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CHAPITRE XIV

On entend par salaire réel le pouvoir que donne le salaire nominal, c’est-à-dire le salaire exprimé en unités monétaires, d’acheter les biens et services nécessaires à la satisfaction des besoins du salarié et de sa famille. Les variations dans le temps du salaire réel d’une catégorie d'ouvriers se mesurent à l’aide d'indices des salaires et du coût de la vie. Etant admis que l’on dispose des deux séries d'indices nécessaires, le problème de la mesure des variations du salaire réel dans le temps ne soulève aucune difficulté particulière. Il n’en est pas de même des comparaisons des salaires réels dans l’espace. Ce problème est cependant d’un intérêt économique et social évident, La comparaison des salaires réels dans différents pays n'avait été encore faite que de manière isolée lorsque le Ministère du Travail britannique entreprit en 14923 une étude approfondie de la question (1). Cette étude fut reprise et étendue par la

d) Labour Gazette, 1993, pp. 236-238 et 264-265.

suite par le Bureau International du Travail et fit l’objet d’un examen spécial de la part de la deuxième Conférence internationale des Statisticiens du Travail.

Le Bureau International du Travail a exposé la méthode suivie par lui, dans un article de la Revue Internationale du Travail d'octobre 1924, d’où j’extrais les indications qui suivent.

Le Ministère anglais du Travail avait envisagé la méthode suivante : on considère par exemple une catégorie d'ouvriers dont le salaire nominal (taux horaire du salaire) pour mars 1924 était de 15 d. en Grande-Bretagne et de 3 fr. en France. Or, en mars 1924, le coût de la vie en France était de 3,65 fois plus élevé qu’en 1914. Donc le salaire de 3 fr. en mars 1924 avait le même pouvoir d'achat

qu'un salaire de <% = O fr. 82 en 1914, c’est-à-dire, au pair, 7,8 deniers. Mais en 1914 le coût de la vie était de 6 % plus élevé en France qu’en Grande-Bretagne, de sorte que la somme qui avait en 1914 en Grande-Bretagne le même pouvoir d'achat que 0 fr. 82 en France était de

= 7,4 d. Mais la somme qui avait en mars 1924 en

Grande-Bretagne le même pouvoir d'achat que 7,4 d. est, étant donné que le coût de la vie en Grande-Bretagne en mars 1924 était 1,73 fois plus élevé qu’en 1914, 7,4 x 1,73 = 42,8 d. Donc le rapport entre les salaires réels des groupes

d'ouvriers considérés, en Grande-Bretagne et en France, en

mars 1924 est de Rs

Une telle méthode avait le grave défaut de compliquer d'une comparaison dans le temps un problème de comparaison dans l’espace et d'exiger à un moment donné la comparaison du coût de la vie dans les deux pays étudiés. On était amené ainsi à comparer des indices établis d’après des règles différentes et dont l'exactitude était inconnue.

Le Ministère du Travail a donc préféré à cette méthode la méthode suivante : on détermine pour chaque denrée alimen-

taire consommée par les familles ouvrières, les quantités que le salaire correspondant à une durée donnée de travail permettait d’acheter dans chaque ville aux prix courants. Ces quantités étaient exprimées sous forme de nombres indices et ceux-ci combinés de façon à donner une moyenne par profession, puis une moyenne générale qui était la moyenne arithmétique simple des indices relatifs à chaque profession. Les denrées prises en considération étaient les denrées de consommation courante en Grande-Bretagne et occupant également une place importante dans le budget des familles ouvrières des divers pays soumis à l’enquête. Le Ministère du Travail avait commencé par calculer parallèlement un indice simple et un indice pondéré d’après la consommation en Grande-Bretagne (sous cette dernière forme, l’indice du Ministère du Travail n’était autre qu’un indice calculé Y po qu

=—), puis il a renoncé à pondérer son

2 Po Œo

par la formule b —

indice.

La grosse difficulté du problème était le choix des articles de consommation à prendre en considération et la détermination des poids à leur affecter. La difficulté est la même que dans tous les problèmes analogues : pour pouvoir procéder à des comparaisons, ici des salaires réels, il faut adopter une base unique, mais comme la nature et les quantités des divers biens et services consommés varient beaucoup d’un pays à un autre, si nous prenons un budget unique, nous obtiendrons des chiffres corrects, mais n’ayant aucune valeur représentative; si au contraire nous prenons autant de budgets qu’il y a de types de consommation, nous aurons des chiffres qui seront bien représentatifs, mais qui ne seront pas comparables les uns aux autres.

