d'or sur le fond léger d'une mousseline, ou seulement pour un linge parfumé d'iris dont elle développait les plis devenus lisses et brillants du passage du fer, elle éprouvait des joies de petite enfant que tout enthousiasme, dont toutes les sensations ont des ailes. Même les devoirs les plus humbles acquéraient là, pour elle, un charme singulier. Et quand elle lavait le carreau ou frottait à la cire le bufîet de la sacristie, le silence de ce lieu, qu'animait à peine le grésillement des vitraux entre leurs mailles de plomb, causait à Mélie Rainette une impression de paix profonde et délicieuse.

Son chagrin, d'ailleurs, et ses regrets avaient pris la tranquillité des choses qui durent. Dans son âme, qu'ils ne troublaient plus, les souvenirs passaient avec cette apparence d'événements très anciens que; leur donne une brisure de la vie. Elle se revoyait petite, adolescente, puis déjà femme, à l'heure où, sans qu'elle s'en rendît bien compte, son amitié protectrice pour Pierre Noellet avait changé de nature : amour qui n'avait point paru, qu'elle n'avait pas avoué, et qui s'était flétri tout entier dans son cœur. Et comme font les mères pour les enfants qu'elles ont perdus, ornant elles-mêmes la terre où ils dorment, Mélie groupait autour de cette tendresse ensevelie les visages, les mots, les moindres circonstances au milieu desquelles la chère morte était née.

LES NOELLET 2u7

Douceur des tombes aimées, elle vous connaissait bien !

Quelquefois cependant, le courage lui manquait, les jours où la misère était plus grande, ou lorsqu'un incident lui rappelait, sans qu'elle y fût préparée, des joies finies pour elle et des amitiés brisées.

L'un de ces jours-là, ce fui le 28 décembre, quand elle vit passer, au matin, les gens de deux fermes de Villeneuve qui se rendaient à la Genivière Elle savait que le métayer avait convoqué une guerrouée d'amis pour serper de l'ajonc dans une lande qu'il voulait défricher. En d'autres temps, elle serait partie avec eux. Elle y songea bien après qu'ils furent disparus, assise dans sa chambre, près de son maigre feu couvert de cendre pour qu'il durât davantage. Eux ne la virent point, et, bruyants, ils traversèrent le bourg. Et avant que la nuit fùl tombée, ils avaient mis à bas ce vieux coin de lande, un des derniers du pays, qui descendait vers l'Èvre, foret de genêts et d'ajoncs, plus haute qu'un homme, que le printemps vêtait d'or chaque année. Hommes et femmes, à coup de serpe ou de faucille, ils abattaient les longues tiges épineuses. D'autres les liaient en fagots, les mains saignantes de toutes les piqûres do la brande. Ils allaient vite en besogne. Ils riaient. La terre apparaissait, rousse de dél>ris morts, sans un brin d'herbe, hérissée de troncs aigus dont le vent séchait la tranche humide et verte encore. Quand le soleil baissa, quatre feux allumés

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iin.x quatre coins élevèrent leurs colonnes de famée qui, bientôt poussées, tordues, roulées par-dessus les collines, apprirent à la vallée procliaine que l'épais fourré où jadis les choaans s'étaient cachés, où leurs petits enfants s'abritaient pour garder les moutons, que la lande du vieux temps, pleine de chansons et do fleurs et de souvenirs, comme tout le reste avait vécu.

Alors, pour finir la journée, après le repas du soir, les jeunes gens se mirent à danser une gavotte, selon l'usage lorsqu'un chef de métairie convoque une guerrouée. Dans les deux chambres de la Genivièrc, deux par deux, puis tous ensemble. Us sautaient, les filles gravement et les gars un peu animés par les libations du souper. Les marraines mariées, debout le long des murs, regardaient en filant leur quenouille. Il n'y avait pas de violon, ni de biniou, à cause de la mort de Jacques trop voisine encore. Mais deux filles, qui avaient de petites voix claires, s'étaient mises à gavolter avec la langue : « Ah, ah, ah, ah! » et cela suffisait pour mener la danse, lis dansaient tous, excepté Marie Noellet, assise dans un coin, et qui tendait, avec son air digne et un peu triste, un pichet de boisson de cormes aux danseurs fatigués.

Il était plus de dix heures, quand les anciens et les marraines emmenèrent la jeunesse, et s'éloign^'rent avec elle, jelant encore, dans la nuit calme d'hiver.

des bruits joyeux de pas el de voix qui revenaient en arrière jusqu'à la ferme.

Louis Fauvêpre était resté.

Pendant que Marie et ses sœurs aidaient la mère à remettre en ordre les chaises et les tables entassées dans les coins, lui, songeur, assis sur un banc près de la fenêtre, il attendait le métayer, qui était allé faire un peu de conduite à ses gens de la guerrouée. Son entrain de tout à l'heure était tombé. Sa belle allure militaire, que copiaient les gars du Fief, avait fait place à une gaucherie étrange, et il semblait mal à l'aise sous le regard de ces deux jeunes filles qui allaient et venaient, actives, silencieuses, émues aussi. Une même cause les agitait diversement les uns et les autres. Surtout quand Marie traversait la chambre, et s'approchait du banc, Louis Fauvêpre n'osait plus lever les yeux.

Et sur la bouche sérieuse de la jeune fille, un petit sourire lier se dessinait, comme le premier bourgeon d'une graine qui veut fleurir.

Le métayer rentra, secoua son chapeau couvert de givre, et, apercevant le jeune homme, il alla s'asseoir à quelque distance de lui, sur le banc. Puis, de la tête, il congédia les femmes

Les deux hommes demeurèrent seuls, éclairés par le fagot de brande sèche qu'avait allumé Marie. Le plus jeune se taisait, ne sachant par où commencer ce qu'il avait à dire, et ce fut le vieux qui parla d'abord.

— Tu as l'air tout émoyé, mon gars, dit-il, qu'as-tu donc?

— Vous le savez bien, maître Noellet.

— Ça se peut que je m'en doute, mais faudrait voir tout de même, répondit le paysan, qui redressa la tète, et, la face un peu tirée par l'émolion, les yeux vagues vers le fond de la salle, se recueillit pour écouter.

— Maître Noellel, voilà : je ne crois pas qu'il vous ait été fait de mauvais rapports sur moi?

— Non, mon gars.

— Vous avez toujours été l'ami de mon père.

— Et du père de ton père, un ancien que j'honorais .

— Je gagne h présent ma vie, maître Noellet, même un peu plus.

— C'est bien, Louis Fauvépre, c'est très bien, cela!

— J'ai l'ùge de m'établir.

— Je ne dis pas non .

— Et c'est votre fille Marie que je voudrais.

La lourde main de Julien Noellet s'abattit sur l'éjiaule du jeune homme, leurs yeux se rencontrèrent.

— Mon pauvre gars, dit-il, je n'ai pas besoin d'un charron chez moi. J'avais deux fils, vois-tu bien : l'un est mort, l'autre est comme mort. Puisque je n'en ai plus, il faut que celui qui sera mon gendre tienne la charrue à leur place, h la mienne quand je ne serai [)lus là.

LES NOELLET 2Gl

Puis, baissant le ton, il ajouta:

— Tu trouveras femme ailleurs, mon Louis, il ne manque pas de filles à marier dans la paroisse.

— Non, c'est la vôtre que je veux, maître Noellet, dit Fauvèpie impétueusement.

— Tu ne l'auras pas, fit le métayer.

— Oh! si, je l'aurai! quand je devrais quitter mon père et changer de métier! J'ai fait un peu de tout dans ma vie, maître Noellet : soldat, forgeron, mais toucheur de bœufs et charrueur aussi. Vous savez bien que, cet été, quand le travail n'allait pas assez pour le père et pour moi, je me suis loué à la métairie de la Grande- Écorcière. La terre, ça ne méfait pas peur, allez. Donnez-moi Marie. J'habiterai la Genivière avec vous. Et j'y resterai à votre place quand vous ne serez plus du monde. Maître Noellet, si vous voulez un fils pour conduire vos charrues, me voilà!

Il s'était levé tout droit, superbe ; ses yeux flambaient, ses bras musculeux croisés "sur sa poitrine bossuaient les manches courtes de sa veste. Et le métayer, qui s'était dressé à diini, le considéra un temps tout saisi et tout fier. La sève lui monta du cœur moins vite qu'à l'autre qui était jeune, mais elle monta. Son regard devint brillant, toute sa physionomie se détendit; il oublia pour un instant sa peine en voyant qu'un fils lui était venu, que devant lui se tenait un vrai paysan, un Vendéen amoureux de la terre noire, un maître futur de la

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Gcnivièrc, de la même race que les vieux. De ses deux bras il l'embrassa fortement, et, touchant do SCS chevt ux gris la tête hardie du jeune homme :

— Alors, dit-il, je veux bien. Dimanche, lu pourras lui causer, Louis Fauvèpre !

C'était le mot des fiançailles. L'âme des aïeux devait être là quand il fut prononcé. Toute la maison blanche eut un frisson pour saluer l'héritier. La porte battit doucement. N'étail-cc pas la joie qui rentrait? La flamme du foyer jeta un grand éclat. De l'autre côté de la muraille, il y eut un frôlement do robe, un pas glissant qui s'éloignait. Au bout de la cour un rouge-gorge, en rêvant, jeta trois noies dans la nuit.

A la même heure, Pierre Noellet, invité la veille par un mot de M. Laubriet, entrait dans les salons de l'hôtel de la rue La Boclie : « Venez, mon cher, tous nos amis' seront là demain au soir; votre place est au milieu d'eux. »

Il y avait beaucoup de monde ; aussi, après avoir salué la maîtresse de la maison, Pierre s'était retiré dans son observatoire habituel, près d'une fenèlre.

lAIalgré le laconisme du billet de M. Laubriet, il avait eu le pressentiment qu'une chose cruelle l'attendait la. Il était venu quand môme, par une sorte de bravade désespérée, par ce sentiment, formé d'orgueil et de courage, qui nous jette au-devant

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d'une douleur ou d'un danger qu'aucune fuite n'éviterait, et nous fait lui dire : « Tu me cherches, eh bien ! me voici, frappe en pleine poitrine, et que je te voie bien en face. » Son vieux grandpère lui avait transmis ce sang batailleur. Pierre Noellet redoutait tellement cette nouvelle au-devant de laquelle il accourait cependant, que, depuis quinze jours, il n'avait pas reparu chez M. Laubriet. Très pâle, et sans se préoccuper des jeunes gens qui passaient près de lui, leur claque blasonné à la main, étonnés et souriants de Fair tragique de ce pauvre garçon, il suivait des yeux mademoiselle Laubriet. Elle était regardée par tous, entourée, tout à fait exquise dans une robe réséda à dessins gris et blancs. Son maintien seul, d'ailleurs, la souveraineté passagère du bonheur qu'elle portait au front, disaient assez haut que la fête se donnait pour elle. Son cousin de Ponthual la suivait d ' groupe en groupe comme pour partager les félicitations qu'elh: rec n-ail. Il souriait bonnement dans sa grande barbe. C'étaient autour d'{.ux des habits noirs qui s'inclinaient, de jolies mains de femmes qui se tendaient, gantées jusqu'au coude, un murmure de mots fades et convenus qu'on devine sans les entendre et dont chacun pénétrait, aigu comme un poignard, dans le cœur de Pierre Noellet.

