UNE MISSION DIPLOMATIQUE AUX CINQ-CANTONS
Une carte de la côte Beaupré. — ^Le fort Richelieu. — Couture, Goupil et le F. Jogues, prisonniers des Iroquois. — Martyre de Goupil. — Fuite du P. Jogues. — Couture, adopté par une famille iroquoise. — ^Le Traité des Trois-Rivières. — ^Ambassade du P. Jogues et de Bourdon chez les Iroquois. — ^Retour à Québec. — Une lettre du P. Jogues. — Martjrre du P. Jogues et de Lalande. — Bourdon passe en France.
1^ ous avons un peu perdu de vue Jean Bourdon, pendant que nous nous occupions de M. de Saint-Sauveur comme chapelain de THôtel-Dieu. Mais les visites de ce bon prêtre sur la côte Beaupré nous ramènent tout naturellement à sQn ami. Nul doute, en effet, que le missionnaire et Tarpenteur n'aient bien souvent parcouru le pays ensemble.
On a une carte de la côte Beaupré, depuis Québec jusqu'au cap Tourmente, y compris
rîle d'Orléans ^'\ Elle porte la date de 1641, et la signature de Jean Bourdon : et elle nous montre que ce brave Normand connaissait parfaitement dans tous leurs replis ces localités si intéressantes qui s'échelonnent depuis Québec, jusqu'à la (( vieille habitation )) de Champlain, à l'endroit où est aujourd'hui (( la Petite-Ferme ))- de Saint- Joachim, et où l'on admirait (( ces* belles prairies )) naturelles dont parle le P. Le Jeune ^^\ L'île d'Orléans, stu" cette carte, apparaît encore vierge d'habitations ; mais les concessions territoriales faites* sur la côte Beaupré y sont indiquées exactement avec les noms de chaque propriétaire. C'est Bourdon qui présida sans doute à l'arpentage de ces propriétés, comme de toutes celles de la colonie de Québec : il était l'arpenteur de l'époque ; les contestations au sujet des terrains ne se décidaient pas ordinairement sans lui : s'il était absent, on attendait son retour ^3).
On peut affirmer aussi, d'après les vieilles chroniques, que Bourdon présida à la plu-
(i) Elle se trouve à la fin du premier vol. du Dictionnaire généalogique de Mgr Tanguay.
(2) Rel des Jés,, 1637, p. 12.
(3) Journal des Jés,, p. 54.
part des travaux publics de Tépoque. Il dut prendre part à la construction du fort Richelieu, qui fut bâti, à Tembouchure de la rivière des Iroquois, Tannée même de la mort (1642) du grand Ministre dont il portait le nom.
La rivière des Iroquois, appelée aujourd'hui Richelieu, ou Sorel, était le chemin que suivaient ordinairement ces sauvages pour sortir de leur pays et venir dévaster les habitations françaises du Saint-Laurent. M. de Montmagny ayant reçu de France une recrue de soldats, résolut d'en profiter pour faire construire? par ces militaires un fort à l'entrée de la rivière,/ afin d'arrêter au passage les barbares furieux qui faisaient tajnt de mal à la colonie. Le fort Richelieu fut commencé dans les premiers^ jours d'août, et terminé le 15 septembre, jour de TExaltation de la sainte Croix ; et le pieux gouverneur fit élever près de là une grande croix, afin de mettre sous la protection divine cet endroit, témoin de tant d'horreurs, qui avait vu tant de Français surpris par les Iroquois, et tout récemment encore le P. Jogues* entraîné par eux en captivité.
Le nom du P. Jogues rappelle un des plus beaux épisodes de la carrière de Bourdon : sa
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mission diplomatique au pays des Iroquois, en compagnie du pieux missionnaire.
Voici ce qui amena cet événement important :
Nous venons de signaler les incursions des Iroquois, qui répandaient la terreur dans la colonie. Ces sauvages avaient voué une haine implacable à la nation huronne, et par contrecoup en voulaient aux Français, qui, dès le commencement, s'étaient faits les alliés des Hurons.
Les incursions des Iroquois dans la colonie prirent un caractère de plus en plus menaçant à partir de 1640. En 1642, le P. Jogues retournait au pays des Hurons, d'où il était descendu à Québec. Il était accompagné de deux jeunes Normands, René Goupil, chirurgien, et Guillaume Couture, interprète, ainsi que de plusieurs autres Français. Rendus à Sorel, ils sont assaillis par une bande d'Iroquois, jusque là cachés dans les halliers ou derrière les arbres. Les voilà tous séparés les uns des autres. Couture se défend avec intrépidité, terrasse ses* ennemis et prend la fuite. Mais tout-à-coup il songe au P. Jogues : (( Non, non, dit-il,- je n'abandonnerai pas ainsi mon bon père ; )) et
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avec une générosité vraiment héroïque, il se jette de nouveau parmi les Iroquois pour le délivrer ou périr avec lui.
