‹ Les Normands dans les deux mondesChapitre 10 sur 18 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

Invasions normandes. — Le fils de Régner Lodbrog. — Le roi saint Edmond martyr. — Alfred le Grand; ses revers, sa disparition, sa gloire et sa puissance. — Le roi anglais Ellieired , lo danois Svend et le norvégien Olal'. — Saint-Barthélémy de Normands et la vengeance. —Svend el Tliurchill. —Horrible mort de saint Elphége. — Partage du royaume d'Angleterre. — Canul le Grand. — Les Normands en Ecosse. — Macbeth.

Les Scandinaves du nord étaient voisins des Slaves; Ceux dn midi, les Danois surtout, avaient des relations avec les Iles Britanniques qu'ils désolèrent souvent par leurs pirateries.

Nous ne remonterons pas aux temps antérieurs au huitième siècle.

L'Angleterre était divisée en 7 royaumes anglo-saxons. Les rois de Kent , de Northumberland et de Mercie parurent devoir remporter sur les autres, mais Egbert, roi de Wessex et de Sussex, finit par conquérir la prépondérance sur tous.

Egbert était le seul prince qui descendit d'Odin. 11 avait fait ses premières armes , durant trois ans dans Farmée de Charlemagne.

Par sa politique, ses lumières et ses victoires, il acquit une telle supériorité sur les princes rivaux que des

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liistoriens l'ont regardé comme le premier roi d'Angleterre, titre qui lui est refusé par Lingard.

Au moment, où il comptait jouir en paix de sa puissauce, Eghert se \\\ tout à coup aux prises avec un ennemi imprévu. L'histoire constate trois invasions normandes en Angleterre durant le cours du huitième siècle.

En 787, des Normands, avec trois vaisseaux, firent une descente à l'un des ports de la côte orientale de la Grande- Bretagne. Un magistrat du pays vint demander à ces étrangers leurs noms et leur nationalité. Les Normands pour toute réponse, le tuèrent, mirent tout à feu et à sang et disparurent en emportant un riche butin. Ils revinrent bientôt plus nombreux. Ils enrôlèrent des indigènes en exploitant leurs antipathies contre les Saxons et réunirent une armée assez forte pour inquiéter Egbert.

Celui-ci se mit lui-même à la tète de ses troupes et remporta une complète victoire qui releva la gloire de ses armes.

Les Bretons révoltés se soumirent, les Normands vaincus se réfugièrent dans leurs vaisseaux et prirent le large.

Egbert mourut en 836, son fils et successeur Ethelwulf est diversement jugé; les uns le représentent comme plus propre à porter le capuchon du moine que la couronne de roi; les autres disent qu'il ne manquait ni de capacité ni de valeur. Les Normands devenaient de jour en jour plus redoutables, et leurs invasions plus fréquentes. Le roi fit établir dans des districts maritimes des officiers chargés, à la première apparition desvikings, de donner l'alarme, de réunir des forces pour s'opposer au débarquement et arrêter la marche de l'ennemi, dont les escadres en 837 entouraient l'île. L'une de ces escadres fut

battue à Soiithampton, mais Taiitre fit beaucoup de mal et triompha à Portland.

En 839, trois terriblesbatailles furent livrées à Londres, à Rochester et à Canterbury, Ethelvvulf lui-même éprouva une défaite à Charmouth; les Barbares ne possédaient alors que 35 navires. Lorsque les Normands étaient le plus redoutés, on les vit tout à coup s'éloigner de l'Angleterre ; ils allaient faire des excursions en France.

Ils reparurent en 851, au moment où l'on commençait à les oublier. Une flotte de 350 voiles remonta la Tamise. Toute la valeur du roi de Mercie ne put sauver Londres et Canterbury, ni leur épargner les horreurs du pillage.

Lesvainqueursseretiraient chargés de richesdépouilles, mais ils eurent de grands combats à soutenir, de rudes échecs à essuyer. Ils furent tellement écrasés par Ethelwulf qu'on a dit que dans aucun temps ni dans aucun pays les Normands n'éprouvèrent jamais des pertes pareilles. Battus aussi par le roi de Kent, ils disparurent et en Angleterre cette année fut appelée : r année prospère.

En 86V, sous le règne d'Ethelred, les Normands surprirent la ville de ^Yinchester qu'ils saccagèrent et une de leurs escadres attaqua l'Ile de Thanel. Les habitants de Kent pour échapper au pillage offrirent une somme d'argent, « mais, dit Lingard, les hommes du Nord n'eurent pas plutôt reçu l'argent qu'ils se moquèrent de la crédulité des Saxons, et la moitié de la province de l'Est fut pillée et dévastée par ces hommes sans foi. »

C'est vers cette époque que Lingard place les expéditions et la mort de Régner Lodljrog, dont nous avons raconté l'histoire et la légende. Régner, dit-il, se consolait dans ses derniers moments dans l'espoir que les petits du

,sa»<//<V';' vengeraient sa mort. Il ne se trompa point; les parents, les amis, les admirateurs de Lodbrog accoururent en foule sous la l)annière de ses fils, et huit rois de nier avec vingt earls ou comtes réunirent leurs forces dans le double but du pillage et de la vengeance.

Ungvar et Ubbo, fils de Lodbrog se rendirent maîtres d'une partie de TAngleterre et tentèrent de la conquérir en entier. Ils se divisèrent en deux corps d'armée : l'un s'étal)lit à Yorck et s'occupa de faire cultiver les terres qu'on laissait incultes de crainte que la moisson ne fut recueillie par Normands; l'antre corps d'armée (c'était le plus considérable) se mit en marche ver le Sud et prit Nottingham.

Les populations se soulevaient en masse contre ces étrangers tombant sur eux comme un fléau du ciel , mais ce qui les eCTrayait , c'était moins la bravoure des Septentrionaux que leur férocité contre les prêtres les plus vénérés et la violation impie de tout ce qu'il y avait de plus sacré.

Débarqués à l'improviste, massacrant tout, ravageant tout sur leur passage, les fils de Lodbrog, dans leur marche silencieuse, la nuit, à la clarté des incendies, commettaient des horreurs surtout dans les couvents. L'abbé du monastère de Coyland eut la tète tranchée sur les marches de l'autel, tous les religieux furent immolés sans pitié; tout fut pillé.

Ungvar fut blessé en voulant prendre d'assaut Medeshamsled. Ubbo pénétra dans la ville et, pour venger la blessure faite à son frère, égorgea de sa main dans une abbaye où ils avaient cherché un refuge , des femmes, des enfants, l'abbé et SV moines.

Après s'être emparé de Hiingdington, les Normands passèrent dans Tile d'Ely où les religieux du monastère furent victimes de leurs outrages et de leur barbarie. Les chefs du pays semblaient frappés de stupeur devant ces envahisseurs inconnus et n'osaient plus résister, craignant par la résistance, d'accroître leur furie. Le roi Edmond voyant ses forces inférieures à celles de l'ennemi, licencia ses troupes et allait chercher un asile dans un de ses chàteaux-forts, lorsqu'il fut arrêté par les Normands et conduit enchaîné devant le chef Ungvar. Le royal captif ne voulut jamais consentir à des propositions contraires à la religion et à l'honneur. Son supplice fut affreux : attaché nu à un arbre, flagellé, criblé de flèches aux bras et aux jambes, il souffrit longtemps avant qu'on ne lui tranchât la tête. Martyr de son inébranlable fermeté dans le devoir, Edmond fut placé parmi les saints clignes de la vénération des siècles.

Alfred, qui mérita plus tard le surnom de grand, avait succédé à son frère Éthelred comme roi des W^est-Saxons. il avait à peine terminé la cérémonie des funérailles de son prédécesseur, que les Normands, dont il avait déjà triomphé dans une bataille, reparurent. Ils n'étaient jamais plus terribles que lorsqu'ils avaient une revanche à prendre. Alfred, malgré l'impétuosité de son attaque, son courage, son génie militaire, comprit qu'il lui était impossible par la force de débarrasser le pays de ces envahisseurs redoutables; il traita avec eux, marchanda et acheta leur départ à prix d'argent.

Les Normands promirent de s'éloigner et de cesser leurs ravages, mais ils étaient fort peu scrupuleux de tenir longtemps leurs promesses, et lorsqu'ils trouvaient

ni» LES NORMANDS.

une proie facile ù saisir, ils profitaient de roccasiou. Us recherchaient sui-lout les riches monastères. Malgré leur traité avec le roi de Mercie, ils n'épargnèrent pas Tah- ])aye qui était la plus chère à ce prince, celle de Kepton. qui renfermait les sépultures des princes du pays. Les tombes furent violées; tout fut pillé, tout fut ensuite livré aux flammes (STV).

Le roi de Merci(^ liiirlired, se sentant dans l'impossibilité de résister à trois terribles vikings Gothrun , Oskytal et Amund, déserta son trône, et accompagné de sa femme Ethelswithe, partit pour Rome en pèlerinage. Us moururent tous deux dans ce long voyage.

Les Normands placèrent sur le trône vacant de Mercie, un thane du pays qu'ils soutinrent tant qu'il ne fut que l'agent de leur rapacité, et qu'ils massacrèrent lorsqu'il osa résister à leurs exigences.

En 875, les Normands étaient maîtres de presque tout le territoire des Ânglo-Saxons. Us passaient l'hiver dans leur pays et le printemps ils recommençaient leurs courses dévastatrices, massacrant , pillant , incendiant et jetant une telle terreur partout, que pour échapper à leur luxure, si elles ne pouvaient échapper à leur cruauté, les religieuses se mutUaient elles-mêmes la figure afin de paraître hideuses à leurs yeux.

Les envahisseurs étrangers disparaissaient tout à coup d'une contrée pour fondre sur une autre. Us savaient se fortifier dans les places, et les Saxons étaient fort arriérés dans l'art de faire un siège.

Le roi Alfred chercha à négocier la paix avec les ennemis qu'il ne pouvait vaincre; mais ne se fiant point à leur parole, il exigea des otages et un double serment :

Y un sur leurs bracelets consacrés à Odin, l'autre sur les saintes reliques. Il eut beau prendre toutes les précautions, une nuit, les vikings surprennent la cavalerie saxonne, tuent les hommes, s'emparent des chevaux et dans une course rapide, vont attaquer Exeter et s'en rendent maîtres.

Alfred, désolé de ne pouvoir les déloger d'Exeter, cherchait dans son esprit le moyen de délivrer sa patrie des invasions étrangères.

Pour vaincre les vikings, il voulut les imiter. Il équipa en 875, quelques vaisseaux qu'il confia à des aventuriers, à des mercenaires, qui attaquaient les navires danois et exerçaient une véritable piraterie contre les pirates. Ils furent très utiles à Alfred qui assiégeait Exeter, en achevant de détruire la flotte danoise, assaillie et dispersée par la tempête lorsqu'elle allait au secours de la ville assiégée. Le terriblevikingGothrun perdit cent vingt voilesetfut obligé de faire un traité sérieux et de se retirer en Mercie. Là, il se livra à la culture des terres qu'il distribuait à ses vétérans; mais au moment où il semblait occupé de projets pacifiques, il organisait un plan de guerre pour s'emparer du dernier des sept petits royaumes saxons. Pendant l'hiver, dans une saison où l'on ne faisait jamais la guerre, le G janvier 878, il donne rendez-vous la nuit, dans un lieu désigné, à ses hommes, qui vinrent le rejoindre à cheval. Cette armée improvisée attaqua de toutes parts les Saxons qui se croyaient en paix,

Alfred envoya aussitôt par la ville et les hameaux les messagers de guerre , portant une flèche et une épée nue, et criant : « Au nom du roi cl de la pdtrie en danger, que quiconque ne veut pas être tenu pour un homme

il4 LliS NORMANDS.

de rien [un nilhing ), sorte de sa nudson ri accoure! »

Gomme personne ne répondit à l'appel, Alfred, dans son désespoir, avait résolu de se précipiter sur les ennemis et de périr les armes à la main. Cédant à de sages conseils, il se décida à abandonner une lutte dans ce moment impossible, et à disparaître de la scène politique afin (Vattendre des jours meilleurs.

A travers les bois et les marais, ce prince, qui avait la bravoure d'un héros et le génie d'un grand roi, chercha une chaumière où il put cacher sa vie. 11 fut accueilli chez nn pauvre porcher qu'il aidait dans son humble ménage. La femme du porcher, dans l'absence de son mari, le chargea un jour de surveiller la cuisson du pain qu'elle avait mis autour. Alfred, qui sous l'apparence de l'oisiveté avait toujours la tète en travail, s'occupa mal de la mission (|ui lui avait été confiée et laissa brûler le pain. La décharge dïnjures féminines que lui attira sa négligence était un souvenir qu'il aimait à raconter, et son biographe, Asse, a mis en vers cette anecdote.

Les Danois, qui avaient été déçus dans leur espoir de s'emparer d'Alfred, ne manquèrent pas de profiter de sa disparition. Pour calmer leur férocité, de tous côtés on se soumettait à leur puissance, et le comté de Sommersel fut le seul qui resta fidèle au roi.

Quelques mois s'écoulèrent sans que personne ne songeât à retrouver le monarque perdu. Cependant, quelques amis découvrirent la retraite d'Alfred, qui était trop préoccupé de la situation de son malheureux pays pour ne pas essayer d'avoir quelque nouvelle de ce qui se passait. Il apprit que les envahisseurs étaient redoutés par leur oppression, mais que leur joug' était trouvé si

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lourd, que le désir de le secouer devenait de jour en jour plus vif dans le cœur de ses sujets.

Alfred, pour se mettre à l'abri de toute surprise , se posta dans un ilôt, au milieu de bois et de marais, avec quelques braves compagnons dont le nombre grossit chaque jour. Tantôt travesti en skalde, mettant à profit toutes les ressources d'une imagination brillante de vrai poète, il osait s'introduire chez ses ennemis pour étudier par lui-même leurs forces réelles; tantôt le roi héros, transformé en bandit guettait les Normands au passage, fondait sur eux et pillait les pillards.

Les amis du roi accouraient en foule auprès de lui; au point que trouvant son îlot trop petit, Alfred le relia à la terre ferme par un pont de bois dont un fort défendait l'entrée.

Des braves , fidèles à sa cause , s'armaient de toutes parts; l'un d'eux, l'ealdoman Odun. finit par remporter la victoire. Dans le butin recueilli après un combat des plus acharnés se trouvait le rcafan, auquel la superstition des Scandinaves prêtait une grande importance : c'était rétendard du Corbeau, tissé par les filles de Lodbrog. Le corbeau jouait un rôle dans la mythologie d'Odiu, et le vol de cet oiseau passait pour prédire la victoire ou la défaite : c'était un bon présage, si le corbeau battait des ailes; c'était un présage funeste, s'il paraissait immobile en planant dans les airs.

Alfred se posait en vengeur, en libérateur de la patrie. Il parvint à réunir une armée considérable et livra bataille au terrible chef de Normands Gothrun. La victoire longtemps indécise se déclara enfin en faveur du roi, qui sut en profiter en rendant aux vaincus la fuite

Iir, LES NORMANDS.

impossible, pour les obliger à capiliiler. Depuis longtemps AllVed et Gothrun, qui avaient l'âme assez élevée pour se bien juger, éprouvaient une grande admiration l'un pour l'autre. La paix fut conclue entre eux et loyalement observée. Gothrun se fit baptiser et eut Alfred pour parrain. Ils se reconnurent rois tous deux et la Tamise marqua les limites de leurs États. Ils cherchèrent à bien vivre ensemble en mettant de l'harmonie dans les institutions politiques et religieuses des deux royaumes.

Alfred, après avoir procuré au pays de Wessex les avantages de la paix, mérita le titre de grand par la sagesse de son administration autant qu'il l'avait mérité par ses victoires. Il acquit une grande autorité sur les petits rois qui régnaient encore en Angleterre, et tous finirent, pour obtenir sa protection, par lui rendre hommage.

Gothrun résista aux sollicitations des Danois, qui voulaient lui faire reprendre les armes contre Alfred ; mais la position honorée et paisible de ce viking devenu roi, excita un autre viking, le célèbre Hasting (dont nous dirons les aventures en France et en Italie), à chercher aussi à conquérir un royaume en Angleterre. Hasting comprit bientôt qu'il lui était impossible de soutenir la lutte contre un guerrier aussi habile et aussi brave qu'Alfred. Avant de s'éloigner, il se fit remettre une somme d'argent; il eut l'air de vouloir se faire chrétien, et organisa un complot qui devait éclater pendant la cérémonie du baptême de ses enfants. Ce complot fut déjoué et Hasting partit pour aller chercher ailleurs un homme plus facile à vaincre et à tromper qu'Alfred. Ce grand roi ne parvenait pas à chasser un viking qu'il n'en vit apparaitre ans-

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sitôt un autre. Il prit des mesures pour rendre les débarquements des Normands difficiles et pour les combattre lui-même par des manœuvres habiles et des attaques soudaines.

Alfred le Grand mourut le 26 octobre 900 ou 901.

Edouard, son fils, prit la couronne, mais elle lui fut disputée par son neveu Ethelwald. Celui-ci était fils d'un frère aine d'Edouard, décédé avant le roi son père, et prétendait que par droit de représentation, il était Fliéritier légitime du trône.

