‹ Les noirs de l'AfriqueChapitre 5 sur 25 · DELAFOSSE · texte numérisé non relu

DELAFOSSE

grilles comme avec les Nègres de la deuxième invasion et avec les autochtones blancs du Nord : ce sont les Nègres du type dit bantou. Au Nord de l'Equateur, dans la partie méridionale du Soudan et le long du golfe de Guinée, les Noirs de la seconde immigration, plus ou moins mélangés avec des Négrilles et avec les éléments les plus avancés des Bantou, ont constitué le type, extrêmement varié, de ce que nous appelons les Nègres de Guinée. Plus au Nord encore, des Noirs provenant également de la seconde vague d'invasion, en se mêlant avec des Négrilles et avec des autochtones de race méditerranéenne, formèrent le type, très varié aussi, de ce que nous dénommons les Soudanais. En beaucoup de régions, le passage de l'un de ces trois types primordiaux à un autre s'opère par des graduations souvent imperceptibles, donnant lieu à un grand nombre de types intermédiaires très difficiles à définir.

Bien des faits viennent corroborer l'hypothèse qui tendrait à reporter la formation première des populations soudanaises qualifiées de négroïdes à une époque beaucoup plus reculée que celle qu'on lui assigne généralement et à attribuer aux peuples préhistoriques qui ont précédé dans l'Afrique du Nord les Egyptiens, les Libyco-Berbères et les Sémites l'influence que l'on a souvent accordée à ceuxci. Il ne s'ensuit pas que le rôle des Egyptiens, des Libyco- Berbères et des Sémites ait été nul dans la constitution définitive de certains peuples négroïdes étiquetés les uns comme Chamites ou Hamites et les autres comme Soudanais. Mais, si ce rôle n'est pas niable en ce qui concerne le développement de la civilisation de ces peuples ni, dans une certaine mesure, pour ce qui est de l'évolution de leurs langages, il semble bien qu'il ait été beaucoup moins important, au point de vue physiologique, que le rôle joué

ORIGINES ET PREHISTOIRE 19

par des populations plus anciennes dont nous ne savons du reste à peu près rien, sinon qu'elles existaient déjà bien avant l'époque de la première dynastie égyptienne.

Nous avons en général une tendance à placer beaucoup trop près de nous les faits dont nous ignorons la date et à faire entrer dans des périodes, dont nous connaissons par ailleurs approximativement l'histoire, des événements qui, la plupart du temps, ont précédé ces périodes de plusieurs siècles ou même de plusieurs milliers d'années et qui, d'autre part, ont exigé plusieurs siècles ou même plusieurs millénaires pour s'accomplir intégralement. Cette tendance se fait remarquer chez beaucoup d'auteurs qui traitent de la formation des pays ou de celle des peuples, et il est nécessaire de réagir contre une aussi fâcheuse habitude.

Il semble bien certain que le Sahara n'a pas toujours été le désert qu'il est aujourd'hui, mais son dessèchement ne s'est vraisemblablement pas produit plus vite que la transformation en terre ferme de l'ancienne mer qui s'étendait là où est maintenant l'Ile de France. Nous ne devons pas oublier que les limites assignées par Hérodote à la portion cultivable de la Libye, environ cinq siècles avant notre ère, étaient sensiblement les mêmes que celles que nous observons de nos jours au Maroc, en Algérie, en Tunisie, en Tripolitaine et en Cyrénaïque. De même, le peu que nous révèlent des populations noires de l'Afrique les monuments égyptiens tend à établir qu'elles étaient à peu près dans le même état et occupaient à peu près les mêmes territoires il y a six mille ans qu'aujourd'hui. En réalité, la formation des peuples nègres et négroïdes devait être achevée dans ses grandes lignes au temps de Sésostris et peut-être bien plus tôt encore.

Des changements sont assurément survenus depuis.

