CHAPITRE Vin
Boliémond part pour la croisade avec Tancréde. — Réception au palais d'Alexis. — Conquêtes des croisés. — Boliémond prince d'Antioclie. — Sa captivité chez un Turc. — Mort simulée. — Retour en Italie. — Voyage en France où il épouse la fille du roi. — Sa mère sauve Brindes. — Retour en Grèce. — Siège de Durazzo. — Fourberie de l'empereur. — Traité de paix. — Mort de Boliémond. — Princes d'Antioclie.
Reprenons l'histoire de Bohémond, interrompue à la mort de Giiiscard son père.
Bohémond, doué du génie de la guerre, passionné pour les aventures lointaines, plein d'une ambition démesurée, ne pouvait se résigner à passer sa vie comme simple lieutenant d'un frère qui lui était inférieur, qui lui avait contesté sa légitimité et l'avait dépouillé d'une partie de la succession paternelle à laquelle il avait droit par sa naissance.
Réconcilié avec Roger, il l'aidait, mais sans une grande ardeur, à assiéger Amalfi que leur père avait possédé, mais dont il fallut plusieurs fois refaire la conquête.
C'est durant ce siège qui se prolongeait, que Bohémond eut occasion de voir de nobles chevaliers traversant l'Italie pour aller rejoindre en Palestine l'armée des croisés, qui avait pour chef Godefroy de Bouillon.
302 l.i:S NORMANDS.
Son cntliousiasine pour la guerre sainte fut prompt à s'enflammer. Un jour, devant l'armée électrisée par sa chaleureuse éloquence, qui souvent lui servit autant que son épée, il ôtason manteau, le découpa en petites croix, il attacha une de ces croix à sa poitrine et les plus braves guerriers, se disputant les autres, suivirent sou exemple et se croisèrent au cri de Dieu le veul !
Les soldats de Roger abandonnèrent le siège qu'il fallut lever et s'enrôlèrent en foule sous le drapeau de Kohémond qui se trouva ainsi à la tête d'une armée de 10,000 cavaliers et d'un noud)re considérable de fantassins. D'illustres chevaliers s'associèrent aux destinées du prince de Tarcnte, notamment son frère Guy, son cousin Richard, comte de Principato, etl'un deshéros les plus célèbres des croisades , Tancrède , fils d'Emma, sœur de Guiscard, et femme d'un seigneur sicihen Odon le Bon. Bohémond ne put mettre à la voile que vers la fin de 1 096 et alla débarquer auprès de l'Andrinople d'Albanie . l'ancienne Phœnicè.
L'empereur Alexis apprit avec un vif déplaisir l'arrivée dans ses États du fils de Guiscard , qui l'avait battu trois fois, en bataille rangée, et qui avait entrepris de le détrôner. L'empereur, qui ne brillait point par la franchise, lui fit faire des compliments affectueux et l'invita à venir le voir à Constantinople où il recevrait un brillant accueil. Le prince de Tarente répondit comme s'il croyait à la sincérité de l'amitié d'Alexis, mais il prit ses précautions, comme s'il s'attendait à quelques perfidies.
Bohémond, nous l'avons déjà dit, et nous nurons souvent occasion encore de le faire remarquer, avait beaucoup de traits de ressemblance avec les anciens vikings.
Sa dévotion n'avait pu le corriser de son goût pour le pillage. En allant combattre dans la guerre sainte, il ne voyageait pas en demandant l'aumône comme un pèlerin, il préférait ne devoir ses moyens d'existence qu'à son éj)ée, comme un brigand. Partout où il passait, il donnait l'exemple aux soldats de se procurer des vivres en enlevant les grains et les bestiaux. « Ainsi, dit le Beau, par les premiers pillages, ils avancent en Paphlagonie où, rencontrant un château rempli de provisions, ils l'attaquent et le brûlent avec les habitants (1). »
L'empereur Alexis, au moment où il adressait à Bohémond des protestations d'amitié, le faisait suivre par un général chargé de profiter de la première occasion favorable pour l'attaquer. Cette occasion parut arrivée au moment où l'armée des croisés fut obligée de se diviser pour traverser un fleuve. Tancrède fondit sur les Grecs avec une telle impétuosité qu'il en tua un grand nombre et amena beaucoup de prisonniers à Bohémond, qui fut assez maître de lui-même pour ne pas céder au premier mouvement de terrible colère excitée par la perfidie d'Alexis.
Il cacha son ressentiment, et retarda sa vengeance qu'il aurait voulu rendre terrible. Son ambition, comme celle de son frère, eût été de détrôner Alexis, mais pour réussir, il lui eût fallu le concours de Godefroy de Bouillon, et Godefroy était décidé à ne poursuivre qu'un but, la délivrance du tombeau du Christ, sans se distraire de sa sainte mission pour faire des conquêtes dans son intérêt personnel ou dans l'intérêt des antres.
[l) Histoire du Bas-Empire, t. III. p. 24o.
304 LES NOUMANDS.
liohémond avait déjà traversé la 3Iacé(loine et une partie de la Thrace, lorsqu'il reçut une invitation d'Alexis d'aller le voir, seul, sans armée, à Gonstantinople où il serait bien reçu. Tenter l'assaut de cette ville eût paru moins périlleux à Tîohémond que de s'exposer aux pcrtidies d'un ennemi caclié. Pour vaincre sa répug-nance à consentir à ce voyage, il ne fallut rien moins que l'intervention de Godefroy de Bouillon, qui vint le trouver accompagné de vingt chevaliers.
Godefroy était entouré de tant de respect et de considération, que Bohémond ne put s'empêcher de suivre ses conseils. Le duc de Bouillon lui donna sa parole qu'il serait bien traité et qu'il répondait d'Alexis.
Le prince de Tarente fut en eilet reçu par l'empereur avec les plus grands témoignages de haute estime et même d'amitié. Un appartement superbe lui avait été préparé, et lorsqu'il y entra, on servit à sa table les meilleures viandes qu'il fut possible de se procurer à Gonstantinople. Ge qui l'étonna, ce fut de trouver une provision d'animaux fraîchement tués, afin que s'il avait quelque crainte de poison, il pût faire apprêter sa nourriture par ses propres cuisiniers; c'est ce qu'il fit. N'est-ce pas étrange qu'Alexis fût allé au-devant de la pensée qu'il était capable d'attirer chez lui, pour l'empoisonner, un homme qu'il traitait d'ami?
L'empereur promit au prince de Tarente de lui accorder, après la conquête, un territoire de quinze journées de longueur et de huit en largeur en-deçà d'Antioche et demanda au prince de Tarente de lui prêter foi et hommage. Son cousin Tancrède et Richard s'opposaient énergiquement à cet acte de soumission, et pour n'être
pas forcés d'eu faire autant, ils quittèrent le palais, lorsque Godefroy fut parvenu à décider le prince de Tarente à céder au désir de l'empereur.
Bohémond passa ensuite le Bosphore; son armée était déjà réunie à celle des croisés commandés par Godefroy. C'est là que le fils de Robert de Hauteville rencontra Robert, duc de Normandie, etplusieurs chevaliersnormands.
Alexis s'était croisé, mais malgré ses belles promesses de dévouement à la cause de la chrétienté, des essaims de barbares Gomans, Bulgares, Patzinaces, au service de l'empereur, commettaient des horreurs sur les croisés qu'ils pouvaient surprendre dans leur passage en Paphlagonie.