Repoussé parles Saxons, Ethelwald alla chez les Danois chercher un appui qu'il ne craignit pas d'acheter, au prix de sa conscience et de son honneur, en devenant idolâtre et en se servant des ennemis de sa patrie pour satisfaire son ambition.

Edouard soutint contre lui de nombreux combats et resta vainqueur dans une bataille où Ethelwald périt. Il montra autant de sagesse que de courage en étendant sans cesse ses États par des empiétements progressifs sur le territoire ennemi. Il s'assurait un district, avant d'en attaquer un autre. Dès qu'il s'était emparé d'une contrée, il y élevait des forteresses si bien défendues que les Danois ne pouvaient s'en emparer. Enfin les Normands, effrayés par de constants échecs, virent bien qu'Edouard était le plus fort, ils se soumirent à lui, lui prêtèrent serment de fidélité et le reconnurent pour leur lord ou seigneur. Les Danois et les Anglais du Nord firent aussi leur soumission; les rois des Écossais et des Strathclydes bretons le choisirent pour leur lord et leur père. Edouard mourut en 925, après avoir acquis la prépondérance sur tous les princes voisins.

Athclstan sou lils iiiouta sur le trùne et il est regardé comme le premier roi tV Angleterre.

Pendant qu'il croyait la paix assurée, il découvrit que les amis cVun prince du sang-, nommé Alfred, avaient ourdi un comjjlot pour lui ôter la vie et la couronne. Alfred, lorsque la conspiration fut déjouée, nia toute participation à ce crime, et voulut prouver son innocence par serment. D'après la législation du temps, ce moyen de justification fut admis, le serment devait être fait solennellement à Rome; avant qu'Alfred ne l'eût prêté, il vint à mourir. Il n'est pas rare à cette époque de voir les ennemis des chefs puissants mourir à propos.

Sightric, roi danois de la Northumbrie, reconnut qu'il lui serait plus avantageux de l>ien vivre avec un puissant voisin qued'ètre en guerre contre lui. Il épousalasœur d'Athelstan, après avoir reçu le baptême, et l'année suivante il vint à mourir, Athelstan joignit la Northumbrie à ses États; c'était un grand prince, adoré de ses sujets et jouissant d'une haute considération en Europe; une de ses sœurs épousa Othon, fils de l'empereur Henri l'Oiseleur, et une autre, Louis, prince d'Aquitaine ; il mourut en 9'i-0 et laissa le trône à son frère Edmond.

Des peuples différents de races : des Bretons, des Saxons, des Northumbres, des païens septentrionaux, occupaient l'Angleterre, et la guerre était permanente entre les princes d'origine diverse. Les aventuriers, les Normands étaient accueilhs par les uns, combattus par les autres. Edmond céda en toute souveraineté au Danois Auloff les provinces situées au nord de Walling Street, mais dès que xVuloff vint à mourir, le roi d'Angleterre reprit en D'il ce qu'il avait cédé.

Edmond ne régna que 6 ans, son successeur Edred fit en 946, la conquête définitive de la Northumbrie. Éric, exilé de la Norvège par son frère, parcourait les mers avec des Normands ; il se fit proclamer roi par les Nortliumbres dès qu'Edred se fut éloigné du pays. Son triomphe fut court et sa fin misérable.

Après Edred et son successeur Edwy, le roi Edgard eut un règne tranquille. Chaque année lorsque les %ikings sortaient au printemps pour aller chercher aventures, une flotte de 360 voiles, divisée en 3 escadres, protégeait les côtes et lui-même commandant tour à tour chacune des escadres surveillait les mers. Les Normands furent intimidés par les mesures prises contre eux, et jugèrent préférable d'aller ravager à l'improviste des contrées qui n'étaient pas si bien sur leurs gardes.

Les premiers vikings comptaient beaucoup sur la terreur qu'ils inspiraient par leur aspect étrange de l)arbares, venant des régions inconnues. On finit par se familiariser avec ces hommes du Nord, à se prémunir contre leurs surprises, leurs ruses, et la soudaineté de leur attaque. Les progrès du christianisme tendaient à l'adoucissement des mœurs et aux progrès de tous les arts, même de celui de la guerre. Les invasions devenaient plus rares à mesure qu'elles devenaient plus périlleuses et la vie errante de viking commençait à avoir moins de charme que la vie sédentaire d'un prince gouvernant en paix un pays fertile.

Des Normands qui débarquaient en Angleterre ne s'aventuraient plus qu'avec des forces considérables. Ils reparurent en 980; puis, en 991 commandés par des chefs redoutables, ils firent des ravages qu'on ne put

faire cesser qu'en leur payant dix mille livres d'argent.

Les succès des Normands gTossissaient leur parti ; souvent ceux qui étaient envoyés pour les combattre trouvèrent plus avantageux de s'associer à leur vie de pillage. En Fannée 992, le gouverneur de Mercie, chargé d'attaquer une escadre danoise, partit avec elle, et la suivit. L'année suivante (993), les Danois passèrent du sud au nord de l'Angleterre, et ramassèrent tant de butin, que trois chefs envoyés contre les envahisseurs passèrent dans leurs rangs.

Le roiEthelred, surnommé Yindécis, était plus redouté de ses sujets parce qu'il était cruel que de ses ennemis, parce qu'il était lâche.

Deux invasions redoutables commandés par le Danois Svend et un Norvégien Tryggvasson vinrent jeter l'épouvante en Angleterre.

Svend (en latin Sueno d'où vient le nom français Suénon) avait été proclamé roi de Danemark malgré la résistance du parti chrétien qui était encore le plus faible.

Les Danois, qui avaient tenu un rang considérable parmi les Normands, avaient pris part aux expéditions loin taines, mais la conquête de l'Angleterre avait été toujours l'objet de leur convoitise et de leur ambition. Pendant plus de deux siècles, ils avaient souvent fait de terribles incursions dans la Grande-Bretagne et l'on a vu qu'ils avaient fondédesÉtats dans laNorthumbrie et l'Est-Anglie. Rétablir leur puissance presque anéantie par Alfred le Grand, et profiter de la faiblesse d'Ethelred pour conquérir son royaume était le rêve de Svend. Dans la ce-

rémonie des funérailles solennelles, il était d'usage de s'engager à quelque grande entreprise en l'honneur de la mémoire du défunt ; Svend un jour, dans un banquet funèbre, prit Tengag-ement de se rendre maître de l'Angleterre.

Olaf, fils de Tryggva, s'associa à Svend. Nous avons dit déjà la part qu'il prit à la propagation du christianisme en Norvège, lorsqu'il fut converti et maître du royaume. Les Danois et les Norvégiens formèrent une confédération et, avec 9i navires, ils entrèrent dans la Tamise pour attaquer la ville de Londres; ils éprouvèrent un sanglant échec dont ils se consolèrent en pillant les riches contrées du voisinage.

Ethelred, au lieu de se mettre à la tète de son armée pour tirer une vengeance exemplaire des ravages faits par les Danois, leur offrit, pour s'en débarrasser, une somme de IG.OOO livres et des quartiers d'hiver à Southampton.

Olaf reçut la confirmation de la main de l'évèque de NYinchester et promit de ne plus combattre les chrétiens.

Svend ne pardonna pas à son compagnon d'armes ce qu'il appelait une défection, il lui fit une guerre qui ne finit que par la mort d'Olaf.

Les Normands, après s'être enrichis en ruinant le pays, trouvaient commode de se faire payer comme s'ils avaient bien mérité du roi.

Ethelred, toujours faible envers ceux qui étaient forts, rechercha l'amitié des Danois, leur fit des avances ; leur promit encore -2i.,000 livres, et se maria en l'année 1002, avec Emma, fille de Richard, duc de Normandie. Pendant qu'il semblait si désireux de gagner les bonnes

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gi'Aces des Normands, il méditait contre eii\ un projet horrible.

Le 13 novembre, il ordonna le massacre général, sans pitié. A Timproviste de tous ceux qui se trouvaient dans ses États, hommes, femmes, enfants et vieillards. L'horreur de cette sanglante tragédie fut aggravée par des épisodes barbares; les bourreaux égorgeaient les victimes jusqu'aux pieds des autels où elles cherchaient asile et personne ne fut épargné, pas mèn>e la sœur de Svend, Gunhilda (]ui avait endjrassé le christianisme et épousé un Normand naturalisé en Angleterre.

Sur l'ordre d'Edric. favori du roi, l'intéressante princesse, avant d'être frappée elle-même, dut souOVir l'horrible supplice de voir immoler sous ses yeux son mari et ses enfants. Dans son agonie, l'infortunée prédit ([ue ce massacre ne resterait pas impuni et que les représailles seraient terribles.

La vengeance fut prompte. En 1003, Svend réapparaissait avec des forces considérables. Ethelred était détesté, et plusieurs de ceux qui lui étaient soumis le trahirent, favorisèrent ses ennemis et leur laissèrent commettre des ravages qu'ils auraient pu empêcher ou prévenir.

Svend pillait tout ce qu'il pouvait emporter et brûlait le reste. Il ne disparaissait l'hiver que pour reparaître au printemps; ce n'est qu'après avoir satisfait sa vengeance qu'en 1007, il consentit à promettre la paix qui lui fut payée 36,000 livres. On s'étonne de voir en Angleterre et en France tant de traités de ce genre, si souvent renouvelés, après avoir été si souvent violés par les Normands. Comment tant d'argent a-t-il été donné aux

pillards au lieu d'être employé à former des armées assez fortes pour les chasser? Od ne songeait qu'à éloigner les périls du jour, sans souci de ceux du lendemain.

Svend parut vouloir tenir sa parole, mais à sa place, et avec son aide, on vit bientôt arriver un viking terrible, Thurcliill, dont les massacres etles incendies signalèrent la présence.

Durant trois ans, dans trois expéditions dirigées vers des points différents, Tliurchill parcourut les plus riches contrées, saccageant tout, pillant tout, et massacrant sans pitié les malheureux affolés qu'il rencontrait fuyant à son approche. Un écrivain danois moderne a prétendu que les Danois anciens ne commettaient guère d'actes de barbarie et de férocité. Racontons la prise et la destruction de la cité importante de Canterbury.

L'archevêque Elphège jouissait d'une grande vénération bien méritée par ses hautes vertus. Lorsqu'il voit sa ville épiscopale au pouvoir des l^arbares, Elphège, au lieu de fuir pour sauver sa vie, ne songe qu'à sauver celles des malheureux qu'on va égorger ; il se jette au milieu des ennemis sans pitié, il les supplie d'arrêter le carnage. l*our étouffer sa voix, les Danois le saisissent à la gorge, lui lient les mains, lui déchirent les joues avec les ongles, le meurtrissent à coups de poings. Ils lui prodiguent tous les supplices en ayant soin d'épargner sa vie.

Il est traîné dans sa cathédrale pour le faire assister à un épouvantable spectacle. L'église était encombrée de prêtres, de moines, de femmes et d'enfants qui avaient cherché asile dans le lieu saint. Des fagofs avaient été entassés contre les murailles ; on y met le feu avec des cw's

d2i LliS NORMANDS.

de joie et des hurlements sauvages. Les flammes gagnent le toit (jiii s'écroule en faisant tomber des poutres brûlantes, et couler du plomb fondu sur les malheureux réfugiés dans l'église. Ils sont obligés de fuir, mais à mesure qu'ils sortent, les Normands les égorgent sous les yeux de r;trchevè(|ue aiujucl ils tiennent à faire contempler tous les détails de cette horrible boucherie.

Elphège eût préféré mourir que d'être témoin des horreurs de cette journée, où sa cathédrale fut livrée aux flammes, où mille hommes périrent, sans compter les femmes et les enfants égorgés sous ses yeux.

Les Normands l'enfermèrent ensuite dans un cachot immonde; ils croyaient l'avoir terriflé et espéraient, à force de tortures, l'obliger à racheter sa vie par le payement d'une rançon fixée à 3,000 livres. L'intrépide vieillard répondait à leurs instances : « Vous me pressez en vain; je ne suis pas homme à fournir aux diners des païens de la chair de chrétien à dévorer, et ce serait le faire que de vous livrer ce qui est destiné à nourrir les pauvres. »

« Un jour, dit le savant Dozy (1), que tous les Normands avaient reçu de Danemark des tonneaux de vin, dont ils burent largement, ne sachant (jue faire pour s'amuser, après le repas, ils firent venir le vieillard. « De l'or, lui crie-t-on de toutes parts, du plus loin qu'on l'aperçut, ou nous allons te faire jouer un rôle qui te rendra fameux dans le monde. »

« Mal inspiré , et ignorant probablement qu'ils étaient

(1) Recherches sur l'histoire et I(t litterotirrc de l'Espagne pendant le moyen âge ; t. II, p. 320 et suiv.

ivres. Tévèque eut la maladresse de les sermonner, de leur offrir for de la parole divine, comme il disait, et de les menacer d'une mort terrible au cas où ils oseraient attenter à ses jours. A peine eut-il fini de parler que les Normands se mirent à rugir comme des bètes féroces. L'un lui jeta un os, l'autre une pierre, un troisième une tète de bœuf. Le malheureux vieillard tomba à terre et, maltraité de la manière la plus brutale et la plus ignoble, il dut bénir le ciel lorsqu'un Danois, auquel il avait conféré le baptême, lui donna par compassion le coup de grâce le 19 avril 1012. >>

Ce récit, qui pourrait être suivi de plusieurs faits semblables peint bien les mœurs des barbares normands.

Etbelred, comme s'il eût voulu récompenser Tliurcliill d'avoir ravagé la plupart des treize comtés, lui donna 48,000 livres et l'admit dans son amitié. Les Normands jurèrent fidélité au roi et plusieurs s'établirent en Angleterre .

Svend, irrité de cette alliance de Thurchill avec ceux qu'il s'était chargé de combattre, reprit lui-même le projet de conquête de l'Angleterre. Il alla assiéger Londres, mais la ville était bien défendue par le roi et par Thurchill. Quoique moins lieureux dans le siège d'une grande cité fortifiée que dans son expédition dévastatrice dans les campagnes, le roi de Danemark fit tant de mal dans le pays qu'il fut proclamé roi des Anglais. Ethelred crut prudent de se retirer auprès de son beau-frère Richard, duc de Normandie. Il avait à peine abandonné son trône, qu'il crut le moment favorable pour le reprendre, lorsqu'il apprit la mort imprévue de Svend au commencement de février 101'*. Les Anglais, animés d'un sen-

timent patriotique se hAtèreut de secouer le joup du jeune fils de Svcnd, Canut (1), (jui devait mériter un jour le titre de Grand mais qui n'avait pas encore pu se faire coniiîùtrc.

Ethelred fut reçu en Aniileterre avec entliousiasme; il chercha à se concilier Taifection des Thanes ou seigneurs anglais, et organisa une armée dont la supériorité sur l'armée danoise était considérable. Canut crut prudent de fuir; il partit sans se soucier du sort de ses amis, avec nne escadre de soixante vaisseaux. Ethelred, au lieu de chercher à gagner le parti du roi fugitif, ne chercha qu'à se venger et donna l'ordre de passer au fil de l'épée tous les habitants d'origine danoise.

Les cruautés du roi et des nobles excitèrent des représailles cruelles. Canut, qui avait des otages choisis dans la haute noblesse anglaise, les renvoya à leurs familles affreusement mutilés, les oreilles, les mains et le nez coupés.

La fuite des Danois permettait aux Anglais de prendre des mesures contre leur retour, mais Ethelred perdit le temps à se faire des ennemis par des massacres odieux. Pour se défaire des thanes d'extraction danoise, tout lui semblait permis ; et lorsqu'il n'osait pas les faire arrêter, il avait recours à la perfidie et au poignard de l'assassin.

Son fils Edric invita un jour à dincr Sigeferth et Morcar, chefs des Sept-Bourgs et pendant le repas, des hon)mes armés les massacrèrent. Des amis de ces lords puis-

(1) Knud était le vrai nom; on lo traduit en ialia CamtliKs, d'où vient le nom français de Canut.

LES NORMANDS EN ANGLETERRE. i27

sants se réfugièrent dans une église et pour les faire périr clans les flammes, l'égiise fut brûlée.

Ethelred souleva des inimitiés jusque dans sa famille. Il était aussi barbare pour ceux qu'il pouvait abattre que faible envers ceux dont il redoutait la puissance. Son fils aîné Edmond lui demanda les deux comtés de Sigeferth et de Morcar; il le traita si mal qu'Edmond retira dun monastère où on l'avait enfermée, Algive, veuve de Sigeferth, et se fit reconnaître, grâce à elle, pour chef des habitants des Sept-Bourgs (1).

Ethelred vit que son fils était assez fort pour le braver ; il avait résisté à ses prières, il céda à ses outrages.

Thurchill se fit payer comme prix de ses service s passés 20,000 livres, et quitta un roi faible et perfide pour aller rejoindre un roi fort, son souverain naturel. Il rentra en grâce auprès de Canut et la grande entreprise d'envahir rAngleterrc entière fut organisée avec le concours de tout ce que le roi de Danemark put réunir de l^raves guerriers. L'or ne manquait pas aux vikings riches du butin conquis depuis tant d'années dans les phis opulentes contrées de l'Europe.

