QUEBEC EN
A la Basse- Ville. — Le Château Saint-Louis. — A N.-D.des-Anges. — La saison de la Traite. — L'arrivée des vaisseaux français. — Travaux en perspective. — Sur le coteau Sainte-Geneviève. — Mariage de Jean Bourdon. — Le manoir de Beauport. — Une réflexion*
T A ville de Québec, fondée en 1608, était encore peu de chose lorsque Bourdon et Tabbé de Saint-Sauveur y arrivèrent : Toccupation anglaise, de 1629 à 1632, Tavait quasi eiouffée dans son berceau. L'habitation de Champlain et ses différents corps de logis, le magasin et ses dépendances, la chapelle de Québec, bâtie en 161 5 au fond de Tanse du Cul-de- Sac, et desservie par les Récollets jusqu'en 1 629, tout avait été réduit en cendres ; et Ton ne voyait plu», suivant l'expression du P. Le J^une, (( que des murailles de pierres toutes bouleversées. )) Il ne restait debout à la Basse-
Ville qu'une vieille masure sur le quai, et quelques misérables baraques, le long du rivage, IKDur recevoir temporairement les nouveaux colons, à leur arrivée à Québec.
Un sentier gravissait la colline et débouchait à la Haute- Ville sur une place assez vaste, où s'élevait la nouvelle église paroissiale, dont le portail faisait face au fort Saint-Louis.
Champlain avait fait vœu de construire à Québec une chapelle en l'honneur de la sainte Vierge, si le Canada était rendu à la France. Revenu au pays çn 1633, il se hâta d'accomplir :ion vœu, aux frais de la Compagnie des Cent- Associés, dont il était le représentant, et l'on donna à l'église le nom de Notre-Dame-de-Recouvrance. Elle était dans l'alignement de la rue La Fabrique, faisant angle, par conséquent, avec la position de la cathédrale actuelle.
Le fort ou château S^int-Louis, résidence du gouverneur, dominait la falaise. C'était d'abord une simple construction en bois, qui datait de 1620. Mais en 1626, Champlain l'avait fait raser complètement, puis reconstruire, sur des bases plus larges, « en fascines, terres, gazons et bois, avec deux petits demi-bastions bien flanqués. )) L'édifice était de bon style et ne
manquait pas de solidité : Champlain en était content :
(( Ce sont, disait-il, de très bonnes forteresses, en attendant le jour qu'on les fasse revêtir de pierres à chaux et à sable ^^\ ))
La Compagnie des Cent- Associés venait de décider de reconstruire en pierre le château Saint-Louis.
Non loin de la résidence du gouverneur se trouvait la maison des Cent-Associés, c'està-dire, la maison seigneuriale de la Nouvelle- France ; et à côté du terrain de Téglise, à l'endroit où s'élèvent aujourd'hui les bâtiments du Séminaire et de l'Université, le logis et la ferme de Guillaume Couillard, gendre de Louis Hébert, le premier colon canadien ; puis làbas, dans la vallée de la rivière Saint-Charles, l'humble monastère de Notre-Dame des Anges, où résidaient autrefois les religieux de saint François, et à quelque distance, « à deux cents pas de la rivière ^^\ )) le couvent des Jésuites.
Les défrichements qu'ils y avaient faits, et d'où il tiraient déjà une partie de leur subsis-
(i) Œuvres de Champlain, pag. inférieure, p. iiii. (2) Rel des Jés,, 1633, p. 14,
tance, formaient comme une oasis au milieu de
l'immense forêt qui recouvrait encore non seulement remplacement de Québec, mais le pays tout entier ; et le P. Le Jeune écrivant la première relation qu'il devait envoyer en France, la datait (( du milieu d'un bois de plus de huit cents lieues d'étendue, à Kébec, le 28 août 1632. ))
Les Jésuites n'avaient pas encore de résidence à la Haute- Ville : le premier presbytère ne fut bâti qu'en 1635 ; mais ils allaient régulièrement les dimanches et fêtes faire l'office paroissial à Notre-Dame-de-Recouvrance, puis revenaient à leur couvent, où ne cessaient d'affluer quantité de sauvages, comme aussi beaucoup de Français : Notre-Dame-des-Anges était à cette époque la place favorite de Québec.
