CHAPITRE XIII
L'application la plus importante qui ait été faite depuis quelques années des indices du coût de la vie est l’ajustement des salaires au coût de la vie. En vérité il y à fort longtemps que l'augmentation du coût de la vie est implicitement à la base de la plupart des demandes d'augmentation de salaires qui étaient présentées par les ouvriers, mais ce n’est que depuis la guerre qu'on à établi une relation explicite et numérique entre la variation du coût de la vie et celle des salaires. Cependant dès 1873, Châtelanat, statisticien du canton de Berne, avait proposé l’adaptation des salaires au coût de la vie. En 1909, Adolf Braun soutenait que l’ouvrier doit être complètement à l’abri des modifications des prix et de son salaire nominal, les risques inhérents à ces modifications étant à la charge de l’employeur; l’ouvrier devra bénéficier d’un salaire minimum dont 1/3 sera fixe ef 2/3 varieront en proportion des modifications du prix des denrées alimentaires et de première nécessité. Par la suite de nombreux économistes, notamment le professeur Irving Fisher (1), se prononcèrent en faveur de l’adaptation des salaires au coût de la vie.
ft) Monthly Labor Review, 1918.
Je n’examinerai pas ici la question de savoir si, pourquoi et dans quelle mesure il doit être tenu compte du coût de la vie dans la fixation des salaires. Ce n’est pas en effet un problème de statistique, mais un problème de politique sociale, qui est en dehors du champ de notre étude. Je me bornerai à constater qu’en fait le principe de cette adaptation a été admis pendant et depuis la guerre de 1914-1918 dans tous les grands pays industriels (1), et en particulier dans tous les pays qui ont souffert d’une dépréciation importante et rapide de leur monnaie.
Quelle doit être la base de cette adaptation ? Dans certains pays, en particulier en Grande-Bretagne et aux Etats- Unis, notamment dans l’industrie houillère, le salaire était fixé d’après la valeur du produit. Ce n’est pas de cette adaptation qu'il s’agit ici. Dans les pays où la hausse du coût de la vie résultait de la dépréciation de la monnaie, on à souvent proposé de prendre pour base de l’adaptation le prix de l'or ou d’une monnaie-or comme le dollar. C'était par exemple la thèse soutenue en général en 1922-1923 par les industriels allemands. Mais le Reich, dans ses directives de juillet 1923, fit observer très justement que c'était par l’augmentation du coût de la vie que la dépréciation monétaire atteignait l’ouvrier, et que les prix de l’or ou du dollar subissaient l’action de facteurs incalculables ou spéculatifs et constituaient par suite une base incertaine. Quelle que soit la cause des variations du coût de la vie, c’est de ces variations qu'il faut tenir compte dans la fixation des salaires nominaux. C’est done d’un indice du coût de la vie qu’il faudra se servir.
Cette application des indices du coût de la vie entraîne certaines conséquences quant aux conditions de leur caleul. Dans beaucoup de pays de formation nouvelle, les services
(1) Pour les Etats-Unis, des renseignements détaillés sont donnés dans le volumieux travail d’Elma B. Carr : The use of cost of living figures in wage adjustements (B. L,. B., n° 369, mai 1925, 506 pp.)
officiels de statistique n’existaient encore qu’à l’état embryonnaire au moment où a commencé la dépréciation de leur monnaie, de sorte que la nécessité d’adapter les salaires au coût de la vie a apparu alors qu'il n’y avait encore aucune mesure officielle de ce coût. Les deux groupes d’intéressés se sont mis alors à calculer des indices du coût de la vie, mais naturellement les indices calculés par les employeurs étaient plus faibles que les indices calculés par les ouvriers. C’est ce qui s’est produit par exemple en Hongrie, où d’après l’indice de M. Dalnoki-Kovats, secrétaire de l’Association industrielle nationale, le salaire réel était à la fin de 1923 de 86 % du salaire réel de juillet 1914, tandis que d’après l'indice de M. Gal, secrétaire de la Fédération syndicale hongroise, il n’était que de 62 % pour les ouvriers et de 42 % pour les employés. Plutôt que de prendre pour base une moyenne des indices calculés par les employeurs et par les salariés, solution médiocre qui a été cependant assez souvent appliquée en Hongrie, on a préféré dans la plupart des pays faire établir les indices par des Commissions mixtes, comprenant en général des fonctionnaires et un nombre égal de patrons et d'ouvriers.
