SUR LE COTEAU SAINTE-GENEVIEVE
Sainte-Geneviève, protectrice de Québec — Mort de Champlain. — Arrivée de nouveaux colons. — Les forts Saint-Jean et Saint-François. — ^Les offices à N.-D. de Recouvrance. — Le pensionnat sauvage de Mme Hubou. — Bourdon et les Jésuites. — ^Un feu d'artifice à Québec.
T E coteau Sainte-Geneviève doit évidemment son nom à Tillustre patronne de Paris, la pieuse vierge de Nanterre, qui sauva un jour sa patrie, Tancienne Lutèce, de l'invasion des barbares. Nos ancêtres, pleins de foi et d'esprit religieux, aimaient à mettre leur pays d'adoption sous la protection des saints qu'ils avaient appris à vénérer dès leur enfance ; plusieurs étaient de Paris : Louis Hébert, Couillard, de la Porte, Sevestre : ils donnèrent le nom de Sainte-Geneviève à cette longue et vaste colline, aux pentes gracieuses, qui borde le côté sud de la vallée de la rivière Saint-
Charles, en dehors des murs de Québec. La vierge de Nanterre était chargée, pour ainsi dire, de protéger les approches de notre ville contre les attaques des Iroquois et de tous les ennemis de la Nouvelle-France.
Qui pourrait dire que nous ne devons pas à la protection de sainte Geneviève d'être restés français de cœur et de langue sous le régime nouveau où nous vivons ? et n'est-il pas permis de lui attribuer les conditions favorables qui nous ont été faites lors de la cession du pays à l'Angleterre ? La mémorable bataille de Sainte-Foye, qui sauva l'honneur du drapeau et nous valut d'être traités en pays cédé et non conquis, ne fut-elle pas* gagnée par Lévîs sur ce même coteau qui porte le nom de l'illustre patronne de Paris ?
Quoi qu'il en soit, c'est un nom bien français et de bon augure que celui du coteau Sainte-Geneviève ; Bourdon fut heureux d'aller fixer sa tente à cet endroit. Nous y avons vu ses premiers défrichements, et l'humble maison où il conduisit sa pieuse épouse le 9 septembre 1635.
Quelques mois plus tard, s'éteigpait au château Saint-Louis son protecteur Champlain,
le représentant de la grande Compagnie qui l'avait envoyé au Canada. On ne peut lire sans attendrissement les quelques lignes que le P. Le Jeime consacrait dans sa Relation au pieux fondateur de Québec, le père de la patrie canadienne :
((Le 25 décembre (1635), dit-il, jour de la naissance de notre Sauveur en terre, M. de Champlain, notre gouverneur, prit une nouvelle 'naissance au ciel ; du moins nous pouvons dire que sa mort a été remplie de bénédictions. Je crois que Dieu lui a fait cette faveur en considération des* biens qu'il a procurés à la Nouvelle-France, oti nous espérons qu'un jour Dieu sera aimé et servi de nos Français, con^u et adoré de nos sauvages.
((Il est vrai qu'il avait vécu dans une grande justice et équité, dans une fidélité parfaite envers son roi et envers Messieurs de la Compagnie ; mais à la mort il perfectionna ses vertus avec des sentiments de piété si grands qu'il nous étonna tous.
(( Que ses yeux jetèrent de larmes I Que ses affections pour le service de Dieu s'échauffèrent ! Quel amour n'avait-il pas pour les familles d'ici, disant qu'il les fallait secourir puis-
samment, pour le bien du pays, et les soulager autant que Ton pourrait, en ces nouveaux commencemepts, et qu'il le ferait lui-même si Dieu lui rendait la santé ! ))
Le P. Le Jeune ajoutait :
« Il ne fut pas surpris dans les comptes qu'il devait rendre à Dieu : il avait préparé de longue main une confession générale de toute sa vie, et il la fit avec une grande douleur au P. Charles Lalemant, qu'il honorait de son amitié. Le Père le secourut en toute sa maladie, qui fut de deux mois et demi, ne l'abandonpiant point jusqu'à la mort. ...»
