LES INDICES DES PRIX DE DÉTAIL DES DENRÉES ALIMENTAIRES
SECTION I Détermination du régime-type
a) Méthode de la consommation globale
L'idée la plus naturelle, quant à la détermination du système de pondération des indices des prix de détail, est de procéder exactement comme on l’a fait pour les indices des prix de gros. Un indice des prix de détail des denrées alimentaires, dans lequel les poids doivent logiquement être proportionnels aux quantités consommées ou à leur valeur, n'est-il pas en effet assimilable à l’indice des prix de gros dont la pondération serait également basée sur la consommation, comme c’est le cas de nombreux indices des prix de gros ? La seule différence est que, tandis que dans les indices des prix dé gros on considère la consommation
industrielle ou commerciale, dans les indices des prix de détail on considérera la consommation individuelle ou familiale, celle du « dernier consommateur », qui à pour objet immédiat la satisfaction directe d’un besoin humain.
Nous avons vu que par suite de l'insuffisance ou même de l’absence des statistiques de consommation, on se servait habituellement pour déterminer la pondération des indices des prix de gros pondérés d’après la consommation, des statistiques de la production nationale et du commerce extérieur, et l’on retenait comme quantité consommée de chacun des éléments de l’indice la quantité produite, à laquelle on ajoutait la quantité importée et de laquelle on retranchaït la quantité exportée. En principe rien ne s'oppose à ce qu’on applique la même méthode aux indices des prix de détail des denrées alimentaires : les quantités de denrées alimentaires importées et exportées nous sont connues par les statistiques du commerce extérieur. Si nous disposons de statistiques de la production, nous pourrons déterminer les quantités de denrées alimentaires consommées." I] y à cependant deux réserves à faire immédiatement : nous avons déjà vu la première à propos des indices des prix de gros; c’est que cette méthode néglige la variation des stocks ; il ne semble pas que l’objection soit bien grave; la seconde est que les statistiques de production ne tiennent souvent pas compte des quantités consommées sur place; or ces quantités, comme ce serait le cas en France pour les denrées alimentaires, peuvent être importantes. Si la proportion de ce qui est consommé au lieu de production était la même pour toutes les denrées alimentaires, l'inconvénient en question n’existerait pas, mais il n’en va naturellement jamais ainsi; en France notamment, certaines denrées alimentaires importantes proviennent entièrement de l’extérieur, comme le café, le cacao, donc ne sont pas consommées au lieu de production. En outre, il faudrait déduire des chiffres trouvés les quantités non employées à la satisfaction immédiate d’un besoin humain.
Cette méthode de détermination des poids pour les indices des prix de détail est souvent appelée « méthode de la consommation globale », parce qu’elle est basée sur la détermination statistique de la consommation globale de la population habitant le territoire sur lequel portent les statistiques. Elle suppose essentiellement qu'il existe, sinon des statistiques de consommation, du moins des statistiques de production des denrées alimentaires; encore les données de ces statistiques ne peuvent-elles pas être utilisées directement, même dans les hypothèses les plus favorables : si la statistique d’importation du café nous renseigne immédiatement sur la consommation du café (réserve faite de la variation des stocks), la statistique d'importation du cacao ne nous indique pas immédiatement la quantité de chocolat consommée, les statistiques de production et d'importation du blé nous renseignent encore beaucoup moins exactement sur la quantité globale de pain consommée. Supposons même que ces difficultés soient surmontées et que nous puissions calculer avec une exactitude suffisante la consommation globale de la population envisagée. Nous en déduirons la consommation moyenne par tête, d’où, par application des quantités ainsi trouvées aux prix de détail, un indice des prix de détail. Mais une moyenne — il ne faut pas se lasser de le répéter — n’a de valeur que si les données qu’elle est censée représenter ne sont pas trop dispersées : le chiffre de la consommation moyenne, déduit brutalement des statistiques de la production et du commerce extérieur, risque fort de n’avoir aucune valeur représentative dans un pays dont les habitants, par suite de l’étendue géographique du territoire, de la diversité de son climat, etc., consomment des quantités très variables de chaque denrée alimentaire. Nous aurons peut-être un chiffre très exact, mais nous aurons un chiffre dénué d'intérêt, parce que non représentatif et non susceptible d'applications pratiques.
