‹ Les Normands au Canada. Jean Bourdon et son ami l'abbé de Saint-Saveur; épisodes des temps héroiques de notre histoireChapitre 3 sur 18 · JEAN BOURDON ET M. DE SAINT-SAUVEUR PASSENT AU CANADA · texte numérisé non relu

JEAN BOURDON ET M. DE SAINT-SAUVEUR PASSENT AU CANADA

Jean Bourdon quitte Rouen.— Misère en France.— Emigration au Canada. — Les Normands et leur clergé paroissial. — Uabbé de Saint-Sauveur. — Sa vie humble et effacée.

• T EAN Bourdon était natif de Rouen, la pa- J trie du grand Corneille, (( Tune des villessaintes du patriotisme français ^'\ )) Tune des plus remarquables de la France par la beauté et l'ancienneté de ses monuments, dont un bon nombre datent du moyen-âge.

L'église de la paroisse oti il naquit, Saint- André-le- Vieil, a disparu ; mais la tour subsiste encore : elle remonte au quinzième siècle, et ne le cède en magnificence qu'à la tour Saint- Jacques de Paris.

Bourdon était contemporain de Corneille

(i) Siméon Luce, La France pendant la guerre de Cent'A^s, p. 159.

^^\ probablement son condisciple au collège de Rouen. Il fut témoin, sans doute, des premiers succès du grand auteur dramatique, en France ; et lorsque le Cid fut joué à Québec eu 1646 ^^\ il dut prendre part à cet événement littéraire avec l'enthousiasme d'un compatriote et d'un ami : on sait qu'il était passé en proverbe en France de dire : « Beau comme le Cid. » Il eLt probable que Bourdon donna même son concours personnel à la représentation de la pièce soit comme organisateur, soit comme acteur :

il était à Québec l'un des citoyens les plus instruits et les mieux doués. La pièce fut répéta en 1652. Elle se jouait dans la maison des Cent- Associés, sous le patronage du gouverneur, à la personne duquel Bourdon était attaché.

Il quitta Rouen, sa ville natale, au printemps de 1634, quelque temps avant le fameux voyage politique qu'y firent cette année-là même Louis XIII et Richelieu, et il arriva à Québec le 8 août. Il n'était pas encore marié, et avait environ vingt-deux ans ^^K On ne peut

(i) Corneille naquit à Rouen en 1606, et mourut en

(2) Le 31 décembre. Journal des Jésuites, p. 75.

(3) Recensements de 1666 et 1667.

donner son âge que d'une manière approximative, car il n'est pas mentionné, non plus que les^ noms dé son père et de sa mère, dans l'acte de son mariage, qui eut lieu l'année suivante.

Séduit par les avantages que pouvait présenter à son ambitjon un pays nouveau, où tout était à créer, le jeune homme s'était décidé à ?ller tenter fortune sur les bords du Saint-Laurent, dans cette Nouvelle-France qui venait d'être rendue à l'ancienne par le traité de Saint- Germain-en-Laye (1632). Il était arpenteur, architecte et ingénieur ; il avait de l'instruction ti était apte à remplir n'importe quel emploi. Tout nous porte à croire qu'il était envoyé au Canada par la Compagnie des Cent-Associés ou quelqu'un de ses membres résidant à Rouen, car il est appelé quelque part dans les Relations des Jésuites (( ingénieur de M. le gouverneur.» La Compagnie, qui nommait le gouverneur de la Nouvelle-France, était intéressée à l'entourer d'hommes capables d'assurer le succès de son administration.

(( Le retour des Français au Canada, dit l'abbé Ferland, avait produit quelque mouvement dans les provinces maritimes de l'ouest de la France, et particulièrement en Norman-

die. De plusieurs côtés l'on faisait des offres de service... Des familles chrétiennes, désirant chercher la paix dans les solitudes du Nouveau Mondé, demandaient des renseignements sur les avantages que pouvait leur offrir le Canada. Cet intérêt fut excité par les relations que les Jésuites envoyèrent en 1632 et 1633. . . De Dieppe, de Rouen, de Ronfleur et de Cherbourg partirent quelques jeunes gens pour tenter fortune sur les bords du Saint-Laurent ; plusieurs pères de famille les suivirent, et bientôt le mouvement s'étendit au Perche, à là Beauce et à TIle-de-France. »

Ce qui favorisait le mouvement d'émigration dont parle Tabbé Ferland, c'était la misère profonde et générale qui pesait alors sur là France ; le peuple gémissait sous le poids des impôts et la pauvreté était extrême. Voici ce qu'écrivait de Québec le P. Le Jeune, supérieur de la mission, dans le but d'engager les Français à s'établir au Canada :

(( Il y a, disait-il, une infinité d'artisans en France qui, faute d'emploi, ou faute de posséder quelque peu de terre, passent leur vie dans une disette pitoyable. Un très grand nombre vont mendier leur pain de porte en porte. . .

