CHAPITRE IV
SITUATION DES BOHÉMIENS À LA VEILLE DE LA LOI = DU 16 JUILLET 1912 NÉCESSITÉ D'UNE RÉFORME
Le Code pénal, nous l’avons vu, ne fournit au- ; cune arme contre les Bohémiens; ét celles que pourraient donner les lois postérieures, bien imparfaites il est vrai, n’ont pas été utilisées.
Cette situation ne pouvait durer toujours. La population nomade, en effet, est relativement considérable et sa présence constitue un danger permanent. : Fa
Le nombre des nomades ne peut être évalué avec exactitude. Il le sera à peu près lorsque la loi de 1912 aura été partout appliquée. Deux statistiques ont été récemment faites; l’une établit qu’il y a en France 10.000 nomades, l’autre en a trouvé 40.000 (1). Seraient-ils même moins de 10.000 qu'il
(1) « Voici la statistique la plus récente. Elle est exacte, si l'on peut exactement compter les gouttes d'eau qui
est facile de comprendre quels dangers de pareil- les hordes font courir à notre population. cet
N ous verrons tout à l’heure les méfaits des nomades, les vols, les pillages, les meurtres même dont ils jalonnent leur route; outre les crimes et les délits qu’ils commettent, ils présentent des inconvénients très réels pour l’ensemble de nos populations. Nous en citerons quelques-uns: € Vivant dans une ignorance absolue des principes les plus simples de l’hygiène, leurs roulottes sont de véritables foyers d’infection. Eux-mêmes en sont les premières victimes, mais il se produit dans la tribu une sélection naturelle qui fait que seuls les plus robustes ou les immunisés survivent. Autant qu’on en peut juger, il semble que la mortalité infantile soit extrêmement considérable chez les Romani-. chels, maïs elle passe ‘inaperçue, le nombre des naissances étant très considérable. » (1) Leurs roulottes servent bien souvent de véhicule | à toutes sortes d’épidémies. Nous avons déjà vu
glissent entre les doigts. Il y a environ 750.000 bohémiens dans le monde entier. L'Europe en a pour sa part 600 000. En France 40.000 ; en Angleterre 4000; en Espagne 20.000 ; en Bohême 20.000 ; en Roumanie plus de 200.000. Le reste en Turquie et en Hongrie. » Emile Hinzelin. Les Nomades au XX*siècle. La Revue (ancienne Revue des Revues). 1° févr. 1913, n° 3, p. 292.)
(1) D' Marie et R. Meunier. Les Vagabonds, p. 262.
UT a UE PAT £ 15 “À 4
dans un des. chapitres précédents que lors de ES
‘ première apparition des Bohémiens en Italie au xv° siècle, leur passage coïncida avec une épidémie de peste épouvantable.
Si l’on étudiait à ee point de vue les Bohémiens,
on serait rapidement édifié. « On a souvent relevé
les épidémies propagées par les Romanichels. En 1893, le typhus passa de Lille à Paris, par Amiens, Beauvais et Pontoise, porté de ville en ville par des roulottiers. La variole, qui était en 1895 à Orléans, fut portée à Montargis par des Romanichels. Tout dernièrement, en mai-1907, Paris vient d’être contaminé. Par le plus grand des hasards,
un cas de variole avait été constaté dans une tribu de vanniers ambulants campés sur la route de Choisy à Ivry. Le malade, couvert de pustules, était agonisant. Il fallut cependant employer la force
pour l’enlever à son entourage et l’isoler à l’hôpital temporaire d’Aubervillers. Méprisant eux-mêmes la contagion, les Romanichels ne pouvaient admettre ni comprendre cette intrusion. Le malade mourut le lendemain, mais il était déjà trop tard. La contagion s'était répandue. Il y eut plus de vingt victimes, dont plus de la moitié moururent. Quant aux Romanichels, ils ne bougèrent pas. Par vule exagération coutumière, les habitants prétendaient qu’ils enterraient sous leurs roulottes ou dans les champs d’alentour les cadavres de ceux
de leurs qui mouraient de la FA. Ce bruit, uaturellement accueilli par la presse, De pas fondé. » (1) * LE EA
Ce n’est pas tout. On a tement reproché aux Bohémiens de vivre de rapines. Au début de cette étude, nous avons vu que les Arabes les désiynaient sous le nom de Charaoui (voleurs). Partout où leurs caravanes ont passé, ils ont laissé cette réputation. Au demeurant, il est un proverbe bohémien qui dit: « Ce n’est pas voler qui est une honte, mais se faire pincer » (2).
Nous avons constaté plus haut que dès l'appa-. rition des Bohémiens en Allemagne, en France, en Italie, au xv° siècle, les populations traversées se plaignent des déprédations et des vols de toute sorte qu’ils commettent. Nous avons signalé qu’au cours des siècles suivants leur ligne de conduite n’a pas changé. Voleurs ils étaient au xv° siècle, voleurs ils sont restés.
Les Bohémiens sont des voleurs très redoutables, parce qu’extrêmement habiles. Il est très rare | qu’on puisse les prendre sur le fait, car ils ne se
() Dr Marie et R. Meunier. Les Vagabonds, p. 263. ;
(2) D' Hans Gross. Conseiller de justice à Graaz (Autriche). Manuel pratique d'instruction judiciaire. Traduit de l'allemand par MM. Bourcart, professeur à la Faculté de droit de Warny et Wintzweiller, professeur d'allemand au Lycée de Nancy, p. 421. |
SEAT risquent à tenter un mauvais coup que protégés par quelques-uns des leurs placés en sentinelles.