Il avait eu le temps de savourer l'entière cruauté de ces hommages, quand Ponthual, achevant le tour du salon, aperçut si n ancien camarade, el

vint à lui. Madeleine était restée en arrière, parmi plusieurs jeunes filles, ses amies, qui l'enveloppaient de questions et de sourires en étudiant sa robe. Ponthual n'était plus ni insolent ni railleur. 11 avait l'air bon enfant, il tendit à Pierre sa large main bien ouverte, avec la cordialité des gens heureux et des forts qui n'ont point de rancune.

— Eh bien, mon cher, dit-il, vous savez? Pierre toucha à peine le bout des doigts de Ponthual, et répondit :

— Mais non, je ne sais rien.

— Alors, je me hâte de vous apprendre la nouvelle. Nous sommes d'anciens camarades, et je suj»pose que vous vous réjouirez avec moi : depuis avant-hier, je suis fiancé à ma cousine Madeleine... Cria vous surprend?

11 prenait pour de l'étonnement la pâleur et le n;gard à demi égaré de ce pauvre être à qui, sans le vouloir, il brisait le cœur.

— Non, dit Pierre, cela ne m'étonne pas. Et c'est... décidé?...

— Tout ce qu'il y a de plus décidé et ofïiciel. La réunion de ce soir en témoigne. Nous nous marion> au milieu de mars. J'emmène Madeleine en voyage; nous allons... — Tiens, bonjour, cher! vous nous manquiez ce soir...

Ponthual venait de se détourner, pour serrer la main d'un nouvel arrivant.

Le supplice avait trop duré : Pierre se sentait prêt

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à éclater en sanylols. Il sortit de l'embrasure de la fenêtre, et, à travers les groupes, gagna la porte. Une voix lui criait : « Hâte- toi, cache à ce monde en fètc le spectacle de ta peine^ écliappe-toi dans ce grand Paris indifTérent, où les douleurs sont, comme les joies, solitaires, ignorées, noyées, et dont la poussière est faite aux larmes : hâte-toi! »

Et cependant, plus forte qu'elle, au moment où jl allait quitter le salon des Laubriet, une pensée se fit jour en lui: il voulut voir une dernière fois Madeleine.

Elle était un peu loin devant lui, causant avec d'autres jeunes filles, ayant au milieu d'elles le charme incomparable de celles qui se sentent aimées. Et, du premier coup d'oeil, dans l'éblouissement des lumières, des tentures éclatantes, des toilettes en mouvement, par-dessus la foule, Pierre Noellet la retrouva.

Elle aussi l'aperçut Elle crut qu'il entrait. Le sourire de ses lèvres se fit plus gracieux, et, aimablement, mue par une de ces idées prévenantes qui abondaient en elle ce soir, Madeleine fit un mouvement pour aller vers lui, pour le remercier d'être venu, pour se montrer à lui dans sa joie nouvelle où tout le monde prenait plaisir.

C'en était Irop. Pierre Noellet ne put supporter celte vue, et il se sauva...

Bientôt il se trouva seul, dans la nuit fraîche, marchant à pas rapides sur le trottoir de la rue. El

^2GQ LES NOELLET

alors, comme une ironie siuiglante au milieu de la douleur qui lélrcignait, deux mois jelés à sa jeunesse ambitieuse sonnèrent dans sa mémoire :

K Quel dommage qu'il ne soit pas poussé! » disait l'instituteur, et Loutrel répondait, de sa voix chevrotante : « Tu pourrais prétendre à tout, fort comme tu l'es 1 »

Quand la mère Noellet, le soir même, fut avertie que sa fiilo était fiancée à Louis Fauvêpre, elle eut une grande joie. Et tout de suite sa nature Imaginative, emportée au delà du présent, lui fit voir dans cet événement qu'elle avait souhaité un moyen d'amener peut-être le métayer à se départir de la rigueur qu'il montrait pour son fils Pierre, d'envoyer l'heureuse nouvelle là-bas, dans les pays fabuleux oi!i la pensée de la vieille femme s'égarait nuit (^t jour, €t de recevoir en réponse une lettre. Oh ! une lettre, c'était toute l'ambition de la mère Noellet, son rêve depuis longtemps contenu et refoulé, maintenant libre de fleurir à cause du petit rayon qui dorait la Genivière. Quoi de plus naturel et de plus raisonnable ? Se pouvait-il qu'elle mariât sa fille sans que Pierre

2GS Li:s NOEl.H'T

en fût averti ? Et puis un malheur ne vient jamais seul, et la métayère se disait, commentant le proverbe, hélas ! trop vrai pour elle : « Sans doute que c'est de même pour le bonheur, et que l'un attire l'autre. Aujourd'hui, c'est ma fille qui est promise, et, demain, c'est une lettre que j'aurai de mon fils. »

Cependant elle n'osa pas s'en ouvrir directement à son mari. Elle l'avait vu autrefois si rude et irrité contre Pierre, et le ressentiment chez lui, bien qu'attéiuié par le temps, était si visible encore! Surtout elle connaissait, pour l'avoir éprouvé maintes fois, le terrible point d'honneur qu'il mettait h ne pas revenir sur sa parole. Julien ne se dédisait jamais, ni d'un marché ni de la moindre promesse qu'un autre eût traitée légèrement. Et elle savait bien, la pauvre mère Noellct, qu'une larme ou une prière de femme ne suffirait point à lever la condamnation portée contre l'enfant. Elle avait trop souvent essayé pour garder un doute.

Ce fut l'abbé Heurtebise qui se chargea de la commission. « Je lui donnerai l'assaut, dit-il, comptez sur moi, la Nocllette. »

Là-dessus, des jours et des jours passèrent. La mère Noellet n'entendait parler de rien, car l'abbé en toute chose prenait son temps. Il n'était pas de ceux qui abordent les gens n'importe où et n'importe quand. Il fallait, pour qu'il entamât une afTaire, qu'il se sentît dans une certaine disposition d'esprit^

LUS NOELLET 26^

et qu'il crût en deviner une semblable chez celui qu'il rencontrait. A plusieurs reprises, sans doute, il avait trouvé son ami le métayer dans le bourg du Fief, ou dans les champs, ou sur les routes; mais, ;i chaque foi'^, la présence de témoins, l'air affaire de Julien, la couleur du temps, moins encore peutêtre avaient retenu dans le cœur de l'abbé une apostrophe prête à partir.

Un jour pourtant qu'il descendait des hautcuis du Vigneau, par les taillis, pour passer la rivière, il aperçut en face de lui la Gcnivière blanche, et le message de la mère Noellet lui revint en mémoire. Jl ferma son bréviaire sur son pouce, et, réfléchissant, continua de suivre le sentier qui s'en allait parmi les cépées sans feuilles.

Justement le métayer avait entrepris de réparer la passerelle qui traversait l'Evre au bas de son ancienne lande, simple tronc de châtaignier jeté d'une rive à l'autre, dans les âges anciens, et qui, fendu par le soleil, creusé par les pluies, ressemblait à présent k un petit bateau d'écorce à moitié plein de terre noire. 11 s'était donc improvisé charpentier, et, à cheval sur le tronc, le recouvrait d'une belle planche neuve de chêne qu'il clouait aux deux bords. Ses longues jambes pendaient, et l'Evre au-dessous co" Jait grise, lente, moirée par l'épanouissement silencieux /les remous.

Lui aussi, il songeait à Pierre.

11 était rendu à la moitié environ de son travaiL

i70 Li:S NOELLET

lorsque, en avançant la main pour i)!"endre un outil dans sa boîte, il leva les yeux par hasard, par habitude de regarder le temps, et reconnut, dans le sentier en pente du taillis, l'abbé Heurtebise qui descendait vers la rivi-Ve.

Cela dérangeait fort le métayer d'avoir à lui céder la place. Mais il n'en fit rien paraître, remit un à un ses outils dans sa boîte, et, n'étant plus assez sûr de ses vieilles jambes pour remonter en équilibre sur la passerelle, s'aidant de ses deux mains, il se recula, toujours à califourchon, par petits coups jusqu'à la rive.

L'abbé franchit le pont de son large pied qui faisait craquer la planche mal assujettie, et s'arrêta près de Julien. Ils étaient de taille égale, mais le métayer, quoique plus jeune d'au Jiioins dix ans, n'avait plus l'attitude martiale ni le regard étonnamment énergique et vivant de son aîné.

— Eh ! dit l'abbé, tu vas donc à cheval sur les troncs d'arbre, maintenant?

— Que voulez-vous ! répondit Julien, j'ai mon double poids de chagrin, moi, et ça me rend lourd un peu.

— As-tu des nouvelles de ton fds? demanda brusquement l'abbé.

Le métayer parut affecté de la question, et ^ibaissa les yeux sur la boîte f[u'il tenait à la main.

— rs'on, répondit-il. je n'en ai pas.

— Depuis quand?

Julien se tut.

— Ta-t-il écrit depuis le mois de mai? reprit lo curé.

— Non.

— Et de chez toi, lui a-t-on écrit?

— Pas plus.

— Nous sommes à la fin de février, Julien, il y a huit mois de celai

— Je les ai bien comptés, dit le métayer.

— Oui, tu en souffres. Mais ce n'est pas assez, mon bonhomme. Ton fils a eu des torts, des torts graves. Tu as usé de ton autorité, et tu étais dans ton droit. Peut-être pourtant l'as-tu excédé un peu, Julien?

— Comment donc?

— En défendant à Pierre de t'écrire. Aujourd'hui, tu ne sais plus rien de lui, ni de son âme ni de son corps. Sais-tu seulement s'il est vivant?

Le mot porta. Le métayer tressaillit, et leva rapidement la tète. Dans ses yeux, arrêtés sur ceux de l'abbé, une anxiété subite s'était éveillée.

— Vivant? répéla-t il, vivant ?

— Ne prends pas peur, Julien. Ce n'est qu'une manière de parler. S'il était mort, tu le saurais : M. Hubert ne nous a-t-il pas raconté qu'il le voyait quelquefois ? Non, il est bien sûr encore parmi les vivants. Mais est-ce là tout ce que tu dois savoir de lui, de ton seul fils, Julien Noollet? Et

faut-il que la fille se marie sans qu'il en soit avisé? Le métayer étendit le bras du côté de la Genivière, comme pour la prendre à témoin.

— J'ai quelquefois manqué à mon père dans de petites choses, dit-il : jamais je ne l'ai vu revenir le premier.

A quatre-vingts lieues de distance, Pierre, dans le salon des Laubriet, Julien, sur le bord de l'Èvre, s'étaient rencontrés pour faire la même réponse à la même interrogation.

L'abbé Ht^urtebise regarda autour de lui la terre de l'ancienne lande , défoncée par un premier labour, et encore agglutinée en grosses mottes d'oîi sortaient à l'air libre, tordues, brisées, mortes déjà, les racines d'ajonc ou de genêt. Une petite tristesse voila son visage.

— Le passé, dit-il, mon pauvre Julien, où est-il donc? J'en suis comme toi de ce temps-là, et pourtant je te dis ; Il ne faut pas rester comme vous êtes, ton fils et toi, ça ne vaut rien, ni pour lui ni pour toi.