Cette méthode représente déjà un certain progrès, mais elle ne fait pas disparaître toute possibilité de conflit. C’est ainsi qu’en Pologne les Commissions paritaires chargées d'établir les indices du coût de la vie, et composées de six fonctionnaires, six patrons et six ouvriers, jouissaient du droit de modifier, à la majorité, les prix des mercuriales dressées par les municipalités. La Commission de Varsovie ayant décidé, en 1922, de majorer les chiffres de la municipalité, les patrons refusèrent de se soumettre à cette décision et il s’ensuivit un sérieux conflit. En France également le fonctionnement des Commissions régionales du coût de la vie (4) a donné lieu à de nombreuses et graves critiques. Les
(1) Sur les premiers travaux de ces commissions, voir : Commission Centrale d’études relatives au coût de la vie. Compte rendu des travaux au cours de l’année 1920, pp. 5-12.
Commissions ont reçu simplement de l'autorité centrale des directives générales destinées à assurer une certaine uniforiité dans leurs méthodes de calcul, mais elles restent entièrement libres dans le choix de ces méthodes. Or le patronat accuse, non sans quelque apparence de raison, certaines de ces Commissions d’être surtout préoccupées de préparer par avance des changements de salaires au lieu de chercher objectivement à enregistrer les variations des prix (1).
Les incidents qui ont reçu le plus de publicité sont ceux qui se sont produits à la Commission du département du Nord : ceux-ci commencèrent dès la constitution de la Commission, en 1920; on ne put arrêter des bases solides de calcul, et en novembre 1921 les patrons se retirèrent de la Commission; pendant un an aucune réunion ne fut tenue, mais comme les prix étaient en baisse, les ouvriers ne protestèrent pas. Au début de 1923, comme les prix augmentaient, les syndicats ouvriers demandèrent que la Commission se réunit; une réunion eut lieu en mars 1923, bien que les patrons eussent refusé d’y participer : la Commission adopta 4,09 comme coefficient d'augmentation du coût de la vie par rapport à l’avant-guerre. Or l’indice de la Statistique générale de la France pour Roubaix-Tourcoing (indice des 13 denrées) était de 3,33 pour le 1* trimestre 1923, de 3,39 pour le 2° trimestre. Les ouvriers basèrent une demande d’augmentation de salaires sur le chiffre de la Commission; naturellement les patrons refusèrent d'admettre ce chiffre. Le Conseil Général du département intervint dans la question et émit le vœu, le 27 avril 1923, que la Commission fût composée d’experts compétents pris en dehors des organisations ouvrières et patronales. Une nouvelle Commission fut constituée, mais sa composition ne répondait pas entièrement au vœu précédent, car ses membres étaient des fonctionnaires, des représentants des coopératives et des syndicats libres ou
(1) Société d'études et d'iuformations économiques, Bulletin quotidien, 27 mai 19%.
chrétiens, des commerçants dont la plupart avaient peutêtre une tendance naturelle à exagérer la hausse des prix dans l’espoir d'augmenter le pouvoir d’achat de leur clientèle). L'indice de la Commission est plus élevé, non seulement que l'indice calculé par la Commission intersyndicale patronale de Roubaix-Tourcoing (qui comprend des denrées alimentaires et des articles d'entretien), mais encore que l'indice de la Statistique générale de la France (13 denrées). Ce qui rend encore plus suspect l’indice de la Commission, c’est que celle-ci ne publie pas ses méthodes de calcul.
Commission régionale patrons S. G. F.
Octobre 1923 446 384 364 Avril 1924 466 438 406 Octobre 1924 473 419 411 Avril 1925 903 446 458
A la fin de 1923, la Confédération Générale de la Production a émis le vœu que les Commissions régionales du coût de la vie fussent composées seulement de techniciens; leurs méthodes de travail devraient toujours être publiées, ainsi que les bases de leur calcul et la source de leurs renseignements; il serait désirable que les principes appliqués fussent uniformisés et que leur fonctionnement fut contrôlé par l’Administration centrale.
Je me rallie entièrement, pour ma part, à ce vœu, mais étant donné que les indices du coût de la vie touchent, par leur application à la fixation des salaires, à des intérêts privés considérables, il ne suffit pas que l'indice soit calculé dans les conditions indiquées, il faut encore qu'il présente certaines garanties d’exactitude, et à cet égard il est vraiment désirable qu’il repose sur les résultats d’une enquête approfondie sur la consommation de la classe ouvrière.