Alexis, qui avait promis de se joindre à l'armée des croisés, retardait de jour en jour l'exécution de ses promesses, sous prétexte de quelque affaire qui le retenait à Gonstantinople.
Bohémond et Alexis, qui avaient eu et qui devaient avoir encore des luttes violentes, eurent-ils jamais, entre deux transports de colère et de haine, quelque intervalle de véritable sympathie l'un pour l'autre? On pourrait le supposer d'après les apparences.
Bohémond était toujours bien reçu à la cour, et lorsque les croisés avaient à demander des convois de vivres ou à faire quelque réclamation, c'est le prince de Tarente qu'ils chargeaient de leur message pour l'empereur qui le comblait de présents et de prévenances. Alexis l'éblouit un jour en lui faisant admirer les trésors étalés dans une seule pièce de son palais. « Dieu ! s'écria Bohémond, il y a là de quoi conquérir des royaumes.
— Ces trésors sont à vous, » dit Alexis.
306 LES NOUMANDS.
Un Normand était toujours trop disposé à prondre, pour avoir le courapo de refuser, liohéniond accepta tout et demanda davantage. Il sollicita le titre de grand domestique, c'est-à-dire de général en chef de l'empire. Al(^\is, qui s'était servi de cette dignité pour arriver au trône, se garda bien de la donner à son rival, mais il la lui fit espérer pour des services futurs.
Les Turcs étaient maîtres de Xicée, capitale de la Bithynie. Soliman, sultan de Nicée, avait fait fortifier cette place d'où il espérait, quand le moment serait venu, se jeter sur Constantinople.
De hautes montagnes défendaient les approches de la ville; des fossés profonds étaient approvisionnés d'eau par un lac qui communiquait avec la mer; soixantedix tours protégeaient une double enceinte d'épaisses murailles.
Les croisés commencèrent le siège de Nicée. le 15 mai lOOT. Ils formaient une armée, composée, dit-on, de 100.000 cavaliers et de 000,000 fantassins, veiuis de dix-sept nations différentes, pour délivrer Jérusalem et la Terre Sainte du joug des musulmans.
La place fut énergiquement défendue.
Soliman était sorti de la ville, pour aller chercher des troupes au loin ; à son retour il traverse les montagnes et fond sur les croisés à la tète de 10,000 cavaliers suivis de près par 50,000 hommes.
Ce fut une terrible bataille. Les Turcs déployèrent autant d'adresse que de courage. Tantôt ils attacpiaient l'ennemi de loin avec leurs arcs en corne: tantôt de près avec leurs armes tranchantes; tantôt ils avaient l'air cle fuir et se retournaient tout à coup pour faire une
charge terrible. Bohémond et Tancrède figurent avec Godcfroy et son frère Baudouin en tête des guerriers qui assurèrent la victoire. Deux mille chrétiens et 'i.,000 Sarrasins perdirent la vie dans le combat. Les croisés, imitant les usages barbares des Turcs, firent couper les têtes des morts, en lancèrent avec des machines de guerre une partie dans la ville, et envoyèrent l'autre partie dans des sacs à Constantinople comme un hommage rendu à l'empereur.
Les assiégeants tentèrent plusieurs assauts et se servirent de grosses machines de guerre. Les assiégés leur opposaient une vive défense ; ils étaient approvisionnés par des convois venant par le lac Ascanius. Grande fut leur surprise un matin de voir le lac rempli de bateaux ennemis que les Grecs avaient fourni et que les croisés avaient fait apporter là par des chevaux et des hommes robustes. Des échecs nombreux, la prise de la femme et des deux enfants de leur sultan avaient tellement découragé les Turcs que la reddition de la place était facile à prévoir.
Alexis, qui avait payé de sa personne, lorsque Bohémond et son père marchaient vers Constantinople, n'était pas pressé de se joindre aux croisés, mais il ne voulait point les mécontenter, et se tenait prêt à leur dérober le fruit de leurs conquêtes. Il avait envoyé dans l'armée de Godefroy des troupes commandées par un général nommé Tatice ou Tarin, qu'on représente comme un scélérat complice des infamies d'Alexis , qui l'avait chargé d'espionner toutes les actions des croisés et d'entraver toutes leurs démarches.
Lorsque (iodefroy et Bohémond comptaient se rendre
maîtres de Nicée, grand fut leur étonncment de voir Uottcr l'étendard de l'empereur sur la ville et d'apprendre qu'elle s'était rendue à Alexis. Bohémond dut être furieux surtout quand on défendit aux croisés d'entrer dans la ville plus de dix à la fois et de rien toucher des richesses qui leur avaient été promises.
Alexis, averti que la ville était disposée à se rendre, y avait envoyé des émissaires qui engagèrent les habitants à se soumettre à l'empereur pour échapper aux terribles vengeances des croisés. Les promesses qu'on leur fit les décidèrent, et Tatice fit secrètement un traité qui accordait aux assiégés le droit de sortir de la ville, et la mise en liberté de la femme et des enfants du sultan.
Des auteurs disent que Godefroy avait demandé à Alexis de garder la ville pour que les croisés pussent poursuivre leur marche et atteindre plus vite leur but. Le siège avait duré sept semaines ou cinquante-deux jours (1).
Godefroy se dirigea vers la Syrie et la Palestine, sans trop se rendre compte des obstacles qu'il pourrait rencontrer dans des routes imj)raticables à travers les montagnes, les torrents, les terres incultes, les déserts Jhhilants et sans eau.
Les Turcs, que l'on croyait abattus par de sanglantes défaites, ne songeaient qu'à prendre une terrible revanche. Au moment où l'on était loin de les attendre, le V juillet 1097, Soliman parut dans la plaine de Dorylée, en Phrygie, à la tête de 150,000 cavaliers et de 200,000 fantassins.
(1) Guillaume de Tyr fixe à la reddition de Nicée la date du 10 juin 10'J7; d'autres auteurs disent le 20.
Bohémond qui commandait l'armée chrétienne, la divise en trois corps. Il se met à la tête du premier; il confie le second à Taucrède et à Guillaume son frère, et le troisième au duc de Normandie et au comte de Chartres. L'attaque des Turcs fut si vive, ils agirent avec tant d'adresse et de courage que les plus hraves chevahers tombaient sous leurs coups. Tancrède laissa sa lance brisée et son pennon dans la mêlée. Son frère Guillaume périt percé de flèches, et il allait succomber lui-même lorsque Bohémond vint l'arracher des mains de l'ennemi contre lequel il ne hii restait d'autre arme que son épée.
Les croisés, écrasés par le nombre , se croyaient perdus, lorsqu'ils virent apparaître Godefroy avec cinquante chevaliers, accourant au secours de l'armée chrétienne. C'était Bohémond qui l'avait fait prévenir de l'attaque et Godefroy précédait les soldats qu'il n'avait pas voulu attendre. Le sultan, effrayé fait sonner la retraite et se hâte de gagner les hauteurs.
Les forces réunies de Godefroy et de Bohémond se rangent en bataille au cri de : Dieu le veut! Là, se trouvaient parmi les chefs, Tancrède, Robert de Normandie, le comte de Blois, le comte de Toulouse ; tous ensemble poursuivirent les Sarrasins sur les hautes montagnes, leur livrèrent Ijataille et les obligèrent de fuir après avoir perdu plusieurs émirs, 3,000 officiers et 20,000 soldats.
