‹ Les noirs de l'AfriqueChapitre 8 sur 25 · DELAFOSSE · texte numérisé non relu

DELAFOSSE

pendant des centaines et des centaines d'années, autre chose que des échanges de produits entre Carthage et le Soudan : il y eut contact entre les Noirs encore très frustes et les représentants de l'une des civilisations les plus raffinées qu'ait connues l'antiquité. Ce contact ne put pas ne point porter ses fruits.

Comme je le suggérais tout à l'heure, il introduisit chez les Noirs, avec des mots nouveaux pour les désigner ou les exprimer, des objets nouveaux et des idées nouvelles. Sans doute le cheval, venu de Libye, était-il déjà connu au Soudan, mais sans doute aussi n'y était-il guère utilisé : les Carthaginois enseignèrent aux Nègres l'art de l'équitation et l'usage du mors, des étriers, de la selle. En même temps qu'ils leur vendaient des tissus et des sortes de chemise, ils leur apportèrent vraisemblablement des semences de cotonnier et leur apprirent à tisser les fibres du coton et à coudre les étoffes. Ils leur montrèrent aussi à travailler cet or que les Nègres s'étaient contentés jusqu'alors d'extraire des alluvions et, par imitation, l'industrie du cuivre et celle du bronze se développèrent, tandis que se perfectionnaient celles du fer et de l'argile et que naissait celle du verre, qui subsistait encore au siècle dernier dans quelques localités du Noupé, sur le bas Niger.

Assurément, tout cela n'est que suppositions, mais ce sont des suppositions vraisemblables.

Dans l'Est de l'Afrique, une autre civilisation d'origine également sémitique accomplissait une œuvre analogue parmi les populations négroïdes et nègres de son voiçinage. Je veux parler de la civilisation abyssine qui, née dans le Sud de la presqu'île arabique, passée en Afrique avec des Yéménites émigrés dès une époque très reculée, développée au contact de la civilisa^^ion égyptienne sur laquelle elle ne

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manqua pas à son tour de réagir plus d'une fois, amena chez les Noirs plus ou moins métissés des côtes de la Mer Rouge, comme chez les Nègres répandus dans le Soudan oriental et entre les montagnes d'Ethiopie et les Grands Lacs, une transformation comparable à celle que les colonies phéniciennes de la Méditerranée apportaient à distance chez les Noirs du Soudan central et occidental.

Les traditions locales ont conservé le souvenir d'autres Sémites, qu'elles qualifient du nom d'Israélites (Béni-' Israël), sans que nous puissions décider si cette qualification est d'importation musulmane et relativement récente ou si elle répond réellement à l'origine de cet élément demeuré mystérieux. Il est fort possible en effet que les Sémites dont il s'agit pour l'instant provinssent de la patrie d'Abraham et fussent un rameau de cette population en partie hébraïque dont les étonnantes destinées n'ont pas troublé que Bossuet. Faut-il les rattacher aux Hébreux que Joseph, fils d'Israël, fit venir en Egypte et qui ne seraient pas tous retournés en Terre-Sainte avec Moïse, un certain nombre ayant au contraire fait route vers l'Ouest ? Faut-il voir en eux les restes africains de ces Hyksôs dont nous parlent les annales égyptiennes et qui, après tout, n'étaient peut-être pas distincts des Hébreux de Joseph ? Faut-il les identifier avec les Juifs qui, à la suite de querelles religieuses, émigrèrent de Tripolitaine vers la fin du premier siècle de notre ère dans la direction de l'Aïr et vers le début du siècle suivant dans la direction du Touat et qui n'ont pas laissé ensuite de traces réellement historiques de leur passage ? Faut-il admettre plusieurs migrations successives dont les premières remonteraient à l'époque de Moïse et de la dispersion des Hyksôs, soit à seize siècles environ avant Jésus-Christ, et les der-

nières seulement aux premiers siècles de l'ère chrétienne ?

