‹ Les Normands dans les deux mondesChapitre 9 sur 18 · CHAPITRE YI · texte numérisé non relu

CHAPITRE YI

I. Normands Varègucs Russes. — Les Slaves. — II. Invasions des Normands chez les Slaves. — III. Rourik, élu grand Prince par les Slaves. — IV. Ascold ET DiR. — Constantinople sauvée. — v. Oleg fait périr Ascold et Dir. — Amours d'Igor et d'Olga. — Expédition en Orient. — Traité avec l'Empereur. — VI. Igor grand prince de Russie. — Expédition à Constantinople. — Fin tragique. — VII. Olga. Perfidie et cruauté de sa vengeance, sa sagesse et son courage. — Solennité de son baptême. — VIII. Sviatoslof refuse de se faire lja[)tiser. — Son portrait, sa vie, conquêtes et revers. — IX. Vladimir. — Sa vie. — Enquête pour le choix d'une religion. — Son bapicme. — Son mariage. — Baptême du peuple en masse. — Daplême postiiume. — La dè(jringolade du diable. — Mort de Vladimir. — X. Varêgues de la garde de l'empereur d'Orient.

Au lieu de discuter sur l'intrépidité et le caractère des Normands, voyons leur bravoure à l'œuvre et leur morale en action.

Nous ne pouvons réunir dans un tableau d'ensemble et classer dans Tordre chronologique les invasions sans nombre, simultanées, intermittentes, sans date certaine de bandes de guerriers s'unissant , se séparant , sans aucun lien entre elles, et apparaissant toutes à la fois, ou tour à tour dans les régions les plus diverses du nord «t du midi.

Où les Normands n'oiit-ils pas apparu vers le neuvième et le dixième siècle? Nous ne les suivrons point partout, mais chez les peuples dont l'histoire leur consacre des pages sérieuses et qui conservent d'eux de profonds souvenirs. Voici ce que Henri xMartin (1) dit des Normands : u Ils s'étaient partagé le monde . Aux Suédois , le levant, aux Danois et aux Norvégiens le couchant; les guerriers errants de la Suède commencèrent à s'assujettir les Russes {Rhos) et allèrent fonder l'empire des Varègues russiens entre la Baltique et la mer Noire dans les mêmes régions où les Goths, dont les frères subsistaient encore en Scandinavie, avaient régné cinq siècles auparavant. Les Danois poursuivirent la conquêtes des lies Britanniques et envahissaient la Germanie et là France. »

Suivons, en le complétant, l'ordre tracé par notre historien.

Les Suédois s'étaient étendus jusqu'au fond du golfe de Finlande assez près des lieux où fut ])àtie la ville de Saint-Pétersbourg.

L'histoire russe ancienne est moins popularisée en France que le roman russe moderne. Au berceau du vaste empire de Russie le premier rôle appartient aux Varègues; étaient-ce des Normands, des Suédois? Le nom : Varègues, Waraigne, Warangues, Wargr, parait dériver de ivar (guerre) et signifier homme de guerre. L'origine Scandinave de ce peuple a été contestée par quelques auteurs; les uns ont dit que c'étaient des Slaves; les autres ont prétendu que c'étaient des bandes

(1) Histoire de France, t. II, p. 426.

de guerriers dont les chefs étaient Scandinaves et les soldats slaves.

L'opinion la plus accréditée et que nous n'hésitons pas à adopter est que les Varèg-ues ont imposé le nom de Russie aux pays slaves.

Geyer, dans son Histoire de Suède, prouve que les Suédois dans la langue des Finnois sont appelés Russes. Les annales de Saint-Bertin rapportent que l'empereur de Constantinople, Théophile, avait envoyé des ambassadeurs à Louis le Débonnaire. Parmi les g'ens qui suivaient l'ambassade, on arrêta, comme espions, des individus qui se disaient de la nation de Rhos et qui étaient Suédois. Luitprand dit formellement : « Ceux que les Grecs appellent Russes, nous les appelons des Normands [Grsecivocant Russos, nosvero Normannos) . Des historiens récents de la Russie, M. Alfred Rambeaud notamment, n'hésitent pas à assimiler les Varèeues aux Vikings, aux Normands; M. Samokvassof a découvert dans la tombe d'un prince varègue du dixième siècle, une cotte de maille, un casque pointu qui rappellent tout à fait l'armure des guerriers normands. Les chefs russes sont représentés dans des miniatures anciennes et sur les tapisseries de la reine Mathilde à Bayeux, vêtus comme les Normands.

L'histoire de la Russie commence à l'arrivée des Varègues en Slavie et le millième anniversaire de cet événement a été célébré en 1862 à Novgorod.

Les Varègues de Novgorod et de Kief sont bien des Normands hardis marins, guerriers intrépides, avides d'aventures; on les retrouve presque à la fois sous les murs de Constantinople et au pied du Caucase

où ils enlèvent inix Arabes la ville de lîerdno en lïï.

Nous ne remonterons pas au déluge, pour l'aire descendre les Russes de/^o.sfds de.laphet. Nestor, le célèbre chroniqueur de la Russie (1), admet l'origine Scandinave des Varègues.

Les Slaves, an commencement du dixième siècle étaient dans un état de barbarie qui nous est racontée par le calife (liafar, dont la relation n'a été traduite (jue de nos jours. Il avait envoyé Ibn-Forlan pour répandre Fislamisnie dans les contrées septentrionales. Voici quelques détails ([ue nous lui empruntons.

Les femmes couvrent leur sein d'une plaque de métal où un poignard est suspendu à un anneau. Les hommes ont un ^ètement de laine grossière qui ne les couvre qu'à mi-corps.

La môme hutte en bois abrite plusieurs familles et dans cette promiscuité des divers âges et des deuxsexes, tout sentiment de pudeur semble complètement ignoré. Les ablutions chères aux musulmans ne sont pas en usage et la malpropreté règne partout.

« Leur roi, ditCantù (2), se tient sur une large estrade ornée de pierreries avec quarante concubines qu'il embrasse à la vue de tous, jamais il ne pose le pied à terre, dans quelle circonstance que ce soit : il veut monter à cheval? On lui amène sa monture près de cette estrade, autour de laquelle se tiennent iOG hommes d'élite, dévoués à mourir pour lui, qui ont chacun deux jeunes filles l'une pour servante, l'autre pour concubine. »

(1) Nestor (Lctopis Ncstcrova), né on lorifi, mort vers 1 il i, a écrit une Chronique de Russie publiée à Saint-Péter.sbourg, 17G7, in i".

(2) Histoire universelle, t. XVIII, \). I-IO.

Ces barbares aiment à se battre, mais on comprend qu'ils fussent souvent battus par les Finnois, moins sauvages et plus braves.

Les Slaves s'étaient répandus du lac Ilmen à la mer Noire et les diverses tribus de cette race avaient pris des noms dont nous ne reproduirons pas l'énumération.

Deux villes surtout acquirent une grande importance : Novgorod et Kief. Novgorod, dont Nestor constate l'origine ancienne, était bâtie dans un beau site, et entourée d'une plaine fertile coupée par des forêts de sapins et de bouleaux. Le Volkoff qui traverse la^dlle unit le lac Ilmen au lac Ladoga, d'où sort le fleuve dé la Neva qui se jette dans la mer Baltique.

Les Slaves avaient ainsi des moyens de communication avec les habitants de la Finlande, et une route qui, traversant le continent d'un bout à l'autre, leur permettait d'arriver sans obstacle à Constantinople. Ils profitaient de cette position pour faire avec la ville impériale le commerce des fourrures et des produits venus par la mer Baltique, et avec le Nord, le commerce du vin, des fruits, des objets de luxe venus de l'Orient.

Si la richesse abondait chez les Novgorodiens, la barbarie régnait toujours dans les environs où les tribus slaves se querellaient sans cesse entre elles et vivaient, suivant la zone du pays, des récoltes des champs, de leurs troupeaux, ou de la chasse.

Kief était une belle ville dans une heureuse situation. Les Poloniens qui habitaient cette partie de la Slavie formaient la tribu la plus douce pour les mœurs, mais la moins guerrière et la plus énervée.

60 LES NORMANOS.

Il,

[jCS Normands ou Varègucs, bons explorateurs des contrées où Ton pouvait recueillir le plus de Jjutin, ne manquèrent pas de convoiter les trésors que Novgorod devait contenir. En l'année 859 une flottille de Varègucs passa de la Neva au lac Ladoga, de ce lac dans le Volkotf et s'approcha de Novgorod.

Les Novgorodiens, plus désireux de ramasser de l'argent que de recueillir de la gloire , furent effrayés de l'apparition des Normands dont la renommée de férocité était partout répandue.

Gomment résister à des ennemis si terribles? Au lieu de les combattre, on résolut de traiter avec eux; comme ils ne voulaient que de l'argent, on marchanda, on discuta le cliitfrc de la somme exigée. Les Slaves, vaincus avant de s'être battus, permirent aux Varègues de frapper d'une forte contribution chaque habitant de la ville. Enhardis par le succès, les Normands s'en allèrent à travers les forêts et des régions inconnues, sans autre but que le pillage, attaquer des tribus éparses qu'ils rendirent leurs tributaires.

Plus les Normands recevaient de l'argent pour partir, plus ils étaient pressés de revenir. Le succès de cette campagne en Slavie les encouragea à en recommencer une autre. Ils vinrent réclamer comme un impôt régulier ce qui avait été une concession faite par la peur et pour une fois.

Les Varègues éprouvèrent un refus qui irrita leur colère et redoubla leurs exigences. Les Slaves eurent

l'air d'entrer en négociation, mais pendant quils gagnaient du temps en marchandant, ils faisaient avertir les diverses tribus qu'il importait de se réunir, de s'armer, et d'infliger une rude leçon aux envahisseurs Scandinaves.

Cet appel fut entendu; une véritable armée attaqua les Varègues, et les rejeta loin des frontières.

Les Slaves sentirent qu'ils étaient forts quand ils étaient réunis, mais jamais pays ne fut en proie à plus de divisions. Les tribus avaient des rivalités entre elles; les chefs de la même tribu n'étaient pas d'accord entre eux. Le père ou le frère aine ne reconnaissait dans la maison d'autre loi que son caprice. Le général était élu quand il fallait réunir une armée, et révoqué quand la guerre était finie. L'absence de tout gouvernement produisait de si déplorables effets que chaque peuplade essaya d'avoir nn chef qui fût général en temps de guerre et boyard ou knés en temps de paix.

Les chefs des tribus devaient se réunir, délibérer ensemble, mais ils étaient rarement d'accord et souvent aussi leurs décisions n'obtenaient pas les ratifications du peuple.