Nous supposerons donc désormais que nous disposons d’un bon indice du coût de la vie. Comment l’appliqueronsnous à la fixation des salaires ? On peut d’abord, au cours
d’une discussion isolée entre patrons et ouvriers, fixer les salaires de base à un taux qui corresponde par rapport à une date antérieure, par exemple par rapport à l’avant-guerre, à la variation du coût de la vie entre l’époque antérieure considérée et l’époque de la fixation du salaire. Tout à l'inverse, on peut convenir que jusqu’à nouvel ordre, ou tout au moins pour une longue période, le salaire nominal sera lié au coût de la vie par une formule mathématique donnée. C’est ce qu’on appelle en générale l’adaptation automatique des salaires au coût de la vie, et c’est ce mode d’adaptation que les ouvriers ont habituellement réclamé. Mais les patrons ont montré une très vive répugnance à adopter une telle méthode, qui a le grave défaut de ne pas permettre de tenir compte de la situation économique générale et de la situation spéciale de l’industrie en cause. Aussi cette méthode n’a-t-elle été que très rarement appliquée. En particulier elle a été formellement rejetée par le Reich dans ses directives de juillet 1923. La méthode la plus fréquemment adoptée est celle qui a été préconisée par le Reich dans les dites directives, et à laquelle les organisations syndicales centrales allemandes s'étaient ralliées dans leurs directives du 1* septembre 1923 ; le principe en est le suivant : procéder à des négociations entre patrons et ouvriers à des intervalles fréquents, par exemple toutes les quatre ou huit semaines; au cours des négociations on fixera le salaire de base d’après le coût de la vie et d’après la situation économique, puis dans l’intervalle des négociations le salaire sera adapté automatiquement au coût de la vie selon une règle fixée. C’est donc une combinaison de la méthode des négociations libres et de l’adaptation automatique des salaires au coût de la vie. Les inconvénients de l’automaticité de l’adaptation sont réduits puisqu'ils ne jouent que pendant des périodes de courte durée. L'adaptation automatique a cependant été adoptée dans plusieurs pays pour la fixation des salaires des ouvriers agricoles (notamment en Pologne pour le calcul des députats, partie des salaires qui est versée:
en espèces), mais dans ce cas on prenait en général pour base le prix d’un ou de plusieurs produits agricoles, et non le coût de la vie. D’après le D' Fritz Sitzler (1), les résultats de la méthode mixte d'adaptation en Allemagne n’ont pas différé sensiblement de ce qu’aurait donné l’adaptation automatique.
Qu'elle soit automatique ou résulte d’un accord isolé, l'adaptation peut être totale ou partielle, c’est-à-dire que la totalité du salaire peut être rendue proportionnelle au coût de la vie, ou bien une partie seulement. Là encore le choix entre les deux solutions n’est pas une question de méthode statistique, mais de politique sociale. Dans le système de l’adaptation partielle, on peut, ou bien n’adapter complètement qu’une partie du salaire et ne faire varier le reste du salaire que dans une moindre proportion, ou bien ne tenir compte que partiellement des variations du coût de la vie supérieures à un certain pourcentage. Le chancelier d'Autriche avait suggéré, à cet égard, pour éviter la course sans fin des salaires et des prix, de rendre seulement la partie du salaire qui correspond au minimum d’existence proportionnel au coût de la vie; une telle solution entraînerait la conséquence fâcheuse que l’avantage des ouvriers qualifiés tendrait rapidement vers zéro en cas de hausse rapide du coût de la vie. Un exemple de la seconde sorte de limitation de ladaptation est celui de l’industrie polonaise de la broderie, pour laquelle la convention de novembre 1922 prévoyait que dans l’adaptation des salaires il ne serait tenu compte que de la moitié du pourcentage d'augmentation du coût de la vie au-dessus de 10 %. D’autre part le Reich à préconisé dans ses directives l’applhication d’une clause de sauvegarde, en vertu de laquelle l’adaptation des salaires serait réduite si cette adaptation risque de porter les prix intérieurs au-dessus de la parité mondiale; cette clause ne paraît pas bien utile si
(4) R. I. T., 1924, pe 691.