Les vainqueurs recueillirent dans le camp de Soliman de l'argent, des chars, des chevaux et des vivres dont ils avaient grand besoin.
La lutte avait été héroïque et les auteurs chrétiens
;^,10 KKS NCHMANDS.
reiulent hommage à la v.-iltMu'des Turcs : « Cotte nation.
dit Baudry (1), se vantait d'avoir une origine commune
avec les Francs. »
L'armée des croisés, pour être plus forte, résolut ch;
ne pas se diviser, mais elle eut beaucouj) à soufl'rir de la
lamine dans les régions dévastées par l'ennemi et des
horreurs de la soif dans les campagnes embrasées du
pays nommé par les anciens la Plirygie brûlante. Un jour, tous les chiens disparurent à la fois; à leur
retour, ils étaient encore mouillés, on les suivit et ils
firent découvrir une rivière.
A tous les fléaux qui désolèrent Tarmée il faut joindre
celui de la discorde entre les chefs. Tancrède s'était fait ouvrir les portes de la ville de Tarse et y avait arboré son drapeau. Ala vue de ce drapeau, Baudouin s'irrite en disant que la ville devait lui appartenir. « Comme on ne reconnaît pas ses droits, dit Michaud (2), il se met en fureur et se répand en grossières injures contre Tancrède, Bohémond et la race des aventuriers normands. >- Nous ne redirons pas toutes les querelles des chevaliers entre eux. Ces querelles furent quelquefois sanglantes, mais la voix de la Religion, et la sagesse de Godefroy de Bouillon finissaient par être écoutées ; les bouillantes colères s'apaisèrent entre chrétiens armés pour une même et sainte cause.
Si plusieurs, comme Godefroy et Tancrède, étaient généreux et désintéressés, si, fidèles à la devise : Bien le veut! ils n'avaient d'autre but que la délivrance du saint sépulcre, le frère de Godefroy, Baudouin et le cou-
(1) Jactitant se de Francoriiiii slirpe duxisse genealogiain, t. II. '2) Histoire des Croisades, t. I, i». 2i2.
F.ES NORMANDS EN SYRIE. 3il
sin de Tancrède, Bobémond laissaient trop apercevoir leur ani])ilion et ils aspiraient à se créer des principautés dans les pays conquis par leur épée.
Taudis que Tancrède, sans aucune pensée d'intérêt personnel, se rendait maître de la Cilicie, Baudouin traversa TEuphrate et se fit ouvrir les portes d'Édcsse, ancienne métropole de la Mésopotamie, ville célèljre dans les premières pages de l'histoire de l'Eglise.
Un prince grrec nommé Thoros ou ThéodorCs gouvernait cette ville chrétienne, située au milieu des Turcs qui, moyennant un tribut, la laissaient en paix.
Le prince d'Édesse fit grand accueil aux croisés, mais à la manière dont ses offres furent accueillies par Baudouin, il put s'apercevoir de ses projets amlîitieux et en prit omljrage. Il était vieux et sans enfants, il consentit à lui assurer sa succession en l'adoptant pour son fils. La curieuse cérémonie de l'adoption eut lieu en présence des croisés et des Edessiens; Théodore fit passer Baudouin entre sa chemise et sa chair nue, en lui donnant un baiser; la femme du prince en fit autant, et dès ce moment Baudouin fut considéré comme leur fils avec succession future.
Bientôt une sédition éclata dans la ville contre le vieux prince qu'on accusait de pactiser secrètement avec les Turcs; on lui demanda son abdication qu'il accorda volontiers, puis on trouva plus prudent de lui ôter la vie.
Baudouin fut le premier chevalier des croisades qui fonda en Orient une principauté pour lui; cet État, qui embrassait la Mésopotamie, était borné à l'Occident par la Cappadoce ; il subsista quelques années avec gloire.
Bobémond, aussi brave et aussi ambitieux que Bau-
(louin, en le voyant prince, d'Edesse, voulut devoniiprince d'Aiitioclie.
Antioche, la capitale de la Syrie, fut jadis surnommée ht grande et considérée comme la troisième ville du monde. Nous ne rappellerons pas ses splendeurs antirpics et ses désastres. Les souvenirs relig-ieux qui s'attachaient à cette ville, que Justinien nomma Tliéopolis (la ville de Dieu), la rendaient encore plus chère aux chrétiens qui en furent dépouillés par les Sarrasins. C'est à Antioche que les disciples assemblés vers l'an 'i-3 prirent, pour la première fois, le nom de Chrétiens; c'est là que saint Pierre fut reconnu le premier pasteur de l'Église ; Tévèque d' Antioche avait le titre de patriarche cVOrient. C'est là que périrent d'illustres martyrs, dont les reliques attiraient des pèlerins du monde entier.
Saint Jean Chrysostome vante la splendeur d' Antioche, sa ville natale. Peu de grandes cités furent hàties dans un aussi beau pays; on a souvent décrit son lac abondant en poissons, son fleuve Oronte qui baignait les remparts et se jetait dans la mer non loin de là, sa montagne iVeau, riche de sources abondantes, sa montagne noire couverte de forêts, ses palais, ses jardins, sa fontaine de Daphné.
Antioche n'était pas seulement une jolie ville, c'était une ville très forte. Les Sarrasins, après s'en être rendus maîtres, en furent chassés en 96G, et, malgré une armée de 100,000 hommes, ils ne purent la reprendre en 9T0. Quand ils parvinrent à y rentrer, ils ne négligèrent rien pour ajouter des fortifications nouvelles aux anciennes, afin de rendre la place imprenable.
Un vieux chroniqueur, en rapportant comment la
ville était fortifiée, dit que cela faisait peur; Fcnceinte des murailles avait trois lieues de circuit, et était défendue par trois cent soixante tours.
La citadelle, située sur un rocher qui dominait tout, était flanquée de quatre tours inexpugnables [insuperabiles).
Antioche, Alep et Damas obéissaient à des gouverneurs qui avaient secoué le joug du sultan de la Perse. Le gouverneur d'Antioche se nommait Accien; il était enfermé dans la ville avec 7,000 cavaliers et 20,000 fantassins.
L'armée chrétienne, affaiblie par les combats, la famine et le manque d'eau, était réduite à 300,000 hommes, lorsqu'elle vint étaldir son camp, le 21 octobre 1097, à un mille de la place.
Sous prétexte que l'hiver approchait, plusieurs chefs de croisés proposaient, avant de commencer le siège , d'attendre l'arrivée de l'empereur. Bohémond n'était pas de cet avis; si Alexis concourait à la prise d'Antioche, il voudrait garder cette principauté pour lui. Tatice s'était joint aux croisés pour veiller aux intérêts de son maître.
Le siège fut commencé avec ardeur; il durait depuis quatre mois ; les assiégeants ne faisaient pas de progrès et il leur était difficile de trouver assez de vivres pour une armée si nombreuse,
Suénon, fils du roi de Danemark, à la tête de 10,000 hommes, venait au secours des chrétiens, mais une nuit, il fut attaqué par les Turcs et massacré avec toutes ses troupes.
On attribua ce désastre à une trahison de l'empereur. Alexis n'arrivait pas. Tatice eut l'air d'aller le
chercher et ne revint phis lorstjn'il crut qne Tcntreprise échouerait.
