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CHAPITRE XIV

Les Normands navigateurs. - Dôcouverles : les îles Féroé, l'Islande, le Groenland, rAniérique. — Leif l'Heureux au Markiand, au rivage merveilleux, à l'île des CEul's, au pays du vin (le Vinland). — Voyages en Amérique : Tliorwald. — Torfinn, Freydls et leur combat contre les sauvages. — Are Marsson et ses aventures. — Bioern et ses amours. — Gudhleif et le chefraystérieux des sauvages. — Les colonies Scandinaves.

Familiarisés avec les mers, les fiords et les lacs au milieu desquels ils vivaient, les Normands étaient aussi habiles marins qu'intrépides guerriers. La rigueur de leur climat, la pauvreté du pays natal, lappât des richesses et \a fièvre de l'inconnu excitaient leur passion des aventures lointaines.

Quand ils rencontraient des champs fertiles, ils les dépouillaient de leurs moissons en vrais pillards ; quand ils abordèrent sur des terres inconnues et incultes, ils les cultivèrent en vrais colons, et déposèrent l'épée pour se servir de la charrue.

Après avoir dit leurs expéditions guerrières, disons leurs expéditions maritimes.

Souvent, dans leurs courses aventureuses, ils étaient impuissants à maîtriser les flots soulevés par la tempête et à hre dans les étoiles cachées par les brouillards

(In Nord, ils erraient sans antre gnidc qne îe hasard; c\^st le hasard (jni lenr fit déconvrir des pays inconnus, notamment en Aniériqne, on ils précédèrent Christophe Colomb de plusieurs siècles. Mais si Christophe Colomb a été devancé par d'autres voyageurs (1), sa gloire n'en est pas diminuée. (Vest lui qui le premier a fait connaître le nouveau monde et Fa uni à l'ancien par les liens du christianisme et de la civilisation ; c'est à son génie et non au hasard qu'il a du la découverte de l'Amérique où les précédents navigateurs n'avaient laissé aucune trace.

Les marins du Nord, dans leurs courses de pirates, rencontrèrent souvent des plages ignorées dont ils prirent possession. Ainsi ils découvrirent trente-cinq îles qu'ils nommèrent Féroé du mot Faar (brebis), parce que les troupeaux y prospéraient.

En 861, un marin, de Norvège, Noddod, revenant des lies Féroé, fut poussé par les vents vers des rivages inconnus, il trouva une terre couverte de neige qu'il appela Snowland. Un Suédois, Gardar Svarfarson, reconnut que c'était une ile et lui donna le nom. de Gardarsholm (lie de Gardar).

Le pirate norvégien Floki Rafn, vers 861, errait sur les mers sous un ciel brumeux, sans trop savoir oii il était. Il lanç'd trois corbeaux, consacrés aux dieux, pour étudier la direction qu'ils allaient prendre. Le premier retourna aux lies Féroé, d'où le bâtiment était parti; le second revint se percher sur le màt du vaisseau, le troisième prit une direction que Floki Rafn suivit et qui le

(1) Dans notre Château de Pau, nous avons raconté comment des marins basques avaient découvert Terre-Neuve avant Clirisloi)lie Colomi).

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conduisit vers la (erre de neige qu'il nomma terre de glace, IsLAND [Ice-land).

La glace brillait partout sur les cimes des montagnes où des courants de lave la faisaient encore mieux ressortir. Floki, sous ce ciel glacé, sur cette terre couverte de profondes et humides forêts, ne tarda pas à se déplaire et renonça à l'idée de coloniser ce pays qu'il trouvait sévère et triste. « Ses compagnons, dit M. Geffroy (1), firent des récits contraires : le climat, suivant eux, était d'une remarquable douceuretlesol d'une grande fertilité ; le laitcoulait detouteplante,lebeurredetoutbrind'herbe ; les animaux domestiques y pouvaient subsister sans abri au fort de l'hiver; les bois de construction abondaient ; les rivières étaient pleines de saumons, les mers voisines de baleines ; c'é tait la te rre de la richesse , la terre de la liberté . »

Peu d'années après, vers 872, un iarl norvégien , Ingolf, pour éviter la vengeance d'un ennemi, résolut de se rendre en Islande avec son beau-frère Hiorleif.