Aussi avec quels termes pompeux les écrivains du Nord font-ils la description de la flotte de Canut qui se composait, disent les vieux chroniqueurs, de mille navires, chiffre fort réduit par les auteurs modernes.

Parmi les guerriers partant pour la conquête de l'Angleterre, il n'y en avait pas qui ne fût de noble race, qui n'eût fait ses preuves de bravoure , qui ne fût ca-

(l)On appelait Fif-Burghers les habitants de Leicester, Stamfort, Derby, NolliiiKhani et Lincoln.

128 LKS .NUK.MA.NDS.

pable de luller à la course contre le cheval le plus rapide.

Thui'chill débarqua le premier, prêt à combattre avec énergie contre celui pour lequel il avait naguère combattu. Edmond avait rassemblé une armée; Edric une autre. Ils ne s'entendirent pas, et Edric passa dans les rangs de Canut.

Les Royalistes et les Danois avaient des forces considérables; mais au lieu d'engager une loyale et grande bataille, ils s'occupèrent d'abord à piller les habitants sans défense des contrées qui ne leur étaient jîeu soumises.

Ici nous aurions à raconter des actes de cruauté et de perfidie qui donnent une triste idée des mœurs du temps.

Uthred, comte des Northumbres, s'était prononcé pour Edmond, mais il dut le quitter pour défendre sou domaine ; ne regardant que ses intérêts, il se décida à changer de drapeau et fit des propositions à Canut qui les accepta.

Uthred avait de terribles antécédents. Après une victoire qu'il avait remportée, il fit couper la tète des plus beaux hommes tombés sur le champ de bataille et les fit suspendre par leurs longs cheveux à des poteaux rangés autour de la ville de Durham. Etlielred trouva que c'était un homme qui lui plaisait; il le nomma comte, il lui donna sa fille Âlgive en mariage. En fait de cruautés, le beau-père et le gendre s'entendaient très bien, Uthred avait promis au roi de le débarrasser de Thuribrand, l'ennemi des nobles, mais il ne put réussir dans ses desseins perfides.

Lorsque Uthred abandonna Edmond pour Canut,

celui-ci fit inviter le comte à venir le voir à sa cour. Uthered se rendit à cette invitation, et fut admis dans une grande salle. Tout à coup, Thuribrand et des hommes armés, cachés derrière un rideau, fondirent sur lui et le tuèrent. Alfred, fils du comte, vengea plus tard la mort de son père en tuant Thuribrand dont le fils à son tour le fit périr. La vendetta se perpétuait de génération en génération d'une manière indéfinie.

Ethered finit sa triste vie au moment où Canut se préparait à aller l'assiéger à Londres, et son fils Edmond, qui avait déjà le commandement de l'armée, lui succéda comme roi d'Ang-leterre. Ce n'est pas le courag-e, l'habileté, ni la persévérance qui manquaient à Edmond. Bloqué dans sa capitale par Canut, qui était à la tête de •27,000 hommes, il s'échappe la nuit, dans une barque, traverse la flotte danoise, soulève en sa faveur les habitants du Wesscx, et, avec une forte armée, livre à Canut une terrible bataille qui dura deux ou 'trois jours. Edmond attaque lui-môme Canut, coupe son bouclier d'un coup de hache d'arme, blesse son cheval et aurait abattu le danois, s'il eut pu résister au nombre de guerriers qui accoururent pour défendre la vie de leur chef.

D'autres combats meurtriers eurent lieu, avec des chances diverses, entre le roi d'Angleterre et celui de Danemark. Fatigués, épuisés par des luttes qui avaient fait périr leurs plus braves soldats durant trois ans de sanglantes batailles, les princes ennemis eurent une entrevue personnelle à l'Ile de Sight. Il fut convenu entr'eux qu'ils se partageraient l'Angleterre en prenant la Tamise pour limite; qu'Edmond gouvernerait la partie méridionale

130 Ii:S NORMANDS.

peuplée d'Anglais, et (lanut la partie septentrionale où les Danois étaient en majorité. Les deux rois s'embrassèrent, se jurèrent une amitié éternelle... Un mois ne s'était pas écoulé que le brave Edmond , surnommé Côte de fer, admiré, adoré de ses sujets, était visité de Dieu, selon l'expression d'un vieux chroniqueur, ce qui veut dire qu'il mourut subitement après sept mois de règne dans ses États réduits.

On n'a pas manqué de dire que cette mort venait trop à propos dans l'intérêt de Canut, pour qu'elle ne fût pas son œuvre. On a attribué ce meurtre à divers; à Caiiiit lui-même, aux chambellans d'Edmond et surtout au cruel et perfide Edrik.

Canut fut proclamé roi de tout le royaume. Il s'était débarrassé des enfants d'Edmond en se faisant nommer leur tuteur et en les envoyant au roi de Suède Olaf qui, ponr les mettre en sûreté, les fit passer en Hongrie.

Canut récompensa ceux qui l'avaient servi ; mais s'il avait profité de leur trahison , il redoutait leur perfidie et leur audace. Les iarls qui avaient passé plusieurs fois d'un camp à l'autre, ne lui inspiraient aucune confiance, et il ne voulait pas garder longtemps près de lui les hommes suspects.

Edrik se montrait un jour exigeant en vantant ses services qu'il ne trouvait pas assez bien payés.

« Traître, lui cria le roi, tu as tué ton propre maître, mon frère par alliance ! Tu vas recevoir la récompense que tu mérites et tu ne trahiras plus personne. » Il fit un signe à un iarl qui était présent, et un coup de hache fit tomber la tête d'Edrik.

Lorsque Canut se vit tranquille possesseur de deux royaumes, il abjura les mœurs féroces du viking pour adopter les mœurs d'un grand roi. Il devint sincèrement chrétien et assura en Danemark le triomphe complet du christianisme. Il fît en 1031 un pèlerinage à Rome d'où il écrivit une lettre fameuse qui commence ainsi : c< Canut, roi de tout le Danemark, de l'Angleterre, de la Norvège et d'une partie de la Suède , à Egelnoth le métropolitain, à l'archevêque Alfric, à tous les évèques et chefs, et à toute la nation des Anglais nobles et gens des communes, salut!... » Canut parle de son voyage; il raconte cju'il est venu à Rome prier Dieu pour la rémission de ses péchés. Le jour de Pâques, il y a eu grand concours de nobles personnages, qui tous l'ont reçu avec honneur et lui ont fait des présents, notamment l'empereur Conrad, qui lui a donné des vases d'or et d'argent, de riches manteaux et des vêtements magnifiques. « Je veux actuellement, dit-il, qu'il vous soit connu à tous que j'ai consacré ma vie au service de Dieu, afin de gouverner mes royaumes avec équité et d'observer la justice en toute chose. Si l'impétuosité ou l'insouciance de la jeunesse m'a jadis fait violer la justice, mon intention est, avec la grâce de Dieu, de faire à l'avenir les réparations nécessaires. )>

En conséquence, il recommande de faire droit au pauvre comme au riche. Il ne veut pas qu'on commette des injustices pour remplir son trésor. (( Je n'ai pas besoin, dit-il, de l'argent injustement levé ». Il ordonne de faire payer ce qui lui est du, et le denier de Sainl- Pierre.

Il fit construire des établissements relieieux et de

belles éfilises, notamment dans les lieux où il avait donné de sanglantes batailles.

Comme roi, il mérite vraiment le titre de Grand : pour se concilier les sympathies des Anglais, il épousa la veuve de leur ancien roi Ethered, Ennna de Normandie, princesse intelligente et qui connaissait parfaitement les mœurs du pays dont elle avait été la reine légitime.

Canut favorisa le commerce, l'agriculture, l'industrie, et sous son règne brille l'aurore des lettres et des sciences.

Il fut législateur et fit régner la justice.

Il compléta ce que Svend avait commencé, l'institution d'une armée permanente. Il ne choisit pas les gardes du corps parmi la noblesse qui n'était encore ni héréditaire ni bien définie, mais l'équipement d'un garde était si coûteux qu'il ne pouvait être fait que par un homme riche. Les gardes devaient être pourvus de hallebardes dorées, d'épées à poignée dorée, de heaumes et de boucliers magnifiques.

Dans un livre consacré aux Normands, nous ne devons pas insister sur les institutions créées par un prince qai abandonne la vie des vikings pour imiter les mœurs et les idées des rois chrétiens, de la cour du Pape et de l'Empereur.

Canut, malgré sa conversion, revenait parfois à ses habitudes féroces, mais le repentir suivait de près la faute. Il avait accordé de grands privilèges à ses gardes et fixé des règles pour les punitions qu'ils pourraient encourir. Frapper simplement un garde était un crime puni de mort. Un garde dégradé trois fois était

rejeté de la table commune, mangeait seul, et ses camarades pouvaient, comme preuve de mépris, lui jeter des os. Canut, dans un moment de colère, violant sa propre loi, tua un garde. Il se repentit de sa violence, réunit tout le corps, descendit de son trône , ef ordonna qu'on le jugeât selon les règles de la justice. On le pria de remonter sur le trône et de se juger lui-même. Il se condanma à payer 9 fois le prix du sang".

Historien des invasions normandes, nous aurions beaucoup à dire si nous voulions raconter toutes celles qui curent lieu on Ecosse, en Irlande, mais bornons-nous à résumer les faits les plus intéressants.

Une victoire de grande importance est celle que Macbeth remporta sur Sven Kanusson, roi de Norvège, dont il tailla en pièces toute l'armée.

Macbeth doit une si grande renommée au génie de Shakespeare, qu'il nous sera permis de redire son histoire moins connue que la tragédie qui a popularisé son nom.

Macbeth était parent de Duncan I"', roi d'Ecosse. Il était d'une rare énergie, le roi, d'une déplorable faiblesse. Le peuple adorait le vainqueur des Normands, le libérateur du pays.

Un jour que Macbeth, avec son compagnon d'armes Banquo, traversait de vastes bruyères, il vit tout à coup se dresser devant lui trois femmes étranges et mystérieuses. L'une le salue du titre de lliane de Glomis; l'autre du titre de thane de Caud(H\- l'autre du titre de roi d^Écosse, puis ces êtres inconnus s'évanouissent comme une apparition du monde surnaturel,

Macbeth se rendit auprès du roi et fut saisi d'une vive

l.iV LKS NORMANDS.

émotion lorsque Diincau le salua du titre de tliaiic de Cawdor. Le singulier accomplissement de la première partie delà proplu'-tic lui doiiiia le désir d'arriver à la réalisation de la prédiction entière. Il était séparé du trône par les fils de Duncan; il ne pouvait y monter par droit de naissance; pour y parvenir, il fallait un crime. 11 reçut le roi dans son château d'Iiiverness en iOVO, et le fit périr.

Appelé à remplacer sa victime , il sut se faire respecter par sa fermeté et ses largesses, mais le remords implacable s'attacha à son Ame et ne cessa de la déchirer. 11 devint ftu'ouche, soupçonneu.K, cruel; il chercha à laver dans le sang ses mains ensanglantées.

Les idées superstitieuses, qui avaient envahi son esprit crédule, le poussèrent d'abord au trône; et plus tard causèrent sa mort : on lui avait prédit qu'il ne périrait que lors([uo la forêt de Birnam marcherait contre lui et qu'un homme qui ne serait pas né d'une femme viendrait à le frapper.

Macduff, puissant seigneur d'Ecosse, s'était attiré la haine du tyran qui fit massacrer sa femme et ses enfants pour le punir de sa fidélité aux enfants de l'ancien roi. Macduff parvint à fuir; il finit par décider Edouard le Confesseur à envoyer une armée contre l'usurpateur de la couronne de l'Ecosse.

La lutte était vive , la résistance de Macbeth énergique ; mais on sut exploiter sa crédulité et ses superstitions. En jour les ennemis s'avancèrent vers lui avec des branches d'arbres sur leurs casques, et on lui dit : C'est la forêt de Birnam qui s'avance. Son épouvante fut grande en song-eant à la prédiction qui lui avait été faite; mais

cette épouvante fut à son comljle lorsqu'on lui dit que Macdutr n'était pas né d'une femme, mais d'un cadavre. C'est à l'aide du fer qu'on l'avait arraché du sein de sa mère morte.

Macl>etli perdit la tète , aljandouna ses soldats , prit la fuite, fut saisi et tué.

CllAPlTUE VIII.

LES NORMANDS EN FRANCE Eï EN ALLEMAGNE,

I. l!i\;isi(iiis et ravages. — II. Invasions dans le iniili. — III. Les vikin^s IIastin^ el Uicein. —IV. Les vikings Godefioy, Iiourik, Uageiiaire; ravages en Franee, en Allemagne, en Hollande. — V. Désolation et lamentations. — VI. Siège de Paris. — Vil. Eudes sacre roi; Robert le Fort. — VIII. Rollon assiège Paris; son mariage avec la lillc du roi; il devient duc deNormandje. — IX. Sagesse de son administration.

Les Normands de Suède , nous venons de le voir , fondèrent le grand empire russe ; les Normands du Danemark, après avoir abordé en Angleterre comme des pirates, finirent par s'emparer du pays comme rois.

Pendant leur longue lutte dans les Iles Britanniques, ils eurent sonvent occasion de traverser la Manche, tantôt refoulés par un échec, tantôt sentant la nécessité de disparaître quelque temps pour reparaître à l'improviste: souvent aussi après avoir subi des échecs , ils cherchèrent une proie plus facile dans ce beau pays de France tourmenté par des discordes intérieures.

Grande fut l'épouvante dans la population française à la première apparition de guerriers inconnus, qui venaient de régions ignorées, entraient avec la marée dans les embouchures des fleuves , débarquaient dans les nuits

LES xNORMANDS EN FRANCE ET EN ALLEMAGNE. 137

sombres, do marins qui se faisaient cavaliers, ravageaient, pillaient, incendiaient tout et disparaissaient chargés de butin en regagnant leurs barques cachées dans quelque anse voisine.

Ils semblaient fuir le combat, mais lorsque ces massacreurs de prêtres, do femmes, de paysans désarmés se rencontraient en face des guerriers les plus braves, ils savaient montrer qu'en fait d'intrépidité et d'habileté guerrière ils ne le cédaient à aucun peuple du monde.

S'ils étaient vainqueurs, ils se faisaient payer cher leurs prisonniers, la rançon des villes prises d'assaut, la levée d'un siège , le départ d'un pays pour aller en ravager un autre.

S'ils étaient vaincus, ils ne cherchaient pas à mourir en héros, mais à fuir; ils savaient se dérober aux poursuites par des ruses infinies et disparaître pour revenir plus terribles quand on les croyait anéantis.

Leurs flottes composées d'abord de quelques frêles esquifs grossissaient sans cesse. Leurs longs navires avaient deux blanches voiles, la proue aigûe, la carène aplatie , la tète menaçante. Ils étaient faciles à reconnaître quand on les avait vus une fois; mais les premières invasions de ces barbares, qui n'épargnaient rien pour se rendre effrayants, glacèrent d'effroi les populations rurales, qui en les voyant immoler les prêtres et profaner les reliques les plus vénérées croyaient que ces maudits avaient fait un pacte avec la tempête et le démon.

Charlemagne, qui se trouvait dans la Gaule Narbonnaise, fut averti un jour que des vaisseaux inconnus approchaient du port.

Il était à table, il se lève aussitôt pour tout voir pur lui-même.

Debout sur un balcon, il promène au loin ses regards sur la mer; à la légèreté, à la forme des b;\timents. il reconuait les navires des pirates du Nord, que les Français confondaient tous sous le nom do Normands.

Lorsque ces Barbares furent près du rivage, on leuidemanda d'où ils venaient; dès <p'ils apprirent que le grand empereur était dans le pays, ils disparurent.

Tandis que Cbarlemagne les regardait, on remarqua son air pensif et les larmes qui remplissaient ses yeux. Il dit alors à ses Icudes étonnés : « 0 mes fidèles! savcz-vous pour([uoi je pleure? je ne crains pas que ces miséraldes puissent me faire du mal, mais je suis affligé de voir (jue, moi vivant, ils ont osé alîorder sur ce rivage et je prévois combien de maux ils préparent dans l'avenir à mes descendants et à leurs peuples. »

Le grand bomme ne s'était pas trompé dans ses pressentiments! Aucun de ses tils n'avait la main assez ferme pour tenir les rênes d'un empire qui s'étendait de l'Elbe à l'Èbre, de la mer du Nord aux monts de la Calabre.

Eginhard raconte quelques invasions normandes sous le règne de Cbarlemagne; mais l'empereur était assez prudent pour éviter leurs surprises et assez fort pour réprimer leur audace.

Le grand empire qu'il avait fondé s'écroula avec lui lorsqu'il mourut. Le gouvernement le plus faible succéda au gouvernement le plus fort. C'est alors que les invasions normandes devinrent de plus en plus désastreuses.

Ces irruptions des archipirates septentrionaux ne ressemblent pas aux migrations germaniques du quatrième

au sixième siècle. Les Normands ne cherchaient pas à se substituer aux populations indigènes ; ils adoptaient volontiers leurs mœurs , leurs usages , leur religion , lorsqu'ils trouvaient l'occasion de s'établir au milieu d'eux.