Aune Coumèiie, pour disculper son frère d'avoir trahi les croisés, attrihue le départ de Tatice à une fourberie de Bohémond (pii ne pouvait, sans l'éloigner, réussir à sapproprier la conquête de la Syrie. Bohémond, d'après elle, témoignant une feinte amitié à Tatice, Tavait prévenu qu'un complot était organisé contre sa vie, parce qu'on le soupçonnait de trahison ; alors le général grec, pour se mettre à l'abri du danger, crut prudent de retourner à Constantinople.
Les assiégés faisaient souvent de vigoureuses sorties. Les croisés se battaient conmie des héros. Tancrède surprit un jour une troupe de Turcs qui venaient chercher du fourrage pour la ville; il fondit sur eux et envoya à l'évèque du Puy soixante-dix tètes de musulmans comme la dime du carnage et de la victoire.
La longueur du siège et la crainte de la famine dél'ourageaient les soldats.
Plusieurs croisés désertèrent, et quelque-un s allèrent trouver Baudouin dans sa principauté. Le duc de Normandie était parti, et pour le rappeler, il fallut trois sommations. Le célèbre prédicateur de la croisade, Pierre l'Ermite, désespérant du succès du siège, s'évada secrètement du camp, ce qui n'étonna pas moins les croisés que si les ('(oilcs étaient tombées du ciel. Tancrède se mit à sa poursuite et le ramena honteusement. Ou força le fugitif à jurer sur l'Évangile de ne pas abandonner la cause qu'il avait prèchée, et l'on publia que les ' déserteurs seraient punis de mort.
Bohémond soutenait le siège et ne négligeait rien
LES iNOUMANDS EX SYRIE. 31 :i
pour le succès de Feiitreprise qu'il avait tant à cœur. Les moyens les plus cruels ne lui répugnaient pas. Voici ce que raconte Guillaume de Tyr sur sa manière de traiter les espions qui se glissaient au camp pour tout rapporter aux assiégés : « Bohémond commanda que quelques Turcs qu'il tenait enfermés sous sûre garde lui fussent amenés. Les quels fait à l'instant par des officiers de haute justice exécuter et puis allumer un grand feu et les mettre à la Ijroche et rostir comme pour viande préparée au souper de lui et des siens, leur commandant que s'ils estoient enquis quel appareil s'estoit-là, qu'ils respondissent en cette façon : Les princes et gouverneurs du camp ont arrêté cejourd'hui en leur conseil, que tous les Turcs ou leurs espies qui d'ici en avant seroient trouvés dans le camp seront en cette manière forcés à faire viande de leur propre corps tant aux princes qu'à toute l'armée. »
Ce récit, copié dans une vieille traduction de Guillaume de Tyr, ne rappelle-t-il pas des inventions analogues en usage chez les Normands?
L'horrible spectacle donné aux Turcs par Bohémond fut raconté au loin et produisit un si terrible etfet qu'aucun espion ne parut phis, de peur d'être rôti à la broche .
La prodigieuse Jjravoure du prince de Tarente terrifiait l'ennemi. Les princes d'Alep et de Damas et de nombreux émirs avaient envoyé au secours de la ville assiégée une armée de 20,000 hommes. Bohémond marche à sa rencontre, lui livre bataille et la met en fuite après lui avoir fait perdre 2,000 chevaux et 10,000 hommes.
Les croisés firent jeter deux cents têtes coupées dans
la ville, et en expédièrent deux cenls au calife d'Egypte dont ils avaient rejeté la proposition d'alliance.
Si Ion voulait énumérer tous les hauts faits des chevaliers des croisades durant le siège d'Antioche, ils seraient longs à raconter et plusieurs paraîtraient incroyables.
C'étaient des guerriers doués d'une force presque surhumaine. On rapporte qu'un jour un Sarrasin, d'une taille gigantesque, s'élança terrible sur Godefroy pour le pourfendre. Godefroy, d'un seul coup, partagea en deux le corps du géant, de telle sorte que la partie supérieure roula à terre et que le cheval, partant au galop, rapporta dans la ville l'autre partie restée sur la selle.
Bohémond, aux prodiges de la valeur chevaleresque joignait toujours une àpreté de viking dans le partage du butin. Sur cette question, il oubliait jusqu'à sa déférence habituelle pour Godefroy et il eut, notamment à l'occasion d'une superbe lente donnée par un prisonnier arménien, une vive querelle avec le chef des croisés.
Les assiégés et les assiégeants, éprouvant le besoin de quelques jours de repos, conclurent une trêve. Les croisés et les Turcs purent alors se voir entre eux dans la ville et au camp. Bohémond, qui voulait, à n'importe quel prix, être maître d'Antioche. parvint à séduire un renégat nommé Vhirous, qui promit de lui livrer trois tours dont la garde lui avait été confiée par Accien.
Le prince de Tarente fit part aux chefs de l'armée du traité secret qu'il venait de conclure avec Phirous.
LES N0RM.1NDS EN SYRIE. 3i7
Plusieurs chevaliers, le comte de Toulouse notamment, s'indig-nèrent à l'idée de ne devoir qu'à la trahison une ville qu'ils voulaient noblement conquérir à la pointe de l'épée.
Bohémond alors énuméra avec force tous les dangers qui menaçaient l'armée et l'impatience que devaient avoir les croisés d'entrer triomphalement à Jérusalem. 11 finit, à force d'éloquence, par faire agréer ses projets. Au moment de les mettre à exécution, quand les échelles de corde, jetées par Phirous étaient disposées pour l'escalade des remparts, il y eut un moment d'hésitation. Tous les guerriers restaient immobiles.
Bohémond alors, pensant que son exemple ferait plus d'efTet que sa parole, monte sur une échelle tout seul, et puis redescend en disant qu'il s'est assuré que tout est prêt. Soixante braves se présentent et sont suivis bientôt par un grand nombre de guerriers qui arrivent au haut des murs, prennent possession de trois tours qui leur sont livrées et s'emparent aussitôt de force de sept autres. Après une lutte sanglante le drapeau rouge de Bohémond est arboré sur la tour la plus haute d'Antioche.
Accien, trahi, vaincu, prend la fuite, et périt frappé d'une flèche par un bûcheron arménien qui l'aperçut courant se cacher dans la montagne.
Le triomphe des chrétiens avait été prompt, mais il ne fut pas de longue durée. La ville avait été prise le 3 juin 1098. Les deux premiers jours furent consacrés à des réjouissances, à des fêtes où figurèrent des danseuses païennes; le troisième jour les plaisirs cessèrent, dès qu'on vit arriver l'innombrable armée de Kerboga, prince de Mossoul. Les assiégants de la veille
furent assiégés à leiu' tour, et bloqués à l'iuiproviste ; au milieu des trésors qu'ils venaient de recueillir, ils eurent ;Y souffrir toutes les horreurs de lafîiini. et jamais ils n'eurent à courir plus de dangers que lors(|u'ils furent maîtres d'Antioche.
Nous ne referons pas le triste tal)leau que les historiens des croisades nous ont laissé des souffrances causées par la famine. Plusieurs croisés désertèrent en descendant des remparts à l'aide de cordes et s'attirèrent la méprisante épithète de sauteurs de cordes (furlivi funambull). D'autres, envoyant leurs forces affaiblies par les privations, se livraient à des imprécations impies.