On le saisit, on lui arrache les ongles^ on lui coupe un doigt, on lui fait mille cruautés ; avec le P. Jogues et Goupil, il est fait prisonnier par ces barbares, et tous les trois sont emmenés captifs.
Goupil était de la ville de Lisieux ; Couture, de Rouen. Le P. Jogues était natif d'Orléans, dont la cathédrale est dédiée à la sainte Croix.
Arrivés au pays des Iroquois, nos prisonmers eurent à subir toute espèce d'outrages.
Mais le sort de René Goupil fut bientôt scellé ;
(( Il avait coutume, dit la Relation, de caresser les petits enfants et de leur enseigner à faire le signe de la croix. Un vieillard s'étant aperçu qu'il avait formé ce signe sacré sur le front de son petit-fils, dit à un de ses neveux : (( Va-t-en tuer ce chien. » Et en eflfet le Sauvage, armé d'une hache, cassa la tête du pauvre Goupil, qui tomba, et prononça, en expirant, le nom de Jésus. ))
<( Ce jeune homme, écrit quelque part le P. Jogues, avait la pureté d'un ange. ))
(( C'était, dit un autre Père, un brave chirurgien, qui avait dédié sa vie, son cœur et sa main au service des pauvres sauvages. Il a demeuré quelques années à Sillery, où Todeur de ses vertus, notamment de son hiunilité et de sa charité, réjouit ejncore les* Français et les Sauvages qui l'ont connu. Quand on lui parla d aller aux Hurons, son cœur s'épanouit à la pensée des dangers qu'il allait courir pour son Maître. Il a donné sa vie pour son amour. »
Le P. Jogues était destiné, lui aussi, à mourir martyr, de la main des Iroquois, mais plus tard, et après* une carrière tellement mouvementée et remplie de péripéties de toutes sortes, qu'elle faisait dire à u;i de ses confrères : <( Il est plus aisé de mourir tout d'un coup que de mourir cent fois ^'\))
Après d'atroces* et d'interminables souffrances, le P. Jogues réussit à tromper la vigilance de ses bourreaux, monta sur un vaisseau qui allait à New- York, passa de là en France, st rendit au collège de Rennes, puis à Paris, où 'il fut présenté à là reine-mère Anne d'Autriche, et revint enfin (1644) au Canada, le pays de
(i) Rèl. des Jés., 1647, p. 31.
ses affections d'apôtre. Il fut envoyé par ses supérieurs à Montréal ; et longtemps après sa mort quelqu'un de cette ville écrivait : «Sa mémoire est encore vivante ; l'odeur de ses vertus récrée et conforte tous ceux qui ont eu le bonheur de le connaître et de converser avec lui. »
Par une bonne fortune inespérée, Guillaume Couture se vit adopter par une famille iroquoise, qui en prit tous les soins possibles. îl fut chez les Iroquois, grâce à la confiance qu'il sut leur inspirer, la providence de la colonie française. M. de Montmagny ayant résolu de conclure la paix avec eux, leur fait proposer son dessein par im capitaine de leur nation, prisonnier à Québec, auquel il rend la liberté. De bonne heure, au printemps de 1645, 1^ ^^^ quois, répondant avec empressement à cette avance, envoient au Canada une ambassade, et Couture l'accompagne. L'entrevue entre le ^uverneur et les envoyés iroquois a lieu, très solennellement aux Trois-Rivières le 12 juillet : les articles du traité de paix sont arrêtés de part et d'autre, et les ambassadeurs retournent dans leur pays pour les faire ratifier par le Conseil de leur nation.
Couture a été mis en liberté ; mais par dévouement pour la colonie, il retourne avec eux afin de mieux assurer la ratification du traité.
A Québec, on est si convaincu que la paix est assurée, que Vqa passe une résolution de Fabrique portant que la nouvelle église paroissiale en construction s'appellera Notre-Damede-la-Paix ^'\
Dès le mois de septembre, Guillaume Couture revient aux Trois- Rivières avec les ambassadeurs iroquois, et le traité de paix est définitivement, conclu. Dans la crainte, cependant, que les Iroquois, dont on a mille raisons de se défier, ne manquent à leurs promesses, il se décide avec ufi esprit de sacrifice incomparable, à retourner passer l'hiver chez eux, afin d'assister à leurs conseils, et de provoquer de sages résolutions. Puis, au printemps de 1646, il accompagne au Canada sept ambassadeurs iroquois, qui viennent confirmer de nouveau le traité de paix de l'année précédente.
