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CHAPITRE XII

qA la Miséricorde de Dieu.

ELEVATION ET PRIERE

E chanterai éternellement les miséricordes du Seigneur, ses miséricordes grandes et prodigieuses, anciennes et nouvelles, dont le nombre est sans fin; car la terre est remplie de la miséricorde du Seigneur, et les témoignages de ses miséricordes sont audessus de toutes ses œuvres (i).

O Seigneur, mon Dieu, votre main nous a d'abord pris dans les ténèbres du néant et nous a transférés à la lumière de Tétre.^ nous donnant Tespèce et la nature^ mais une nature très noble, immortelle, qui porte sur le front le sceau de votre face, et qui est ornée de vos

(i) Ps, 88 et 32,

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dons les plus magnifiques; vous nous avez ainsi traités afin que nous fussions capables d'avoir quelque connaissance et quelque sentiment de votre divinité et de vos biens. Vous nous avez doués de la vigueur des sens, et, par eux, du privilège de comprendre et de discerner tout ce monde corporel, et tout cet ensemble de créatures dans lesquelles resplendissent si admirablement les vestiges de votre puissance, de votre sagesse et de votre beauté. Vous nous avez ornés d'un entendement et du jugement de la raison, pour connaître la vérité, pour discerner le bien et le mal, pour monter et nous élever des choses sensibles aux choses intellectuelles. Vous nous avez donné la mémoire pour nous souvenir des choses passées, afin que ce qui est une fois perçu ne s'échappât point de notre esprit, et qu'il ne fût pas toujours nécessaire de travailler de nouveau pour le comprendre. Vous nous avez armés de la volonté, pour fuir le mal et faire le bien, pour jouir de notre fin dès que nous l'aurons obtenue, et surtout pour vous être unis par Tamour, et pour vous demeurer éternellement attachés

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par la jouissance de vous-même qui êtes notre souverain bien. J'omets les ornements du corps.

Des profondeurs du néant, voilà jusqu'où vous nous avez d'abord fait monter, voilà les premiers bienfaits de votre miséricorde ; ils sont grands, inestimables, et cependant ils ne sont que des essais et comme des ébauches de bienfaits plus grands encore. Votre très libérale bénignité ne s'est point arrêtée là : elle est allée plus loin, pour perfectionnerson ouvrage et exterminer en nous tout ce qui est imparfait. Elle a donc ajouté uneseconde grandeur, nous élevant à un second degré beaucoup plus émlnent que le premier, car elle nous a élevés de l'état de nature à l'état de grâce et d'enfants de Dieu, qui est incomparablement plus relevé qu-e tout état de nature, quelque parfait et sublime qu'il soit. Et la raison, c'est qu'un pareil état ne peut être ni un apanage de nature pour aucun être créé, si parfait qu'il soit, ni être dû à aucune dignité naturelle si haute qu'on la suppose. Car aucun être créé ne peut être par sa nature fils de Dieu, héritier de son royaume, possesseur du

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Saint-Esprit. Un si grand apanage nous a été accordé par l'effusion de votre seconde miséricorde. Dans ce degré, nous avons été faits participants de vos secrets, nous avons connu des mystères cachés en vous de toute éternité-, attachés à vous par une foi, une espérance , une charité surnaturelles , nous sommes devenus supérieurs à toutes les choses créées. Parmi les humains, c'est une sorte de dignité souveraine que d'être fils de roi-, ce titre attire à un homme, fût-il d'ailleurs d'un mérite peu élevé, Thonneur, le respect, et tout le monde le proclame heureux. Mais de combien l'emporte la dignité de fils de Dieu, d'héritier du royaume céleste ! Dans tout l'univers, cet état est celui de la dignité suprême : il rend l'homme vénérable aux anges mêmes, et s'ils n'étaient de leur côté élevés à la même dignité, ils pourraient à juste titre lui envier un tel comble d'honneur. Pour cette raison, un seul juste, tm seul homme craignant Dieu est meilleur et est plus estimé de Dieu que mille impies (i),

(1) Lcclcs., XVI.