Guy, frère de Bohémond, dans son désespoir, interpellait Dieu lui-même en s'écriant : « Quel est le père de famille , quel est le roi qui laisse périr les siens lorsqu'il peut les sauver I situ délaisses do la sorte ceux qui combattent pour toi, qui osera désormais se ranger sous tes saintes bannières? »
Ce langage ne semble-t-il pas être celui d'un viking apostrophant Odin, plutôt que celui d'un chevalier chrétien combattant pour la foi?
L'empereur s'était enfin décidé à aller rejoindre les croisés à Antioche dont il voulait prendre possession : son armée était considérable, elle avait été grossie par des croisés restés en arrière ou arrivés- tard ; elle comptait iO,000 Latins. Les nouvelles étaient lentes à parvenir à Constantinople. xVlexis ne connut la prise de la ville par les chrétiens qu'en apprenant en même temps que les vainqueurs étaient assiégés à leur tour. Plusieurs seigneurs et notamment Guillaume de Grandmesnil, beaufrère de Bohémond, se couvrirent d'ignominies en enga-
géant Alexis à reljroiisseï' chemin, au lieu daller porter secours à leurs frères. La crainte de s'engager dans une guerre périlleuse contre Kerbog'a qui commandait une armée de 360,000 hommes, et le peu de sympathie qu'il avait pour les croisés, décidèrent l'empereur, malgré les instances de Guy, qui était venu le trouver à Philomélium, à retourner cà Constantinople et à retirer son appui aux chrétiens au moment où ils eu avaient le plus besoin.
Les assiégés firent la proposition d'abandonner la ville, et de rentrer dans leur pays avec armes et bagages, mais Kerboga ne voulait pas seulement vaincre les chrétiens, il voulait les exterminer.
Les croisés comprirent qu'ils n'avaient d'autre espoir de salut que dans l'aide de Dieu, et dans leur courage. Pierre l'Ermite surexcita par son éloquence l'enthousiasme religieux. On fit grand bruit de la découverte de la lance qui perça le flanc du Christ sur la croix, et de signes miraculeux qui prouvaient que Dieu n'abandonnait pas les siens. Le jour de la bataille fut fixé au 28 juin, fête de Saint-Pierre et de Saintl»anl.
Tous les vivres, mis en réserve dans la place, furent consommés par les soldats, et pendant que leur corps reprenait des forces, leur âme était enflammée par les promesses d'une assistance céleste. Plus de cent mille guerriers reçurent la veille du combat la communion, et le lendemain, l'éloquent et intrépide pontife d'Adhémar (1), portant la cuirasse sur la robe épiscopale. pré-
(1) C'est railleur du Salve Rcfjiiia.
cédé de la lance retrouvée et de saintes images, J)énit les soldats, au nom du Dieu des armées.
Les chevaliers, privés de leurs chevaux qu'ils avaient dû sacrifier à cause de la famine, étaient devenus des fantassins habiles et redoutables.
L'armée, après avoir traversé le fleuve l'Oronte, vint se ranger en bataille dans une vaste plaine. Elle était commandée par les héros les plus illustres des Croisades : Godefroy, Bohémond, Tancrède, Renaud, Gaston de Béarn, Armanieu cVAlbret et d'autres non moins braves.
Le choc des deux grandes armées fut terrijjle, la lutte sanglante, la victoire décisive.
Les musulmans laissèrent cent mille morts sur le champ de bataille, les chrétiens quatre mille.
Godefroy ne song-eait qu'à partir pour Jérusalem. Bohémond se montra plus préoccupé de devenir prince d'Antioche que d'aller se battre pour la délivrance du saint sépulcre.
Baudouin était pourvu. Nul autre guerrier n'avait plus de titres que Bohémond, et sans lui la ville n'aurait jamais été prise. S'il avait des amis, il avait aussi des jaloux. Les croisés ne pratiquaient pas toujours dans leur sainte et commune entreprise la fraternité chrétienne. Il ne leur en coûtait pas souvent de tirer l'épée chrétien contre chrétien.
Il fallut de longues délibérations avant de trancher la grande question d'Antioche.
Enfin il fut décidé que la ville conquise serait remise à l'empereur s'il venait en personne et avec son armée, ainsi qu'il l'avait promis, aider les croisés à prendre Je-
rusalem. Dans le cas contraire, Bohémond serait prince cVAntioche.
Deux ambassadeurs, Hugues le Grand et Baudouin, comte de Hainaut, furent envoyés à Constantinople pour faire connaître à Fempereur la décision des croisés.
Les deux députés furent attaqués par les Sarrasins près de Nicée. Le comte de Hainaut disparut sans qu'on ait jamais pu savoir ce qu'il était devenu. Hugues se cacha dans une forêt, et parvint à arriver à Constantinople; on l'appela le corbeau de Varche, car il ne porta aucune réponse aux croisés et se hâta de rentrer chez lui en désertant la croisade.
Ce ne fut pas sans rencontrer des difficultés nombreuses que le prince de Tarente prit possession de la principauté d'Antioche. Baymond, comte de Toulouse, qui s'était emparé de la citadelle, refusait de la rendre à Bohémond en lui disant. « Vous manquez à la foi jurée en retenant pour vous une ancienne dépendance de l'empire grec reprise sur des ennemis qui s'en étaient injustement emparés. »
Bohémond eut des querelles violentes avec le comte, et, dans une église où s'était réunie une assemblée imposante, malgré la sainteté du lieu, le prince de Tarente s'emporta contre Baymond en lui reprochant brutalement sa jalousie et son humeur opiniâtre. Il finit par imposer silence à son adversaire.
L'armée chrétienne se reposa cinq mois à Antioche, explorant le pays et faisant arborer la croix dans les contrées voisines débarrassées des musulmans.
Bohémond profita de l'occasion pour s'emparer de plusieurs villes et étendre sa principauté jusqu'à Tarse.
Le désir d'affermir sa domination dans la Syrie le fit manquer à sa parole de suivre les croisés à Jérusalem. Il n'alla dans la ville sainte, que lorsqu'elle fut conquise, et dans son intérêt personnel. Il reçut là, des mains du patriarche, l'investiture delà principauté d'Antiochc, ce qui était la consécration de la légitimité de son pouvoir. Bohémond ne laissait pas son épéc oisive. Souvent victorieux, il éprouva aussi quelques échecs; il fut repoussé par les Grecs auxquels il voulait enlever Laodicée.
Il fut fait un jour prisonnier par les Turcs en venant au secours d'une ville de Mésopotamie. Sa captivité se prolongea deux ans chez un émir qui marchandait pour la rançon de ce redoutahle guerrier. Alexis lui ollrait un beau prix, 200,000 besans, s'il lui livrait le prince d'Antioche. Le sultan d'Iconium trouvait le prix acceptable, mais il en exigeait la moitié pour lui, tandis que l'émir voulait garder la somme entière. L'émir devint fort embarrassé de son prisonnier, qui était la cause d'une grande irritation du sultan dont les soldats ravageaient ses terres.
Le prince d'Antioche n'avait dans son absence rien perdu de ses États qui avaient été bien gardés et agrandis par Tancrède. Il fit à l'émir une proposition qui parut étrange au premier abord et qui finit par être acceptée. Il promettait la moitié de la somme offerte par Alexis, une amitié sincère et une alliance contre Soliman et contre Alexis leurs ennemis communs.