Les hommes sages comprirent les inconvénients de cette anarchie funeste à la tranquillité du pays et aux intérêts du commerce. Une voix osa s'écrier un jour dans une assemblée à Novgorod : « Cherchons un prince qui nous gouverne et nous parle selon la justice. »

02 li:S NORMANDS.

Les divers chefs des tribus avaient tellement ressenti les dangers de leurs divisions qu'ils applaudirent à la proposition d'organiser un gouvernement sérieux et comme aucun d'eux n'était prépondérant, ils décidèrent qu'on s'adresserait aux Yarégues pour leur demander un prince assez fort pour relever leur pays et le défendre. Il est assez étrange qu'ils se soient adressés à un ennemi qu'ils venaient decoml)attre j)our lui demander un roi, mais dans ce temps là on avait un culte pour la force et les Slaves avaient pu juger par eux-mêmes de la bravoure des Normands.

Une députa tion, chargée de porter en Scandinavie la décision prise par les tribus slaves, s'embanjua à Novgorod et aborda chez les Yarégues russes qui tiennent ce nom de la province suédoise de Ross-Lageu.

Les députés, en arrivant, demandent aux Yarégues. (( Avez-vous des princes? » Prince en Yarégie voulait dire : puissanl^ courageux, redouté : u Oui, fut-il répondu, nous avons des princes, » et la députation fut introduite chez les princes. Le doyen des Slaves prit la parole et dit : « Prince Yarègue, notre pays est grand et abonde en toutes choses, mais l'ordre et la justice y manquent, venez prendre possession du sol et nous gouverner, »

Et alors trois frères furent choisis pour aller gouverner les Slaves. Us se nommaient : Rourik, Sinéouset Trouvor dont les noms Scandinaves signifient le Pacifique, le Victorieux et le Fidèle.

Ces princes partirent pour Novgorod accompagnés par leurs familles et des bandes guerrières soumises à leurs ordres. Ils arrivèrent en 862 chez les Slaves où ils furent acclamés. Ils recurent des terres considérables

quïls choisirent eux-mêmes et s'installèrent à part des tribus. L'ainé, Rourik, s'éta])lit au sud du lac Ladoga en face de la Finlande ; Sinéous sur le lac Blanc , et Trouver à Isborg". Us étaient ainsi bien placés pour tenir en respect les Finnois, le pays Vasse et les peuplades livoniennes.

Les Normands n'étaient pas faciles à contenter, malgré la grande part que les trois princes leur avaient faite ; ils étaient avides d'aventures et de combats. Rourik forma une armée composée d'hommes plus aguerris et mieux armés que les tribus à demi-barbares qu'il allait piller, rançonner et soumettre à sa domination; aussi, avait-il donné une grande extension à ses États lorsque en 8GG, Sinéous et Trouvor vinrent à mourir et le laissèrent maître unique de la Russie entière.

Pour s'assurer l'affection de ses compagnons d'armes, Rourik voulut les attacher an sol en leur concédant de petites souverainetés territoriales dont il se réservait la suzeraineté. Pour constater son autorité sur eux. il prit pour lui le titre de Grand Prince ou grand-duc.

En distribuant des largesses pour se faire des amis, Rourik ne fit que des jaloux et des mécontents.

Deux chefs normands. Ascold et son frère Dir, se séparèrent du Grand Prince, qui les avait blessés en ne leur faisant pas dans le partage une part proportionnée à leur ambition.

Ascold et Dir tournèrent leurs yeux vers l'Orient, vers Constantinople, et ils recrutèrent des guerriers avec la

(i4 l.liS .NOUMAM)S.

promesse de leur faire prendre du service dans les troupes de Tempereur Micliel 111.

C'était un long- voyage à entreprendre que celui de Kief à Byzaucc à travers des populations encore ])arbares et très hostiles aux étrangers.

Les Varègues, (pie rien n'effrayait, se mirent en route; ils redoutaient moins les dangers des déserts et des forêts que de traverser les villes et les villages; aussi cheminaient-ils de préférence dans les bois où la hache leur ouvrait un passage. Ils couchaient la nuit sur des peaux d'ours qu'ils apportaient dans leurs bagages ; ils allumaient de grands feux qui les réchauffaient et leur servaient à faire cuire les aliments; leur nourriture se composait de miel trouvé dans les ruches d'abeilles et de gibier pris à la chasse.

Après avoir franchi plusieurs fleuves, traversé de vastes solitudes , les voyageurs normands rencontrèrent une jolie petite ville qui s'élevait sur une hauteur au bord du Dnieper, c'était un pays d'un aspect ravissant, d'une rare fertilité, d'une culture perfectionnée, riche en vergers à fruits, en céréales et en pâturages. A qui appartient cette ville, demandèrent Ascold et Dir? Un Polonien leur répondit :

« Cette ville s'appelle Kief. Elle est aujourd'hui tributaire des Khosars. »

La tribu polonienne, adonnée à la culture des champs, avait le respect de la justice, des mœurs douces et peu de goût pour la guerre. Les habitants de la ville étaient habiles à exercer des métiers et leur commerce florissant se faisait par l'entremise des colonies grecques de la Crimée.

Nestor se borne à dire sans entrer dans aucun détail, que Ascold et Dir, apprenant que la ville était habitée par les Poloniens et qu'elle payait tribut aux Khosars, s'y établirent, appelèrent un grand nombre de Varègues et commencèrent à régner dans ce pays. Il est facile de comprendre que des populations paisibles, pour se soustraire au joug- des Khosars, préférèrent se soumettre aux Varègues, qui savaient les instruire, favoriser leur commerce et les défendre.

Les Normands rencontrèrent des difficultés dans les rivalités locales, et d'ailleurs la guerre leur allait mieux que les petites intrigues de la vie pacifique.

Ils conçurent le projet d'une expédition contre Constantinople : déjà la décadence de l'Empire était assez visible pour tenter l'ambition des conquérants, et les richesses renfermées dans Byzance étaient un appât pour les Normands si avides de butin.

Ascold et Dir prirent des mesures pour assurer par des lois sages et des gouverneurs capables leurs possessions de Kief pendant leur absence, puis ils firent un appel aux hommes du Nord et les invitèrent à se joindre à eux pour attaquer l'empire grec dont ils partageraient les riches dépouilles.

Des courriers envoyés de tous côtés leur rapportèrent de bonnes nouvelles, leurs paroles avaient produit de l'effet, les Normands accoururent de toutes parts, et leurs navires, au nombre de 200, se réunirent près de Kief dans les eaux du Dnieper.

En ce temps-là régnait à Constantinople Michel IH, surnommé l'Ivrogne, dont la débauche, la folie, la lâcheté avaient fait trop de bruit pour que les Varègues, habiles à prendre des informations, ne fussent pas au courant de

m LES NORMANDS.

ce qui se passait dans le pays où ils allaient tenter une grande entreprise.

Michel m avait de bonne heure éloigné sa mère, le patriarche Ignace et tous ceux qui lui donnaient de bons conseils, et s'était entouré de vils personnages, qui, au lieu de contenir ses mauvais instincts, ne faisaient que l'exciter au mal.

L'inq)iété (pi'on lui avait enseignée avait brisé le seul frein qui eût pu arrêter les folles passions du despote d'un grand empire en état de décadence. Son plaisir était de contrefaire les cérémonies les plus saintes dans des farces sacrilèges, où Dieu lui-même était l'objet d'abominables blasphèmes.

Lorsque le vénérable patriarche Ignace, à la tète de son clergé, faisait quelque procession dans la ville, l'empereur allait au-devant lui, avec des courtisans montés sur des ânes, déguisés en satyres, chantant dignobles chansons sur le ton des psaumes, et insultant à la piété des fidèles par des gestes obscènes (1) .

Comme Néron, il excellait à mener un char dans la carrière. Transformé en cocher, l'empereur se mêlait aux cochers vulgaires, luttait avec eux dans les courses de cirque, les traitait en camarades, servait de parrain à leurs enfants et leur donnait de hauts emplois. Ses folies ruinaient le trésor. Les murs de son écurie étaient revêtus de marbre et de porphyre. Des sources d'eau limpide jaillissaient dans des abreuvoirs splendides, et les plus beaux palais n'égalaient pas en magnificence le palais de ses chevaux.

^l)Le Dcaii, Histoire du Bas-Empire, l. \X,i>. 57.

La cour de Byzance était chaque jour le théâtre de sourdes intrigues, de conspirations et de meurtres. Michel n'était pas cruel, mais l'ivresse, et la colère excitée par de faux rapports, lui firent commettre des cruautés dont il n'avait pas même la conscience. Quand le vin troublait sa raison, il passait brusquement d'une gaité bruyante à une fureur sombre. Il donnait Tordre sans motif de saisir les gens, de leur trancher la tète, de leur crever les yeux, de leur couper les pieds ou les mains, de les faire brûler vifs. On n'exécutait pas toujours ses ordres insensés, et quand la raison lui revenait, il approuvait ceux ({ui lui avaient désobéi. Mais parfois, quand l'ordre barbare était conforme aux haines de l'officier qui le recevait, et lui permettait de se défaire d'un ennemi personnel ; alors l'exécution avait lieu sans retard.

Peu courageux et ignorant dans l'art de la guerre, l'empereur voulut un jour se mettre lui-même à la tète d'une armée contre les Sarrasins; et il eût été perdu s'il n'eût pas fui déguisé et laissant le commandement à un de ses généraux.

Il semblait voiUoir prendre sa revanche et il était parti en campagne, lorsqu'il apprit que des guerriers inconnus traversaient le Pout-Euxin av.ec deux cents navires. On lui lit un alFreux talileau de ces Barbares féroces. Ils agissaient comme tous les Normands, ils descendaient sur le rivage à l'improviste . pillaient tout, ravageaient les champs et massacraient les hommes. Ce qui les attirait toujours et partout, c'étaient les riches monastères. On nous a laissé de terribles descriptions surtout de la prise du couvent où le saint patriarche Ignace s'était retiré lorsqu'il fut remplacé par l'indigne Pho-

tins. Les moines, en défendant l'entrée de leur maison, périrent ; vingt-deux furent faits prisonniers et eurent la tète tranchée. Les Normands enlevèrent For. l'argent, les pierreries des vases sacrés et des ol)jets précieux, puis détruisirent ce qu'ils ne pouvaient emporter.

Le récit des profanations, des horreurs commises par des Russes barbares répandit partout la terreur.

A la nouvelle du danger qui menaçait sa capitale, l'empercur, qui était absent, s'empressa d'y rentrer.