Il n'insista pas davantage, connaissant trop bien son homme et son pays pour supposer qu'il emporterait du premier coup cette redoutable place forte d'un ressentiment vendéen. D'un mouvement rapide de la tête, il salua Noellct, et, par la bordure du guérct où des brins de bruyère à demi déchaussés pendaient encore, il n-nionln le rofonu devers Villeneuve.

Le paysan se détourna, se remit à cheval sur le pont, et recommença à clouer le châtaignier sur le chêne. Mais, tandis qu'auparavant son marteau n'arrêtait pas, criblant les échos de ses notes régulières, à présent il y avait, d'un clou à l'autre, un intervalle. Julien Noellet songeait à ce que venait de lui dire l'abbé Heurtebise. Et, de temps à autre, un mouvement brusque de ses jambes, marquant sans doute une exclamation muette de sa pensée, effrayait quelques po'ssons de surface, qui plongeaient dans le courant de l'Èvre toujours lent, froid, maillé d'écume fine.

Il songoait, il était soucieux, mais non encore décidé. Cliez les hommes de la campagne, les résolutions croissent et mûrissent lentement comme des moissons. Julien se tenait h lui-même de longs discours, il revivait le passé en travaillant à ses champs, il se sentait entraîné tantôt par le chagrin à dire oui, tantôt par l'amour-propre à diio non. Quelques semaines s'écoulèrent dans celle lutte douloureuse. Peut-être eût-elle duré davantage, si la vie ne lui avait tout à coup posé de nouveau la même question et dans des termes qui ne permettaient plus d'hésitation.

L'époque fixée pour les noces de Marie approchait, en effet. Or, un des derniers dimanches, après vêpres, la jeune UUo, comme c'avait été la

coutume depuis ses fiançailles, attendait Louis Fauvêpre, qui devait venir « lui causer ».

La joie et les larmes, ceux qui meurent et ceux qui se marient, les mêmes murailles voient tout passer. Au milieu de la salle de Genivière, le métayer, assis sur le banc devant la table, se reposait un peu, les pieds blancs encore de la poussière de la route. Il rentrait du bourg. La métayère pliait son capot étendu sur la couverture d'un lit, hélas ! vide à présent. Marie, debout, écoutait. Elle entendit un pas hardi sur les pierres de la cour. Et un petit frisson la transfigura. Elle devint toute charmante de plaisir et de trouble mêlés. Et, quand il entra, lui, dans ses beaux habits, fier et sûr d'être aimé, elle alla au-devant de lui, mit la tête sur l'épaule de son promis, et se laissa embrasser, moitié riante, moitié sérieuse, eu regardant du côté des vieux.

Julien fit asseoir son futur gendre en face de lui.

Son visage rude et triste s'épanouissait toujours un peu quand il voyait ce Louis Fauvêpre, que l'amour avait couveiti à la terre. Un bon rayon d'espérance lui réchauffait l'âme. Il apercevait un avenir prochain où la métairie, mieux travaillée par des mains jeunes, rapporterait plus encore à ses maîtres, où lui-même se déchargerait des plus lourdes besognes, et se donnerait moins de tracas et de fatigue. Car, sans être âgé, il se sentait usé. Il était à ce point de la vie où les ambitions se reti-

iciit des postes lointains, et se replient pou à peu vers le foyer, comme vers la halte suprême. Les marraines ne l'avaient-elles pas vu, pour Ia| romière l'ois, semer des volubilis el d'autres menues graines au pied de la treille de vigne, et prendre goût à fleurir le devant de sa maison ?

Lors donc que le jeune homme fut assis de l'autre côté de la table, Julien Noellet dit joyeusement :

— Va me chercher une bouteille de muscadet, Marie : nous boirons aujourd'hui à vos noces qui viennent.

Et il ajouta, pour Louis Fauvèpre :

— Le temps est lourd : m'est avis que nous aurons de l'orage ce soir.

— Peut-être, dit le jeune homme, et ce sera bon pour les vesceaux qui souffrent de la sécheresse.

— Tu dis bien, Louis Fauvèpre, un peu d'eau leur ferait du bien et aux froments aussi.

— Ils sont beaux, vos froments, maître Noellet; vous verrez que, pour mon entrée h la Gcnivière vous aurez vos greniers pleins.

— Ça sera toujours comme ça, maintenant, mon ami : tu m'as ramené la chance.

Marie, en ce moment, posa la bouteille et deux verres sur la table. El, ccjnnne elle regardait du côté des étables, par la porte demeurée ouverte :

— Que voyez vous donc? demanda Fauvèpre.

— Deux pies qui chantent, répondit-elle : nous allons avoir de la compagnie.

Elle était naïve, cette grande et belle fille; elle répétait, non sans y croire un peu, ce qu'elle avait toujours entendu dire : « Quand deux pies chantent, c'est de la compagnie qui arrive. »

— Bah ! dit Fauvêpre, qui pourrait venir ?

— Personne, répondit Julien. Autrefois, le dimanche, si lot vêpres dites, c'était à la Genivière une procession de marraines avec leurs petits gars, ou des métayers qui avaient affaire à moi. Mais quand il y a eu du deuil dans une maison, vois- tu, ça fait fuir le monde. Les pies se trompent.

Il n'avait pas achevé sa phrase que le facteur apparut, sa canne passée sous le bras, et entra en secouant ses souliers poudreux

— Tu as donc vu les verres sur la table ? dit le métayer.

— Non, j'ai là une lettre pour vous.

Les yeux de Fauvêpre et des deux femmes se portèrent aussitôt sur Julien Noellet, qui se leva, saisi d'un grand trouble.

— D'où vient-elle ? demanda-t-il avec effort.

Le facteur fouilla dans sa gibecière de cuir, et répondit :

— De Fontainebleau.

— Je- ne connais pas ce nom-là, reprit Julien, estce que c'est loin de Paris ?

— A peu près comme d'ici Nantes, dit le facteur .

Et il lendit la lettre au métayer.

Celui-ci la prit dans sa main toute tremblante; il considéra un instant l'écriture.

— Non, dit-il lentement, ça n'est pas de lui.

Et voyez cette contradiction humaine : il avait juré de refuser toute lettre de son fils, et cependant quand il reconnut que celle-là n'était pas de lui, ses yeux se remplirent de larmes.

— Tiens, dit-il, Louis Fauvépre, lis donc à ma place : je n'ai pas la ' vue assez claire aujourd'hui.

Le facteur s'éloigna, et le jeune homme, brisant l'enveloppe, lut à haute voix :

<x Fontainebleau, 16 avril 183...

» Monsieur Noellet, je vous écris, mii par la sincère amitié qui m'anima toujours pour votre fils, depuis que j'eus le plai^ir de le connaître à Paris, quai du Louvre.

» Pierre n'est plus tel qu'il a été. La vie, qui semblait lui sourire, s'est tout à coup assombrie pour lui. La cruelle déception du 28 décembre l'a désespéré, et lui a fait perdre toute vigueur et toui ressort. Il ne fait plus rien, il est malade, sa position au Don Juan est compromise, m'assure-t-on . Le chagrin, l'oisiveté, l'absinthe, si dangereuse, le conduiraient promptemcnt à la situation la plu déplorable, si quelque aminé venait vous prévcnii du danger. Ce rôle, je l'ai pris. Maintenant, c'est à

vo'is d'aviser. Faites votre devoir : je crois avoir fait le mien.

» Votre dévoué serviteur,

» CHABERSOT. i>

Quand Louis Fauvèpre eut fini de lire, il y eut un silence assez long. Celte lettre était en partie mystérieuse pour les habitants de la Genivit^re, à cause des formes trop peu simples du vieil humaniste et des événements, inconnus d'eux, auxquels il faisait allusion. Ce fut la mère Nocllet qui, la première, rompit le silence.

— Pierre est malade comme l'autre! s'écria-t elle ou fondant en larmes ; tu vois, il n'a même plus la force d'écrire !

— Est-ce une raison? dit le métayer; je lui ai défendu d'écrire, et cela suffit, je pense !

— Pauvre enfant ! reprit-elle. Et ça ne te fait rien, cette lettre-là? Tu ne vois pas qu'il est malheureux ? qu'il est...

— 11 est puni, dit iXoellet ; je savais bien qu'il le serait, mais de quelle manière, voilà ce qu'on n'explique pas.

11 parlait sans rudesse, et son air, le son de sa voix, montraient bien que l'ancienne colère avait fléchi. Mais la mère Noellet était trop émue elle-même pour s'en apercevoir.

— Tenez, continua-t-il, voyant que Marie pleurait aussi, allez-vous-en, les marraines : vous n'em-

pécherez rien avec vos larmes. C'est avec Louis Fauvêpre que je veux causer de celte alFaire-là.

Elles se retirèrent dans la chambre, et, quand ks hommes furent seuls :

— le 28 décembre, demanda le métayer, qu'estce qu'il y a eu?

— C'est le jour où vous m'avez accordé Marie, maître Nocllet.

— Oui, je me souviens, après la gucrrouée partie. Mais ce n'est pas de ça que parle la lettre. Comment dit-elle?

— « La cruelle déception... »

— Sais-tu ce que c'est ?

— Ma foi, non.

— 11 est malade, il a du chagrin, voilà qui est sûr, dit le père.

— Il boit, ajouta Fauvêpre, il s'enivre avec d»' l'absinthe, et c'est mauvais, cela.

— Vraiment?

— J'ai vu des hommes, au régiment, qui en mouraient.

— Qui en mouraient ! répéta le métayer.

Il cacha sa tète dans ses mains, réfléchissant à cette nouvelle si soudaine et si grave. Mais aucune idée ne lui vint : rien que des visions confuses de son fi''* et un grand trouble de cœur. Alors il prit la ma\n de Louis Fauvêpre.

— Je ne peux me décider à rien, dit-il. Tiens, mon bon gars, conseille moi : que faut-il faire?

— Voulez VOUS mon avis tout franc ?

— Dis-le.

— Allez chercher votre fils !

— Y penses-tu, Fauvêpre ? Aller vers lui, un gars qui m'a menti !

— Je le sais.

— Q.ii a été cause de la mort de Jacques, qui ne m'a fait que de la misère et de la honte depuis qu'il est homme...

— Maître Noellet, dit résolument le jeune homme, le temps a passé là-dessus. Et, puisque l'ierre est malade à présent, vous ne devez plus penser qu'à une chose, c'est qu'il est votre enfant et qu'il a besoin de vous.

— S'il est malade, les médecins le soigneront là-bas, et, s'il veut revenir, une fois guéri, il est d'âge à retrouver la route qu'il a prise pour s'en aller.

— Il ne la reprendra pas tout seul, maître Noellet, après que vous l'avez chassé.

— D'ailleurs, il ne m'appelle pas.

— La lettre vous appelle pour lui. Allez le chercher, maître Noellet.

— Et après ?

— Après, il sera temps dé penser à mieux. Je ne sais pas ce qui arrivera, mais vous aurez fait votre devoir.

— C'est que je n'ai jamais voyagé si loin, dit Noellet ébranlé.

— Eh bien, vous commencerez, répondit le jeune homme. On commence à tout âge. Si vous avez besoin d'un compagnon, prenez Antoinette; pas Jlarie, par exemple.