La captivité, qu'il venait de subir, loin de faire souhaiter au prince d'Antioche de jouir de la paix dans son beau pays érigé pour lui en souveraineté, ne fit que rendre plus vives sa passion pour la guerre, et son ambition
de conquérant. L'idée de détrôner l'empereur d'Orient pour prendre sa place lui avait été transmise par son père. Cette idée pouvait paraître abandonnée un jour, mais elle revenait sans cesse à son esprit. Aussi vindicatif qu'ambitieux, s'il eût été fier d'échanger sa couronne de prince contre celle d'empereur, il eût été heureux surtout de se venger d'Alexis, de le détrôner et de tenir dans sa main celui qui avait voulu l'acheter pour l'avoir à sa disposition.
Une fut pas heureux dans ses premières expéditions; pour combattre les Grecs et les Sarrasins, les hommes et l'argent lui manquaient. Pour chercher à s'en procurer, il résolut d'aller en Italie; mais comment sortir de sa principauté où il était bloqué? La voie de terre lui était fermée; et par mer, comment traverser la flotte grecque?
Nous avons souvent vu que l'imagination des Normands était féconde en stratagèmes bizarres.
Bohémond fit répandre la nouvelle de sa mort. Tout le monde y crut. Puis, il se plaça dans un cercueil fait exprès et percé de trous pour qu'il put respirer. Le cercueil fut déposé avec solennité dans une galère qui devait le transporter en Italie, afin que le corps reposât dans un caveau de famille.
Pendant qu'il traversait la flotte grecque, les amis du prétendu défunt s'arrachaient les cheveux, et donnaient tous les signes de la plus vive douleur, tandis que les Grecs ne cachaient pas leur joie d'être déhvrés d'un si redoutable ennemi.
Lorsque le funèbre cortège fut arrivé à Corfou, Bohémond voyant qu'il était près de l'Italie et que la garni-
son n'était pas forte, sortit de sa galère, se promena en ville, et au moment où il allait se rembarquer, il fit appeler le gouverneur et lui dit avec une voix terrible et un regard menaçant. « Faites savoir à votre maître que le prince d'Antioclie est ressuscité et (ju'il ira bientôt lui rendre visite. »
Le prince d'Antioclie et de Tarente se servit, à son arrivée en Italie, de tout ce qu'il avait d'éloquence et de prestige pour gagner des partisans à sa cause et soulever des haines contre l'empereur de Constantiuople. Nul héros des croisades, en Italie surtout, n'était plus connu que le fds de Guiscard par ses étonnantes aventures et sa terrible épée. Nulle voix de missionnaire n'avait plus de charme et ne savait mieux remuer les cœurs, lorsqu'il parlait de la guerre de Palestine. L'ennemi le plus funeste, disait-il, ce n'est pas Soliman qu'on peut vaincre au grand jour : c est Alexis qui cache sa perfidie dans l'ombre, qui parait l'ami des chrétiens d'Occident et trame leur perte avec les Turcs dont il est l'allié secret.
A sa voix ardente, de nombreux guerriers de Naples et de Sicile s'enrôlaient sous son drapeau.
Le Pape, en entendant tout ce que Bohémond avait souifert et tout ce qu'il avait fait de glorieux pour la cause du Christ, lui donna l'étendard de saint Pierre et l'autorisation d'aller, au nom de l'Église, former une armée de chrétiens pour combattre les infidèles.
Missionnaire autorisé par le Saint-Père, le prince d'Antioche se mit en route pour la France au mois de mars llOi.
Précédé de la double renommée de martyr et de héros, il recevait partout un accueil enthousiaste. Il se hâta
LES NORMANDS EN SYRIE. 3-2o
d'aller à Limoges déposer deux chaînes d'argent sur l'autel de l'église de Saint-Léonard. Durant sa longue captivité, où il redoutait moins les infidèles que Fempereur chrétien, il s'était trouvé longtemps en présence de l'idée d'une mort bien différente de celle qu'il avait mille fois bravée dans les combats. Il fit alors le vœu, qu'il accomplit, d'offrir deux chaînes d'argent à saint Léonard s'il le délivrait de ses chaînes de fer.
Après avoir gagné les sympathies du clergé par sa piété, son zèle pour la croix, ses présents de reliques et d'étoffes précieuses, il excita l'enthousiasme de la noblesse par le récit de ses chevaleresques aventures en Orient, par sa vigueur et son adresse sans égale dans les tournois où nul chevalier n'était capable de lutter contre lui.
Il s'était fait accompagner par un cortège qui impressionna la foule ; il avait près de lui des seigneurs grecs, ennemis d'Alexis, et le fils de Romain Diogène dont l'histoire touchait les cœurs. Diogène était arrivé au trône de Constantinople par ses victoires et à l'aide de l'amour qu'il avait inspiré à l'impératrice Eudoxie. Vaincu par ceux qui auraient dû le défendre, il ne demandait qu'à se retirer dans nn couvent et à se consacrer à Dieu, mais on lui arracha les yeux, en même temps que la couronne, et il mourut en priant Dieu pour ses bourreaux.
L'arrivée du prince d'Antioche et de Tarente fit sensation à la cour de France. Le roi permit à Bohémond de lever des troupes dans son royaume. Séduit par sa renommée de bravoure, son air martial et sa vigueur sans égale dans les tournois, Philippe 1" lui fit grand accueil et lui promit son appui. Les relations de Bohémond avec
la cour devinrent si intimes que le prince cVAntioche demanda au roi pour lui la main de la princesse Constance, et pour Tancrède, celle de la princesse Cécilia, Constance, fille légitime dé Philippe, avait été mariée avec le comte de Champagne, mais TÉglise rompit le mariage pour cause de parenté.
Cécilia^ lillc naturelle reconnue, était fort aimée du roi son père.
La douhle demande l'ut accueillie, et Bohémond célébra son mariage avec Constance de France, à Chartres, chezla comtesse Alix, veuve d'Etienne, comte de Chartres. Les fêtes du mariage avaient attiré une foule brillante. Après la cérémonie religieuse, le prince d'Antioche, devenu gendre du roi de France, se plaça debout sur le jubé de la cathédrale, et harangua la cour et toute l'assemblée.
Avec son éloquence toujours si puissante, mais qui ne fut jamais plus brillante ni plus émue, il raconte les glorieux faits d'armes qui s'accomplissent dans la Terre- Sainte et excite la bouillante valeur des chevaliers français. Il ne manque pas de faire aussi un séduisant tableau des merveilles de l'Orient, et fait espérer à ceux qui le suivront d'obtenir comme lui, par l'épée, des terres et des châteaux en Asie.
A ces chaleureuses paroles se rallume dans toute son ardeur l'enthousiasme des croisades; les barons et les chevaliers ébranlent les voûtes de la cathédrale par les cris : Dieu le veut ! Vresqne tous se croisent en acceptant une invitation à partir pour la Syrie, comme une invitation à un festin.
Dans un concile réuni à Poitiers, peu de mois après.
en juin 1106, le prince d'Antioclie obtenait par son éloquence un égal succès.
Après avoir fait en France de brillantes recrues, il traversa l'Espagne qui répondit à son appel, comme la France, l'Italie et l'Allemagne.