Il voulut par lui-même juger de l'état des esprits, et seul, à pied, il parcourut les différents quartiers de la ville.

Pendant que des hommes aguerris, habiles à monter à l'assaut, bien armés et dune intrépidité sans égale, approchaient des remparts, nul élan belliqueux ne se manifestait dans Constantinople. Les guerres d'Asie avaient éloigné les meilleurs soldats, et quand l'ennemi ne négligeait rien pour une terrible attaque, nul ne faisait aucun préparatif pour la défense.

On n'entendait que des lamentations. Les rues étaient désertes; les éghses, pleines de personnes affolées. Au quartier de Blaquerna, au fond du port, s'élevait un célèbre sanctuaire de Sainte-xMarie. Là se trouvaient de précieuses reliques, notamment une robe de la sainte Vierge, renommée par les miracles qu'elle opérait. On racontait que tous les vendredis, à l'heure des vêpres, un voile placé sur une image miraculeuse de la mère de Dieu, se relevait et s'abaissait, paraissait et disparaissait par l'effet d'un miracle. Là, dans l'église, la foule s'était entassée gémissant et demandant à la céleste protectrice de la ville de la sauver.

Il fut décidé que des prières publiques et une procession solennelle auraient lieu pour implorer les secours du ciel.

Par une belle matinée, sous un ciel bleu , à l'éclat d'un soleil qui faisait resplendir une mer transparente, la procession se met en marche traversant les rues décorées de splendides tapis, et de tentures brodées d'or et d'argent.

Le porte-croix et les acolytes s'avancent en tète. Les jeunes clercs le suivent portant des cierges allumés sur des chandeliers d'argent, et de saintes images cerclées d'émail et d'ornements d'orfèvrerie.

Puis, marchaient en ordre les évêques avec leurs bonnets en drap d'or en forme de tiare et leurs chapes splendides; les prêtres avec leurs ornements éclatants, les moines avec leur costume sévère, les porteurs de magnifiques bannières, les officiers avec les enseig-nes militaires, la garde, l'épée nue, enfin l'empereur et le patriarche Photius. Ils étaient tous deux au même rang-, le premier portant un cierge, le second la robe de la Vierge dans un reliquaire.

L'empereur avait revêtu son costume impérial pourpre et parsemé de rubis et de diamants. Les vêtements pontificaux du patriarche étaient surchargés de dorures et de pierreries dans le goût oriental.

L'empereur était suivi des dignitaires de l'État, des patrices, des fonctionnaires de la cour, de l'armée, de la magistrature et de la ville, dans leurs costumes divers resplendissant d'or et d'argent. La population entière suivait le cortège.

La procession s'arrêta au bas du golfe, et se rangea

le long" du rivage. Les Russes avaient aperçu et suivi des yeux ce spectacle nouveau pour eux, dont ils ne (•(»in[)renaient pas le sens, mais dont la magnificence les frappait. Ils regardaient immobiles, la hache en main.

Au milieu de la joule agenouillée, le patriarche debout, les yeux levés au ciel, les bras étendus, prie, et ensuite s'approche de la grève, met un pied dans la mer, se penche, et plonge dans l'eau quelque chose de merveilleux : la robe de la sainte Vierge !

Aussitôt, le ciel s'obscurcit, les flots s'agitent, le tonnerre gronde , l'ouragan hurle et le plus effrayant orage éclate.

Les Russes carguent les voiles, luttent avec habileté contre la fureur des ondes , mais la tempête triomphe de leurs efforts, met en pièces leurs navires et rejette de nombreux naufragés sur le rivage. Les chrétiens leur portent secours, et sauvent la vie aux ennemis qui auraient été sans pitié pour eux. Les Russes, soignés par la charité chrétienne , témoins d'un événement extraordinaire que tous s'accordaient à regarder comme un miracle, ne furent pas difficiles à convertir. Ils se firent baptiser, et quand ils quittèrent Gonstantinople, ils amenèrent avec eux un évoque qui fut le premier apôtre de la Russie.

Ascold et Dir avaient été très impressionnés de la manière dont la tempête avait sauvé les Grecs au moment où ils paraissaient perdus. Le récit des actes de dévouement de la charité chrétienne envers les naufragés les avaient touchés et ils accueillirent les missionnaires avec faveur. Les premières prédications de l'Évangile pa-

rurent rendre les vengeances moins vives, et la paix succéda aux guerres incessantes.

Rourik à Novgorod paraissait avoir oublié Kief. En 8T9 , il sentit la mort approcher. Il n'avait qu'un fils, Igor, qui était en bas âge; Rourik confia la tutelle de son enfant à son frère Oleg.

Oleg continua l'œuvre de Rourik et travailla à agrandir sa puissance. Le premier prince Varègue, au lieu de dompter par la force les diverses tribus éparses dans la Russie, les habituait, une par une, à reconnaître son autorité en lui payant un léger triliut, mais il leur laissait la liberté de se gouverner elles-mêmes.

Oleg avait entendu parler de la beauté et de la prospérité de Kief, qui avait été démembré du domaine promis par les Slaves au grand prince Varègue, par des Normands aventuriers sans aucun droit pour s'en emparer.

Il rassemljle une armée , et sans rien faire pressentir de ses projets, il se met en campagne, s'empare, chemin faisant, de Smolenska et de Loubetche en présentant le fils de Rourik, Igor, qui est partout reconnu comme le prince légitime.

Arrivé près de Kief, il comprit le danger de combattre en face Ascold et Dir cpii s'étaient fait aimer des Poloniens et qui comptaient parmi les Normands pour des guerriers redoutables.

Kief pouvait détourner à son profit une partie du

commerce de Novgorod, grâce à la facilité des commiiiiii'utioiis avec FEmpire sur nu fleuve navigable en toutes saisons.

Les Normands, pour satisfaire leur cupidité ou leur ambition n'étaient pas ordinairement très scrupuleux sur le choix des moyens. Les stratagèmes les plus perfides ne répugnaient pas à leur conscience.

Oleg jugea prudent d'user de finesse plutôt que d'employer la force. Son armée n'était pas encore arrivée; il cacha des navires remplis d'hommes sous des rochers bordant le Dnieper, et les déroba ainsi aux regards des Kiévains.

Il s'avança ensuite, suivi seulement de quelques barques et envoya aux magistrats de la ville des messagers qui leur dirent : « Nous sommes envoyés par des marchands de Novgorod, qui sont de même origine que vous et qui demandent l'autorisation de voir votre ville. »

Ces Normands sont reçus par Ascold et Dir qui, trompés par la douceur et le pacifique langage de leurs frères du Nord, acceptent l'invitation d'aller voir dans leur bâtiment les commerçants Novgorodiens.

Us sont accueillis avec honneur, mais tout à coup la scène change. Les soldats cachés dans les navires se redressent cuirassés, l'épée à la main, et les princes de Kief se voient cernés de toutes parts. Oleg va au-devant d'eux avec Igor qu'il porte sur les bras. Il les interpelle d'un ton sévère : « Comment vous êtes-vous emparés de ce pays? Vous n'y avez aucun droit; vous n'êtes ni princes, ni du sang des princes ; le vrai maître c'est celui-ci, dit-il, en montrant l'enfant ; c'est Igor, fils de Rourik; » et sans avoir

eu le temps de répondre, Ascold et Dir tombent mortellement frappés aux pieds d'Oleg.

Les Kiévains apprirent le meurtre de leurs princes avec douleur, et grande fut leur épouvante lorsqu'ils virent les quelques l^arques de la veille se transformer en véritalîle flotte , et le prétendu commerçant en prince entouré d'une forte armée.

Oleg se montra aussi doux pour les habitants de Kief qu'il avait été cruel pour leurs princes. Tenant par la main le fils de Rourik, il parcourait à pied toutes les rues, s'intéressant à tout et admirant la beauté du pays. On savait qu'il avait embelli tellement Novgorod qu'il était devenu proverbial de dire : « Qui oserait attaquer Dieu et Novgorod ? » Il promit de rendre Kief la mère de toutes les villes russes. Sans abandonner ses anciens États , il habitait souvent Kief.

Comme nous le remarquerons chez plusieurs Normands célèbres, il savait unir la férocité à l'héroïsme , la cupidité du brigand à la sagesse du roi. Les prêtres chrétiens de Kief ne furent pas persécutés : ils répandaient les lumières dans les populations ignorantes, prêchaient l'obéissance à Dieu et au Prince, enseignaient les lettres et les arts, et leur science était utile pour la rédaction des actes et des traités. En 902, Kief figure comme le soixantième évêché dans la liste des éparchies du patriarcat d'Orient. Constantinople longtemps fournit des évêques aux Varègues et leur emprunta des soldats pour la garde impériale et pour la marine.

Oleg s'occupa beaucoup de l'administration intérieure du pays et de l'extension de son commerce à l'étranger. Profitant des immenses forêts qui couvraient le sol à

peiue cléli-iché, il loiida de nouvelles villes. \i\i ce tempslà, les maisons étaient construites en l)ois. Pour les peupler, il appela des hommes du Nord qui arrivèrent en loule de la Scandinavie. Par son épée et son habileté, Olegréunit sous sa domination presque toutes les peuplades du vaste pays auquel les Varègues venaient de donncile nom de Rosland , comme le dit formellement Nestor.

Les Empereurs d'Orient, en ornant leur costume de fourrures, en avaient répandu la mode. La Slavic abondait en martres noires. Oleg- exigeait des tribus soumises un impôt payable en fourrures, plutôt qu'en argent; chaque individu devait lui donner une martre noire. Le commerce de ces fourrures devint très florissant. Par Novgorod, Smolenska et Kief, Oleg- était maître de la grande route fluviale de la mer Baltique à la mer Noire.

Au moment où il était occupé à régler ses conquêtes , il api)rit qu'une immigration considérable de Ongres (Hongrois ou Madgyars) venait s'étal)lir à Kief. Il se hâte d'accourh' sur les lieux. Fondre à l'improviste sur les étrangers eût plu à son orgueil , mais ils étaient en très grand nombre et lui n'avait qu'une petite armée exténuée defatigue. Sa sagesse lui conseilla d'éloigner par la douceur des hommes qui auraient pu triompher par la force. Il leur envoya donc des députés pour leur dire : Traversez le Dnieper et vous trouverez au delà, des plaines fertiles où l'eau abonde et où vous pourrez vous étendre. Si vous écoutez cet avis, qui est dans votre intérêt, nous vous traiterons en amis et nous promettons de ne pas vous inquiéter dans le voyage.

Les Hongrois se laissèrent séduire par les belles paroles d'Oleg et allèrent envahir la Pannonie.