Il prit en partant, les jamljages des portes de sa maison, les jeta à la mer et fit vœu de s'établir aux lieux où s'arrêteraient ces fragments de bois ; il parait que c'était un usage Scandinave : Stockholm fut bâtie à l'endroit où l'on retrouva un bâton lancé à la mer avec l'intention de laisser au hasard ou aux dieux la désignation du lieu où la ville devait être construite (2).

Ingolf aborda sur la côte de l'ile appelée encore aujourd'hui Iiigolfshodl, et s'établit à Faxo-Fiord où les jambages de ses portes avaient été découverts par ses esclaves. C'est de ce moment que date la colonisation

(1) Histoire des États Scandinaves, p. 74. {2} Stock signifie bâton. — Uolm, ile.

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de rislande. Hiorlcif s'était fixé à un endroit de la côte méridionale qui a conservé le nom de Iliorloirshodi. Sa mort fut tragique. Les esclaves indigènes l'attirèrent à la poursuite dun ours dans une forêt, où ils l'assassinèrent. Ingolf vengea son frère et conmiença à exploiter les sources de richesses que pouvait offrir le pays.

La découverte de l'Islande amena celle du Groenland. D'intrépides navigateurs qui fréquentaient les parages de l'Islande, guidés par le vol des oiseaux qui leur indiquaient une terre à l'ouest, se mirent à la recherche des pays inconnus. Nul danger n'effrayait leur passion d'excursions lointaines; ils découvrirent le Groenland. Il fallut près d'un siècle pour que cette découverte fut utilisée. Vers 986, Eyrik le Rouge, banni d'Islande comme coupable de meurtre, fit voile avec Ilerjulf Braddsson, vers le Groenland dont ils commencèrent la colonisation.

Biarné, fils de Herjulf, qui avait quitté sa patrie pour des excursions aventureuses, revint un jour en Islande dans l'espoir d'y trouver son père. Il fut fort étonné d'apj^rendre que Herjulf était parti, après avoir vendu tout ce qu'il possédait dans le pays , pour aller, au printemps de l'an 986, coloniser le Groenland. Biarné, sans décharger son navire, reprit la mer et se mit à la recherche de son père, dans des régions inconnues pour lui. Sa traversée fut longue ; le vent du Nord le poussait vers le Sud et un épais brouillard lui dérobait la vue des astres. Lorsque les étoiles reparurent et servirent de guide au navigateur, il put voir diverses terres qui ne répondaient pas à la description du Groenland. U rencontra d'abord un pays boisé rempli de petites collines, puis une plaine couverte de bois ; enfin il aperçut l'Ile entourée de

hautes montagnes et de glaciers qu'il cherchait : c'est là qu'il s'arrêta et qu'il retrouva son père.

De retour en Norvège, Biarné ne manqua pas de raconter qu'il avait rencontré des contrées inhabitées lorsqu'il s'était perdu sur l'Océan. La description qu'il faisait des rivages inconnus qu'il n'avait fait qu'entrevoir, et son regret de ne les avoir pas visités, montaient l'imagination des hommes du Nord toujours à la recherche de lointaines aventures.

Un de ceux qui se passionnaient le plus aux récits de Biarné. c'était Leif l'Heureux, fils d'Eyrik le Rouge qui avait découvert le Groenland en 989. Il voulait s'illustrer comme son père en découvrant des pays nouveaux. Il acheta à Biarné son navire, recueillit avec soin ses instructions, recruta trente-cinq marins intrépides, embarqua du bétail et des approvisionnements pour coloniser les pays entrevus et se mit en route vers l'année 1000. La première contrée qu'il visita était hérissée de rochers, aussi donna-t-il à cette terre inculte, couverte de galets, le nom de Helluland (pays rocailleux) ; les savants croient que c'était Terre-Neuve.

Leif ne fit pas long séjour dans cette contrée et il alla bientôt jeter l'ancre dans une plaine boisée qu'il appela Marldand (pays de forêts) qui parait être, d'après les descriptions anciennes, la Nouvelle-Ecosse.