la revision des conditions de l’adaptation est pratiquée à des intervalles rapprochés comme le recommandait le Reich. Enfin on peut limiter l’adaptation d’une autre manière et décider que seules les variations du coût de la vie supérieures à un pourcentage donné entraîneront revision des salaires. Une telle solution a l’avantage de diminuer l'instabilité dans les conditions de la production. En outre les indices du coût de la vie ne sont jamais d’une nrécision telle que l’on puisse affirmer qu'uné variation de 5 % par exemple de la valeur de l'indice correspond à une variation réelle du coût de la vie. Quant à la méthode d'adaptation, quel que soit le principe choisi pour cette adaptation, adaptation automatique ou non, intégrale ou partielle, limitée ou non, la question paraît simple. Le salaire (ou la partie du salaire qu'il sax d'adapter) étant S et le coût de la vie C à un instant donné, qui sert de point de départ à l'adaptation, il s’agit de rendre constant le salaire réel, c'est-à-dire le rapport ©: le coût de la vie à l’instant où l’on veut réaliser l'adaptation étant C’, le salaire à cet instant devra être Sx ©. En fait le problème est extrêmement complexe, mais il a fallu l'allure vertigineuse qu'a prise la dépréciation de certaines monnaies pour qu'on apercoive toutes les difficultés qu'il présente.
La méthode la plus courante et la plus simple est la suivante : si les indices du coût de la vie sont calculés par mois, ce qui est aujourd'hui le cas le plus général, et que les ouvriers soient payés chaque semaine, le salaire est calculé, pour toutes les paies qui ont lieu au cours d’un mois donné, en majorant le salaire de base du mois précédent proportionnellement à la variation du coût de la vie au cours du mois précédent par rapport au mois antérieur. Cette méthode est très satisfaisante quand la variation du coût de la vie n’est pas très rapide. Dans le cas contraire, elle peut entraîner une variation considérable du salaire réel. Il est facile de le voir sans avoir recours à des exemples extrêmes.
Supposons qu’on prenne pour base le coût de la vie et le salaire au 1” janvier. Au début de février on calcule l’indice du coût de la vie fin janvier, et on le trouve égal à 115. Mais pendant tout le mois de janvier le salaire a continué à être payé sur la même base qu’au début du mois. Le salaire réel, qui était de 100 % au début de janvier, n’est donc plus fin
o : 100 5 RS. TES # 72 o janvier que de Ts soit de 87 % ; d’où une dépréciation de 13 %. En février le salaire sera majoré de 15 %, mais si l’indice du coût de la vie fin février, qui est publié au début de
mars, est par exemple de 143, le salaire réel fin février sera 115 . : : A de — soit de 80 %. Ainsi quand la hausse du coût de la
vie va en s’accélérant, la dépréciation du salaire réel va aussi en s’accélérant, et M. Szturm de Sztrem, auteur d’une étude très intéressante sur la question des salaires en Pologne (1), a montré que cette méthode d'adaptation avait entraîné dans ce pays en 1922-1923 une diminution importante des salaires réels, qui n'étaient plus à la fin de 1923 que de 38 % de leur valeur au début de 1922.
Pour remédier à cette diminution du salaire réel, on a proposé de substituer à cette méthode la méthode suivante : le salaire nominal est décomposé en deux parties, un salaire de base qui est adapté au coût de la vie d’après la méthode précédente, et une indemnité spéciale qui à pour but de compenser la perte de salaire réel due à la hausse du coût de la vie pendant la période précédente. Pour calculer cette indemnité il faut faire une hypothèse sur la loi de variation du coût de Ta vie dans les intervalles de calcul de l’indice : le plus simple est de supposer que le coût de la vie a varié en progression arithmétique. Voyons ce que donnerait cette méthode dans l’exemple précédent. Pendant tout le mois de janvier, l’ouvrier a touché un salaire de 100, or le coût de la vie fin janvier était de 115; d’après la loi de variation que nous avons admise, le coût moyen de la vie en janvier a été
(1) R. IL T., 1924, DP. 413-487.
s + K j Q f 100 de 107,5; d'où une valeur moyenne du salaire réel de 735;
pour compenser la dépréciation on ajoutera au salaire de base de février, qui sera de 115, une indemnité de 7,5; d’où un salaire nominal global total de 122,5. Il est facile de voir que cette méthode laisse encore subsister une dépréciation résiduelle du salaire réel. Supposons, pour simplifier, que tous les mois soient de 30 jours et admettons que l’augmentation journalière moyenne du coût de la vie soit de 1/2 point le premier mois et aille ensuite en doublant de mois en mois, de sorte qu'elle sera de 1 point par jour le second mois, 2 points par jour le troisième mois, 4 points par Jour le quatrième mois, et ainsi de suite. Comparons les résultats des deux méthodes d’adaptation.