Des groupes se sont constitués, d'autres se sont dissociés. Des fractions se sont portées d'un point à un autre, des conquêtes et des migrations ont eu lieu qui ont causé la disparition d'anciennes tribus et la naissance de nouvelles. Des Etats sont apparus et se sont écroulés. En un mot, l'Afrique noire a vécu, comme toutes les parties du monde humain. Mais elle était déjà parvenue à l'âge adulte, sans aucun doute, bien avant l'époque à laquelle remonte le premier document historique qui nous soit parvenu.

La civilisation des Noirs elle-même ne paraît pas avoir subi, dans son ensemble, de modifications bien profondes depuis des milliers d'années. Tout au moins existe-t-il encore de nos jours de nombreuses peuplades nègres dont le développement matériel semble être demeuré au même stade oij il se trouvait du temps des Pharaons et dont les vêtements, les armes et les outils sont exactement identiques aux vêtements, aux armes et aux outils que portent les Nègres représentés sur les peintures et les bas-reliefs de l'ancienne Egypte.

Cependant, à ce point de vue, l'évolution a été fatalement plus marquée que dans le domaine purement anthropologique. Elle a été beaucoup plus aidée aussi par le contact des civilisations supérieures qui se sont manifestées dans l'Afrique du Nord à l'époque historique, et, si certains éléments nègres n'ont pas pu ou n'ont pas su profiter de ce contact, d'autres en ont certainement bénéficié.

J'ai dit plus haut qu'il convenait peut-être d'attribuer aux Noirs de la deuxième vague d'immigration l'invention locale du travail du fer. Il ne s'ensuit pas nécessairement qu'ils connussent déjà ce métal lorsqu'ils abordèrent en Afrique ni qu'ils n'aient pas emprunté à une influence étrangère le secret de sa fabrication. Un passage de l'Histoire

d'Hérodote est, à cet égard, fort instructif. Dans son Livre II (§§ XXIX et xxx), l'auteur grec nous a fixés à peu près sur les limites septentrionales atteintes de son temps dans la vallée du Nil par les Noirs, qu'il appelle « Ethiopiens » ; ces limites étaient sensiblement identiques à celles qu'ils atteignent de nos jours. On trouvait déjà des Noirs, nous dit-il, « au-dessus d'Eléphantine », c'est-à-dire en amont de la première cataracte, les uns sédentaires et les autres nomades, vivant côte à côte avec des Egyptiens ; mais leur vraie patrie ne commençait qu'un peu au Nord de la ville actuelle de Khartoum, à Méroé, qui était leur capitale d'après Hérodote et au Sud de laquelle vivaient les « Automoles », ceux-ci étant des Egyptiens qui, passés au service du roi des « Ethiopiens », s'étaient établis dans le pays de ces derniers, avaient épousé des femmes noires et avaient fait bénéficier de la civilisation égyptienne les Nègres de la région.

Plus loin (Livre VII, § LXlx), passant en revue les contingents cosmopolites dont l'ensemble constituait l'armée de Xerxès, il nous dit que les « Ethiopiens » — mot par lequel il convient toujours d'entendre les Noirs africains — étaient « vêtus de peaux de léopard et de lion, avaient des arcs de branches de palmiers de quatre coudées au moins, et de longues flèches de canne à l extrémité desquelles était, au lieu de fer, une pierre pointue dont ils se servent aussi pour graver leurs cachets. Outre cela, ils portaient des javelots armés de cornes de chevreuil pointues et travaillées comme un fer de lance, des massues pleines de nœuds. Quand ils vont au combat, ils se frottent la moitié du corps avec du plâtre et l'autre moitié avec du vermillon ».

Qui ne reconnaîtrait dans ce portrait les guerriers nègres de maintes tribus actuelles du Golfe de Guinée, de la Boucle

du Niger et de l'Afrique Equatoriale ou Méridionale ? A part les pointes de flèche et de javelot, qui sont nnaintenant en fer au lieu d'être en pierre ou en corne, et en remplaçant les termes « plâtre » et « vermillon » du traducteur français ^ par « terre blanche » et « terre rouge », il est frappant de constater combien l'équipement des Noirs de l'armée de Xerxès, quatre siècles et demi avant notre ère, différait peu de celui que nous pouvons voir, vingt-quatre siècles plus tard, sur beaucoup de leurs descendants.

