Le folklore
§ 1. Si nous jetons un coup d’œil sur la demi-carte que l’Atlas linguistique de France (ALF) consacre au roitelet (B. 1697), nous sommes frappés de la grande variété de noms que cet oiseau porte en français. Et encore l’Atlas est-il loin de les mentionner tous.i) Les cartes „rossignoL‘ (1168), ,.)merle“ (843), „loriot“ (1612) par contre ne contiennent guère plus d’un type d’appellation pour toute la France.^)
Cette multitude de noms prouve que l’imagination de l’homme s’est beaucoup occupée du roitelet, bien que ce petit être ne lui fût d’aucune utilité. L’oiseau devait frapper par sa petite taille et ses allures curieuses. D’ailleurs il n’est pas rare en France; il ne fuit pas le voisinage de l’bomme ; en hiver il s’approche même des maisons. Mais ce qui a certainement le plus contribué à le distinguer, c’est le fait que de tout temps il a été l’objet de légendes diverses. Je crois qu’aujourd’bui rnême, le roitelet est encore pour bien des gens un être fabuleux plutôt qu’un oiseau réel.
Rien ne nous permet d’admettre un état de chose différent au moyen âge, alors que toute la science zoologique était livresque, fabuleuse et moralisante. La fable aura précédé en France le nom de roi à peu près comme le roman du renard précéda et causa la substitution du mot ,,renard“ à l’ancien ,^goupil“.2) Le nouveau nom est plus expressif, parce qu’il évoque quantité d’historiettes drôles et spirituelles.
§ 2. Voici la fable dans la version de Grimm :
Früber hatten aucb die Vôgel wie der Hammer, der Hobel und die Müble ihr eigene Spracbe, die jeder-
9 En italien aussi, on constate une grande diversité de noms. Pour la ville de Bergame seule, Bonelli (p. 453) n’indique pas moins de huit noms du roitelet.
“) Il y a pour cela différentes raisons. Tout d’abord une tradition latine vivante partout; le merle est, en outre, très connu des oiseleurs ; quant au rossignol, c’est le grand favori des poètes.
Ch. K. Rockel, Goupil, eine semasiologische Monographie, Thèse de Breslau 1906.
mann verstand ; jetzt lautet es nur wie zwitschern, kreischen und pfeifen, und bei einigen wie Musik ohne Worte.
Es kam aber den Vogeln in den Sinn, sie wollten nicht langer ohne Herrn sein und einen unter sich zum Kônig wahlen. — Sie wollten sich nun über die Sache besprechen, und an einem schônen Maimorgen kamen sie aile aus Waldern und Feldern zusammen, Adler und Buchfinke, Eule und Kriihe, Lerche und Sperling, was soll ich sie aile nennen? Selbst der Kuckuck kam und der Wiedehopf, sein Küster, der so heiBt, weil er sich immer ein paar Tage früher hdren liifit. Auch ein ganz kleiner Vogel, der noch keinen Namen hatte, mischte sich unter die Schar ... Es war aber beschlossen, daB der Konig sein sollte, der am hôchsten fliegen kônnte . . . Sie wollten gleich an diesem schonen Morgen aufsteigen^ damit niemand hinterher sagen konnte : ,,Ich ware wohl noch hoher geflogen, aber der Abend kam, da konnte ich nicht mehr.“ Auf ein gegebenes Zeichen erhob sich also die ganze Schar in die Lüfte. Der Staub stieg da von dem Felde auf, es war ein gewaltiges Sausen und Brausen und Fittichschlagen, und es sah aus, als w^enn eine schwarze Wolke dahinzôge. Die kleinen Vôgel aber blieben bald zurück, konnten nicht weiter und lielen wieder auf die Erde. Die grôBeren hielten’s langer aus, aber keiner konnte es dem Adler gleichtun; der stieg so hoch, daB er der Sonne hâtte die Augen aushacken kônnen. Und als er sah, daB die andern nicht zu ihm herauf konnten, so dachte er : was willst du noch hoher fliegen? Du bist doch der Kônig, und er fing an, sich wieder herabzulassen. Die Vôgel unter ihm riefen ihm aile gleich zu : „Du muBt unser Kônig sein, keiner ist hôher geflogen als du.“ .^Ausgenommen ich,“ schrie der kleine Kerl ohne Namen, der sich in die Brustfedern des Adlers verkrochen hatte. Und da er nicht müde war, so stieg er auf, und stieg so hoch, daB er Gott auf seinem Stuhl konnte sitzen sehen. Als er aber so weit gekommen war, legte er seine Flügel zusammen, sank herab und rief mit feiner, durchdringender Stimme: „Kônig bün ick, Kônig bün ick!“ —
