CHAPITRE VIII
BOURDON ET I,ES AFFAIRES EfE LA CQLONIB.
Uarchevêque de Rouen, proclamé . TOrdinaire de hi Nouvelle-France, — La Compagnie des Habitants.— Lr'intiuence de Richelieu.^—Bourdon, "commis général de la Compagnie.^ — Ses voyages. — Ses seigneuries.
DES changements importants étaient survenus dans Tadministration des affaires canadiennes, durant les cinq ou six dernières années qui avaient précédé le voyage en France de Jean Bourdon : changements relatifs aux affaires religieuses ; changements dans Tordre économique.
Nous avons signalé déjà la résolution que prirent les Jésuites, en 1647, d^ reconnaître la juridiction de l'archevêque de Rouen, et de s'attacher à lui en lui demandant et en acceptant des pouvoirs de grands vicaires. Ils agirent, sans doute, avec les vues les plus di^xites^» mais
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c'était de leur part une démarche d'une exceptionnelle gravité. Elle excita Tétonnement du Général de la Compagnie lui-même, qui, évidemment, n'avait pas été consulté, ou dont « on n'avait pas attendu » la réponse :
« Nous ne comprenons pas, écrivait-il au Provincial de Paris, le i8 janvier 1649, pourquoi les Pères du Canada, ayant reçu du pape Innocent X le pouvoir d'administrer tous les sacrements, même ceux dont l'administration appartient de droit aux curés, dans les diocèses où il n'y aurait ni évêques ou ordinaires, ni vicaires généraux, ou dans les paroisses où il n'y aiirait pas de curés . . . , ont eu récours cependant à. Tarchevêque de Rouen pour obtenir de lui la juridiction. »
Et il ajoutait, dans une lettre subséquente : « Les raisons que cet archevêque allègue à l'appui de son autorité spirituelle au Canada, sont jugées à Rome comme n'ayant aucune valeur ^'\ » '
La reconnaissance de la juridiction de l'archevêque de Rouen par les Jésuites fut pour le Prélat un stimulant inattendu, et fortifia ses
(i) Traduit du texte latin cité par le P. de Rochemonteix, dans Les Jésuites et la Nouvelle- France^ t. II, p^ 207.
prétentions. Dès lors il résolut de se déclarer l'Ordiriâire de là Noûvellî^Ffancé. Son nom n'avait pas encore été prononce coràm populo du haut de la chaire de Québec : il le fut solennellement, pour là première fois, le jour de l'Assomption, 15 aoiit ii553, à l'occasion du Jubilé que le pape avait accordé, par l'intermédiaire des évêquès, aux* sujets des Prélats qui le lui' demandaient pour leurs diocésains.
Ce fut un beau jour pour les Normands du Canada, pour les Rouenhais, èti particulier.
Pour la première fois, ils entendaient dans leur église paroissiale de Québec ces paroles solennelles : « François, par permission divine ^^\ archevêque de Rouen, primat de Normandie ! »
Pour la première fois*, à Québec, ils s'entendaient appeler (( Nos Très Chers Frères )) par révêque du lieu de leur origine, qui les bénissait, s'intéressait â eux, lés traitait comme ses enfants, leur apportait des paroles de paix et de galut ! Il leur semblait que la distance avait disparu ; ils n'étaient plus des exilés, des étran^ gers... Le Canada qu'ils habitaient, c'était
~ (2) Ces évêques'gcalltcans •d'autrefois se g-arc^atent bien d'ajouter \ " Par la grâce du $aitit-Siège apostolique." •
bien cricore là France, c'était bien leùi* douce et chère Normandie.*: . • - i - •;
Tous ces sentiments étaient bien naturels, sans doute ; mais ils ne justifiaient pas les prétentions dé Tarchevêque de Rouen d'étendre sa juridiction au Canada indépenda'mmeîtit et à rinsu du Saint-Siège. Lorsque la cour de Rome fut informée de ces prétentions, elle les déclara, à maintes reprises, non fondées :
(( Le pape prétend, écrit Colbert à l'archevêque, que vous n'avez pu acquérir aucun droit de ce côté. . . » •
Et le ministre l'engageait aussi fortement que possible à se désister.