Une variante de la méthode de la consommation globale consiste à évaluer les quantités de chaque denrée vendues
par les commerçants les plus importants ou la valeur totale des ventes, pendant une période suffisamment longue. Les chiffres que l’on obtiendrait ainsi seraient sans doute assez représentatifs, mais il semble difficile de procéder avec quelque exactitude à l’évaluation indiquée.
La méthode de la consommation globale a cependant été appliquée aux Indes anglaises, à Bombay, où l'indice des prix de détail était pondéré d’après la valeur de la consommation globale moyenne pour les cinq années qui ont précédé la guerre; elle est encore appliquée en Nouvelle-Zélande, où l’on a pris pour base la consommation globale moyenne des années 1909-1913, et en Afrique du Sud où l’on utilise la consommation globale moyenne des années 1917-1919. Notons que dans ce dernier pays, la méthode de la consommation globale a été substituée à la méthode des enquêtes budgétaires, que je considère pour ma part comme bien préférable en principe.
Il est cependant un cas où la méthode de la consommation globale doit être appliquée, c’est quand toutes les denrées alimentaires sont rationnées, quand la consommation par tête est fixée par voie d’autorité pour chaque denrée. Les quantités ainsi fixées doivent être substituées aux quantités réellement consommées antérieurement au rationnement, telles qu’elles ont pu être déterminées par des enquêtes. Mais il n’y à en général que certaines denrées de rationnées ; dans ce cas, l’opportunité d'appliquer la méthode de la consommation globale dépend de la différence qui existe entre les consommations entièrement libres d’avant le rationnement, et les consommations mi-libres, mi-imposées.
Le Ministère anglais de l'Alimentation a appliqué la méthode de la consommation globale en 1919, à une époque de restriction où elle était en effet susceptible de donner des résultats intéressants. Le Ministry of Food a évalué la consommation totale de la population civile en mars 1919 pour les denrées suivantes : viande, bacon, thé, sucre, beurre, margarine, fromage, œufs, et divisé cette consommation par
la population évaluée (1). On estime que la valeur de la consommation de ces denrées représentait les 2/3 de la dépense globale pour l’alimentation. Les chiffres ainsi déterminés ont été appliqués aux prix de détail au 1* mars et au 4% avril 1919, de manière à obtenir l’augmentation de la dépense pour l’alimentation par rapport à l’avant-guerre.
b) Enquêtes budgétaires
La meilleure méthode pour déterminer les quantités de denrées alimentaires consommées est de procéder à des enquêtes spécialement instituées à cet effet (2). Mais ici encore tout le problème est dominé par la question de la dispersion des données. L’expérience montre en effet que la quantité de denrées alimentaires consommées varie considérablement d’un individu ou d’un ménage à l’autre. Cette variabilité est telle, selon la classe sociale à laquelle appartient le consommateur, que sans même faire de calculs à ce sujet, on n’a jamais fait porter les enquêtes que sur les classes les moins aisées : ouvriers de l’industrie, travailleurs agricoles, employés, petits fonctionnaires, et quelquefois, mais rarement, petits bourgeois. On a fait observer à juste titre qu’il existe, dans un état donné de la civilisation, un certain nombre de besoins dont la satisfaction est considérée comme indispensable pour l'entretien de la vie, et que la nature et la quantité des articles consommés. seront d'autant moins variables que la différence entre le revenu de l’individu ou du ménage considéré et la dépense nécessaire à la satisfaction des dits besoins sera plus faible. On éliminera ainsi une forte part de l’hétérogénéité des données en limitant le but de l’indice à exprimer la variation des prix des denrées alimentaires con-
(1) Bowley, R. S. $S., 1919, p. 352.
(2) La plus ancienne étude de cette nature est l'enquête effectuée en 1854, en Belgique ; l'enquête porta sur 85 travailleurs urbains et 104 ouvriers agricales.
sommées par la classe ouvrière, les petits employés (1), etc. De tels indices permettront la régularisation des salaires réels, ce qui est bien le principal but qu’on puisse assigner aux indices de cette nature.
Même en limitant comme il vient d’être dit la portée des enquêtes budgétaires, on constate que la nature des denrées alimentaires consommées et surtout la quantité consommée de chacune d’elles sont encore très variables. Les causes de cette variation peuvent être rangées en trois groupes :