Le métayer réfléchit un peu, les sourcils rapprochés, la tête penchée sur la poitrine. Puis il se redressa, leva son verre à la hauteur de ses yeux.

— Tu es un homme ! dit-il. Buvons à tes noces, Louis Fauvêpre; car nous n'avons pas bu encore !

Ils burent, reposèrent les verres sur la table, et demeurèrent silencieux, tandis que les femmes, n'entendant plus rien, rentraient, et cherchaient à lire sur le visage des hommes ce qui avait été décidé.

Au bout d'un moment, le métayer dit en regardant Fauvêpre :

— Oui, mon ami, j'irai chercher mon fils. La mère Noellet joignit les mains.

— Qu'as-tu dit là? s'écria-t-ellc. Noellet, ne me trompe pas. Tu iras le chercher ?

Penchée vers eux, saisie d'une joie encore anxieuse, elle interrogeait des yeux tour à tour son mari et son gendre de demain, ne pouvant croire à tant de bonheur.

Noëlle/ Hait plus pâle que de coutume, mais plus calme aussi et content de son courage. Louis Fauvêpre considérait Marie, tout fier de se sentir aimé, écouté, presque admiré dans sa famille nouvelle.

La mère Nocllct commença aussitôt à préparer les bagages des voyageurs. Ce n'était presque rien : ils n'emportaient qu'un petit panier noir au couvercle fermé par une cheville pouvant tenir quelques provisions et, dans un mouchoir, uu bonnet et un col blanc pour Antoinette, qui voulait faire honneur à Paris. Mais la métayère mit à trouver ces choses, qu'elle avait toutes sous la main, bien des fois le temps qu'il y fallait. De l'une à l'autre, elle perdait la mémoire, et s'en allait, par un élan de tendresse, vers ce fils dont elle cherchait à s'imaginer le contentement, les premières paroles, quand il apparaîtrait sur le seuil de la Genivière. Car, maintenant qu'il était libre de rentrer, elle ne voulait pas même penser qu'il pût ne pas rêve-

284 I>KS NOËLLE!

nir. Revenir, n'était-ce pas le remède à tout ? Mou Dieu! comment ferait-elle pour supporter cette joie, elle qui ne l'avait jamais revu ! Lui-même qu'alldit-il dire, en voyant arriver à Paris son père et Antoinette, sa sœur préférée, tout éclatante de jeunesse comme un liseron du matin?

Ce cher enfant! elle lui pardonnait si pleinement ses torts, qu'elle se demandait même si elle avait jamais eu au cœur d'autre ressentiment contre lui qu'un grand regret de ne plus l'embrasser. Lui ingrat? 11 ne fallait pas le connaître pour l'accuser ainsi. 11 était si reconnaissant, au contraire, des compliments qu'on lui faisait, quand il accourait de l'école, avec la croix d'argent que voici là, justement, dans l'armoire pleine de souvenirs!... La maladie, le cbagiin dont parlait la lettre, c'était d'avoir été chassé de la Genivière. Pouvait-il n'en pas souffrir, le pauvre, quand elle, presque une vieille femme, ne vivait plus qu'à demi de ne plus voir son NocUet? Mais, maintenant, c'était fini. Louis Fauvôpie — ah! le brave garçon! — avait décidé le père à ce grand voyage de Paris, et Pierre allait revenir, bien sûr.

Vingt fois elle se surprit à songer de la sorte, et, chaque fois, elle se remettait à trotter, en se grondant elle-même d'avoir si peu la tête à soi dès qu'il s'agissait de son Noellet.

Quand elle eut achevé de remplir le panier, d'épinglcr le mouchoir et d'étendre sur deux chai-

SCS les vêtements bien revus et brossés des voyageurs, le métayer et ses filles dormaient déjà.

Longtemps avant le petit jour, tout le monde se leva, elle encore la première.

Elle alluma un feu de sarments, autour duquL'l il y eut des adieux répétés, des recommandations inutiles et douces ; puis, dans le matin glacé, la Roussette entraîna Julien et Antoinette, bien émus de quitter la métairie.

La Roussette trottait toujours vite, sur ses jambes menues, comme une chevrette des bois. De bonne heure elle arriva à Chalonncs. La carriole fut remisée à l'hôtel. Les voyageurs traversèrent à pied les ponts de la Loire, montèrent dans l'express de Paris, et, cahotés, roulés, ne s'arrêtèrent plus qu'à trois heures de l'après-midi, gare Saint-Lazare.

Julien Noellet avait passé tout le temps du voyage à causer avec un marchand de moutons, et Antoinette à regarder, par la portière, l'éblouissement des campagnes fuyantes.

— Vous y voilà, à Paris, maître Nocllcl! dit le marchand de moutons en sautant sur le quai de la gare. Descendez la rue d'Auisterdam, la rue du Havre, traversez le boulevard Ilaussmann : en un petit quart d'heure, vous serez rue Caumartin, près des grands boulevards, devant les bureaux; du Don Juan.

Là-dessus, il quitta les deux voyageurs légèrement épeurés de se trouver seuls si loin de chez eux,

Julien et Antoinette prirent la direction qu'on venait de leur indiquer, et commencèrent leur promenade à travers Paris, leutement, retardés à cliaque croiseuient des rues par tant de voitures ([ui se suivaient. Sur le trottoir, dans le miroitement de la grande ville mise en fête par un jour

de soleil, ils formaient un groupe original, ces deux paysans des Manges : lui primitif, avec sa veste courte, ses cheveux retombants, sa physionomie austère, marchant à, larges enjambées, comme s'il suivait sa charrue, sans plus d'étonnement ni de hâte; elle toute mignonne, avec sa robe noire et sa coiffe de dentelle blanche, éblouie, attirée par mille choses nouvelles. Comme ils longeaient les boutiques, elle restait parfois un peu en arrière; elle aurait bien voulu s'arrêter aux devantures : les modes, les bijoux, les primeurs d'Algérie ou du Mi'li débordant des mannequins, les étalages de lingerie, de poterie et de joujoux même, tout la tentait. Mais son père la prenait par le bras : « Viens- t'en, disait-il, Toinette, c'est ton frère que nous allons voir. » Il ne pensait qu'à cet enfant, pour lequel il avait quitté la Genivière. Pour lui. Paris n'avait qu'un îittrait : son fds. Et toute sa préoccupation était de savoir dans quel état il le retrouverait, comment il lui parlerait, comment il réussirait à l'emmener.

Naturellement, comme ils n'avaient ni la moindre connaissance de Paris, ni l'habitude de chercher les noms des rues sur les plaques bleues des carrefours, ils se trompèrent un peu, et arrivèrent place de l'Opéra. L'immense flot humain coulant à pleins bords sur les boulevards les enveloppa et ils n'avancèrent plus que difficilement, serrés l'un contre l'autre, dans la foule oii leur passage eau-

sait une surprise rapide. On se détournait un instant, Antoinette, émerveillée, ouvrait tout grands ses cils d'or. Ses seize ans étaient une chanson que tout le monde aimait, et rien que pour l'avoir effleurée, plusieurs se sentaient le cœur plus jeune. Un mot de bonne humeur leur montait aux lèvres: « La jolie fille ! o Regardez-la, gens du pavé, c'est la campagne profonde, c'est le printemps qui passe. Et, quand le printemps passe, les âmes volent!

.Julien Noellet, las du bruit qui assourdissait ses oreilles habituées au silence, fit halte au coin du boulevard, et dit à sa fille :

— Antoinette, demande-leur où c'est, le journal. Nous n'arriverons jamais : il y a trop do inaisnis ici,

— Ma belle enfant, répondit un marchand d'oranges ambulant à qui Antoinette s'adressa, vous y êtes : deuxième à droite, à deux pas d'ici.

Après quelques tâtonnements, elle trouva enfin la rue Caumartin et le numéro du Don Juan.

— Ici, dit-elle.

Le métayer, pour la première fois, regarda autour de lui avec curiosité : à sa gauche, le boulevard qu'il venait de quitter, h droite la rue qui fuyait et en face une porte cochère ouverte à deux battants sur un porche encombré de paquets de journaux ficelés. Au-dessus, ù la hauteur de l'entresol, un transparent portait, en lettres rouges ; « Le Don Juan, littéraire, mondain, financier, dix centimes. »

Par l'escalier aux marches poussiéreuses le métayer monta, suivi d'Antoinette, et se trouva bientôt sur le palier, en face de deux portes: Administration, Ri'daclion. Ces deux mots n'avaient pas de sens pour lui. Penuant une minute, il demeura debout, comprimant de la main son cœur, qui battait trop rudement; puis il entra au hasard.

Un garçon de bureau qui lisait, la tète lourde de sommeil et de désœuvrement, les coudes sur un buvard, se détourna. En apercevant les Noellet, il eut un sourire protecteur qui signifiait : « Faut-il être de loin pour ne pas savoir qu'il n'y a personne avant huit heures au Don Juan, qu'à huit heures j'allume tout, et que je me tiens en permanence devant le téléphone. Mais il dit simplement :

— Vous demandez?

— Nous demandons Pierre Noellet, répondit le métayer.

— Vous avez de la chance : c'est le seul de la rédaction qui vienne à ces heures-ci.

— Alors, il y est?

— Oui, mais autant vaudrait dire qu'il n'y est pas.

— Malade, n'est-ce pas?

— Vous le savez? Qui êtes-vous donc?

— Je suis son père, Julien Noellet, du Fief-Sauvin. Cela fut dit avec une dignité simple qui parut

émouvoir, chez cet employé, quelque vieux respect endormi.

— J'avais un bonhomme de père qui vous ressemblait, monsieur JXoellet, dit-il.

Il se leva, considéra un instant le métayer, et ajouta :

— Puisque vous venez voir votre iils, je dois vous [•revenir qu'il ne vous reconnaîtra probablement [)as. Il a eu un chagrin, le pauvre garçon. Je ne -ais pas lequel. Il y a de cela trois mois, à peu près ; il s'est mis à boire de l'absinthe, et vous savez ([ue ça ne pardonne guère : il arrivait ici la tète troublée, incapable de fau'e son service. M. Thiénard s'en est aperçu. Il y a eu des scènes. Et, ma foi, avant-hier...

— Eh bien ?

— Vohii fils a été renvoyé du journal. C'est dommage : un garçon qui promettait. Mais voilà, cette maudite absinthe le tient. Il ne sait plus trop ce qu'il lait : depuis deux jours, il continue à revenir ici comme s'il n'était pas renvoyé. Je le laisse là, dans la salle de rédaction, puisqu'il n'y a personne l'après-midi, et il dort.

— Menez-moi à lui, dit Noellet.

L'homme attira une porte remb jurréo, et, précédant le métayer et Antoinette, traversa un corridor. Au fond s'ouvrait la salle de rédaction, banale, tendue de vert, coupée d'une longue table audessus de laquelle planaient, en accents * circonflexes, les tuyaux de gaz coifTés d'abat-jour à franges, et là, devant lui, Julien Noellet aperçut son

LES NOELLKT 29f

fils. Pierre était étendu sur un canapé, près du mur, les yeux fermés, très pâle, endormi d'un sommeil brutal.