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c'est-à dire que d'innombrables impies. Quiconque n'aura pas en lui cette dignité d'enfant de Dieu sera compté pour rien, quoiqu'il soit comblé d'ailleurs de tous les dons et de toutes les faveurs de la nature.

Mais la libéralité de votre miséricorde ne s'est pas contenue dans ces bornes. Elle a élevé riiomme à un troisième et très sublime état : elle l'a fait monter de l'état de grâce et de filiation commencée à l'état de gloire et de filiation consommée. Les dons de la gloire sont infiniment plus excellents que les dons de la grâce que vous accordez à vos enfants en cette vie. Là, est la claire vision, ici, la foi et l'obscurité; là, la possession du souverain bien, ici, l'espérance et le désir; là, la jouissance, ici, l'attente ; là, l'assurance, ici, les alarmes; là, le triomphe, ici, le combat. Bien que nous soyons ici enfants de Dieu et que nous ayons droit au royaume, toutefois nous ne le possédons pas encore, nous n'en sommes pas entièrement assurés, et nous pouvons le perdre : nous ne sommes pas encore affranchis des misères de notre mortalité; l'ignorance et les ténèbres ne sont pas

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encore écartées de notre esprit ; notre inclination au mal n'est pas encore redressée sans retour par la règle inflexible de la droiture. Ainsi donc cet état de gloire est incomparablement plus excellent et plus sublime que Tétat de grâce de la vie présente \, il suffit, pour s'en convaincre, de considérer les biens de Tun et de Tautre.

Voilà, ô mon Dieu, la troisième et la plus noble élévation de notre nature-, voilà le suprême degré de la communication de vos biens, d'où se trouvent exclues toute misère et toute imperfection. C'est à ce degré sublime que l'immense douceur de votre miséricorde nous a destinés, afin qu'en lui notre mortalité soit absorbée, toute misère s'évanouisse, toute indigence et tout défaut soient bannis, toute douleur soit consolée, toutes larmes essuyées; et afin que nous, vos enfants, ô mon Dieu, admis au partage de vos biens et de vos richesses, nous soyons constitués dans la gloire consommée et dans la félicité éternelle. C'est à cette iin, ô mon Dieu, que se rapportent la création du ciel et de la terre, la production de toutes les créatures et l'en-

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treprise de tous vos ouvrages. Tout esi pour les élus., pour la gloire de vos enfants, afin de les faire arriver dans le plus grand nombre à votre gloire et à la participation de votre royaume.

Mais après avoir été élevés au deuxième degré, au lieu de faire tous nos efforts pour nous élever à ce troisième, ayant tous les secours nécessaires pour y arriver avec une très grande facilité, et avec beaucoup de joie : Hélas! par notre lâcheté, je veux dire par celle de notre premier père, qui avait toutes nos volontés comme renfermées dans la sienne, nous nous sommes soustraits à Tordre et à la conduite de votre miséricorde ; et, après nous être retirés de vous, nous nous sommes précipités dans une ruine éternelle. Et, certes, il aurait été beaucoup plus à souhaiter pour nous de retomber dans notre premier néant, que d'être condamnés au feu éternel, que nous ne pouvions plus éviter. Il ne nous restait aucun remède; nous ne pouvions attendre aucun secours des créatures, parce qu'il n'y en avait pas une qui pût offrir à votre justice une satisfaction proportionnée

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à notre crime. Il semblait donc que c'en était fait à jamais de notre race, et qu'il ne nous restait plusaucune espérance de salut, lorsque vous, ômon Dieu, ô ma miséricorde, touché de notre perte, vous êtes de nouveau venu à notre secours, mais par un conseil admirable, entièrement inouï, et qui sera Tétonnement de tous les siècles. Vous avez voulu, dans l'excès de votre amour pour nous, que votre Fils, qui vous est consubstantiel etcoéternel, prît notre nature, afin qu'étant fait homme passible semblable à nous, il réparât notre crime, et en notre nom satisfît à votre divine justice par ses tourments et par sa mort.

