‹ Les Normands au Canada. Jean Bourdon et son ami l'abbé de Saint-Saveur; épisodes des temps héroiques de notre histoireChapitre 17 sur 18 · M. DE SAINT-SAUVEUR ET LES JESUITES · texte numérisé non relu

M. DE SAINT-SAUVEUR ET LES JESUITES

M. de Saint-Sauveur, à Téglise paroissiale, et chez les Jésuites. — ^Visi^es et étrennes du jour de Tan. — ^Voyage à Montréal. — M. de Saint-Sauveur et Mgr de Laval. — ^Mariage d'un Rouennais à la chapelle Saint- Jean.

IL est certain que dans les premières années de son séjour au Canada, les Jésuites parurent ignorer un peu M. de Saint-Sauveur.

Leur défiance à l'égard d'un nouveau venu qu'ils ne connaissaient probablement pas, était naturelle. Mais elle ne dura pas longtemps.

Dès l'arrivée des Hospitalières à Québec, ils lui donnent une marque évidente de confiance, en le nommant chapelain de la nouvelle communauté. Peu à peu les rapports* deviennent de plus en plus ouverts et agréables.

Le Journal des Jésuites, commencé en

1645, mentionne très souvent le nom de M. de Saint-Sauveur, à Toccasion des offices paroissiaux de Québec, ou d'une foule de petits incidents que Ton croyait bon de noter au jour le jour. Il est facile de voir que les Pères de la Compagnie de Jésus, à Québec, le tiennent déjà en grande estime, qu'ils le traitent comme l'un des leurs, qu'ils le regardent pour ainsi dire comme étant de la famille.

Très souvent le Journal accole son nom à celui de quelques Pères, lorsqu'ils partent le même jour pour aller faire l'office à, différents endroits :

(( Le P. Poncet dit la messe de minuit à la nouvelle église (paroissiale), le P. Lemercier céans (c'est-à-dire dans la maison des Cent- Associés), le P. La Place à l'Hôpital, le P. Carreau, chez Martin Crouvel (il ne demeurait plus à la côte Beaupré, mais près de Québec), et moi (le P. Lalemant) chez M.»Ciffard, à Beauport, M. de Saint-Sauveur à la côte de Sainte-Ceneviève (1650). ))

Les Jésuites font une large part à M. Le Sueur dans les offices de la paroisse ; ils l'invitent à chanter la messe, à confesser : « Il y eut (à la messe de minuit 1656) trois confes-

seurs : les Pères Vimont, Chastelain, et M. de Saint-Sauveur. »

Ils tiennent à ce qu'il soit de toutes leurs fêtes. Le^P. Lalemant ayant un jour remarqué son absence : (( M. de Saint-Sauveur n'y était point, dit-il ; il faut l'y inviter une autre fois. )) Et dans une autre occasion, il se fait remplacer par lui : « Je n'y assistai pas ; M. de Saint-Sauveur fit l'office. ))

Nous avons dit déjà que M. Le Sueur est quelque part désigné dans les registres comme (.: prêtre habitué de la paroisse ». Les* Jésuites, dans leur Journal, l'appellent « le principal officier de notre paroisse». Ces mots semblent exprimer une giiande considératipn pour M. Le Sueur. Les Jésuites le regardent comme leur lieutenant, leur assistant, comme un homme de confiance, capable de leur rendre tous les services possibles, dans l'occasion.

Souvent ils l'invitent à dîner « en leur réfectoire » , soit les jours de grande fête, soit à l'occasion de quelque profession religieuse aux Ursulines ou chez les Hospitalières : mais dans ce dernier cas, ce sont ordinairement les religieuses elles-mêmes ou quelque haut personnage qui font les frais du dîner :

«Le 8 décembre (1656) la Sœur Saint- Dominique ^'^ fit sa profession aux Ursulines. .. M. le gouverneur ^^\ M. Menoil, M. de Saint- Sauveur et M. Vignal vinrent dîner en notre réfectoire, M. le gouverneur nous traitant. »

(( Le 27 décembre (même année), la Sœur de la Passion fit sa profession aux Hospitalières. . . M. de Saint-Sauveur et M. Vignal vinrent dîner en notre réfectoire, les Mères Hospitalières nous ayant envoyé de quoi ...»

