‹ Les normaliens dans l'ÉgliseChapitre 1 sur 2 · LES · texte numérisé non relu

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.es hommes du monde les plus aptes à se plier à toutes les tendances, à comprendre tous les esprits. « Eh ! Messieurs, il faut savoir se faire tout à tous comme disait Fénelon! » s'écria un jour M. Cousin — du moins on le raconte — au cours d'un amical entretien avec les catholiques de rÉcole. De fait on n'entendrait pas sans surprise telle instruction, digne du sage et paternel abbé de quelque monastère, que M. Nisard, appuyé de l'aumônier, dut adresser à l'un de ses élèves, j'allais dire à l'un de ses novices, pour modérer les austérités et les « rudes disciplines » dont il affligeait son corps. Ce normalien, qui fait honneur au clergé de Paris, ne mangeait que du pain, ne buvait que de l'eau et couchait tout habillé sur le tapis de sa modeste cellule. Ne fallut-il pas l'autoriser à se rendre chaque jour au salut du Saint-Sacrement chez les bénédictines de la rue Toumefort? L'excellent M. Jacquinet appelait cela « une sortie de bain ».

Aussi bien, le premier normalien qui soit entré dans les Ordres se fit trappiste et trouva moyen d'ajouter quelque chose aux sévérités de la règle :

c'est M. Jousse, de la promotion de 1810. Né à Paris le 2 décembre 1791 , il entra à la Grande- Trappe le 22 mai 1816 et y fit profession solennelle le 2 juillet 1817. Il mourut en 1866 aumônier des trappistines de Lyon, laissant une réputation de sage conseiller et de parfait religieux.

On n'est guère plus accoutumé à chercher les normaliens dans les rangs des zouaves pontificaux que parmi les trappistes, et c'est là cepen* dant qu'à Mentana et à Palay on eût trouvé notre ancien camarade Doussot, dominicain, aumônier de la petite armée. Ame éprise de solitude et d'idéal, il n'a quitté sa retraite silencieuse et recueillie que pour le tumulte des champs de bataille. A Patay, le drapeau des zouaves a passé des mains du sergent de Verthamon, blessé mortellement, dans celles du caporal de Cazenove, puis des deux Bouille, père et fils, puis du sergent Le Parmentier, qui tous l'ont rougi de leur sang. Doussot reçoit à son tour la précieuse relique, trouée de balles, et la rapporte, serrée sur sa poitrine, ralliant à travers le champ de

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carnage ceux des blessés qui peuvent encore se relever (1).

Voici maintenant Cambier, oratorien, puis missionnaire, qui fait naufrage dans les mel's de Chine ; le feu a pris au navire qui le portait ; ses livres, ses collections, ses manuscrits, sa bourse se sont abîmés dans les flots. Une frêle embarcation Ta recueilli avec les* trente hommes de Téquipage ; huit longues journées, sous un ciel enflammé, il faudra supporter la faim, la soif, les brutalités des matelots, la grossière ineptie du capitaine» Enfin Ton touche terre. Mais de nouvelles épreuves fondent aussitôt sur le pauvre missionnaire, et lorsqu'après quatre ans il voit le succès lui sourire, il tombe malade et meurt. Mort calme et grande, sur laquelle s'étend je ne sais quel reflet du martyre ! Il est là, agonisant, au fond d'une barque qui glisçe rapide sur les eaux débordées ou bondit de cascades en cascades; il répond aux prières que récite près de lui l'abbé Gennevoise, son compagnon ;

(l) Année dominicaine, 1889, p. 365.

il exhorte les quatre chrétiens qui Tentourent ; il indique lui-même le lieu de sa sépulture, puis il expire, après avoir jeté vers Celui qu'il a servi, jusqu'à la mort le suprême appel : In manus tuas. Domine y commendo spiritum metwi! A peine peuton défendre son a)rps contre les indigènes païens qui croient leur barque à jamais maudite. Ce vaillant chrétien avait gardé le goût des bonnes lettres ; il lui arriva, sur les routes de Su-Tchuen, de traduire en vers français tel chapitre de Vlmi^ tationy ou de célébrer en excellents vers latins les souvenirs toujours vivants de son premier voyage à Rome (1).

Serait-ce un vain rapprochement que celui qui s'impose en ce moment à mon esprit entre la mort du normalien Cambier et celle du normalien 01 iyaint? Non, car le martyre que l'un a cherché et entrevu en Chine, l'autre Ta trouvé à Paris, en 1871, dans la fureur de nos guerres civiles. Mais je ne voudrais pas la^isser croire qu'une fin

(1) Notice biographique sur Vabbé Cambier, par le R. P, Adolphe Perraud, Paris, 1867.

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tragique est réservée à toutes les vocations normaliennes, ni même qu^'elles présentent pour la plupart le caractère un peu extraordinaire des premières que j'aie voulu signaler, et j'ai hâte d'en venir à celles qui sont chez nous les plus communes : la science, renseignement, l'éducation, s'associant à la vie ecclésiastique. Survingtisept élèves de l'École entrés dans les Ordres, vingt sont demeurés, à titres divers, éducateurs ou professeurs ; neuf ont su joindre au labeur professionnel des travaux scientifiques ou littéraires de quelque importance.