Méthode A Méthode B PDT PR.
Coût de la vie sal. nom. sal. réel sal. nom. sal. réel 1% mois coût moyen O7: = 0008 100, 93 coût fin du mois 115 2° mois coût moyen 130 415: «89,7 492 5 1009% coût fin du mois 145 3° mois coût moyen 175 1857-8%rm 52, TNT coût fin du mois 205 4° mois coût moyen 265 06221 0227 RO
coût fin du mois 32
»° mois Coût moyen 445 S2Dr TT OO SAS E coût fin du mois 565
Qt
6° mois coût moyen 80 coût fin du mois 104.
ESS Qt
elape.s se olte eher ele lee efeietetolsis en Stelelele eletelere re rater, street ets se
Il est intéressant de calculer vers quelle limite tend le salaire réel à mesure qu’on s'éloigne de la période de base. Par la méthode A, le salaire réel pour le n° mois est
n—1{ à 100+15 (2 1 : KE.
n= ( 2) . Or, quand x augmente indéfiniment,
SA tend vers 2/3. Par la méthode B, le salaire réel pour le 2 n° An —1 20 — 1!
mois est S’,— et le salaire réel pour le
100 OP E) 100+ 15 (27 “1, 2n+1° mois est S, = + Quand n aug-
mente indéfiniment, ces deux expressions tendent vers une limite commune qui est 7/9. Ainsi quand le coût de la vie augmente indéfiniment de telle manière que l’augmentation journalière moyenne de l’indice doubie de mois en mois, l’adaptation du salaire au coût de la vie par la méthode A conduit à une dépréciation maximum du salaire réel qui est de 33 % et l’adaptation par la méthode B à une dépréciation maximum qui est sensiblement moins élevée, soit de 22 %. Il est facile de généraliser ces formules au cas où l’augmentation quotidienne moyenne du coût de la vie est multiphée de mois en mois par une puissance quelconque de 2. Soit q l'augmentation journalière moyenne du coût de la vie pendant le premier mois, p la puissance de 2 à laquelle est égal le rapport de l’augmentation quotidienne moyenne pour deux mois consécutifs. La limite vers laquelle tend le salaire réel quand on s'éloigne indéfiniment de l’époque de base est, pour la méthode À : ————, et par la méthode (2 —1)C2 —1)
js : Je nn B: >. Ces deux limites sont imdépendantes de q
et tendent vers 0 quand » augmente indéfiniment. Ainsi quand la vitesse de l’accroissement du coût de la vie augmente indéfiniment par la loi indiquée, la méthode B n’empêche pas plus que la méthode A le salaire réel de tendre
vers 0 (d’ailleurs quelles que soient la loi d'augmentation du coût de la vie et la méthode d'adaptation choisie, du moment que celle-ci ne tient compte du coût de la vie qu'avec un cerfain décalage dans le temps, le salaire réel tendra vers 0 quand le coût de la vie augmentera indéfiniment), mais le salaire réel tend moins vite vers 0 par la Méthode B que par la méthode A. Or, fort heureusement, même en Russie soviétique, le coût de la vie n’a jamais augmenté avec une vitesse infinie. Dans toutes les hypothèses possibles, la méthode B assure donc aux ouvriers une meilleure adaptation du salaire au coût de la vie, c’est-à-dire une diminution moindre du salaire réel. Les dépréciations du salaire réel que comportent les deux méthodes ne sont d’ailleurs pas de même nature : « La dépréciation B est un véritable impôt prélevé par l'Etat sur les classes ouvrières; les patrons n’en tirent aucun bénéfice, car ils paient la valeur intégrale des salaires, mais les ouvriers ne parviennent pas à en réaliser la valeur intégrale, du fait que le paiement a lieu seulement à la fin de la période considérée et qu’ils ne peuvent dépenser ce supplément que dans les jours qui suivent immédiatement les jours de paie. Cet impôt se trouve également prélevé quand on emploie la méthode A, mais il ne représente qu'une partie minime de la dépréciation des salaires que les ouvriers ont à subir, car cette dépréciation s’opère surtout au profit des employeurs, qui n’ont pas à payer la valeur complète des salaires » (1).
