DÉVELOPPEMENT DES CIVILISATIONS NOIRES DANS L'ANTIQUITÉ
INDIGENCE DE LA DOCUMENTATION HISTORIQUE. — L EGYPTE ANCIENNE ET l'aFRIQUE NOIRE. — LES « PIERRES D AIGRIS ». INFLUENCE PHÉNICIENNE ET CARTHAGINOISE. — LES SÉMITES ABYSSINS ET LES « BENI-ISRA*ÉL ». — ROMAINS ET BERBÈRES.
J'ai dû, au cours du précédent chapitre, user presque uniquement du mode hypothétique. Je serai forcé, dans celui-ci et dans le suivant, d'y avoir recours très fréquemment encore, tant sont rares les documents sur lesquels nous pouvons nous reposer avec assez de confiance pour en déduire des affirmations.
Jusqu'ici en effet l'Afrique noire ne nous a livré aucun monument, en dehors de quelques ruines qui ne racontent pas leur histoire et qu'on ne sait à qui attribuer, ou de quelques tombeaux qui peuvent aussi bien remonter à cinquante ans qu'à cinq mille ans et dans lesquels on trouve de tout, sauf des indications précises, à moins qu'une inscription arabe ne vienne nous apprendre qu'il s*agit de sépultures modernes.
Les Noirs n'ont rien écrit, à l'exception de rares ouvrages
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en arabe dont les plus anciens que l'on possède actuellement datent du XVI® siècle et qui, copiés le plus souvent les uns sur les autres, ne renferment sur l'histoire ancienne du pays que quelques pages où ce qui peut être la vérité se trouve obscurci par la légende et par le souci de tout rattacher à l'islam et à la famille de Mahomet.
Beaucoup plus nombreuses et plus riches sont les traditions conservées oralement parmi les indigènes, mais elles sont devenues bien confuses dès qu'il s'agit de faits remontant à plusieurs siècles et, sans aucunement nier leur valeur, il convient de n'user de cette source de renseignements qu'avec la plus extrême prudence.
Dans les auteurs grecs et latins, des bribes de documentation, souvent contradictoires et ne s'appuyant sur rien de bien solide, peuvent tout au plus fournir quelques indications vagues et sans cohésion, parfois quelques points de repère. Les noms des contrées, des localités et des peuples sont généralement difficiles à identifier et, quand on les examine sans parti pris, on constate que tous se réfèrent à des contrées, des localités et des peuples appartenant à l'Afrique du Nord et non à l'Afrique noire ; lorsque par hasard un renseignement géographique ou ethnique semble se rapporter aux Nègres ou à leur pays, il est noyé dans un amalgame d'impossibilités et d'obscurités d'où il est extrêmement malaisé de faire jaillir la lumière.
Pour la période du Moyen Age, nous sommes un peu mieux renseignés par les géographes et historiens musulmans de la Berbérie, de l'Espagne, de l'Egypte et de la péninsule arabique, et par les quelques ouvrages rédigés plus tard en arabe par des Soudanais et auxquels j'ai fait allusion plus haut. Encore ces renseignements sont-ils fort imparfaits et tout à fait fragmentaires et se limitent-ils
aux contrées limitrophes du Sahara ou à celles de la côte orientale d'Afrique qui se trouvaient en relations plus ou moins directes avec les Arabes de la Méditerranée ou de la Mer d'Oman. En ce qui concerne les peuples noirs plus éloignés, ceux de la Guinée, du Congo, de l'Afrique du Sud, c'est la nuit presque absolue jusqu'au jour où ils commencèrent à être visités par des Européens, c'est-àdire jusqu'au XV® siècle de notre ère.
Nous avons vu, au chapitre précédent, ce qu'il est permis de conjecturer au sujet de la situation des Noirs africains à l'époque d'Hérodote. Nous avons vu aussi qu'au témoignage de cet auteur la civilisation égyptienne n'avait pas été sans influer sur celle des Nègres de la région de Méroé. On peut admettre que l'influence de l'Egypte ancienne se porta plus loin encore et pénétra jusque dans la partie supérieure de la vallée dû Nil. Peut-être, de proche en proche, se fit-elle sentir jusqu'aux Grands Lacs, ainsi que semblent en témoigner certaines manifestations artistiques qui rappellent la manière ou les procédés de l'antique Egypte. Il est possible même que, transmises indirectement de peuplade à peuplade, des infiltrations d'ordre religieux ou industriel, ayant leur point de départ à Memphis ou à Thèbes, aient gagné des pays fort éloignés du Nil et n'ayant vraisemblablement jamais été en relations directes avec l'Egypte, tels que certaines régions du Golfe de Bénin ou des parages voisins.