Voici comment le Bureau International du Travail à cherché à résoudre la difficulté : d’abord il a renoncé à tenir compte des articles de chauffage, d’éclairage, d’habillement, d'ameublement, etc., dont la consommation est trop différente d’un pays à l’autre, et, comme l’avait fait le Minis-

tère du Travail anglais, il n’a considéré qu’un petit nombre de denrées alimentaires constituant dans les pays envisagés une dépense importante pour les familles ouvrières. Puis. ayant remarqué que les pays en question formaient un certain nombre de groupes au sein desquels la consommation. était à peu près la même, il a constitué, en s’inspirant des budgetsservant à calculer dans ces pays les indices des prix dedétail des denrées alimentaires, 6 listes da denrées alimentaires, dites paniers de provisions. Ces 6 paniers de provisions sont ceux des pays scandinaves ét des Pays-Bas, de la Grande-Bretagne, de la France et de la Belgique, des pays de l’Europe centrale, de l’Europe méridionale (Italie et Portugal), et des pays d'outre-mer. La composition de ces paniers de provisions est la suivante :

: | Fret | Europe | Europe | pe »cand. | Outre Articles Unités |Gr, PE) Belg. | mér. centr, let P. Bas, mer Pain kg. | 2,10 4,50 | 2,50 .| 8,50 | 4,6% | 1,50 Farine É26.0 120,25" PA00 I 0 SO MNT 00 Beurre 0,17 O2 0000 CSM MO 0

Margarine 0:05 "|. 0,08 110,05 110: 12 1-0,450/0:06 Bœut 0,50 | 0,50 | 0,40 |0,22 | 0,21 | 0,70 Mouton 0,20 = NOM TIME 0,025 | 0,113 Lard | 0,19 210.904) 0 1200-41 0,21 | 0,20 P. de terre 1,50 3:00 "POTS. (NE 20 2 Sue Me 00 Sucre 0,60 | 0,35 |0,18 |0.25 | 0,63 {À 0,40 Caté 0,01 0,20 |0,06 |0,20 | 0,13 | 0,105 Thé 0,10 — — | — | — 0,03 Fromage 0,08 | 0,10 |0,10 |0,13 | 3,10 | 0,10 Œuts [nombre 2,75 | 3,00 |3,00 | 0,75 | 3,30 | 4,50: Lait litres | 4,20 | 14,70 |1,50 |2,10 | 6.40 | 1,86 Riz kilos | 0,135 | 0,06 | 0,50 | 0,40 | 0,23 | 0,09

A l’aide des statistiques de prix, on calcule le coût de chaque panier, puis le nombre de paniers que permet d’achéter le salaire nominal de la catégorie envisagée d’ouvriers ; le rapport entre ces nombres fournit un indice du salaire réel. La moyenne des indices obtenus pour chaque ville étudiée, en adoptant successivement les divers paniers, donne l'indice définitif. Les indices ainsi calculés sont internationaux, non seulement au point de vue des statistiques de

salaires et de prix, mais aussi des coefficients de consommation accordés aux denrées alimentaires entrant dans les budgets. Le tableau ci-dessous donne un exemple de la méthode décrite.

Nombre de paniers dé prov. apports entre ces nombres || que le charpentier pourra acheter avec son salaire dans les diverses villes

Panier correspondant à la st

Paniers correspondant à SUBELLCEL RS salaire

la consommation DER Le QU mn pen, réel a — (Londres — 100) | en Gr. Dans les | en Eur. en Gr. | dans les | en Eur.

Bretagne | P.scand.| centr. || Bretagne |P. scand, centr.

Londres || 10,8 7,57 | 11,78 || 100 100 100 100 Stockholm} 9,95 | 8,26 | 10,76 | 92 109 94,4 || 97,4 Berlin 04 | 4,06 | 5,81 | 46,3 | 53,6 | 49,3 | 49,7

M. Eric Sjôstrand a proposé une autre méthode de formation des budgets-types : on leur imposerait de donner le même nombre de calories pour tous les pays, nombre qui serait arrêté a priori d’après les règles de la physiolcgie. Mais on ne voit pas pourquoi il faudrait un même nombre de calories pour des individus habitant des pays de climats tout à fait différents; de plus la valeur calorifique d’un régime ne permet pas à elle seule d’en déterminer la composition. |

La deuxième Conférence internationale des Statisticiens du Travail indique que, pour déterminer le budget, il faut tenir compte des besoins physiologiques des populations provenant surtout du climat et de la race : pourquoi seulement des besoins physiologiques ? d’ailleurs comment les distinguer dans certains cas des simples habitudes traditionnelles ? est-ce une différence dans les besoins physiologiques qui fait que les ouvriers du continent européen remplacent par du café le thé que consomment les ouvriers anglais ?