A la nouvelle que son terrible ennemi avait réuni une armée considérable dans le port de Bari et se disposait à faire voile pour Flllyrie, l'empereur Alexis essaya, par tous les moyens possibles, d'empêcher Bohémond de venir de nouveau l'inquiéter dans son empire. Il mit les villes, où pouvait aborder Bohémond, en état de défense, et chargea Isaac Contostéphane du commandement d'une flotte considérable. Ce général, selon l'ordre d'iVlexis, devait être récompensé s'il réussissait à s'opposer au passage du prince d'Antioclie, et en cas d'insuccès, il devait avoir les yeux crevés.
Contostéphane était chargé de prévenir sur le champ l'empereur du moment précis où Bohémond se mettrait en mer, et de garder avec soin le golfe Adriatique pour fermer le passage aux vaisseaux ennemis.
Le général grec, fort embarrassé de savoir de quel port Bohémond partirait , eut l'idée d'aller lui-même voir de près ce qui se passait en Italie. Il fit voile vers Otrante, débarqua dans le voisinage, et laissant les vaisseaux en rade, il marcha vers Brindes où il comptait trouver Bohémond.
Les habitants de Brindes, surpris par l'apparition imprévue des troupes de l'empereur, eurent le temps à peine de fermer les portes de la ville, La place ne pouvait résister à un assaut. Bohémond était absent, mais sa mère, queGuiscard avait répudiée, était une femme énergique.
Elle rassure la population et lui recommande de crier : « Vive l'empereur Alexis! »
Puis, elle fait dire à Contostéphane. « L'assaut est inutile; je vais moi-même vous apporter les clefs de la ville; j'ai besoin d'avoir avec vous une entrevue particulière pour vous faire part de choses importantes dont il est ])on que votre empereur soit instruit. »
Au moment où le général grec attendait la visite annoncée et croyait n'avoir affaire qu'à une femme, c'est le terrible Bohémond^ qui, averti par sa mère, arrive avec sa cavalerie sabrant tout sur son passage.
Les marins grecs, peu habitués à soutenir de tels chocs de cavalerie, sont facilement mis en déroute, et dans leur précipitation à regagner les navires, plusieurs tombèrent dans l'eau,
Contostéphane se hùta de faire lever l'ancre et prit la direction du golfe de Valonnes.
C'est à une femme que Brindes dut son salut. La mère de Bohémond, quand la population entière était affolée, garda son sang-froid et son courage. I*our donner le temps à son fils de revenir, elle sut amuser le général crédule par de trompeuses paroles.
Bohémond, parmi lesprisonniersqu'il avait faits, trouva six Patzinaces; il n'en fut pas étonné. Il savait qu'il était d'usage à la cour de Constantin ople de renforcer l'armée par des barbares soldés, mais comme il savait tirer parti de tout, il se hâta d'aller trouver le pape et lui dit : Votre conscience a quelque scrupule à nous voir en guerre contre un empereur chrétien au lieu de tourner tous nos efforts contre les infidèles. La perfidie de l'empereur est aujourd'hui dévoilée; il ose attaquer en Italie des
chrétiens avec des soldats païens dont il a composé son armée.
L'exhibition des Patzinaces produisit un grand effet et valut à Bohémondde nombreuses recrues.
Ce n'est pas l'habileté qui manquait à Contostéphane, mais le courage. Tant que l'ennemi fut loin, il fit de beaux plans de défense, mais lorsqu'il apprit que l'ennemi était proche et se dirigeait vers lui, il fut lâche et ne songea qu'à lui échapper. Prétextant que sa santé éprouvée par la mer avait besoin de l'air de la terre, il se hâta de s'éloigner, laissant le commandement de quelques vaisseaux dans le port de Valonnes à son lieutenant Landulfe.
Bientôt apparut au loin, sur les flots, voguant à pleines voiles, une flotte de deux cents navires en tète de laquelle on remarquait le bâtiment de Bohémond , escorté de douze vaisseaux.
Landulfe, incapable de lutter contre des forces si considéra])les, se hâta de quitter le port où les ennemis entrèrent sans résistance le 9 octobre 1107.
Grâce â son éloquence et à son habileté, le prince d'Antioche était parvenu à créer une armée de 12,000 cavaliers et de 60,000 fantassins de pays divers : français, italiens, espagnols, allemands et anglais. Dès que Bohémond eut débarqué, il permit de tout piller, et conçut le projet d'arriver â Constantinople en ravageant sur son passage les campagnes rendues désertes par la terreur de son nom.
Le 13 octobre, il établit son camp devant Durazzo. Le gouverneur de la place fit aussitôt prévenir l'empereur qui se hâta d'arriver avec l'impératrice Irène pour passer
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l'hiver à Thossaloniijiic, afin d'exorccr et de dirig-er luîmèine son armée.
Ce fut un mémorable siège que celui de Durazzo.
Alexis prit des mesures pour empêcher tout convoi par terre et par mer de parvenir à l'armée des assiégeants, qui eurent à supporter les horreurs de la famine, tandis que les assiégés recevaient des vivres en abondance.
Bohémond avait fait brûler les moyens de transport pour ôter à ses soldats toute possibilité de fuir et ne leur laisser d'autre espoir de salut que leur courage.
L'hiver se passa en préparatifs du siège où toutes les machines de g-uerre devaient être mises en usage .
Alexis et Bohémond se connaissaient ; tous deux étaient braves et féconds en fourberies de toute espèce.
Anne Comnène, pour faire valoir la finesse de l'empereur son père, raconte de lui des traits de perfidie abominable.
Un transfuge, passé dans le camp de Bohémond, gagna ses bonnes grâces et l'avertit qu'un complot était ourdi contre lui, et que ses meilleurs amis étaient en relation secrète avec l'ennemi. Bohémond découvrit en effet une correspondance d'iVlexis avec Guy, Bichard de Principato, Bobert de Montfort et autres amis des plus intimes. Les lettres saisies semblaient être des réponses à des renseignements confidentiels envoyés à l'empereur sur les desseins secrets de leur chef. Alexis leur promettait son amitié et sa reconnaissance s'ils continuaient avec lui une correspondance dont il appréciait toute l'utilité.
A la lecture de ces lettres, le prince d'Antiochc, au premier moment, fut en proie à de vives anxiétés. Lespa-
piers interceptés étaient d'une précision et d'une clarté qui ne laissaient aucun doute; mais en y réfléchissant mûrement, il arriva à penser qu'il était moins difficile de croire à un piège, à une infernale invention d'Alexis, qu'à la déloyauté, à l'infamie de ses amis les plus chers, de ses généraux les plus sûrs.
Il réunit donc ceux qu'on avait voulu perdre dans son esprit, leur montra les lettres dont ils furent indignés, et leur déclara qu'ils ne perdraient jamais ni son amitié ni sa confiance.
Rien ne fut épargné pour l'attaque et la défense de Durazzo. Cantacuzène, le plus habile général de l'empire, et Bohémond, déployèrent en cette occasion toutes les ressources de la guerre et de leur génie : machines perfectionnées, feu grégeois, mines et contre-mines, assauts hardis, combats sanglants. Après des succès et des échecs, le prince d'Antioche vit avec douleur qu'il ne pouvait lutter contre deux fléaux qui désolaient son camp : la famine et la peste.
Alors il se décida à faire des propositions de paix, Alexis voyait bien qu'à force de temps et de patience il pourrait exterminer l'armée ennemie; mais il fallait compter avec Bohémond, souvent vainqueur quand on le croyait vaincu , et puisant dans le désespoir des ressources inattendues.
