CHAPITRE III L'AFRIQUE NOIRE AU MOYEN AGE
L EMPIRE DE GHANA. — LE MOUVEMENT ALMORAVIDE. — LES ROYAUMES DE DIARA ET DE SOSSO. — LES DEBUTS DE l'eMPIRE SONGOÏ. — l'empire MANDINGUE. — LES EMPIRES MOSSI.
Nous ne savons pas à quelle époque ni par qui exactement fut fondé le royaume qui donna plus tard naissance à l'empire de Ghana. Les traditions locales, confirmées par les ouvrages des savants de Tombouctou et des historiens arabes, nous laissent seulement entendre que cet Etat remontait au moins au IV^ siècle de l'ère chrétienne, que ses premiers souverains appartenaient à la race blanche et que le pouvoir passa, un certain temps après l'hégire, entre les mains d'une famille de race noire appartenant au peuple des Sarakollé. Les auteurs arabes, par ailleurs, nous apprennent que l'empire de Ghana était florissant aux IX^ et X^ siècles de notre ère, que son déclin commença vers le milieu du XI® siècle sous la poussée conquérante et destructive des Almoravides, que ses débris tombèrent sous le joug des Mandingues et que sa capitale, dernier vestige de sa gloire déchue, cessa d'exister à partir du milieu du XIII® siècle environ.
Cette capitale, dont le nom se trouve mentionné pour la
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première fois, semble-t-il, dans les Prairies d'Or de Massoudi, lequel mourut en 956, fut visitée dans la seconde moitié du X^ siècle par le célèbre géographe arabe Ibn- Haoukal, et Bekri en donna, au siècle suivant, une description assez détaillée. Elle n'était appelée Ghana que par les étrangers et notamment les Arabes, qui la firent connaître sous ce nom à l'Europe et à l'Asie. Ce n'était pas son nom, mais, comme le dit expressément Bekri et comme le confirment les traditions soudanaises, l'un des titres portés par le souverain, que l'on désignait encore sous celui de kaya-maga ou simplement maga ou magan (le maître) ou encore sous celui de lounka 0^ prince). La ville elle-même était connue des habitants sous le nom de Koumbi ou Koumhi-Koixmhi 0^ butte ou les tumulus), par lequel on désigne encore aujourd'hui son emplacement. Celui-ci se trouve entre Goumbou et Oualata, à une centaine de kilomètres environ au Nord-Nord-Est de la première de ces localités, dans une région du Hodh que les Maures nomment Aouker ou Aoukar (terme géographique d'ailleurs commun à beaucoup de régions sub-sahanennes), les Mandingues et les Bambara Bagana ou Mara, les Khassonké Bakhounou et les Sarakollé Ouagadou ^, et qui s'étend d'une façon générale au Nord et au Nord-Est de Goumbou.
L'explorateur Bonnel de Mézières, qui a visité et fouillé cet emplacement en 1914, y a retrouvé les vestiges d'une grande cité correspondant très exactement à celle décrite par Bekii, avec des ruines de constructions en pierres taillées et parfois sculptées.
La contrée où s'élevait Ghana ou Koumbi est actuelle-
1. Le mot mara désigne une région sans cours d'eau permjinents mais pourvue de mares ; le mot mandingue baga-na, qui devient hakhou-nou dans certains dialectes, et e mot sarakollé ouasa-dou ont tous les deux la signification de « pays des troupeaux région d'élevage ».
ment très aride. Il y pleut à la vérité tous les ans, mais on n'y trouve pas de rivières et, sauf en quelques points où existent des mares ou des nappes d'eau souterrames peu profondes, la végétation, quoique assez touffue çà et là, se réduit à de maigres pâturages et à des gommiers et autres arbustes épineux. La région ne renferme aucun village et n'est parcourue que par des Maures nomades et des chasseurs de la tribu des Némadi ou Nimadi. Mais les traces très nombreuses et très étendues d'anciennes habitations et de sépultures que l'on relève à chaque instant montrent que le pays était autrefois peuplé, en partie tout au moins, de sédentaires et laissent supposer qu'il était mieux arrosé qu'aujourd'hui et plus propre à la culture. Au reste, Bekri parle de champs vastes et prospères qui s'étendaient à l'Est de Ghana et les traditions locales sont unanimes à attribuer le déclin du royaume et la dispersion de ses habitants au dessèchement du Ouagadou et à la famine qui en fut la conséquence. Il est probable que ces circonstances eurent en effet beaucoup plus d'influence sur la fin de l'empire de Ghana que les pillages successifs dont la ville fut l'objet de la part des Almoravides en 1076, du roi de Sosso, Soumangourou Kannté, en 1203 et enfin du roi du Manding, Soundiata Keïta, vers 1240. Une ville populeuse et un Etat florissant survivent au pillage et à la défaite, mais ne résistent pas au manque d'eau et de nourriture.
