‹ Les noms du roitelet en FranceChapitre 2 sur 12 · Histoire du folklore, description, confusion · texte numérisé non relu

Histoire du folklore, description, confusion

des oiseaux.

§ 7. Nous venons de voir ce qu’on dit dans le peuple du plus petit oiseau d’Europe, du troglodytes europæus ou troglodytes troglodytes. Les auteurs montrent qu’ils connaissent bien le caractère du petit compère rusé: Le troglodyte, sorte de petite boule brune, continuellement en mouvement, se fourre partout et sautille de pierre en pierre, de branche en branche. Comme il vole très mal, il reste toujours près de terre. Sa queue se dresse presque verticalement en l’air, ce qui contribue à lui donner, malgré sa petitesse — il n’a que 10 cm de longueur — un air dégagé, gai, un peu impertinent, qui provoque l’ironie. A côté de son chant très beau qu’on peut entendre aussi en hiver, il se fait remarquer par un cri bruyant, peu en proportion avec sa petite taille : zerrrrr, zerrrrr, zerrrrr . . . Lorsqu’il a peur, les cris se suivent plus rapidement; on entend alors des zeck, zeck, zeck . . . très forts. On le rencontre dans toute l’Europe. Dans les Alpes il s’élève jusqu’à la limite des arbres.

§ 8. On reconnaît bien des traits caractéristiques du troglodyte dans le folklore ; mais on y retrouve aussi d’autres traits qui ne sauraient se rapporter à cet oiseau. Quelle raison aurait-on eu de traiter d’oiseau béni le petit être impertinent ou de lui attribuer le rôle de roi des oiseaux? Cela encore pourrait être de l’ironie. Mais je crois plutôt

reconnaître dans la fable de l’aigle et du roitelet, avec Soulahti et d’autres, un conte étiologique, c’est-à-dire un conte qui explique un phénomène naturel quelconque, une habitude ou une particularité extérieure d’un être vivant, telle la charmante histoire que S. Lagerlôf raconte du petit rouge-gorge dans ses „Christus-Legenden“. On aura d’abord donné le nom et le rôle du roi des oiseaux non pas au troglodyte, mais à son congénère de même taille, au regulus cristatus, ou au regulus ignicapillus, au vrai roitelet ou roitelet crêté. Ces oiseaux portent sur la tête un ou trois bandeaux orange plus ou moins clairs et prononcés suivant le sexe et l’âge ; celui du regulus ignicapillus ou roitelet d’été est plus foncé que celui du regulus cristatus ou roitelet d’hiver. Au moment de l’accouplement le mâle hérisse ses plumes qui ressemblent alors à une belle couronne couleur de flamme. De là son nom de roi. A part cela il a une livrée peu éclatante, d’un gris verdâtre plus foncé sur le dos que sur le ventre. Le regulus a donc un plumage et aussi un caractère très différents de celui du troglodyte. C’est un oiseau timide, délicat, difficile à voir de près, parce qu’il préfère rester au sommet des arbres. Là le petit oiseau si vif sautille sans cesse de branche en branche avec les mêmes mouvements gracieux et agiles que les petites mésanges dont la sociabilité de notre oiseau lui fait rechercher la compagnie. Son chant, un „si, si, si*^ très faible, beaucoup moins bruyant que le ,.,zenTr, zerrrr“ de son cousin des sous-bois, ressemble aussi à celui de quelques petites espèces de mésanges, avec lesquelles le profane le confond assez souvent.

§ 9. On aura donné le nom de roi au regulus à cause de sa couronne. Ensuite, le regulus étant moins fréquent que le troglodyte, plus timide, ne se laissant pas approcher, tandis que le troglodyte est beaucoup plus familier, on appliqua le nom très expressif de roitelet au troglodyte. Il fallut alors inventer une fable pour expliquer ce nom de petit roi appliqué au troglodyte. C’est ce qu’on fit en imitant d’autres fables racontant l’élection d’un roi des animaux ou des oiseaux spécialement. Ces

fables sont très fréquentes dans le folklore de tous les I)euples.i) Le troglodyte y représente le type de l’étre faible qui, grâce à sa ruse, triomphe d’un plus fort que lui, type que le peuple aime beaucoup et qu’il a illustré dans le roman du renard. Le roitelet et l’aigle font un pendant au renard et au loup de ce roman.2) Ce rôle de dupeur du plus fort correspond fort bien au troglodj^te, mais pas du tout au roitelet crêté.

§ 10. La confusion de deux oiseaux différents ne doit pas trop étonner. Nous rencontrons beaucoup de cas semblables. L’homme ne connaît guère les animaux et les plantes (]ui ne lui sont d’aucune utilité.^)

Les noms donnés aux oiseaux ne décèlent pas une connaissance bien profonde de leurs habitudes ni une observation très exacte. Un premier coup d’œil, une perception auditive superficielle les ont souvent suscités.

L’étude des naturalistes grecs et romains montre du reste clairement que les deux oiseaux, le troglodyte et le regulus, n’étaient pas nettement distingués dans l’antiquité. On se figure aisément qu’au moyen âge, où la nature était moins connue que dans l’antiquité, cette confusion persista. Au XVU"™® et siècle la plupart des

naturalistes savaient qu’il y a deux espèces d’oiseaux que le vulgaire appelle roitelet, mais ils ne les distinguaient pas (voir Aldrovande). Brisson fit ce que GeLner avait fait longtemps avant lui : il donna une description assez exacte du plumage et des habitudes des deux oiseaux.

9 Comparez la jolie fable de Marie de France, N° 46 de l’édition de Warnke, et Warnke, Die Quellen des Esope der Maine de France, Festgabe fur Hermann Suchier, 1900, p. 196.

2) Grimm raconte aussi une guerre entre le troglodyte et l’ours.

Beauquier, Faune et Flore franc-comtoise, dit que les paysans confondent de grands oiseaux comme l’aigle, la buse et le milan entre eux et leur donnent à tous le nom d’aigle.

Je me rappelle avoir connu le nom du „Zaunkdnig‘‘ longtemps avant de connaître l’oiseau. Le nom me resta, parce qu’il m’avait frappé, et une fois que j’observais de très petits oiseaux, je les appelai des roitelets bien qu’ils n’en fussent certainement pas. Peut-être pouvons-nous expliquer de la sorte le fait qu’on attribua au troglodyte le nom du roitelet.

Buffon enfin remit les choses au point. Un peu brutalement, il refusa catégoriquement au troglodyte le nom de roitelet, bien qu’on l’employât dans toute la France, et il le baptisa arbitrairement du nom grec troglodyte. Cette désignation fut adoptée par la langue littéraire.

Mais le vulgaire ne distingue guère ces deux oiseaux pourtant si différents l’un de l’autre. J’ai donc renoncé à séparer dans mon étude linguistique les noms du troglodyte de ceux du vrai roitelet. Je dirais seulement que la plupart des noms désignent le troglodyte, le plus fréquent, le plus facile à voir, celui qui se fait le plus remarquer. Je consacrerai cependant à la fin de mon travail un chapitre spécial aux noms qui, par leur étymologie et d’après le témoignage de ceux qui les notent, appartiennent certainement au regulus cristatus. Ils sont en petit nombre et manquent complètement dans beaucoup de contrées.

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