Leurs invasions, qui n'avaient rien de régulier, étaient regardées comme un fléau du ciel, et l'Eglise dans ses litanies priait Dieu d'éloigner les Normands , comme la grêle et la tempête.

Les cartulaires des abbayes, les vieux chroniqueurs nous fournissent des détails sur les villes, les couvents, les campagnes qui ont été victimes des excursions et de la férocité des Barbares, mais on ne s'est pas encore bien rendu compte delà marche suivie en France par les Normands, ni des dates précises de leurs diverses apparitions dans les contrées qui ont été le plus souvent en proie à leurs déprédations intermittentes.

Le neuvième siècle est Tère des invasions les plus terribles et les plus fréquentes.

11 semble que les vaincus de Charlemagne aient voulu se venger de leurs défaites en harcelant ses faibles successeurs, en s'associant aux vikings qui recrutaient des hommes partout et cjui savaient enrichir les hommes qui les aidaient de leur bravoure.

Les descendants de Charlemagne auraient dû s'entendre pour écraser les envahisseurs sanguinaires et pillards; ils préféraient se disputer le pouvoir, et pour réussir dans leurs luttes fratricides, il ne leur répugnait pas de transiger avec la conscience et l'honneur en réclamant dans un but d'intérêt personnel l'assistance des ennemis de la patrie.

Pépin II, roi d'Aquitaine, alla jusqu'à sacrifier à Odin

pour plaii'e aux Normands. Clarloinan leui- oiiipiunta des soldats pour coiubattre son propre père; Louis le Germanique, en guerre contre son frère Hugues, bc\tard de Lolhairo, les enrôla sous ses drapeaux afin de conquérir, avec leur aide, la couronne de Lorraine.

Si les Normands pour de l'argent étaient prêts à tout . ils aimaient mieux combattre pour eux-mêmes que pour les autres. Ils y trouvaient plus de profit et ils étaient plus indépendants.

En 800 , ils envahirent la Flandre qui était sous la protection de la France et désolèrent ce pays par leurs massacres et leurs pillages. Les religieux, plus désireux de sauver leurs saintes reliques que leur vie, fuyaient à leur approche et faisaient les plus périlleux et longs voyages pour mettre les choses sacrées à l'aljri des profanations et des atteintes des envahisseurs impies et cupides. Ainsi Euchéric, abbé de Gand, transporta les reliquaires de son couvent à Saint-Omer pour les mettre en sûreté dans le chàtcau-fort.

Les invasions normandes dans les provinces françaises commencèrent vers 802 en Bretagne. Les Bretons, revenus du premier moment de surprise et d'épouvante, s'armèrent et marchèrent contre les étrangers. Trois batailles furent livrées, et les Normands ne s'éloignèrent qu'après avoir reçu une somme d'argent , ce ^qui leur donnait l'envie de revenir.

Ils n'avaient dans leurs expéditions aucun plan arrêté, aucun J)ut fixe, aucun itinéraire réglé d'avance. Un jour on les voyait partout, le lendemain, nulle part. L'or ne leur manquait pas et ils ne l'épargnaient pas pour les dépenses utiles. Ils payaient largement les espions et les

traîtres. Ils s'adressaient surtout aux Juifs qui partageaient avec eux la haine des chrétiens. Les Juifs leur vendirent la ville de Bourges qui fut pillée et brûlée. Périgueux eut le même sort que Bourges, et lorsque les Aquitains vinrent attaquer les Normands, ceux-ci étaient déjà repartis sur leurs vaisseaux chargés de butin.

Ils prenaient tout'ce qu'ils pouvaient enlever ; souvent ils avaient plus d'or et d'objets précieux que de vivres. Ils rendaient souvent moyennant des rançons en nature les hommes et les femmes qu'ils avaient pris pour les vendre ou les réduire en servitude.

Les invasions premières furent si fructueuses qu'elles encouragèrent les vikings à tenter de plus grandes entreprises. EnSO'i. ils parcoururent, avec des forces considérables, la Frise et la Flandre, et arrivèrent jusqu'à Beau vais et à Rouen.

Depuis la mort de Charlemagne, c'est avec lenteur et avec difliculté que la milice était rassemblée par le roi. L'armée souvent n'était réunie que lorsque les Normands avaient eu le temps de remonter sur les navires , qui étaient toujours abrités de manière à les recevoir dans le cas de retraite ou de danger imprévu.

Louis le Débonnaire prit bien des mesures pour détourner du royaume le fléau qui faisait tant de ravages. Il ordonna de placer des vaisseaux à l'embouchure des fleuves qui roulent vers l'Océan. Les Normands savaient déjouer toutes les mesures prises contre eux. Leur ruse égalait leur audace. Remonter la Loire et la Seine furent les courses les plus fréquentes des vikings.

En 810, ils attaquèrent Tours et brûlèrent les faubourgs de la ville. Ils cherchèrent ensuite à investir Paris d'où

ils furent repoussés. Après avoir éprouvé des échecs en France, ils récoltèrent des richesses en ravageant la Lorraine et la Frise avant de rentrer dans leurs pays du Nord.

Ils ne revenaient pas chaque année ; le laboureur ne semait pas lorsqu'il craignait que la moisson fut récoltée par les Barbares ; puis lorsque la confiance renaissait, on voyait reparaître les Normands que l'on croyait être bien loin. Le roi, qui se sentait faible contre un ennemi si fort, cherchait à radoucir par des cadeaux. Les vikings semblaient vouloir répondre à ses avances; ils promettaient, en recevant des présents, d'être reconnaissants; ils épargnaient bien le domaine du roi, mais ils ruinaient ses sujets.

En 819, les Normands arrivèrent au nombre de trente mille; trouvant l'embouchure de la Seine trop bien défendue par des gardes-côtes, ils se dirigèrent vers l'embouchure delà Gironde. Séguin, duc de Gascogne, en apprenant leurs dévastations dans les lies d'Oléron et de Ré et dans la Saintonge, marcha au devant d'eux avec des forces considérables; mais, plus brave que prudent, il fut tué sur le champ de bataille et les Normands vainqueurs saccagèrent Saintes, Limoges, Angoulème, Bordeaux et tous le pays de Gascogne.

Un vieux chroniqueur, Albert Crantz, peint la douleur des Français qui l'arme au poing virent, à leur honte, les ennemis de Dieu et des hommes, logés même dans leurs tentes et triompher d'eux dans leur propre pays.

Les désastres commis parles hommes du Nord devenaient de plus en plus formidables. En 830, après avoir ruiné Dorestadsur l'Elbe et Anvers sur l'Escaut, ils firent

une nouvelle tentative sur Paris, d'où ils étaient toujours repoussés, mais où les attirait toujours Tambition de devenir maîtres du royaume en s'emparant de la capitale. Ils disparurent après avoir éprouvé un nouvel échec.

Plus tard, au mois de septembre 8il ou 843, les Normands se livrèrent des combats entre eux pour le partage du butin , et firent des expéditions en Espagne ; à leur retour, ils surprirent Bordeaux qu'ils saccagèrent, ainsi que Bazas, Condom, Lectoure, Dax, Bayonne, Tarbes, Mont-de-Marsan, Oloron et Lescar, la ville épiscopale du Béarn dont ils démolirent les fortifications.

On lit dans le cartulaire de Bigorre : (( Les Normands livrèrent aux flammes les basiliques, les oratoires et les lieux de réunion des chrétiens, abattirent les autels, polluèrent les monuments des saints par les blasphèmes de leurs bouches barbares, et par l'usage indécent qu'ils en firent. Chose lamentable à raconter, saisissant d'une main sacrilège les vénérables reliques, ils les semèrent partout suivant leur habitude. »

Nicolas Bertrandi cite le cartulaire de Bigorre en racontant les invasions normandes en SiO, 841 et 844 dans la Gascogne. On sait que les vikings s'entendaient à chercher une station favorable pour amarrer leurs barques. Puis une fois à terre, ils se procuraient des chevaux pour parcourir le pays et, s'il le fallait, des bêtes de somme pour tirer à sec leurs navires et les conduire à quelque rivière voisine.

Du l'esté à cette époque, des fleuves aujourd'lmiappaii- M'is par les déboisements des Pyrénées étaient navigables dans des endroits où ils ne le sont plus. Ainsi les Normands purent remonter l'Adour jusqu'à Tarbes, la capitale de la Biiiorre.

Herald, ou Geraldus, évèque de Tarbes, prit la fuite à l'apparition des Normands ; mais lorsque la ville épisco- ])ale fut prise par les Barljares, il se réfugia dans son cliiUeau fortifié nommé Foronel ou Foronil, dont toute trace, tout souvenir a complètement disparu. Après avoir dévasté la riche plaine de Bigorre, les Normands s'aventurèrent dans les hautes montagnes où ils pillèrent et détruisirent notamment le monastère de Saint-Savin.

F^es chevaliers du pays et le duc de Gascogne ne laissèrent pas l'étranger ravager le midi sans lui livrer deux ou trois combats. Les Normands furent enfin battus près de TarJjes d'une si rude façon qu'ils n'y reparurent plus.

Les braves chevaliers ne manquaient pas à la France, mais quel prince pouvait les faire marcher, les diriger, les commander, éteindre leurs rivalités et comme Charlemagne leur imposer sa volonté? Les Normands eurent des chefs aussi habiles que redoutés.

Nous avons déjà signalé la présence de Hasting en Angleterre et annoncé que nous le retrouverions en France, c'est un des vikings les plus fameux ; traçons quelques traits de son histoire. Dans les vieilles chroniques, son

nom est écrit de dix manières différentes, et son origine est fort controversée. Schœming le fait naitre en Norvège ; Sulim, dans la Gotliie occidentale, Glaber, qui écrivait au onzième siècle, dit qu'il est né dans une maison de paysans près de ïroyes en Cliampag-ne. Cette opinion de Glaber a été adoptée par plusieurs auteurs français, notamment par Gabriel du Moulin, le vieil historien de la Normandie, et par Michelet (li.qui précise qu'Hasting naquit à trois milles de la ville de Troyes dans un village nommé Tranquille et qu'il était de la plus basse classe des paysans.

Que Hasting fût le fils d'un Français pauvre, ou d'un prince danois, s'il n'était pas viking- de naissance, il avait tout ce qu'il fallait pour le devenir. Il joignait l'habileté au courage, l'humeur aventurière à la cruauté, l'astuce et la perfidie à la sagesse et à la loyauté, quand la loyauté lui était commandée par sa position.

Il aurait, dit-on, abjuré la religion du Christ pour celle d'Odin. Ce qu'il y a de certain c'est que pour devenir comte de Chartres il se convertit à la foi catholique. Les conversions intéressées ne sont pas rares chez les héros-pirates qui n'adoraient que la force. Jamais viking en massacrant les religieux au nom d'Odin , n'eut l'idée de leur demander de quitter la religion du Christ pour celle des dieux de Valhalla. Les Normands désertaient souvent la foi de leurs pères par intérêt, sauf à y revenir, pour la quitter encore selon l'intérêt du moment.

Le moine de Saint-Gall nous raconte une curieuse

;i) Histoire de France, t. I, p. 393.

anecdote. Il s'était, dans nne circonstance, présenté tant de Normands pour se faire baptiser ensemble, ((u'on n'eut pas le temps de préparer assez de belles robes pour tous les néophytes; on fut obligé d'en confectionner de grossières. On en offrit une à un vi- Iving- qui la repoussa avec indignation en disant : «(Gardez votre casaque pour un bouvier; voilà, grâce au ciel, la vingtième fois que je me fais baptiser, jamais on ne m'avait présenté de pareilles guenilles. »

Ordéric Vital, (luillaume de .lumièg-es, et plusieurs historiens racontent que Hasting" avait été le précepteur de BioTU, l'un des fils du fameux Uegner Lodbrog-. Ce roi, dit Guillaume de Jumièges, rappelant les lois de ses ancêtres, força son iils Biœrn Côte-de-fer. à sortir de son royaume avec une immense suite déjeunes gens et avec Hasting son gouverneur, homme rempli de méchanceté en tous points, afin que se rendant en des pays étrangers, Biœrn conquit par les armes une nouvelle résidence (p. 11).

Hasting et Biœrn étaient dignes de s'associer.

La chronique de Normandie de Benoit de Saint-Mauifait le plus atfreux portrait de Hasting :

« Li très tiorrible, Il crueaux,

« Le plus malo hom. q. onc nasquit

« Et qui cel siècle plus mal fist. »

Tout ce que l'on dit des actes de cruauté, des perfidies de son cœur de Judas, des délices qu'il éprouvait à faire couler les larmes et le sang, est parfaitement justifié par son histoire comme nous le verrons plus loin.

S'il n'a pas commencé sa vie en chrétien, ce n'est pas en viking qu'il l'a terminée.

Biœrn, dont il avait été le gouverneur, ou dont il fit son compagnon d'armes, était surnommé Côte-de-fer. D'où lui venait ce surnom? Les uns disent qu'il avait une plaque de métal qui garantissait ce côté blessé. D'autres racontaient sur lui d'étranges choses; sa mère, par ses enchantements, l'avait rendu invulnérable, à l'exception d'une côte sur laquelle il avait soin de poser une forte armure.

On lit dans le roman du Rou :

<i Biœrii

« Oue l'un clamait Cùte-de-fer « Ne ni c'est voir, mez ço dit liien « Que la mère, qui l'ont porte, « L'ont si charmé et enchante « Que fer ne le peut entamer « Ni par férir ni par bouter. »

Hasting et Biœrn entrèrent en France en 853, en remontant la Seine. Ils pénétrèrent dans la Neustrie, qu'ils saccagèrent; quand tous les villages furent pillés, ils revinrent à leurs contrées de prédilection, aux abords de la Loire. Ils réduisirent Amboise en cendres et assiégèrent Tours. Ils prirent des mesures si énergiques, et ils étaient si nombreux que la ville, objet depuis longtemps de leur convoitise, paraissait devoir enfin succomber à leurs assauts.

Les Tourangeaux se dirent qu'ils ne pouvaient se sauver que par un miracle et ils espérèrent l'obteniigrâce à l'intervention de leur patron saint Martin.

La foi qui les animait excita leur courage. Ils porté-

rent ;ui combat les reliques de leur saiut i:uerriei' et comhattii'ent avec une ardeur inouïe, comme si du haut du ciel saint Martin lui-même les commandait. Les Normands fui-eut ohliués de se retirer. Ces barbares étaient superstitieux , ils avaient tant de dieux et de demi-dieu.v, qu'ils n'étaient pas bien sûrs que les autres pays n'en eussent pas de plus puissants. L'image de saint Martin' ha bille en guerrier, l'intrépidité et la foi des hommes qui combattaient sous son drapeau leur firent impression et déconcertèrent leur coui'age . Ils ne soutinrent pas longtemps la lutte contre l'invisible patron de Tours que l'on disait en faveur au ciel, et ce n'est pas sans raison qu'on peut attribuer à saint Martin le salut de sa ville préférée.

A l'endroit où ses reliques avaient été portées dans le combat, la reconnaissance populaire se hâta d'élever une basilique qui devint une des plus fa meuses cathédrales de France. En souvenir de la miraculeuse délivrance de la ville, une procession commémorative fut instituée à perpétuité et fixée au 12 mai de chaque année. Les victoires contre les Normands étaient rares, celle des Tourangeaux aidés par saint Martin, combattant avec eux, fut célébrée en vers parl'évêque Adelbold d'LItrecht.

Hasting vaincu avait disparu. Il ne tarda pas à se venger à Nantes de l'échec subi à Tours. Il prit la ville d'assaut et la livra au pillage. Le clergé avec les processions et les reliques lui avait dérolîé la victoire en inspirant aux Tourangeaux une force surhumaine, il fut sans pitié pour les prêtres et les religieux (ju'il put saisir et les fit périr dans des tourments cruels. Il égorgea lévèque pendant ([u'il présidait les ce-

l'émonies du samedi saint, veille du jour de Pâques.

Quoique toujours en courses, les Normands ne dédaignaient pas d'acquérir des stations où il leur fût possible de se retirer en cas d'échec ou pendant l'hiver.

Les Rois de France étaient souvent assez faibles pour leur faire des concessions de lieux propres à ces établissements; en leur assignant un lieu déterminé, ils espéraient les cantonner, et l'expérience aurait dû les prévenir que les faveurs et l'argent donnés aux Normands ne servaient qu'àaccroitrc leur nombre et leur puissance. Ainsi le terrible Harald, après avoir brûlé Anvers et fait d'ef- Iroyabies ravages, obtint de Lothaire la cession d'une petite ile d'où il s'étendit peu à peu dans le pays dont il fit une place d'armes.

