MORT DE JEAN BOURDON ET DE M. DE SAINT-SAUVEUR
Mort de Bourdon, Giffard et Catherine de Saint- Augustin. — Mort de M. de Saint-Sauveur. — Mme Bourdon. — ^Les aventures du jeunç d'Autray. — M. de Dombourg. — Epilogue.
RltTr Bourdon est mort très chrétienne- * ment. )) C'est en ces termes laconiques que le P. Jérôme Lalemant enregistrait dans son journal, à la date du 12 janvier 1668, le décès de ce bon Canadien, dont Marie de Tlncamation écrivait quelques mois plus tard :
«Depuis qu'il s'est établi en ce pays, il s'est consumé en toute sorte de bien et de bonnes oeuvres. ))
Sa dernière maladie ne fut pas longue :
trois semaines avant de mourir, il avait pris part à une séance du Conseil.
Voici Tacte de sa sépulture tel qu'on le trouve dans les registres de la paroisse :
« Le 12* de Janvier i608 est décédé en la communion de notre Mère la sainte Eglise, après avoir reçu les saints sacrements de Viatique, Confession et Extrême-Onction, le sieur Jean Bourdon, ancien habitant de ce pays ; et le lendemain, après son service fait, il a été solennellement enterré en la chapelle du Scapulaire dans Téglise paroissiale de Notre-Dame de Québec. ))
Il avait son banc, à l'église paroissiale, dans la chapelle Saint- Joseph, « qui était du côté de répitre, et qui est maintenant dédiée à la sainte Famille ^^\ )) Le banc de Bourdon ét*it un des sept ou huit bancs qui ne payaient rien à la Fabrique ^*\
La mort de son ami Bourdon fut pour M.
de Saint-Sauveur un coup fatal. Déjà très affaibli par l'âge, il se sentit atteint de la maladie qui devait le conduire au tombeau. Il avait été nommé curateur des biens de la succession de son ami, dont l'un des fils, Jacques, sieur d'Autray, était encore mineur : ce sur-
(i) L'Abeille du ii mai 185g, note 41.
(2) Henri de Bemières, p. 169.
croît d'occupations épuisa le peu de forces qui lui restait. Il se fit transporter à Thôpital, et ne put pas même assister aux obsèques de son ami Robert Giffard, qui ne survécut que trois mois à Jean Bourdon. A la date du 14 avril, le P. Lalemant écrivait dans son journal :
« M. Giffard est mort fort chrétiennement, assisté du P. Carheil tout le temps de sa maladie. Le 16, il a été enterré sur le lieu au pied de la croix de Téglise, selon qu'il l'avait désiré. Nous avons assisté, trois de nos Pères, à ses obsèques, avec Mgr Tévêque, M. de Bemières, et M. de Maizerets l'officiant avec les séminaristes. ))
Quelques semaines plus tard, le 8 mai, s'éteignait à l'Hôtel-Dieu la célèbre Catherine de Saint-Augustin, cette pieuse religieuse qui a laissé dans le monastère où elle a vécu une si grande réputation de vertus héroïques. M. de Saint-Sauveur était encore chapelain et confesseur de la communauté, lorsqu'elle y arriva en 1648. Il eut donc occasion de la bien connaître à cette époque, et d'apprécier ses qualités. Il eut aussi le bonheur d'être témoin de sa mort édifiante et d'assister à ses funérailles*.
Mais il ne lui survécut pas longtemps. Voi-
ci en quels termes l'annaliste de THôtel-Dieu racontait la mort du premier chapelain de la commtmauté :
(( Notre ancien et vénéré chapelain et confesseur, dit-elle, vint malade à Thôpital, où il resta plusieurs mois* dans une espèce de langueur. On le croyait mieux, lorsque la Mère Supérieure eut un songe mystérieux, où il lui sembla entendre : Levez-vous, allez à l'oint du Seigneur, qui va disparaître. Elle s'éveilla, et jugea que c'était M. de Saint-Sauveur dont on \oulait parler ; et, avec sa fidélité ordinaire, elle se leva aussitôt et alla à l'hôpital. Il était environ onze heures.
(( Elle trouva en effet ce bon père à l'extrémité. Elle envoya chercher un confesseur, qui n'eut que le temps de lui donner l'absolution, l'extrême-onction, et le saint viatique qu'il avait déjà reçu plusieurs fois durant sa maladie. Il expira un moment après, le 29 novembre 1668, ayant servi avec assiduité et bon exemple plus de trente ans. »
Il était âgé d'environ soixante et dix ans, et avait passé près de la moitié de sa vie au Canada.