Ainsi Leif découvrit le nouveau monde, (c La société royale des antiquaires de Copenhague, dit M. Pierre Victor (1), vient de publier un ouvrage d'un haut intérêt et qui peut contribuer à répandre une lumière nouvelle sur

(1) Coup d'œil sur les antiquités Scandinaves,'^. 36.

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l'histoire du monde : c'est un recueil de notices, tirées d'anciens manuscrits, relatives à des voyages entrepris par les Scandinaves du dixième au douzième siècle, et qui prouvent que l'Amérique a été, avant Christophe (^olomh, visitée plusieurs fois par eux. Ce document ne permet pas de douter que la découverte du nouveau monde ne soit due à ces peuples hardis et aventureux. Cette opinion est fondée sur des observations nautiques, géographiques et philologiques, confirmées par les monuments d'antiquité trouvés dans ces régions et par les renseignements d'une commission de savants américains dont les recherches ont constaté ce fait. »

Arrivé sur le nouveau continent Leif l'Heureux poursuivit ses aventureuses entreprises, et débarqua dans une ile couverte de verdure située dans un doux climat : c'est l'ile de Nantucket. Les anciennes descriptions du voyage sont d'une exactitude parfaite et conformes à l'état actuel des lieux. Ainsi on rapporte que Leif, arrivé devant une cote, vit son vaisseau à sec à la marée basse ; un bas-fond existe à l'endroit désigné. On rapporte que Leif rencontra une rivière dont il appela le rivage Furduslrand, (rivage merveilleux) ; or, des voyageurs modernes y ont constaté un curieux phénomène : par l'effet du mirage, les dunes qui s'étendent au loin près de la mer semblent s'élever jusqu'au ciel.

Leif remonta avec ses compagnons sur le bâtiment dès que la marée haute l'eut remis .à flot. Il jeta l'ancre dans un cours d'eau qui sortait d'un lac. Il est à croire que c'est la rivière de Rocasset qui sort en effet d'un lac.

Les navigateurs, habitués au rude climat de l'Islande et du Groenland, furent charmés de la douce température

qui régnait en ces lieux et résolurent d'y passer l'hiver. Le lac abondait en poissons et le pays en gibier. Partout au printemps les oiseaux déposaient à terre des œufs excellents à manger. Plusieurs de ces lies, où nichent eri grand nombre les canards et les eiders, sont appelées aujourd'hui Egg-islands (ile des œufs).

Les troupeaux prospéraient dans de gras pâturages. L'absence de neige durant le premier hiver, la douceur du climat et la fertilité des terres retenaient les voyageurs dans ces beaux lieux dont ils étaient les premiers habitants. Un d'eux, un nommé Tyrker, découvrit sur des coteaux des vignes sauvages chargées de raisins ; il laissa le raisin mûrir et en fit un vin excellent, ce qui lit donner au pays le nom de \'m\d.nd [Vinîand il gocllia, le bon pays du vin).

Les relations modernes des voyages confirment le fait que sur ces coteaux la vigne croissait spontanément.

Les données précises sur la durée du jour, sur les heures que le soleil restait à l' horizon, ont fourni des indications astronomiques suffisantes pour qu'on ait pu calculer que le Yinland devait être placé dans les États de Massachusetts et de Rhode-Island.

xVu printemps, les navigateurs retournèrent au Groenland et racontèrent les merveilles de leur voyage. Thorowald, frère de Leif, était avide d'apprendre tous les détails de cette première expédition et devait en entreprendre une seconde. Il s'embarqua avec trente compagnons hardis et aborda en l'année 1002 dans le Vinland.

C'est là qu'il fixa le centre de ses explorations pendant trois ans. Divers documents anciens donnent à penser qu'il s'avança jusqu'à Maryland.

Thorowald avait passé cLnix années daus le Vinland sans avoir jamais aperçu aucune ti-ace d'être humain; aussi fut-il surpris par une attaque imprévue d'hommes petits, noirs, laids, à laree face, à vilaine chevelure. C'étaient des Esquimaux qui, en hiver, émigraient vers le sud; ils traversaient les mers dans des canots faits avec des peaux de bêtes.