Un autre redoutable viking, Godefroy , se fortilia à Nimègue, fonda une petite colonie près de Maestricht et sortant de sa retraite il porta le fer et Fincendie dans les plus grandes villes. Quand il était battu dans un combat, il faisait payer cher sa défaite par des ravages et des actes de cruauté commis dans d'autres contrées. Godefroy comptait notamment, dans ses terribles exploits, d'avoir tué le fils naturel de Louis le Germanique, d'avoir dévasté le palais de Charlemagne à Aix-la-Chapelle et logé les chevaux dans la chapelle enrichie de tant de pieux trésors par le grand empereur. Un viking fameux, Roric, en 8V5, avec 600 vaisseaux, s'avança par le fleuve d'Elbe pour attaquer l'Empereur d'Allemagne. Il rencontra une résislance qu'il n'essaya pas de vaincre, et préféra aller

loO LES NORMANDS.

clici'cherrortuiic ailleuis. Il ravagea les côtes de Hollande et de Flandre et tout ce qui s'offrit à sa portée jusqu'à reniboucliure de la Seine.

La France était si déchirée pnr les dissensions intestines, que les vikinas crurent le moment favorable pour attaquer Paris, but constant de leurs convoitises et de leur ambition. Cette proie si enviée devait leur échapper toujours. La cité était très bien fortifiée et la rnpture des ponts en rendait l'approche difficile. Comme dédommaiicment de leurs échecs devant la ville, ils en dévastèrent les environs et les abbayes extra-niuros de Sainte-Geneviève et de Saint-Germain des Prés lenr offrirent un riche butin. Ragenaire, terrible viking, fameux spoliateur d'éghses, au moment où il i)rofanait et pillait des choses sacrées, tomba mort. Cette mort subite fut attribuée à un miracle, on prélendit qu'il avait été flagellé par une main invisible. Les Normands, superstitieux, crurent euxmêmes au miracle; ils rendirent leurs prisonniers et tout le butin.

Après avoir réglé leur compte avec les Saints de Paris qu'ils ne voulaient pas irriter, ni avoir contre eux , ils continuèrent leurs dévastations, leurs massacres et leurs incendies dans les champs, les villes et les couvents.

Le bruit courut qu'ils s'étaient enfin rendus maîtres de Paris, mais ils ne purent franchir les fortes murailles d'enceinte et ne s'emparèrent que des faubourgs.

L'église de Sainte-Geneviève fut prise de nouveau et pillée, Saint-Germain et Saint-Denis furent épargnés, grâce à une forte indemnité en argent payée aux Normands.

LKS -NORMANDS EN FRANCE ET EN ALLEMAGNE. Lll

Les religieux étaient les principales victimes des Barhdres ; ils étaient instruits, éloquents et puissants en France, ils ne manquèrent pas de faire ressortir les malheurs de la patrie et de faire appel à ceux qui pouvaient la sauver.

Un moine de Corbie, Pasclial Robert, qui dans ces tristes temps, traduisait les lamentations de Jérémie, n'eut pas le courage de continuer son travail et s'écriait : « Pourquoi consacrer mes veilles à chanter des maux qui me sont étrangers I C'est à la patrie désolée qu'il faut réserver mes soupirsl » Voici ce qu'il écrivait dans son commentaire des lamentations : « Qui aurait cru , ou plutôt qui aurait jamais pu s'imaginer ce que nous avons vu arriver sous nos yeux et ce qui fait le sujet de nos gémissements et de nos larmes, qu'une troupe de pirates, composée d'hommes ramassés au hasard, viendrait jusqu'à Paris et brûlerait les églises et les monastères situés sur les bords de la Seine? qui eût pu penser que des brigands auraient l'audace d'entreprendre de pareilles choses? qu'un royaume si célèbre, si bien fortifié, si étendu et si peuplé serait destiné à être humilié et déshonoré par les ravages de ces barbares? »

Agius, évèque de Vabre qui écrivait au dixième siècle, fait une brève description de l'état déplora])le où se trouvaient les contrées dévastées par les Normands :

« Dans presque tous les cantons situés le long de 1*0-

i:;2 LliS NORMANDS.

céan i^allique, los églises étaient ruinées, les villes dépeuplées, les monastères al)anclonnés. Les persécuteurs égorgeaient tous les chrétiens qu'ils pouvaient saisir, ou s'ils étaient las de verser le sang des innorents, ils les gardaient et les obligeaient à se racheter. Quelques-uns, parmi les chrétiens, abandonnaient leurs biens et leur patrimoine pour s'enluii- dans les régions orientales; beaucoup aimèrent mieux mourir sous le ter des païens que de quitter le foyer paternel; bien d'autres, dans le cœur desquels la foi n'était que faiblement enracinée, se précipitaient dans les erreurs ténébreuses des païens et s'associaient à leurs forfaits. »

Chez nos vieux chroniqueurs, le tal)leau de nos désastres est peint sous les plus tristes couleurs!

Les terres ne rapportaient plus rien aux seigneurs. Les riches moissons n'ornaient plus les champs incultes et couverts de buissons. On ne rencontrait personne dans les campagnes désertes.

(( ... Nul n osant aler par chemin « Ne marchant ne pèlerin. »

La France ne fut jamais dépourvue de guerriers braves et généreux. Plus d'un noble cœur battit de colère en voyant la France en proie à des étraugers barbares. Il était temps de se liguer pour sauver la patrie.

Des chevaliers rassemblèrent une petite armée à la tète de laquelle brillaient Robert le Fort, le comte d'Anjou, Renouf, duc d'Aquitaine, et le comte Henry.

Les Normands comprirent le danger qui les menaçait, et loin de chercher à engager le combat avec des troupes si bien commandées, ilscherchaient à l'éviter. Hasting et

LES NORMANDS EN FRANCE ET EN ALLEMAGNE. Ib3

Hiœrn prirent toutes les mesures pour vendre chèrement leur vie.

Ils se retranchèrent clans un endroit resserré et firent de réélise une véritable citadelle.

Robert le Fort et Renouf se précipitent sur les retranchements improvisés, s'en emparent et passent an lil del'épée tous ceux qui les défendaient.

Il n'était pas aussi facile de prendre l'église bien fortifiée eténergiquement défendue.

La journée, qui avait été rade, touchait à sa fin. On se lîorna à assiéger la place et Ton renvoya au lendemain l'emploi des machines de siège et l'assaut.

Robert , fatigué de la terrible besogne qu'il avait accomplie, avait ôté son casque et son armure. Les soldats ne songeaient qu'à réparer leurs forces par le .sommeil pour achever le lendemain ce qu'ils avaient si bien commencé.

Tout à coup les Normands font une sortie et se battent avec le courage du désespoir.

Robert le Fort, sans songer qu'il était désarmé, accourt un des premiers et pousse ses soldats contre les assiégés (jui sont repoussés.

Mais l'imprudence de Robert de n'avoir pas repris son armure lui coûta la vie, et le duc d'Aquitaine tomba comme lui sur le champ de bataille.

Les troupes privées de leur chef, effrayées de tout ce que l'on racontait de Hasting et de Riœrn Côte-de-fer levèrent le siège de l'église. Les Normands s'empressèrent d'aller retrouver leurs vaisseaux et de disparaître. Leur absence ne fut pas de longue durée et de nouveaux ravages signalèrent leur retour.

Ils avaient si souvent et si complètement pillé Angers

i:,4 LES iNORMANDS.

(jiir les lial)itaiits de la ville trouvèrent prudent de l'a- ])andonner. Les Normands, <[ui avaient pris goût à ce beau pays, eurent Taudace de vouloir s'y installer. Us relevèrent les remparts ({u'ils avaient abattus et creusèrent de nouveau les fossés qu'ils avaient comblés. Rendre imprenable cette cité , s'y fixer, y faire venir leurs femmes et leurs enfants, y créer un lieu de dépôt des fruits de leurs incessants pillages, tels étaient leur projet (>t leur entre])risc hardie.

be roi de France ne pouvait souffrir que des étrangers, bravant son autorité, vinssent s'établir en maîtres au sein de son royaume dont ils étaient le tléau et l'épouvante.

Des troupes sont levées de tous côtés, et les Bretons surtout s'empressent de se joindre à l'armée royale, ba ville d'Angers est vivement attaquée et vivement défendue. Au moment où de braves chevaliers brûlaient d'exterminer les envahisseurs qui avaient causé partout de si grands désastres , les Normands eurent l'habileté de traiter avec le roi , qui leur accorda une forte somme d'argent sous la promesse qu'ils lui tirent de quitter ses États , promesse déjà faite tant de fois et tant de fois violée.

Ils s'éloignèrent d'Angers, mais pour aller continuer leurs déprédations sur les bords de la boire. Tours leur résista, mais ils prirent Amboise ((u'ils brûlèrent en partant.

l^es seigneurs des grands comtés se regardaient comme de petits souverains indépendants. Leur intérêt particulier passait avant l'intérêt général et rien ne leur coûtait pour étendre leurs domaines.

Le comte Partermetten disputait le pouvoir au comte

LES NORMANDS EN FRANCE ET EN ALLEMAGNE. lao

Crfeaii. Partermetten avait des partisans parmi les Bretons, mais pour écraser son ennemi tons les moyens lui parurent bons, et pour renforcer ses troupes, il n'hésita pas à acheter à prix d'argent le concours de Hasting-, de Biœrn, et de les prendre à sa solde.

Urfeau, loin de suivre le conseil qu'on lui donnait de se retirer devant des forces trop redoutables, n'écouta que son courage et attaqua son rival avec tant de bravoure que la victoire lui resta. Les Normands vaincus se Ijarricadèrent dans l'abbaye de Saint-Melain, près de Rouen; puis, profitant des ombres de la nuit, ils allèrent rejoindre leurs vaisseaux et disparurent.

Lorsque les vikings s'éloignaient de la France , ce n'était pas toujours pour aller jouir dans le Nord des trésors rapportés du Midi; le repos ne leur convenait guère.

Us étaient plus avides de ramasser des richesses qu'habiles à les conserver. Lorsqu'ils avaient entassé du butin dans leurs barques , il ne leur en coûtait pas de hasarder leur vie et leurs trésors dans les plus périlleuses expéditions.

Pendant que le terrible Ilasting jetait l'épouvante en France, il disparaissait, rêvant les plus étranges entreprises. TI visait, dit le moine de Jumièges, au diadème impérial. Nous raconterons ailleurs comment il se crut un jour arrivé à Rome, dont il voulait faire la conquête.

De retour en France, Hasting- se rendit de plus en plus redoutable par son habileté à tomber à l'improviste sur les points les plus faibles , par l'audace de ses entreprises, l'adresse de ses stratagèmes, la perfidie de ses attaques, l'intrépidité au combat.

Charles le Gros désespérant de le vaincre, n'eut d'autre

]o(i LES NORMANDS.

inoyon pour romprclier de nuire à la France que d'eu faire un Français; il lui donna le comté de Chartres. Hastmg reçut le baptême, et se montra vassal fidèle du roi dont il avait tant dévasté les États. Biœrn ne voulut passe faire chrétien; il (piitta son compagnon d"armes et résolut d'aller jouir dans le Nord des richesses conquises par sou épée. Ses projets furent détruits par une violente tempête, qui engloutit la plus grande partie de ses vaisseaux et le jeta dans la Frise où il moufut peu de temps après.

Les Normands avaient plusieurs chefs, et après avoir traité avec l'un, il fallait compter avec l'autre.

Woland , un redoutable viking , remonta un jour, lorsqu'on était loin de l'attendre, la Seine avec deux cents vaisseaux. Le roi de France, pour l'arrêter dans sa marche vers Paris, d'autres disent, pour le chasser de Paris où il serait déjà entré, lui donna cinq mille livres d'argent, des troupeaux, du bétail et des provisions de blé.

Sidéric, cousin de Biœrn Gôte-de-fer, voulut marcher sur ses traces, mais il respecta les traités passés avec Biœrn. 11 consentit même à prêter secours aux Bretons contre une bande de Normands qui avait fait des ravages à Nantes, à Angers et à Poitiers.

Sidéric combattit vaillamment ses compatriotes; il fut blessé, mais vainqueur. Une fut pas impitoyable pour les vaincus; il leur permit d'aller continuer ailleurs leurs déprédations.

C'est vers une riche abbaye que les battus se dirigèrent et ils comptaient ramasser beaucoup d'or en courant peu de dauger.

Les religieux, à leur approche, firent des prières solen-

nelles à leursaint patron pour qu'il vintàleur aide. Gomme si leurs vœux eussent été exaucés , une effroyable tempête répondit à leurs voix par des coups de tonnerre terribles: les Normands, pour apaiser les flots qui menaçaient d'engloutir leurs vaisseaux, n'entrèrent à la chapelle qu'ils avaient résolu de détruire, que pour offrir des vœux au saint patron du lieu, afin de désarmer sa colère (862).

Les vikings superstitieux s'inclinaient devant les saints. lorsqu'ilslescroyaientlesplusforts,sinonils les regardaient comme des ennemis et faisaientla guerre à leurs reliques. Aussi dans la période des invasions normandes, voyonsnous de fréquentes pérégrinations de moines pour mettre les châsses de leurs patrons en sûreté. Les Bretons transportèrent en France des reliques, et le comte de Corbeil prépara pour les recevoir une chapelle près de son château ; il garda aussi les reliques de saint Exupère (jue les moines de Bayeux avaient confiées à sa piété.

Nous avons cité les Tourangeaux et nous pourrions citer d'autres religieux cherchant un asile au loin pour mettre les châsses de leurs saints à l'abri des convoitises et des profanations. Les Normands ne manquaient pas de réduire en cendres les monastères et les chapelles lorsqu'ils en avaient le temps. Après avoir mis le feu aux couvents d'Orléans et de Poitiers, ils furent obligés de partir si précipitamment qu'ils n'allumèrent pas assez bien le soufre dont ils avaient rempli l'abbaye de Sainte-Croix, et il fut possible d'éteindre l'incendie (865).

Les rois de France, désolés de ne pouvoir vaincre les Normands, ne se montrèrent que trop portés à reconnaître leur impuissance en payant une rançon à ceux auxquels ils auraient dû faire payer cher leurs déprédations.

i;i8 LES NORMANDS.

Los vikingspromii'rnl au roi de France de cesser de ravager ses États moyennant une rente annuelle de quatre mille livres (les uns disent livres d'or, les autres livres d\areent).La reddition des prisonniers de guerre fut de plus exig'ée (869).

En 870, les Normands, malgré les 'i.,000 livres qui leur avaient été comptées, n'avaient pas quitté les bords de la Loire. Hugues, un al)bé qui se disait président de toutes les abbayes de France, suivi de quelques braves accourus à sa voix, marcha contre les envahisseurs, leur tua 60 hommes et s'empara d'un grand nombre de prisonniers, parmi lesquels se trouvait un moine apostat qui eut la tète tranchée.

Quand les Normands laissaient la France tranquille, c'était, nous l'avons dit plusieurs fois , pour aller porter ailleurs la désolation et l'incendie. En quittant les bords de la Seine et de la Loire, ils allèrent brûler Trêves et Cologne.

Us étaient précédés par la terreur, et ce qui causait le plus de désolation, c'était l'enlèvement des hommes et des femmes, surpris dans les champs ou saisis dans les villes dont ils s'emparaient, llambert, archevêque de Hambourg", s'occupa avec une ardente charité du rachat des prisouniers. Il vendit tout ce qu'il possédait; il vendit ensuite les vases sacrés d'oret d'argent. « Il vaut mieux, disait-il, sauver des âmes à Dieu, que des beaux vases pour son service : Melius est animas Deo quam aurnm servare.

En8T6, Charles le Chauve, devenu empereur, résolut d'user de toute sa puissance pour faire cesser les désastres dont les vikings affligeaient la France. Ses beaux projets ne se réalisèrent pas.

LES NORMANDS EN FRANCE ET EN ALLEMAGNE. loi»

En 880, Louis III battit, près des bords de l'Escaut, uue véritable armée de Normands qui laissa 5,000 morts sur le champ de bataille. Cette victoire n'eut pas de grands résultats pour la France et la priva de ])raves chevaliers morts en combattant.

Nous avons déjà dit que les Normands avaient formé un établissement à Gand d'où ils s'élançaient comme des oiseaux de proie pour dévaster les environs.

Louis III les surprit dans la forêt de la Charbonnière et leur tua 10,000 hommes. Cette terrible perte, loin de déconcerter et d'épouvanter les vaincus, ne fit qu'irriter leur soif de vengeance, et ils reparurent en si bon ordre et si formidables que les vainqueurs trouvèrent prudent de battre en retraite devant eux.

Plus audacieux et plus cruels que jamais, les hommes du Nord pillèrent tant de villes et d'abbayes qu'il serait long- et difficile d'en faire l'énumération complète. Bornons-nous à citer Arras, Cologne, Cambrai, et Aixla-Chapelle où ils brûlèrent le palais et l'église bâtis par (^harlemagne (880).

Les richesses que les Normands envoyaient sans cesse dans le Nord leur attiraient des recrues, aussi la perte d'une armée était-elle suivie de l'apparition d'une armée plus forte.