„Du unser Kônig?“ schrien die Vogel zornig; „diu’cb Ranke und List hast du es dahin gebracht.“
Sie machten eine andere Bedingung ; der sollte Konig sein, der am tiefsten in die Erde fallen kônnte. . . . Der Kleine ohne Namen aber suchte ein Mâuseloch, schlüpfte hinab und rief mit seiner feinen Stimme heraus: „ Konig bün ick, Konig bün ick!“
Sie beschlossen, ihn in seinem Loch gefangen zu halten und auszuhungern. Die Eule machte die Wache. In der Nacht aber wurde sie müde, tat ein Auge zu und schaute mit dem andern steif in das Mâuseloch. Der kleine Kerl guckte mit dem Kopf heraus und wollte wegwitschen, aber die Eule trat gleich davor, und er zog den Kopf wieder zurück. Dann tat die Eule das eine Auge wieder auf und das andere zu und wollte so die ganze Nacht abwechseln. Aber als sie das eine Auge wieder zumachte, vergaB sie, das andere aufzutun, und sobald die beiden Augen zu waren, schlief sie ein. Der Kleine merkte das bald und schlüpjfte weg.
Von der Zeit an darf sich die Eule nicht mehr am Tage sehen lassen . . . Auch der kleine Vogel lâBt sich nicht gerne sehen, weil er fürchtet, es ginge ihm an den Kragen, wenn er erwischt würde. Er schlüpft in den Zâunen herum, und wenn er ganz*sicher ist, ruft er wohl zuweilen: Konig bün ick, und deshalb nennen ihn die andern Vogel aus Spott Zaunkônig.
§ 3. Cette fable, racontée déjà par les anciens, fit le tour de TEurope au mojen-âge, à une époque où tout le monde était avide de fables allégoriques et de contes merveilleux, et où la science exacte était inconnue. En fait de zoologie, la période médiévale ne connaît guère que des ouvrages moralisants où la plus large part est faite à l’allégorie. Le Physiologus est le modèle du genre. La zoologie du moyen-âge s’y étale dans toute sa bizarrerie. A côté de récits curieux, cet ouvrage médiocre contient surtout des descriptions d’animaux étranges et de pays fabuleux. N’oublions pas que la théologie, en ce teinps-là, absorbait toutes les forces intellectuelles de l’homme. La nature n’existait que pour autant qu’elle
lui était utile ou qu’elle pouvait lui servir à démontrer la puissance de Dieu, mais il ne la trouvait pas digne d’être observée et étudiée pour elle-même. Par contre on écoutait avec intérêt les fables, comme on aimait les récits étranges et les contes allégoriques.
La fable du roitelet et de l’aigle ne se trouve pas dans le Physiologus. Cependant on la connaît au XIIP"'® siècle. 1) Puis elle se répand rapidement ; 2) son cadre s’élargit de plus en plus et l’on 7 voit apparaître l’observation des allures singulières du troglodyte, le détail caractéristique qui nous charme dans la version de Grimm. On invente l’épisode du chat-huant, qui fait suite au récit primitif. 3) Et ce n’est pas tout; la fable est prise comme réalité par les savants, qui la reproduisent dans leurs gros ouvrages latins sur l’histoire naturelle des oiseaux.^)
En France aussi elle se répand un peu partout.^)
Grimm a retrouvé ce conte populaire dans un recueil de fables que le rabbi Barachia Niktani versifia dans la deuxième moitié du XIII®“* siècle en langue hébraïque, et il en a publié une traduction dans la Zs. de Wolf, Fur die Mythologie und Sittenkunde, I, II, III. Thomas Catimpratensis (Liber de natura rerum, XIir“® siècle) raconte que le roitelet osa disputer à l’aigle sa royauté.
2) Au XV®”® siècle, on écrivit en Allemagne beaucoup de poèmes dialogués où tous les oiseaux viennent donner un conseil à leur roi nouvellement élu, le roitelet (cfr. Pfeiffer, Vas Marchen vont Zaunkônig, Germania, t. VI, p. 80). A la même époque l’ancien nom wrendo, qui subsiste encore dans l’anglais icren, fut remplacé par la traduction du latin „regulus‘‘ ; Kôniglin, plus tard Zaunkbnig, contamination de Zminschlüpfer avec Kôniglin.