Les Norvégiens n'eurent pas de peine à repousser ces sauvages et à les mettre en fuite, mais Thorowald périt dans le combat.

En 1000, un Norvégien, Torfinn Karlsefne, reçut l'hospitalité chez Leif dans le Groenland. Il s'éprit d'amour pour la sœur de son hôte et l'épousa. Il écoutait avec avidité Leif racontant ses découvertes et son séjour au Vinland. L'humeur aventureuse de Torfinn le portait à tenter de nouvelles entreprises dans le pays inconnu ; il fit ses préparatifs de long voyage et partit emmenant avec lui soixante hommes et cinq femmes parmi lesquelles se trouvait Freydis, tille naturelle d'Eyrik le Roux.

Les sauvages qui avaient attaqué Thorwald, et que les Norvégiens appelèrent Skrœlings, firent pendant l'hiver une nouvelle apparition dans le Vinland.

Torfinn comprit qu'il lui serait plus avantageux, dans ce pays désert, de se faire des amis que d'avoir à combattre périodiquement les émigrants. Il parvint à établir avec eux des relations commerciales. Il recevait, en échange d'objets de peu de valeur, des fourrures de grand prix : une peau de petit-gris pour un morceau d'étoffe rouge long d'un empan et de la largeur d'un doigt. Les Skrœlings étaient encoi'e à l'ûge de la pierre et en dehoi^ de la civilisation. Ils ne se servaient que d'armes

de silex; ils s'étonnaient beaucoup de voir le fer d'une hache couper si bien le bois, et s'émousser si vite sur la pierre. Ils n'avaient pas encore su domestiquer les animaux utiles à l'agriculture qu'ils ignoraient.

Un jour qu'ils faisaient le commerce de la manière la plus pacifique, un taureau amené d'Islande sortit tout à coup d'une forêt les cornes menaçantes et poussant des mugissements terribles.

Les Skrœlings épouvantés se précipitèrent dans leurs canots et disparurent.

Trois ans s'écoulèrent sans qu'on les vit revenir; puis on aperçut un jour sur la mer un grand nombre de barques dont la rapidité est comparée à celle d'un torrent. Des hommes armés en sortirent et s'avancèrent en poussant des cris effroyalîles.

Torfinn opposa à ces cris les mugissements du taureau. Les Skrœlings étaient venus avec la ferme résolution de comlmttre l'animal qu'ils regardaient comme un monstre ; ils firent pleuvoir sur lui une grêle de traits.

Le combat s'engagea. Les sauvages étaient si nombreux que Torfinn vit que sa petite troupe, malgré son adresse et son courage, pliait, accablée par le nombre, et luimême commençait à reculer.

En ce moment de défaillance, Freydis s'écrie : Comment des hommes de cœur peuvent-ils fuir devant des misérables aussi faciles à tuer que des moutons? Oh! si j'avais des armes, une femme vous montrerait qu'elle se bat mieux que vous ! »

Alourdie par une grossesse avancée, Freydis ne pouvait suivre la marche des guerriers qui fuyaient. Elle saisit l'épée d'un homme tué, s'arrête, se retourne brus-

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quemcnt, le sein nu, Fœil menaçant, et la main brandissant l'épée. A cet aspect, les sauvages, frappés d'étonnement et de frayeur, abandonnent le champ de bataille et s'empressent de regagner leurs canots.

Après une résidence de trois ans dans le Vinland, Torfinn et ses compagnons s'en retournaient au Groenland, lorsqu'ils furent poussés par les vents dans le Markland où ils trouvèrent cinq Skrœlings, un homme barbu, deux femmes et deux enfants. Ils voulurent s'en emparer; ils ne purent saisir que les enfants qu'ils emmenèrent avec eux. Ces enfants apprirent la langue du pays et furent baptisés. Ils racontèrent que deux rois Avalldania et Valldidida gouvernaient les Skrœlings, qu'il n'y avait pas de maisons dans le pays, que les habitants couchaient dans des cavernes ou dans des trous, qu'une autre grande contrée située en face de leur pays était habitée par des gens qui étaient vêtus de blanc. On pense que c'était le Uvitramannuland (la grande Irlande),

En 988, Are Marsson, puissant seigneur de Norvège, fut jeté sur la côte de Uvitramannuland (terres des hommes blancs) ; on croit que ce pays correspond à celui des deux Carolines, de la Géorgie et de la Floride. Are Marsson se distingua dans les guerres incessantes que les peuplades sauvages avaient entre elles et fut élu roi d'une tribu indigène.