Le but constant des envahisseurs était de s'emparer de Paris et de conquérir la France. La double mort des rois Louis de France et Louis le Germanique parut leur offrir une occasion favorable pour tenter encore, en réunissant tous leurs efforts, cette grande entreprise, si souvent manquée, et dont le succès leur tenait tant à cœur. Godefroy, le terrible viking, qui avait épousé Gisèle,

160 LKS NORMANDS.

lillo de Lotliairo II, ne s'était pas contenté du grand établissement (ju(> \v roi lui avait concédé en Frise, et il continuait à être la terreur de ses voisins. Il s'était emparé de terres appartenant au comte Kverliard. Dans une entrevue avec le comte, qui lui exposait ses griots, il blessa tellement Everbard par son arrogance, que celui-ci tirant son épée frappa Godefroy (jui i'iit aussitôt acbevé par des soldats présents à cette tragique scène.

Quand les Normands perdaient un clief liabile , il en surgissait aussitôt un autre. Rollon. (|ui commençait à paraître lorsque Godefroy périt, marclia a vec Sigefroy vers Paris à la tète de 50,000 bommes . d'autres disent V0,000. Abbon, dans son poème sur le siège de Paris, dit que les barques normandes couvraient la Seine dans une étendue de deux milles. C'était une forte armée recrutée dans le Nord et augmentée par des aventuriers venus de toutes parts, surtout d'Angleterre et de Belgique.

Sigefroy arrive devant Paris le 25 novembre 885. Les débuts avaient été beureux pour lui et tristes pour les Français. Il était entré à Rouen, avait tué Ragnald, duc du Maine, repoussé les Neustriens et les Bourguignons, brûlé tout ce qu'il avait rencontré sur son cbemin, et forcé enfin le fort de Pontoise à capituler. Paris, averti de son approche, s'apprêtait à faire nne vive résistance.

Paris n'avait pas de véritables remparts et n'était diflicile à prendre que dans l'ile de la cité. Les faubourgs et les environs où se trouvaient de grandes abbaves

comme celles de St-Germain des Prés et de Sainte-Geneviève, étaient impossibles à défendre. Les moines se retirèrent dans la cité qui était bien fortifiée et entourée d'eau. On ne pouvait franchir la Seine que sur deux ponts protégés par de grandes tours. L'un de ces ponts avait été construit de manière à obstruer le passage des bateaux. Sigefroy, arrêté par cet obstacle, sollicita de l'évèque Gozlin, la liberté de traverser le fleuve, promettant bien de ne faire aucun mal à la ville. Gozlin, aussi prudent qu'énergique, repoussa cette proposition.

Sigefroy commença les opérations par l'attaque du pont.

L'évèque dirigeait la défense lui-même, et il s'épargnait si peu, qu'il fut blessé par une flèche. Les Normands manquaient des machines nécessaires pour le siège d'une ville importante, mais s'ils n'avaient pas d'engins pour faire crouler les murs, ils savaient les escalader. Ils étaient intrépides à l'assaut, et habiles à inventer des moyens d'attaque.

Ils tentèrent en vain de monter à l'assaut de la grande tour. Ne pouvant arriver sur le sommet , ils voulurent en saper les fondements. Pour s'approcher du mur, ils s'abritaient sous leurs boucliers en carton et des mantelets de peaux fraîches, et se servaient du fer de leurs armes.

Les assiégés, pour les éloigner, firent pleuvoir sur eux de l'huile bouillante, du plomb fondu et des pierres énormes.

Comme consolation des lenteurs du siège, les Normands ravageaient les environs de la ville, massacrant les hommes, incendiant les cabanes, pillant tout.

Ils travaillaient aussi à construire des machines de guerre. Au mois de janvier 88G, ils approchèrent de la grande tour du pont, «pi'ils voulaient battre en brèche, trois engins élevés l'un sur Tautre, mus par des roues et chargés de guerriers.

Les Parisiens écrasèrent ceux qui dirigeaient ces engins. Rien ne déconcertait les assiégeants, ils comblaient les fossés à l'aide de tas de bois et des corps des hommes qui périssaient. La lutte était héroïque et terrible. L'évêque Gozlin tua d'un coup de flèche un ennemi au moment où il allait tuer un prisonnier français pour combler le fossé.

Les Normands, habiles à mettre le feu partout, firent descendre, à l'aide de cordes, dans la Seine trois barques chargées de matières combustibles enflammées pour brûler le pont. Les assiégés jetèrent de grosses pierres dans les barques pour les submerger.

Dans la nuit du C février, une crue d'eau considéraljlc de la Seine fit crouler le pont et une petite tour fut séparée ainsi de la cité.

Douze hommes seulement étaient restés dans cette tour qu'ils défendirent avec héroïsme. Quand l'épuisement de leurs forces les contraignit à se rendre, ces braves furent immolés sans pitié, à l'exception d'un seul qui parvint à s'échapper.

Le siège se prolongeait, les Parisiens avaient recours à l'intervention des saints dont ils portaient les reliques au combat; ils eurent recours aussi à Charles le Gros, élu depuis peu empereur. Charles rassemjjla une puissante armée composée d'Italiens , de Bavarois et d'Allemands.

Cette armée n'arrivait pas, et les Parisiens, pressés par l'ennemi, cherchaient à l'éloigner à prix d'argent.

Enfin l'empereur se mit en route. II chargea le duc Henri de le devancer à marches forcées pour sauver Paris.

Le duc Henri arriva avec des troupes considérahles. Il voulut avant tout se rendre compte des forces ennemies.

Les Normands avaient creusé autour de leur camp des fossés perfides couverts de légers branchages. Des sentinelles étaient placées de manière à pouvoir frapper l'ennemi qui tomberait dans le piège. Le duc Henri y tomba et fut tué sur place. Les soldats eurent peine à pouvoir reprendre son corps pour lui rendre les honneurs de la sépulture à l'église Saint-Médard de Soissons.

L'empereur , désolé de cette perte, hùta sa marche et, au mois d'octobre , l'armée impériale parut enfin près de Paris.

Le moment semblait venu d'infliger une rude défaite à l'étranger qui montrait tant d'opiniâtreté dans ses entreprises contre Paris.

Maisl'abbé Hugues, le vaillant combattant qu'on surnom mait le fléau des Normands, vint à mourir, et Eudes qui le remplaça dans le commandement de la ville assiégée était loin d'avoir l'énergie de son père, Robert le Fort.

Au lieu d'écraser les pirates du Nord et de leur ùter l'envie de revenir à Paris, Eudes avait commencé par conclure avec eux une trêve et leur abandonna une partie de la Neustrie, pour y vivre en maîtres.

L'empereur, peu pressé de se servir de son armée, ne fit rien de bon, nil utile gessit, dit la Chronique de geslis Normannorum. Il sembla s'incliner devant la puissance de l'ennemi et conclut avec lui un traité honteux. 11 s'enerasea

à paver au mois de mai suivant 700 livres pesant aux Normands, à condition qu'ils quitteraient Paris pour aller en Bourgogne où il leur était permis de ravager le pays , parce que les habitants n'obéissaient pas à l'empereur.

Les Normands, au lieu de descendre la Seine, transportèrent leurs barques sur des charrettes ou machines laites exprès et remirent leurs vaisseaux à flot au-dessus de Paris.

Libres d'aller s'enrichir en spoliant la Bourgogne , les Normands n'étaient pas pressés de s'éloigner de Paris et des environs. Sigefroy connaissait bien la faiblesse de Charles et son intérêt passait avant le respect des traités.

Il eût continué à faire beaucoup de mal sur les rives de la Seine, si le successeur de Gozlin, l'évèque Hanchéric ne lui eût prouvé par son énergie qu'il le forcerait A tenir son engagement.

Obligés de partir, les Normands allèrent attaquer Meaux. L'évèque Sigismond et le comte Thiébaut défendirent la place en attendant toujours l'arrivée du roi, qui, lorsqu'il arriva trop tard, trouva la ville saccagée et brûlée.

Le roi-empereur, dont les domaines étaient ravagés, ne songeait qu'à mettre sa personne à l'abri du terrible ennemi, au lieu de chercher à l'écraser dans une bataille.

Les Normands assiégèrent Sens et ne consentirent ;\ s'éloigner qu'après que l'évèque leur eut compté une forte somme d'areent.

LES NORMANDS EN FRANCE ET EN ALLEMAGNE. 16o

L'empereur Charles le Gros, qui rég-nait sur tout rOccident , vit s'écrouler sa puissance, avant de finir sa triste vie dans un couvent, le 12 janvier 888. L'empire frank disparut avec lui et sept rois se présentèrent pour se partager son héritage.

Le comte Eudes qui avait reçu, comme récompense de sa défense héroïque de Paris, le duché d'entre Seine et Loire, fut proclamé roi aux acclamations de la France occidentale. C'était le fils de Robert le Fort, et les chroniques disent <( que ce vaillant guerrier surpassait tous les autres hommes en beauté de visage, en hauteur de taille, en force et en sagesse. » Il descendait, disait-on, de Charles Martel.

Les ravages des Normands avaient irrité profondément les cœurs généreux. On leur reprochait toutessortes d'abominations; ce qui indignait surtout, c'était leur manière de traiter les évêques vénérés, ils les vendaient comme de vils esclaves.

Eudes, sacré roi à Reims, commença par prouver qu'il saurait remplir dignement sa mission; il attaqua avec mille hommes seulement le 2ijuin 888, danslaforèt de Montfaucon les Normands qui avaient une armée de 19,000 hommes qu'il mit en pièces.

Les vaincus disparurent. Ils ne tardèrent pas à signaler par des ravages leur présence à Toul, à Verdun et jusque dans l'Aquitaine. On les croyait bien loin, et revenant sur leurs pas après avoir brûlé Troyes, ils arrivèrent plus

106 IXS NORMANDS.

iiomlji'ciix devant l*aris. Comme ils avaient passé par Meaiix et Sens, ils furent obligés de traîner à sec de nou- Teau leurs navires, ce qui lut fait à grande sueur.

Eudes n'avait pu garder assez de troupes auprès de lui, et suivant le procédé en usage à cette triste époque , il acheta (juelquc temps de répit en donnant de Targent aux envahisseurs pour évacuer le pays.

Les Normands acceptaient toujours de l'arg-ent. Eudes était à leurs yeux un terrible adversaire. Ils espérèrent trouver de plus faciles succès en Bretagne qui était divisée en deux partis. Allan , comte de Vannes, et Judicaël, comte de Renues, se disputaient le pouvoir. Faisant trêve à leurs querelles, ils s'unirent pour vaincre et chasser rétrauger.En 890 Allan battit si complètement les Normands, qu'il ne leur resta que 400 hommes sur 15,000. Le carnage fut horrible. Eudes poursuivit luimême les ennemis pour arrêter leurs ravages et les battit devant Noy on.

Les Normands, quand ils étaient vaincus avaient l'art de se dérober aux atteintes du vainqueur, ils savaient se cacher dans les bois et avaient soin de se ménager un lieu de retraite dans leurs barques ou dans quelque lieu fortifié.

Les vaincus reparurent l'année suivante, avec une armée qui s'accroissait sans cesse et s'élevait à cent jnille hommes; ils taillèrent en pièces les troupes considérables d'Arnauld, roi de Germanie. Ce prince ne tarda pas à prendre sa revanche dans un combat où l'ennemi perdit 10,000 hommes.

Les Normands, en 892, voulurent aller revoir leur patrie, mais pour y rentrer plus riches, ils pillèrent avec

plus de rapacité les châteaux et les abbayes qu'ils rencontrèrent sur leur passage.

YIII.

La renommée de plusieurs \dkings a péri dans le cours des siècles, il en est un dont le nom vit toujours dans la mémoire populaire et sera immortel en France, parlons de Rollon :

Son nom est écrit de plusieurs manières différentes; en général on récrit /Tro?/" en norvégien, Roll, Harolel, Raoul, Rou, en langue normande, Rollus en latin, Rollon en français.

Il était fils de Rogvald, larl puissant, qui par ses richesses et son ambition, s'était rendu bien redoutable à Harald Harfagher, roi de Norvège. Il mourut laissant deux enfants, Hrolf et Garim.

Nous ne raconterons pas avec le moine de Jumièges (1) comment Rollon fut en révolte pendant cinq ans contre le roi de Norvège; comment ce roi perfide envahit le territoire des deux frères, tua Garim et obligea Rollon à s'exiler.

Le moine de Jumièges raconte longuement une invitation faite en songe à Rollon de se rendre en Angleterre et d'une vision interprétée par un chrétien qui lui annonçait la belle destinée que lui réservait la France.

« Rollon, dit Snorre Sturleson, était un fameux roi de mer, si giand de taille, que ne pouvant trouver aucun cheval à son usage, il allait toujours à pied, ce qui le fai-

(1) Histoire des Normands, par Guillaume de Jumièges, publiée par M. Guizot.

sait noniQier Rollon le marchein\ » En France, un chevalier (ce nom dérive du cheval) n'aurait jamais combattu à pied comme un manant. Rollon, à cause de sa stature colossale, n'avait pas trouvé commode pour lui de monter les petits chevaux de son pays, et comme il était d'une force prodigieuse, il s'était fait remarquer par la vigueur de ses jarrets comme par celle de son bras.

Les documents ne manqueraient pas pour écrire une vie merveilleuse de Rollon. Le roman du Rou (Rollon). chronic[ue rimée, fut composé en 1160 par Robert Wace, et c'est un des plus curieux monuments de l'histoire et de la langue du moyen âge.

Rollon, après avoir passé quelque temps en Angleterre, fit un traité d'alliance avec le roi, et quand ils se séparèrent ils s'embrassèrent cordialement.

Rollon commença par se conduire comme un vrai et terrible viking. Il eut à lutter contre des seigneurs puissants : Reînier, duc du Hainaut. et Rudbold, duc de Frise, qui tentaient de s'opposer à ses ravages. Le roi d'xVngleterre, fidèle à son amitié pour Rollon, lui envoya douze vaisseaux chargés de grain, de lard et de vin, et douze vaisseaux remplis de guerriers armés.

Un jour, attaqué par une troupe considérable de Frisons, Rollon, pour faire croire qu'il avait peu de soldats, en fit mettre une partie à genoux, puis, au signal donné, tous se relevèrent avec leurs grands glaives étincelantau soleil. Les Normands vainqueurs tirent un grand nombre de prisonniers qu'ils emmenèrent dans leurs navires et imposèrent de fortes rançons aux populations épouvantées.

Rollon, étant entré dans le fleuve de l'Escaut, ravagea

le territoire de Reiiiier Au-loiig-cou, duc de Hainaut. Il y eut de nombreux combats et la terre resta inculte, ce qui occasionna une famine affreuse pour le peuple des campagnes.

Reinier était brave et payait de sa personne; un jour qu'il s'était placé en embuscade pour tomber à Fimproviste sur l'ennemi, il fut surpris, enveloppé de tous côtés, enchaîné malgré sa résistance , et conduit prisonnier devant Rollon.

Les soldats de Reinier, de leur côté, surprirent douze Normands dont ils s'emparèrent.

« Alors, dit Guillaume de Jumièges, la femme de Reinier, pleurant et se lamentant sur son sort, convoqua les chefs et les envoya à Rollon pour lui demander de lui rendre son seigneur en échange de ses douze compagnons d'armes. Rollon ayant reçu sa députation la lui renvoya sur-le-champ en disant : Reinier ne te sera pas remis, mais je lui ferai couper la tète, si tu ne me rends d'abord mes compagnons, si tu ne me livres en outre ce qu'il y a d'or et d'argent dans ton duché, sous le serment de la religion chrétienne, et si de plus cette contrée ne me livre tribut. >>

La veuve éplorée ne négligea rien pour sauver son époux à tout prix; elle renvoya les douze prisonniers et fit porter à Rollon tout l'or et tout l'argent qu'il lui fut possible de se procurer.

Rollon, qui se conduisait tantôt comme un brigand et tantôt comme un noble chevalier, délivra Reinier de ses fers, lui demanda son amitié, lui restitua la moitié de l'or envoyé pour sa rançon et le rendit à sa femme comblé de présents.

Les Normands laissèrent TEscaut pour naviguer sur La mer et entrèrent bientôt dans les eaux de la Seine.

Francon, archevêque de Rouen, comprit que toute résistance était impossible, et qu'au lieu de faire verser inutilement le sang dans une lutte inégale, il était préférable d'adoucir la férocité de Tennemi et de traiter avec lui.

Il se rendit devant Rollon ; et ces deux hommes, alors si diiïerents d'idées, comme par une intuition de l'avenir, sentirent naitre en eux une sympathie réciproque et conclurent un traité de paix.

Rollon, grâce à cet accueil en Neustrie, put apprécier les richesses de cette province et les avantages de la situation de Rouen, qu'une forte citadelle défendait facilement par terre et par mer.

Loin de vouloir brûler la ville, il déclara « qu'il vouloit illec demourer et en faire sa maltresse-ville ».

Intrépide et avide d'amasser du butin, comme les a;utres vikings, il ne partageait pas avec eux la haine sacrilège, insensée, contre le prêtre et le moine.

Il épargna l'abbaye de Jumièges, fondée par Clovis I", et déposa sur l'autel de saint Vaatz la chaîne et les reliques de saint Hermentrude qu'il avait rapportées d'Angleterre ou de Frise.

Il résista aux instances de l'archevêque qui voulait le convertir, mais il commença à gagner les synqiathies des Neustriens en respectant leurs églises et leurs propriétés.