Les restes mortels de Champlain furent inhumés d'abord dans l'église de Notre-Damede-Recouvrance. Mais dès Tannée suivante M.
de Montmagny, voulant honorer la mémoire de son illustre prédécesseur, lui fit creuser en dehors de l'église un sépulcre particulier, et construire au-dessus de ce sépulcre un monument funéraire, que l'on appelait généralement la chapelle de M. le gouverneur, ou bien encore la chapelle Champlain. Cette chapelle était tout près de Notre-Dame-de-Recouvrance, tout près aussi du presbytère, qui fut bâti en 1635 : et malheureusement les trois édifices, construits
en <( bois onctueux de sapin )) , devinrent la proie des flammes en 1640 :
• <( Le feu, écrit le P. Le Jeune, se mit en notre maison de Québec, qu'il a réduite en poudre, et la chapelle de M. le gouverneur, et l'église publique : tout a été consumé ^'\ ))
La mort de Champlain ne dérangea en rien la carrière de Bourdon. Il continua, sous l'administration de M. de Châteaufort et celle de M. de Montmagny, à être <( l'ingénieur de M. le gouverneur. » On avait commencé sous 13 direction la reconstruction en pierre du château Saint-Louis et l'érection d'une redoute sur le quai de la Basse- Ville : ces travaux s'achevèrent. Le presbytère de Notre-Dame-de-Recouvrance était terminé -dans l'automne de 1635, et les classes des Jésuites y furent inaugurées, en attendant la construction de leur gra^nd collège.
Bourdon avait commencé, du vivant de Champlain et avec son concours, à tracer les grandes lignes du plan de Québec : le travail se continua ; et le P. Le Jeune écrivait dans l'été de 1636 :
(i) Rel des les., 1640, p. 50.
(( On a tiré les alignements d'une ville^ afin que tout ce qu'on bâtira dorénavant soit en bon ordre.... ))
Pendant que notre ingénieur se consacre ainsi aux travaux publics pour lesquels il a été envoyé au Canada, son ami M. de Saint-Sauveur s'occupe de ses intérêts et continue les* défrichements du coteau Sainte-Geneviève.
De nombreux colons arrivent de France dans les années 1635 ^^ 1636 : quelques-uns se dirigent vers les terres de M. Giffard, à Beauport ; d'autres se rendent plus loin, à la Longue-Pointe, comme on désignait à cette époque l'Ange-Gardien ; d'autres enfin vont se grouper, sur le coteau Sainte-Geneviève, autour du manoir de Jean Bourdon, ou plutôt à sa suite, en venant vers la ville.
Au printemps de 1636, surtout, quelle belle colonie normande aborde sur nos rivages l Ce ne sont pas seulement des individus détachés et isolés, ce sont des familles entières qui débarquent à Québec : et quelles familles !
Deux d'entre elles, à elles seules', forment quarante personnes : les familles des deux frères Le Gardeur, Pierre Le Gardeur de Repentigny, et Charles Le Gardeur de Tilly ; deux familles
nobles : leur ancêtre, Jean Le Gardeur, sieur de Croisilles, a été anobli par lettres royales données à Dijon en mai 1510.
Les deux frères Le Gardeur appartiennent à la paroisse de Saint-Sauveur de Thury, en Normandie, et ils amènent avec eux leur mère, Catherine de Cordé, vé(nérable septuagénaire, qui n'a pas craint de s'expatrier pour partager dans la Nouvelle-France le sort de ses enfants et de ses petits-enfants.
Ah, quel bonheur pour ces nobles Français, pour ces pieux chrétiens, de retrouver au Canada leur curé, qu'ils n'ont pas vu depuis deux ans ! et pour M. de Saint-Sauveur, quelle joie de revoir ces familles auxquelles il est resté si attaché !
Les Le Gardeur sont appelés à jouer un rôle important dans la Nouvelle-Fraaice ; comme Bourdon, ils sont de ceux qui appartiennent tout naturellement à la classe dirigeante d'un pays.
Ce sont d'ailleurs des hommes honorables,
des chrétiens convaincus* et pratiquants. La
Mère de l'Incarnation parlant un jour de l'aî^
né, M. de Rq)entigny :
« C'est un homme d'une vertu bien épurée, (s)
écrit-elle. Sa maison, qui est proche de la nôtre, est réglée comme une maison religieuse. Ses deux filles sont nos pensionnaires : ce sont de jeunes demoiselles qui ont sucé la vertu avec le lait de leur mère, qui est une âme des plus pures que j'aie jamais connues ))
Avec les Le Gardeur est passé dans la Nouvelle-France leur beau-frère, Jacques Le Neuf de la Poterie, im autre Normand, de la ville de Caen. Lui aussi est venu avec sa fa- . mille : les trois familles forment quarante-cinq personnes.