C'est alors que M. de Montmagny se décide à envoyer à son tour une ambassade aux Cantons iroquois.
(i) Henri de Bernières, p. 143.
(( Le P. Jogues et le sieur Jean Bourdon, dit Tabbé Ferland, furent choisis pour remplir cette mission. . . Le P. Jogues consentit à retourner chez ses anciens bourreaux plutôt comme envoyé de Dieu que comme ambassadeur des hommes. A la pensée de revoir les lieux où il avait tant souffert, la nature se révolta ,en lui, comme il Tavoua ingénument à son supérieur ; mais ce premier mouvement réprimé, il se réjouit d'avoir été choisi pour ^oontinuer Tœuvre commencée pendant sa captivité. ))
Ecrivant à son supérieur, le P, Lalemant, pQur se mettre entièrement à \a\ disposition du gouverneur, il indiquait humblement quelles devaient être les qualités de celui qu'on lui donnerait pour compagnon, afin de mieux assurer le succès du voyage :
(( Il faudrait, disait-il, que celui qui viendra avec moi fût bon, vertueux, capable de conduite, courageux, et qu'il voulût endurer quelque chose pour Diçu, Il serait à propos, ajoutait-il, qu'il pût faire dps canots, afin que nous puissions aller et venir indépendamment des sauvages. ))
On dut faire plaisir au P. Jogues en lui adjoignant pour l'accompagner dans sa mission,
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l'un des citoyens les plus honorables et les plus habiles de toute la colonie :
(( Son compagnon, le sieur Jean Bourdon, dit l'abbé Ferland, était un homme énergique, plein de bon sens et de ressources, dévoué à son pays d'adoption, et toujours prêt à lui rendre service. Tour à tour ingénieur, arpenteur, légiste, soldat, ambassadeur, découvreur, conseiller. Bourdon se montra digne des fonctions qui lui furent confiées ; mais avant tout il était honnête homme et bon chrétien. »
(( Il montra d'autant plus de courage pour le bien public, écrit le P. Lalemant, qu'il abandonna sa famille pour se jeter dans les plus grands hasards. »
Bourdon avait alors cinq enfants, tous en bas âge ; et M. de Saint-Sauveur étant encore chapelain de l'Hôtel-Dieu, ne demeurait pas, à cette époque, chez lui.
Pour se rendre aux Cantons iroquois, on remontait en canot la rivière Richelieu jusqu'au lac Champlain, en faisant plusieurs portages ; puis Ton traversait dans leur longueur le lac Champlain et le lac Saint-Sacrement ^'\
(i) I^es Iroqnois nommaient ce lac Andiatarosté, corn-
Cest aujourd'hui un voyage délicieux :
avec nos chemins de fer et nos confortables bateaux, il n'y a plus rien des inconvénients d'autrefois. Quoi de plus enchanteur que la rivière Richelieu, avec les petites villes qui s'échelonnqnt sur ses rives : Sorel, Chambly, Saint- Jean, Saint-Athanase ? Quoi de plus pittoresque que la décharge du lac Saint-Sacrement (aujourd'hui le lac George) dans le lac Champlain, cette rivière aux flots bouillonnants qui traverse avec. une vitesse vertigineuse le village de Ticondéroga ? Le lac Champlain, avec ses berges à pente douce et gracieuse, couvertes de nombreux villages, avec ses mille petites baies et ses détours qui multiplient indéfiniment les* points de vue, avec ses îles revêtues d'une végétation luxuriante, rappelle beaucoup le lac Majeur, au nord de l'Italie : le lac Saint-Sacrement, avec ses falaises escarpées, sa nature grandiose et sauvage, ses eaux cristallines, c'est presque le lac des Quatre-Cantons. Et puis, que de souvenirs historiques tout le long de ce
me qui dirait, "là où le lac se ferme. " (Rel, des Jês. 1646» p. 15). Le P. Jogrues l'appela lac Saint-Sacrement, parce <ltCil y arriva la veille de la fête- Dieu, le 30 mai 1646. C'est le général Johnson qui le nomma lac George, en l'honneur de Geotge II (1755).
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parcours, que de noms chers aux Canadiens français : Sorel, Saint- Jean, Tîle Lamotte — le seul endroit des Etats-Unis visité par Mgr de Laval — et le fort Sainte-Anne, Chasy, Saint-Frédéric, Carillon, surtout, et Fort William Henry !