Un nom rendu célèbre par les Sagas est celui de Biœrn. Cet Islandais avait vingt-cinq ans lorsqu'il devint éperdument épris de la belle ïhuridhe, qui ne tarda pas à partager sa passion.

Le père de Thuridhe obligea sa tille à épouser le mari qu'il lui avait choisi, un riche armateur nommé Thorro-

dale-Rançoniieiit. Biœrn possédait des terres dans le voisinage de sa bien-aimée et ne cessait de voir celle qu'il adorait. Le mari averti résolut de se venger. Il n'osait attaquer en face Biœrn dont la vigueur était redoutable; il eut recours à l'assassinat perfide. Il se mit une nuit en embuscade avec deux de ses serviteurs et les deux fils de son voisin Thorer.

Biœrn, prévenu par Thuridhe, s'était armé et préparé à répondre énergiquement à l'attaque prévue ; il mit ses agresseurs en fuite et tua les deux fils de Thorer. Traduit devant le ihing, assemblée judiciaire du canton de Tliorsne, il fut condamné au payement du prix du sang" et à un bannissement de trois ans. Il partit pour le Danemark vers 986, se rendit à Jomsborg, se fit rcmarcjuer dans la confréri e ou école militaire des Jomsviking, et acquit une reno mmée de bravoure dans la guerre de Suède et de Poméranie. Il rentra ensuite dans sa patrie pour revoir sa bien-aimée. Thuridhe avait mis au monde un fils nommé Kiartan, célèbre dans les sagas islandaises.

L'absence, au lieu d'éteindre la passion de Biœrn et de Thuridhe, n'avait fait que la rendre plus ardente. Le mari, furieux du retour de son ennemi et de la constance de son amour, ne respirait que la vengeance. Il avait mis de son côté Godhé de Helgafell , frère de sa femme. Pour échapper à une seconde condamnation, Biœrn se vit oblig-é de s'expatrier de nouveau ; il s'embarqua dans un port près de Kamb, et de bien longtemps on n'entendit plus parler de lui. Qu'était-il devenu?

Or, voici ce qu'on lit dans le soixante-quatrième cha-

piti'0(rEyrbyggiaSaga(l): « Gudhleif,fils cleGudhlangle Hichc et frère deTorfinn, Tancètre des Sturliings, était un grand armateur. Il possédait un grand navire, et Thorolf, filsd'Eyralopt, en avait un autre ; de concert ils livrèrent bataille au fils de Sigvaldé-iarl, à CTyrdh, qui perdit un œil. Vers la fin du règne de saint Olaf, Gudhleif ayant fait un voyage à Dublin, naviguait vers Touest pour retourner en Islande, et il se trouvait à l'ouest de l'Irlande, lorsqu'un grand vent du nord-est le poussa si loin en mer vers l'ouest et le sud-ouest qu'il ne savait plus où se trouvait la terre. Comme l'été était avancé, ils firent de nombreux vœux pour être préservés d'un naufrage et il arriva qu'ils aperçurent la terre. C'était une grande contrée qu'ils ne connaissaient pas. Gudhleif et les siens prirent la résolution d'y débarquer, parce qu'ils étaient fatigués d'avoir été longtemps ballottés sur mer. Ils trouvèrent un bon port et ils étaient à terre depuis peu de temps, lorsqu'il arriva des gens dont pas un ne leur était connu, mais il leur semblait fort que ceux-ci parlaient l'irlandais. Bientôt cette multitude, s'étant accrue au nom])re de plusieurs centaines, assaillit les navigateurs, s'empara d'eux tous, les chargea de liens et les emmena vers le haut pays. Conduits à une assemblée pour y être jugés, ils comprirent que les uns voulaient les massacrer de suite ; les autres les partager entre eux et les réduire à l'esclavage. Pendant les déliljérations ils virent approcher une troupe de cavaliers avec un étendard, d'où ils conclurent qu'il devait y avoir un chef dans cette troupe. Lorsque celle-ci fut arrivée, ils virent chevaucher sous