Champlain s'y rendit lui-même quelques jours après son retour au Canada :
(( Il vint, dit le P. Le Jeune, entendre la messe en notre petite chapelle, et nous le retînmes à dîner. Par bonheur, notre domestique sauvage nous avait apporté un petit morceau d'ours. Nous lui 0ti présentâmes. En ayant goûté, il se mit à rire : « Si Ton savait (( en France, dit-il, que nous mangeons de
« Tours, oh se détournerait pour ne pas respi- « rer notre haleine ; et cependant vous voyez (( combien la chair en est bonne et délicate. ))
II descendit de nouveau à Notre-Dame-des Anges le jour de la Saint-Ignace (31 juillet), (( pour gagner les indulgences, » accorripagné, cette fois, des* capitaines des cinq ou six vaisseaux qui étaient mouillés dans le port. Les Jésuites le retinrent encore à dîner, ainsi que ses braves et distingués compagnons.
C'était justement l'époque de la traite annuelle des castors ; et des centaines de canots sauvages, chargés de pelleteries ou de marchandises reçues en échange au comptoir français, sillonnaient en tous sens la rade de Québec et Testuaire de la rivière Saint-Charles. Quel mouvement et quelle activité ! Quel curieux spectacle que celui de tous* ces sauvages hurons et algonquins, aux allures étranges, aux costumes bizarres et variés, répandus en si grand nombre autour de Québec, gesticulant, essayant de se faire comprendre des Français, et réveillant par leurs chants et leurs cris aigus les échos de nos bois ! La traite de Teau-de-vie ne les avait pas encore gâtés complètement. Il régnait parmi eux beaucoup d'entrain et de bonne
humeur ; et, à Toccasion de la Saint-Ignace, ils avaient envahi avec un sans-gène tout particulier le petit domaine des Jésuites.
Leur respect traditionnel des lois de l'hospitalité ne leur avait pas permis, cependant, de forcer les portes de la salle à dîner où se trouvait Champlain ; mais quelques-uns d'entre eux ne pouvaient s'empêcher de risquer un œil à travers les fenêtres, et (( Champlain, dit le P. Le Jeune, prenait plaisir à les voir dans leur posture d'extase et d'admiration. Il leur donnait quelques morceaux d^écorce de citron :
(( Ah, que c'est bon ! » s'écriaient ces pauvres sauvages. Ils lui demandaient alors ce que c'était : « C'est de l'écorce des citrouilles de France, )) leur répondait Champlain. Et ils se disaient les uns aux autres que nos citrouilles étaient admirables. ))
Une autre époque intéressante pour la colonie de Québec, c'était celle de l'arrivée des vaisseaux français. Sitôt qu'un navire était signalé dans la rade, les Jésuites en étaient avertis, ordinairement par le gouverneur : une couple d'entre eux sautaient alors dans un canot d'écorce, avec un domestique, et filaient à la Basse- Ville pour souhaiter la bienvenue à leurs
compatriotes, et spécialement aux confrères qu'ils attendaient.
Quelle ne dut pas être leur joie, lorsqu'ils virent descendre à terre, au printemps de 1634, le P. Jérôme Lalemant et le Frère Liégeois ^^^ qui venaient d'arriver sur le navire du capitaine Bontemps ! Quelques jours plus tard, lé vaisseau du capitaine de Nesle amenait à Québec Robert Giffard et sa famille, ainsi que sa petite colonie percheronne ; et enfin le jour de la Saint- Jean-Baptiste, arriva le P. Buteux sur le navire du capitaine de Lormel.
Bourdon et M. de Saint-Sauveur n'arrivèrent à Québec que le 8 août. Ils n'eurent rien de plus pressé que de gravir la colline, de jeter un coup d'œil sur le panorama grandiose qui se déployait devant eux, puis d'entrer dans l'église de Notre-Dame-de-Recouvrance pour remercier Dieu de l'heureuse issue de leur voyage. Ils allèrent ensuite rendre leurs hommages à
(i) L'un des Frères Jésuites les plus méritants qui aient demeuré au Canada : *I1 paraît par nos mémoires, dit le Journal, qu'il fut considéré des gouverneurs de son temps, et que nos Pèies avaient en lui une confiance particulière. * Il fut massacré par les Iroquois à Sillery, le 29 mai 1655.