Igor avait dépassé l'âge de la majorité et son tuteur g-ardait le pouvoir. Jeune et ardent , il dépensait à la chasse contre les loups, les ours et les sangliers, le courage qu'il ne lui était pas permis de déployer à la guerre dont on l'éloignait à dessein. Un jour d'automne, il se perdit dans une vaste forêt ; guidé par la fumée qui sortait d'un toit, il arriva dans le petit village de Youiboutskoï ; il reconnut à leur langage des Varègues, et leur demanda l'hospitalité. Il fut étonné, dans une humble maison, de rencontrer une jeune fille qui joignait à une rare beauté, une distinction naturelle, une inteUigence supérieure ; il revint souvent, conduit par l'amour, auprès de la belle Varègue. Sa passion devint si forte, qu'il résolut de l'épouser. Il fit part de sa détermination à Oleg. Celui-ci éprouva un premier mouvement d'indignation à la pensée de cette union mal assortie (|ui dérangeait ses projets. Il eût trouvé politique une alliance du prince varègue avec une puissante famille indigène. Il dut se résigner à consentir à un mariage qu'il ne pouvait empêcher. Igor alla chercher sa fiancée dans son humble demeure pour la conduire à Kief, vêtue de vêtements princiers, dans un char couvert de superbes tapis d'Orient. A l'arrivée des nouveaux époux la foule qui les attendait les acclama , et lorsque la jeune fille eut soulevé son voile, chacun s'écria : « Jamais on ne vit si admirable beauté ! »

Oleg lui donna le nom d^Olga, la proclama sa fille adoptive , et lui donna un superbe palais orné de magnifiques jardins, rempli de serviteurs et d'esclaves sans nombre.

Pendant que le jeune prince ne songeait qu'à son

amour, lanibitioii devenait plus vive que jamais chez Oleg.

11 annonça, cette môme année 907, aux chefs de cohorte , son projet de s'emparer de Constantinople ; et d'un bout à l'autre de ses immenses États tous les guerriers furent invités à venir s'enrôler dans Tarméc d'expédition.

Il réunit une flotte de deux mille vaisseaux , bien différents des barques légères des premiers Yarègues qui avaient paru dans le Bosphore. Ces bûtiments, de forme nouvelle et de grande dimension, étaient difficiles à manier, mais ils avaient un aspect imposant. Les Bulgares, qui étaient maîtres des bords de la mer Noire , du Danube aux Balkans, laissèrent passer la flotte, comprenant bien que de si grands armements n'avaient pas été faits contre eux. La chaine des monts Balkans effraya un peu des soldats qui n'étaient habitués qu'à la plaine. Oleg que rien n'arrêtait gravissait les pics qui avaient paru inaccessibles , et après avoir heureusement surmonté toutes les difficultés , et franchi ces fortifications naturelles, il retrouva la flotte au mouillage qu'il lui avait indiqué.

Léon YI, surnommé le Sage , le Philosophe, régnait à Constantinople; il avait succédé à Basile qui avait tué Miche] III pour empêcher celui-ci de le faire tuer. Sa sagesse ne l'empêcha pas de s'adonner aux femmes peu dignes de lui, et sa philosophie, d'avoir moins de noblesse de sentiments que de subtilité d'esprit.

En apprenant l'approche d'une armée redoutable , au lieu de prendre des mesures énergiques de défense, il se borna à ordonner qu'une chaine serait jetée en tra-

LES NORM.AdNDS RUSSES. 77

vers, à moitié du golfe, pour empêcher les vaisseaux russes de venir mouiller à la Gornc-d'Or.

Les Normands n'étaient pas pressés d'arriver; leurs instincts de pillage trouvaient à se satisfaire dans un pays mal défendu et plein de richesses. Les marins devenus cavaliers et les guerriers brigands, Oleg à leur tète , ravagèrent les champs , pillèrent les maisons principales , et surtout s'enrichirent dans la spoliation des couvents qu'ils incendiaient après avoir pris tout ce qui pouvait être enlevé. Nestor fait un tableau effrayant de leurs ravages et de leurs cruautés.

11 raconte ainsi le triste sort des habitations des campagnes : « Ces gens-là, dit-il , sont faits prisonniers ou passés au û\ de l'épée. Les uns sont assommés, les autres précipités dans la mer. Ceux-ci sont percés de flèches , ceux-là torturés cruellement , sans parler d'une infinité d'autres supplices. »

L'Empereur aurait dît chercher à venger ses sujets. Sa capitale, fortifiée par deux rangées de murailles flanquées de tours, bien approvisionnée de vivres et bien défendue par des soldats d'élite, était en état de résister à des Russes barbares. Au lieu de chercher à intimider Oleg, l'Empereur lui envoie comme ambassadeurs des patriciens chargés de lui offrir un traité de paix.

Oleg, entouré de ses boyards, debout, bardé de fer, reçut les ambassadeurs qui lui dirent : « Consens à ne pas détruire notre ^ille et nous te donnerons le tribut que tu voudras. » Oleg promit de suspendre les hostilités. On lui offrit, en cadeau, des vivres et du vin ; il ne les accepta pas, et Nestor, qui loue sa prudence, prétend que ces vivres et ce vin étaient empoisonnés.

78 LES >iUUMAM)S.

La paix fut conclue et le chef de la Russie , pour la première fois, traita d'égal à égal avec l'Empereur de Constaiitinople.

Les Russes s'engagèrent à évacuer l'empire et à ne plus faire de ravages.

L'Empereur s'obligea à leur donner 12 grivenas d'argent par chaque homme; à faire un présent à Kief et à cin(j autres villes; à entretenir à ses frais des ambassadeurs russes à Constantinople ; à fournir aux commerçants russes , passant dans la capitale , le pain , le vin, la viande cl le poisson en quantité suffisante, à leur procurer l'entrée gratuite aux bains publics, enfin à leuifaire livrer des vivres, des cordages et des voiles pour le voyage au retour.

Un quartier distinct fut assigné aux Russes qui ne pouvaient y habiter qu'aj)rès avoir annoncé leur arrivée, et en ne venant pas plus de cinquante à la fois.

(( Ainsi, dit Nestor, les tzars Léon et Alexandre (sou frère) firent la paix avec Oleg. Puis, après être convenus des conditions, ils promirent par serment de les observer en baisant le crucifix l'un après l'autre. Oleg et ses soldats jurèrent aussi l'ol^servation du traité, mais à la manière des Russes , en élevant leurs armes et en invoquant leur dieu Péroun et le dieu des bestiaux, Voloss , et la paix fut ratifiée. »

Nous empruntons à Nestor deux particularités curieuses : Avant de quitter Constantinople Oleg, alla suspendre lui-même son bouclier à une des portes de la ville comme trophée; et souvenir de son passage, puis en signe de la différence qu'il mettait entre les Yarègues et les

Slaves, il fit donner des voiles de soie aux premiers et des voiles de coton aux antres.

Le traité passé en 908 fut fidèlement exécuté et confirmé par un nouveau traité en 912.

Les auteurs grecs ne disent rien de l'expédition d'Oleg-, humiliante pour leur histoire, mais Nestor en accentue tous les détails et notamment la réception faite par les Kiévains au grand prince qui leur rapportait tant de magnifiques présents.

Parmi les titres donnés à Odin parles Scandinaves, figure celui de magicien. Oleg fut surnommé le Sorcier. Ce qu'il y a de certain , c'est qu'il croyait aux sorciers et les consultait. Un jour^ il demande à l'un des devins les plus renommés : « Comment dois-je mourir? Le beau cheval que tu montes et que tu aimes tant, sera la cause de ta mort. » Il se promit bien de ne plus revoir le cheval , et chargea un valet d'en avoir soin , mais de l'éloigner de sa vue. Cinq ans s'étaient écoulés, lorsque le souvenir du cheval lui revint et il en demanda des nouvelles ; on lui dit qu'il était mort. Il voulut aller s'assurer du fait kii-même et se fit montrer les os de l'animaL

(( Voilà la bête qui devait me faire mourir, » dit Oleg en frappant du pied le crâne de l'animal. Mais de ce crâne sortit un serpent qui piqua au pied le prince et cette blessure fut mortelle.

Telle a été la fin, si l'on en croit Nestor, de ce prince qui régna 33 ans et que ses peuples ont proclamé le Grand, r Invincible, le Juste.

Igor succéda à toute la puissance de son ancien tuteur. Comme il n'avait jamais fait la guerre, quelques tribus essayèrent de refuser l'impôt ; Igor montra de Thabileté et de l'énergie à les combattre ; et il comprima promptement toutes les tentatives d'émancipation.

Les rapports établis entre Kief et Constantinople favorisèrent l'introduction de plusieurs progrès dans un pays où la civilisation était fort arriérée. Igor commença par imiter le régime militaire des Grecs dans l'organisation dune armée. 11 établit des divisions de mille, de cent et de dix hommes; il créa des grades et nomma un de ses favoris Woïwode ou général en chef. Il forma avec les fils des boyards, et des guerriers d'élite une garde qui prit le nom de Garde d'Igor.

Les architectes grecs appelés pour bâtir les premières églises donnèrent l'idée et le goût des belles constructions. Les maisons au lieu d'être en bois, furent construites avec des pierres et du ciment.

Igor aurait pu dans ses États faire beaucoup de choses utiles en jouissant de la paix et des douceurs de la famille ; mais les lauriers d'Oleg rempêchaient de dormir et il voulait se montrer aussi grand à la guerre que Rourik son père et Oleg son prédécesseur.

Il n'avait qu'à se louer des Grecs, qui avaient observé rigoureusement le traité et gardé les meilleures relations avec les Russes, mais la conquête de Constantinople, qui avait été deux fois tentée en vain, souriait à son ambition

et il résolut d'entreprendre une troisième expédition avec des forces suffisantes. En 866, Rourik avait réuni 200 barques ; en 907, Oleg- possédait 2000 vaisseaux ; Igor en 9il, parvint à en armer 10.000. L'augmentation progressive de la flotte des Varègues indique assez Taccroissement de leur puissance.

Nous devons faire observer que, si, d'après les historiens grecs, l'armée russe s'élevait à 400.000 hommes; d'après Luitprand, on devrait réduire le nombre de vaisseaux à 4000. et l'armée à 40.000 hommes.

Le 11 juin 941, la Hotte d'Jgor se montra à l'entrée du Bosphore, et au lieu de franchir le détroit, les Russes débarquèrent les uns dans la Thrace, et les autres en Bithynie.