Prenant donc notre nature et se l'unissant par l'ineffable nœud de l'unité de personne, ce Fils bien-aimé naît d'une Vierge, et fait son entrée dans les ténèbres de ce monde, où il va subir les misères de notre mortalité, la faim et la soif, le froid et le chaud, le dénuement et la pauvreté, les travaux et les fatigues, les outrages et les affronts, les persécutions et les calomnies, les tristesses et les douleurs, les amertumes et les tourments,

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enfin la croix et la mort. 11 naît dans une étable, comme un pauvre et un étranger; il est enveloppé et emmailloté dans des langes comme un petit enfant -, il pleure comme un homme mortel; il est circoncis comme s'il était sujet à la loi-, il s'enfuit comme s'il étai' faible ; il se cache comme s'il ne pouvait se défendre; il vit comme un inconnu; il obéit à ses parents comme s'il leur était sujet; il converse comme un homme vulgaire, atten dant le temps où il devait se manifester. Ce temps étant venu, il est baptisé par son serviteur, comme s'il était pécheur; il jeûne dans le désert; il est tenté par le démon; il choisit des disciples grossiers, il les instruit et les forme peu à peu à la perfection ; il parcourt avec eux toute la contrée; il enseigne aux peuples la voie du salut, guérissant les malades, consolant les affligés, délivrant ceux qui étaient tourmentés par le démon, justifiant les pécheurs, dissipant les ténèbres de l'ignorance, illuminant le monde^ l'étonnant par ses miracles, laissant percer aux yeux des mortels quelques tinceller de sa divinité^ et les exhortant tous à la ré-

288 Léonard Lessîus.

forme de leur vie et au soin de leur salut.

Enfin, après avoir enseigné une doctrine céleste, après tant de miracles et d'exemples de vertus, voulant consommer l'œuvre de notre rédemption, il se livre tout entier pour être le prix de notre rachat, et, se dévouant à la mort la plus ignominieuse et la plus cruelle, il donne sa vie et son sang pour notre salut.

O ineffable miséricorde! et que le genre humain y avait peu de droit ! ô amour gratuit! ô amour pur! ô condescendance inespérée! ô étonnante douceur! que le Roi de gloire, pour sauver les plus vils des esclaves et ses propres ennemis, daigne prendre la forme d'un serviteur, se dévoue à tant de travaux et de douleurs, accepte enfin la croix et la mort ! S'est-il jamais rencontré un père qui, pour la délivrance de son fils, ou un fils pour la délivrance de son père, ou un ami pour celle de son ami, ait fait quelque chose qui ressemble à ce que Dieu a fait pour l'homme, le Créateur pour la créature, la Suprême Majesté pour un petit ver de terre?

Mais sa miséricorde ne s'est point arrêtée

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là. De toutes ses actions, de toutes les souffrances endurées pour nous, de tous les mérites de toute sa vie, il a formé comme un faisceau, et il nous en a fait un trésor de perpétuelle réconciliation qu il a renfermé dans les sacrements et qu'il nous a laissé comme le legs le plus riche. Trésor vraiment admirable, richesses infinies, à Taide desquelles on se rachète de la mort éternelle, et Ton acquiert le royaume céleste, la gloire des saints, la possession de la Divinité! Enfin, pour ne rien omettre de ce que son amour infini pouvait faire, et pour nous en donner un gage suprême, cette chair et ce sang qu'il avait offerts pour prix de notre rançon, il nous les a laissés, et en sacrifice, pour apaiser la justice divine, et en aliment, pour vivre de la vie éternelle !