(( Si l'archevêque de Rouen, est-il' dit ailleurs, a quelque prétention sur les âmes de la Nouvelle-France, que Sa Majesté le roi Louis XIV soit informé que le Saint-Siège n'admet pas cette prétention. »
L'énergie persistante avec là^quelle le Prélat soutint ses prétendus droits, à l'encontre du Saint-Siège, qui ne voulut jamais les reconnaître, causa plus tard des troubles sérieux dans l'Eglise du Canada et de grandes difficultés à $on premier évêque. Le Saint-Siège dut intervenir et faire savoir à Paris par le résidant f ran-
çais à Rome; M.- Gtièffiet ^'^{'qixé ieè prétentions de rarchevêquè dé Rouen sur le Gahada (( n'étaient pas fondées :» '
(( On rie convient pas, édrit toùis XIV à M. d'Argensôn, que c'est sous son autorité que h religion a été portée dans ces pays. . . N. S. P. le Pape n'en est pas* persuadé . . . ^^^ »
Quant aux aiffaires civiles et économiques de la Nouvelle- France, elles étaient sous le contrôle dé* la Compagnie des Ceht- Associés, fondée en 1627 par Richelieu. Cette Compagnie était la véritable souveraihe du Canada, et jouissait du privilège exclusif de' la traite des pelleteries. Ses pi'ofits étaient réputés considérables ; mais elle avait à sdn compte toutes les charges publiques — religieuses, civiles et militaires — de la colonie.
Lé privilège de la traite dont elle jouissait excita la convoitise des principaux habitants dû
(i) Ceux qui ont, été à Rome ont pu admirer le magnifique escalier de la Trinité-des- Monts. Cet escalier *' est dû à la libéralité de M. IÇtienne Gueffier. " (Le Correspondant àxx id mars 1904, p. 909).
-(ççj'Voir à.9fds la Jiet/iiéCâikoliçti'e de Normandie et 1895 notre étude sur la Juridiction exercée par V archevêque de Rouen au Canada.
Canada, ^c'est-à-4ire, des seigneurs,, des négociants, de la classe instruite qui avait ou se. donnait quelque importance dans le pays ; et ces habitants réussirent, à force dç sollicitations et d'intrigues, à obtenir que la Compagnie des Cent- Associés se dessaisît de son privilège en leur faveur. Elle n'exigeait qu'une légère redevance annuelle, mais par contre leur abandonnait. toutes les charges de la colonie. Les habitants se formèrent en société, nommèrent leurs directeurs, leurs commis, les officiers de leurs vaisseaux ; et dès l'automne de 1645, ^^ purent jouir du revenu de la traite. Cinq vaisseaux partirent de Québec pour la . France, chargés de trente mille livres pesant de castor, a à une pistole, ou dix ou onze francs la livre, )) dit le P. Lalemant.
M. de Repentigny était amiral de la flotte qui transportait ainsi chaque année en. France ces quantités prodigieuses de peaux de castor, que l'on regardait à cette époque comme la prin- " cipale richesse du pays. On tirait trois coups de canon, du Fort, lorsqu'il prenait congé du gouverneur, et trois coups, du magasin, à la Basse-Ville, lorsqu'il mettait le pied dans la chafoupe qui le conduisait à bord du vaisseau : ré-
dproqoiement, tous les navires, levant l'ancre, saluaient le gouvaneur.