La raison de la dépréciation du salaire réel, que laissent subsister toutes les méthodes d'adaptation des salaires au coût de la vie, est le décalage entre l’instant auquel se rapporte la mesure du coût de la vie et l'instant auquel-est appliquée cette mesure à la détermination du salaire nominal. L'idéal serait naturellement, pour que le salaire réel reste constant, que le salaire nominal soit à chaque instant pro-
(1) Szturm de Sztrem, loc. cit., p. 434.
portionnel au coût de la vie. L'adaptation à laquelle on se propose de procéder sera d’autant meilleure que l’on se rapprochera davantage de cet idéal. Si un indice est calculé tous les mois et mesure le coût moyen de la vie pour un mois donné, si la progression du coût de la vie est arithmétique, le délai théorique entre l'instant auquel se rapporte la mesure et l’instant auquel on commence à calculer l’indice est de quinze jours; si cet indice est hebdomadaire et mesure le coût de la vie moyen pour une semaine donnée, le délai théorique en question n’est plus que de trois jours. Pour diminuer la dépréciation du salaire réel il y a donc le plus grand intérêt à accroître la périodicité de l'indice; aussi tous les pays qui ont souffert d’une dépréciation de la monnaie ont-ils été amenés à transformer leurs indices mensuels du coût de la vie en indices hebdomadaires. Cela a été notamment le cas de l’Allemagne à partir de l’été 1923 : à l’indice mensuel calculé à partir de prix relevés dans 600 communes, on a ajouté un indice hebdomadaire calculé grâce à un relevé « express » effectué chaque semaine dans 70 localités d'importance et de caractère différents.
M. Szturm de Sztrem a donné un exemple très frappant de l’amélioration obtenue dans l’application de la méthode A par la substitution à un ajustement mensuel d’un ajustement hebdomadaire opéré à l’aide de l’indice hebdomadaire des prix de détail du Bureau municipal de Statistique de Varsovie.
Salaires nominaux Salaires réels Ind,. des mm, nn prix de dét. ; des d. alim. | ajust. mens. | ajust. hebd. | ajust. mens. | ajust. hebi. juillet 100 100 100 100,0 100,0 août 108 113 109 104,6 190,9 septembre 126 122 126 96,8 100,0 octobre 142 142 142 100,0 100,0 novembre 182 161 178 88,5 97,8 décembre 266 206 252 71,4 94,7 janvier 397 301 363 75,8 91,4 février 667 448 606 67,2 90,9 mars 922 754 925 81,8 100,3 avril 1.015 1.042 1.025 102,7 101,0 mai 1.130 1.148 1.146 101,6 101,4 juin 1333 1227 1.289 95,8 96, 7
Avec l’ajustement mensuel, la dépréciation moyenne est de 9 %, avec l’ajustement hebdomadaire elle est de 2 % seulement (1).
Dans le calcul ci-dessus nous avions supposé que l'indice du coût de la vie était applicable à l’ajustement des salaires dès la fin de la période à laquelle il s'applique, mais il n’en est naturellement pas ainsi dans la réalité, et il y a grand intérêt à ce que l'indice soit disponible le plus rapidement possible, c’est-à-dire à ce que l’indice soit calculé et publié aussi vite que possible. Il semble difficile de faire mieux à cet égard que l'Office Statistique du Reich, qui faisait effectuer son relevé de prix tous les lundis et publiait son indice le mercredi. |
Un nouveau délai s'ajoute aux précédents ; dans les usines de quelque importance, le calcul des sommes à verser à chaque ouvrier ne peut être fait instantanément, et un délai qui peut atteindre quelques jours sépare inévitablement l'instant où le salaire est calculé, avec adaptation au coût de la vie, et l’instant où il est payé à l’ouvrier, Pendant ce délai
(1) Loc. cit., p. 456.
le salaire, tel qu'il a été calculé, se déprécie, puisque par hypothèse le coût de la vie continue à augmenter. Cette dépréciation n’est évidemment pas très considérable en général, le délai en question n’étant pas bien long; en Allemagne, l’indice mesurant le coût moyen de la vie pour une semaine, publié le mercredi de la semaine suivante, était toujours appliqué à la paie du samedi de la semaine en question, d’où un décalage d’une dizaine de jours entre l’instant auquel se rapportait la mesure du coût de la vie et l’instant auquel l’ouvrier touchait son salaire. Cependant en Russie la vitesse de l'augmentation du coût de la vie était telle qu’en septembre 1923 le retard au paiement des salaires entraînait à. lui seul une diminution de 10 à 20 % du salaire réel. Aussi les ouvriers avaient-ils obtenus dans de nombreux contrats collectifs qu’il fût fixé un délai maximum entre l'établissement de la feuille de paie et le versement des salaires, et dans certains cas que des majorations de salaires leur fussent accordées automatiquement à partir de huit jours de retard (1).
