CHAPITRE I
Formation de la colonie canadienne. — Qualités de la race normande. — Ses défauts. — ^La Normandie unie autrefois à l'Angleterre, comme Test aujourd'hui le Canada. — ^Jean Bourdon et Marie de l'Incarnation.
T T N éminent publiciste français, Claudio Jannet, dans sa remarquable étude sur la Race française dans l'Amérique du Nord, parle de <i la supériorité morale des éléments qui ont fondé la colonie canadienfie », et lui attribue (( l'accroissement de vigueur physique acquis par les Français » du Canada :
(( Depuis Champlain jusqu'au dernier jour de la domination française, dit-il, les gouver-
nants de la colonie se sont toujours préoccupés d'en exclure les individus d'une moralité douteuse. Pour fonder la Nouvelle-France, on cherchait des hommes qui voulussent, avant tout, travailler à la propagation du règne de Dieu et à l'accroissement de la grandeur fran- <;;aise. Les ordres religieux se sont occupés tout spécialement du choix des premiers colons. La suite a répondu à ces commencements.
« Les vices qui épuisent les races ont été pendant longtemps inconnus sur cette terre bénie, une vigoureuse discipline morale a fortifié les familles pendant huit à dix générations ; et cette sélection d'un nouvel ordre a créé ainsi une population d'élite pour laquelle les rigueurs du Nord sont comme une excitation nouvelle à l'activité physique et intellectuelle. ))
Entre toutes les provinces de l'ancienne France qui contribuèrent à la formation de la colonie canadienne, la Normandie occupe sans contredit le premier rang :
(( C'est une des gloires de la Normandie, et non la moindre, écrit Siméon Luce, d'avoir contribué plus qu'aucune autre région de notre pays à assurer à la France de Louis XIV et de Colbert le magnifique empire colonial que
nos fautes nous ont fait perdre au siècle dernier ^^\ »
C'est aussi la race normande qui donna la plus forte empreinte à notre caractère national. Comme nous l'avons dit ailleurs ^*\ d'après les mémoires du temps, on préférait toujours les Normands, les Percherons et les Picards aux colons des autres* provinces, parce qu'on les regardait comme plus dociles, plus industrieux et plus propres au travail. « Il est important, disait-on, dans l'établissement d'un pays, d'y jeter de bonne semence ; )) et cette semence, c'est en Normandie, surtout, qu'on allait la chercher.
On connaît les qualités* de la race normande : elles ont gardé leur cachet spécial jusqu'à nos jours ; et nul peut-être ne leur a rendu plus bel hommage qu'un des nombreux prélats qui se sont succédé si rapidement sur le siège épiscopal d'Evreux, dans ces dernières années* : à la veille de partir pour Rome, où il allait faire sa visite ad liminaj Mgr Hautin ^^^ écrivait à ses diocésains :
« Il nous* sera agréable de louer auprès du
(i) La France pendant la guerre de Cent- Ans, p. 21.
(2) Henri de Bemières, 1902, p. 267.
(3) Aujourd'hui archevêque de Chambéry.
saint-père les qualités et les vertus naturelles qui sont l'apanage de votre race : ce bon sens exquis, cet esprit de sagesse et de prudence, ce jugement droit qui vous fait mesurer par avance la portée et la consçquence de vos actes, la sûreté de vos relations, la douceur de votre commerce, et, ce qui est sans prix, la fidélité tenace de vos affections, quand une fois elles ont pris racine dans votre cœur. »
Ces précieuses qualités de la race normande, si justement décrites par une plume autorisée, que de fois nous avons pu les remarquer nous-même et les admirer chez nos anciens Normands qui émigrèrent au Canada dans la première moitié du dix-septième siècle !