Mme Bourdon restait seule avec ses deux
fils, Jean-François, sieur de Dombourg, et Jacques, sieur d'Autray. Ce dernier, âgé de seize ans, faisait ses études à Québec, chez les Pères Jésuites. Elle partit avec l'aîné pour la France, dans l'automne de 1668, et revint l'année suivante avec ce nombreux essaim de filles dont nous avons parlé.
M. de Dombourg était porteur d'une lettre de Marie de l'Incarnation à son fils Claude Martin, religieux de l'ordre de saint Benoît, lettre dont nous avons cité un passage au premier chapitre de cet ouvrage :
« Ils n'ont pas voulu partir, écrivait la pieuse Ursuline, sans vous porter un mot de ma part, afin d'avoir la consolation de vous voir ei de vous parler. »
Elle envoyait en même temps à son fils, par M. de Dombourg, certaines graines du Canada, qu'il lui avait demandées ; et ce qu'elle lui écrivait à ce sujet fait voir combien cette sainte religieuse, originaire du beau pays de la Touraine, mais devenue canadienne de cœiir, appréciait les ressources de notre pays :
(( L'estime que je vous fis les années* dernières, dit-elle, des citrouilles des Iroquoîs vous en a donné de l'appétit. Je vous en en-
voie de la graine, que les Hurons nous apportent de ce pays-là, maïs je ne sais si votre terroir n'en changera pas le goût. On les apprête en diverses manières : en potage avec du lait et en friture ; on les fait encore cuire au four comme des pommes, ou sous la braise comme des poires ; et de la sorte il est vrai qu'elles ont le goût' de pommes de rainettes cuites. »
Marijî de Tlncamation énumérait ensuite un certain nombre de nos plantes potagères, de nos légumes, de nos fruits ; puis elle ajoutait :
(( Voilà nos ménages et nos délices, qui seraient comptés pour rien en France, mais qui sont ici beaucoup estimés. ))
De retour de son voyage, Mme Bourdon continua à s'occuper avec zèle de son œuvre favorite des filles émigrées au Canada. Elle survécut trente ans à son mari, et mourut à Québec en 1698, à rage de quatre vingt-sept ans.
Le jeune d'Autray, fils cadet de Jean Bourdon, fournit une carrière assez aventureuse. Après s'être attaché à Cavelier de la Salle, il le suivit, avec Tonty et plusieurs autres, dans son fameux voyage d'exploration aux bouches du Mississipi, et enfila le premier Tun
des chenaux de ce fleuve qui conduisent au golfe du Mexique ^'\ La Salle prit solennellement possession, au nom du roi de France, du pays qu'il venait de découvrir„éleva une colonne et planta ime croix, portant des inscriptions patriotiques. Il y eut, à cette occasion, une grande cérémonie religieuse, à laquelle présida le R. P. Zénobe Membre, de Tordre des Récollets. D'Autray y assistait, et signa avec La Salle et les autres Français le procès- verbal de prise de possession.
Il obtint ensuite de Sa Majesté un brevet de Lieutenant de vaisseau ; puis il alla se fixer « au fort Saint-Louis des Illinois, oti il avait maison et seigneurie. ))
Mais il n'y* fut pas longtemps. A peine y est-il installé, qu'il reçoit de M. de la Barre, gouverneur du Canada, Tordre d'aller, avec M. de Tonty et les autres compatriotes de Saint- Louis, se joindre aux troupes qui marchent contre les Iroquois. Rentré à Saint-Louis après l'expédition malheureuse de M. de la Barre (1684), il reçoit trois ans plus tard un ordre semblable de la part de M. de Denonville, et
(r ) Btnde de M. Suite, sur /« Tonty ^ dans les Mémoire de la Société Royale de 1893, p. lo.
prend part à Texpédition, plus heureuse, cette fois, de ce gouverneur contre les Tsonnontouans (1687).
Il descend ensuite à Montréal, et de là à Québec, où il rencontre son frère, M. de Dombourg, et s'entend avec lui pour des réparations urgentes à faire à la maison de la Basse Ville qui leur appartient en commun, et qu'occupe leur belle-mère, Anne Gasnier. Puis, « les affaires du pays ne lui permettant pas de remonter aux Illinois, )) il se rend seulement à Montréal, et de là, au printemps de 1688, accompagne l'escorte que M. de Denonville envoie pour ravitailler Catarakoûi. En descendant de ce voyage, il est attaqué et massacré par les Iroquois ^^K
Telle fut la fin de ce brave jeune homme, toujours prêt, comme son père, à se dévouer ar service de son pays. D'Autray n'était pas marié et n'avait que trente-six ans.