L'amour du pillage et la férocité des Vikings reparaissent à la première occasion où les Varègues ne sont pas contenus par leur chef. « Non contents, dit Le Beau, de mettre le feu aux métairies, aux villages, aux églises, ils (les soldats d'Igor) se faisaient un jeu des supplices les plus inhumains. Ils mettaient les habitants en croix, perçaient les autres de javelots et les laissaient cloués à terre; d'autres liés à des poteaux servaient de but à leurs flèches. Leur cruauté distinguait les prêtres et les clercs ; après leur avoir attaché les mains derrière le dos, ils se divertissaient à leur enfoncer des clous dans le crâne (1). »

L'Arménien Romain Lacapène avaitfait épouser à l'empereur Constantin Vil, âgé de 25 ans, sa fille Hélène et avait fini par accaparer tous les pouvoirs. C'était un guerrier d'une grande valeur. Lorsqu'il apprit la nou-

(0 Histoire du Bas-Empire; liv. 73, t. XV, p. 487.

82 Li:S NORMANDS.

voile ;ipi);u'itiou des Russes, son armée était occupée à coMibattrcles Sarrazius, il rappela aussitôt le général Bardas Phocas (jui arriva avec un corps de cavalerie et d'infanterie, attaqua les Russes et les tailla en pièces. Les vaincus profitèrent de la nuit pour regagner leurs vaisseaux.

Romain fit ses préparatifs pom^ combattre la flotte qui ne pouvait tarder à paraître devant Constantinople; il ordonna un jeûne de trois jours pour solliciter la faveur de Uicu et il organisa ses moyens de défense. Igor posta sa flotte à l'entrée du Bosphore.

Romain n'avait dans le port que quinze brigantines qu'il s'était empressé de faire radouber; tous les vaisseaux étaient occupés à garder les côtes de l'Asie ou les lies de l'Archipel, contre les entreprises des Sarrazins.

Lorsque le grand prince varègue vit le petit nombre de bâtiments qu'on pouvait lui opposer, il eut un sourire de mépris et crut la victoire facile. Il donne l'ordre de laisser les Grecs approcher, de les envelopper ensuite et de les prendre sans les tuer.

Le patrice Théophane à qui l'empereur avait confié le commandement des quinze brigantines se jette au milieu des vaisseaux russes où nul ne l'empêche de rompre l'ordonnance de la flotte. Puis, tout à coup, Théophane arrivé dans une position convenable à ses desseins donne l'ordre de s'arrêter. Aussitôt les soldats armés de longs tuyaux versent des torrents de feu grégeois sur les Russes surpris et épouvantés de ces flammes inconnues qui dévoraient les cordages, les voiles, le bois des bâtiments. Ou vit des Russes tellement terrifiés, que de peur d'être brûlés vifs, ils se jetaient dans l'eau au risque d'être noyés.

Ceux qui cherchaient à se sauver à la nage étaient assommés par les Grecs à coups d'avirons. Les malheureux luttant contre les flots et contre Fennemi, étaient faciles à vaincre. Dans leur affolement, un grand nombre périrent; un grand nombre furent faits prisonniers.

Théophane ne pouvait poursuivre les vaisseaux qui avaient pris la fuite, il fut obligé de rentrer à Constantinople où il ramena les prisonniers auxquels l'empereur fit trancher la tète.

Romain donna des ordres pour que les Russes qui lui avaient échappé, fussent inquiétés dans leur voyage. Bardas Phocas et Jean Curcuas attaquèrent les Russes à plusieurs reprises, et leur infligèrent de rudes échecs. Les fug"itifs ne rentrèrent à Kief que trois mois après leur départ, fort honteux de leur défaite et faisant de merveilleux récits du feu magique employé pour neutraliser leur valeur.

Igor, qui ne respirait que la vengeance, se prépare, près de trois ans, à prendre une terril^le revanche contre les Grecs. Il fait appel aux Scandinaves de la Baltique qui lui envoient des marins et des soldats; il prend à sa solde des troupes de tribus barbares et se remet en route pour Constantinople.

L'empereur, averti de son approche, et ne se sentant pas assez fort pour le combattre, envoya des députés au grand prince pour lui offrir une somme considérable. Les députés grecs avaient séduit par des présents les boyards, et tous furent disposés à conclure un nouveau traité de paix qui « triomphant, dit un auteur, des artifices du diable, rétablit pour un grand nombre d'années entre les Grecs et les Russes une paix qui dure aussi longtemps

84 LKS NOmUNDS.

que peuvent l)riller le soleil et exister le monde, »

L'article 1" de l'acte, conservé par Nestor, prouve bien le progrès du christianisme à Kief. On y lit ces mots : « Puisse le Kusse (| ni chercherait à rompre l'alliance ici résolue, s'il est chrétien encourir la vengeance du Dieu tout puissant et se voir maudit dans ce monde cl dans l'autre; si l'injustice vient des Russes non baptisés, puissent-ils implorer toujours en vain le nom de Péroun, n'être plus à l'abri sous leurs boucliers, tomber percés de leur propre glaive, de leurs propres flèches et de toute autre arme et se voir à jamais esclaves dans cette vie et dans l'autre. »

Igor était avancé en âge, mais il avait conservé sa force physique et son activité d'esprit. Il ne négligeait pas le nord de ses États pour le sud et dans un de ces voyages, pour satisfaire ses soldats insatiables de combats, il attaque les Drevliens qui par le payement d'un fort tribut s'étaient cru à l'abri de toute attaque.

Igor, sans résistance, commet chez eux toutes les exactions, et prend de force ce qu'on ne lui donne pas de bon gré. Il se retire emportant des pelleteries et des fourrures en quantité.

Il était en route, lorsque tout à coup la réflexion lui vient que s'il avait pris beaucoup de butin, il aurait pu en prendre davantage. Il s'arrête dans sa marche, et retourne sur ses pas pour mieux exploiter le pays qu'il vient de quitter.

Les Drevliens, avertis de ses projets, furent furieux contre Igor et comme ils ne se sentaient pas assez forts pour résister, ils envoyèrent des hommes intrépides pour les débarrasser de cet ennemi dangereux. D'après certains auteurs, le grand prince fat traîtreusement assassiné

à coups de poignard. D'après l'historien grec, le Diacre, les Drevliens s'étant emparés d'Igor l'écartelèrent au moyen de deux arbres courbés de force jusqu'à terre, puis rendus à leur direction naturelle.

Olga adorait Igor, qui fidèle à son amour pour elle, l'avait élevée si haut ; aussi en apprenant sa fin tragique, terrible fut sa douleur. Olga était très considérée et fut chargée de la régence de son fils mineur Sviatoslof qui succédait à Igor.

Cette femme remarquable, qui devait un jour être une sainte, la patronne de la Russie, n'était encore qu'une normande païenne vindicative et sanguinaire.

Pour punir les assassins de son mari, elle poussa si loin sa vengeance qu'on aurait peine à croire ce que raconte Nestor de sa perfidie et de sa cruauté si nous ne trouvions dans l'histoire des Normands plus d'un exemple de pareille férocité.

Les Drevliens après s'être félicités de l'assassinat d'Igor s'effrayèrent de l'idée qu'une femme énergique comme Olga pourrait leur faire payer cher la mort de son époux. Pour conjurer sa vengeance, ils lui envoyèrent des députés qui dirent à la grande princesse : « Nous avons tué ton époux, parce que c'était un loup ravissant et cruel. Nos Knés sont bons et rendent notre patrie heureuse. Viens au milieu de nous et accepte pour époux Mail notre prince. »

Olga , contenant son indignation contre les meurtriers d'Igor qui insultaient à sa mémoire, parut accueillir

avec intérêt la propositioa (|ui lui était faite et dit aux députés : <( Je ne puis rendre la vie à celui qui n'est plus et votre ofTre me sourit. Retournez à votre navire, je vous enverrai chercher quand j'aurai réfléchi. Mes gens auront Tordre de vous traiter avec honneur et vous ne reviendrez ici ni à pied , ni à cheval, ni en char; ils vous porteront sur leurs épaules, dans vos propres esquifs. »

Le souverain de Kief avait trois châteaux qu'il habitait suivant la saison : le premier, une citadelle sur le sommet de la montagne; le second au centre de la ville; le troisième près des faubourgs, à la campagne. C'est dans ce dernier qu'en ce moment résidait Olga.

Pendant la nuit, elle fit creuser dans la cour du palais un fossé très large et très profond. Une brillante escorte alla chercher les députés, qui furent salués comme si déjà Olga était princesse des Drevliens.

Des canots longs et légers, creusés dans des troncs d'arbres, furent retirés du fleuve, les députés y restèrent assis et les Russes les portèrent triomphalement sur leurs épaules. Les porteurs, qui avaient reçu leur consigne, faisant tout à coup glisser les barques de leurs épaules dans leurs mains, jettent le canot au fond du large fossé ouvert la nuit dans la cour du château. Au moment où les Drevliens, meurtris de la chute, effrayés du piège où ils étaient tombés, poussaient des cris d'effroi et de douleur , Olga se donna l'affreux plaisir de jouir de leur désespoir et de leur annoncer qu'elle les immolait à son époux.

Ils répondirent simplement : « Nous expions le meurtre d'Igor. » Aussitôt des hommes, avec des pelles, comblèrent de terre le fossé et ensevelirent vivants ces mal-

heureux. Olga, qui savourait le plaisir d'assister à cet horrible spectacle, ne se retira que lorsqu'elle n'entendit plus aucun gémissement sortir du fond de la tombe!

Ce premier acte de vengeance ne suffisait pas à Olga; , elle se hûta d'en organiser un second. Elle envoya des ambassadeurs chargés de porter au grand conseil des Drevliens, le message suivant : <( La grande Princesse vous fait dire : Si réellement vous désirez m'avoir parmi vous, envoyez-moi les principaux de votre pays avec lesquels je puisse honorablement me rendre dans vos contrées; les Kiévains sans cela ne voudraient pas me laisser partir. »

Cette proposition fut acceptée et les plus grands personnages sollicitèrent l'honneur d'aller chercher la future princesse. Les Russes les accompagnèrent et eurent à veiller à ce que rien de ce qui s'était passé ne parvint à leurs oreilles.

Lorsque les ambassadeurs furent arrivés au palais d'Olga, elle leur fit annoncer qu'elle les recevrait dès qu'ils auraient pris leur bain.

L'usage des bains journaliers était venu des Romains aux Slaves. Les Drevliens sont introduits dans la salle de bains du château, où tout était prêt pour qu'ils pussent se baigner tous ensemble.