De son côté, le duc de Broglie, assistant un jour à un concours agricole, à Bernay, et voyant défiler devant lui les nombreux lauréats de l'exposition, se plaisait à rechercher dans leur extérieur et leur physionomie les* traits propres et particuliers de la race dont ils étaient issus :
(( Je me demandais, dit-il, si on pourrait découvrir dans ces traits quelque symbole matériel, quelque image physique des qualités morales qui ont distingué dans notre histoire cette
illustre race normande. Je n'avais pas beaucoup de peine à recueillir le fruit de ma recherche. Chez tous ces l^raves Normands, une vigueur musculaire tranquille et réglée, pleinement maîtresse d'elle-même dans ses moindres mouvements, offrait à mes yeux l'image de l'énergie patiente et de la modération du caractère, en même temps que la finesse du regard, visible, bien que voilée sous l'épaisseur des linéaments du visage, trahissait la sagacité d'un esprit naturellement calculateur ; en un mot, tout en eux me rappelait ce mélange de prudence et de force qui est le caractère bien renommé de notre terre de sapience. ))
Puis, résumant en deux mots les traits dominants de la race :
(( C'est le mélange du bon sens et de la finesse, dit-il, c'est la force tempérée par la règle. La finesse unie au bon sens, le tempérament de ia force par la règle, tel me paraît être le caractère propre à l'esprit normand »
N'est-ce pas aussi celui du génie canadien ? et ne peut-on pas appliquer à nos cultivateurs, en général, ce que dit M. de Broglie du paysan de la Normandie :
« Dans la conduite du moindre ménage, le
bon sens, la finesse et la règle ont leur application. Vous comnaissez le bon sens de nos cultivateurs dans la direction de leurs travaux ; vous êtes tous les jours témoins de leur finesse dans la défense de leurs intérêts, et Dieu veuille que vous n'en soyez pas quelquefois victimes. Leur force éclate dans leur âpre assiduité au travail, et la régularité préside à l'économie de leur temps et de leurs deniers ^'^. ))
Si le Canadien a hérité des qualités naturelles de ses ancêtres normands, il a aussi sa part de leurs défauts. On n'a pas de qualités sans défauts. A la porte de toutes les qualités se tient un défaut qui en est l'exagération e<" l'abus. Les belles qualités normandes, le bon sens et la finesse, chez ceifx qui les appliquent exclusivement à la poursuite de leurs avantages personnels et matériels, dégénèrent souvent en deux tristes défauts, l'égoïsme et le calcul intéressé. L'esprit de chicane dépare quelques-unes des plus belles pages de notre histoire ; le calcul intéressé, les manquements à la parole donnet font souvent tache sur le tableau des mœurs canadiennes. Il n'y a pas jusqu'à cette exagé-
(i) Le génie normand dans les lettres et dans les arts
lation de procès- verbaux et d*écritures, reprochée par Thierry aux Normands d'autrefois, que l'on ne retrouve souvent au Canada :
«La nation Normande, dit cet historien, se montrait déjà, dans ces temps reculés, comme on Ta vu depuis, extrêmement prodigue d'écritures, d'actes et de procès-verbaux ^^\ ))
Mais pour quelques défauts que nous attribuons à notre origine normande, que de beaux usages ne devons-nous pas à la Normandie ! Nous n'en citerons qu'un exemple entre mille ; mais il nous semble digne de remarque :
« Maintenant encore, en Normandie, écrit Gustave Prévost, c'est un usage constant que les habitants de la paroisse où arrive un nouveau curé se chargent de son déménagement et de son emménagement. Les cultivateurs s'entendent à cet effet pour aller chercher le mobilier de leur nouveau pasteur dans la localité qu'il vient de quitter, et pour l'installer dans son nouveau presbytère. Il est presque sans exemple qu'une difficulté ou une contestation naisse à cet égard ^^\ ))
(i) Histoire de. la conquête de V Angleterre par les Normands, t. I, p. 210.
(2) L'Eglise £i les campagnes au moyen-âge, Paris, 1892, p. 25.
Ah ! la belle coutume, fondée sur rattachement filial des fidèles à leur pasteur ! Nous ne sommes pas surpris de la voir en usage au Canada, cette terre classique de la foi chrétienne ; mais n'est-il pas curieux de la trouver encore de nos jours en Normandie, où l'esprit religieux s'est sensiblement refroidi depuis le départ de nos ancêtres ?
Ici, cet esprit s'est fortifié, au contraire, avec le temps ; il soutient notre caractère national : et Claudio Jannet n'hésite pas à écrire en parlant des Canadiens français :
(( La Providence a vis^iblement réservé le nord du continent américain à ces fils vigoureux de l'Eglise et de la France ; elle leur a donné la fécondité de la race, la vigueur du corps et surtout un esprit entreprenant tel qu'aucune autre race n'en a jamais eu. En voyant à leurs foyers les' familles canadiennes, qui descendent pour la plupart des paysans de la Normandie, ou Perche et de la Saintonge, on se rend compte du coup qu'a porté à notre vitalité nationale l'abandon de la loi divine enseignée par l'Eglise.»
Certes, lorsque nos ancêtres vinrent se fixer sur cette terre lointaine de l'Amérique, et
qu'ils s'y attachèrent avec amour, la regardant comme une nouvelle patrie, et adoptant le vieil adage : Ubi benè, ibi patria, ils ne se doutaient guère que cette Nouvelle-France passerait un jour à l'Angleterre, et que leurs fils deviendraient les plus loyaux sujets de Sa Majesté britannique.
Mais qui n'admirerait ici les desseins de la Providence, choisissant de préférence pour la fondation de la colonie canadienne les Normands*,- dont le pays fut durant deux siècles, ^t à deux reprises, annexé à l'Angleterre ?
