CHAPITRE XI
qA la Providence de Dieu.
ÉLÉVATION ET PRiÈUE
Dieu, notre Père, votre Providence gouverne toutes, choses; elle atteint avec force d'une extrémité à l'autre^ de la plus sublime hauteur des cieux jusqu'au plus profond centre de la terre, depuis le plus haut séraphin jusqu'au plus humble vermisseau, et elle dispose toutes choses avec douceur ( \). Il y a une force infinie dans son contact par lequel toutes choses sont créées et soutenues; et il y a une souveraine douceur dans la disposition par laquelle elle les met toutes à leur place, à leur rang, les
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dirige à leurs fins et les laisse agir selon leurs mouvements.
Ce n'est ni par le concours fortuit des atomes, ni par un violent conflit des éléments, ni par lui-même que ce monde a été formé et est venu à la lumière, mais par le conseil et la force de votre Providence. Comment une œuvre de tant de génie et de tant d'art, dans laquelle règne une souveraine raison, où tout est admirablement réglé, etavec tant d'ordre, de proportion, de beauté, de symétrie, aurait-elle pu être faite sans raison et sans sagesse?
Cet univers est l'ouvrage de votre Providence : c'est elle qui, de toute éternité, en a formé le dessein, Ta conçu, Ta distingué, Ta développé, Ta ordonné. C'est elle qui a déterminé les espèces de tous les êtres, leurs mesures, leurs formes, leurs organes, leurs inclinations. C'est elle qui leur a donné diverses forces, divers moyens d'agir, et comme une certaine armure de toute pièces pour leurs propres fonctions et pour parer aux coups de leurs ennemis. C'est elle qui leur a doniié à tous des bornes, qui en a
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marqué les causes, et qui a pourvu à tout ce qui était convenable à chacun selon sa nature.
Dès le principe, et avant que la terre fût, toutes ces choses étaient constituées dans votre Providence, en laquelle Tordre des temps subsiste sans temps^ et pour laquelle il ne peut survenir rien de nouveau, puisque en elle existe avant tout temps tout ce qui peut arriver dans le cours des temps. Car la puissance qui dispose de toutes les choses sujettes au changement est cette raison immuable, où sans temps se trouvent réunies ensemble les choses qui, dans le temps, ne se font pas ensemble, parce que les temps ne coulent que successivement.
Là, sont debout les causes immuables de toutes les choses qui changent-, là, brillent les raisons éternelles de tout ce qui est temporel -, là , se trouvent fixées les racines nécessaires de tous les contingents; là, sont présentes des lois stables et sont déterminées les lins de tous les agents et de toutes leurs opérations. Là, est arrêté le salut ou la perte de chacun selon ses mérites, par un décret
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ferme, indélébile, irrévocable, et gravé sur des tables plus dures que le diamant.
Là, sont les décrets et les sanctions sur toutes choses, sur leur naissance et leur progrès, sur leurs fonctions et leurs etfets, sur ce qui doit leur arriver et sur leur mort ; ces décrets déterminent en quels temps, en quels moments, en quels lieux, par quelles causes, dans quel ordre et de quelle manière chacune de ces choses doit exister dans le siècle présent.
Sans les lois de votre Providence, ô mon Dieu, rien ne naît^ rien ne meurt, rien n'opère, rien ne se meut, rien n'est en repos. C'est elle qui destine toutes choses à leurs fins \ leur étant intérieurement présente et les gouvernant, elle donne à chacune son naturel, et par ce naturel la conduit aux fonctions et aux fins qui lui sont propres. Car l'instinct et rinclination naturelle de tout être créé, que sont-ils autre chose qu'un vestige et une impression de votre Providence? De là vient que tous les êtres privés de raison agissent avec tant de régularité et tendent avec tant d'ordre à leurs fins, dont ils n ont
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ni aucun sentiment ni aucune connaissance.
Quel art ne déploie pas l'araignée dans cette toile qu'elle tire de ses entrailles pour tendre des pièges aux mouches et leur faire la chasse ! Avec quelle subtilité et avec quelle industrie les abeilles font-elles leurs rayons ! Avec quel artifice forment-elles de chaque côté leurs logettes de figure hexagone, où les petites abeilles naissent, et qui sont en même temps les réservoirs de leur miel ! Avec quel soin recueillent-elles la rosée du ciel et pompent-elles le suc des fleurs ! Et combien d'autres choses dignes d'admiradon font- elles en commun et comme dans une petite république !
Je ne parle pas du génie admirable des oiseaux à construire leurs nids, où ils trouvent repos et sûreté, où naissent leurs petits et où ils les élèvent. Je ne dis rien de ce que nous voyons d'étonnant dans les vers à soie et de leur industrie à tirer de leurs entrailles des fils de soie si déliés qu'à peine peuventils être aperçus; à faire leurs pelotons, dans lesquels ils s'enferment comme en des tombeaux pour en sortir quelques mois après, et
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pour revivre par une espèce de résurrection, touchante image de notre résurrection future.