Quoi qu'il en soit, et quelque nom qu'il convienne de donner à ces soi-disant « Beni-lsraël )\ il paraît bien certain que c'étaient des Sémites à la fois pasteurs, cultivateurs et artisans, d'une civilisation assez avancée, qui ne se contentèrent pas, comme leurs congénères de Carthage et d'Abyssinie, de commercer avec les Noirs et de favoriser par rayonnement le développement de la civilisation de ceux-ci, mais qui se portèrent en groupes nombreux dans le pays des Nègres ou tout au moins à la limite septentrionale de ce pays, amenant avec eux le zébu ou bœuf à bosse et le mouton à laine, construisant au Soudan des maisons en maçonnerie et des puits cimentés par un procédé spécial, introduisant l'art de l'élevage et la culture maraîchère, contribuant dans une certaine mesure au peuplement du Sahel et du Massina et au métissage des populations noires déjà installées dans ces régions, formant peut-être le noyau de tribus pastorales qui, sous le nom de Peuls que nous eur donnons et sous celui de Foulbé qu'elles se donnent elles-mêmes, se répandirent plus tard du Sahel et du Massina jusqu'à l'Atlantique d'une part et jusqu'au delà du lac Tchad d'autre part, enfin créant dans l'Ouest de Tombouctou, à Ghana, un Etat dont ils demeurèrent longtemps les maîtres et qu'il est permis de considérer comme le berceau et le modèle de ce qu'il y eut de plus perfectionné dans la civilisation des Noirs de l'Afrique.

Sans que je veuille ni que je puisse me prononcer sur le mystère qui, jusqu'à présent, entoure l'origine de ces <^ Beni-lsraël » ou prétendus tels, le rôle qu'ils jouèrent dans l'Afrique noire, ou que, tout au moins, leur attribuent les traditions locales, me parait trop considérable pour qu'il soit possible de le passer sous silence. Peut-être après

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tout est-ce à eux, plutôt qu'aux Carthaginois ou concurremment avec ces derniers, qu'il conviendrait d'attribuer l'importation dans les langues soudanaises des mots sémitiques d'origine ancienne dont j'ai parlé précédemment.

Quant aux Romains, quoi qu'on en ait dit, il semble bien que leur intervention ne se produisit pas au delà du Sahara et que leur influence fut nulle sur les Noirs de l'Afrique. Les seules relations qu'ils eurent avec ceux-ci consistèrent à en acquérir un certain nombre comme esclaves, mais ils n'allèrent jamais les chercher eux-mêmes et se contentèrent de les acheter aux traitants de Carthage ou de la Numidie. Il est probable que l'expédition romaine qui poussa le plus loin dans la direction du Sud fut celle de Julius Maternus qui, sur l'ordre de l'empereur Domitien, partit en 80 après Jésus-Christ à la recherche des mines d'or du Soudan, mais ne dépassa vraisemblablement pas l'Aïr.

Les Libyens ou Berbères, descendants plus ou moins directs — et probablement très métissés — des anciens autochtones blancs de l'Afrique du Nord, vivent depuis bien des siècles au contact des Noirs les plus septentrionaux. Il n'apparaît pas cependant qu'ils aient jamais eu une influence appréciable sur le développement de la société noire, de même que l'influence des parlers libyco-berbères sur les langues soudanaises semble avoir été tout à fait négligeable, sauf peut-être en ce qui concerne le haoussa. Dans les autres langues nègres répandues à la lisière du Sahara, c'est à peine si l'on découvre une dizaine de vocables d'origine berbère : le nom du cheval parfois et celui du chameau presque toujours (encore la chose n'est-elle pas démontrée de façon certaine), le nom de l'épée droite, celui d'une espèce de galette, l'une des appellations données

aux pauvres et gens de peu, et enfin le nom de la pâque et celui du péché, ces deux derniers d'ailleurs empruntés par les Berbères au latin lors de la prédominance du christianisme dans l'Afrique du Nord. Et c'est tout ou à peu près tout.