M. de Dombourg était passé en France dans l'automne précédent (1687). H n'apprit que l'été suivant, à son retour, la mort de son f j ère, dont il devenait l'héritier. D'Autray avait
(i) Jugements du Conseil Souverain, t. III, p. 249.
des propriétés aux Illinois ; de plus, Cavelier de la Salle lui devait encore une partie de ses appointements : mais les dettes du défunt ne dépasseraient-elles pas son avoir ? Dans le doute sérieux où il était à ce sujet, M. de Dombourg demanda au Conseil Souverain (ii octobre 1688) et obtint la permission de n'accepter la succession que sous bénéfice d'inventaire. Puis il repassa en France, où il avait épousé auparavant Jeanne Jannier, et où demeurait sa famille. Il ne survécut à son frère que deux ou trois ans.
Il y avait déjà plusieurs années que la maison et le fief Saint- Jean étaient passés en des mains étrangères. Nous ne savons à quelle date précise M. d'Autray aliéna sa part de l'héritage paternel : mais son frère M. de Dombourg vendit la sienne, le 28 août 1677, à Charles Bazire, « receveur général des droits et domaine du Roi. )) Il la vendit trois mille livres, et acquitta au moyen de cette somme une dette contractée par son père vis-à-vis les sieurs Rosée, Duhamel, Guenet et Compagnie, marchands de Rouen, et une autre dont il était chargé lui-même envers Charles Aubert de la Chênaie.
Par Tacte de vente, M. de Dombourg cède à Bazire « la moitié par indivis de la terre appelée vulgairement Saint- Jean, consistant en maison, grange, étable, cour, jardin, moulin à vent faisant de bled farine, avec environ cent trentetrois arpents de terre plus ou moins. . . )) Il lui cède également « la moitié par indivis de tous et chacuns les bestiaux, meubles et harnais qui sont ou doivent être entre les mains de Jean du Bue, fermier de la dite terre » depuis la mort de son père.
La maison et la terre de Saint- Jean devinrent en 1709 la propriété du célèbre docteur Michel Sarrazin, par sentence publique ^'adjudication. Dans Taveu et dénombrement de son fief qu'il fit en 1726 à l'intendant Bégon, se trouve une petite description de la propriété, qui ne manque pas d'intérêt :
(( Il y a, disait-il, une maison de colombage de quarante pieds de long ou environ, sur dix-huit pieds de large, deux granges de charpente, l'une de cinquante pieds* de long, et l'autre de quarante, sur vingt-quatre pieds de large, une étable construite de même de quarante pieds de long sur vingt de large, deux petites écuries de même de douze pieds en carré. ))
Il est bien probable que la face des choses n*avait guère changé depuis le temps de Bourdon. C'était bien encore, surtout, la même *.< maison de colombage », c'était la (( maison blanche » dont il est parlé dans un document.
On remarque seulement qu'il n'est plus question, à cette date, de la chapelle Saint- Jean. Jl n'est plus même fait mention du moulin, qui existait encore en 1677 d'après l'acte de vente de M. de Dombourg à Bazire, et qui semble avoir disparu, aussi bien que la chapelle.
Les historiens du Canada ont signalé un fait qui honore la mémoire du fils aîné de Bourdon : l'opposition énergique qu'il fit à la traite de l'eau-de-vie avec les sauvages, dans la fameuse assemblée de 1677 convoquée à Québec par Frontenac. Le gouverneur voulant absolument que la traite fût libre, la cour l'avait obligé de consulter à ce sujet les principaux habitants du pays et de prendre leur avis. Frontenac convoqua une assemblée de vingt-quatre citoyens, presque tous engagés dans le commerce avec les nations sauvages, et par là même favorables à son opinion. Seul, avec deux ou tiois autres, M. de Dombourg se montra résolument opposé au trafic des boissons :
(( Si la traite de Teau-de-vie est défendue, dit-il, les sauvages vivront en paix, et Ton ne réussira pas à attraper leurs pelleteries pour un peu de boisson qu'on leur donne ; les Français s'adonneront à la culture des terres, ce qui sera cause que le pays fleurira. Au contraire, si la traite est permise, le pays déclinera, bien loin d'augmenter ; Dieu sera très mal servi, parce que les sauvages ne boivent que pour s'enivrer, et, lorsqu'ils sont ivres, ils commettent une infinité de crimes ... »
L'opinion de Frontenac fut soutenue, comme on pouvait s'y attendre, par la grande majorité de l'assemblée, et prévalut aussi à la cour. Mais M. de Dombourg avait montré en cette occasion qu'il était le digne fils du procureur général qui avait tenu tête à M. de Mésy.