Ainsi le Bureau International du Travail est resté à mi-

chemin entre les deux solutions extrêmes : budget unique donnant des indices corrects, mais non représentatifs, budgets multiples donnant des indices partiels représentatifs mais non comparables les uns aux autres. Il n’a adopté ni un budget unique, ni autant de budgets qu'il y a de pays comparés, mais un petit nombre de budgets de groupe et pour chaque ville il a calculé l’indice en prenant la moyenne des divers indices obtenus avec chacun des budgets.

Evidemment les chiffres obtenus ainsi ne sauraient être considérés que comme donnant des indications approximatives, mais le problème était trop difficile pour qu'on püût en donner une solution plus exacte, Comme le Bureau International le reconnaît lui-même, le défaut le plus grave de la méthode est probablement l’omission du loyer, car par suite de la législation spéciale sur les loyers, la proportion du salaire affectée au logement est très variable suivant les pays. Le Bureau International du Travail a évalué comme suit cette proportion vers le milieu de 1924, sous réserve que la définition du loyer n’est pas la même partout, notamment quant à l’inclusion des impôts et charges (eau, etc.)

Bruxelles 4,77 à 7,76 Rome D | Christiania 11.25 Stockholm 45010) Milan El Vienne 3 Ottawa 22 Allemagne 9,6 Philadelphie 1832 Grande-Bretagne | 13 Prague 5,36 Pays-Bas 13

On pourrait multiplier l'indice du salaire réel par la fraction consacrée aux dépenses autres que le loyer (Stockholm : 85, etc.), puis recalculer l’indice sur la base Londres — 100. On trouverait alors Stockholm 95, etc.

Le Bureau International du Travail n’a pas tenu compte des différences de durée du travail, ni du chômage, mais si l’on avait les renseignements statistiques nécessaires, on pourrait opérer comme pour le loyer : si le chômage est de

10 et 4 % pour deux pays pour lesquels 1’indice du salaire réel est 100 et 80, les indices corrigés seraient :

La méthode du Bureau International du Travail a soulevé certaines critiques, qui semblent résulter surtout de ce qu’on a confondu implicitement deux problèmes nettement distincts, la comparaison des salaires réels par catégories de travailleurs, et la comparaison du niveau de vie dans différents pays. Comme l’a fait observer très justement le D' Klezl (1), la méthode appliquée par le Bureau International du Travail donne une comparaison du pouvoir d’achat des salaires, mais non pas du niveau de vie relatif, et répond à un problème de prix, non à un problème de revenu.

La deuxième Conférence internationale des Statisticiens du Travail, ayant en vue le problème de la comparaison des niveaux de vie dans différents pays, recommande de prendre pour base les gains effectifs des familles ouvrières. Sans doute dans un tel problème de revenu, il faut tenir compte non pas seulement du taux horaire des salaires, mais des salaires effectivement perçus, y compris les salaires correspondant aux heures supplémentaires. Maïs la résolution de la Conférence est trop étroite, car ce ne sont pas seulement les « gains » du chef de famille et des autres membres de la famille qui doivent entrer en ligne de compte, mais bien tous les revenus, de quelque source qu’ils proviennent, notamment de l’utilisation des loisirs (jardinage, etc.) dans les pays où la durée du travail est de 8 heures; de même dans le problème de la comparaison des niveaux de vie, il faut prendre en considération, selon l’observation du D° Wagemann, directeur de l’Office de Statistique du Reich, les services qui sont assurés gratuitement par le travail des membres de la famille, et ceux qui doivent être payés par eux : la comparaison des niveaux de vie en Allemagne et aux Etats-Unis

serait entièrement faussée, si l’on ne prenait pas garde au fait que les ouvriers américains à hauts salaires font assurer par d’autres salariés contre rémunération une foule de services que les ouvriers allemands assurent eux-mêmes gratuitement dans leur ménage. Il paraît malheureusement bien difficile de tenir compte pratiquement de tous ces facteurs qui influent sur le niveau de vie et il semble prudent de s’en tenir à la comparaison plus modeste que poursuit le Bureau International du Travail, celle des salaires réels.

