Conclusions
a) La multitude des noms.
§ 82. H me reste encore à résumer brièvement les résultats de mon travail et à passer en revue la répartition et la succession des différentes couches de noms du roitelet.
Un premier coup d’œil sur la carte roitelet, nous donne l’impression d’un tableau très varié, d’une multitude de types indépendants, dits „éruptifs“, sans rapport les uns avec les autres. Mais un examen plus approfondi montre que beaucoup de ces types qui semblaient d’abord isolés, procèdent d’un même mot primitif. S’ils varient à l’infini, c’est qu’ils ont été transformés par l’étymologie populaire.
La tendance d’unification n’entre presque pas en ligne de compte pour le nom du roitelet, fort différent en cela de celui d’autres oiseaux. Pour le rossignol par exemple nous n’avons guère dans toute la France qu’un type. Là, les formes de l’extrême nord sont comprises par les gens de l’extrême sud et vice-versa. C’est que le rossignol a joué de tout temps un rôle dans la littérature, surtout dans la littérature artistique. On en parle plus souvent en poésie que dans la conversation de chaque jour. Or, le poète veut être compris en dehors de la région qu’il habite, il préfère les termes du français littéraire à ceux de son parler dialectal. Dans beaucoup de contrées de la France, le rossignol n’est même connu que de nom.
Le roitelet par contre fait l’objet du folklore. Son nom est sans prétention ; il reste sédentaire ou passe de bouche en bouche, mais ne voyage pas d’un coin de France à l’autre. Le roitelet n’étant pas non plus un objet de commerce, ses noms peuvent varier à l’infini, d’endroit en endroit sans gêner personne, en toute liberté. L’unification ne s’impose pas.
Mais la cause de ces variations multiples n’est pas purement négative; il y avait aussi un stimulant positif; lorsqu’un terme désignant le roitelet était atteint de
„déchéance sémantique^, c’est-à-dire lorsqu’il n’avait plus aucune valeur affective, lorsqu’il ne suscitait plus aucune association, le peuple créait une nouvelle expression, en utilisant généralement le terme déjà existant, auquel il donnait une nouvelle valeur affective, une nouvelle signification grâce à l’étymologie populaire. Ainsi les anciens termes, continuellement renouvelés, pouvaient de nouveau exprimer l’idée de roitelet, tout en s’éloignant de plus en plus de leur origine.
b) L’ordre de la succession.
§ 83. Essayons de donner un aperçu général de l’histoire de ces noms, de leurs couches successives.
Lorsque la civilisation latine importa en Gaule avec la légende du roitelet et de l’aigle le nom de „ petit roi“ pour désigner le troglodyte, les habitants du pays possédaient déjà un nom pour l’oiseau, un nom d’origine celte: bitriscus. Ce nom était implanté, car toute sorte de légendes et de contes amusants s’y rattachaient. Dès lors il y eut lutte entre l’ancien terme et le nouveau venu, et partout où, dans la suite, bitriscus montrera un point faible, le nom latin tendra à le remplacer, tout au moins dans le nord de la France.
La lutte de ces deux termes latin et gaulois est analogue à celle de verne et d'aune (cfr. M. Jud, Aune Arch. /. d. Stud d. neueren Spr. u. Lit., CXXl,
76 — 96), berbix et multone (v. Wartbiurg, Zur Benennung des Schafes in den romanischen Sprachen, p. 15) ; elle est moins acharnée cependant, parce que le besoin d’unité est moins sensible. On tolérait sans difficulté plusieurs termes dans des régions voisines, parce que l’oiseau ne jouait aucun rôle dans la vie quotidienne.
La répartition de ces deux types est très curieuse dans le nord de la France. A l’ouest un rété, donc une des formes les plus anciennes de roitelet (cfr. § 19) et un rio isolé à Jersey et à la Villette (Calvados) se trouvent à côté des descendants de bitriscus prélatin. Des vestiges de cet ancien nom se trouvent aussi dans le Pas-de-Calais et en Lorraine à côté de reietel.
Il n’est donc pas permis d’admettre une grande aire unie du type reietel dans toute la partie nord de la France, bien que ce type y ait sûrement pénétré très tôt.
Il faut admettre que déjà au moyen âge deux mots pour le seul roitelet existaient côte à côte dans une même région, l’un étant le nom populaire, traditionnel, l’autre le nom francien, importé avec la fable, le nom du roitelet fabuleux en quelque sorte, le nom savant. Ensuite le nom celtique aurait fini par l’emporter dans une des régions, et le nom latin dans l’autre. Des formes comme rebettin, reheré, roirobert, etc., seraient alors des produits d’une contamination secondaire.
Il se peut fort bien que les choses se soient passées de même en francien, car l’Ile de France est encore aujourd’hui entièrement entourée par les déscendants de ce BiTRiscüS. Roiet est peut-être, je dirais même probablement, un mot savant, introduit par les clercs qui traduisaiemt ainsi le mot latin regulus parce qu’ils ne connaissaient pas le mot populaire ou parce qu’ils ne reconnaissaient pas le héros de la fable antique dans l’oiseau des campagnes françaises.
Grâce à la fable le nom latin se répandait dans le peuple et se substituait en partie au nom populaire à cause de la conception d’être fabuleux, toute particulière à notre oiseau, conception dont j’ai déjà parlé dans mon introduction.
Le type bitriscus et ses dérivés multiples et variés, presque méconnaissables en bien des endroits, a donc une fois été en usage dans presque toute la France, à l’exception peut-être du sud-ouest du pays, de l’aire rekuUet, qui, fort probablement, était alors plus étendue que maintenant.