Le P. Le Jeune ne peut contenir son admiration, à la vue du mouvement qui règne à Québec dans Tété de 1636 :
(( Les habitants de la Nouvelle-France, ditil, se sont multipliés au delà de nos espérances... Nous voyons tous les jours aborder bon nombre de très honorables personnes qui se viennent jeter dans nos grands bois, comme dans leseim de la paix, pour vivre ici avec plus de piété, plus de franchise et plus de liberté. . . Québec me semble un autre pays ; il n'est plus ce petit coin caché au bout du monde, où l'on ne voyait que quelques masures. . . : »
Enchanté lui-même à la vue des merveilles
de défrichements qui couronnent le coteau Sainte-Geneviève, M. dé Montmàgny confirme Jean Bourdon dans la possession de son fief, en 1637 ; il l'agrandit même à deux ou trois reprises. Les gouverneurs qui viennent après lui suivent son exemple : de sorte qu'en 1677, le fief Saint- Jean, (( prolongé jusqu'à la rivière Saint-Charles )), comprend (( cent trente-trois arpents de terre plus ou moins, dont la plus grande partie en valeur, tant en terres labourables que prairies et pacages ^'\ »
Bourdon a pris sa terre en roture, comme une simple terre ordinaire : elle ne sera érigée en fief qu'en 1661. Mais sans être seigneur, il est regardé comme tel par les habitants du coteau Sainte-Geneviève ; il jouit parmi eux d'une grande considération : et nous voyons que dès 1636 qn l'appelle généralement <( Monsieur dé Saint- Jean ^^^ ».
Son nom se donnera tout naturellement à la grande rue, qui est encore à peine ébauchée, et ne sera verbalisée qu'en 1667, pour aller à la
(i) Vente par Jean-François Bourdon à Chartes Bazîre de la moitié indivise de la terre nommée Saint- Jean, à la côte Sainte-Geneviève, 28 août 1677.
(2) Relations des Jésuites, 1636, p. 24.
ville ; et ce nom s'étendra plus tard au quartier et à la paroisse Saint- Jean-Baptiste.
Le sentier qui conduit à la Grande- Allée se trouve sur sa propriété ; il y laiçse volontiers passer ses voisins, les habitants du coteau, en général : et Ton s'habitue bientôt à l'appeler (( la route Bourdon, »
On représente à notre brave Rouennais les dangers auxquels il est exposé de la part des Iroquois, à la distance où il est du fort Saint- Louis : (( Eh bien, si je suis attaqué, je me défendrai, )) s'écrie-t-il. Et il n'hésite pas à élever à ses frais im fort sur la cime du coteau Sainte-Geneviève. Plus tard, il en construira un autre sur le fief Saint-François qui lui sera également concédé.
C'étaient de simples constructions en bois, probablement de hautes palissades, solides et bien charpentées, où les colons pouvaient aller se réfugier, en cas d'irruptions iroquoises : le gouverneur y envoyait, au besoin, quelques soldats ^^K Elles furent une grande protection pour Québec et les lieux avoisinants.
Il manque encore deux choses aux habi-
(i) Journal des Jés., pp. 245, 258.
tants de la côte Sainte-Geneviève : une chapelle et un moulin à farine. Bourdon se propose de construire Tun et l'autre. Mais comme il n'est pas seigneur, il ne peut bâtir le moulin sans la permission du gouverneur, qu'il n'obtiendra qu'en. 1652.
La chapelle sera construite en 1650. En attendant, M. de Saint-Sauveur va dire la messe aussi souvent que possible à l'église paroissiale, c'est-à-dire, à Notre-Dame de Recouvrance de Québec. Les dimanches et fêtes, la petite colonie de Saint- Jean l'y accompagne, et le pieux abbé donne son concours aux Jésuites pour rehausser l'éclat des cérémonies.
Il avait une belle voix de baryton et savait très bien le plain-chant. C'est à lui qu'était toujours réservé le chant de la Passion (la partie de l'évangéliste), celui de VBxultetj celui • des litanies*. C'est lui qui dirigeait et (( soutenait le chant )) dans les offices paroissiaux, et surtout dans les processions. Il mettait beaucoup de dignité et d'exactitude dans l'accomplissement des cérémonies, et le P. Lalemant aimait à l'avoir pour assistant lorsqu'il remplissait quelques fonctions ecclésiastiques : <( M. de
Saint-Sauveur m'assista toujours bien, » dit-il quelque part ^*\
L'église de Notre-Dame de Recouvrance devint bientôt insuffisante pour la population : il fallut l'agrandir de moitié :
« Malgré cela, écrit le P. Le Jeune, les jours de fêtes, les deux premières messes qui se disent à Québec sont si fréquentées, que cette grande chapelle, ou cette petite église, se voit remplie usque ad cornu altaris, d'un bout à l'autre. Le service se fait avec solennité. Outre les messes basses, on en chante une, tous les dimanches ; on y fait l'eau bénite et l'on y donne le pain bénit. . . Je confesse ingénument que mon cœur s'attendrit la première fois que j'assistai à ce divin service, voys^nt nos Français si réjouis, d'entendre chanter les louanges de Dieu au milieu d'un peuple barbare. . . Il me semblait qu'une église bien réglée, où Dieu est servi avec amour et respect, avait traversé la mer, ou que je me trouvais tout d'un coup dans notre France, après avoir passé quelques* années au pays des Sauvages ...»