Champlain, le fondateur et le gouverneur de la colonie, puis aux Révérends Pères Jésuites.
Il s'était fait beaucoup de besogne durant le mois qui venait de s'écouler. M. de Laviolette, sur les ordres de Champlain, était allé établir un poste aux Trois-Rivières, et la nouvelle habitation française, — ^la future ville des Trois- Rivières — se dressait fièrement (( sur une plate-forme naturelle », d'où l'on avait une vue magnifique sur le grand fleuve. A mi-chemin entre Québec et ce nouveau poste, sur l'îlet de Richelieu, en face de Sainte-Croix, Champlain avait fait ériger une redoute et dresser quelques batteries pour protéger les voyageurs contre les attaques perfides des Iroquois. Puis les Pères Jésuites s'étaient décidés à reprendre la mission du pays des Hurons, et les PP. de Brébœuf , Daniel et Davost venaient de se mettre en route pour cette contrée lointaine, en compagnie du brave Nicolet et de plusieurs autres Français,
Mais à Québec même, berceau de la colonie, que de travaux en perspective ! Il s'agissait de reconstruire en pierre le château Saint- Louis, et de bâtir pour les Jésuites un presby^ tère près de Notre-Dame-de-Recouvrance. Il s'agissait également d'ériger une redoute, avec
— saune forte batterie, sur le quai de la Basse- Ville, On allait bientôt commencer à Sillery de vastes Imtîments pour une mission sédentaire de sauvages, et jeter en même temps à Québec les fondations du collège des Jésuites, pour lequel le marquis de Gamache avait légué une somme considérable. Deux communautés religieuses allaient venir se fixer à Québec, les Ursulines pour l'instruction des filles, les Hospitalières de Dieppe pour le soin des malades : il fallait fixer et délimiter les terraijns qui leur étaient concédés, ainsi que l'emplacement du collège des* Jésuites, il fallait préparer les plans des nouvelles constructions, dresser celui de la cité de Québec elle-même. Il fallait tailler des seigneuries dans le vaste domaine de la Compagnie des Cent- Associés, diviser les propriétés, assigner à chacun ses limites. D'immenses horizons s'ouvraient à l'activité et aux espérances de Jean Bourdon, qui, en sa qualité d'ingénieur et arpenteur de la Compagnie du Canada, était appelé à prendre part à tous ces travaux.
En attendant, le jeuine homme, à l'exemple de Robert Giffard, va choisir lui-même le lieu de sa résidence dans les environs de Québec.
Il prend le seul chemin qui existe encore, la
Grande- Allée, qui conduit au Cap Rouge, et se rend jusqu'à un sentier qui descend le coteau Sainte-Geneviève. La terre qui avoisine ce sentier est encore (( toute en bois, )) et n'est occupée par personne : avec l'agrément de Champlain, Bourdon en prend possession.
• Ce n'est pas un fief qu'il prétend occuper, c'est une simple terre en roture, sujette aux charges et censives ordinaires, redevable d'un denier de cens par arpent, chaque année, au Domaine du Roi.
Cette terre d'environ cinquante arpents en superficie commence à douze toises de la Grande Allée et s'étend jusqu'à l'escarpement de la colline. Elle est bornée au nord-est par celle de Pierre de la Porte ^^\
Bourdon s'occupe immédiatement de la faire défricher et mettre en valeur. Il prend avec lui quelques-uns de ses compatriotes normands et les emmène travailler sur son nouveau domaine. Le coteau Sainte-Geneviève est encore revêtu d'une épaisse forêt ; mais les arbres séculaires s'inclinent sous la hache de ces intrépides bûcherons, et la terre se dégage
(i) Tenure seigneuriale, p. 351.
de son lourd manteau. Plus d'obstacles aux rayons du soleil, qui viennent désormais' caresser amoureusement le sol vierge.
Une grande croix s'élève bientôt au milieu de la clairière : précurseur naturel de l'église que l'on y verra dans un avenir prochain.