(1) Nous empruntons à M. Beauvois la traduction qu'il a donnée en l'accompagnant du texte islandais. {La Découverte du nouveau inonde, p. 50.)

l'étendard un homme grand et vigoureux, déjà très âgé et à cheveux blancs. Tous les assistants s'inclinèrent devant ce personnage et raccueillirent de leur mieux; c'est à lui que fut laissée la décision de l'affaire. Le vieillard envoya chercher Gudhleif et ses gens, leur adressa la parole en langue norrène et leur demanda de quel pays ils étaient. Us répondirent qu'ils étaient Islandais pour la plupart. « Et quels sont les Islandais parmi vous? » Gudhleif dit qu'il en était un et salua le vieillard qui lui fit bon accueil et lui demanda de quelle contrée de l'Islande il était. Gudhleif répondit qu'il était du canton de Borgarfîœrdh, — et de quel endroit. »

« Renseigné sur ce point par Gudhleif, il l'interroge sur presque tous les personnages considérables de Borgarfiœrdh. Et dans ces entretiens, il s'informe exactement à tous égards d'abord de Snorré Godhé et de sa sœur Thuridhe, de Frodha et surtout de Kiartan, fils de cette dernière, lequel était alors maître de Frodha. Les indigènes de leur côté criaient qu'il fallait prendre une résolution quelconque relativement à l'équipage de ce navire. Alors le chef se met à l'écart et choisit douze hommes avec lesquels il délibéra longtemps. Ensuite ils revinrent vers la foule, et le chef dit à Gudhleif et aux siens : « Nous avons délibéré à votre égard avec les gens du pays, et ils s'en sont remis à ma décision. Je vous laisse libres d'aller où il vous plaira, mais alors même que l'été vous semblerait bien avancé, je vous conseille de vous éloigner promptement, car il ne faut pas se fier aux indigènes, etilne fait pas bon avoir affaire à eux ; ils croient d'ailleurs que la loi a été violée à leur préjudice. — Mais, dit Gudhleif, s'il nous est donné de revoir notre pa-

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trie, comment nommerons-nous celui qui nous a sauvés? — Je ne puis vous le dire, répondit-il, car je ne veux pas que mes parents ou mes frères d'armes fassent un voyage comme celui que vous auriez fait, si je n'eusse été présent pour vous protéger. Maintenant je suis arrivé à un âge où je puis m'attendre à chaque instant à succomber de vieillesse. Mais quand même je vivrais encore quelque temps, il y a dans le pays des chefs plus puissants que moi ; ils ne sont pas actuellement dans la contrée où vous avez abordé ; mais s'ils viennent, ils auront peu de ménagement pour des étrangers. » Ensuite il fit appareiller leur navire et resta là jusqu'à ce qu'il s'élevât un vent favorable pour partir. Mais avant de les quitter, il tira de son doigt un anneau et le confia à Gudhleif ainsi qu'une bonne épée en lui disant : u Sil t'est donné de retourner en Islande, tu remettras cette épée à Kiartan, le maître de Frodha, et cet anneau à Thuridhe sa mère. — Mais, demanda Gudhleif, de qui dirai-je que viennent ces présents? — Dis, comme c'est la vérité, qu'ils sont envoyés par une personne qui était en meilleurs termes avec la dame de Frodha qu'avec son frère le Godbé de Helgafell. Mais si quelqu'un croit savoir à qui ont appartenu ces objets, dis-leur de ma part que je défends à qui que ce soit de venir me trouver; car c'est une entreprise périlleuse, à moins que l'on n'ait comme vous la chance de trouver un lieu d'abordage favorable. Ce pays est étendu et mal pourvu de ports; partout un mauvais accueil attend les étrangers, à moins qu'ils ne soient dans les mêmes circonstances que vous. » Après quoi Gudhleif et les siens se mirent en route et arrivèrent en Irlande à une époque avancée de l'automne.