J’indique ci-dessous à titre documentaire le résultat trouvé par le Bureau International du Travail pour le 1* juillet 1924 (denrées alimentaires seulement).

Indices des salaires réels (Londres — 100)

Amsterdam. 89,Lishonne. 32| Milan. 46| Philadelphie, 214|Stoskholm. 81 Bruxelles. 59| Londres. 10 | Prague. 56|Ottawa. 173| Varsovie, 83 Christiania. 72|Madrid. 57| Rome. 46| Paris. 73| Vienne 47

Il est fait observer que les chiffres bas de Lisbonne, Rome et Milan tiennent à la nature très particulière des consommations dans ces pays (notamment à la consommation importante de légumes) et que le chiffre pour Varsovie, haut par rapport aux chiffres des pays de l’Europe centrale, résulte de ce que les salaires sont notablement plus élevés à Varsovie que dans le reste de la Pologne.

CMAPITRE XV

Nous avons passé en revue les problèmes que soulèvent le calcul des nombres indices de la variation des prix et les principales applications qu’on en peut faire. Pour achever cette étude, je voudrais rassembler quelques-unes des remarques que l’examen de ces problèmes nous a amenés à formuler.

D'abord comment $e pose la question ? Il est rare que l’on n’ait besoin que d’un indice isolé. Ce sont les séries d’indices qui sont utiles, et elles doivent permettre aussi exactement que possible des comparaisons du niveau des prix à deux époques quelconques.

Au sujet de la formule mathématique à adopter, nous avons vu qu’il peut être possible de mesurer l’effet des causes générales des variations des prix grâce à la compensation des effets des causes particulières par l’action de la loi des grands nombres; mais en tous cas cet effet devrait être mesuré sur les logarithmes des prix relatifs et non sur les prix relatifs euxmêmes, c’est-à-dire à l’aide de la moyenne géométrique et non de la moyenne arithmétique, et la mesure ne serait possible

que si l’on opérait sur des périodes assez longues. Pour les indices budgétaires des prix de gros, la formule « idéale » du

, à 1 pi do 2 pi qu x professeur Irving Fisher, \ ST ont est une très bonne formule pour les comparaisons isolées. Dans le cas général des séries d'indices, il n'existe pas de formule parfaite,

Epiq à , mais la formule Sn est très suffisamment exacte, étant don- Po do nées les causes d'erreurs que comporte le calcul des nombres indices du mouvement des prix (échantillonnage, er-

reurs sur les données). Pour les indices du coût de la vie,

: Ep: ; \ : 6 la meilleure formule est Sr VU UN agrégat à poids constants

analogue à la formule précédente.

Le nombre des éléments pris en considération dans le calcul des indices budgétaires du mouvement des prix n’a aucune importance; ce qu'il faut considérer, C’est l’importance. des éléments utilisés ou représentés dans l’indice par rapport à celle des éléments négligés. Les éléments doivent être choisis de manière à avoir des variations de prix ayant une corrélation aussi forte que possible avec celles des éléments négligés, et une corrélation aussi faible que possible avec celles des autres éléments utilisés dans le calcul.

Les différentes marchandises ou les différentes sortes de dépenses forment des groupes présentant des variations de prix ayant une allure propre. Il faut calculer un indice spécial pour chacun de ces groupes, en donnant à chacun des éléments un poids proportionnel à son importance, et les indices de groupe doivent être combinés en un indice général obtenu en accordant à chaque indice de groupe un poids proportionnel à l’importance du groupe.

Les poids n’ont pas besoin d’être déterminés avec autant de précision que les prix. En les calculant il faut prendre soigneusement garde aux doubles emplois possibles.

Les problèmes d’ordre pratique, tels que le choix des

qualités représentatives, l'identification des marchandises, la continuité des cotations, l’interprétation des cours ainsi que des statistiques servant de base à la pondération, etc., ont une très grande importance, et les difficultés d'espèce qu'ils soulèvent ne peuvent être résolues par l’application de règles générales et rigides.

Il en résulte que la valeur d’une série d’indices dépenil en grande partie des qualités personnelles de bon sens et de soin du statisticien qui a organisé la: série et qui en dirige le calcul. Il en résulte également qu’il est impossible de répondre de façon précise aux questions que posent constamment ceux qui sont appelés à se servir des nombres indices du mouvement des prix ou du coût de la vie :

quelle est la précision de tel indice ?

entre les divers indices qui sont publiés pour un même pays, quel est le meilleur ?