On rencontre à peu près dans toute l'Afrique, soit dans des tombeaux ou des tumuli réputés anciens, soit sur le corps de vivants qui disent les tenir de leurs plus lointains ancêtres, des verroteries auxquelles les Noirs attribuent une très grosse valeur et qui ressemblent étrangement, par leur forme, par leur coloration et par la matière dont
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elles sont faites, à des verroteries analogues que portaient les Egyptiens et dont ils ornaient souvent leurs momies. Ces sortes de perles, généralement cylindriques, ont fait aux XVI^ et XVI l® siècles l'objet d'un commerce actif de la part des navigateurs anglais et surtout hollandais, qui les achetaient aux mdigènes des pays où elles étaient relativement abondantes et allaient les revendre avec bénéfice dans les contrées où elles étaient plus rares. Ces navigateurs leur ont donné le nom de " pierres d'aigris » ou aggrybeads, dont on ignore d'ailleurs l'origine exacte. A diverses reprises, des verriers de Venise et de Bohême en ont fabriqué des contrefaçons, auxquelles les Noirs ne se sont pas laissé tromper.
Quoi qu'il en soit, la présence chez les Nègres africains de ces verroteries certainement très anciennes, la valeur qu'elles représentent à leurs yeux et le mystère qui entoure leur provenance première ne suffisent pas à conclure à l'existence de relations commerciales entre l'Egypte des Pharaons et l'Afrique Occidentale ou Centrale. D'une part, en effet, les tombeaux assyriens et phéniciens en renferment d'identiques, ce qui nous laisse perplexes quant au lieu de leur fabrication et par suite quant à leur point de départ, qui peut être cherché à Ninive ou à Tyr aussi bien qu'à Memphis. D'autre part, on en a trouvé dans le Nord de l'Europe et dans l'Est de l'Asie, ce qui indique une aire de dispersion considérable et certainement hors de proportion avec les limites que l'on doit raisonnablement assigner à l'influence de la civilisation égyptienne.
Dans la plupart des pays où, actuellement encore, les Noirs trouvent des « pierres d'aigris » en fouillant d'anciennes sépultures, une tradition a cours aux termes de laquelle ces perles auraient été importées par des hommes
aux cheveux longs et au teint clair, que la légende fait venir du ciel et que leurs congénères enterraient après avoir orné leurs cadavres des verroteries en question. Cette tradition m'avait fait penser tout d'abord à la possibilité de relations caravanières entre les anciens Egyptiens et des peuplades aussi éloignées du Nil que celles habitant, par exemple, la Côte d'Or et la Côte d'Ivoire. J'ai réfléchi depuis que, si l'on admet que des hommes de race blanche, porteurs de « pierres d'aigris », se soient avancés autrefois jusqu*en ces lointaines régions, il serait beaucoup plus vraisemblable de les faire venir de la Berbérie — au sens géographique donné aujourd'hui à ce mot — que de l'Egypte. Il n'est pas parvenu à notre connaissance que les Egyptiens aient fait grand commerce avec les Nègres, sauf avec ceux de la vallée du Nil chez lesquels ils se procuraient des esclaves, tandis que, de tout temps comme aujourd'hui, les habitants de ce qu'Hérodote appelait la Libye et que nous dénommons la Berbérie ou les côtes barbaresques (Tripolitaine, Tunisie, Algérie, Maroc) n'ont pas hésité à traverser le Sahara et à s'aventurer jusque chez les Noirs pour leur acheter principalement de la poudre d'or en échange de diverses marchandises. Et, parmi ces marchandises, le géographe arabe Yakout signale, comme étant fort en honneur de son temps, c'est-à-dire au début du XIII® siècle, les anneaux de cuivre et les perles de verre bleu. Or les « pierres d'aigris » les plus appréciées des Noirs sont précisément des perles de verre bleu.
On est donc en droit de supposer que ces verroteries, peut-être de fabrication phénicienne mais en tout cas abondantes chez les Phéniciens, furent importées tout d'abord par ceux-ci dans les comptoirs qu'ils avaient fondés dès le XII^ siècle avant notre ère sur toute la côte méditer-