Une grande pitié saisit le père. Il revit par le souvenir le Vendéen robuste et sain qu'il avait élevé. Était-ce bien Pierre, ce maigre jeune homme couché là ? Le sang appauvri qui bleuissait à peine ses tempes, était-ce celui des Noellet, ce sang vermeil qui fleurissait autrefois sur sa bouche ? Comme il était grand temps d'arriver, de prendre l'enfant et de l'emporter au pays !

Julien, en trois enjambées, fut près de son fils, lui souleva la tète entre ses mains, et, de sa voix qui tremblait, se mit à dire :

— Ohé ! Pierre, mon gars, éveille-toi : c'est nv.)i !

i]t, comme Pierre n'ouvrait pas les yeux :

— C'est moi, ajouta le père, c'est Antoinette, c'est la Genivière qui est venue à Paris !

Antoinette avait pris une des mains qui pendait, et, agenouillée, la baisait.

La chaleur de ce baiser d'enfant dissipa un instant l'ivresse lourde qui pesait sur Pierre Noellet. Il ouvrit les yeux, fixa d'un air hébété le petit bonnet blanc d'Antoinette, puis les leva sur le métayer immobile et debout devant lui. Il eut un petit tressaillement, comme s'il avait peur :

— Le père, murmura-t-il, le père!

Et sa tête retomba sur le canapé, et la clarté fu-

gitive qui lui avait fait entrevoir son père disparut dans l'engourdissement du sommeil.

C'était un spectacle honteux:, cet homme jeune, beau, instruit, ainsi tombé et abruti, inerte comme une chose. Pierre avait pu répudier les siens et la terre, il avait pu s'approcher du monde : au fond de lui-même, les passions de l'homme du peuple n'étaient qu'endormies. Elles s'étaient tout à coup éveillées, lorsque l'ambition qui le transformait l'avait abandonné ; au premier chagrin, il s'était mis à boire, comme un valet de ferme congédié.

Julien avait honte, il souffrait de l'air do commisération du témoin qui était là. Chez lui, l'honneur parlait vite. Il prit brusquement sa résolution.

— Dites-moi, fit-il, à quelle heure s'éveillc-t-il d'habitude ?

— Dans la soirée. Mais il n'en est guère plus solide pour cela. Vous voyez qu'il se tue, ce garçon.

— Je le vois bien. Où sont ses bardes? L'homme répondit, après une hésitation :

— Je crois qu'il n'a plus rien, monsieur iNoeilet : il a tout vendu.

— Où loge-t-il?

— Il a changé d'appartement, et je ne saurais vous dire où il demeure maintenant.

Sans en chercher plus long, sans s'inquiéter si cet homme ne mentait pas et n'abusait pas étrangement de la situation où le hasard le mettait, le mé tayer n'avail qu'une pensée : partir, sauver son fils.

— C'est bien, dit- il, je l'emmène tout de suite.

— Où donc?

— Droit à la gare.

— Vous n'aurez pas de train avant ce soir, monsieur Noellet.

— J'attendrai. Tout m'est égal, pourvu que je le sorte de la ville. Je ne suis venu que pour lui, voyez-vous: je veux l'emmener.

Déjà, par la fenêtre, l'homme s'était penché, et hélait une voiture qui passait à vide.

Voilà comment la nuit suivante Julien Noellet, immobile dans l'angle d'un wagon, ramenait en Vendée res deux enfants étendus sur la banquette en face de lui. Ils étaient seuls. Paris, très loin déjà, disparaissait derrière les villas et les masses d arbres bordant la voie. X peine si, par l'échancrure d'une vallée étroite, dernière brèche ouverte sur la grande ville, un ruban d'étincelles dessinait encore quelque rue de banlieue inclinée ou tournante. Le train filait à toute vitesse avec un roulement léger qui berce. Pierre et Antoinette dormaient à demi couchés, sous la lumière de la lampe. Le vieux paysan ne se lassait pas de les contempler tous deux. Il avait l'âme pleine de tendresse émue, pleine de souvenirs. Et parfois, alangui malgré lui par la fatigue, il s'imaginait que c'était dix ans plus tôt, quand ils étaient tout petits, et qu'il allait doucement, pieds nus, dans les deux chambres de la Genivière, voir sa famille endormie.

Longtemps avant d'arriver à la Genivi^re, Pierre A'oellet s'était éveillé. Son père, qui guettait ce moment, lui avait dit : « Eh bien, mon petit, sais-tu où nous allons? Voilà la Vendée qui approche. Avant midi, nous serons chez nous. Es-tu content? » Mais Pierre n'avait rien répondu. Tout le temps de la route, il était resté plongé dans une sorte de rêverie hébétée, se laissant emmener et diriger comme un enfant. Rien ne l'avait tiré de là : pas même l'entrée à la métairie, la vue et les baisers de la pauvre mère Xoellet, à moitié folle de joie, les questions de ses sœurs, l'horizon faiiiilicr d(^ la Genivière. Une indillerence totale et stupidc. Aucune vie dans son regard, autrefois plein de flamme. Le peu de mots qu'il disait lui venaient

LES NOELLET 20o

comme incertains. Pour comprendre, il lui fallait un effort, et c'était une fatigue après laquelle il s'absorbait de nouveau. Dans tout son être, pendant des mois saturé de poison, la vie semblait à moitié éteinte. « H est bien malade ! » pensèrent tous ces braves gens de la Genivière. Et, sans beaucoup tarder, émus d'une pitié secrète, ils se dispersèrent çà et là, où les appelait leur tâche: Marie, Antoinette, le père, et le métivier accouru au bruit de la carriole. Autour de Pierre demeuré près de la cheminée, assis, la tête cachée dans ses mains, le travail quotidien recommença. Seule la mère Noellet ne s'éloigna pas, n'ayant pas le cœur à la besogne Elle avait espéré mieux du retour de l'enfant. Et, jusqu'au soir, allant et venant d'une chambre à l'autre, elle ne cessa de s'occuper de lui, de le soigner, d'épier l'autre retour qu'elle attendait.

Son désir fut vain. Aucune de ses douces industries maternelles ne réussit à vaincre l'engourdissement morne de son Noellet. Le soir venu, bien triste, elle indiqua à son fils le lit même où il couchait jadis, et Pierre s'endormit, épuisé.

Ce fut en pleine nuit qu'il reprit possession de lui-même, proche du matin.

11 ouvrit les yeux, et tressaillit. Il retrouva une impression de sa jeunesse, l'impression frissonnante de ces réveils dans l'absolu silence des campagnes, quand on se sent enveloppé de ténèbres, petite chose perdue dans l'ombre immense. A tâtons, il

chercha les colonnes enfumées de son lit. C'était bien la Genivière, le nid d'enfance, c'était Ki qu'il vivait avec Jacques, au temps joyeux. Tous les visages des siens lui revinrent en mémoire, celui d'Antoinette et de Marie, celui du père et de la mère A'oellet, comme s'ils eussent regardé de son côté, à travers la muraille. Chers regards pleins de reproches tendres qui le pénétraient lentement. Mille visions du passé s'y joignaient. Et, avec délices, Pierre s'aperçut que son esprit était redevenu libre. Il se leva, et appuya son oreille à la porte de la chambre. I.a respiration calme de ses sœurs, endormies tout près, glissait jusqu'à lui. 11 alla jusque sous l'auvent de la haute cheminée. Les étoiles, au-dessus du trou béant, passaient, pâles déjà. Un petit chant d'oiseau partit de la cour. C'était le rougegorge perché sur les fagots de la Genivière, guetteur vigilant, qui avait coutume d'annoncer ainsi que tout allait bien dans la nuit. Pierre le reconnut, et sourit. Il se recoucha, et continua de songer, mais doucement, très ému de se retrouver là et de sentir en lui l'enfant qui renaissait. Bientôt le prélude hésitant d'une fauvette annonça le petit jour, puis ce fut un merle, des pies qui se mettaient en chasse dans les arbres du ravin. Un vol de corbeaux rasa le toit dans le crépuscule. Une lueur parut à la fenêtre: l'aube! l'aube!

Et le [)Jrc, sortant de la chambre, s'approcha du

lit de son fils. Il venait avec précaution, et s'étonna de le voir éveillé.

— Vas-tu mieux, mon petit? demanda-t-il.

— Oui, mon père.

— Te rappelles-tu que j'ai été avant-hier le chercher h Paris ?

— Très vaguement. Il me semble que j'ai été transporté ici dans un rêve.

— M'en veux-tu?

Pierre détourna un peu la tête, comme s'il avait honte, et répondit :

— Mon père, vous avez bien fait de m'emmener.

C'était un regret bien peu explicite, bien orgueilleux encore. Cependant le métayer s'en alla content.

]\i ce jour-là, ni ceux qui suivirent, il ne fut question du passé entre Julien et son fils. A quoi bon? Entre ce passé douloureux et l'avenir incertain, le métayer possédait son enfant, et ne demandait rien de plus. 11 savait le prix des trêves de la vie. Il jouissait de celle-là. Il se disait que la chère Vendée ne pouvait manquer de bien conseiller le fils qu'elle retrouvait, elle aussi. Et, la laissant agir, il se taisait. Plus tard, on verrait, on causerait ensemble. Et sa Genivière au complet lui paraissait meilleure. Il y rentrait maintenant un peu plus tôt que de coutume, et son visage reprenait, en la voyant, l'expression joyeuse depuis longtempsperdue.

Pour Pierre Nocllel, la résurrection était com-

i98 LES NOELLIÎT

mencée. Il se livrait peu, fuyait le bourg, et, le plus souvent, dès le matin, se jetait en plein champ. La campagne l'accueillait, l'enveloppait dans le grand sourire tendre qu'elle a pour ceux qui l'ont aimée. Il la parcourait en tous sens, au hasard d'une promenade lente, écoutant ce qu'elle lui disait, cette terre natale de Vendée qui l'avait connu petit et si content de vivre. Elle lui parlait de son enfance. Elle agissait sur lui par mille souvenirs à chaque pas éveillés ; elle le rendait peu à peu à des choses qu'il avait cru mortes : la paix, l'énergie, la confiance dans l'avenir, confiance bien vague encore, mais déjà consolante. Il se reprenait à la vie, et la vie aussi le reprenait. L'air salubre des hauts coteaux, les longues marches, l'apaisement de l'esprit, ramenaient le sang sur ses joues décolorées. Ses yeux se ranimaient, et la pensée s'y affermissait. Chaque jour, il revenait un peu meilleur et un peu plus fort à la Genivière.

Il y avait seulement des groupes d'arbres qu'il ne regardait pas, un côté oij jamais il ne s'aventurait. Tant de révolte couvait encore en lui ! Comment supporterait-il la vue de ce parc et de ce «hàleau dont .Madeleine Laubriet était la souveraine, et qui bientôt... Quand Pierre apercevait, à des détours de chemin, certains dômes de chênes largement épanouis ou la silhouette frêle d'un peuplier qui se balançait là, au moindre vent, il se détournait vite.

Était-ce bien la seule raison — ce voisinage de la Lanclehue — qui l'empêcha, durant deux semaines, de revoir Mélie Rainette? Hélas! non. 11 s'accusait lui-même d'ingratitude, il se reprochait chaque jour de n'avoir point encore donné à cette fille malheureuse, délaissée à cause de lui, le moindre signe de souvenir, l'aumône d'un mot reconnaissant. Et cependant il n'allait pas à elle. Il avait peur du secret autrefois confié à la tisscrande, et dont peut-être elle triompherait maintenant, c Qu'est devenue Madeleine Laubriet? dirait-elle; mon pauvre ami, elle est mariée... » Il croyait entendre la raillerie vengeresse de Mélie, dont l'amitié — il appelait ainsi le dévouement que la jeune fille lui avait montré — s'était probablement aigrie dans l'abandon et la misère.