Obligé de s'occuper de la reconstruction du Fort Saint-Louis et des travaux à faire pour la redoute de la Basse- Ville, Bourdon confie à son ami l'abbé de Saint-Sauveur la surveillance de ses défrichements. Les annales de l'Hôtel-Dieu nous représentent en effet ce digne prêtre s'employant tout entier, dès son arrivée à Québec, à la colonisation du coteau Sainte- Geneviève, et continuant ainsi au Canada l'œuvre admirable des ancieps moines des Gaules et de la Germanie. Devancier de tant de mis^ sionnaires canadiens qui ouvriront le pays à la culture et à la civilisation, il dirige lui-même dans' leurs travaux les ouvriers de son ami Bourdon, fait abattre les arbres de la forêt, met le feu dans les taillis, arrache les souches et les racines, fait piocher et remuer la terre, et la prépare à recevoir la semence.
Le coteau Sainte-Geneviève ressemble à une ruche d'abeilles dqnt toutes les ouvrières
rivalisent d'industrie et d'activité. Le bon curé de Saint-Sauveur encourage son monde par son exemple et par ses paroles :
^ Travaillez, prenez de la peine :
C'est le fonds qui manque le moins. ^
Au printemps de 1635, un modeste et confortable logement surgit au milieu de la clairière du coteau ; et le 9 septembre Bourdon y conduit la future compagne de sa vie, Jacqueline Potel, qu'il vient d'épouser à Notre-Damede-Recouvrance, l'uiie des deux filles, probablement, qui sont venues au Canada deux ans auparavant en même temps que Champlain et les Pères Masse et de Brébœuf. C'est le P. Le Jeune qui, exerçant les fonctions de curé de Québec, célèbre son mariage ; et il a pour témoins Guillaume Hubou, l'un des braves pionniers de la côte Sainte-Geneviève, et Noël Juchereau, commis général de la Compagnie des Cent-Associés.
L'habitation de Bourdon occupe une position élevée et superbe, justement appelée Belvédère, qui commande la vallée de la rivière Saint-Charles. L'œil y distingue parfaitement, sur la colline de Beauport, le nouvel établisse-
ment de Robert Giffard, son petit manoir seigneurial, et la croix qui y fut plantée solennellement Tannée précédente, le 25 juillet 1634, jour de la fête de Saint- Jacques le Majeur.
C'est quelque chose pour un jeune colon de ne pas se sentir trop isolé, et de pouvoir de temps en temps reposer sa vue sur un gai paysage, sur un village ami.
Il y aura désormais entre Jean Bourdon et Robert Giffard une noble émulation pour l'avancement de la colonie, et tout à la fois de l'amitié, une franche et sincère sympathie.
Nous ne savons pas quels furent les premiers succès de Bourdon comme agriculteur et ce que lui procurèrent les premières semences confiées à cette terre du coteau Sainte-Geneviève si bien arrosée par les sueurs de M. de Saint- Sauveur. Mais le P. Le Jeune nous apprend qu'à Beauport, au bout de deux ans de travail, Robert Giffard récoltait assez de blé pour nourrir vingt personnes : « et cependant, ajoute-til, les sept ouvriers qu'il a employés à défricher ses terres ont été constamment divertis à beaucoup d'autres occupations. ))
Il ne faudrait pourtant pas s'abuser, en considérant ce magnifique résultat, sur la for-
tune de nos premiers colons canadiens. Ce qui faisait leur principale richesse, c'était de savoir se contenter de peu. En voulons-nous un exemple ? Nous le trouvons dans le Journal des Jésuites ; et il a trait à la famille de ce même Robert Giflfard dont nous venons de parler :
(( On donna à Mme Giflfard, écrit le P. Lalemant, de Tétofife noire de vieille soutane pour doubler des manches. »
C'est-à-dire que Ton récoltait beaucoup de blé, mais que les marchandises de France coûts ient cher ; et pour ne pas s'endetter, on savait tirer parti de tout, même des vieux habits que l'on s'oflfrait les uns aux autres sans trop de cérémonie. Voilà l'humble condition où se trouvait, après dix ans de séjour au Canada, cette noble dame Giflfard, l'ancêtre de plusieurs de nos meilleures familles canadiennes*.
Ah, qu'il est bon de se rappeler ses modestes origines, et, dans la prospérité, de savoir se dire à soi-même, comme faisait l'empereur d'Autriche, François ler, en regardant le vieux château de Habsbourg, berceau de sa famille : <( Nous avons commencé bien petitement ! ))