A l'époque oti Bourdon et le P. Jog^es entreprirent ce voyage, il fallait faire de nombreux portages, c'est-à-dire que partout où la navigation devenait impossible, à cause des rapides, il fallait atterrir, porter sur ses épaules canots, vivres et provisions, et parcourir à pied des distances souvent considérables, à travers la forêt, au milieu de taillis inextricables : la course était périlleuse, pleine de fatigues et d'ennuis :
« Nous eûmes extrêmement à souffrir dans ce voyage, avouait Bourdon ; mais le P. Jogues était vraiment infatigable. ))
Arrivé à la tête du lac Saint-Sacrement, on avait encore plusieurs lieues à faire à pied pour atteindre la première bourgade de la Confédération iroquoise. Cette Confédération comprenait cinq nations : les Agniers ou Mohacks, les Oneyoûts, les Onnontagués, les Goyogouins et les Tsonnontouans, dispersés sur ce vaste
territoire qui s'étend au sud du lac Ontario, et forme aujourd'hui partie du grand Etat de New- York, pays riche, arrosé de magnifiques rivières, l'un des plus beaux et des plus prospères de l'Union américaine.
Il est facile de supposer les angoisses mortdles que durent éprouver nos voyageurs à mesure qu'ils approchaient du pays des Iroquois. Le P. Jogues avait déjoué leurs mauvais desseins quelques années auparavant et échappé au trépas : quel accueil allait-on lui faire ? ne courait-il pas à une mort certaine ? et Bourdon ne devait-il pas s'attesndre lui-même à toutes les horreurs des tourments qu'on ferait subir à son compagnon ?
Mais la Providence, toujours admirable, leur ménageait d'agréables surprises. Lorsqu'ils arrivèrent, le 7 juin, trois semaines après leur départ des Trois-Rivières, dans la première bourgade des Agniers, on leur fit le meilleur accueil :
(( Il fallut, disent les Relations, y demeurer deux jours pour être considérés et bienvenus de ces peuples, qui venaient de toutes parts pour les voir. Ceux qui avaient autrefois maltraité le Père, n'en faisaient plus semblant, et
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ceux que la compassion naturelle avait touchés à la vue de ces tourments, recevaient une joie , sensible de le voir dans ime autre posture et dans un emploi considérable. »
Une assemblée générale des principaux capitaines et des anciens du pays fut convoquée : elle eut lieu le lo juin. Bourdon était chargé de présenter aux Iroquois de nombreux présents de la part du gouverneur du Canada ; le P. Jogues, d'en expliquer la raison, de vanter les bienfaits de la paix, et d'exprimer le désir qu'elle ne fût jamais rompue. Tout alla à merveille dans cette assemblée, tout réussit à leur plus grande satisfaction :
(( Les Iroquois, dit Marie de l'Incarnation, répondirent à tout avec applaudissement. »
La mission du P. Jogues et de Jean Bourdon était une mission toute politique, ou, si Ton veut, diplomatique. Pour qu'elle réussît et ne parût avoir aucun caractère religieux, — si grands étaient les préjugés des Iroquois contre la Foi ! — on avait conseillé au Père de ne point porter en cette occasion l'habit ecclésiastique. Il s'était prêté volontiers* à ce désir, et portait un habit laïque. Il profita cependant de soç voyage pour réconforter dans la foi plu-^
sieurs catéchtimènes et administrer les sacrements à quelques chrétiens hurons.
II aurait bien voulu prolonger son séjour chez les Agniers afin de les évangéliser ; mais' ces sauvages, pleins d'astuce et de ruses, l'engagèrent sous différeînts prétextes à presser son départ. Il les quitta le i6 juin, avec la résolution de revenir bientôt au milieu d'eux continuer son œuvre apostolique.
D'après Marie de l'Incarnation, Jean Bourdon était spécialement chargé d'une mission (( d'accommodement avec les Hollandais, à l'occasion de quelques captifs français. )) Il s''en acquitta avec fidélité et succès, puis reprit avec le P. Jogues le chemin du Canada.
Tous deux rentrèrent aux Trois-Rivières le 29 juin et se rendirent à Québec le 3 juillet. Le 12 septembre, le P. Jogues écrivait de Montréal au P. Castillon, à Paris :
(( J'ai passé l'hiver à Montréal avec le P.
Le Jeune ; à la mi-mai, je partis des Trois- Rivières en compagnie de M. Bourdon, ingénieur de la Nouvelle-France, pour faire un voyage aux Iroquois. . . M, notre gouverneur fut bien aise qu'il m'accompagnât, afin qu'il connût le pays. Nous fîmes une carte assez
exacte de ces contrées, et fûmes bien reçus tant des Hollandais, par lesquels nous passâmes, que par les Sauvages. Les principaux des Européens n'y étaient pas, étant allés à l'autre habitation (Manhatte ou 'New- York), qui est vers la mer, et qui est la principale pour les affaires.