Ils s'aperçurent bientôt qu'on fermait toutes les issues ménagées pour la circulation de l'air et que la chaleur devenait étouffante; ils se mettent à crier : personne ne répond. Ils veulent enfoncer la porte ou la fenêtre ; tout était solidement fermé. Il y eut un moment d'horrible tumulte et de cris lamentables, lorsque ces malheureux, luttant contre la mort, tentèrent des efforts impuissants

pour retrouver Tair et la vie. — Lorsque aux gémisseuients de l'agonie, eut succédé un silence de mort, les bourreaux d'Olga vinrent compter les cadavres des victimes. Le compte était exact; aucun ne manquait.

Une troisième ambassade part aussitôt pour dire aux Drevliens : « Notre Princesse arrive. Apportez une grande quantité d'hydromel à l'entrée de la ville, à l'endroit où périt Igor, afin qu'après qu'elle aura pleuré sur la tombe de son mari, nous puissions tous ne plus songer qu'à la joie. »

Les crédules habitants de Khorostène se hâtèrent de tout préparer , et ne tardèrent pas à voir paraître Olga , qui arrivait sans aucune apparence militaire. On lui indi(]ua le lieu où reposait le corps de son époux. Elle pleura beaucoup celui qu'elle avait tant aimé , mais ce moment de sensibilité ne la rendit que plus implacable dans son désir de vengeance féroce. Elle assista à la cérémonie funèbre en l'honneur d'Igor. Le cheval favori du défunt fut immolé sur sa tombe , et un grand banquet eut lieu. Les liqueurs fermentées furent à dessein prodiguées en telle abondance par les gens de la princesse , qu'elle obtint ce qu'elle désirait voir, tous les Drevliens dans une ivresse complète. Après un repas infiniment prolongé Olga disparait sans être aperçue, et son armée qui s'était approchée en évitant le bruit des pas et des armes , fondit sur les Drevliens surpris, énervés par la boisson , les massacra et joncha la terre de cinq mille morts.

Après ces débuts barbares , la grande princesse gouverna ses États avec sagesse. Elle s'occupa avec une rare intelligence de l'organisation de l'armée . et du choix des chefs qui devaient les commander. Elle suivit elle-même

les soldats clans une expédition dont elle cachait le but. On ne le connut que lors qu'on eut pénétré dans les forêts profondes de la tribu clrevlienne.

La lutte fut vive entre les Drevliens et les Paisses , qui finirent par mettre l'ennemi en fuite. Les vaincus parvinrent à rentrer dans la ville de Khorostène , qu'ils avaient eu soin de fortifier.

Le siège d'une place où tout avait été préparé pour la défense avait été long, et les Russes n'étaient guère exercés à prendre les villes d'assaut.

Olga forma un camp où elle s'établit dans une cabane en bois pour tout surveiller elle-même. Après une année de sièg-e, elle parut désirer une réconciliation et prit l'initiative d'une proposition de paix. Elle fit dire aux assiégés : « Toutes les villes slaves me payent tribut et travaillent en paix leurs champs. Pourquoi préférez-vous mourir de faim plutôt que de suivre leur exemple? — Que veux-tu de nous, répondirent les Drevliens, veux-tu du miel et des fourrures? » Olga répondit qu'elle désirait seulement comme signe de soumission un tribut de 3 pigeons et de 3 moineaux par maison. Elle attacha à ces oiseaux des étoupes enflammées et les lança dans les maisons en bois couvertes de chaume qui s'enflammèrent aussitôt, et nul efl'ort humain ne put arrêter cet incendie éclatant à la fois de tous côtés et se propageant avec une rapidité effrayante.

Les Khorosténiens, chassés de la ville réduite en cendres, furieux et honteux d'avoir été trompés par Olga, l'attaquèrent avec la rage du désespoir, mais les Russes , plus forts et mieux dirig-és, les battirent , en massacrèrent un grand nombre, et réduisirent les autres en esclavag-e.

Olga, si impitoyable pour ses ennemis, se faisait adorer de son peuple par sa bonté et sa générosité. Barbare à la guerre, elle cberchait en temps de paix à civiliser son pays et à y organiser la justice.

Igor avait voulu créer une cour sur le modèle de celle de Byzance et faire jouir sa femme des honneurs rendus à l'impératrice d'Orient. Il l'avait entourée de dames d'honneur et de dignitaires.

La grande princesse de Kussie avait trop de génie pour ne pas comprendre que la religion chrétienne était plus rationnelle , plus civilisatrice et donnait plus de satisfaction à l'àme que le paganisme. Parmi ses sujets, les plus éclairés élaieul les plus disposés à recevoir le baptême.

Olga avait fait faire à son fils Sviatoslof ses premières armes dans la guerre contre les Drevliens ; elle l'avait , jeune encore, initié à l'art de gouverner, et pour lui laisser faire l'apprentissage du pouvoir, elle lui remit la direction des affaires de l'État et partit pour Constantinople en l'année 945.

Elle comptait passer un an dans cette ville et y recevoir le baptême.

Constantin Porphyrogénète , qui à cette époque occupait le trône, est l'auteur du livre des cérémonies de la cour de Byzance; et il ne fit grâce d'aucun détail du cérémonial byzantin à la grande princesse de Russie. Elle fut invitée à un diuer de bienvenue dans la salle de Justinien.

Les chanteurs et les musiciens de l'église des Apôtres et de la cathédrale de Sainte-Sophie se firent entendre pendant le repas impérial. Les Russes de Tambassade et de la suite de la Princesse dînèrent à une autre table dans la

salle d'or, et tous reçurent un beau cadeau en argent.

Olga reçut elle-même, après le dessert servi sur une table d'or et dans des plats ornés de pierreries, une somme d'argent en cadeau.

Le Ijaptôme fut célébré avec toute la pompe des cérémonies byzantines; il fut conféré par le Patriarche d'Orient, et l'Empereur, parrain de la grande Princesse, lui donna le nom d'Hélène. Celui d'Olga lui est resté en Russie et dans l'histoire.

Cette conversion d'une femme de haute intelligence était un grand événement, car elle ne pouvait manquer d'avoir un effet considérable sur la civilisation d'un peuple voisin de la barbarie. La cour de Byzance donna à la princesse convertie de grandes fêtes et deux banquets durant le mois d'octobre 956. Olga, à son départ pour Kief, reçut du Patriarche la bénédiction épiscopale , des livres , des objets de piété et de sages exhortations.

Sviatoslof avait autant de respect pour sa mère que celle-ci avait de tendresse pour son fils. Olga fit tous ses efforts pour obtenir la conversion du prince dont l'exemple aurait été suivi par tout le peuple. Sviatoslof résista. Quand sa mère devenait trop pressante, il s'emportait; et, quand elle lui disait que s'il recevait le baptême tous ses sujets l'imiteraient, il répondait qu'il ne voulait pas se faire moquer de lui. En effet, Nestor rapporte que lorsqu'un officier du grand prince désirait se faire chrétien on ne l'en empêchait pas, mais on se moquait de lui.

Quelle différence entre la vie des Grecs au déclin de l'empire de Byzance, et la vie des Varègues à la naissance de l'empire do Russie!

Pendant que les empereurs d'Orient recevaient Olga avec tous les raffinements d'un luxe inouï , et la logeaient dans un palais dont rien au monde n'a peut-être jamais égalé le faste et l'opulence, voici comment vivait le grand prince, fils d'Olga : Il ignorait et dédaignait les délicatesses de la cuisine. Il dépeçait lui-même la chair des chevaux, des buffles et des animaux sauvages; il la tranchait en petits morceaux, la mettait sur des charbons ardents et la mangeait à peine gTillce.

Dans ses marches, il ne portait pour lui aucun ])agage. La nuit il ne se faisait dresser aucune tente. La housse de son cheval lui servait de lit et la selle d'oreiller. Une peau d'ours était son vêtement favori.

Véritable Normand , il conservait le goût des divinités farouches cjui aimaient les sacrifices humains , et ne put jamais comprendre un Dieu de charité et de clémence. Il ne s'épargnait pas à la guerre , et s'imposait des privations pour donner l'exemple à ses soldats de les supporter. Lorsqu'il était sur un navire, il maniait lui-même la rame comme les autres. Son portrait est parvenu jusqu'à nous, et cependant les premiers chroniqueurs delà Russie ne s'attachent g-uère à retracer les traits des personnages dont ils racontent la vie.

Il était de taille moyenne, mais très robuste; il avait une larg-e poitrine, le cou gros, les yeux bleus, les sourcils épais, le nez épaté, de longues moustaches, une barbe légère, et sur sa tête rasée une touffe de cheveux , marque de sa noblesse ; à une de ses oreilles peu-

dait un anneau d'or orné d'un rubis et de deux perles.

Sa passion pour la guerre ne pouvait jamais être assouvie : s'il obtenait un succès, il courait après un autre ; s'il éprouvait un revers, il joignait à l'ardeur du combat le désir de la revanche et de la vengeance.

Il semblerait cependant que chez ce Normand, encore à demi barbare, mais plein de courage et de génie, commençait à luire un rayon de la chevalerie qui se répandait en Europe. Nestor rapporte que voulant soumettre à sa domination les Viatiches, peuplade slave que ses prédécesseurs avaient laissé vivre en paix dans un pays fertile entre la Desma et le Don, il leur envoya un hérault d'armes pour leur déclarer qu'il voulait les attaquer.

C'était un fait nouveau et contraire à toutes les habitudes des Normands qui cherchaient à tomber à l'improviste sur l'ennemi pour profiter du premier moment de surprise et d'épouvante.

Les Slaves se soumirent à payer à Sviatoslof le tribut qu'ils payaient aux Khozars : une martre noire par charrue.

Le prince attaqua alors les Khozars ; Nestor ne donne pas beaucoup de détails sur cette guerre, mais la victoire de Sviatoslof dut être complète, puisqu'il s'empara de la Ville hlanche, capitale de l'empire khozar, sur le Don, ruina leurs possessions sur les côtes de la mer d'Azof et rendit tributaires plusieurs peuplades du Caucase.

L'empereur de Constantinople, Nicéphore, furieux contre Pierre, roi des Bulgares, qui lui avait refusé son concours, malgré le lien qui l'unissait à la famille impériale, suscita contre lui le prince russe qui, moyennant une forte somme d'argent, entreprit de faire aux Bulgares

une guerre qui convenait à ses goûts cV expéditions lointaines. Il touche l'argent offert par les Grecs, et se met en campagne avec une bonne armée. Nestor raconte ses exploits merveilleux : dans moins de doux ans, il prit 80 places fortes; chassa le roi Pierre, et avec sa garde s'établit dans la capitale Périaslavets. Cette ville plaisait tant au prince russe qu'il disait à sa mère. « Cet endroit est le point central de mes États et tous les biens y abondent. De la Grèce y viennent les étoffes précieuses, le vin, l'or et les fruits de toutes espèces ; du pays des Tchèques et des Hongrois, des chevaux et de l'argent ; de la Russie, des fourrures, de la cire, du miel et des esclaves. »

Pendant que Sviatoslof était dans l'enthousiasme de ses conquêtes, sa mère Olga et les Kiévains couraient de grands dangers.