Gomme M. de Repentigny repassait de France au Canada, au printemps de 1648, la maladie, se déclara à bord du navire qu'il montait : il en fut saisi un des premiers, et (( enlevé, dit le P. Lalemant, en moins de douze jours, înais avec une bénédiction toute particulière. Sa mort a été précieuse devant Dieu, tant il était solidement résigné à ses volontés. »
L'abandon par la Compagnie des Cent- Associés du privilège de la traite à la Compagnie des Habitants du Canada fit la fortune de quelques particuliers. Maiscroit^on que ce changement fut à l'avantage de la Nouvelle-France, en général ?- Nullement. Si ces habitants de la colonie, les' plus éclairés et les mieux doués, îes plus riches, les plus influents, eussent employé à la colonisation et à l'exploitation de leurs terres Fén^fgie et les ressources dont ils -disposaient pour le commerce des fourrures*, le Canada n'eùt-il pas prospéré davantage, ne se i;erait-il pas développé plus vite, ne se serait-il pas mis plus tôt en position de rivaliser avec les Etats de la Nouvelle- Angleterre ?
. La zizanie,, d'ailleurs, se répandit bientôt
parrtfi les membres de cette Compagnie des Habitants, tous plus affamés les, uns que les autres, tes directeurs se déchiraient entre eux, les petits habitants jalousaient les gros. Québçc devint un foyer de divisions, d'intrigues et de criailleries :
(( Les menus habitants, écrit le P. Laiemant dans son journal, semblaient se vouloir mutiner contre ceux qui avaient les charges ei jes offices. ))
L'envie s'attaquait aux réputations*, et les mouchards favorisaient, comme toujours, cette sale besogne :
(( On accusait, continue le P. Lalemant, M, des Châtelets, commis général, de faire trop bonne chère. Un jeune homme de chez M. le gouverneur, nommé M. Robineau, se porta pour les mécontents ; de là vinrent bien des peines, bien des paroles et des mécontentements ; il y eut des pasquins. "M. le gouverneur ayant fait punition des coupables, tout fut apaisé. ))
L'apaisement, cependant, ne fut pas de longue durée. Dès l'automne suivant, à l'assemblée générale de la Compagnie, les divisions éclatèrent de nouveau. Directeurs et officiers.
tous voulaient faire augmenter leurs traitements : « II y eut une telle confusion, dit le P. liâleftiarit, qiié cela fit honte ^'\ »
'Il fest à remarquer que les changements cme nbùs venons de signaler dans les affaires rçr ligieiisès et économiques de ïa Nouvelle-France, coïncident précîséhiént avec la disparition , de Richelieu de la scèrie du monde. C'est lui qui de sa main habile et énergique tenait tpi^s les fils dé l'administration en France et dans la cp; lonié. Nous l'avons déjà fait observer, jamais, de son vivant, l'archevêque de Rouen n'eût osé. afficher ouvertement se^s prétentions à la jurididtîon spirituelle de la Nouvelle-France. Richelieu avait envoyé les jésuites au Canada, et léè(( avait honorés de ses commandements ^^hy : il li'étàit pas homme à les abandonner ; il ne l'eût jamais fait. Le grand ministre meurt ; et dès l'année suivante ils reçoivent <( des lettres de France » qui leur inspirent de vives^ inquiétudes ail sujet de leurs* pouvoirs. C'est alors qu'ils croient devoir s'adresser à l'archeyêaue de Rouen.
(i) Journal des /^J„ p. 30, 6S. . , (2) Rel. des les,, 1634, p. 31.
•Egalement, Richelieu, qui avait fondé la Compagnie des Cent-Asisociés, n'était pas homme à sacrifier son ceuvre atix ambitions, quelque honorables qu'elles fussent, des* habitants de la Nouvelle-France. Il eût trouvé moyen de la soutenir et de la protéger, tout ta rendant justice à ce qu'il pouvait y avoir de légitime dans les aspirations canadiennes.
Richelieu meurt : la Franee tombe aussitôt dans les agitations et les horreurs de la Fronde : le Canada, de son côté, est en proie aux divisions et aux misères de toutes Sortes causées par l'appât de !a traite des fourrures. Placé entre deux Compagnies; celle des Habitants et celle des Cent- Associés, qui se jalousent, se renvoient réciproquement leurs obligations, et sont d'ailleurs impuissantes à les remplir, le pays reste sans défense contre les dévastations iroquoises ; et il faut que le roi intervienne lui-même quelques années plus tari (1663) et prenne en mains le gouvernement de la colonie, pour la sauver d'une ruine imminente.