Ensuite bitriscus a dû reculer en plusieurs points du nord de la France devant „roitelet“, le type parisien qui avait le grand avantage d’être expressif, tandis ^que les dérivés de bitriscus étaient devenus incompréhensibles. Le manque de témoignages ne me permet pas de poursuivre l’histoire de cette lutte entre l’ancien bitriscus et le mot savant.
Mais c’est surtout dans la France orientale que BiTRiscus dut passer par une crise qui lui fut fatale. C’est dans cette région qu’on en avait fait, peut-être par étymologie populaire, petaret, mot quelque peu malséant. Tôt ou tard il se manifestera une tendance à éviter ou à cacher ce qu’il peut avoir de choquant.
J’ai déjà parlé des transformations qu’il a subies, en reypetit ou en rampantin. Reypetit surtout a pris dans la suite une grande force d’expansion. Il ne renfermait plus rien de choquant et était de plus appuyé par la fable. Rampantin par contre est en train de disparaître à cause de la collision avec un autre mot.
Cette transformation lente, qui n’est pas entièrement inconsciente, puisque ceux qui parlent ont une certaine tendance, est un moyen pour éviter un mot choquant.
Un autre moyen consiste à ne plus employer le mot, à le remplacer par un autre terme. Mais dans ce cas l’imagination n’est pas indépendante dans la création du mot nouveau. C’est ainsi qu’on a substitué à repeteret des mots de signification semblable, mais peut-être un peu moins transparents: vessinarda, pet de hoUj culot, roi de quille, cagadâouleta, etc.
Mais comme ces mots avaient tous la même tare que le nom dont ils prenaient la place, d’autres remplaçants se présentent à l’esprit. D’abord ce seront d’autres symboles exprimant la petite taille: petaret suscite peyro dian (espèce de châtaigne) par une ressemblance de sons, en Savoie. Peyro dian appelle châtaigne-, châtaigne appelle noisette et fève. Plus au nord on pense au petit Poucet et on donne ce nom au roitelet.
D’autres termes remplaçants encore sont fournis surtout dans les Vosges, par les noms de la fauvette, ou par les noms du roitelet dans les contrées allemandes voisines. Tels sont moez à hay, mussot, rasota. Ici aussi un des termes appelle l’autre.
Des types de la même catégorie se retrouvent isolés en Savoie, dans une région de crise, à types très
hétérogènes, importés ici peut-être du Piémont voisin où ils sont très fréquents.
En dehors de la Savoie c’est plutôt à l’ouest qu’on trouve ce type de désignations qui se rapportent aux mœurs de l’oiseau, dans le voisinage de reknUet, type d’inspiration semblable, qui aura appelé les dénominations de trauca-hartaSy bartassiéy rondo- si èy'ro, frela-buissony lorsqu’il n’était plus assez expressif.
Toujours en Savoie nous trouvons encore des noms onomatopéiques, très peu caractéristiques pour le roitelet, et enfin le type parisien qui, ici, comme en Suisse romande, est assimilé aux lois phonétiques du pays.
C’est bien à une couche secondaire que nous avons affaire ici en Savoie. Son hétérogénéité le prouve et plus encore le fait qu’elle sépare l’aire principale de repeteret de reypetaret isolé dans la vallée d’Aoste. Mais c’est une couche secondaire assez ancienne, où le type parisien n’a pas été accepté tel quel comme ce fut le cas plus récemment dans la région voisine des départements de l’Ain et de l’Isère.
Une autre région fortement troublée par les innovations est le Languedoc; cette zone située entre la zone petouze qui recouvre à peu près l’ancien domaine de la langue provençale et l’aire repetit, revêt un caractère tout différent. On y trouve une véritable nichée de toutes espèces de noms empruntés à d’autres oiseaux. On se tire d’affaire en appellant le roitelet tantôt pitru, rigal (rouge-gorge), tantôt martélét (hirondelle de rivage), benerit (ortolan) ou simplement paserô.
Plus au nord, dans l’Auvergne, parmi les derniers vestiges de rebéré (bitriscus), nous trouvons une zone assez étendue de „roi des oiseaux. “
Une autre région où se croisent des influences multiples se trouve dans l’Yonne entre les zones roïbri et roi de quille. Il y a là tout d’abord des produits de contaminations comme roi de ghézi, ghéziya, ensuite des remplaçants de toute sorte tels: écouteur et roi de froidure et ses équivalents, puis des onomatopées. Enfin
à côté de quelques mots difficiles à expliquer, il y a une catégorie de noms empruntés à d’autres oiseaux. Donc, comme en Savoie, nous trouvons beaucoup d’expressions différentes sur un espace restreint. Notons cependant que „roitelet“ parisien n’y a pas pénétré.
Le trait caractéristique de l’histoire des noms du roitelet, c’est que le mot parisien a été relativement rarement appelé à remplacer des noms disparus, à combler les lacunes, fréquentes pourtant, et encore ces substitutions ont-elles toutes eu lieu assez récemment. Paris, centre économique et politique, linguistique et littéraire n’a joué qu’un rôle insignifiant dans l’histoire des noms populaires du roitelet. Tout au plus le roitelet, grâce à la propagation du récit de l’aigle et du roitelet par les livres de lecture scolaire, a-t-il aujourd’hui la chance de remplacer le mot régional partout là où le dernier va disparaître.