La promotion de 1813 nous fournit à elle seule quatre exemples, dont l'un n'est pas sans éclat, de ce genre plus ordinaire de nos vocations. Bautain, Bouchitté, Johanet et Pinault ont tous été des maîtres de la jeunesse ; trois d'entre eux

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ont écrit ; le premier, par sa parole et par ses œuvres, a conquis la célébrité et, sans s'élever aux plus hauts sommets, s'est placé néanmoins au nombre des hommes rares qui exercent une action sur la pensée de leurs contemporains.

i&13, 1814, 1815, quelles années pour des jeunes gens qui appartenaient à Télite intellectuelle de leur génération et à qui il était donné de passer dans un des asiles, si peu nombreux alors^ qui fussent réservés à la pensée ! Deux fois l'Europe perdue par nos armées, la France envahie, le trône renversé, la monarchie restaurée I Tant de révolutions, tant de désastres! n'y avait-il point de quoi faire entrevoir aux normaliens de ces temps troublés, « ce rien de toutes choses », thème habituel des réflexions de l'un d'entre eux, M. Pinault? Non, ce n'est pas le hasard qui a conduit au sanctuaire quatre des élèves de 1813, alors que tant d'autres promotions ne comptent pas un seul prêtre.

Jusqu'à la fin de 1813, l'Ecole normale établie, comme elle le fut encore de 1826 à 1847, dans les

combles du lycée Louis-le-Grand et du vieux collège du Elessis, n'avait pas d'autre service l'eligieux que celui du lycée. Au commencement de 1814, installée dans l'ancien séminaire du Saint-Esprit, elle eut aussi sa chapelle : « Qui de nous, écrivait en 1862 M. Dubois, ne se la rappelle avec son inscription du dehors transparente encore sous la t^haux : Le peuple français reconnaît Vexistence de Dieu et l'immortalité de l'âme. L'empire tombé, M. de Fonlanes, ému des accusations qu'avait lancées Chateaubriand, « son foudroyant ami (1) », contre l'Université, songea à faire de l'inauguration rétrospective de cette chapelle une solennité d'apparat. Il appela à la célébrer dans la chaire M. de Frayssinous, depuis plus de dix ans condamné au silence, et le brillant orateur parut à l'Ecole entouré de tout le séminaire Saint-&ulpice. La pompe fut magnifique. Le dimanche suivant, le" service allait paraître bien pauvre avec l'aumônier solitaire. Or voici qu'au grand étonnement des élèves,

(1^ Le mot est de M. Dubois.

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l'un d'eux, Bouchitté, apparut, dans toute la rigueur du costume^ à la droite du célébrant, tandis qu'un autre normalien se tenait à sa gauche. La même scène se renouvela souvent. C'était une vocation qui se dessinait : Bouchitté qui avait fait à l'Ecole l'office de diacre, entré en 1823 dans la carrière ecclésiastique, promu au diaconat en 1824, devait rester diacre toute sa vie. Quels scrupules le saisirent au moment où il allait franchir le dernier degré? Les luttes renouvelées de l'ultramontanisme et du gallicanisme, la mise en scène excessive de quelques missions militaires, peut-être même, du moins* on l'a dit, certaines difficultés de nature philosophique, jetèrent le trouble dans sa conscience ; il s'arrêta et pour toujours. Revenu à l'Université, professeur, inspecteur, puis recteur, Bouchitté, dans l'austère dignité de sa vie, resta constamment fidèle aux serments qu'il avait prêtés à l'Eglise. Ses travaux élevés sur V Histoire des preuves de r existence de Dieu , sur la Persistance de la personnalité après la mort y sur Saint Anselme ou le* rationalisme chrétien à la fin du ^i''. siècle, témoignent de son

dévouement à la science et au spiritualisme chrétien (1).

Le 14 février 1820, au lendemain de Tassassinat du duc de Berry, deux jeunes gens qui s'étaient séparés la veille, laissant inachevée la préparation commune d'une thèse de droit, se rencontraient dans une modeste chambre du quartier Latin, pour se faire Tun à l'autre la même confidence. Sous le coup du tragique événement qui renouvelait les inquiétudes des esprits sérieux au sujet de l'avenir politique réservé à la Fpance, tous deux, persuadés que la religion seule sauverait la patrie, avaient spontanément promis de se consacrer au service de Dieu. L'un de ces étudiants étaient Alexandre Johanet, depuis cinq ans sorti de l'Ecole normale. Fidèle aux croyances qu'il avait reçues au foyer paternel et fortifiées au petit séminaire d'Orléans, Johanet, entre les soixante-douze normaliens présents à l'École en 1814, avait été Tun des neuf qui firent leurs

(1) Mémorial de VAssociation des anciens élevés de VÉcole normale j notice de M. Dubois, p. 108*

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