« Il y a en France, répétait-il Tannée suivante, tant de forts et robustes paysans qui n ont pas de pain à se mettre sous la dent ; estil possible qu'ils aient si peur de perdre la vue du clocher de leur village, qu'ils aiment mieux languir dans leur misère et pauvreté, que de se mettre un jour à leur aise parmi les habitants de la Nouvelle-France ^'^ ?»

La Normandie participait à la misère générale : elle étjait loin d'être ce pays riche et florissant que Ton admire aujourd'hui, ou tel que le trouvèrent les* Anglais lorsqu'ils s'en emparèrent au quatorzième siècle, et que le décrit Froissard :

(( Les Anglais, dit-il, trouvèrent le pays gras et plantureux, les errangres pleines de blé. les maisons remplies de richesses de toutes sortes, des bourgeois très riches, des chevaux, des pourceaux, des moutons, des brebis en quantité, et les plus beaux bœufs du monde ^^\ »

Cette province, aujourd'hui et autrefois si prospère, offrait, au commencement du dixseptième siècle, un aspect désolé, qui s'assom-

(i) Relations des Jésuites, 1635 et 1636.

(2) Ch. D'Héricault, Histoire anecdotique de la Franc0, t. II, p. 390-

brit encore davantage lors des troubles de la Fronde.

On conserve aux archives de THôtel-Dieu de Québec, une lettre autographe de saint Vincent de Paul, qui date de cette époque. Le bon Saint venait justement de s'enrôler dans la Compagnie dite du Saint-Sacrement, laquelle, comme notre Saint- Vincent-de-Paul d'aujourd'hui, avait pour but principal de subvenir aux besoins des pauvres ; et la supérieure de T Hôtel-Dieu lui avait écrit pour implorer son assistance en faveur des indigents et des malades dont elle était surchargée à Québec. Saint Vincent lui répond :

(( Quant à présent, ma chère Mère, cela m'est du tout impossible, à causé des misères de ce pays-ci, provenantes des guerres passées et des divisions présentes de ce Royaume, qui réduisent les provinces dans une entière désolation : à quoi plusieurs personnes charitables de Paris tâchent d'apporter quelques remèdes, contribuant de leurs soins et de leurs aumônes pour empêcher que le monde périsse de pauvreté ; mais ces aumônes ne pouvant suffire, il servirait de peu de leur parler des besoins du Canada ...»

Certes, il est sombre et bien triste le tableau de la misère de notre ancienne mère pa-

,trie, tel qu'on vient de le voir dessiné par le P. Le Jeune et saint Vincent de Paul ; d'autres l'ont présenté sous des couleurs encore plus lugubres : et l'on ne peut douter que les maux qui affligeaient alors la France, par suite des guerres civiles et religieuses, n'aient favorisé le mouvement d'émigration qui se dirigea à cette époque vers le Canada.

Ce mouvement prit naissance dans les montagnes du Perche, et se propagea de proche en proche dans le Thimerais et dans la Haute et Basse Normandie. Robert Giffard, de Mortagne, et ses censitaires Jean Guyôn et Zacharie Cloutier, vinrent s'établir près de Québec au printemps de 1634, et furent bientôt suivis d'un bon nombre de leurs compatriotes, les Drouin, les Gagnon, les Turgeon, les Gravelle, les Mercier, les Giguière. ' Un essaim encore

• plus considérable d'émigrés sortit de la Normandie. M. Ferland donne une liste de colaas

. français qui se fixèrent au Canada de 1615 à 1666 : dans cette liste, presque toutes les provinces de notre ancienne mère patrie sont re-

' présentées ; m^is le Perche et la Normandie,

la Normandie surtout, y occupent de beaucoup la plua large part.

Jean Bourdon appartenait à Tessaim normand, et ne paraît avoir eu aucun rapport avec l'émigration percheronne, du moins avant son départ pour la Nouvelle-France.