Cela n'est pas aussi surprenant qu'on pourrait le supposer à première vue. D'une part, les Berbères nomades du désert, les seuls qui aient été et qui soient encore en contact direct avec les Noirs, ne passent pas pour avoir jamais joui d'une civilisation très avancée : leur vie même ne s'y prête guère. Ensuite, l'un des caractères généraux des Berbères, ainsi que l'a fort bien montré M. Henri Basset en un livre récent ^, est d'adopter facilement la langue et certains aspects extérieurs de la civilisation et de la religion du peuple étranger qui les domine momentanément et de n'exercer aucune action visible sur ce peuple ni sur les autres populations étrangères vivant à leur contact. C'est ainsi que les Noirs de l'Afrique ont fort peu d'obligations à leurs voisins berbères, tandis qu'ils en ont de considérables vis-à-vis des Sémites, depuis l'époque lointaine où un premier courant d'influence sémitique vint se faire sentir parmi les autochtones' préhistoriques de l'Afrique du Nord jusqu'au temps de l'islamisation du même pays par les Arabes et des expéditions dirigées de Mascate sur la côte du Zanguebar, en passant par les périodes des colonies phéniciennes, de la splendeur de Carthage et des immigrations Israélites ou pseudo-Israélites.

Mais il est temps de clore ce trop long exposé, consacré aux divers apports méditerranéens et asiatiques qui ont introduit un très important élément de civilisation chez les Noirs du Soudan et de l'Afrique Orientale, d'où il

1. Essai sur la litlérature des Btrbèr's. Alçer, l'î20, in-8.

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s'est répandu peu à peu, en s'atténuant progressivement, jusque dans l'Afrique du Sud. Nous allons maintenant aborder dans un nouveau chapitre, en commençant par cet Etat de Ghana auquel il a été fait allusion plus haut, ce que nous savons de l'histoire proprement dite des Noirs de l'Afrique.

BIBLIOGRAPHIE

Aux ouvrages mentionnés à la fin du chapitre I, il convient d'ajouter ici les suivants : Strabon, Géographie (traduction Am. Tardieu), Paris, 1867-1894, in-8 (voir notamment le Livre XVII). — Pline l'Ancien, Histoire naturelle (texte latin et traduction E. Littré), Paris, 1860, 2 vol. in-8. — JosÈPHE, Œuvres complètes (traduction Buchon), Paris, 1843, in-4. — PtolÉMÉE, Geographia (texte grec et traduction latine, édition Mûller), Paris, 1883- 1901, in-8 et atlas in-fol. — A. RoscHER, Ptolemcsus und die Handelstrassen in Central-Afrika, Gotha, 1837, in-8. — L. A. J. MiCHON, Quid Libyccs geographia auctore Plinio Romani contulerint, Lutetiae, 1859, in-8. — P. Gaffarel, Eudoxe de Cyzique et le périple de l Afrique dans f antiquité, Paris, 1872, in-8. — S. F. Berlioux, Doctrina Ptolemœi ah injuria recentiorum vindicata sive Nilus superior et Niger verus, hodiernus Eghirren, ah antiquis explorati, Parisiis, 1874, in-8. — M. Dubois, Examen de la géographie de Strahon^ Paris, 1891, in-8. — M. Delafosse, Sur des traces probahles de civilisation égyptienne et d'hommes de race blanche à la Côte d Ivoire, * dans L Anthropologie, Paris, 1901. — Le même, Haut-Sénégal- Niger (Soudan Français), Paris, 1912, 3 vol. in-8 (voir notamment le l^^ vol. : Le pays, les peuples, les langues). — STÉPHANE Gsell, Hérodote, Paris, 1916, gr. in-8. — Le même, Histoire ancienne de l'Afrique du Nord, Tome IV : La civilisation carthaginoise. Pans, 1920, in-8. — C. AuTRAN, Phéniciens, Essai de contribution à l'histoire antique de la Méditerranée, Le C^ire, 1920, gr. in-4.

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