Ils passèrent Fliiver à Dyflinn (Duljlin), et, l'été suivant, ils firent voile pour l'Islande, où ils remirent les présents aux destinataires. Des personnes tiennent pour certain que le chef indigène était Biœrn-Breidlivikingakappé, mais il n'y a pas d'autres notions certaines à cet égard que celles que l'on a rapportées. »

Le Vinland eut des relations commerciales avec la Norvège et lui fournit surtout des dents de morse, des bois de construction et de précieux bois d'Amérique. Puis ces pays furent tellement abandonnés et oubliés que leur existence même a été mise en doute.

L'Islande et le Groenland eurent leurs jours prospères. Les lettres et les arts fleurirent même dans la vieille Islande.

Des rois de Norvège eurent la maladresse, au lieu de favoriser ces colonies, de se réserver le monopole du commerce, et d'interdire à l'industrie privée toute navigation vers la région .

Le Groenland, en 1261, perdit ses libertés municipales. Il eut tous les malheurs à subir : la ruine de son commerce, les invasions des Esquimaux qui détruisirent la ville de Gaudu, des accumulations de glace qui engloutirent plusieurs localités et les ravages de la peste noire qui vinrent s'ajouter à ceux de la guerre et des bouleversements de la nature.

En février 1477, Christophe Colomb aborda en Islande; il rechercha et ne put trouver aucun renseignement sur l'Amérique.

Lorsque le temps de la piraterie fut passé, les Normands, de corsaires, devinrent des navigateurs commerçants. Erik, fils du roi de Norvège Harald aux

beaux cheveux, s'honorait du surnom de marchand.

Les Norvégiens furent au moyen Age les phis haljiles marins de l'Europe; et ce petit peuple, sous le gouvernement du roi Oscar II, a atteint le troisième rang dans la liste des grandes puissances maritimes.

Les vikings et leurs descendants ont parcouru toutes les mers; les Norvégiens ont fondé des colonies dans les pays les plus rebelles à toute culture, fréquenté jusqu'en iSM le continent américain, devancé les voyageurs célèbres dans les contrées inconnues, franclii le détroit de Davis, pénétré dans celui de Lancastre et dans une partie de celui de Barrow. Des découvertes récentes fournissent la preuve que les Scandinaves poussèrent leur excursion jusque dans l'Amérique méridionale et y formèrent des établissements. Dans des fouilles faites aux environs de Bahia, au Brésil, on a trouvé une dalle recouverte d'anciens caractères islandais, des vestiges d'habitation pareils, sous le rapport architectonique, aux ruines du nord de l'Europe et une statue de Thor avec tous ses attributs, le marteau, les gantelets et la ceinture magique (1).

Dans plusieurs parties de l'Amérique, et notamment sur la cote orientale de la baie de Baffeen, on a rencontré des pierres avec des incriptions runiques.

Chaque jour les savants du Nord font de précieuses découvertes et portent la lumière dans quelque coin obscur de l'histoire de leurs antiquités nationales. En finissant ce chapitre, nous éprouvons surtout un regret,

(1) Coup cV œil sur les antlquilés Scandinaves, par Pieno Victor, p. 36, Paris, 1842.

que nous avons déjà ressenti à la fin de plusieurs autres, d'être obligé de nous arrêter lorsque nous aurions eu tant de détails curieux à raconter encore (1).

(1) On peut coiisuHer : Les SagasislaiiflaLses on Expédilions el établissements des Norvégiens en Amérique, du neuvième au dixième siècle, par le D' A. Gudron (Annales des voyages, t. III, p. 137). — Hisloria Vinlandias antiqux, par Torfieus. — Antiquitates americanx, par Rafin. — Antiquités américaines (abrégé de l'ouvrage de Rafin). — I.a Découverte du nouveau monde, par M. E. Beau vois, etc., ele.

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Introduction v

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