En même temps que ce hardi et distingué pionnier, passa au Catiada M. Jean Le Sueur, curé de Saint-Sauveur de Thury, en Normandie. Ces deux hommes s'étaient-ils connus auparavant ? Y avait-il entre eux quelque lien de parenté ? Avaient-ils concerté ensemble le projet d'émigrer dans la Nouvelle-France ? Ou plutôt leur rencontre fut-elle toute fortuite ? ^'^

Ce qui est certain, c'est qu'ils contractèrent dès lors l'un pour l'autre une amitié inviolable, une liaison telle que leur sort fut désormais enchaîné l'un à l'autre, et que leur existence devint inséparable. M. de Saint-Sauveur — c'est ainsi qti'on l'appelait du nom de la paroisise t[u'il avait quittée — fut à Québec le commensal et Valter ego de Jean Bourdon ; il devint plu«î tard le précepteur de ses enfants* ; il fut le comipagnon dé sa vie, de ses travaux, de séis vôya-

. (i) Cette dernière supposition est la plus probable, 'd'après le codicile du testament dé Jean feourddh.

ges ; il fut son ami et son guide : et ces deux braves Normands, après avoir été unis si intimement durant la vie, le restèrent aussi dans la mort, car ils moururent la même année (1668) à Québec, et y laissèrent tous deux leurs ossements.

L'abbé de Saint-Sauveur est le premier prêtre séculier qui vint au Canada. Comment avait-il pu se décider à quitter son pays, une belle paroisse comme Thury-Harcoiirt, pour une mission si lointaine, si pleine de dangers et d'aléas de toutes sortes ? Ah, dans nos archives, pourtant si riches en documents, que de lacunes sur une foule de sujets dignes d'intérêt !

Mais le fait que nos Canadiens, si attachés à M. Le Sueur, si remplis d'estime et d'a4:tentions pour lui, ne l'appelaient jamais autrement que M. de Saint-Sauveur, ne prouve-t-il .pas, tout d'abord, qu'en lui donnant ce nom, îis étaient sûrs de ne lui rappeler que de doux et agréables souvenirs ?

Nous croyons que ce bon curé français passa au Canada uniquement par attachement à ses compatriotes, et par un motif de zèle. /S'était im ecclésiastique édifiant, actif et dévoué :

(( Il servit au Canada, dit une vieille chronique, avec assiduité et bon exemple durant plus de trente ans. »

Remarquons ce que dit le P. Le Jeune dans un des passages de ses lettres que nous venons de citer : lé Français d'autrefois — c'est bien encore le cas pour le Canadien d'aujourd'hui, malgré l'obligation où il se trouve quelquefois d'émigrer temporairement — ne se résignait pas facilement à « perdre de vue le clocher de son village. » Il était attaché à la terre de ses aïeux, à la petite paroisse qui l'avait vu naître et grandir, à son église, à son curé. Nos ancêtres normands, surtout, professaient un véritable culte pour leur clergé paroissial ; et les! circonstances les forçant à s'expatrier pour aller se fixer au Canada, ne devaient-ils pas se demander : (( Mais qui aurons-nous, là-bas, pour avoir soin de nos âmes, de nos intérêts spirituels, pour nous aider à instruire et à bien élever nos enfants, pour bénir nos familles, pour nous assister au moment de la mort ? ))

On leur disait sans doute : « La Compagnie des Cent- Associés, intéressée à la colonisation et au progrès du Canada, a pourvu, comme elle le doit, à ses besoins religieux. Les Je-

suites sont là, ayant la charge de cette mission ; et ils remplissent leur tâche avec un zèle et un dévouement qui ne peuvent être surpassés. ))

Sitôt, en effet, après la reddition du Cana- <la à la France, par l'Angleterre, en 1632, les Jésuites s'étaient empressés d'y retourner, à la demande urgente de Richelieu ) et ils desservaient avec soin la petite colonie canadienne :

« Je ne crois pas, écrivait Marie de Tlncamation, que la terre porte des hommes plus dégagés de la créature que les Pères de cette mission du Canada. On n'y remarque aucun sentiment de la nature ; ils ne cherchent qu'à souffrir pour Jésus-Christ et à lui gagner des âmes. ))

C'est le P. Le Jeune qui était à la tête de la mission, lors de l'arrivée de Jean Bourdon et de M. de Saint-Sauveur à Québec ; et il écrivait cette année-là même à son provincial :

(( Nous* avons vécu dans une grande paix, Dieu merci, entre nous, avec nos gens, et avec tous nos Français. ))