La première fois, c'est la Normandie qui conquiert l'Angleterre : le duc de Normandie, vassal du roi de France, traverse la Manche et descend avec son armée sur les côtes de Sussex, remporte sur le fameux Harold la brillante victoire de Hastings', puis réunit sous sa couronne Anglo-Saxons et Normands. Mais ceuxci restent bien français ; et les seigneurs normands établis en Angleterre conservent rdigieusement leur langue et leurs usages : ce sont plutôt les Anglais qui, lorsqu'ils veulent se distinguer et arriver aux premières places, adoptent la langue du vainqueur ; on en voit même quelques-uns — Thomas Beckett, par exemple,
— lO —
— passer en France, pour se défaire de l'accent anglais ^'\
Plus tard, la Normandie -est ravie à l'Angleterre par Philippe-Auguste ; mais cent ans après, elle retombe lourdement sous le joug anglais pour y demeurer encore un siècle tout entier. Cette fois, c'est bien l'Angleterre qui a conquis et annexé la Normandie, et le duc de Bedford s'y pavane avec le titre de « régent de France. » Les* Normands vont-ils devenir anglais ? Nullement. Soumis à la couronne britannique, ils parlent français, ils demeurent sincèrement attachés à la France ; ils le sont beaucoup plus que l'Université de Paris, qui ^s'honore du titre de (( Fille du roi d'Angleterre, )) ou que l'évêque de Beauvais, Pierre Cauchon, qui se fait l'instrument des Anglais pour la condamnation de Jeanne d'Arc ^^^ : et c'est les larmes aux yeux que les Normands assistent au procès et au supplice de cette sainte fille, la libératrice de leur ancienne patrie, qu'ils voient
(i) Augustin Thierry, Histoire de h conquête de V Angleterre par les Normands, t II, p. 56.
(2) Voir dans le Correspondant du 25 mai 1904, p. 642, l'article de M. Dunand : Qui a fait juger, condamner, brûler Jeanne d'Arc,
leur belle ville, toujours si française, de Rouen, le théâtre d'une si lugubre tragédie.
Nos ancêtres* normands nous enseignent donc comment on peut rester français de cœur, de langue et de coutumes, tout en demeurant loyalement soumis à l'Angleterre.
Que d'admirables exemples, d'ailleurs, ne nous donnent-ils pas, ces hardis pionniers', qui vinrent ici «travailler à la propagation du règne de Dieu et à l'accroissement de la grandeur française ? » Quel courage indomptable contre tous les obstacles ! Quelle persévérance dans leurs desseins ! Quelle foi dans l'avenir !
Entre tous ces vaillants colonsj fondateurs de la nationalité canadiepine-française, il en est quelques-uns, surtout, chez qui les belles qualités normandes dont nous avons parlé resplendissent du plus vif éclat, probablement parce que leur flamme s'alimentait sans cesse au foyer surnaturel des grandes* vertus chrétiennes.
De ce -nombre fut Jean Bourdon, le sujet de cette esquisse : nous lui adjoignons son ami, l'abbé de Saint-Sauveur, qui l'accompagna au Canada, et dont l'existence s'identifie, pour ainsi dire, avec la sienne.
Voici le témoignage que rendait à la ver-
tu et au mérite de Jean Bourdon la Vénérable Marie de Tlncamation, cette femme éminemment remarquable, que Bossuet ne craignait pas d'appeler « la Thérèse de la Nouvelle-France. » Ecrivant de Québec à son fils pour lui recommander M. de Dombourg et Mme Bourdon, sa mère, qui se rendaient en France :
« Je vous prie, lui disait-elle, de les recevoir avec des démonstrations d'amitié, parce que c'est une famille que j'aime et chéris plus qu'aucune de ce pays ... M. Bourdon était procureur du roi, charge qui lui fut donnée à cause de sa probité et de son mérite ^'\ Il avait avec moi une liaison de biens spirituels très particulière. Sous son habit séculier, il menait une vie des plus régulières. Il avait une continuelle présence de Dieu et union'avec sa divine majesté. Il a une fois risqué sa vie pour faire un accommodement avec les Hollandais, à l'occasion de nos captifs français : car cet homme charitable se donnait entièrement au bien public. C'était le père des pauvres, le consolateur des veuves et dés orphelins, l'exemple de tout
(i) Remarquons bien cette appréciation de Marie de rincamation, pour l'opposer, au besoin, à celle de Pcronne I)umesnil, Parkman et autres.
le monde. Depuis qu'il s'est établi en ce pays, il s'est consumé en toutes sortes de bien et de bonnes œuvres ^*\ ))
Un tel homme mérite évidemment que sa mémoire soit soustraite au voile de l'oubli, et qu'au moyen des éléments épars çà et là dans nos vieilles archives on essaie du moins dj^ retracer les principaux traits d'une carrière toute dépensée pour le bien de la Nouvelle-France.
(i) Lettres de Marie de l'Incarnation, Tournai, 1876, t. II, p. 403.