Dès qu'il vit ses vaisseaux ravitaillés, il se hâta de remonter la Seine pour assister au siège de Paris ; Sigefroy était un de ses plus braves lieutenants.

Rollon était précédé par la terreur qu'inspirait le jjruit de ses lointaines aventures. A son approche, Renaud, duc d'Orléans,, et l'ancien viking* Hasting, alors comte de Chartres, levèrent des troupes et marchèrent vers lui. Hasting" essaya de persuader à Rollon de s'entendre avec le roi de France. Il reçut une réponse si fière, qu'il sentit son courage ébranlé. Il livra cependant, avec le duc d'Orléans une rude bataille aux Normands, mais le duc et lui furent si complètement battus qu'ils ne durent leur salut qu'à la fuite.

Le vainqueur se hâta de profiter de la victoire en saccageant et pillant le pays abandonné sans défense à toutes les déprédations.

Le duc d'Orléans ne tarda pas de revenir avec des troupes nouvelles. Honteux d'avoir été battu par des Barbares, le brave chevalier brûlait de venger sa défaite; lien éprouva une seconde plus terrible que la première, et au moment où il était obligé de fuir encore, le noble duc périt frappé d'une flèche lancée par un simple pécheur.

Les succès obtenus par Rollon s'arrêtèrent devant les murs de Paris, qui furent imprenables malgré son audace et son habileté. Il épuisa pendant deux ans contre la ville qu'il tenait tant à prendre, toutes les inventions de sou esprit fécond en stratagèmes, toute l'intrépidité des assauts les plus hardis. Les Parisiens soutinrent le siège avec une énergie qui doit compter parmi les plus glorieux souvenirs de la valeur française.

Comme distraction, Rollon et ses lieutenants faisaient des excursions dans les villes voisines. Si parfois ils éprouvaient des pertes, ils parvenaient presque toujours à

172 LblS NORMANDS.

rapporter de leurs pillages des vivres et des fruits pour les assiégeants.

La terreur répandue par les Normands obligeaient les plus grands seigneurs à leur payer tribut pour s'assurer contre eux.

Le siège de Paris était interrompu par quelques trêves, mais les trêves à peine expirées, les hostilités recommençaient.

RoUon restait fidèle à son amitié pour le roi d'Angleterre. Au moment où il aurait eu besoin d'être aidé par les Anglais pour prendre enfin Paris, il reçut de Londres un ambassadeur (pii lui demanda de prompts secours pour le roi.

RoUon fit une sommation terril)le aux Parisiens; il les somma de se rendre, sous peine d'être, sans pitié, tous passés au fil de l'épée s'il prenait la ville d'assaut. Il ne put les elfrayeretnc fit qu'exciter leur courage. Rollon, repoussé par un terrible effort des assiégés au moment où il tentait de prendre la ville d'assaut, renvoya à un autre moment sa revanche, et partit le lendemain même pour Londres.

Le roi l'accueillit comme un libérateur, et alla jusqu'à lui offrir la moitié de son trône. « Comme le ciel, lui répondit Rollon, n'a pas deux soleils, un royaume ne peut avoir deux rois. Je vous ai apporté l'appui de mon épée, c'est par dévouement et non pour un salaire. »

L'action combinée du roi et de Rollon fut énergique et réussit à vaincre la révolte, à calmer les esprits. Les rebelles furent désarmés et traités avec générosité. Le peuple, qui avait beaucoup soufl'ert des discordes civiles, vit avec bonheur renaître la paix et la tranquillité.

Rollon, fidèle à sa parole, ne voulut accepter aucune récompense ; il refusa les faveurs qui lui furent offertes et ne voulut ni comté, ni château en Angleterre. Il voulait Paris, il demanda l'autorisation de grossir son armée en enrôlant des Anglais. Il en amena un grand nombre. Il divisa ses troupes en trois flottes, à la tète de l'une, il remonta la Seine ; l'autre, commandée par son cousin Gelon , devait se rendre dans la Loire et la dernière, commandée par Bothon, partit pour la Garonne.

Grande fut l'épouvante, lorsque l'on apprit que les Normands avaient reparu avec des troupes dont l'imagination populaire grossissait le nombre d'une manière effrayante .

Les grands seigneurs qui ne savaient plus comment résister aux invasions sans cesse renaissantes des Normands, abandonnaient leurs terres que les laboureurs découragés ne voulaient plus cultiver et allaient chercher asile à l'étranger.

Les prêtres et les religieux, quittant leurs églises et leurs couvents, fuyaient au loin pour mettre en sûreté les reliques des saints qui leur étaient plus chères que la vie.

Les terreurs causées par l'approche des guerriers du Nord n'étaient que trop justifiées. Le jour de l'an 886, Gelon attaquait Nantes, prenait la ville d'assaut, immolait l'évèque à l'autel où il officiait, égorgeait les fidèles réfugiés et entassés dans la cathédrale, puis disparaissait, ses vaisseaux bien remplis de butin et de prisonniers.

Bothon alla débarquer au Croisic. La population effrayée, emportant les objets précieux, se retire dans un

lieu fortifié. Les Normands la poursuivent et établissent un siège en règle devant la place cpii lui sert de refuge.

Saint Aubin, plus tard évèquc d'Angers, se mit à la tète des assiégés. L'épée à la main, il les anime de son courage et les dirige si bien que l'ennemi est forcé de quitter le pays.

Eudes, qui avait entrepris la glorieuse mission de la délivrance de la France, fléchit sous le poids de sa tûclie, et ne peut éloigner les Normands qu'à prix d'ai'gent.

Il avait promis de garder le trùne pour Charles, fils de Louis le Bègue, et régla avec lui, sans difficulté, le partage du pouvoir, en lui livrant immédiatement une partie du royaume. Il mourut peu de temps après et sa mort redoubla l'audace des envahisseurs étrangers.

Charles le Simple, devenu maître de la France entière, n'était que plus faible en perdant l'appui d'Eudes. Rollon ne se contentait pas de la Neustrie, c'était la couronne royale que visait toujours son ambition. Il était parvenu à organiser une forte armée qu'il commandait lui-même.

Charles, apprenant qu'il marchait vers Paris, comprit le danger qu'il courait si, par sa vigueur, il n'arrêtait pas un ennemi si redoutable. Il rassemble ses troupes, et fait appel à la bravoure de ses principaux vassaux, parmi lesquels figuraient, en première ligne, Raynold, duc de France et d'Orléans, et Hasting, comte de Chartres.

Au lieu d'agir promptement. le roi perdit du temps à délibérer. Il envoya comme négociateur vers Rollon, Hasting accompagné de deux chevaliers.

Ilastiiig connaissait trop bien les Normands pour s'y fier. Il resta sur un côté du rivage de l'Eure pendant que

les Normands se tenaient sur les ])orcls de la rive opposée.

Raynold était chargé du commandement de l'armée. Hasting en rendant compte de sa mission, fit un tableau peu rassurant des forces ennemies et dit qu'il valait mieux Imiter avec de bonnes conditions que de courir les chances d'une terrible défaite.

Un brave porte-enseigne, nommé' Rosland, repoussa cette opinion qui ne convenait pas à sa patriotique ardeur. Il n'épargna pas l'ancien viking devenu comte de Chartres, et l'accusa en face de connivence avec ses anciens amis.

L'attaque était si terrible que Hasting en fut effrayé et comprit bien que les Français ne lui pardonneraient jamais son origine. Dans ces temps de violence, ils étaient nombreux les cas de Normands convertis naturalisés Français et qui étaient immolés sans pitié, sans aucune forme de procès. Un chef danois, nommé Anskatil, pour ne citer qu'un exemple, avait traité avec la France, renoncé à sa vie de pirate et abandonné la religion d'Odin. Au moment même où il recevait le sacrement du baptême, un guerrier français le tua et chercha asile auprès de l'autel, en disant : « Grâce! j'ai rendu service à mon pays en le délivrant d'un ennemi qui lui a fait beaucoup de mal et qui pourrait lui en faire encore. »

L'assassin fut sans peine gracié. « Pourquoi, disait-on, se priver d'un brave défenseur, parce qu'il a assuré les joies du ciel à un païen baptisé. »

Hasting redoutait qu'il ne lui arrivât malheur. Rosland avait jeté dans son esprit la terreur, que des amis cherchèrent à accroître. Le comte Thibaut, surnommé

le Tricheur, ne négligea rien pour lui faire savoir que sa vie était en danger, et que, s'il voulait la sauver, le plus prudent serait d'aller jouir en paix, dans le Nord, de ses immenses richesses. Ilasling, séduit par les conseils peu désintéressés de Thibaut, finit parlui abandonner le comté de Chartres et puis disparut un jour de la France.

Son avis de traiter à prix d'argent avec les Normands ne fut pas écouté; celui de Rosland, appuyé par Raynold, avait prévalu. L'armée française, à la pointe du jour, attaqua RoUon. Le redoutable viking avait fortifié son camp, et l'habileté de ses manœuvres, autant que son courage, lui assura la victoire. Ses soldats, abrités sous le bouclier, soutinrent ensemble le premier choc, puis, s'élançant avec impétuosité sur les Français, ils en firent un affreux carnage. Rosland fut tué, Rayuold et plusieurs comtes ne durent la vie qu'à la fuite.

Rollon, enhardi par le succès se hâta de remonter la Seine. « Il fit assaillir Meullenc (Meulan), dit la Chronique de Rouen, et entrèrent dedans par force et mirent tout à l'épée. Après cette déconfiture, Rou (Rollon) alla chevauchant et détruisant le pays jusque devant la cité de Paris. »

Raynold, honteux de sa défaite, avait rassemblé une armée plus forte que celle qui avait été battue, et se mit à la poursuite des Normands. Rollon, toujours aussi habile tacticien qu'intrépide guerrier, resserra les rangs de ses soldats en formant un carré qui pénétra dans la masse de l'armée française et renversa tout sur son passage. Rien ne put résister à leur choc et au fer de leurs terribles armes. La victoire fut complète. Le duc, obligé de fuir, fut tué par la flèche d'un pécheur de Rouen. Le

nombre des prisonniers conduits captifs dans les navires du viking était énorme.

Ce combat fut suivi de tant de pillages de villes et d'abbayes, que les Normands, pour porter leur butin et leur bag-ag-e, eurent besoin de tant de bêtes de somme, qu'un ruisseau qui leur servait d'abreuvoir fut en peu de jours complètement mis à sec.

Ces hommes du Nord, qu'on traitait de brigands et de pirates, quoique sans patrie, et sans lien commun entre les bandes éparses, étaient déjà regardés comme une puissance avec laquelle il fallait compter. Le comte de Vermandois les appela à son aide dans la lutte contre les comtes de Cambrai et de Flandre.

Bothon, lieutenant de Rollon, avait été fait prisonnier en voulant s'emparer par surprise de la ville de Bayeux.

Rollon obtint sa délivrance dans un traité où il consentait à une trêve d'un au.

Les Normands quittèrent le pays, non sans espoir de retour, s'emparèrent de Meaux et continuèrent leurs pillages jusqu'à la Meuse.

Dès que l'année de la trêve fut expirée, les Normands reparurent à Bayeux en 900. Comme on était loin de les attendre, ils s'emparèrent delà ville autant par surprise que par force, ils la pillèrent et massacrèrent la population. Parmi leurs victimes, se trouvait le comte Béranger, qui laissait une jeune fille de rare beauté, nommée Poppa. Rollon s'éprit d'elle, et quoiqu'il lui fit d'éclatantes infidélités, il l'aima toujours, la traita comme sa femme et eut d'elle deux enfants : un fils nommé Guillaume et une fdle nommée Gerloc , ou Adèle.

Pour jouir de quelques jours de repos, Rollon, laissant

un moment son rùlc de iH'igand dévastateur, commença à montrer son génie comme administrateur en fondant une colonie normande au sein de la France. Il rétablit la fertilité dans les campagnes que les vikings avaient tant de fois ravagées et relova les remparts de Rouen, plusieurs fois abattus. Le besoin dun gouvernement fort se faisait sentir dans ces temps où la puissance royale affaiblie ne savait empêcher aucun désordre ni réparer aucun désastre ; mieux valait aux Neustriens, pour leur sécurité, l'épée d'un païen que le sceptre de Charles le Simple.

La chronique d'Adémar rai)porte que Uollon fixa sa résidence à Rouen et que les Normands l'élurent roi.

Le viking, par sa sagesse, se faisait adorer. Loin de persécuter rarchevêque Francon, il cherchait à gagner ses bonnes grâces ; loin de toucher aux moissons, il favorisait l'agriculture et faisait respecter le laboureur. Il élevait des forts pour défendre le pays et le mettre à l'abri "les attaques.

Lorsque Rollon sortait de sa terre, il reprenait ses allures féroces. Il avait conçu un système général d'association entre les bandes sans chef commun, disséminées dans les diverses régions de la France; son projet était de se mettre à la tète de tous les Normands, de commencer par enlever aux villes, aux couvents, leurs trésors et leurs hommes, puis de réunir en faisceau toutes les forces pour s'emparer enfin de Paris.

Le roi apprenait çh'àque jour quelque nouveau désastre, l'apparition de quelque nouvelle bande, la ruine ou la soumission de quelque ville importante. Les grands vassaux qui auraient dû l'aider étaient désunis; l'ar-

gent qu'il leur aurait fallu pour organiser une forte armée leur manquait; après avoir réuni son conseil, Charles se décida à recourir à l'arclievêque Francon pour négocier la paix avec RoUon.

Une trêve de trois mois fut conclue et aurait suffi pour passer un traité définitif, mais le duc de Bourgogne et le comte de Poitiers, blessés dans leur orgueil national, reprochèrent au Roi de traiter de puissance à puissance avec des pirates barbares, au lieu de les châtier et d'arrêter leurs brieandaaes.

Ces paroles étaient propres à faire impression sur un descendant de Charlemagne, mais les fils du grand empereur n'avaient pas su garder sa puissance et n'avaient pas hérité de son génie. Hélas! il ne suffît pas de vouloir ce qui est noble et grand, il faut encore avoir les moyens de le faire. La force n'est pas toujours du côté du bon droit.

Rollon n'était pas facile à expulser. <( Il avait continué, suivant l'expression d'un vieil auteur, à faire une boucherie des Français, un feu de leurs villes, et de leurs villages un désert. »

La Bourgogne fut dévastée jusqu'à Clermont. L'archevêque de Sens, pour faire lever le siège <.<. racheta les églises à Dieu, la ville aux bourgeois et la vie à tous ».

Les Normands marchaient vers Chartres. L'évêque Jossiaume et le comte Thibaut demandèrent de prompts secours au duc de Bourgogne et au comte de Pontoise.

Un combat très vif fut livré. Le duc de Bourgogne et de braves chevaliers brûlaient du désir de chasser les dé-

180 LES iNOUMANDS.

vastaieurs de la patrie, mais les Normands aguerris et nombreux n'étaient pas faciles à vaincre. Au moment où la mêlée était terrible et la victoire indécise, l'évèque Jossiaume , revêtu do superbes ornements pontificaux, précédé par la croix, portant solennellement des reliques de la Vierg-e envoyées de Byzance, sortit de la ville avec une escorte de braves bourgeois bien armés.

En voyant l'évèque se servir contre lui d'armes spirituelles auxquelles il ne s'attendait pas, Rollon se sentit saisi d'une sainte terreur ; il battit en retraite et reprit la route de Rouen, tandis que les vainqueurs remerciaient la Vierge de les avoir sauvés.

Le comte de Poitiers, arrivé après la victoire et désolé de n'en avoir pas eu sa part, chercha à se dédommager en poursuivant les Normands et il remporta sur eux quelques succès sans importance.

Un échec ne servait qu'à rendre Rollon plus terrible dans ses revanches et ses vengeances. Comment l'expulser de France et l'empêcher d'y rentrer? C'était un problème que Charles le Simple était incapable de résoudre. Il s'était adressé aux plus puissants seigneurs; il réunit un concile.

La France était dans le plus déplorable état. Les bourgeois étaient lassés de réparer les villes qui étaient aussitôt reprises, pillées, ruinées; les champs abandonnés par les populations affolées se couvraient de broussailles, on faisait des lieues entières sans voir la fumée d'un toit, sans entendre aboyer un chien.

Le seul sauveur possible de la France était l'homme qui avait le plus contribué à sa ruine. Il fallait offrir à Rollon de devenir chrétien et prince français.

Le roi ne prit une résolution qu'après avoir consulté Ions les ordres de l'état, dit Malaterra : il prit d'abord l'avis des anciens, d'après le roman de Rou :

Li évêque de France, et li bon ordené Li baron et li comte, 11 vieil et li puisné.

D'après un ancien manuscrit, il assembla les estât s du royaume.

Il fut arrêté que l'archevêque Francon proposerait à Rollon la Neustrie, qui prendrait le titre de duché de Normandie, et la main de Qisèle, fille de Charles. Rollon se ferait baptiser et rendrait hommage au roi de France,

Le terrible viking qui avait répondu au premier moment : nous ne voidons obéir à personne, se laissa facilement persuader par Francon. Il ne fit aucune difficulté pour épouser la fille du roi et répudier Poppa. L'Église regardait comme nul tout mariage fait avec un païen et sans aucune forme religieuse. Le viking accepta de Ijonne grâce le baptême et promit de faire au clergé autant de bien qu'il. lui avait fait de mal. Seulement il marchanda et exigea des garanties.