« Si la France, écrit l'abbé Ferland au sujet de Richelieu, tout en rendant hommage aux talents et à la capacité supérieure du plus grand
ministre qu'elle ait jamais eu, a' pu lui reprocher sa sévérité, son ambition et ses liaisons avec la cause protestante en' Allethagrie, le Ganfîdà rie' l'a connu que par^lses bienfaits, par sa généreuse protection, par sort' zèîe p0ur la conversion âes sauvages et la propagation de la foi catholique. ))
liais que faisait Boùrdort au milieu de toutes les intrigues, dé toutes lès divisions dont nous venons de parler ? Il semble, d'après le Journal des Jésuites, que notre brave Normand, devenu Canadien de cœur, et tout dévoué à sa nouvelle patrie, ne cessa pas un seul instant de jouir de la confiahce générale de ses concitoyens. En 1645, nous le voyons appeler p^r le gouverneur, temporairement, il est vrai, au poste important de commandant aux Trois-Rivières, à la place de M. de Champflour, qui passe' en France. L'année suivante, il est choisi encore par le gouverneur, aux applaudissements de toute îa colonie, pour accompagner le P.
Jogues danâ son ambassade au pays des Iroquois. Dans l'automne,' M. des Châtelets quitte le bureau de la recette, à Québec, pour devenir « commis général sur lés vaisseaux de la Compagnie pour tous les achats » : il y sera moins
ejçpoçé aux; critiquies j^lpuses, dç. se^ envieu;?c. Ç'iest. Bourçlopi qui Iç remplace à Qwbec comme commis général de la Cpmpagnie des Habitants : il jouit fionc de, la confiance des direçteurç :t c'est lui qui tient les çomptçs, reçoit les penderies .quftjrpn apporte au. bureau, ^t.les paie au taux fixé.
iÇn piême tçqips, il possède la confiance de tous le$. habitants,, puisque Tannée suivante, dans. une ass^î^Wée générale tenue le 21 juillet, ils rélisent leur ^procureur syndic ; et..c'e3t.en cette qualité quç.le 28 du même mois il se rend chez le.gouvejTieur, M. de, Montmagny, et lui présente, de la part ,d^ habitants^ une requête par laquelle ils remettent toutes leurs affaires entre ses m^ins et cassent les directeurs de la Compagnie, en attendant que la cour 3e soit pronopcée sur leurs plaintes et ait faitup règlement. , ., , i
Le /(Mirnal, des Iéstiite,s npus montre Bpur- . don, .les aimée?, suivantes, voyageant souvent de Québec à Xadpu^sac,.aux Trgis-I^Livières, à Sorel, à Mputréal. Habile navigateur, âl conduisait, luirn^ême son embarcation. Ses voyages étaittitgéuéralement. dans, l'intérêt pubjix^ Commis de la Compagnie des Habitants, , il
avait à surveiller les affaires de la traite dans toutes les parties de la colonie. M, de Saint- Sauveur le suppléait, dans ses visites à la côte Beaupré.