Il est enfin un délai dont aucune des méthodes d’adaptation, ni aucune des précautions précédemment envisagées, ne permet d'éviter l'influence, et qui entraîne une dépréciation du salaire de l’ouvrier : c’est le délai qui s’écoule entre le jour où l’ouvrier touche son salaire et celui où il l’emploie à la satisfaction de ses besoins et de ceux de sa famille, On atténue cet inconvénient en diminuant l’intervalle entre les paies successives, mais il est difficile d’aller plus loin que des paies hebdomadaires. Quelque court que soit cet intervalle, la dépréciation du salaire réel au cours de la semaine de dépense peut être sensible si la hausse du coût de la vie est rapide. En Russie, les ouvriers avaient fortement ressenti cet inconvénient; aussi pour ne pas voir se déprécier entre leurs mains les roubles-papier qu'on leur reméttait en paiement, ils s’empressaient, dès la paie, de chercher à
transformer ces roubles en une valeur un peu plus stable, soit en achetant des marchandises en provision, soit, après la création du tchervonetz, en les échangeant contre «des tchervontsy, mais d’une part l'achat de provisions n'était guère facile pour les ouvriers chargés de famille qui consomment une forte proportion de denrées périssables, d’autre part les marchands et changeurs, qui connaissaient la tactique des ouvriers, relevaient provisoirement le prix des marchandises ou des tchervontsy les jours de pale et les jours suivants. Pour combattre la dépréciation en question, certains syndicats ouvriers allemands avaient demandé qu’on prît pour base de l’ajustement les prix de gros, ou le prix de l’or ou du dollar, au lieu des prix de détail, en invoquant que les prix de gros et le prix de l’or précédaient toujours les prix de détail dans leur mouvement de hausse; outre que la compensation n’eût été qu’approchée, on avait fait observer aux ouvriers qu’en cas de stabilisation de la monnaie et des prix de gros, les salaires ainsi ajustés resteraient constants, tandis que les prix de détail et par suite le coût de la vie continueraient à augmenter. De plus on avait objecté que cette méthode d’ajustement aurait pour conséquence de perpétuer la hausse des prix et l’inflation.
Si l’on veut ajuster complètement les salaires au coût de la vie, on doit prendre comme règle, ainsi que l'avaient décidé le Reich et les organisations syndicales centrales allemandes, que le salaire nominal sera fixé d’après le coût de la vie à l'instant de la dépense. Ce coût n’étant pas encore connu au moment où le salaire est calculé, il n’y a qu’à calculer celui-ci de manière provisoire, en évaluant, par exemple à l’aide des indices des prix de gros ou des prix de l'or, ce que pourra être l’augmentation du coût de la vie entre l'instant du calcul du salaire et l'instant où ce salaire sera dépensé. A la première paie qui suivra la publication de l’indice du coût de la vie au moment de la dépense, le salaire “définitif sera calculé à partir de cet indice et la différence
entre le salaire provisoire qui a été payé et le salaire définitif qui aurait dû être payé, sera ajouté avec son signe au salaire provisoire de la période qui vient de se terminer.