Il est absolument impossible de prouver que tel indice exprime plus exactement le mouvement des prix que tel autre. Tout au plus peut-on se former à ce sujet une opinion approximative; encore est-il nécessaire pour cela de disposer de bonnes statistiques de production ou de consommation, et de connaître de manière approfondie les milieux économiques considérés, s’il s’agit d’un indice des prix de gros, les milieux sociaux considérés, s’il s’agit d’un indice du coût de la vie. Je me bornerai donc à donner, sous toutes réserves, quelques impressions personnelles : pour la France on ne dispose plus depuis 1926 que de deux séries d'indices des prix de gros : l’indice de la Statistique Générale de la France et celui de la Société d'Etudes et d’Informations économiques; la formule du premier est théoriquement très mauvaise et l’on peut se demander si les 45 séries de prix qu’il utilise sont bien représentatives de l’ensemble des prix de gros, il doit néanmoins être préféré au second en raison du soin avec lequel les problèmes pratiques y sont étudiés et résolus. Aux Etats-Unig et en Grande-Bretagne, les séries d'indices des prix de gros sont nombreuses : aux Etats-Unis

les meilleures me semblent être l’indice hebdomadaire du professeur Irving Fisher et l’indice du Bureau of Labor Statistics; en Grande-Bretagne, l'indice hebdomadaire du Financial Times et l’indice du Board of Trade.

Le mérite principal d’une série d'indices est sa continuité pendant une période aussi longue que possible. Aussi en cette matière le mieux est-il souvent l’ennemi du bien. Il convient de ne modifier l’organisation d’une série existante que quand la modification est reconnue absolument indispensable; aussi comprend-on que des organismes qui publient une série depuis de longues années, comme le Statist, l’Economist ou même la Statistique Générale de la France, persistent à publier leurs séries telles qu’elles sont, malgré les défauts certains qu’on leur a reconnus, C’est lors de la création de nouvelles séries qu'il faut tenir compte des progrès qu'a pu faire la théorie des nombres indices des prix. À ce moment il faut lutter contre la tentation du moindre effort : dans les mesures physiques, quand on connaît la grandeur de toutes les erreurs possibles, on peut délibérément négliger telle cause d'erreur si l’on sait que ses effets sont inférieurs à la limite de précision de la mesure; en matière de nombres indices des prix, où le quæsitum n’est pas défini de facon précise, et où la grandeur de certaines erreurs ne peut être connue, il est prudent de toujours « faire pour le mieux ».

Si l’on adopte une formule défectueuse, de préférence à une formule meilleure mais exigeant plus de travail de calcul, sous prétexte que les deux formules donnent pratiquement les mêmes résultats, il peut arriver que la dispersion des prix vienne à augmenter beaucoup, et que les différences, primitivement négligeables, deviennent considérables. On sera alors dans l’alternative ou de changer de formule en brisané la continuité de la série, ou de garder la formule bien. qu’elle donne des résultats très inexacts.

Quels sont les progrès qu’il est désirable de voir s’aocomplir ? Sur la formule mathématique des nombres indices du mouvement des prix il semble qu'il y ait peu de progrès

possibles : les discussions théoriques qui ont eu lieu à ce sujet au cours de ces dernières années n’ont pas amené à modifier pratiquement la conclusion à laquelle Laspeyres était parvenu il y à une soixantaine d'années, Au contraire un point appelle encore l'étude, c’est l’existence de groupes de marchandises ou de dépenses dont les éléments varient avec une allure propre. Deux collaborations d’ordre différent me paraissent aussi à développer : celle des producteurs, en ce qui concerne les indices des prix de gros, pour la détermination des marchandises représentatives, l'interprétation des cours, etc., celle des consommateurs, pour les indices des prix de détail ou du coût de la vie, par leur participation à des enquêtes approfondies sur la nature et la quantité des biens et services consommés, De même il serait très désirable de développer et de perfectionner les statistiques de production, de manière à donner une base solide à la pondération des indices des prix de gros.

Les quelques conclusions auxquelles je suis parvenu, et dont je viens de rappeler les principales, n’ont aucun caractère catégorique. Le fait est regrettable peut-être, mais il est, je le crois, inévitable; il tend à prouver que dans l’état actuel de la science économique et de la statistique, le calcul des nombres indices de la variation des prix ne relève pas uniquement de la science, mais est aussi en partie un « art ».

Yu : Lo Doyen, BERTHÉLEM/Y.

Vu : Le Président de Thèse,

Charles RIST.

Yu et permis d'imprimer :

Le Recteur de l'Académie de Paris,

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