Alexis répondit au prince d'Antioche qu'il avait été souvent trompé par ses serments, mais que le devoir du chrétien était de pardonner les ofl'enses, et que s'il avait un vrai repentir de verser le sang chrétien, il n'avait qu'à venir le trouver, afin de régler entre eux les conditions de la paix ; s'ils ne pouvaient se mettre d'ac-
cord, Tempcreiir donnait sa parole qu'il lui laisserait la liberté de repartir quand il voudrait.
Aucun d'eux ne comptait sur la parole de l'autre.
Le prince d'Antioche exigea, pour la sûreté de sa personne, que trois personnages des plus considérables de l'armée grecque demeurassent dans son camp comme otages jusqu'à son retour; cette demande ne fit pas de difficulté. Les trois officiers, envoyés comme otages, furent chargés de régler le cérémonial de l'entrevue. Bohémond demandait que les parents de l'empereur vinssent audevant de lui, à un quart de lieue, qu'il fût accompagné dans la tente impériale par deux de ses chevaliers, qu'il entrât sans fléchir le genou et sans se courber en signe de respect; qu'à son entrée, l'empereur se levât de son siège et le traitât non comme un vassal, mais comme un prince indépendant, sans prendre aucun avantage de l'hommage que Bohémond lui avait autrefois rendu à Constantinople. Deux points firent difficulté. Les officiers grecs ne voulurent pas que l'empereur fût ol)ligé de se lever pour recevoir le prince, ni que celui-ci fût dispensé de saluer en entrant. Bohémond refusait de céder ; mais il fut obligé de se rendre lorsqu'un de ses chevaliers lui dit : « Nous sommes fatigués de nous battre contre des murailles; faites la paix et sortons d'ici. »
Après avoir confié à Guy la garde des otages, Bohémond se transporta chez l'empereur. Sa haute taille, son air martial et cependant plein de charmes frappèrent les seigneurs de la cour d'Orient qui trouvèrent que sa physionomie inspirait l'admiration et la terreur.
La conversation entre Alexis et Bohémond fut longue et animée ; l'un était souple et plein de ruse . l'autre fier
et impatient. A quelques reproches indirects, Boliéniond répondit brusquement : « Nous ne sommes pas ici pour discuter, mais pour passer un traité, » iVlexis lui exposa ses conditions; il exigeait notamment que le prince d'Antioche et Tancrède le reconnussent pour leur seig'neur.
Bohémond demanda à rentrer dans son camp. « Je vous y accompagnerai moi-même, » répondit Alexis.
Bohémond se retira dans une tente préparée pour le recevoir. Il était lié avec Nicéphore Bryenne, mari d'Anne Comnène; il l'engagea à venir passer la soirée chez lui. Bryenne, insinuant et adroit, sut si bien prendre les choses, qu'en cédant sur certains points, en adoucissant certains articles, il finit par tout arranger, et le traité de paix fut conclu ; l'acte est à la date du mois de septembre 1108.
Anne Comnène donne le texte du traité, mais si elle rapporte toutes les clauses favorables à son père, il y en a quelques-unes qui furent modifiées ou non acceptées par Bohémond. Ainsi l'on stipulait que Bohémond ne jouirait de la principauté d'Antioche qu'à titre d'usufruit, tandis que d'après l'acte définitif, tel qu'il fut exécuté, Bohémond et ses héritiers ont joui de la principauté d'Antioche et des terres annexées, à titre de propriétaire, et à la condition d'en faire hommage à l'empereur. Bohémond, en présence d'un grand nombre de hauts personnages et d'un légat du pape, la main sur la croix, les saints Évangiles et les instruments de la Passion, prêta solennellement serment d'observer fidèlement le traité.
Alexis se montra magnifique envers le prince, il l'éleva
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à la dignité de Sébaste, et lui lit de superbes présents en étoffes précieuses et en sommes d'argent.
L'empereur se hâta de regagner sa capitale.
Boliémond partagea entre les chevaliers qui avaient partagé ses dangers les dons qu'il avait reçus. 11 obtint pour eux des quartiers d'hiver commodes et la liberté de se rendre ensuite où ils voudraient.
Les uns restèrent en Orient et allèrent rejoindre les croisés. D'autres suivirent le prince d'Antioche et de Tarente en Italie.
C'est là que Boliémond mourut au commencement de mars 1111.
Anne Comnène prétend , en parlant du vaillant fils de Guiscard, que les fourberies lui tenaienl lieu de trésors inépuisables. Rien ne remplace l'argent, le nerf de la guerre, et si Boliémond eût eu des trésors en argent, il eût conquis l'empire grec.
On dit que, lorsque la mort le surprit, il allait repartir pour une nouvelle expédition en Grèce; on dit aussi, ce qui est moins vraisemblable, qu'Alexis, sachant que son incorrigible rival poursuivait sans cesse son dessein de le détrôner, lui avait fait donner un poison lent mais sur pour se débarrasser de cet incorrigible prétendant.
Si la mort du prince d'Antioche délivra ses ennemis de la crainte qu'il leur inspirait, elle fut un sujet de désolation dans sa famille et parmi ses amis.
Ses funérailles furent célébrées avec pompe à Venosa et on lui éleva un tombeau couvert d'inscriptions que Baronius nous a conservées.
Il laissa la tutelle de son fils âgé de quatre ans et le gou-
vernement de ses États à sa femme Constance et à son cousin Tancrède.
Il ne pouvait donner à son fils un protecteur plus dévoué que Tancrède.
Alexis savait, par expérience, que les traités s'oublient facilement, et il voulut, par des négociations habiles, engager Tancrède à respecter les traités passés avec Bohémond. Tancrède ne voulut rien écouter, et congédia brusquement les députés de Tempereur.
Tancrède est, avec raison, un des chevaliers les plus célèbres des croisades; il était d'une bravoure qui étonnait les plus braves, et il défendait à son écuyer de vanter ses prouesses, tant il trouvait naturel et simple ce qui paraissait prodigieux aux autres.
Il avait soumis plusieurs villes de la Syrie et de la Gilicie et rendu Alep tributaire d'Antioche. C'est en combattant les Sarrasins, qu'il reçut un coup mortel.
Guillaume de Tyr rapporte ([ue sur son lit de mort, il recommanda à sa femme Gécilia d'épouser Bertrand, fils du comte de Tripoli, ami toujours fidèle et dévoué; il lui recommanda de remettre à son pupille Bohémond II l'héritage paternel dès qu'il serait en âge de le réclamer, et cela dil et ordonné rendit son esprit à Celui qui le lui avait donné et fut cet illustre seigneur inhumé au portique de Véglise du prince des Apôtres, l'an de J.-C, 1111.
Bohémond II épousa en 1126 Alix, fille de Baudouin II, roi de Jérusalem, et mourut jeune, laissant une fille qui, en 1135, porta en dot la principauté d'Antioche à Raymond, filsde Guillaume comte de Poitiers, duc de Guyenne.
Raymond fut tué le 25 juin li'i-S laissant un fils, Bohémond III, duquel sont descendus les princes d'Antioche et les rois de Chypre et d'Arménie.
Bohémond, et ses neuf successeurs, régnèrent à x\iitiochc durant cent quatre-vingt-dix ans.