Ce conte est connu dans l’Allemagne entière, en Irlande et en Hollande (Goyert et Walter, Vlàmische Sagen, Legenden und Volksmarchen, p. 199). Le nom lithuanien du troglodyte karalius et le nom polonais krolik qui signifient aussi roi, prouvent qu’il était aussi connu des Slaves. Il y a également une version roumaine, contenant l’épisode du chat-huant (publiée dans la Rev. des trad. pop., VIII, 595).
^) C. Gefiner dans son Vogelhuch (p. 65 de l’édition allemande de 1581) et Aldrovande (t. II, p. 649).
^) J’en puis citer les versions suivantes: En Basse-Bretagne c’est Jésus-Christ qui rassemble tous les oiseaux et fait roi celui qui vole le plus haut (Luzel, Contes populaires de Basse-Bretagne, III, p. 231). On trouvera encore d’autres versions, celles des Côtesdu-Nord, dans P. Sébillot (Rev. des trad. pop., II, 215), et une ver-
§ 4. Chez les Celtes aussi, la légende s’est emparée du roitelet. Ainsi les habitants de l’île de Man croient que le roitelet est une fée métamorphosée. Voici ce qu’ils racontent à ce sujet: Une fée très belle, qui attirait les hommes à elle pour les noyer, était poursuivie pour ses méfaits. Traquée de toutes parts et sur le point de tomber entre les mains des chasseurs, elle réussit à leur échapper en se changeant en roitelet. Dès lors, elle est condamnée à revêtir la forme du petit oiseau chaque année, le premier jour de l’an. Ce jour-là, les hommes font une chasse acharnée au pauvre roitelet. Ils le tuent, mais il conservent ses plumes comme talisman contre les naufrages au cours de l’année commencée.^)
A Carcassonne, le premier dimanche de décembre les jeunes gens font la chasse au roitelet au moyen d’une gaule. Le premier qui abat un de ces oiseaux est proclamé roi; on le fête par un cortège et un festin le jour des Rois.^) Sébillot trouve obscurs le motif et l’origine de cette coutume. Peut-être y a-t-il lieu de la rapprocher de la légende celtique.
Rolland décrit d’après Bar j aval (Dictons du département de Vaucluse, 1853) une coutume semblable existant naguère à Entraignes où les jeunes gens cherchaient la veille de Noël à prendre une petouze (troglodyte) vivante. Ils l’apportaient au curé qui, après la messe de minuit, montait en chaire et la lâchait dans l’église. Celui qui la
sion champenoise (Rev. des trad.pop., I, 389). La fable de l’Auvergne est publiée ibidem, XII, 549. Bladé {Contes populaires de la Gascogne, Paris 1885, III, p. 218) en donne une version un peu modifiée. Il ne s’agit plus de l’élection d’un roi, mais bien du courage du roitelet osant braver l’aigle. Parmi les correspondants du Glossaire de la Suisse rom., ceux d’Ormont-dessus. Montherond, Trient, Sales, Estavayer, Charmoille rapportent cette fable à propos du mot roitelet.
Adalbert Kuhn, Die Herkunft des Feuers und des Gottertranks, 1859, p. 107.
Uhland (Schriften, III, 82) raconte une chasse semblable le jour de St-Etienne, dans le sud de l’Irlande; mais il n’en connaît pas la raison.
2) Baron Trouve, Description du département de V Aude, 1819, II, 383.
rapportait était exempté de la dîme des olives pour une année ou béni par le curé. Au sortir de l’église, chacun complimentait le „rei de la vaquete“.i)
Aldrovande raconte une autre très jolie coutume, dont il prétend avoir entendu parler en Gaule : Le jour des Rois les parents troglodytes assemblent toutes leurs nichées de l’année — et il semble qu’elles soient nombreuses — et chantent en chœur avec elles. Rolland cite la même légende pour la Normandie.
Nous voyons donc que l’oiseau a joué un rôle légendaire déjà chez les Celtes, ce qui nous expliquera la survivance du nom celtique sur une grande étendue de la France.
§ 5. Dans le nord de la France, surtout en Normandie, le roitelet est l’oiseau béni, l’oiseau du bon Dieu ( God!s hen en Angleterre [cfr. § 58]). On n’ose ni le tuer ni le dénicher. Celui qui commet l’un de ces actes est sévèrement puni par le feu du ciel ou par quelque autre malheur, ceci pour avoir renouvelé à notre Seigneur le supplice de la croix (Nièvre).