La Normandie avait été si ravagée qu'elle n'offrait plus assez de ressources à Rollon pour que Ton piit subsister dans ce pays.

Charles offrit d'ajouter la Flandre au'marché proposé. Rollon trouvait la Flandre trop marécageuse et demandait la Rretagne. Presque toute la Rretagne lui fut concédée, et il eut pour vassaux Réranger de Rennes et Alain de Dol.

Les vikings avaient si souvent manqué à la foi des traités qu'ils se méfiaient fort de la parole de leurs en-

nemis et exigeaient d'autres garanties que la parole du roi.

Lorsque tout fut réglé, le roi de France et le chef des Normands, accompagnés l'un de sa cour, l'autre de ses compagnies et c/ievaiiers, eurent une entrevue solennelle au villag-e de Saint-Clair, situé sur la limite de la Neustrie et.de l'ile de France.

Rollon jura fidélité au roi, suivant la formule de l'époque : Dorénavant je suis voire féal et votre homme, et je jure de conserver fidèlement votre vie, vos membres et votre honneur royal. Alors Charles lui donna sa fille, la Neustrie et la Bretagne : Déranger et Alain prêtèrent serment à Rollon.

« Rollon, dit le moine de Jumièges, n'ayant pas voulu baiser le pied du roi au moment où il reçut de celui-ci le duché de Normandie, les évèques lui dirent : « Celui qui reçoit un tel don doit s'empresser de baiser le pied du roi. » Mais Rollon lui répondit : <( Jamais je ne fléchirai les genoux devant un homme, et ne baiserai le pied de quelqu'un. » Cédant aux prières de Francon, il ordonna à un de ses chevaliers de baiser le pied du roi, et ce chevalier, saisissant aussitôt le pied du roi, le porta à sa bouche, et se tenant debout, il le baisa et fit tomber le roi à la renverse (1). Alors il s'éleva de grands éclats de rire et un grand tumulte dans le petit peuple. Du reste, le roi Charles, Robert, duc de France, les comtes et les

(I) Ce fait est ainsi rapporté dans le roman de Rou :

Uou devint lioni li Roiz, et ses mains li livra. Quand baisicr du pied, baisicr ne le daigna La main andi aval, le i)icd au roiz leva A sa bouciic le Iraisi et li roiz renversa Assez s'en risrcnt tuits et le Roiz se drescha.

LES iNORMANDS EN FRANCE ET EN ALLEMAGNE. 183

grands, les évoques et les abbés engagèrent au patrice Rollon, par le serment de la foi catholique, leur vie et leurs membres et l'honneur de tout royaume, jurant qu'il tiendrait et poss,éderait le territoire ci-dessus désigné, qu'il le transmettrait à ses héritiers, et que, dans la série à venir, ses descendants roccuperaient et le feraient cultiver de génération en génération. Ces choses étant noblement terminées, le roi retourna joyeusement dans ses terres et Rollon et le duc Robert partirent pour la ville de Rouen (1). »

Il semblerait qu'un acte aussi solennel méritait d'être rédigé par écrit. La démarcation précise des territoires concédés, les conditions du traité qui, lient le roi de France et un étranger, auraient dû être constatées par les évoques et les religieux habiles à écrire et habitués à conserver les chartes importantes.

Il est étrange que nul écrit n'ait paru et ne soit mentionné par les anciens chroniqueurs.

Le baptême de Rollon fut suivi de celui de toute son armée. Cette cérémonie imposante eut heu en 912. Robert, duc de France, était déjà devenu l'ami du nouveau duc de Normandie. Il fut son parrain et donna son nom de Robert à RoU ou Rollon qui quitta son nom païen que nous continuerons à lui donner pour plus de clarté dans l'histoire de sa vie.

Dans cette époque de foi, le clergé, par ses lumières et la vénération dont il jouissait, était en France une puissance. Il déploya toute la pompe des cérémonies religieuses pour la célébration du baptême et du mariage

(1) Histoire des Normands, par Guillaume, moine de l'abbaye de Jumièges, éd. publiée par Guizot, p. 52, 53 etc.

d'un guerrier fameux qui devenait l'appui de l'Egiise dont il avait été la terreur, et entrait dans la famille du roi dont il avait été l'ennemi le plus redoutable.

L'archevt''que de Rouen, Francon, avait depuis longtemps su connaître qu'il y avait du génie et de bonnes qualités dans le viking aux mœurs féroces ; il contribua puissamment à sa conversion et voulut le baptiser de sa main.

Le duc de Normandie, après avoir reçu le sacrement de baptême, resta sept jours (quelques chroniques disent neuf jours) dans les aubes, c'est-à-dire qu'il porta la robe blanche du catéchumène, et que, chaque jour, il accorda un don spécial à une église de Rouen.

Il était d'usage à cette époque que les convertis conservassent, un certain temps, les vêtements blancs reçus sur les fonts baptismaux.

Rasnage rapporte que lorsqu'un juif, à Rome se faisait chrétien, c'était ordinairement un cardinal qui lui servait de parrain et qui, pendant quinze jours, le promenait habillé de soie blanche dans son Ijeau carrosse aux panaches rouges.

La cérémonie du mariage suivit de près celle du baptême. Le duc de Normandie épousait la fille du roi de France, et tous les grands vassaux de la couronne avaient été mandés pour la fête.

Les plus fameux lieutenants de Rollon cessèrent leurs courses aventureuses pour devenir comme lui chrétiens et Français. Charles le Simple, qui n'avait que trop apprécié

leur valeur à ses dépens, reçut d'eux foi et hommage et donna des comtés à Gelon, Bothon et Herbert. Rollon, dit le moine de Jumièges, distribua son territoire à ses fidèles en faisant rfes divisions au cordeau.

Ceux qui voulurent continuer la vie aventureuse ou rentrer dans leur patrie reçurent de riches présents.

Le premier soin de Rollon fut de réparer le mal qu'il avait fait au clergé et au pays qui devenait le sien.

Il avait détruit les églises ; il en éleva de très belles et restaura celles qu'il avait ruinées. Les chroniqueurs louent sa dévotion sincère et son ardeur à servir Dieu. On eût dit qu'il voulait se réconcilier avec sa conscience.

Guerrier barbare et intrépide , il avait conservé de son origine quelque chose de lirutal, mais il était réellementdouédegénieet comprit qu'ildevait rendre d'abord à ses terres, pour les peupler et les rendre florissantes, la sécurité que les invasions normandes avaient partout détruite. Il avait apprécié dès le premier moment combien les lumières du clergé pouvaient lui être utiles.

Les reliques de saint Ouen, si vénérées en Neustrie , avaient été transportées dans l'intérieur de la France pour les sauver du pillage des Normands.

Le roi eût voulu garder ces précieuses reliques , mais Rollon les exigea d'un ton qui ne permettait pas un refus. Le duc de Normandie suivit, pieds nus, la procession qui ramena le corps de saint Ouen à Rouen.

Le duc était fidèle au roi et refusa, malgré son amitié pour Robert, son parrain, de conspirer avec lui contre Charles le Simple, mais il entendait être maître chez lui.

Guillaume de Jumièges raconte ceci (livre II, ch. xxi) :

180) LES ?;ORMANDS.

« Charles le Simple, fils de Louis, surnommé le fainéant, et l)eaii-père de Rollon, envoya une certaine fois deux chevaliers à sa fille Gisèle. Celle-ci les fit demeurer longtemps et en secret auprès d'elle, ne voulant pas les présenter à Rollon; mais celui-ci en ayant été informé, rempli de fureur et les prenant pour des espions, ordonna de les faire sortir, et les ayant fait sortir, les fit mettre à mort sur la place du marché. »

Gisèle, princesse du sang-, élevée à la cour où les traditions de Charlemagne étaient encore vivantes, ne fut pas heureuse dans son mariage avec un viking, qui avait des mœurs différentes de celles de la cour de France.

Elle mourut sans enfants et Rollon épousa, pour la seconde fois, Poppadontle fils Guillaume était déjà grand.

Rollon le regardait comme son héritier futur.

La Normandie changea rapidement de face. Les agriculteurs qui recevaient des terres fertiles, sans condition de cens ni de corvée, les cultivèrent avec soin. Les hommes timides accouraient dans un pays où un bras fort saurait protéger leurs moissons contre des invasions qui pouvaient se renouveler.

Les fugitifs de tous pays étaient sûrs de trouver asile chez le duc de Normandie , qui ne devait pas être difficile pour ceux qui avaient des antécédents de pillage, de meurtre et d'incendie, pourvu qu'ils fussent résolus à changer de vie.

Aussi Rollon est-il approuvé avec raison par nos chroniqueurs, notamment par Fontanelle, d'avoir su se concilier l'affection des gens de toute race et de tous les métiers et faire un seul peuple de gens de nations diverses.

Pour faire régner Tordre dans la population assemblée

LtS .NORMANDS EN FRANCE ET EN ALLEMAGNE 187

au hasard clans la Normandie, naguère abandonnée et inculte, il fallait des lois énergiques et la force de les faire exécuter.

Celui qui avait le plus commis de brigandages, de vols, d'incendies, de massacres d'hommes , qui avait dû sa grandeur à la violation des lois les plus respectées dans tous les siècles et chez les peuples les moins civilisés, Rollon est le seul prince de son temps qui ait oJjtenu et mérité le surnom de juste.

Nous ne parlerons pas de la clameur de Haro, qu'on fait venir de lia/ RoUon; c'était une loi de police en usage chez les Francs, chez les Anglo-Saxons et très bien expliquée dans l'ancien Coulumicr normand (ch. liv).

Rollon créa la cour de l'Échiquier, une cour de justice ; il établit des lois et les fit rigoureusement observer. Les lois ne manquaient pas au moyen âge , mais souvent les rois et les barons étaient impuissants à faire régner la justice dans le pays troublé par les discordes intérieures et les invasions étrangères.

D'après Dudon, Rollon lit sanctionner par les chefs les lois qu'il imposaitau peuple, et, d'après le continuateur delà Chronique de Fontanelle, ces lois étaient excellentes.

Où les avait-il puisées?

Les a-t-il modelées sur celles de Danemark ou a-t-il fait respecter l'ancien droit coutumier de la province?

Cette question a préoccupé et préoccupe encore les savants danois. M. Johannes Steenstrup dit quil est impossible de croire que Rollon ait imposé des lois françaises à ses sujets.

Il nous semble impossible au contraire que, devenant duc français, prince de la famille royale et chrétien, il soit

188 LES iNORMANDS.

allé chercher, lui Norvégien, clans la législation danoise, fort peu perfectionnée du temps des vikings, des règles pour ses sujets français cpi avaient un droit coutumier cher au peuple et conforme à celui des autres provinces du royaume.

La science du droit, du temps de Charlemagne et de Louis le Débonnaire, était plus avancée en France qu'en Danemark, et à coup sûr Francon l'archevêque était plus habile légiste que le viking Rollon.

Les lois de Rollon ne furent pas écrites et se sont perdues. Le plus ancien recueil écrit delà province, le vieux Coutumier de Normandie, n'a pas de date certaine. Il nous apprend que Rollon recorda les anciens us et coutumes, et en conférait avec moult saiges hommes par qui la vérité était sue sur ce qui toujours avait été dit et fait.

Le peuple en Normandie, comme dans les autres provinces du royaume, tenait à l'ancienneté de la loi; il s'imaginait qu'elle avait toujours existé dans le pays et l'idée que ses ancêtres l'avaient respectée la lui rendait plus respectable.

Un droit nouveau importé du Danemark, contraire au droit français, eût blessé le roi dont le duc n'était que le vassal et surtout le peuple toujours bien attaché en France aux coutumes locales remontant à un temps immémorial.

Les auteurs danois, dont je combats le système, devraient produire les lois faites par Rollon ; elles se sont perdues, dit-on ; les lois ne se perdent pas sans laisser quelque trace d'abrogation ou quelque souvenir si elles tombent en désuétude. La coutume de Normandie ressemble aux

autres coutumes de France et ne porte aucune empreinte de législation étrangère.

Des savants ont voulu y relever quelques particularités du droit Scandinave, mais les particularités citées ne se retrouvent-elles pas aussi dans le vieux droit français ou dans le droit romain?

Dans la France des Carlovingiens, la hiérarchie sociale, l'organisation politique, judiciaire et féodale sont à peu près les mêmes dans toutes les provinces, sauf quelques détails faciles à expliquer par la diflerence des mœurs des peuples d'origines diverses.

RoUon n'était pas un conquérant qui impose sa volonté aux vaincus, c'était un étranger cpii se faisait naturaliser français, en jurant fidélité au roi, en reniant sa religion pour adopter celle du pays et remplir les devoirs qui lui étaient imposés.

Dans l'application des lois , le viking converti laisse parfois encore apercevoir une ])rutalité qui rappelle l'énergie et la férocité qu'il montrait naguère dans sa vie de barbare.

Voici ce que raconte Guillaume de Jumièges (1. II, ch. xx) :

« Rollon publia une loi dans la limite du pays de Normandie pour que nul n'eût à prêter assistance à un voleur; ordonnant que s'ils venaient à être pris, tous les deux seraient pendus à la potence. Or, il arriva peu de temps après, dans le domaine de Longuepète, qu'un certain agriculteur, voulant se reposer, quitta son travail et rentra dans sa maison, laissant dans son champ ses traits avec sa serpe et le soc de sa charrue. Sa femme . aussi malheureuse qu'insensée, enleva tous ces objets à sou

insu, voulant faire une épreuve au sujet de Tédit du duc. Le paysan, étant retourné dans les champs et n'y trouvant plus les effets , demanda à sa femme si elle les avait pris . elle le nia et le paysan alla trouver le duc, lui demandant de lui faire rendre ses outils. Touché de compassion, le duc ordonna d'indemniser cet homme en lui donnant 5 sous et de faire rechercher le fer dans toute la population des environs. Mais tous ayant été délivrés par le jugement de Dieu, on en vint à faire arrêter la femme du paysan et , à force de coups, on l'amena à se déclarer coupable. Le duc dit alors au paysan : « Savais-tu auparavant que c'était elle qui avait volé? — Et le paysan répondit : je le savais. » A cela le duc ajouta : « Ta bouche te condamne, méchant serviteur, et il ordonna aussitôt de les pendre tous les deux à la potence. »

Il fallait sans doute une main ferme pour faire respecter la loi et maintenir l'ordre dans les états du duc composés d'une population mélang-ée de vikings et de fug-itifs de tous les pays. Guillaume de Jumièges raconte queRollon avait suspendu trois bracelets d'or à un arbre dans une forêt, qu'ils y restèrent trois ans à la même place, tant on avait grande frayeur du duc.

Rollon était aimé et redouté. 11 ne tira plus l'épée du fourreau que pour faire respecter ses droits jiar les Bretons indociles à supporter son joug et prenant les armes pour se soustraire à son autorité. Des bandes normandes reparurent encore en France, mais les invasions devinrent de plus en plus rares et finirent par cesser complètement.

Lorsque Rollon sentit le poids de la vieillesse et le be-

LES iNORMANDS EX FRAxNCE ET EN ALLEALVG.NE. 191

soin du repos, il désira créer et affermir sa dynastie dans le duché de Normandie.

Il voulut assurer son héritage à son fils Guillaume. Lorsqu'il épousa la fille du roi de France, nul n'aurait

se prétendre que Guillaume, fils de Poppa, était légitime et qu'un mariage contracté par un païen fût valable. Lorsque Gisèle fut morte sans enfant, nul ne contesta au mariage de RoUon et de Poppa, célébré à l'église, un effet rétroactif pour la légitimation de Guillaume.

Le duc Rollon, désirant donner une grande solennité à la cérémonie, où il voulait proclamer Guillaume son héritier, convoqua tous ses vassaux, Déranger et Alain de Bretagne et les grands seigneurs de Normandie. Il leur demanda de reconnaître Guillaume, son fils, pour son successeur. Les anciens chroniqueurs rapportent que les paroles douces et persuasives qu'il adressa à l'assemblée des notables du duché furent si bien accueillies, que tous ses vassaux prêtèrent serment de fidélité à Guillaume qu'ils reconnurent comme l'héritier légitime et universel de son père.

Rollon mourut à Rouen en 931.

Adémar prétend qu'au moment de mourir, l'ancien viking, duc de Normandie, voulant se concilier la faveur des dieux de son ancienne et de sa nouvelle patrie, immola aux idoles du Nord cent chrétiens et donna cent livres d'or aux églises de Normandie.

Ce fait est en contradiction avec tout ce que Ton rapporte des sentiments religieux de Rollon devenu chrétien. Adémar peut s'être trompé de date en parlant du sacrifice de victimes humaines. Richard de Poitou rapporte, qu'avant sa conversion, Rollon avait sacrifié cent chrétiens aux idoles qu'il allait abandonner.

Le premier duc de Normandie laissa de longs regrc'.s et le clergé, dont il avait été pendant sa vie le protecteur, ne cessa d'honorer sa mémoire et de lui accorder d'unanimes éloees.

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