Rien de plus saint et de plus apostolique que les missionnaires de la Nouvelle-France : et cependant nous ne croyons pas nous tromper en affirmant que nos ancêtres normands émi-

grant au Canada auraient aimé y trouver, outre les religieux, quelques-uns de leurs prêtres séculiers, et qu'ils ne pouvaient s'empêcher de se dire à eux-mêmes et peut-être les uns aux autres : (( Si nous avions là-bas de nos curés, qui nous connaissent, qui sont accoutumés à nos mœurs, à nos usages, qui vivent de notre vie, pour ainsi dire, puisque nous leur payons dîme, à qui nous pouvons confier avec abandon nos peines et nos misères ! Si nous avions au Canada des paroisses semblables à celles de la France ! »

Préoccupations' bien naturelles et Intimes : vœux trop raisonnables pour que la Providence ne les entendit point. Chose digne de remarque : durant les vingt-^cinq années qui s'écoulèrent à partir de la reddition du Canada à la France jusqu'à l'arrivée des Sulpiciens (1657), d'abord, puis, ensuite, de Mgr de Laval (1659), durant ce quart de siècle où l'on peut dire que les Jésuites furent rois et maîtres de la colonie, au point de vue spirituel, il y eut toujours au Canada qt^lques prêtres séculiers. Les uns y vinrent à la demande des Jésuites eux-mêmes, pour desservir les communautés religieuses ; les autres, très probable-

ment à la demande des colons, ou peut-être de la Compagnie du Canada : et tous ces ecclésiastiques, mais surtout Gilles Nicolet, le frère de rillustre Jean Nicolet, et M. de Saint-Sàuveur lui-même, se rendirent généralement utiles à la colonie.

La plupart ne firent qu'un court séjour a Québec, puis retournèrent en France. M. de Saint-Sauveur, au contraire, ne voulut pas abandonner ses compatriotes, après les avoir suivis dans cette contrée lointaine. Il demeura avec eux jusqu^à la fin, et voulut mourir au milieu d'^ux. Comme Marie de Tlncamation, François de Montmorency - Laval, Henri de Bemières et tant d'autres, il s'attacha au Canada, son pays d'adoption, et devint canadien de cœur. C'est lui qui ouvre la liste de ce magnifique clergé séculier qui depuis deux siècles et demi régit avec tant de sagesse le peuple canadien. Sa figure douce et sympathique serrible nous sourire, au portique de notre histoire, avec totit le charme que donnent au vrai mérite fe modestie 'et Thumilité.

Elle -est, en effet, bien hunible et effacée, la vie de cet homme de bien : c'est vraiment la mise en pratique de l'awa nescini et promthih

reputari de Tauteur de V Imitation ^'\ L'abbé de .Saint-Sauveur ne porte ici aucun titre officiel ; il n'a de juridiction que celle que les Jésuites veulent bien lui donner : mais il ^t Tami, le conseiller, le protecteur et le père des Français du Canada, et particulièrement de la petite colonie percheronne et normande.

II s'efface tellement derrière les Jésuites, il fait si peu de bruit, que le P. Le Jeune, adressant à son provincial sa relation de 1635, ^ i" ,gnore -complètement :

(( Nous exerçons, dit-il, en nos, Résidences toutes les fonctions de curé ou de pasteur, n'y en ayant point d'autres que nous... . ))

Et cependant il y a un an que M. de Saint- Sauveur est tout près d'eux, à Québec !

Quatre ans plus tard, c'est M. de Montmagny lui-même, gouverneur de la Nouvelle- France, qui l'ignore complètement à son tour dans' les Lettres qu'il donne pour confirmer l'établissement de l'Hôtel-Dieu de Québec, où, à la demande des Religieuses, il fait «signer au présent acte le R. P. Barthélemi Vimont, qui les a,acçompa^ées dans la traversée,, à présent

(i) * Aimez à être inconnu et à être compté pour ien. ® f'/m»>., livre I, ch. II, V. 3.) * " ■ ■"

( 1639) supérieur de la mission des RR. Pères de la Compagnie de Jésus, qui seuls se trouvent d'ecclésiastiques en ce pays ^'\ ))

L'abbé de Saint-Sauveur avait trop de bon sens et de finesse normande pour s'offenser de ces oublis. Il fit semblant de ne pas s'en apercevoir, continua de vivre dans le silence et l'effacement ; et bientôt ses services s'imposèrent aux Jésuites eux-mêmes, qui les mentionnent à maintes reprises dans leur Journal.

Pour mieux faire ressortir le mérite de cet homme de bien, donnons quelques détails sur le bcurg de Thury, où il avait été curé, et qu'il quitta pour passer dans la Nouvelle-France.

(i) Archives de THôtel-Dieu de Québec, Registre intitulé Copies des Actes de la fondation du monastère, p. 23.

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