En vérité, si grand philosophe qu'il fût, il jugeait bien mal un tel amour et une telle femme !

Il surmonta enfin ses hésitations, et se dirigea une après-midi vers le bourg, par le sentier qui longeait le courtil . Quand il arriva près de la barrière du jardin, Mélie Rainette était dehors, faisant mine de sarcler de mauvaises herbes. Peut être depuis quinze jours travaillait-elle ainsi, de longues heures, dans l'attente d'une visite qu'il lui devait si bien! Il fut frappé de sa pâleur et de l'air de dignité un peu dédaigneuse qu'elle avait. Elle lui parut semblable à ces madones aux yeux cerclés de brun, trop grands pour l'ovale aminci du visage, qu'il avait vues,

signées d'un nom ccl'-bre, aux expositions de peinture do Paris.

En le voyant, elle n'eut aucune surprise, et vint à lui, avant qu'il ouvrît la claie pour entrer. Mieux valait qu'il demeurât de l'autre côté, comme un passant, puisque le bourg était si méchant pour elle. Il comprit, et, immobile, la regarda s'avancer. Elle portait une bien pauvre robe usée, J\riie à qui la toilette allait si bien jadis; elle avait aux pieds do gros sabots. Celait presque une pauvresse.

KUe s'arrêta, appuyée sur le manche de sa bèchette.

— Vous passiez donc? dit-elle tristement.

— Non, je viens vous voir. J'aurais dû venir plus tôt, je le sais...

— Vous ne me deviez rien, interrompit-elle, no vous excusez pas. Vous avez été malade?

— Oui.

— Le chagrin, sans doute? Mon pauvre Pierre, quand j'ai appris que mademoiselle Madeleine se mariait, si vous saviez comme je me suis inquiétée pour vous !

Elle ne se moquait i)as. Loin de là. Elle avait un regard si bon et si amical, que Pierre fut tout ému de sa pitié. Il céda au [)laisir amer de ceux qui souffrent, et qui aiment à parler de leur mal.

— Si vous saviez, dit-il, ce (pie c'est que d'aimer et de se sentir tout à coup mé[)risé, i-ejeté comme je l'ai été!

— Oui, tout le cœur s'en brise, n'est-ce pas?

— Je me suis trouvé si seul, Mélie, quand ce rêve, avec lequel je vivais depuis ma petite enfance, m'a été arraché!

— Il semble, en effet, qu'on ait perdu toute raison de vivre quand un pareil malheur vous atteint. Et le travail, on n'y a plus le goût !

— Non... Je n'ai plus rien fait, j'ai perdu ma place par ma faute, j'étais insensé. Et, ma foi, je le suis peut-être encore; car il n'y a pas d'heure où je ne pense à elle.

— Penser à ce qui ne se peut plus, à ce qui ne se pourra jamais : voilà le tourment.

— Oui, Mélie, et se rappeler les jours d'espérance en est un autre.

— Ils reviennent à l'esprit sans qu'on puisse les chasser, les bons et les mauvais jours, tous tristes d'une manière ou de l'autre. Vous aviez fait tant de sacrifices pour elle, Pierre !

— Je les avais tous faits, Mélie, même celui de mes parents.

— Ils ne vous coûtaient pas alors.

— Nullement : je les lui offrais secrètement comme des preuves d'amour.

— Et, depuis, vous les avez comptés avec colère, je suppose, vous demandant comment tant de dévouement, tant de tendresse prodigués pendant des années...

— Dix ansl

— Oui, pendant des années et des années, avaient pu passer inaperçus.

— C'est bien cela, en effet.

— Comment on peut fouler aux pieds une pauvre créature humaine sans la voir, comme un brin de lierre ou de mousse qui ne se plaint pas .

— Vous êtes étonnante, Mélie, vous devinez ces choses avec une sûreté !

Un de ces sourires qui n'effacent aucune tristesse du visage, parce qu'ils viennent du fond triste du cœur, effleura les lèvres de Mélie.

— Moi? dit-elle. J'ai vécu très seule, et j'ai un peu soulfert... c'est pour cela que je comprends.

— Oui, vous comprenez, Mélie intelligente et bonne, ce que j'éprouve en songeant qu'elle est la femme d'un autre, d'un homme qui ne me vaut pas par l'intelligence ; qui n'a pas lutté, souffert pour elle, comme moi ; qui n'avait ni réputation, ni une œuvre d'art ou de science, ni une fortune acquise par lui, pas le moindre hommage d'un effort personnel à lui offrir. Ah! je voudrais savoir ce qu'il y au fond de cette âme de jeune fille riche, quel cœur ils ont, ces heureux! Je voudrais savoir si vraiment elle n'a jamais ressenti pour moi...

— Quoi donc?

— Quelque chose qui fût voisin de l'amour : une estime secrète ou seulement même un peu de pitié.

— Ne cherchez point cela, l'iorre. Vous n'avez

qu'une chose à faire : vous remcUre au travail et vous résit^ner.

— J'en suis bien loin.

. — Moins que vous ne supposez . Avec un peu de courage vous en arriverez à vaincre toule colère et tout ressentiment, à souhaiter le bonheur de celle qui vous a méconnu, bien qu'il ne puisse plus venir de vous...

— Jamais je ne pourrai. Vous ne méconnaissez pas !

— A pouvoir dire en vous-même, si vous la revoyez : « Vous que j'ai aimée, je sais que je ne vous serai jamais rien ; néanmoins, je suis hcm'ciix si vous êtes heureuse. »

Et elle ajouta très doucement :

— Croyez-moi, Pierre : cela est possible.

Pierre Noellet considérait avec étonnement cette tisserande du Fief-Sauvin qui, sans prétention, comme une chose toute simple, lui conseillait une si digne et si noble attitude.

— Mélie, rcprit-il, je ne suis pas parlait connue vous ; je me sens faible et violent... Mais je vous remercie quand même. Vous m'avez fait du bien...

Le petit sourire triste de la jeune lîlle reparut, et *lle dit:

— C'est que nous parlions d'elle.

— Peut-être. Je reviendrai vous voir, Mélie.

— Dans quinze jours ?

— iVe soyez pas méchante. Où scrai-jo, dans quinze

jours? Je ne veux pas iDÙmc y penser. Non, demain.

— Mois, demain, l'icrre, votre sœur se marie?

— Juslemonl. Vous pouvez croire que j'aurai hâte de fuir tout ce bruit de fête. Et, puisque vous n'êtes pas parmi les invités, après souper je viendrai

ICI, voulez-vous

— Oui, pendant qu'ils danseront là-bas... Elle est heureuse Marie...

Mclie Rainette ne put achever. Les cruautés inconscientes de Pierre, la comparaison qu'elle faisait de son sort avec celui de Marie, étaient plus fortes que toutes les résolutions d'être brave. Elle plmiiait.

— Vous avez de la peine de ne pas avoir été invitée? dit Pierre. C'est un peu ma faute, ma pauvre fille, |)ardonnc/-riioi.

Par-dessus la claie il passa le bras, et prit dans sa main la main de Mélie Rainette.

— A demain, n'est-ce pas? ajouta-t-il, à demain ! Mais aucune joie n'en parut sur le visage de la

tisserande. Bien au contraire, ses yeux s'emplirent d'une douleur profonde, et elle dit, la voix cou[)ée de larines, qu'elle s'eiïorçait en vain d'arrêter :

— C'est cela, Pierre; à demain, nous reparlerons d'elle !

Il s'en alla troublé. Qu'avait-elle, cette Mélie? C'était une fille d'humble condition, mais délicate, vraiment. . et d'un cœur si clairvoyant 1 « Oui, pensait I*i(Mre. elle m'a dit plusieurs choses que; tant de fennnes d'une éducation supérieure à la

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sienne n'eussent pas trouvées ! Je ne lui ai parlé que de moi et de mes chagrins. Elle ne s'est plainte de rien. Et cependant, la vie pour elle a été dure aussi ! Elle pourrait faire une femme excellente, oublieuse de soi. dévouée : oui, vraiment, et cette sorte de natures, fidèles et fortes, doit donner le bonheur à ceux qui sont nés pour être heureux. »

11 longcaii, le sentier. Arrivé à l'endroit, voisin du jardin de Mélie, d'où l'on pouvait apercevoir la Landehue, grâce à une dépression de la haie, il tourna la tête, et, d'un coup d'œil, il revit le parc avec ses massifs d'arbres et ses prairies bordées d'aubépines. Hélas ! ces jeunes frondaisons , ces allées nouvellement ratissées dont la courbe s'évasait devant le perron de pierre blanche, ces corbeilles déjà fleuries, le château silencieux mais qu'on sentait j»ict à s'ouvrir, tout attendait l'épousée.

Il passa vite, il atteignit la Genivière. Là, dans la cour, trois jeunes gens plantaient un mai, une perche très haule d'où pendait un cercle de barrique garni de bouteilles. Leurs gros rires, les coups de pioches et de barres de fer entamant le sol caillouteux sonnaient dans la campagne : la Genivière aussi allait avoir sa fête. Demain, ce seraient les noces de Mario. Les Mauges compteraient une famille heureuse de plus. Elle avait aimé un simple forgeron, Marie ; elle n'avait point eu d'ambition, et le bonheur lui était venu...

« Et moi, pensa tristement Pierre Noellet,et moi? »

Ce furent de belles noces, les noces de Marie !

Dès le matin, le soleil — sans qui rien n'est beau — s'était mis de la fête. 11 pleuvait de petits rayons doux, Ijrisi's, tamisés par un ciel maillé de gris. La joie discrète du temps influait sur toutes choses. Les maisons du Fief-Sauvin avaient un air de bonne humeur, parées de cette lumière. La cloche carillonnait si clair, que toutes les Mauges devaient l'entendre. Le bourg entier était aux portes. Et, quand, dix heures sonnantes, Marie sortit de l'église au bras de Louis Fauvôprc, et parut sur la place, quand le violoneux, s'échappant du cabaret, vint prendre in tête du cortège pour le conduire à la métairie, tout le monde admira la robe de jiopeline noire de la mariée, son châle de soie blanche à grosses côtes,

le flot de rubans qui descendait de la ceinture jusqu'à terre et la coifTe de dentelle fine et la couronne qu'on eût dite cueillie aux orangers du château. Les jolis mariés ! Louis Fauvêpre radieux, Marie intimidée de tant de regards qui la suivaient et de son bonheur qu'elle ne pouvait cacher. Le violoneux lui-même en était fier. Quels coups d'archet ! Comme il faisait courir sur les cordes ses maigres doigts de tailleur bossu ! Les jeunes gens sur son passage esquissaient un pas de danse. Les vieux levaient leur canne, et marchaient un peu tout seuls, par braverie.