Dans les Vosges et en Franche-Comté le roitelet est considéré comme portant bonheur. Il avertit du malheur en criant: kiki, kiki (Nièvre). Il joue le rôle attribué ailleurs à l’hirondelle, au rouge-gorge et quelquefois aussi à la bergeronnette.
Dans la France centrale, où cette légende a sa répercussion sur les noms, on ajoute à quoi il doit le privilège d’être l’oiseau du bon Dieu. On le fait participer à la vie du Seigneur ou de quelque saint. C’est lui qui apporta toute la mousse et tout le duvet de son nid pour faire une couchette à l’enfant Jésus (Berry, Sébillot). Il assista à la naissance du Seigneur et fît son nid sur la crèche de Bethléem (Périgord, Rolland). En Basse-Bretagne on lui donne le rôle joué ailleurs par le rouge-gorge. C’est lui qui essaya d’arracher les épines du front sanglant du Christ ; on dit qu’il lui en resta une tache de sang (Sébillot). Dans le Limousin il passe pour avoir
Vaquete est un nom du troglodyte (cfr. § 59).
voulu sauver le Seigneur, car lorsque Judas cherchait son maître caché sous des javelles et que le geai l’eut dénoncé en criant: „sous lou javelat“, c’est le roitelet qui répondit: „Tais-te, tros de couqui“ (tais-toi, espèce de coquin, Sébillot, III, p. 160).
Dans les Côtes-du-Nord il est le premier à chanter l’alléluia lorsque les oiseaux fêtent la Résurrection, parce qu’il ne travaille jamais le dimanche (Sébillot). i)
Mais il n’est pas seulement un oiseau béni qui porte bonheur. On croyait en Belgique 2) que lorsqu’on le prend, il y aura bientôt un décès dans la maison. A Evolène il suffit qu’un roitelet apparaisse près d’une demeure pour que les habitants y voient un présage de mort prochaine (Gloss.).
On rapporte sur le compte du roitelet d’autres choses encore qui ont moins de rapports avec les noms. Je les laisse de côté.
§ 6. Le roitelet est l’oiseau-fée et l’oiseau béni qui a rendu de grands services à l’homme, mais comme celui-ci est toujours ingrat, il fait de son bienfaiteur l’objet de sa raillerie. Il se moque de son impertinence, de son orgueil et de sa vantardise si ridicule chez un être d’une taille aussi exiguë. Lorsqu’il se balance sur une branche, on interprète son chant ironiquement par: „dir, dir, pa na dor“ (acier, acier, puisqu’elle ne rompt pas, Bretagne, Rolland), ou: „bisqua, qu’on es fort“ (Rolland), ou: „ne te casse pas ! me portras tu ben (Sébillot).
En Poitou le roitelet raconte à un moineau qu’il vient d’un pays lointain où il fait si froid qu’on s’y chauffe avec des bûches grosses comme sa cuisse (Pineau, Les contes popidaires du Poitou, Paris 1891).
Le roitelet, être béni et bienfaisant, joue aussi son rôle à côté du rouge-gorge, de l’alouette et de l’hirondelle dans la légende qui explique la descente du feu chez les hommes (M®“* Bosquet, La Normandie merveilleuse), en Ille-et- Vilaine et en Wallonie (Rolland), en Poitou (Sébillot), en Suisse à Frenières près de Bex (Glossaire). Mais la plus jolie version que je connaisse est celle que le Bourguignon Colas Breugnon raconte à sa petitefille Glodie (Romain Rolland, Colas Breugnon, p. 15).
2) Schages, Essai historique sur les usages, les croyances, etc., des Belges, 1834, p. 232.
Il se vante d’être si bien approvisionné qu’il est dans le froment jusqu’aux genoux {Rev. des trad. pop., V, 571).
Rolland (compl.) raconte une vantardise encore plus forte d’après Her vieux, Fabulistes lat., IV, 183, Le troglodyte se vante de pouvoir retenir le soleil avec ses pattes, si celui-ci venait à tomber. Mais voici qu’une feuille d’arbre tombe, et l’oiseau épouvanté s’envole et appelle St-Martin au secours.
Cette ironie populaire vis-à-vis du troglodyte, elle aussi se retrouve dans les noms.