(( Nous ne manquâmes* pas d'exercice en ce voyage, tant sur l'eau que sur terre : nous fîmes pour le moins cent lieues â pied, et pour l'ordinaire bien chargés.
(( Je baptisai dans le bourg, où nous demeurâmes quelques jours, quelques enfants malades, qui sont maintenant devant Dieu. Je confessai des chrétiens hurons qui y étaient. Nous fîmes' des présents, et en reçûmes de réciproques . . . Notre-Seigneur nous a fait un beau présent, la paix. Cette paix, jointe à la traite dont la colonie jouit maintenant, fait que ce pays change de face notablement, qu'il croît en nombre d'habitants et que tout s'adoucit... »
D'après cette lettre du P. Jogues, Bourdon, l'auteur de la carte de Québec au cap Tourmente, en avait également dressé une autre, la carte des Cantons iroquois et des lieux avoisinants qu'il avait visités. Nous ne sachons pas qu'il en soit fait mention ailleurs.
Vers la fin de septembre, le: P. Joguesvreprenait le chemin» des Iroquois,'en compagnie d'un jeune homme nommé Jean de Lalande, encore un Normand, natif de Dieppev Tous deux couraient; après la palme du martyre. Les Iroquois étaient. déjà soulevés contre les Français. La récolte avait: été mauvaise ; diverses maladies avaient éclatée parmi eux; Si aveugle était, la superstitiorî« de ces barbares, si épais le bandeau fixé-sur leur esprit, qu'ils attribuaient les maux dont ils souffraient à je ne sais quel mauvais génie caché dans une boîte que le Père avait eurle malheur de laisser chez eux lors de son départ au mois de juin. A peine le P. Jogues et Lals^nde étaient-ils arrivés au terme de leur voyage, ^qu'ilsrfuroit massacres par les Agniers; . -
: Cette nouvelle ne fut connue au Canada que le printemps -suivant (1647) par une lettre que le gouverneur d'Albany' s'était, empressé d'écrire à M. de Montmagny, mais qui mit plu-, sieurs- mois , à se. rendre à destination. Profitant du même courrier, un Hollandais- que Bourdon avait )bîen coni^u dans son.yoyage lui dpnnçût des, détails -sur .cette triste affaire : en arrivant;diîçz, leç Agniers, le. 17 octobre»- le. P.
Jogues et Lalande avaient eu à subir beaucoup de mauvais traitements. Le lendemain soir, comme le Père entre dans une cabane où il à été invité à souper, un Iroquois, caché derrière la porte, lui assène un coup, de hache sur la tête, et rétend raide mort : même supplice, le lendemain matin, au jeune Lalande. Lcui> têtes sont ensuite coupées, puis exposées sur ïa palissade qui enferme la bourgade, afin qu'elles soient un objet d'horreur et inspirent la crainte aux Français qui oseront y p«iétrer ; et l'on décide aussitôt d'envoyer au Canada trois à qua,tre cents guerriers pour surprendre les colons et leur faire subir le même sort.
Quelle ne fut pas la douleur de Bourdon, lorsqu'il apprit ces tristes nouvelles ! Et lorsque, les années suivantes, il vit en effet les Iroquois répandre la consternation dans la colonie, lorsqu'il assista à la destruction complète de k nation htjronne (1649), de quelle angoisse son âme ne fut-elle pas navrée ! Hélas ! sa mission aux Cantons iroquois n'avait produit que des fruits bien éphémères ! ,
C'est peut-être pour faire. diversion à ces maux autant que pour attirer l'attention de la mère patrie sur le triste état de la cofonie, qu'il
— lisse décida à passer en France dans l'automne de 1650. Il fit la traversée en même t?mps que le P. Jérôme Lalemant et plusieurs autres* Jésuites, ainsi que MM. de Tilly et Godefroy.
Avec quel bonheur sans doute il revit son pays natal, qu'il avait quitté depuis seize ans, cette belle Normandie, dont le seul souvenir fait tressaillir le poète :
•J'irai revoir ma Normandie :
C'est le pays qui m'a domié le jour ! '
Il y passa l'hiver et revint au Canada l'année suivante, amenant avec lui une de ses nièces, Marie Bourdon. Elle q)ousa, quelques mois plus tard, un excellent Normand natif de Dieppe et honorablement établi à Québec,, Jean Gloria.