Des farouches bariiares venus d'Asie, les Petchenèques nommés aussi Patzinaces, profitant de l'absence du prince qui avait amené avec lui les meilleurs soldats, vinrent surprendre Kief, qui n'était défendu que par une femme. Mais Olga n'avait rien perdu de son énergie. Son fils lui avait confié le gouvernement de ses États et la garde de ses trois fils Yaropolk, Oleg et Vladimir, sous la condition qu'elle ne les ferait point l)aptiser sans son consentement. Elle prit toutes les mesures possibles, mais les assiégeants avaient des forces considérables, aussi repoussaient-ils toutes les propositions de paix et ne doutaient pas que la place ne fût forcée à se rendre.

Olga, quand toute espérance semblait perdue, gardait toujours bon espoir et bon courage. Son imagination de Yarèguc était fertile en ressources. Après avoir reçu ses instructions, un jeune homme hardi sort de la ville, se mêle

LES NORMANDS RUSSES. 9o

aux Petcheuèques dont il parle la langue et tenant une bride à la main, demande partout des nouvelles de son cheval, qu'il disait échappé; puis, après avoir tout examiné, il traverse le fleuve à la nage, parvient à rejoindre, le voïwode Prêtiez, qui commandait un corps de troupes de réserve.

Frétiez, bien renseigné, ne perd pas un instant et marche au secours de Kief. Il fait croire au chef des Petchenèques qu'il est suivi de près par Sviatoslof et, à force de ruses, parvient à lui persuader que s'il ne fait pas la paix avec la Russie, il aura à subir une terrible guerre. La paix si obstinément refusée à une femme est facilement conclue avec le général du conquérant de la Bulgarie. Des présents sont échangés; le chef petchenèquc offre son cheval, son sabre et son arc à Prêtiez qui lui donne en retour un harnais, un bouclier et une épée. Après cet échange de bons procédés et de paroles de paix, les Petchenèques, peu désireux de rencontrer l'armée triomphale du Grand Prince se hâtèrent de partir au plus vite.

Averti du danger qu'avaient couru sa mère et ses enfants, Sviatoslof laissa tout pour aller se venger ; il poursuivit les Petchenèques et les châtia sévèrement.

Son désir de quitter Kief pour s'établir dans la capitale de la Bulgarie devenait de plus en plus vif ; sa mère s'y opposait, elle ne pouvait se résoudre à l'idée d'abandonner Kief pour se créer une nouvelle patrie. Nestor reproduit les touchantes paroles adressées par elle à son fds. « Et moi, vas-tu m'abandonner aussi? Je suis très malade, et ton départ me donnera le coup de la mort. Attends un peu. Ensevelis-moi et puis tu iras où il te plaira. Du moins je n'aurai pas assisté à ton méchant et

fatal départ. » Elle mourut peu de temps après on 070.

Si Sviatoslof avait pu réaliser son projet et fixer sa capitale à Périaslavets, sa puissance se serait étendue de la Baltique aux Balkans, et avec une armée composée de Varègues Scandinaves, de hordes de Finnois, de tribus diverses de Slaves, enfin de Bulgares armés comme les Romains, il aurait pu devenir formidahle pour l'empire qui, déjà vermoulu, menaçait ruine de toutes parts.

Sviatoslof se h A ta de revenir en Bulgarie ; il fut oliligé d'en faire en quelque sorte une seconde fois la conquête. La cour de Constantinople possédait en ce moment des généraux très habiles, mjtamment Zimiscès et Sclerus son beau-frère. Zimiscès avait assassiné l'empereur Nicéphore Phocas pour s'emparer de son trône. Il pensa que le voisinage des Busses était un danger qu'il fallait conjurer atout prix. Il envoie des ambassadeurs à Sviatoslof pour lui demander la restitution du royaume de Bulgarie et l'exécution du traité passé entre les Russes et les Grecs.

Voici la fière réponse du grand prince : « Nous ne quitterons jamais un si beau paj^s avant que vous n'ayez racheté en beaux deniers comptant, les villes et les prisonniers qui sont en notre pouvoir. Grecs I si vous ne voulez pas subir cette condition, quittez l'Europe et retirez-vous en Asie ; vous êtes des femmes et nous sommes des hommes de sang. »

Zimiscès fit venir d'Asie quelques bonnes troupes, et Sclerus, qui les commandait, fut chargé de repousser les Russes. Sviatoslof était arrivé avant lui à la tète de 30,000 Busses, Bulgares, Petchenèques et Hongrois.

Sclcrus renfermé dans Andrinople, montra tant d'habileté contre les Petchenèques barbares, les fd tomber dans de tels pièges et les écrasa avec un tel courage, qu'on rapporte que, dans une grande bataille, il ne perdit que 25 hommes tandis que l'armée ennemie en perdit plus de 20,000.

Sviatoslof avait trouvé à se dérober dans ce pays couvert de forêts, au.x; poursuites du vainqueur et lorsque Sclerus quitta le pays, il resta maître de la Bulgarie.

Zimiscès, après avoir pris des mesures pour couper aux Russes la retraite par la mer Noire, se mit en marche lui-même pour les combattre. Arrivé devant la ville importante de Parostlava, il attaque les Russes; il leur tue 8,000 hommes dans une de leurs sorties, commande l'assaut et prend la ville. Il y trouva prisonnier et gardant les marques de sa royauté l'ancien roi de Bulgarie, Boricès, auquel il fit bon accueil et lui affirma qu'il n'avait d'ennemis que les Russes. Huit mille braves s'étaient retirés dans le château qui était bien fortifié.

L'empereur marche lui-même à pied à la tète de ses soldats ; les Russes défendent la citadelle et périssent tous plutôt que de la rendre.

Le lendemain Zimiscès se remettait en campagne et Sviatoslof allait au-devant de lui. Leurs deux armées se rencontrèrent à Dorostat (Silistrie). D'après les historiens grecs, l'armée russe était de 60,000 hommes ; elle n'était que de 10,000 hommes selon Nestor. Terrible fut la bataille. Elle fut tellement acharnée que, suivant Le Beau, l'avantage passa douze fois d'une armée à l'autre.

Les Russes furent enfin battus. Plusieurs qui avaient été cernés par les ennemis, plutôt que de tomber en

leurs mains, se tuèrent eux-mêmes de leurs propres épées. « Ils croyaient, dit Léon le Diacre, que celui <]ui est tué dans une bataille deviendra dans l'autre monde l'osclave de celui qui la vaincu, aussi se poignardent-ils quand ils ont perdu tout espérance de vaincre ou de fuir et ils conserveront du moins la liberté dans la vie future. » Zimiscès. actif et habile, met le siège devant Drista et fait avancer sa flotte dans le Danube; ses vaisseaux étaient chargés de boulets (|iii auraient incendié les barques russes si on ne les eût mises en sûreté derrière les murs de la place. Les vivres manquaient aux assiégeants ; Sviatoslof, pendant une nuit d'orage, s'échappa audacieusement sur ses canots avec 2000 guerriers, fit le tour de la flotte grecque, alla ramasser du millet et du l)lé dans le village voisin, et tombant à l'improviste sur les Grecs, rentra heureusement en ville (1).

Zimiscès, pour éviter une grande bataille, ofl'rit à Sviatoslof de tout terminer par un combat singulier. Le grand prince fit répondre à l'empereur : « Je ne le consulte pas sur ce j'ai à faire; s'il est ennuyé de la vie, il a mille moyens de s'en débarrasser. »

Le 20 juillet 971, une grande bataille fut livrée, et les Russes éprouvèrent une défaite sanglante. Les Grecs, en dépouillant le lendemain les morts laissés sur le champ de bataille, trouvèrent des cadavres de femmes habillées en hommes, qui s'étaient battues à côté de leurs maris.

Vaincus un jour, les Russes recommençaient le lendemain le combat. Le 25 juillet, Sviatoslof sort de la ville

(!) Rambaud, Histoire de lu Russie, p. 53.

dont il ferme les portes pour oter aux fugitifs la possil)ilité d'y rentrer, et livre bataille avec son armée. L'empereur eut besoin de toutes les ressources de son génie militaire et de toutes ses forces pour vaincre les Russes. Désireux d'éloigner à tout prix un ennemi si dangereux, il accepta les propositions de paix de Svdatoslof. Celui-ci offrait de rendre Drista avec tous ses prisonniers et d'évacuer la Bulgarie, 11 exigeait qu'on lui assurât sa retraite sans être inquiété, qu'on lui donnât des vivres, et que le commerce des Russes avec Constautinople continuât comme par le passé. Nestor a conservé les termes de cette capitulation. En contractant l'oblig-ation de ne plus attaquer les Grecs, les Russes déclarent que, s'ils manquaient à leur serment, ils veulent devenir jaunes comme Vor et 'périr par leurs propres armes.

Zimiscès envoya un évêque aux Petclienèques pour leur demander de laisser aux Russes le passage libre dans le port , c'est ce que disent les historiens grecs. Sviatoslof se fia à cette recommandation; elle lui fut funeste. Les Barbares, avertis de la marche de son armée, l'attendirent près de Prorogues (cataractes du Dnieper) et tuèrent Sviatoslof; leur chef Kouria fit couper la tète au cadavre et se servit du crâne en guise de coupe.

Rambaud dit avec raison : « Sviatoslof, malgré son nom slave, semble le véritable type des princes Varègues, des Normands intrépides, rusés, aux vastes ambitions. » (1)

(1) Histoire de la Russie, p. 52.

dOO LES NORMANDS.

lllaissa plusieurs enfants, et Karamsin raconte comment il partagea ses États entre ses trois fils. Yaropolsk, laine, régna à Kief; Oleg- le second, chez les Drevliens ; Vladimir le troisième, à Novgorod : Yaropolk n'avait, à ce qu'il paraît, aucune autorité sur les apanages de ses frères.

Chez les Varègues païens, le mariage n'était pas assez bien défini pour que Ton pût toujours saisir les nuances entre les fils légitimes et les enfants naturels.

Vladimir, fils d'une servante, finit par réunir sous son sceptre tous les Etats de son père, lorsqu'il eut tué son frère Yaropolk qui avait tué son frère Oleg.