Le (( jour de Tan » , à cette époque patriarcale de notre histoire, quel bel échange de politesses, de bonnes et franches visites, de petits présents, entre ces* prêtres, ces religieux, ces citoyens de la colonie de Québec ! On oublie les petits différends qu'on a eus ^^\ on se donne la main, on fraternise de la manière la plus chrétienne :

(( M. le gouverneur (Montmagny) nous prévint, écrit le P. Lalemant, à la date du i*^** janvier 1646.; il était ici à sept heures pour saluer tous nos Pères, au'il demanda les uns

( I ) Mlle de Boullong^ne, belle-sœur du grouvf meur Louis d'AilUboust.

'2) I^ouis d'Ailleboust, srouvemeur du Canada de 1648 à

(3) Journal des Jésuites^ p. 64

après les autres. Je Tallai saluer après la grand'messe : une autre fois, il faut le prévenir. M. Giffard aussi nous vint voir, et les religieuses envoyèrent des lettres de grand matin pour faire leur compliment ; les Ursulines, force belles étrennes, avec bougies, chapelets, crucifix, et sur le dîner deux belles pièces de tourtière. Je leur envoyai deux images de saint Ignace et de saint François-Xavier en émail.

On donna à M. Giffard un livre du P. Bonnet sur la vie de Notre-Seigneur ; à M. des Châtelets, un des petits tomes de Drexelius de JE ternit aie ; à M. Bourdon, une lunette de Galilée où il y avait une boussole, et à d'autres, des reliquaires, chapelets, médailles, images...»

Une autre fois, le i^*" janvier 1648, ce sont les Hospitalières qui envoient aux Jésuites, (( le matin, une lettre par M. de Saint-Sauveur, et le soir d'auparavant un petit quart de vin d'Espagne. . . Je leur envoyai, dit le P. Lalemant, une lettre, le même jour, et un livre, l'abrégé du P. Suffren. ))

Une autre fois encore : (( M. le gouverneur et M. Bourdon nous firent force présents de gibier, de viande, de poisson, et entre autres

d'un baril de vin d'Espagne. )) Et ailleurs : (15)

« M. Giffard m'envoya deux chapons, M. Jeaa Guyon, un chapon et une perdrix, Mme Couillard, deux poules vives. »

De leur côté, les. Jésuites n'étaient jamais en reste de politesse : «J'allai saluer M. le gouverneur (d'Ailleboust), dit le P. Lalemant, dés le matin (i" janvier 1651). Je donnai à Madame un reliquaire. . . J'envoyai à M.

Ccuillard un calumet de pierre, à M. Menoil une grande médaille de saint Ignace, anni sœculafis, à Mlle de Repentigny un reliquaire. )) Et ailleurs : (( Je donnai aux Hospitalières un livre du P. Bonnefons, aux Ursulines un tableau de saint Joseph . . . , à M. BoutonvîUe, secrétaire de M. le gouverneur (Montmagny), un chapelet musqué avec un Agnus Dei. »

Mais dans la distribution des étrennes du (( jour de l'an », M. Le Sueur n'était jamais oublié par les Jésuites. On lui donne, une année, (( l'évangile du P. de Montreuil, un pain de bougie et un camf » ; une autre fois, (( un pain de bougie, un crucifix et un Gerson. ))

Le Journal des Jésuites mentionne la présence de M. Le Sueur à la procession solennelle du Saint Sacrement le dimanche dans Toctave de la Fête-Dieu, 30 mai 1660 ; puis, à partir

de cette date, il n'est plus question de lui : soit qu'il se fît déjà vieux et ne se rendît plus à la paroisse ; soit que les Jésuites, ayant cessé d'exercer les fonctions curiales à Québec depuis l'arrivée de Mgr de Laval, et ne s'occupant plus que de leur collège et de leurs missions, n'eussent plus de rapports journaliers avec lui comme auparavant. Il n'était plus, dans tous les cas, (( le principal officier de leur paroisse », et n'entretenait plus avec eux que des relations d'estime et d'amitié.