Un jour que Bourdon se trouvait à la Rivière des Prairie^ avec le brave Hertel et Jean Nicolet, ils aperçoivent un canot huron (( qui rôdait doucement à Tentour des îles, pour voir s'il ne djécouyrirait point quelque Iroquois. )) Les Hurons avaient une peur mortelle de leurs ennemis. Nos Français tirent quelques coups d'arquebuse, et le Huron, apercevant leur barque, vient l'aborder : (( Nous voudrions, Hertel et moi, descendre vite aux Trois-Rivières, dit Bourdon ; veux-tu nous y conduire ? — Je le veux bien, répond le Sauvage ; mais les Iroquois vont infailliblement nous tuer en chemin. — Tu n'as rien à craindre avec ces deux jeunes hommes, répond Nicolet ; ils sont tous deux vaillants, et enfants de braves capitaines. — Eh bien, dit le Huron, venez, embarquez dans m<^n canot ; mais au premier Iroquois que je verrai, je vous planterai sur le bord du fleuve, et fuilai dans les bois. — La condition est acceptée, dit Hçrtel ; nous ne craignons. pas, nous, les Iroquois. )) Notre Huron, dit le P. Le Jeune,
pensait intimider les Français par ses menaces : mais les voyant si résolus, cela lui donna du courage : « Allons, dit-il, je vais vous mener aux Trois-Rivières ; bien plus, je ne vous abandonnerai jamais, je mourrai avec vous. »
Bourdon était plein de courage et d'intrépidité ; mais il n'était pas téméraire. Seulement, dans les longs et fréquents voyages qu'il était obligé de faire pour surveiller lés intérêts de la colonie, et spécialement ceux de la Compagnie des Habitants, il se trouvait souvent exposé à de grands dangers.
Un jour, on apprend qu'un navire hollandais est entré à Tadoussac pour y faire la traite avec les sauvages. Bourdon y est déjà rendu ; mais que peut-il contre un vaisseau bien plus fort que le sien ? On s'empressa de lui envoyer des secours et de l'aviser sur les moyens de se tirer d'affaire.
Dans une autre occasion, la récolte ayant manqué presque partout dans la colonie, la disette se faisant sentir, et les vaisseaux de France n'arrivant pas. Bourdon monte dans une barque avec douze ou quinze habitants (( pour aller rôder jusqu'à Gaspé. )) Il passe un mois entier dans le golfe, guettant toutes les occasions de
s'approvisionner, et revient à Québec, sa barque chargée de vivres de toutes sortes.
La Compagnie des Cent-Associés et les gouverneurs de la Nouvelle- 1* rance reconnurent à plusieurs reprises, par de généreuses concessions de terres, les services que Bourdon rendait à la colonie.
Nous avons vu déjà les agrandissements successifs que reçut son fief Saint- Jean. En 1646, M. de Montmagny concéda à Jean Bourdon et à son ami Tabbé de Saint-Sauveur une autre terre, plus rapprochée de la ville, contenant environ cent vingt-cinq arpents en superficie, (( bonnée au sud-ouest par la route Sainte- Geneviève, au sud-est par les terres non concédées encore de la Compagnie de la Nouvelle- France. )) Bourdon recevait « la consistance de soixante-quinze arpents ou environ» ; il était départi (( à vénérable et discrète personne M. Jean Le Sueur, écuyer, prêtre, curé de Saint-Sauveur, habitant de la Nouvelle-France, la consistance de cinquante arpents ». Les deux terres réunies formaient la terre ou fief Saint- François ; et la concession de 1646 fut ratifiée en 1649 par la Compagnie des Cent-Associés.
La terre Saint-François était d'ailleurs.
comme celle de Saint- Jean, en simple roture et censive.
Dans son testament, Jean Bourdon parle de sa « métairie Saint-François )) , où la Charité de Québec — une association que nous n^a^ vons vue mentioinnée nulle part ailleurs — ^pourra aller* chercher le modeste legs qu'il lui fait. Il est probable que les pauvres de la ville connaissaient bien le chemin de- cette métairie.
A partir du fief Saint-François, en descendant jusqu'à la rivière Saint-Charles, et bien au delà, s'étendait (( une vaste commune accordée aux habitants de Québec et des environs )) ; mais on n'y avait fait aucun travail de défrichement ; elle était restée inculte et inutile, <( et même, ajoutent les vieux documents, pouvait servir de retraite aux ennemis » les Iroquois. M. Bourdon et l'abbé de Saint-Sauveur demandèrent que leur fief Saint-François fût agrandi à même cette commune, et prolongé jusqu'à la rivière Saint-Charles : ce qui leur fut accordé.