Je passe sous silence une infinité de choses qui, soit dans les animaux, soit dans les plantes, se font avec tant de raison, avec tant d'art et tant de providence, qu'une perfection plus grande n'est pas possible. Et ce n'est pas le résultat d'une providence qui soit propre à ces créatures; mais c'est votre Providence, ô mon Dieu, qui, en imprimant en elles un vestige et comme un rayon d'ellemême, les fait agir comme si elles étaient douées d'une souveraine providence et d'un art parfait. Toutes les actions et tous les ouvrages de la nature sont donc les actions et les ouvrages de votre Sagesse et de votre Providence. Et tous les êtres de la nature n'agissent pas moins exactement selon les lois de votre Providence que s'ils en possédaient une connaissance très parfaite.
J'en excepte cependant la nature raisonnable qui, possédant une certaine providence et étant libre, refuse souvent de se soumettre à votre Providence^ et veut vivre selon ses
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vues et au gré de sa volonté. Cest là la source de tous les péchés et l'origine de tous les malheurs. Rien, toutefois, ne s'accomplit sans votre Providence. Sans doute, la nature raisonnable, quand elle pèche, n'agit point selon la loi que vous lui avez prescrite ; mais elle n'agit point sans la loi de votre Providence, de laquelle elle tire ces forces dont elle abuse pour se perdre. Vous lui laissez faire ce qu'elle ne saurait faire sans votre permission, et vous lui marquez certaines bornes, afin qu'elle ne fasse pas d'autre mal ou qu'elle n'aille pas au delà de ce c[ue vous avez résolu de lui permettre. Vous avez tellement tout enfermé dans le cercle de votre Providence, que rien ne peut lui échapper. Et tous les êtres lui sont tellement soumis, qu'aucun ne peut secouer ni son joug ni sa domination.
Malheur aux pécheurs qui s'efforcent de se soustraire à son gouvernement et à se? lois, et de vivre selon leurs vues, leur bon plaisir et au gré de leur libre arbitre! Car, lorsqu'ils se détournent de la providence qui conduit à la vie, ils rencontrent la provi-
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dence qui destine à la mort; lorsqu'ils s'éloignent de l'ordre de la douceur et de la miséricorde, ils tombent dans celui de la sévérité et de la justice \ enfin, lorsqu'ils secouent le joug si doux des commandements divins, ils subissent le joug si cruel des damnés et des éternels supplices. O démence, qui mériterait d'être pleurée avec des larmes de sang ! Qui a fasciné les esprits des mortels jusqu'à les conduire à cet excès de folie?
Qu'ils sont aussi à plaindre ces religieux qui, au lieu de s'abandonner au gouvernement de votre Providence par l'entremise de leurs supérieurs, veulent vivre selon leur prudence et leur conseil, et qui ont autant de sollicitude pour eux-mêmes que si personne n'était chargé d'eux! Ils se soustraient à cet ordre très doux et très infaillible de la Providence, par lequel ils auraient été conduits très sûrement et très fructueusement à leur salut éternel. Il y a, en effet, divers modes de votre Providence, et divers ordres de gouvernements et de grâce, plus ou moins adaptés et salutaires à chacun. Heureux celui auquel vous appliquez cet ordre de pro-
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vidence et ce mode de gouvernement, que vous savez lui être le plus salutaire et le plus fécond en mérites I II n'y a rien de plus souhaitable en ce monde, rien de plus heureux que de passer le cours de sa vie sous un tel ordre et sous une telle direction, de laquelle procède une si grande assurance du salut et un si grand avantage pour la gloire éternelle. On peut croire, à juste titre, qu'il n'y a pour l'homme rehgieux aucune forme de gouvernement plus salutaire que celle par laquelle votre Providence le conduit durant sa vie, par les supérieurs, dans ses offices, ses fonctions, ses missions, ses résidences, ses études, et dans toutes les autres choses. Autrement, pourquoi les saints Pères donneraient-ils tant d'éloges à la parfaite et aveugle obéissance? Pourquoi tant de très saints et de très doctes personnages la pratiquaientils si exactement? Pourquoi i>roclamerait-on que c'est le chemin le plus assuré pour le salut? Pourquoi Notre-Seigneur lui-même nous l'aurait-il tant recommandée et conseillée, et nous en aurait-il donné tant d'exemples ?
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Il ne faut donc nullement douter que celui qui s'abandonne à cette conduite de la Providence, et qui se jette comme dans ses bras, se laissant gouverner par elle en toutes choses, ne tienne le chemin le plus assuré du salut. Mais celui qui se soustrait à cette conduite, voulant se gouverner par sa propre providence, s'expose à un grand péril, celui de tomber dans cet ordre de providence où il trouverait la perte de son âme ; car cette manière de se conduire est blâmée partons les saints, et jugée dangereuse pour le salut, quelque sainte et salutaire qu'elle soit en apparence ; il y a quantité d'exemples de ceux qui se sont perdus par cette voie; mais pas un exemple d un religieux qui se soit perdu en suivant la voie du plein abandon au gouvernement de la providence par ses supérieurs, ou qui s'en soit jamais mal trouvé. Et comment pourrait-on ne pas se bien trouver de ce que vous avez vousmême conseillé, ô mon Dieu, et que vous vous êtes engagé à conduire heureusement vous-même? Que je tienne donc sans jamais m'en écarter et que je suive jusqu'à mon
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dernier soupir cette voie que vous, ô mon DieU;, et vos saints, avez recommandée pardessus toutes les autres !