Il fit un voyage à Montréal peu de temps après l'arrivée de Mgr de Laval au Canada.

M. de Queylus, supérieur de Saint-Sulpice, y avait fait monter deux religieuses hospitalières de Québec, « dans l'intention secrète de leur confier le gouvernement» de l'Hôtel-Dieu, après le départ de Mlle Mance pour la France ^'\ Mais les Hospitalières de La Flèche étant arrivées, dans l'automne de 1659, pour prendre charge de cette maison, celles de Québec durent revenir à leur communauté ; et M.

de Saint-Sauveur fut prié d'aller à leur rencon*

(2) Paillon, Histoire de la colonie française en Canada^ t. II, p, 306k

tre. Il s'acquitta de sa commission avec toute la discrétion voulue, et les ramena à Québec.

Il serait intéressant de savoir, par quelques vieux documents, quels furent les rapports de M. Le Sueur avec Mgr de Laval, puis avec les premiers prêtres du séminaire de Québec. M. Le Sueur vécut en efïet plus de neuf ans encore après l'arrivée de Tévêque de Pétrée au Ca* nada. Il fut témoin des luttes énergiques du saint Prélat contre la traite de l'eau-de-vie, il fut témoin de son zèle et de son dévouement pour la conversion des sauvages, il assista à la fondation du séminaire de Québec, à la consécration de l'église paroissiale qu'il avait vu bâtir, à la consécration de l'église des Ursulines, aux grandes fêtes qui eurent lieu à Québec à l'occasion de la translation des Reliques des saints martyrs Flavien et Félicité. Bien des fois, sans doute, il eut occasion de rencontrer Mgr de Laval, soit lorsque le vénéré Prélat visitait la chapelle du coteau Sainte-Geneviève, soit lorsqu'en sa qualité d'ancien chapelain de rHôtel-Dieti,"^ il était invité à quelque profession religieuse chez les Hospitalières.

A défaut de documents, on peut affirmer sans crainte que M. de Saint-Sauveux profes-

sait à régafd du premier évêque de la Nouvelle-France les sentiments de la plus profonde vénération. Il était l'ami et le commensal de Jean Bourdon : or celui-ci fut toujours, dans le pays, et surtout au Conseil, le bras droit de révêque ; il Tappuya en toute occasion, et fut même, comme Ton sait, victime de son attachement énergique à la cause de la justice soutenue par Mgr de Laval. Il n'est pas probable que M. de Saint-Sauveur entretint des sentim^its différents de ceux de son ami, ni par conséquent àe son évêque.

D'un autre côté, Mgr de Laval, qui avait une grande estime pour Jean Bourdon, devait nécessairement témoigner à M. de Saint-Sauveur une bienveillance toute particulière. Aussi voyons-nous l'ancien curé de Thury continuer à desservir, comme du temps des Jésuites, la chapelle du coteau Sainte-Geneviève, y faire souvent acte de juridiction, y célébrer même plusieurs mariages.

Le dernier acte de M. de Saint-Sauveur consigné dans les registres de Québec est daté du 5 juin 1666. C'est l'acte de mariage d'un Rouennais, compatriote et ami de Jean Bourdon, Romain Becquet, future victime, lui aussi.

des emportements d'un gouverneur, le comte de Frontenac, dans la fameuse affaire Morel-Couture ^'\ Romain Becquet, (( fils de Julien Becquet et d'Anne Vasse, de la paroisse du Becq, proche de la ville de Rouen, » épousait Romaine Boudet, veuve de feu Jean Normand.

Son mariage fut célébré par M. de Saint-Sauveur (( en la chapelle Saint- Jean », en présence de ((Jean Bourdon, François Becquet, Louis Michelet, Pierre Normand, Pierre Du Quet )), toute une petite colonie rouennaise transportée sur le coteau Sainte-Geneviève.

(i) Henri de Bernières, p. 225.

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