Dans les lettres de concession, datées du 30 décembre 1653, M. de I^auzon dît expresse ment qu'il accorde cette faveur, « eu égard à la dépense que les sieurs Bourdon et Saint-Sauveur font sur les dits lieux pour couvrir Que-
bec de l'irruption des Iroquois, et leur donner courage et moyen de continuer ^'\ ))
Le lecteur se rappelle en effet que le coteau Sainte-Geneviève était protégé par deux forts très élevés, construits aux frais de Bourdon, Tun sur son fief Saint- Jean, l'autre sur le fief Saint-François. Un voyageur qui remontait le fleuve, quelques .années plus tard, les apercevait de loin, et écrivait dans son journal :
(( Nous voyions à gauche les habitants de la côte de Lauzon, et à la droite, les habitants de la côte Sainte-Geçieviève, et les forteresses de Saint- Jean et de Saint-Xavier dans les terres. . . ^^\ »
C'est bien cela : il n'y avait encore sur toute la côte Lauzon que les cinq ou six maisons de la Pointe-de-Lévi ; notre voyageur les avait à sa gauche, et apercevait là-bas devant lui, à sa droite, les forts, les défrichements et les habitations* du coteau Sainte-Geneviève.
Aujourd'hui encore, les vaisseaux américains qui remontent le fleuve ont instruction, en arrivant à la Pointe-de-Lévi, de prendre pour di-
(1) Tenure seigneuriale, p. 115.
(2) Rei des Jés,, 1663, p. 26.
rection (( le clocher de Téglise Saint- Jean ^^^ )), ayant en proue, par conséquent, toute la partie de notre ville qui s'échelonne sur le coteau Sainte-Geneviève, à perte de vue.
Ni la terre de Saint- Jean, ni celle de Saint- François, comme nous l'avons vu, n'étaient de véritables fiefs : Bourdon n'en était pas seigneur. Il n'était donc pas autorisé à construire des moulins à farine sur ces terres. Mais il en obtint la permission, en 1652, de M. de Lauzon, et cette permission est spécialement mentionnée dans un vieux document que nous avons déjà cité ^^\
Bourdon en profita pour construire sur son fief Saint- Jean (( un moulin à vent faisant de bled farine » ; et ce moulin, tout en apportant un peu de revenu à sa ferme, accommoda beaucoup les habitants du coteau Sainte-Geneviève.
Outre les fiefs Saint- Jean et Saint-François, Bourdon possédait la seigneurie D'Autray ou Lanoraie, « entre le Cap de l'Assomption et les Trois-Rivières )), Il la réserva pour
(i) Sailing directions for the gulf and river St. Lawrence, Hydrojçraphic office, Washington, 1897.
(2) Vente par Jean-François Bourdon à Charles Bazire.
son fils cadet, Jacques, et il obtint pour Taîné, , Jean-François, la seigneurie de Dombourg, qui . prit plus tard le nom de Neuville ou Pointeaux-Trembles. En 1655, il reçut le fief Lauzon, à la Pointe-de-Lévi, dont la concession lui fut faite spécialement pour sa fille Anne, comme nous le verrons.
Au printemps de 1661, durant un second AHDyage qu'il était allé faire en France, la Compagnie des Cent-Associés érigea en manoir son fief Saint- Jean.
La concession des seigneuries engageait les seigneurs à beaucoup d'obligations ; mais Bourdon n'était pas homme à reculer devant les responsabilités ;
(( M. Bourdon, dit l'abbé Ferland, s'occupa activement d'attirer des colons sur ses terres : et les registres de Québec font foi qu'il y réussit, car on y trouve un grand nombre d'actes de mariages dont les parties sont de Dombourg. ))
• Puis il ajoute : (( Il jouissait d'une haute réputation de probité et d'intelligence ; et il a rendu les plus grands services à la colonie naissante du Canada. ))