« Le plus important pour nous, dit le conseiller de justice Gross, dans les vols de Bohémiens, c’est l’extrême habileté qu’ils y déploient. Cette importance vient surtout de ce que, souvent, quand un vol se commet, on accuse d’en être les auteurs et, souvent même, on condamne à tort les gens qui font partie de la maison et surtout les domestiques, simplement parce qu’on regardé comme absolument impossible qu ‘un étranger ait eu une connaissance suffisante des habitudes de la maison, pour commettre le vol en question, et que l’adresse et l’effronterie nécessaires pourentrer de la sorte ne sauraient raisonnablement être attribuées à personne. Pourtant, dans la plupart des cas, c’étaient des Bohémiens qui avaient eu cette habileté, cette effronterie, ce don d’observer qu’on n’avait osé attribuer à personne. Ce que le domestique n’a pas plus remarqué, dans la maison qu’il habite depuis des années, que le voisin, qui demeure, depuis plus longtemps encore, à côté, la vieille Bohémienne qui est venue, mendiant, disant la bonne aventure, en faisant à la hâte des cures, l’a vu en quelques minutes, et a fait des combinaisons telles, qu’à l’aide de ses révélations, le vol le plus téméraire a pu être commis. Là où.une souris ne saurait passer, le Bohémien se faufile et se glisse, tout comme si on lui ouvrait la porte toute grande, et là où un
Lio e ces acrobate ne saurait aller, ne toute son habileté le Bohémien parvient avec son hameçon, qui ne manque jamais son but. Aucun serrurier n’est capable de trouver promptement et sûrement le dé-
faut d’une grille, le système d’une serrure, le point an
faible d’un gond d’une porte, si on ne lui laisse observer ces objets de tous les côtés; le Bohémien n’a besoin que d’un coup d’œil, d’une secousse, faite du dehors, pour savoir exactement ce qu’il doit faire. » (1)
Il est intéressant de rapprocher du jugement de ce magistrat autrichien, celui d’un magistrat français. Parlant des vols commis par les Bohémiens, de leur habileté, ce dernier dit: «… Que de crimes sont commis par ces nomades! il est superflu de dire qu’il est très difficile d’en rechercher les auteurs pour les livrer aux tribunaux, comme le voudrait l’article 8 du Code d'instruction criminelle. Le juge d’instruction, isolé dans son arrondissement, est absolument impuissant à les saisir. Si les circonstances le favorisent, il peut reconstituer un signalement approximatif, malheureusement toujours assez vague du coupable; ce signalement est adressé aux autorités judiciaires voisines; on prescrit des recherches dans toute la région ::je n’ai pas besoin de vous dire quel en est le résultat.
(1) Dr H. Gross. Ouvrage précéd. cité, p. 398.
tr je
Après deux ou trois mois d’investigations inuti-
les, le Juge en est réduit à clore son instruction par une ordonnance de non-lieu, et doit s’estimer heureux lorsque l’imprécision forcée des renseignements qu’il a transmis n’a pas provoqué quelque arrestation maladroite ou quelque mesure inopportune » (1).
Rarement le nomade assassine, car il est naturellement lâche et craintif. Il n’hésitera pas cependant à tuer s’il est surpris commettant un vol, et
s’il n’a pas d’autre moyen d'échapper. «€ IE est
à remarquer que le Bohémien a, très souvent, ses armes prêtes quand il vole: il a auprès de lui son
gourdin et sa hache. Il va même jusqu’à travailler. son couteau ouvert à la bouche, pour l’avoir sous la main s’il vient à être surpris. Qu’une surprise arrive, il essaie tous les moyens de s’en tirer avant d’avoir recours à la défense, et se sauve aussi vite que ses jambes peuvent le porter. Il arrive fré-
quemment que des Bohémiens en fuite tirent sur
les poursuivants, mais seulement quand grâce à la nuit ils ont échappé au danger et se cacher derrière une maison, , derrière un arbre, :
de là viser à leur aise.
» La façon dont ils commettent un crime, quand
(1) Célice. La police judiciaire et les polices municipales. Discours prononcé à l’audience solennelle de rentrée de la
Cour d'appel de Nimes le 17 octobre 1898.
is l’osent, est tout aussi significative pour leur caractère. Le gendarme qui a été attaqué traîtreu-
sement et assassiné par les Bohémiens, porte de
nombreuses et profondes blessures, dont la plupart n’ont dû être faites qu'après la mort. Les Bohémiens continuent à le frapper, en partie pour augmenter leur sûreté, se persuader que leur victime
est bien morte, et ne peut plus leur nuire, en partie
aussi pour satisfaire leur désir cruel de tuer; car
ils sont visiblement contents de pouvoir impuné-
ment larder leur ennemi détesté. » (1)
Lâche et cruel, voilà le fond du caractère du . Bohémien d’après tous les auteurs qui les ont étu- . diés. Aussi, quand il commettra un crime, ce sera toujours ou presque toujours avec une froide préméditation. Il voudra tuer à coup sûr sans s’exposer lui-même; il attirera done sa victime dans un guet-apens ou l’empoisonnera. Les Bohémiens sont presque toujours porteurs de phosphore et d’arsenic; mais du premier ils se servent comme médicament, et du second pour détruire les souris. «Quand le Bohémien commet un erime et veut empoisonner quelqu'un, il ne se sert ni de phosphore, ni d’arsenic, ni de poison semblable; il a pour cela le & dry » infaillible, inconnu aux autres hommes, le plus terrible des poisons appelé « dri » ox « drei ». On dit que c’est une poudre fine, brune,
(1) D' H. Gross: Ouvrage précéd. cité, p. 403.