Nous avons vu avec quelle perfidie et quelle cruauté Olga vengea la mort de son époux et comment cette femme en devenant chrétienne mérita d'être classée à la tète des saints de la Russie.

Le premier roi chrétien , Vladimir, son petit-fils, commença par être un barbare d'une immoralité et d'une férocité inouïes avant d'être le fondateur du christianisme en Russie et l'époux de la sœur de l'empereur d'Orient.

Vladimir avait six femmes légitimes, 300 concubines à Novgorod, 300 près de Kiel, et 200 au bourg de Berestof. Il n'admettait pas cju'une femme dans ses États eût le droit de se soustraire à ses caprices. 11 eut notamment des fils d'une Bulgare et d'une Bohémienne.

Il demanda la main de la belle Ragnéda, fiancée de son frère Yaropolk, à son père Rogvolod qui régnait à Politock. Ce prince ne voulut pas donner sa fille à celui qu'il traitait de fils iV esclave.

LES .\ORMANDS RUSSES. JOl

Vladimir le tua, et épousa Ragnéda. Après avoir assouvi sa passion, il ne tarda pas à reléguer sa femme et le fds qu'elle lui avait donné, à Libèda près de Kiel.

Un jour, en passant à Libèda, il entra chez Ragnéda et s'endormit. La femme abandonnée, irritée de tant d'indifférence , et voulant se venger elle-même et venger la mort de son père, prit une arme pour poignarder son infidèle époux. Celui-ci se réveille , désarme sa femme et lui dit d'aller se placer sur un lit où elle va recevoir la mort de sa main. Ragnéda parait prête à obéir, mais quand son mari arrive, il trouve avec la mère le petit enfant qu'il avait eu d'elle.

Vladimir se sentit ému par les caresses et par le remords. Il renvoya Ragnéda et son fds à la principauté enlevée à Rogvolod, et la leur rendit.

Vladimir avait les mœurs barbares des Normands, il avait aussi toute leur vigueur et leur lia])ileté. Il poussa les frontières de ses États jusqu'aux monts Ourals, dans la Tauride et soumit la Galicie, la Lithuanie et la Livonie.

Sa puissance était grande ; il eut assez d'intelligence pour comprendre que la religion sauvage de ses pères n'était plus en harmonie avec les mœurs de son temps. Il résolut d'en choisir une autre. Mais laquelle? L'islamisme, le judaïsme ou le christianisme? Il fit faire une enquête , prit conseil des boyards, et étudia sérieusement la question. L'islamisme lui déplut surtout parce qu'il défendait le vin qui fait la joie des Russes.

Les Juifs, chassés de leur pays, menaient une vie errante, sans patrie et sans considération. Les pompes des cérémonies chrétiennes et le souvenir de son aïeule

le décidèrent à se faire baptiser ; mais ce n'est pas en pèlerin dévot ([uil alla chercher le baptême comme Olga à Constantinople.

Tl commença par s'emparer, les armes à la main, d'une ville chrétienne, Chersonesos, en Tauride (Grimée). Là, il s'approvisionna de tout ce qui lui était nécessaire pour l'installation du culte à Kief. Il fit prisonnier un grand nombre de prêtres; il emporta comme butin les vases sacrés, les ornements sacerdotaux, les reliques, les objets religieux dont il dépouilhi les églises de Chersonesos pour meubler celles qu'il allait faire bâtir.

Décidé à devenir franchement chrétien, il voulut une femme chrétienne. Il demanda à l'empereur d'Orient la main de sa sœur la princesse Anne, eu le menaçant en cas de refus, de marcher sur Constantinople.

Son baptême et son mariage avec la princesse grecque furent célébrés à l'église de Chersonesos, dont il emporta les belles portes d'airain à Novgorod comme souvenir de sa victoire et de sa conAcrsion. Il rendit la ville à son beau-frère l'empereur Basile et se hâta d'aller procéder à la conversion générale de ses sujets. Il ne chercha pas à faire prêcher l'Evangile par des missionnaires. C'eût été trop long et contraire à ses principes. Ses sujets ne devaient pas raisonner, mais obéir.

Il donne Tordre à tous les Kié vains de se trouver à jour et heure fixes sur le bord du fleuve. Il fait ranger en ligne sur le rivage les hommes, les femmes, les vieillards, les enfants. Il leur commande de se mettre tous nus dans l'eau et les prêtres alors confèrent à la foule en masse le baptême par immersion.

LES NORMANDS RUSSES i03

Vladimir éprouva sans doute des remords en songeant à ses deux frères dont la mort violente avait agrandi sa puissance ; il fit ouvrir leur tombe , et fit donner à leurs ossements un baptême posthume dont il n'existe pas sans doute un autre exemple.

Le prince devenu chrétien traita les dieux nationaux en vaincus. Péroun, le dieu du Tonnerre, était le plus redouté de tous. Son idole informe fut renversée, promenée dans les rues par douze hommes robustes qui, après l'avoir fouettée, la jetèrent à l'eau dans un lieu nommé encore la dégringolade du Diable.

Le 900*' anniversaire du triomphe du christianisme en Russie aété célébré au mois de juillet 1888par des fêtes extraordinaires dans les pays où se trouvent des Slaves ; les fêles de Kief ont eu surtout un caractère grandiose. Des centaines, des milliers de pèlerins sont accourus dans la ^ille aux cent églises, de toutes les parties de l'empire russe, de la mer du Nord à la mer Noire ; il en est venu de Bulgarie, de Serbie, de Roumanie, de Monténégro, et si les Slaves d'Autriche ne sont pas arrivés à Kief, ils ont célébré avec pompe cette fête chez eux. Les pèlerins étaient transportés gratuitement dans toute l'étendue de la Russie et à Kief ils étaient pendant huit jours gratuitement logés.

Vladimir, après avoir cruellement frappé les païens qui faisaient résistance à ses ordres de conversion forcée, se montra vraiment chrétien dans sa conduite.

Le prince d'une immoralité scandaleuse , devint le modèle des époux. Le prince qui avait fait couler tant de sang, hésitait même à appliquer la peine de mort aux coupables, et pour vaincre sa répugnance à autoriser l'exé-

culioii d'un homme, il fallut l'insistance des évêques qui lui firent comprendre que si la justice, doit être rendue avec douceur, il est des cas où il est nécessaire qu'elle frappe les grands criminels pour iutimider ceux qui voudraient les imiter.

Vladimir ne négligea rien pour adoucir les mœurs des populations à demi-barbares.

Il bâtit des églises, des couvents, des écoles.

Ce qui fut le plus difficile à faire accepter par ces populations ignorantes, ce fut l'art de lire et d'écrire cjue Vladimir avait à co'ur de propager. « Ces nouveautés, dit Karamsine, parurent si cilrayantes qu'il fallut traîner de force à l'école publique les enfants des femmes de distinction, car elles se croyaient perdues ; l'écriture passait alors pour la plusdangereuse invention de la sorcellerie. »

Vladimir avait douze enfants et on lui a fait le reproche d'avoir affaibli son empire en le partageant entre ses fils.

Il faut, pour juger si ce reproche était mérité, se reporter aux mœurs du temps. Un prince donnait à un de ses enfants une ville pour satisfaire à sa dépense ; il préférait confier à sa famille qu'à des étrangers le gouvernement des provinces où il ne pouvait pas exercer sa surveillance et faire respecter son autorité.

Rourik et ses fds avaient conservé la physionomie des anciens Varègues, maisquede changements s'opèrenttout à coup en Russie. Dans la période qui s'étend de 105i , date de la mort de Jaroslaf, jusqu'en 1221., année de l'apparition des Tartares , M. Pogudine énumère G4 principautés de différente durée , les rivalités de 293 princes, 82 guerres civiles, VG invasions.

LES NORMANDS RUSSES. lOo

Nous ne pouvons plus avancer dans l'histoire de Russie ; peut-être aurions-nous dû revenir plus tôt aux vrais Vikins's dans d'autres contrées.

Nous ne pouvons terminer cependant ce chapitre sans parler des Yarègues qui vinrent s'établir à Constantinople, non pour attaquer les empereurs d'Orient, mais pour les servir et former leur garde.

Vladimir avait attiré près de lui des Normands, qui le servirent dans ses expéditions; il en fut embarrassé lorsque, devenu chrétien, il perdit le goût des lointaines aventures. Il eng-agea ces mercenaires à quitter le Nord , où ils ne trouvaient pour s'enrichir que des peaux d'écureuil, tandis que dans le midi ils trouveraient en abondance Tor et la soie.

Vladimir avait averti son beau-frère l'empereur des Grecs de l'arrivée des Varègues qu'il lui recommandait. Ces hommes intrépides gagnèrent chaque jour de plus en plus la faveur des empereurs qui les chargèrent de la garde de leur palais et de leurs personnes.

Gibbon dit que ces Varègues conservèrent à la cour de Byzance, jusqu'aux dernières années de l'empire, une loyauté sans tache et l'usage de la langue danoise ou anglaise. L'épaule chargée de leurs longues haches de bataille à deux tranchants , ils accompagnaient l'empereur au temple, au sénat, et à l'hippodrome; c'était à leur garde fidèle qu'il devait la tranquillité de son sommeil et de ses festins ; les clefs du palais, du trésor et de la capitale ,

lOfi LES NORMANDS.

reposaient dans leurs mains également sûres et courageuses (1). »

D'après Bonstctten , les Varangiens, qui vinrent du fond de la Scandinavie former la garde de l'empereur de Constantinoplo, étaient attirés par les fruits dont ils étaient si friands que dans la langue islandaise, parlée autrefois par tous les Scandinaves , on dit encore figialiasla (désirer dos figues) , pour dire désirer quelque chose avec passion.

Nous avons parlé de l'étymologie des Varègues russes qui sont bien les mêmes que les Varnngi de Byzance. Geyer (2) dit que ce mot dérive de Varingar qui dans les langues septentrionales , signifie : soldats servant an vertu d'un traité. On appelait Fœderali les soldats de la milice des Goths au service des Romains depuis Constantin le Grand.

Les Varègues prirent divers noms à Byzance : on leur donne en 935 ceux àeGargoni, de Barangi.

La première arme qu'ils portèrent, connue sous le nom de hache de guerre danoise , les fit appeler par les Grecs , xii']^o')pouç( porteurs de hache).

Très intéressantes sont les recherches faites par les savants du Nord sur les Varègues byzantins , mais ce n'est qu'un détail dans le vaste sujet que nous avons à parcourir.

(1) Histoire delà Dccadence de l'Empire romain, ch. 55.

(2) Ifisloire de Suède, p. 174.

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