Et qu'on ne s'y trompe pas : les « Ethiopiens » dont il vient d'être question étaient bien des Nègres et non point les ancêtres des Abyssins actuels, auxquels nous donnons communément ce nom d'Ethiopiens. Hérodote lui-même précise ce détail un peu plus loin (même Livre, § LXx) en désignant les Abyssins sous l'expression d* « Ethiopiens Orientaux » et en faisant observer qu'ils se différenciaient des autres « Ethiopiens » en ce qu'ils avaient les cheveux droits, tandis que les Nègres ou Ethiopiens Occidentaux, qu'il appelle « Ethiopiens » tout court ou « Ethiopiens de Libye », les avaient « plus crépus que tous les autres hommes ». Il ajoute que les uns et les autres parlaient des langages différents.

De ces divers témoignages d'Hérodote, joints à ceux de Hannon et de Sataspe, l'on peut inférer que, dès le V^ siècle avant notre ère, les Noirs occupaient en Afrique les mêmes territoires où on les rencontre aujourd'hui, qu'ils avaient à peu près achevé leur formation ethnique, bien que l'absorption par eux des Négrilles ne fût pas tout à fait aussi complète qu'elle l'est devenue depuis, et enfin que les mœurs et la civilisation matérielle des plus avancés d'entre

1. La traduction citée est celle de Larchcr, revue par Emile Pessonneaux (Paris, 1883 pave- 508 et 509).

eux étaient sensiblement celles que l'on observe de nos jours chez les Nègres demeurés les plus primitifs.

Ce sera là la conclusion de ce premier chapitre, qui, ainsi qu'on le voit, est rempli par des conjectures plus que par des faits. Comme son titre l'indique, il a trait à de la préhistoire, et la préhistoire demeure fatalement dans le domaine des hypothèses, quelles que soient les sociétés humaines auxquelles elle s'applique. Seulement, en ce qui concerne les Noirs de l'Afrique, la préhistoire a duré beaucoup plus longtemps que l'histoire et celle-ci ne commence qu'à une époque très voisine de notre temps.

BIBLIOGRAPHIE

HÉRODOTE, Histoire (traduction Larcher revue par Pessonneaux), Paris, 1883, in- 18. — E. Mercier, Histoire de l' Afrique Septentrionale depuis les temps les plus reodés jusquà la conquête française, Paris. 1888-1891, 3 vol. in-8. — G. Peters, /m Go W/ant/ des Altertwns, Forschungen zwischen Zambesi und Sabi, Berlin, 1902, in-8. — D^ POUTRIN, Contribution à l'étude des Négrilles (type hrachycéphale) . dans L'Anthropologie, tome XXI, Paris, 1910. — Le même. Les Négrille du Centre Africain (type sousdolichocéphale), ibid., tomes XXII et XXIII, Paris. 1911-1912. — D^ Jouenne, Les monuments mégalithiques du Sénégal, dans Annuaire et mémoires du Comité d'études historiques et scientifiques de l'Afrique Occidentale française, Gorée, 1916 et 1917, et dans Bulletin du Comité d'études, etc., Paris, 1918. — Le même. Les roches gravées du Sénégal, ibid., 1920.

1 . Sous cette rubrique sont mentionnés, à la fin de chaque chapitre, quelques-uns des ouvrages traitant, soit spécialement, soit incidemment, des quest'ons qui ont fait l'objet du chapitre. Les auteurs cités le sont sans aucune partialité ; plusieurs d'entre eux ont développé des idées qui ne concordent pas entièrement avec celles qu'on trouvera exposées dans le présent ouvrage ou même en diffèrent notablement. Bien entendu, chaque liste est loin d'être exhkustive.

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