Le Bagana ou Ouagadou et la plupart des districts subsahariens que nous englobons aujourd'hui sous les noms de Hodh dans l'Est et de Mauritanie dans l'Ouest devaient, à l'époque lointaine où ils se prêtaient à la culture et à la vie sédentaire, être habités par des Noirs, plus ou moins métissés de Négrilles et d'autochtones blancs nord-afri-
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cains. Ces Noirs formaient un ensemble, assez disparate peut-être par certains côtés, que les traditions maures désignent généralement par le terme de Bajour et d'où sont sans doute sortis depuis, par ramification, les Songoï ou Songaï vers l'Est, les Sérères vers l'Ouest et, vers le Centre, un grand peuple appelé Gangara (Gangari au smgulier) par les Maures, Ouangara par les auteurs arabes et les écrivains de Tombouctou, et comprenant de nos jours, comme fractions principales, les Mandmgues proprement dits ou Malinké, les Bambara et les Dioula.
C'est dans cette région et parmi ces Bafour, déjà ramifiés sans doute, que se fixèrent vraisemblablement les immigrants de race sémitique dont il a été question au chapitre précédent, lesquels passent pour avoir colonisé notamment le Massina et le Ouagadou et avoir fondé le royaume et la ville de Ghana. Ces immigrants comprenaient probablement, comme nous l'avons vu, à la fois des cultivateurs et des pasteurs. Quelque considérable qu'ait pu être leur nombre, il était certainement très inférieur à celui des Nègres au milieu desquels ils s'installèrent et sur lesquels ils établirent leur domination. Il dut y avoir, dès le début, quantité d'unions entre Blancs et Noirs et de ces unions naquirent, semble-t-il, deux très importantes populations, dont chacune devait jouer par la suite un rôle de premier ordre dans l'histoire du Soudan occidental et central et dans le développement de sa civilisation.
A Ghana même, dans le Ouagadou, dans le Massina et ailleurs encore, l'union des Sémites en majorité sédentaires avec des Ouangara notablement plus nombreux que les premiers engendra probablement le peuple qui se donne lui-même le nom de Sarakollé, c'est-à-dire «hommes blancs'', en souvenir de l'une de ses ascendances, que plusieurs
tribus soudanaises appellent Soninké et les Maures Assoua-nik, que les Bambara dénomment Mara-kci ou Mar-ka (gens du Mara ou Ouagadou) et que les auteurs arabes et les Songoï de Tombouctou désignent par le terme de Ouakoré. Ce peuple parla une langue très voisine de celle des Ouangara ; elle devint la langue usuelle de Ghana et est encore aujourd'hui celle des Sarakollé du Sahel et du Sénégal, des habitants sédentaires de race noire dits Azer ou Ahl-Massîne (gens du Massina) de certaines oasis telles que Tichit et enfin de quelques tribus qui ont adopté les habitudes errantes des Maures leurs voisins ou conservé celles de leurs ancêtres blancs nomades, telles que celles des pasteurs Guirganké et, croit-on, des chasseurs Némadi.
A l'Ouest de Ghana, dans la région de pâturages du Termes, le mélange de Sémites nomades avec des Sérères et surtout la longue cohabitation de ces Sémites au milieu des Sérères durent donner naissance au peuple des Peuls ou Foulbé, qui parla une langue assez voisine de celle des Sérères et qui, plus tard, essaima vers le Massina et, de l'autre côté, vers le Tagant et le Fouta-Toro, pour envoyer ensuite quelques-unes de ses fractions au Sud-Ouest dans le Fouta-Diallon, à l'Est et au Sud-Est dans la boucle du Niger, le Haoussa, l'Adamaoua et les pays voisins du Tchad.
Cependant, à Ghana même, après une succession de princes de race blanche qui, d'après le Tarikh es-Soudân, auraient été au nombre de 44, dont 22 avant l'hégire et 22 après, mais dont le dernier, au dire du Tarikh el-fettâch, aurait été contemporain de Mahomet, le pouvoir passa à la dynastie sarakollé des Sissé qui, peut-être, comme le prétendent ses descendants actuels, était apparentée à la dynastie de race blanche et ne constituait, en quelque