Vous avez vaincu. Seigneur, par votre miséricorde! Elle s'élève au-dessus de tous les exemples-, elle s'élève au-dessus des conceptions de tous les esprits; elle s'élève au-dessus de Tattente de toutes les créatures! A la vue de tous ces témoignages d'amour, qui pourrait ne pas vous aimer? qui ne serait

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prêt à se dévouer et à se dépenser tout entier pour votre honneur et votre service, lorsque vous vous êtes vous-même, de tant de manièreS;, dépensé tout entier pour notre salut ? Que sont nos services auprès de vos bienfaits, de vos actions, de vos souffrances, et qu'est notre vie auprès de la vôtre ? C'est une goutte d'eau comparée à la mer, un grain de sable comparé à une montagne, un atome comparé au globe de la terre-, que dis-je? c'est même beaucoup moins, puisqu'il n'y a aucune proportion entre le fini et l'infini. Que vous ofîrons-nous donc en retour, en vous consacrant notre vie et tout ce qui est à nous, lorsque tout cela vous est déjà acquis et dû à tant de titres? Quelqu'un doit au prince dix mille talents par suite d'un vol qu'il lui a fait, et dix mille par suite du préjudice qu'il lui a porté; il lui doit encore autant pour prêt, et autant pour achat ; or, il ne possède que deux petites pièces de monnaie. Le prince se contentera-t-il de ces deux petites pièces comme payement de si grandes sommes?

Assurément non.

Mais vous, mon Dieu, vous portez jusque-

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là votre bonté et votre miséricorde. Quoique nous vous devions tant, et à tant de titres, cependant dès que nous employons à votre service nos deux petites pièces de monnaie, c'est-à-dire notre âme et notre corps, vous vous en contentez, vous vous tenez pour satisfait, n'en exigeant pas davantage. Et néanmoins en cela, nous ne vous apportons aucun profit, mais nous assurons nos propres intérêts. Car vous servir, c'est régner ; et après avoir tout quitté, se donner tout entier à vous, et ne s'occuper que de vous, c'est notre souverain bien.

Malheur à l'aveuglement des mortels qui ne considèrent pas ces prodiges! Illuminez mes ténèbres, ô ma Lumière, afin que je connaisse la grandeur de vos miséricordes et la multitude des témoignages de votre amour, et afin que, après l'avoir connue, je l'estime et l'apprécie à sa juste valeur, autant que le permettent les ténèbres de cette vie. Que le tableau m'en soit toujours présent, afin que mon âme, frappée et ravie par tant de bénignité et de si grands bienfaits, s'enflamme de son côté du feu de votre amour,

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et qu'elle se dévoue et se consacre tout entière à vous. Que toute ma vie soit employée à votre service! Que toutes mes pensées, toute ma puissance, toute mon étude, toutes mes actions tendent à votre gloire! Que toutes les forces de mon âme et de mon corps s'épuisent et se consument à votre service, afin que j'offre, moi aussi, quelque chose à votre amour, et que je ne sois pas trouvé entièrement ingrat en votre divine présence!

^énis le Seigneur , ô mon âme^ et que tout ce qui est en moi bénisse son saint nom. ^énis le Seigneur^ ô mon âme, et n oublie jamais ses bienfaits. Il a pardonné toutes tes iniquités, et a guéri toutes tes langueurs. Cest lui qui a racheté ta vie de la mort; il te couronne de miséricorde et d'amour ; cest lui qui rassasie de bonheur tes désirs, qui renouvelle ta jeunesse comme celle de r aigle (i).

Et vous aussi, avec moi, bénissez tous le Seigneur, Anges et Archanges, Princi-

(1) Ps. «02.

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pautés et Puissances, Vertus et Dominations, Trônes, Chérubins et Séraphins; tous, bénissez-le, unissez vos louanges, surexaltez-le, parce qu'il a exercé sa miséricorde envers nous. Que les deux, que la terre, que la mer, et que tout ce qui y est renfermj le louent et célèbrent à jamais la grandeur de son nom! A lui honneur, à lui bénédiction, à lui actions de grâces de la part de toute créature, dans tous les lieux de sa domination, et dans toutes les générations de siècle en siècle! Ainsi soit-il î

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