Soit une série de paies à effectuer les samedis 8, 15, 22 et 29 mai, etc.; on admet que les paies sont calculées les jeudis 6, 13, 20 et 27 mai, etc. Le salaire qui sera calculé le 6 mai pour être versé à l’ouvrier le 8, devra servir à sa dépense de la semaine du 9 au 15 mai. On le calculera provisoirement en évaluant à l’aide d’une formule quelconque indice des prix de gros, de l’or, ou combinaison entre ces indices et l’indice des prix de détail ou du coût de la vie) ce que sera la variation du coût de la vie entre l’instant auquel correspond l'indice le plus récent du coût de la vie qui soit connu lors du calcul (par exemple l’indice publié le mercredi 5 mai et qui se rapporte à la semaine du 26 avril au 2 mai, soit en moyenne au 29 avril) et l'instant moyen auquel le salaire sera dépensé (ici le 12 mai), la paie du 15 mai sera Calculée provisoirement dans les mêmes conditions, mais au moment du calcul de la paie du 22 mai (soit le 20 mai), on connaîtra l’indice du coût de la vie pour la semaine du 9 au 15 mai; on pourra donc calculer définitivement quel aurait dû être le salaire payé le 8 mai; on calculera alors la différence entre le salaire définitif et le salaire provisoire qui a été versé aux ouvriers le 8 mai, et on ajoutera cette somme au salaire provisoire calculé d’après l’indice du coût de la vie de la semaine du 9 au 15 mai, auquel on aura ajouté la variation prévue entre la semaine du 9 au 15 mai et la semaine de dépense, c’est-à-dire la semaine du 23 au 29 mai. Et ainsi de suite. Une telle méthode n’a pas l’inconvénient qu’on avait opposé à la fixation pure et simple du salaire d’après les prix de gros ou le change, puisque ces bases de prévision ne servent qu’à un calcul provisoire, et que le calcul définitif est fait, comme il convient, d’après le coût de la vie à l’instant moyen de la dépense.
De l’expérience des pays qui ont connu des hausses rapides et amples du coût de la vie, comme l'Allemagne, la
Pologne, l'Autriche, la Hongrie, la Russie, on peut déduire que les meilleures règles à appliquer pour l'adaptation des salaires au coût de la vie sont les suivantes :
ne pas adapter automatiquement les salaires au coût de la vie;
fixer les salaires de base par des négociations entre patrons et ouvriers aussi rapprochées que le nécessitera la vitesse de variation du coût de la vie, à la fois d’après le coût de la vie et d’après la situation économique de l’industrie en général et de l’industrie particulière considérée ;
dans l'intervalle des négociations, adapter automatiquement (et soit intégralement, soit partiellement) les salaires au coût de la vie en négligeant les variations du coût de la vie inférieures à un pourcentage donné, et en prenant pour base de l’adaptation la valeur moyenne du coût de la vie au cours de la période pendant laquelle le salaire sera dépensé;
rapprocher autant que possible le calcul des indices successifs du coût de la vie (les calculer par exemple hebdomadairement) ;
rapprocher autant que possible la publication de l'indice de la date à laquelle il se réfère;
calculer provisoirement le salaire en évaluant par une méthode quelconque la variation du coût de la vie entre l’instant auquel se réfère le dernier indice connu, et l'instant moyen de la dépense; |
pour diminuer la portée de la prévision et restreindre le champ de l'incertitude, diminuer autant que possible l’intervalle entre les paies successives, et l'intervalle entre le ealcul de la paie et son versement aux ouvriers.
Ces différentes méthodes d'adaptation des salaires au coût de la vie ont été couramment appliquées dans les pays précités pendant les périodes de dépréciation monétaire. On a remarqué toutefois que la grande industrie avait été sou-
vent plus réfractaire à l’adoption de ces méthodes que la moyenne et la petite industrie et l’artisanat. Quand la monnaie de ces pays et les prix sont venus à se stabiliser, ce qui a entraîné en général une crise industrielle, ces méthodes ont été peu à peu abandonnées et l’on en est revenu à la fixation des salaires par libre discussion entre patrons et ouvriers. Quant aux résultats de l’adaptation, il a été incontestablement favorable; les ouvriers ont pu conserver un niveau de vie suffisant, des discussions et des troubles sociaux ont été évités, qui auraient pu devenir graves. En dehors même de ces avantages d'ordre général, il a été constaté dans de nombreux cas que les patrons qui avaient accepté d’adapter le salaire de leurs. ouvriers aux fluctuations du coût de la vie payaient leurs ouvriers moins cher que les patrons qui s'étaient opposés à cette adaptation. M. D. Pap cite notamment (1) le cas de deux associations patronales hongroises appartenant à une même industrie et composées par conséquent de patrons employant des ouvriers de même catégorie, dont celle qui avait accepté d’adapter les salaires au coût de la vie payait des salaires inférieurs de 40 % en moyenne à ceux que payait l’association dont les membres avaient refusé de tenir compte du coût de la vie.
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