Sa veuve, qui n'avait que des enfants en bas âge, vint au Canada en 169 1 pour régler les affaires de son mari : et nous la voyons, dans l'automne de 1692, solliciter auprès du Conseil Souverain un certificat attestant que son beau-père Jean Bourdon était mort en 1668 dans l'exercice de la charge de procureur général de Sa Majesté ; dans le but, sans doute, de se prévaloir de ce certificat pour l'avantage de
s^ famille ^'\ Puis elle quitta le pays pour ne plus y revenir.
Ainsi s'éteignit, pour le Canada, la famille de Jean Bourdon, n'y laissant que le souvenir d'un nom honorable, de précieux services rendu3 à la religion et à la patrie, et de grandes vertus.
Que de fois il nous arrive de songer à notre brave Rouennais Jean Bourdon, lorsque nous traversons le quartier Saint- Jean-Baptiste de puébec, le coteau Sainte-Geneviève, et que par \e chemin Sainte-Foye, aujourd'hui si magnifique, bordé d'arbres, de jardins et de splendides villas, nous nous rendons à cet endroit enchanteur, si bien appelé le Belvédère, où il avait son moulin, sa chapelle et son manoir, où tout nous rappelle son nom et son souvenir !
Lui qui aimait tant son pays d'adoption, de quelle joie ne se sentirait-il pas l'âme émue, si, revenant tout-à-coup sur ce domaine où il fit les premiers défrichements, sur ce coteau qu'il
(i) Jugements du Conseil Souverain, t. III, p. 697.
parcourut tant de fois, sur ce promontoire oii il traça les premières rues de la ville, il voyait les développements de l'œuvre qu'il connut à son berceau, ces édifices publics, ces monastères* ei ces couvents, ces églises nombreuses, ces milliers de maisons qui ont surgi à la place de son humble (( métairie de Saint-François )), ou plutôt la ville de Québec s'étendant là où il n'avait trouvé tout d'abord que la forêt !
Peut-être sur ces hauteurs où il était allé se fixer, aimait-il à se figurer quelquefois qu'il avait gravi la colline de Bon-Secours ou le coteau Sainte-Catherine ; et jetant les yeux sur la charmante rivière Saint-Charles qui coulait en serpentant à ses pieds, se représentait-il la Seine, où tant de fois, sans doute, jeune homme, il avait pris ses ébats, cultivé ses instincts de navigateur, et versait-il une larme au souvenir de sa ville natale, si intéressante et si remarquable :
Et dulcis lacrymans reminiscitur Argos.
Aujourd'hui que la forêt a disparu partout, l'illusion lui serait beaucoup plus naturelle et facile. Ce quartier du Palais, et ces immenses paroisses* de Saint-Roch et de Saint-Sauveur,
où s'élèvent de nombreux clochers, où se meut une population active et industrieuse, où les trains rapides du Pacifique, du Lac Saint- Jean et de Montmorency transportent chaque jour des milliers de voyageurs et donnent aux affaires un mouvement merveilleux : cette Basse Ville de Québec qui se presse aujourd'hui dans la vallée de la rivière Saint-Charles, n'est-ce pas un peu Rouen sur les rives de la Seine ?
Et ces verdoyantes campagnes H^ Lorette, de Charlesbôurg, de Beauport, avec leurs plairies plantureuses, leurs champs couverts de riches moissons, leurs jardins et leurs vergers, leurs riants bosquets, leurs habitations confortables, ne nous rappellent-elles pas beaucoup la riche Normandie ? Puis, à quelques pas de l'église actuelle de Saint- Jean-Baptiste, sur le chemin Sainte-Foye, ou plutôt sur le bord du coteau, d'où l'œil embrasse toute cette vallée de la rivière Saint-Charles, toutes ces campagnes jusqu'à la chaîne des Laurentides qui ferme l'horizon, quel splendide panorama ! N'est-il pas comparable à celui dont on jouit sur la colline Bon-Secours ?
Bourdon serait ravi à la vue de ce spectacle. Il se féliciterait d'être venu se fixer
dans ce pays, et de lui avoir consacré tout ee qu'il avait d'énergie, de talent et de courage. Mais nous ne croyons pas nous tromper en disant qu'un de ses plus grands plaisirs serait de voir le nom de son ami de cœur, de son commensal, de son fidèle compagnon, attaché à la grande et magnifique paroisse qu'il verrait s'étendre devant lui : Saint-Sauveur.