Ce n'est pas que tout fût parfait parmi les
(i) Journal des Jésuites,
habitants du Canada. Malgré le soin avec lequel se faisait le recrutement de la colqtiîë, il s'y glissait quelquefois des hommes vicieux, il y &vait des défaillances. Mais les ordonilances du pays étaient sévères, et on lès faisait observer :
(( Le 29 décembre 1635, dit le P. Le Jeune, furent mises à un pilier, devant l'église, des affiches portant défense, sous certaines peines, de blasphémer, de à'eriivrer, de perdre la messe et le service divin les jours de fêtes. En suite de quoi, un carcan fut attaché au même pilier, puis le 6 janvier, on y mit en effet un ivrogne et blasphémateur. Le 22 janvier, un de nos habitants fut condamné à cinquante livres d'amende, pour avoir fait enivrer quelques sauvages... Les meilleures lois du monde, ajoute le P. Le Jeune, ne valent rien, si on- ne lès fait garder.... »
Mais en général quel magnifique tableau présentait à cette époque la colonie de la Nouvelle-France ! Quels exemples ravissatits de piété, de dévouement et de zèle ! Qui ne se serait senti porté aU bieri, en voyant le gouverneur, M. de Montmagny, et le premier commis des Cent- Associés, M. Gand, assister tous les dimanches, rion seulement à la messe et aux vêpres, mais au catéchisme, afim d^engager par
leur présence tous les Français et Sauvages à en profiter eux-mêmes ? Qui n'aurait été ému jusqu'aux larmes, en voyant les premières dames de la colonie, Mme Giflfard, par exemple, exercer envers les indigènes des actes de charité vraiment héroïques ?
(( Le 8 novembre 1634, dit le P. Le Jeune, M. Giffard baptisa un enfant sauvage, âgé de six mois, le croyant si près de la mort qu'on n'aurait pu tious appeler : il survécut quelque temps. Sa femme allaitait ce pauvre petit, et en avait soin comme s'il eût été son propre enfant. Une nuit, elle s'éveilla, remplie d'étonnement et de joie, et dit à son mari qu'elle croyait que ce petit ange était passé au ciel. — Non, repart-il, je viens de le voir ; il vit encore. — Je vous supplie, réplique-t-elle, d'y regarder encore une fois : je ne puis croire qu'il ne soit mort, car je viens de voir dans mon sommeil une grande troupe d'anges qui le venaient quérir. — Ils le visitent donc, en effet, et le trouvent trépassé, tout joyeux d'avoir aidé à mettre au ciel une âme qui bénira Dieu durant toute l'éternité. ))
Sur le coteau Sainte-Geneviève, on voyait en permanence de pareils exemples* de dévouement à l'égard des sauvages. Guillaume Hu-
bou, l'un des plus anciens citoyens de la colonie, :est allé s'y fixer à la suite de Bourdon et de M. de Saint-Sauveur. A la demande des Pères Jésuites, sa femme, — Marie RoUet, veuve de Louis Hébert, le premier colon canadien — consent à recevoir daps sa maison un certain nombre de filles sauvages, auxquelles elle prodigue tous les soins que peut inspirer la charité chrétienne ^'\ On sait dans quelle malpropreté répugnante vivaient habituellement ces pauvres enfants des bois : Mme Hubou n'hésite pas cependant à s'en charger, et à leur donner la nourriture, le logement et l'entretien comme à ses propres enfants, inaugurant ainsi l'œuvre magnifique que continuera bientôt la Vénérable Marie de l'Incarnation dans son célèbre pensionnat ou séminaire sauvage.
Certes, l'on admire, et avec raison, la charité héroïque que pratiqua cette sainte religieuse dans son établissement. Mais le pensionnat sauvage du coteau Sainte-Geneviève était-il moins admirable parce qu'il était dirigé -par une dame de qualité, au milieu des soucis -et des embarras du siècle ?