' Deux cents personnes au moins formaient le cortège : tous les parents étaient là et tous les amis, sauf Mélie Rainette. Ils dévalèrent lentement la pente du bourg, quittèrent la grande route, et prirent le chemin de la Genivière. Presque tous l'avaient suivi déjà, il y avait un an à peine; c'était la même saison, les mêmes pommiers étaient fleuris, le vent souillait ainsi dans les branches: ils menaient !e deuil de Jacques. Qui s'en souvint? Les arbres sans doute: car ils donnèrent à celte joie qui passait ce qu'ils avaient donné à la douleur jadis, la même pluie de fleurs blanches.

Et toujours le violon sonnait son même refrain enlevant comme une fanfare de chasse. A cent pas de la métairie, quand les gars embusqués derrière les talus, pour « tuer la mariée », déchargèrent, au milieu des cris, pistolets, canardières et tromblons.

il dominait la fusillade de sa voie aiguë: Iradéri, Iradéri, la la, tradéri la! Cet oiseau n'avait peur de rien. Sa chanson était très ancienne. Elle avait fait danser les uK'tnyers d'avant la Révolution, les soldats peut-être dans les genêts, pendant la grande guerre. Les saules de l'Èvre la connaissaient bien. Aussi s'en donnèrent-ils à cœur joie de la répéter, lorsque les mariés entrèrent dans la cour de la Genivière, où se dressait le mai entouré de fagots en bas et de bouteilles en haut ; quand la mariée se mit à table ; quand les invités, vers le milieu du dîner, se levèrent pour « la danse des présents », apportant chacun son écot : un coupon de toile de Cholet, des chandeliers de verre, des piles d'assiettes, ou comme la mère Mitard, la rentière magnifique, un bâton fendu garni de pièces d'argent.

Trois heures durant, on dîna sous le hangar ouvert que prolongeait une tente de toile louée avec les bancs, les tables et le reste à un entrepreneur de Beaupréau. Puis on dansa dans l'aire, la bourrée, la gavotle, même une sorte de quadrille rapporté du régiment par des amis de Louis Fauvépre, tout cela conduit sur le même air ou peu s'en faut. Deux binious avaient rejoint le violon. Ce fut un vacarme jusqu'à la nuit, une grande démenée bruyante, à l'air libre, sous l'œil des vieux, groupés autour du tcrtn;.

Et, le soir venu, on se remit h table.

Le premier entrain était passé. Quelques fils do

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métayers, de beaux gars bruns, forts comme leurs bœufs, plaisantaient encore, ol parlaient de recommencer la danse après souper. Mais la lassitude des longues fêles pesait sur presque tous Icf convives. Les filles, le visage tiré, devenaient graves et muettes, et répondaient mal aux frais de leurs galants. La pensée du retour, avec des conducteurs moins sûrs de la route, préoccupait déjà les marraines. Elles regardaient à la dérobée leurs maris, leurs fils, leurs frères. Et, les voyant plus rouges ou plus pâles que de coutume, elles n'accueillaient que d'un sourire contraint les grosses facéties et les chansons obligées des repas de noces. Car elle était finie, la coutume du vieux temps : les femmes n'apportaient plus leur gobelet profond, ni les hommes la petite tasse d'argent plate qu'ils pendaient à leur boutonnière, usage tempérant et discret ! Quelques anciens le continuaient seuls. Les autres buvaient à pleins verres le vin des coteaux de la Loire et de la Sèvre, €t les têtes s'échauffaient, au grand désespoir des marraines de plus en plus retenues et in juiètes. Rien n'est lugubre comme une fête en de certains états d'âme. Pierre Noellet, depuis le malin, luttait contre une tristesse noire qui montait en lui, noyant toute joie, toute force, l'espérance réapparue, l'oubli reposant du passé : tous les sommets. La gaieté bruyante de ces vaillants et de ces simples lui était odieuse. Leurs éclats de rire lui faisaient mal. Il aurait voulu s'enfuir. Du coin du hangar où il

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s'était assis, près de la porte, il assistait comme un étranger à ces noces de sa sœur. La vue môme de Marie et de Louis Fauvèpre, tranquillement heureux et se parlant bas à l'autre bout de la table, l'irritait, et le poussait dehors.

Vers la fin du souper, Antoinette et une autre jeune fille se levèrent, et, se donnant la main, allèrent se placer en face de la mariée. Le bruil s'apaisa un peu. Elles se regardèrent l'une l'aulie, intimidées, pour bien partir en même temps, et de leurs voix sans art, qui traînaient les finales, commencèrent à chanter la chanson qu'avaient chantée leurs grand'mères à plus d'un siècle de là.

Le rossignol des bois, Le rossignol sauv »ge, Le rossignol d'amour Qui chante nuit et jour!

11 dit dans son beau chant, Dans son joli langage :

Filletlcs, mariez-vous, Le mariage est doux.

A ce moment, la femme de Louis Fauvôpre, émue comme le voulait aussi la tradition, cacha sa tète dans son petit mouchoir de batiste. Tous les convives se dressèrent, et montèrent sur les bancs j)0ur voir pleurer la mariée. Et, dans le tumulte qui s'ensuivit, Pierre gagna la porte du hangar.

Il se trouva tout à coup dans la nuit bleue.

LES XOKr,r,ET oir

Il s'éloigna un jieu, jusqu'à l'extrémité de l'aire. Comme tout était calme dans la vallée ! comme elle dormait sous la lune ! A trente pas du hangar, c'est à peine si l'on se fût douté qu'une fête s'achevait là, tant ce misérable bourdonnement de la joie humaine se perdait dans le grand silence. Les buissons penchaient leurs feuilles lourdes de rosée. Une senteur âpre de marais montait des prés de l'Èvre, Que d'étoiles il y avait là-haut! Les trois du baudrier d'(3rion luisaient entre toutes. Leurs yeux, autrefois pleins de rêves, étaient pleins d'une pitié infinie. Pierre ne pouvait se lasser de Ls regarder.

Il se souvint de sa promesse, et se mit à marcher très lentement dans le sentier qui menait chez Mélie. Le long du talus piétiné par les bêtes, son ombre l'accompagnait. — La Genivière s'enfonçait derrière le rideau épaissi des arbres, et le petit violon, faiblement, recommençait à grincer : tradéri, trader! la!

Pierre Noellet, le chemin est dangereux pour toi. Tu le sais bien. Tu connais l'endroit, avant d'arriver chez Mélie Rainette, d'où l'on découvre la Landehue, les pelouses, jusqu'aux massifs de fleurs, d'une teinte grise, ce soir, par la lune, au bord du sable brillant. Tel que tu es, triste, tu ne passeras pas là sans que tes yeux cherchent au delà de la brèche... Que ferais-tu si. dans l'avenue dont la courbe fuit parmi les prés, tu les apercevais, elle et lui, revenus^ ce soir d'Italie, et prenant possession de leur do-

inaine, dans une de ces lentes promenades que font les bonheurs nouveaux parmi les choses anciennes?

Et ce n'est pas un rêve !

Les traces de la voilure qui les a amenés sont encore fraîches sur l'allée. Vois ! ces deux ombres, si rapprochées qu'elles se confondent par moments, c'est Jules de Ponthual, c'est Madeleine. Ils viennent.

Pierre franchit la haie, et se jetu dans un bouquet de châtaigniers que l'aveniie coupait, à cinquante mètres de là. Qu'allait-il faire? Le savait-il lui-même? Elle s'était montrée, et il accourait. Il voulait la revoir, même au bras d'un autre, dût-il vn souffrir, dùt-il en mourir, la revoir encore!

Il ne songeait plus à vous, Alélie Rainette, qui l'attendiez! Il était debout, le long d'une gerbe de baliveaux partis d'un même tronc, et, caché par eux, la tête avancée au milieu de leurs feuilles, il regardait à sa gauche. Autour de lui, l'ombre était épaisse; mais, de ce côté, la baie ogivale que formaient les branches, taillées en berceau, s'ouvrait sur un coin du parc illuminé de lumière douce et dormante.

Par là, les deux jeunes gens s'approchaient à petits pas, et le murmure alterné de leurs voix parvint bientôt à Pierre.

— Ce chant de binious et de violtjn, disait Ponthual, me donne envie de pousser jusqu'à la Gcniviére. Venez-vous les voir danser? Ce sera drôle.

LES NOELLEÏ 313

Madeleine s'arrêta au bord de la lâche d'ombre que le taillis projetait sur l'allée. Elle leva la tête vers son mari avec une petite moue pleine de reproche et de câlinerie. La lueur cendrée qui l'enveloppait ajoutait à la beauté sévère de la jeune femme je ne sais quelle grâce indécise et fuyante.

— Ce serait drôle peut-être, dit-elle, mais c'est si bon d'être ici !

— Comme vous avez raison! répondit-il.

Et il l'entraîna, riant de sa grosse voix contente.

— Dites-moi, ajouta-t-il un peu plus loin, qu'est donc devenu Pierre Noellet?

— Peu de chose, je le crains. Il n'a pas reparu à la maison depuis décembre. Mon père lai a écrit deux fois : pas de réponse.

— C'est incroyable!

— Mon père a fait mieux encore. Il a pris la peine d'aller au Don Juan : là, on lui a dit que M. Pierre Noellet ne venait plus régulièrement au journal, et que, quand il y venait, c'était dans un état!

— Vraiment?

— Un garçon pour lequel nous avions eu toutes les bontés, jusqu'à le recevoir dans l'intimité. Vous comprenez que mon père n'a pas insisté.

— Pauvre Noellet, cela fait grand pitié ! Finir ainsi !

— Sans doute, mais c'était fatal.

— Pourquoi donc? Il a toujours été intelligent, il avait de l'esprit.

Elle sourit légèrement.

— Eh ! sans doute, mon ami, mais pas plus que beaucoup d'autres, et avec cela une ambition Iblle, démesurée, qui croyait conquérir le monde de haute lutte, comme il arrive à de très rares talents. Encore y mettent-ils le temps. Et, pour un qui perce, il y en a cent qui échouent misérablement. 11 en est une preuve .

— Vous dites peut-cLre plus vrai que vous ne pensez, reprit Ponthual assez gravement : une ambition démesurée, cela pourrait bien être. Il y a un petit incident qui m'a beaucoup frappé, je l'avoue, et que je ne puis m'empêcher de rapprocher en ce moment de cette chute si rapide, qui ressemble pas mal à un désespoir. Quand j'ai annoncé à Noellcl notre mariage, vous vous souvenez, à cette soirée du 28, le dernier jour oîi nous l'avons vu?

— Oui.

— Il a pâli, tremblé, changé de physionomie... Au premier instani, j'ai attribué son émotion à la surprise que lui causait la nouvelle. Mais, ma foi, je commence à croire qu'il y avait autre chose.

Ils passaient devant l'endroit du taillis où Pierre était caché. ,

Madeleine, un peu étonnée, regarda son mari.

— Que voulez-vous dire? demanda-t-elle.

— Mon Dieu, ma chrre, vous êtes charmante, je ne vous l'apprends pas, et peut-être que ce malheureux garçon...

— Ah ! par exemple, reprit-elle avec un peu d'humeur, vous n'y pensez pas, mon cher ! Je le crois très ambitieux, c'est vrai, mais pas au point d'oublier les distances. En somme, ce Pierre Noeliet n'a jamais été et ne sera jamais qu'un paysan !

Ils continuèrent leur promenade, et causèrent d'autre chose.