Jamais votre Providence ne se trompe dans les choses qu'elle ordonne ; car, avant de résoudre quelque chose, elle connaît ce qui peut arriver dans chaque supposition et dans chaque disposition. De là vient aussi qu'elle n'est jamais frustrée de son effet et de ce qu'elle prétend. Car, bien que les ordres des causes inférieures, qui sont comme des vestiges et des caractères de votre Providence, soient souvent en défaut par suite de leur imperfection et de leurs changements, et qu'ils ne conduisent point à la fm qui est marquée à ces causes, jamais cependant Tordre et la disposition de votre sublime Providence ne sont frustrés de leur lîn propre et déterminée; mais elle l'atteint toujours. A la vérité, cela ne paraît pas maintenant, pendant le cours de ce monde, et tant que le terme où tendent toutes choses ne sera pas encore arrivé. Mais enfin ce monde atteindra la hmite de sa durée et touchera à la borne suprême, et la roue tournoyante
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des choses humaines sera à l'arrêt pour jamais. C'est alors que la force de la Providence se montrera dans tout son jour ; c'est alors, quand déjà elle aura corrigé toutes les erreurs des causes inférieures, et rétabli toutes choses dans un ordre stable et éternel, qu'on verra clairement avec quelle sagesse, avec quelle douceur, par quelle voie adaptée à la nature de chaque être et au salut des hommes, enfin par quels moyens propres à faire éclater la gloire de Dieu, cette Providence aura gouverné le monde !
Que cette Providence, si haute, soit donc toujours devant mes yeux, et que je me persuade que tout ce qui m'arrivera ou de prospérité ou d'adversité est ordonné par elle et dépend d'elle : qu'ainsi, ô mon Dieu, je le reçoive comme un bienfait de votre main, car rien ne se fait dans le temps dont, pour de très justes causes, elle n'ait disposé de toute éternité. Qu'elle soit ma consolation dans les moments difficiles et les grandes peines de la vie. Quand mon esprit sera troublé et affligé par la confusion des choses Inimaincs et par les désastres qui fondent sur
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les royaumes, sur la religion et sur les âmes, qu'elle m'apporte le calme, la paix, la sérénité.
Votre Providence, ô mon Dieu, dispose tout avec une souveraine sagesse. Toutes les fautes des créatures, elle les corrigera si parfaitement, toutes les infractions de Tordre, elle les fera rentrer dans un ordre si profond, que la gloire de votre majesté resplendira en tout, avec plus d'éclat que si toutes les choses eussent gardé le premier ordre qui leur avait été prescrit.
Mais Tabandon à la Providence n'empêche pas que les maux et les ruines du prochain, et par-dessus tout les offenses contre la majesté divine, ne nous touchent profondément et ne nous accablent d'affliction. C'est la condition de cette vie, et ainsi le veut la loi de la charité ; car, sans cet aiguillon, à peine serions-nous excités à voler au secours de ceux qui souffrent. Mais ici il faut user de modération, et lorsque les choses sont faites ou désespérées, et que ni nos efforts, ni notre industrie, ni nos prières n'y peuvent apporter aucun remède, il est expédient de bannir
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les vaines tristesses et de nous consoler, ô mon Dieu, par la contemplation de votre Providence.
Que ce soit elle qui me donne confiance dans les terreurs, assurance dans les périls, force dans les choses ardues, tranquillité dans les troubles, patience dans l'adversité, sérénité d'esprit dans l'attente des choses à venir. Qu'elle écarte de nos âmes les vaines sollicitudes en imprimant en «nous la ferme croyance que tout ce qui nous arrive, ô mon Dieu, nous vient de votre bonté et de votre amour. Qu'elle nous donne en même temps l'attention et l'activité qui nous sont nécessaires pour traiter les affaires selon leur importance et pour accomplir les devoirs de notre état-, car le gouvernement de votre Providence, ô mon Dieu, demande notre coopération et notre étude ; mais il ne peut souffrir et il condamne les soins superflus et l'anxiété pour les choses temporelles et les affaires de cette vie.
Qu'il plaise à votre Providence, ô mon Dieu, de disposer de moi et de me gouverner jusqu'à la fin, ainsi qu'elle sait être expé-
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dient pour mon salut et pour sa gloire, soit par la prospérité, soit par Tadversité, soit par r honneur ou par l'ignominie, par Tinfamie ou par la louange, par Tabondance ou par la pauvreté , par la maladie ou par la santé, par la vie ou par la mort. Je n'excepte rien, je ne veux me soustraire à rien. C'est là mon unique vœu, le vœu dès longtemps formé dans mon âme. Disposez de moi comme vous savez qu'il est convenable pour mon salut et pour votre gloire, afin, ô mon Dieu, que je vous contemple et vous admire pendant toute l'éternité, que je vous aime et que je vous honore, que je vous loue, vous bénisse et vous glorifie en toutes choses et par-dessus toutes choses. Ainsi soit-il !