(i) Rel, des Jés., 1636, p. 35-
Jean Bourdcwi ne le cédait à aucun de ses compatriotes pour l'esprit vraiment religieux : et ses belles qualités normandes, « la sûreté de ses relations, la douceur de son commerce », le rendaient cher à tout le monde. Il fut toujours en excellents termes avec les Pères de la Compagnie de Jésus, comme plus tard avec Mgr de i^aval.
S'agit-il, par exemple, de prêter son concours à quelque solennité publique ? Jamais 1? bonne volonté de Bourdon, ni son habileté ne sont en défaut. Les Jésuites, dans leur zèle pour le bien du Canada, ont mis de nouveau la colonie sous la protection de saint Joseph, que les premiers missionnaires, les Récollets, ont déjà, dès 1624, dans une assemblée convoquée à cet effet ^'\ proclamé le premier patron de la Nouvelle-France ; ils veulent, à cette occasion, célébrer sa fête avec beaucoup d'éclat, et s'adressent à Bourdon. Il accourt aussitôt ; et, de concert avec son ami Jacques Gourdeau de Beaulieu, il organise un magnifique feu d'artifice pour la veille de la Saint- Joseph. Le P. Le Jeune nous assure qu'il n'en avait jamais vu de
(i) Chrétien Leclerc, Premier établissement de la Foi dans la Nouvelle- France, t. I, p. 387.
plus beau en France ; puis il ajoute, dans son sîyle à la fois si naïf et si charmant :
« D'un côté, on avait dressé un pan, sur lequel paraissait le nom de Saint Joseph en lumières ; au-dessus de ce nom sacré, brillaient quantité de chandelles à feu, d'où partirent dixhuit ou vingt petits serpenteaux, qui firent merveille. On avait mis derrière cette première invention quatorze grosses fusées, qu'on fit enlever les unes après les autres, au grand étonnement des Français, et surtout des Sauvages, qui n'avaient jamais rien vu de semblable : ils admiraient la pluie d'or, ou de feu, et les étoiles qui retombaient de fort haut ...
((Assez proche de là, on avait dressé un petit château, fort bien proportionné et enrichi de diverses couleurs ; il était flanqué de quatre tourelles remplies de chandelles à feu, qui faisaient voir par leur clarté toute cette petite batterie à découvert. Il y avait à l'entour de cette machine seize grosses lances à feu, revêtues de saucissons. Aux quatre coins d'icelle, on voyait quatre roues mouvantes, et une autre plus grande au-dessus du château, qui tournait à l'entour d'une croix à feu, éclairée de quantité de chandelles ardentes qui la faisaient paraître comme
toute couverte de diamants. De plus on avait mis à Tentour de cette forteresse, en égale distance, quatre grosses trompes, d'où Ton vit sauter treize douzaines de serpenteaux, sortant six à six avec une juste distance, et quatre douzaines de fusées, qui se devaient enlever douze à la fois. . . ))
Ce que le P. Le Jeune ne décrit pas ici, c'est la scène pleine de grandeur où se déployait ce spectacle : ce promontoire escarpé de Québec, d'où Tœil embrasse un des plus beaux panoramas du monde, se dressant fièrement au conlluent de la rivière Saint-Charles et du grand fleuve Saint-Laurent, mais à cette époque de Tannée (i8 mars) paraissant comme emprisonné dans un immense cercle de glaces solides' ; ce vaste plateau, revêtu lui-même d'une épaisse couche de neige, sur laquelle l'éclat des feux produit mille effets fantastiques, et se projettent comme des spectres bizarres les costumes étranges et pittoresques des Sauvages ; audessus de ce plateau, comme un immense pavillon, le sombre voile de nos nuits de mars, sur lequel, comme sur le fond d'une chambre obscure, les fusées reproduisent les plus délicieuses arabesques ; le grand calme de la nuit tombante.
troublé de temps en temps par la voix majestueuse du canon du Fort et par les cris aigus des sauvages qui ne peuvent contenir leur admiration.
Le feu d'artifice du i8 mars 1637, sur la colline de Québec, eut un succès indescriptible, et remplit d'enthousiasme les Français de la colonie, aussi bien que les pauvres indigènes accourus de bien loin pour jouir du spectacle.
Ce succès était dû en grande partie à l'art et au talent de Jean Bourdon. Les Pères Jésuites, enchantés de l'éclat qu'il avait su donner à la fête de saint Joseph, firent graver la représentation des ouvrages qu'il avait préparés pour la circonstance, et la gravure fut imprimée dans la Relation publiée à Rouen, sa ville natale, en