Au bout du massif, comme ils rentraient dans la himière calme du pré, ils entendirent un bruit de feuilles remuées derrière eux.

Madeleine, effrayée, se serra contre son mari. Ponthual se détourna négligemment, et attendit, le regard fixé sur l'ombre du fourré.

Il reconnut que le bruit s'éloignait.

— N'ayez pas peur, dit-il en haussant les épaules: c'est une bête qui se sauve.

L'épaisseur du taillis les empêcha d'apercevoir Pierre Noeliet qui fuyait, désespéré. « Il n'a jamais été, il ne sera jamais qu'un paysan ! d C'est elle qui avait dit cela ! elle qui riait de lui 1 L'amour qui avait poussé ce fils de métayer loin de la terre, la cause de tant d'efforts et de tant de souffrances, elle ne l'avait pas vu, pas même cru possible! Ce n'était plus seulement sa jeunesse inutile et perdue : il se sentait dédaigné, méprisé par celle qu'il avait aimée, condamné à n'être jamais qu'un paysan, pour elle et pour le monde ! Le seul mot de pitié qu'il avait eu était venu de Jules de Ponthual !

Jl courait comme un insensé, tout droit, à travers

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les prés. 11 fuyait, poursuivi par la vis'on de leur bonheur à eux et par cette condamnalion dédaigneuse de toutes ses ambitions passées.

Malheureusement, dans cetle course folle, croyant sans doute revenir au point où il avait aisément franchi le talus, il se trompa, et aborda la haie un peu plus loin, en face du jardin de Mélie Rainette. En cet endroit, le sol du pré était renflé, et le sentier le coupait à pic, à plus de deux mètres de profondeur. De jour, malgré le délire qui l'emportait, Pierre Noellet eût aperçu le ravin béant sous ses j)as. Mais, aveuglé par les larmes, trompé par l'ombre des souches énormes qui bordaient le chemin, il ne vit rien : la terre lui manqua tout à coup, el, entraîné par l'élan, il tomba dans le vide. Un cri traversa la nuit.

Jules et Madeleine, loin déjà, s'arrêtèrent, écoulèrent un instant du côté d'oîi venait celte voix, cl, n'entendant plus rien, s'enfoncèrent de nouveau dans le parc.

Mais, tout près, dans le petit courtil, quelqu'un veillait, attendant la visite promise.

Au cri poussé par Pierre, Mélie Uaiiielte accourut. h]lle ouvrit la barrière, et descendit les marches du jardin. I^à, devant elle, Pierre était étendu, les pieds dans l'ombre, le haut du cor[)S éclairé, la face contre terre.

Il ne bougeait [>;.\s.

Mélie l'appela.

— Pierre ! dit-elle, Pierre Noellet !

Le grand silence du sentier lui répondit seul. Épouvantée, elle s'approcha, s'agenouilla sur les cailloux, près de son ami, se pencha vers lui :

— Pierre ! dit-elle encore.

Et, comme il demeurait immobile, elle écarta les deux bras du jeune homme que la chute avait pro jetés en avant; puis, doucement, de ses deux mains, elle retourna à moitié celte tête chérie. Hélas ! elle retira ses mains toutes rouges. Le front fendu, enfoncé par les pierres, baignait dans une mare de sang. Pierre avait les yeux fermés et une pâleur de mort.

Mélie Rainette voulut appeler. Elle était seule. Comment l'emporter ou le traîner jusqu'à la maison? Elle n'en aurait pas la force... Et puis cette blessure, cette tache qui s'étendait, rougissant une à une les pierres blanches... Il fallait du secours... Peutêtre l'entendrait-on dans le village... Mais sa voix ne sortit pas. Elle se sentit défaillir.

Un pas d'homme qui s'approchait la fit revenir à elle.

C'était le métayer de la Genivière que la brusque sortie de son fils avait inquiété, et qui s'était mis à sa recherche.

— Venez ! cria-t-elle, il est tombé en sautant dans le chemin, il est blessé, venez vite !

— C'est lui qui appelait tout à l'heure, Mélie?

— Oui, j'étais ici près, je l'ai entendu, et tout de

suite j'ai couru: il n'a pas encore bougé, et voyez, il perd son sang, maître Noellet, il va peut-être...

— Pauvre gars ! dit le métayer en arrivant près de son fils, moi qui le croyais sauvé, dans les Manges !

Et il ajouta :

— Aide-moi à le sortir d'ici, Mélie; car je me fais vieux.

Il souleva Pierre dans ses bras, et, aidé de Mélie, le transporta dans l'enclos des Rainette. Ils l'élendirent sur la pente moussue qui bordait le jardin tout autour. Le père s'accroupit alors, et sur sa poitrine posa la tête de son enfant. La lune donnait sur ce petit talus. Oh ! maintenant, en pleine lumière, comme c'était plus afîreux encore ! comme le sang coulait! Il ruisselait sur la veste de fête du métayer, encore parée au revers d'une fleur détachée du bouquet de Marie. Mélie avait couru chercher de l'eau, et lavait la blessure, longue, profonde, par où la vie s'échappait.

Le métayer, habitué aux rudes entailles que font les tranches et les serpes dans la cliair des travail leurs, s'était d'abord moins efl'rayé que Mélie. Cependant, voyant que Pierre ne faisait aucun mouvement et que la respiration s'atfaiblissait, il fut pris d'angoisse. Il regarda cette fille, tremblante et en larmes, qu'il avait chassée de chez lui, et qu'il retrouvait lîi, inopinément, dans un si grand malheur.

— Ah! dil-il, il n'en reviendra peut-être pasl

En ce moment mémo, l^icrre ouvrit les yeux, et lentement, avec effort, dit :

— Mon père, ctes-vous là ?

Son regard était fixe et éteint : il ne voyait déjà plus.

— Oui, mon fils, dit le métayer, je suis là, je te tiens. Sens-tu mon bras, là, derrière ton épaule? Es-tu bien blessé, mon petit?

— Où est Jacques? reprit Pierre.

.Jacques avait demandé aussi : « Où est mon frère l'abbé? » Le métayer comprit qu'il délirait, et, ne voulant pas le beurter, répondit :

— Il est très loin .

— C'est bien cela, très loin, très loin... Je lui ai fait du mal, et à vous aussi... Pardonnez... 11 faut pardonner aussi à Mélie... Elle ne m'a pas entraîné, non... Elle est bonne, Mélie... Vous savez, celle qui donne des rameaux... c Celui-ci pour vous... pour votre mère... pour Antoinette... »

Il s'airéla, saisi d'un tremblement coiivulsif. La mort se révélait prochaine. Et le malheureux père avait trop vu mourir pour en douter,

— Cours, dit-il, Mélie, cours vite, ramène le curé : notre gars va passer 1

Elle jetta sur l'herbe son linge taché de sang, et partit en toute hâte. Mais elle n'était pas rendue au bout du jardin que Pierre remua de nouveau les lèvres.

— Je n'entends pas, dit Julien, parle encore; si tu [)eux. répète-moi, non petit...

320 LES NOKLLEl

Et, plus près de son oreille, il souleva la tête ensanglantée de son enfant.

— Il n'aura pas le temps d'arriver, balbutia Pierre... Donnez-moi votre chapelet.

Le vieux métayer, qui sanglotait, fouilla dans sa poche, et remit le rosaire dans la main du blessé.

Par un dernier efTort, Pierre leva le bras, chercha ses lèvres, y posa la petite croix noire, et mourut dans ce baiser.

A celte heure même, une acclamation confuse s'élevait du côté de la Genivière, et la nuit s'éclairait, au-dessus de la métairie, d'une flamme rouge dont la fumée montait en tourbillons vers les étoiles. C'était le mai qui brûlait. C'étaient les derniers cris de joie saluant les noces de Marie.

La fête s'achevait là-bas, tandis que le métayer, tout seul au fond du jardin des Rainette, laissait r(!tomber la tète de son fds mort sur le talus de la haie.

Le lendemain matin, dans celte Genivière où le deuil venait de rentrer si brusquement Mélic Kainclle, aux premières blancheurs de l'aube, se leva d'auprès du lit oiî le corps de Pierre Noellet élait couché. Depuis les longues heures qu'elle était là, venue d el/e-même et par la permission du malheur, le mélayer, agenouillé près d'elle, n'avait môme pas eu l'air de s'apercevoir de sa présence. Plongé dans.

une stupeur morne, il semblait ne rien entendre et ne rien voir. Cependant, comme elle allait sortir de la chambre, il l'appela :

— Reste, ma fille, dit-il, d'un ton si attendri et si bon, qu'elle ne se souvint pas qu'il lui eût jamais parlé ainsi.

Et, comme elle hésitait, ne sachant ce qu'il voulait dire, il répéta :

— Reste. Tu l'aimais autant que nous, ma pauvre fille... Reste ici en mémoire de lui... J'ai perdu mes deux fils, — et, regardant Louis Fauvèpre debout dans un coin de la chambre, — j'en retrouve un : tu remplaceras l'autre l

Quatre muî? plus tard, M. Laiibriot, se rendant a la Landchuc, suivait en phaéton la route de Beauprcau au Fief-Sauvin. Arrivé au bas de la côte qui précède le bourg, et pendant que ses chevaux montaient au pas, il aperçut le métayer de la Genivière dans un champ bordant la route, à sa droite.

Julien Noellet était devenu tout blanc. Il ne Iravaillait plus guère, et, laissant la charrue à d'autres, se contentait de casser l(>s mottes à petits coups songeurs entremêlés de longs arrêts.

M. Laubriet le salua de la main, et dit:

— Bonjour, mon pauvre Noellet!

De l'autre côté de la haie, le paysan leva son

chapeau sans répondre. Mais cette phrase a|)itoyée ne parut pas l'émouvoir. Elle le lira seulement de la lente rêverie que poursuivent ces anciens, seuls pendant de longues heures, occupés à des besognes faciles. Il s'appuya sur sa houe, croisa les bras, et regarda devant lui, du côté de sa métairie.

Vraiment la récolte avait été bonne cette année pour Julien Noellet. Ses greniers étaient pleins. De son champ, il voyait le faîte allongé du pailler, jaune entre les arbres encore verts. Et déjà tout autour de lui, bien que l'automne fût à peine commencé, les guérets ouverts disaient qu'une main jeune et active avait pris la direction de la ferme.

Il était là, au bout de la pièce, le successeur de Julien, son digne fds, Louis Fauvèpre. Six bœufs, comme autrefois, traçaient leur sillon dans la terre violette. Louis Fauvèpre tenait la charrue. 11 n'avait point l'allure ni la méthode du vieux, qui se penchait beaucoup pour guigner un repère entre les mufles de ses bêtes. Mais très droit, maintenant sans effort les bras de fonte d'une charrue nouvelle, il avait une aisance élégante et robuste.

Parvenu à l'extrémité du champ, il laissa le valet ranger le harnais le long de la bordure verte de la haie. Car Marie, sa jeune femme, la vraie maîtresse de la maison blanche, venait d'arriver, apportant la soupe de trois heures, et elle attendait, debout, de son air digne et tranquillement heureux,

un pou rouge, plus essoufflée que ne le comportait une course aussi petite.

Et voyant cela, le métayer leva doucement les épaules, et sur son visage d'aïeul, soudainement épanoui, l'immortelle espérance apparut, souriante.

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